Voici la naissance de l’écologie politique grâce aux éléments tirés du livre de Pascale Audinenau sur « L’aventure du journal Écologie Infos » (1972-1992) titré « On ne dira pas que nous n’avons rien fait ».
L’écologie politique naît dans la période 1968-1974. Plusieurs combats commencent, comme le Comité contre la pollution de La Hague avec Didier Anger. Jean-Luc Burgunder dont il sera question tout au cours de ce livre, édite le 9 novembre 1970 « Pollution Non », puis Écologie Hebdo et Écologie Infos qui disparaîtra en 1992 après 600 publications sous ses différentes formes. Il a donc été le témoin de l’histoire des Verts, il écrivait en 1981 :
« Une décennie pour ce jeune mouvement qui pose la question de la croissance industrielle, celle des relations de l’homme avec son milieu, de l’homme envers l’homme, de la quantité et de la qualité, et interpelle un monde ayant atteint ses limites, et par conséquent sa viabilité… »
Considéré comme l’un des grands précurseurs de la contestation écologique, Pierre Fournier collaborateur de Hara Kiri, répondait ainsi aux lecteurs de son mensuel (n° 73 du 22 juin 1970) :
« Ceux qui me reprochent de me polariser sur les problèmes d’ environnement sont mal informés : si nous ne les solutionnons pas et très très vite, nous crèverons, Je ne peux pas piffer ce mot d’environnement, il pue l’anthropocentrisme alors que, justement la prise de conscience qui l’a mis à la mode annonce la fin d’un anthropocentrisme dépassé. C’est parce qu’elle provoque un bouleversement fondamental des attitudes philosophiques qui fondent le monde moderne que cette prise de conscience été ajournée jusqu’à l’ultime échéance. Le réel, que nous avions cru ployer, se redresse et nous gifle la gueule. Va falloir compter avec « la nature » autour de nous, en nous. »
Pierre invente l’expression « révolution écologique » en 1971. Il crée en novembre 1972 « La Gueule ouverte », mais il est foudroyé par un accident cardiaque le 15 février 1973, à 35 ans.
La candidature de René Dumont à la présidentielle 1974
Avant même que la maladie du président Pompidou ne soit connue, l’idée de présenter un candidat écolo à la présidentielle se profile lors du congrès de Nature et Progrès de novembre 1972. Le 9 avril 1973, le choix s’est porté sur l’agronome René Dumont, alors âgé de 70 ans. Grâce à une mobilisation sur tout le territoire, René est en mesure de déposer 180 signatures au Conseil constitutionnel. Le 19 avril 1974, René Dumont donne sa vision de l’écologie :
« L’écologie, c’est en somme tout ce qui regarde la vie du système végétal, du système animal, la vie dans tous ses aspects, y compris la vie microbienne, et actuellement c’est cette totalité de vie qui est menacée par l’ensemble des destructions, L’homme est arrivé sur la Terre un peu comme un accident et il s’est dit : C’est moi le patron ! Le patron évidemment, mais de là à tout détruire… Il est en train de scier la branche sur laquelle il est assis… »
Le journaliste Jean-François Kahn déclare qu’une candidature écologique est politiquement idiote ! Pour René Dumont, les problèmes soulevés par l’écologie sont bien politiques : « J’avancerai que, si les écologistes ne sont pas au pouvoir cette fois-ci, ils peuvent l’être un jour – les écologistes sont une force politique montante… ». A la question « Pourquoi cette candidature ? », je réponds :
« Les citoyens n’ont jamais droit à la parole, cette campagne électorale vous la donne : le jeu politique traditionnel, les structures bureaucratiques cachent les vrais questions qui se posent à nous tous. Le 11 mai 1971, 2200 scientifiques de 23 pays se sont adressés dans le message de Menton à tous les hommes pour les mettre en garde contre le danger sans précédent que fait courir à l’humanité la civilisation industrielle. Aucun de nos dirigeants n’a entendu cet appel. La politique n’appartient pas aux spécialistes de la politique, la politique vous appartient. »
Mais le mouvement écologique n’a pas encore trouvé son unité comme le reconnaissait René Dumont le 19 avril 1974 :
« Il est très divisé, comprenant des gens dont les options politiques dont différentes. Il va de la personne qui défend l’arbre ou le parc devant chez elle, sans plus de revendications, à celle qui pose le problème du changement total de notre style de vie, de notre société de consommation, de notre optique de civilisation technicienne abusive… Pour ma part, je souhaiterai qu’à l’issue de cette compagne présidentielle j’ai été une sorte de catalyseur de l’ensemble des forces écologiques désirant créer un mouvement écologique… »
La difficile émergence d’un parti écolo
Le comité de campagne de René Dumont lance un appel le 14 mai 1974 pour des assises à Montargis le 15 et 16 juin. C’est bien de la création d’un parti politique qu’il s’agit. Une hypothèse loin d’être accepté par tous les militants dont beaucoup revendiquent leur liberté. Pour d’autres, la question du positionnement politique est centrale, l’écologie, de droite ou de gauche ? Jean-Luc Burgunder se souvient : « Cabu, il était d’abord de gauche, puis écolo ; alors que moi, je suis d’abord écolo, puis de gauche… »
L’unité ne se fera pas à Montargis, trop de divergences sur la forme, sur la manière de faire, sur le but.
En ce printemps 1981, une nouvelle ère semble s’ouvrir avec l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand. C’est le contraire qui s’est produit.
La 36e proposition du programme du candidat socialiste, celle d’un referendum sur le nucléaire et le développement des énergies renouvelables, ne sera jamais appliqué. Le 7 octobre 1981, le premier ministre Pierre Mauroy réaffirme l’importance du nucléaire dans la politique d’indépendance énergétique de la France et annonce la construction de 6 nouvelles centrales. On censure à la radio-télévision, en particulier à propos du « pacifisme ». Droite ou gauche, peu importe. C’est le même nucléaire, c’est-à-dire une énergie centralisée, un même type de société, les mêmes TGV, les mêmes autoroutes, la même agriculture, la même croissance, la même exploitation du capital naturel, enfin le même mépris pour l’écologie, Celle-ci ne serait-elle pas, d’après Mitterrand, « un prurit qui démange les jeunes gens et passe avec l’âge ».
René Dumont adresse une lettre ouverte contre la tentative de récupération qui appelait au rassemblement des forces de gauche en 1986 autour du président Mitterrand : « Qui cherche d’abord le pouvoir n’est pas apte à bien comprendre les grands problèmes de notre temps, c’est bien dommageable ».
Mais le mouvement écologiste est éclaté, il y a le Mouvement écologique créé en 1980, la Confédération écologique de 1981… La perspective des élections européennes du 17 juin 1984 impose de partir groupés. Rendez-vous est donné pour les 28 et 29 janvier 1984 à Clichy-la-Garenne,,
Seulement 143 personnes se sont déplacées, 63 pour les Verts-Parti écologiste et 80 pour les Verts-Confédération ; on dénombre au total 542 mandats. La liste « Les Verts-Europe écologie » conduite par Didier Anger n’obtient que 3,36 % des voix aux Européennes. Brice Lalonde avec les radicaux de gauche et l’Union centriste radicale obtient 3,32 % des voix. Aucune des deux listes ne passe la barre des 5 %, une contre-performance qui financièrement aura un coût.
Jean-Luc Burgunder aime à répéter avec ironie que « l’ennemi de l’écolo, c’est l’écolo lui-même ».
Après avoir dénoncé les errements et les conséquences d’un politique politicienne malade, l’écologie s’enferme à son tour dans un conformisme ennuyeux, à la remorque de l’évènement et sans ambition. En rupture avec ses racines, tournées vers elle-même, privilégiant l’électoralisme, sur quelle cohérence l’écologie politique s’appuie-t-elle ?
Sylvain Garel en 2023 : « Aujourd’hui, nous ne serons sans doute pas encore capables d’inverser le changement climatique, mais je reste persuadé que les écolos prendront le pouvoir dans les pays développés. Ce qu’on disait il y a cinquante ans se confirme, et nous sommes le seul idéal né de 1968 qui tienne encore la route. Tout le reste s’est cassé la figure. »
épilogue
Comment et de quoi ont vécu Jean-Luc et Sylvie Burgunder au cours de toutes ces années entièrement consacrées à la bataille pour la préservation de l’environnement et la diffusion des idées écolos ? « Mal », lance sans détour Jean-Luc : « On n’a jamais bien vécu du journal. » En cet automne 2022, les comptes sont vite faits, Sylvie touche une retraite d’environ 230 euros mensuels… Mais en 2024, le militantisme est toujours là. Jean-Luc se déclare viscéralement opposé à tout dogmatisme, la révolte n’est pas prêt de le lâcher.
On ne dira donc pas qu’ils n’auront rien fait, Jean-Luc et Sylvie ont soutenu l’information écolo depuis 1970, dès les prémices de l’écologie politique. Merci à ce couple.

– « L’écologie politique, telle que vue par des chercheurs comme Serge Moscovici, Alain Lipietz, André Gorz ou Murray Bookchin, présente des similitudes avec le marxisme, car elle s’appuie sur une critique et une connaissance théorique de « l’ordre des choses existant ». Elle intègre le rapport humanité/nature et le rapport des humains entre eux dans la nature. Cependant elle ne se borne pas à voir dans l’histoire un rapport de force entre détenteurs du capital et travailleurs, elle cherche à transcender cette dichotomie. [etc.] »
Pour en savoir plus, sur l’écologie politique….
– Écologie politique (Wikipédia)
– « Le journaliste Jean-François Kahn déclare qu’une candidature écologique est politiquement idiote ! »
S’il disait ça aujourd’hui, je ne trouverais pas ça nécessairement idiot. Seulement Jean-François Kahn est mort, il y a un an. C’était donc en 1974 qu’il disait ça. Avait-il tort ou raison ?
En tous cas, même si à cette époque il faisait rigoler dans les chaumières, René Dumont n’était pas du tout un idiot. Et il a très bien expliqué les raisons de sa candidature. Les idiots étaient plutôt ceux qui rigolaient, mais bon. (à suivre)
(suite) Seulement aujourd’hui, 52 ans plus tard, ON voit ce qu’est devenue l’écologie politique. Pour ne pas dire l’écologie tout court. Récupérée de tous les côtés, même par les plus pourris, elle est devenue une Marie-couche-toi-là. Et en même temps un juteux business. Alors bien sûr Dumont n’est en rien responsable de ce fiasco. Pas plus que les Burgunder, Fournier, Illich, Ellul, Charbonneau et j’en passe de ces précurseurs.
Et il serait complètement idiot de dire qu’ils n’ont rien fait, de bon.
Non, tous ceux là ont suffisamment critiqué le Système.
Et ce n’est peut-être pas un hasard si Dumont portait un pull rouge. 😉
– « L’écologie politique n’est pas au centre des revendications et des contestations de mai-juin 1968. Comme l’explique Alexis Vrignon, dans La Naissance de l’écologie politique en France, elle émerge sur un temps plus long, du début des années 1960 jusqu’au début des années 1980. […]
En 1993, Georges Marchais reconnaît lui-même que son parti « a pris quelque retard dans le domaine de l’écologie ». Le PCF peine encore à s’imposer sur ce terrain, comme semble le faire remarquer Pierre Laurent, l’ancien secrétaire national du parti, en 2018 : « Si cette question figure dans nos têtes depuis longtemps, elle n’a pas été la priorité d’actions transformatrices qu’elle aurait dû être. Il est temps de changer en profondeur l’agenda de nos priorités en la matière » »
( L’écologie autour du XXIIe congrès en 1976 – causecommune-larevue.fr )
La naissance de l’écologie politique s’étire donc des années 60 aux années 80.
Plus c’est long plus c’est bon. En 1993 elle avait pris du retard…
Et en 2018 il était temps.
Comme quoi il faut le laisser le temps au temps. Et expliquer longtemps.
Pour qu’enfin ON finisse par comprendre.
Avant qu’il ne soit trop tard …
– « Ceux qui me reprochent de me polariser sur les problèmes d’ environnement sont mal informés [etc.] » (Pierre Fournier, en 1970)
Aujourd’hui en 2026, mis à part tous ces cons, anti-écolos primaires, et bien sûr mal informés, pour ne pas dire désinformés… personne n’oserait lui faire un tel reproche.
À la rigueur, ON pourrait lui reprocher de trop se polariser sur tel ou tel problème, le nucléaire par exemple… Et du coup d’en oublier que tout est lié. Mais bon, chacun son truc, disons sa spécialité.
Pierre Fournier était un militant pacifiste libertaire, un des précurseurs du mouvement antinucléaire, et mouvement écologiste français (voir Wikipédia). Mais aussi un journaliste, dessinateur, pamphlétaire… bref un homme vif d’esprit, un polémiste. Et comme là encore il y a journaliste ET journaliste, polémiste ET polémiste etc. etc. celui là était donc du genre de ceux que j’aime. Des goûts et des couleurs ON ne discute pas. (à suivre)
(suite) Pierre Fournier ne pouvait donc pas piffer le mot « environnement » …
Parce qu’il trouvait qu’il puait l’anthropocentrisme. Tiens donc …
Je rappelle que de mon côté c’est « écologie » que je ne peux plus piffer (blairer).
Parce que je trouve que ce mot pue trop l’hypocrisie. Et que l’anthropocentrisme me dérange bien moins que l’hypocrisie. Des goûts et des odeurs ON ne discute pas.
En fait, il y a plein de mots que je ne peux pas piffer. Notamment, et je le dis souvent, tous ces mots guerriers qu’ON entend tous les jours : « cible », « stratégie » etc. Et puis tous ces mots à la con qui ne veulent rien dire : « wokiste », « islamo-gauchisme » et j’en passe.
Mais « environnement »… moi je supporte sans problème. Simple affaire de nez.
Comme quoi tous les Pinocchio ne sont pas tous faits du même bois. 🙂
(à suivre)
Et finalement chez Pierre Fournier c’était pareil… il n’y avait pas que le mot environnement qu’il ne pouvait pas piffer :
– « Quand j’entends le mot spécialiste, je sors mon revolver. Si le spécialiste est éminent, je tire. »
Comme quoi il faut se méfier des militants pacifistes, a fortiori libertaires.
Ceux-là peuvent avoir un revolver.
– « Il faut faire la révolution sans passer par la force, sans passer par la victoire. »
Cette autre citation de Pierre Fournier nous amène à réfléchir sur les idées que nous nous faisons de la force, de la lutte, du combat, de la victoire etc.
Vive la Révolution !