lutte de classes et guerre à la Terre

Pour Alain Touraine, sociologue des mouvements sociaux dans les années 1960 et 1970, un mouvement social est « la conduite collective organisée d’un acteur de classe luttant contre son adversaire de classe pour la direction sociale de l’historicité dans une collectivité concrète ». Au-delà de l’omniprésence marxienne de l’expression « classe sociale », ce sociologue indique les trois conditions pour qu’un regroupement puisse devenir une force politique qui puisse prendre le pouvoir d’État.

– D’abord il faut une réalité, l’exploitation de l’homme par l’homme aux temps de la révolution industrielle, l’appropriation de la plus-value issue du travail par une frange de la population qui s’enrichit sans l’avoir mérité.

– Il faut ensuite un discours commun (une idéologie) qui puisse relier les individus entre eux. Ce sera le manifeste du parti communiste de 1848 qui formalisera les éléments de la révolution. Pour Karl Marx, il est nécessaire que la classe « en soi » devienne une classe « pour soi ». Un groupe social peut exister « en soi » mais sans conscience commune de ses revendications ; l’aliénation peut être telle que les individus ne peuvent concevoir que le patron est un ennemi à combattre. Par contre la classe « pour soi » devient mobilisée pour une action collective qui passera par l’organisation de syndicats, puis par l’action politique grâce à un parti communiste.

– La troisième condition, c’est l’existence avérée d’un adversaire bien identifié, ici les détenteurs des moyens de production (les capitalistes) que le prolétariat (les travailleurs) veut détrôner pour reprendre le pouvoir qui lui a été confisqué.

Si on transpose cette analyse au niveau du mouvement écologique aujourd’hui, la première condition est bien remplie. Il y a une réalité biophysique d’une planète qui a été mise au pillage par le système capitaliste libéral ; les conséquences sont visibles et bien argumentées, épuisement des ressources fossiles, pic des métaux, réchauffement climatique, stress hydrique, etc. Cette réalité est en soi insupportable et non durable.

D’autre part, s’il n’y a pas de texte unifié comme avec la vulgate marxiste, le mouvement écologiste peut se référer à plusieurs analystes et études scientifiques. Il y a aussi des association environnementales et des collectifs d’action qui jouent le rôle des syndicats dans la lutte de classes, et même des partis qui se disent écologistes (Les Verts, MEI, Génération écologie…) pour tendre à une représentation électorale. Le foisonnement des initiatives et des regroupements n’est pas un handicap en soi, c’est la contre-partie d’un mouvement émergent qui n’a pas encore trouvé l’unité de ses interdépendances. L’écologie politique n’a même pas un demi-siècle derrière elle ! Il existe un peuple écolo, mais il est encore en formation ; on ne naît pas écolo, on le devient. Prendre conscience qu’il faut agir de manière commune est encore loin d’être une évidence pour la population.

Surtout le problème structurel que rencontre le mouvement écologique tient à la troisième condition, la définition claire et précise d’un adversaire. Renverser le pouvoir en place n’avance pas à grand-chose, la mutation des systèmes soviétique et maoïste en capitalisme d’État montre qu’il ne suffit pas de renverser le capitalisme pour réussir. De plus le capitalisme est aujourd’hui sans visage. Qui est responsable quand tout le monde peut devenir actionnaire, quand les retraités jouent en bourse avec les fonds de pension, quand la direction des multinationale n’est qu’une technocratie au service d’actionnaires anonymes. Dénoncer le capitalisme est donc un simple effet de manche quand il n’y a plus de capitaliste à pendre avec les tripes du dernier bureaucrate.

En réalité l’adversaire n’est pas en face de nous, il est dans nos têtes quand nous appartenons à la classe globale ou que nous voulons y accéder. La classe globale réunit tous ceux qui peuvent se permettre d’avoir un véhicule individuel, signe manifeste d’un certain mode de vie qui brûle du carbone et ne tient aucun compte de la durabilité des ressources pour les génération futures. Non seulement cette classe globale dilapide les richesses de la planète, mais la tendance des catégories moins favorisée à vouloir imiter ce genre de vie entraîne un consumérisme généralisé. Comment faire en sorte que cette nouvelle nomenklatura à laquelle la majorité des Français appartient soit prête à modifier son imaginaire alors qu’elle accède aux mirages de la société d’abondance ? Comment un système où tout le monde ou presque est complice sans se sentir coupable peut-il vaciller sur ses bases et basculer vers d’autres lendemains ?

Il est certes difficile pour un militant écologiste de ne plus se sentir avant tout comme anticapitaliste et « de gauche ». Il est aussi très difficile pour un militant écologiste de ne plus mettre la priorité au social et de concevoir que ce sont les contraintes biophysiques de l’écosphère qui conditionnent les avancées sociales (ou les régressions). Mais il est encore plus difficile pour un militant écologiste de remettre en question son propre niveau de vie, de refuser une grande partie des facilités de la société de consommation et du spectacle, de montrer l’exemple par sa sobriété personnelle, meilleur moyen pourtant d’aller vers une sobriété partagée. Ces blocages psycho-sociologiques ne seraient pas très graves si nous avions le temps de changer nos mentalités par la lente multiplication des « colibris ». Mais le fait que nous vivons au rythme des croissances exponentielles de la population, de la consommation, de la pollution… indique que le temps nous est compté. Nous le savons depuis le rapport sur « les limites de la croissance » qui date de 1972, nous n’avons rien fait ou presque. Alors d’où viendra le salut s’il ne dépend ni de la rationalité humaine, ni des militants écolos ?

En fait il existe deux murs contre lesquels nous allons nous fracasser et qui vont nous faire comprendre collectivement que nous avons fait fausse route. Le premier est le franchissement du « pic everything » qui va nous confronter aux limites de la planète et aboutir au choc pétrolier ultime. Quand nous serons proches des dernières gouttes de pétrole, l’accroissement vertigineux du prix des matières premières va inéluctablement nous obliger à une diminution drastique de notre niveau de vie et à un rationnement piloté par l’État (si celui-ci existe encore).

Le deuxième mur renforce la dureté du premier, le système financier étant en fin de compte dépendant de la possibilité de monétiser la nature. La hausse brutale du prix du pétrole déstabilisera l’activité des entreprises, il y aura chute du PIB et comme notre pouvoir d’achat actuel repose sur un amoncellement de dettes, il y aura krach boursier et effondrements en chaîne au niveau mondial. Pensez à la crise de 1929 dont nous ne sommes sortis que par la guerre, l’exploitation de ressources fossiles faciles d’accès et l’abondance à crédit. Que nous restera-t-il quand nous ne pourrons plus compter sur de nouvelles ressources énergétiques ? Quand l’argent aura perdu toute valeur, on s’apercevra enfin que l’argent ne se mange pas. Quand il n’y aura plus de pétrole, il nous restera encore la charrette à bras… ou la kalachnikov si on n’évite pas la guerre !

En conclusion, un vrai écologiste n’a pas d’autre adversaire que lui-même ; nous sommes tous de gré ou de force écologistes si le sort des générations futures et de la biodiversité nous tient à cœur. Par contre il a un partenaire privilégié, la planète. Nous lui avons fait la guerre, nous devrions savoir qu’Elle ne négocie pas, c’est à nous de nous adapter à ses lois, cycle du carbone, cycle de l’eau, etc. C’est le premier message que devrait porter l’écologie politique : la raréfaction des ressources implique de nous préparer dès aujourd’hui à affronter la pénurie à venir. Dans ce contexte, le mot d’ordre écolo n’est pas à la hausse du niveau de vie, mais à la simplicité volontaire, à la sobriété partagée. La lutte contre les inégalités est inséparable de la limitation des besoins.

4 réflexions sur “lutte de classes et guerre à la Terre”

  1. esprit critique, de gauche

    Je suis globalement d’accord, et notamment sur ce point :
    – « En réalité l’adversaire n’est pas en face de nous, il est dans nos têtes quand nous appartenons à la classe globale ou que nous voulons y accéder. […] En conclusion, un vrai écologiste n’a pas d’autre adversaire que lui-même »
    => La classe globale est donc celle des petits-bourgeois (gentilhommes ou pas), à laquelle nous appartenons tous (ou presque). D’où l’absolue nécessité de décoloniser nos imaginaires.

    Un peu moins sur celui-ci :
    – « Dénoncer le capitalisme est donc un simple effet de manche quand il n’y a plus de capitaliste à pendre avec les tripes du dernier bureaucrate. »
    => La solution (ou la question) n’est pas de pendre les capitalistes avec leurs tripes, à des lampadaires ou à des grues… pas plus que les bureaucrates ou autres… la question est de ne pas perdre de vue la Cause Première du Désastre. À savoir ce système (Le Système), qui non seulement exploite les hommes et la nature, mais qui fait de nous ses complices, ses collabos.

    1. – « Comment faire en sorte que cette nouvelle nomenklatura à laquelle la majorité des Français appartient soit prête à modifier son imaginaire alors qu’elle accède aux mirages de la société d’abondance ? Comment un système où tout le monde ou presque est complice sans se sentir coupable peut-il vaciller sur ses bases et basculer vers d’autres lendemains ? » (Biosphère)

      Telle est la Question !!! Qui rejoint donc ce que disais précédemment. Ainsi que ce que j’ai dit encore hier (19 août 2026 à 09:11) dans “Nos écrits en 2005 pour la simplicité volontaire”, à savoir : Comment faut-il parler aux gens… pour qu’ils comprennent ?

      J’avoue que je n’en sais trop rien… Et même que ce problème me semble insoluble.
      Et que je suis alors tenté de résonner (≠ raisonner) comme les Shadocks.
      S’il n’y a pas de solution, c’est qu’il n’y a pas de problème !
      (à suivre)

      1. Parti d'en rire

        (suite) Regardez seulement ce que cette question, comme ce sujet (article), suscitent comme réactions… Nada ! Tous en vacances !
        Comment alors pourrions-nous y arriver… si ON ne s’y met pas à tous ?
        Toustes ensemble, toustes ensemble, ouai ouai !
        Sans parler de la décolonisation des imaginaires, comme de l’intelligence collective… qui ne suscitent qu’incompréhensions et/ou ricanements. Et ce même de la part de certains qui se disent écolo. Je vous jure, c’est à désespérer de tout ! Misère misère !

        En attendant, c’est fou ce qu’ON rabâche !
        Mais peut-être que c’est ça la Solution, eh qui sait… Rabâcher, ressasser, comme des vieux disques rayés, en se disant que plus ça rate et plus ON de chances de réussir.

        1. En douceur, et profondeur !

          Ah oui, il faut quand même le préciser ! Vu que tout est lié.
          Rabâcher, ressasser… mais en douceur !
          Toujours opter pour les techniques douces. 🙂

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