Né au moment des évènements de mai 1968, le bac SES (sciences économiques et sociales) de cette année glorifie la compétitivité, comme d’ailleurs le journal Le Monde qui édite ce jour « les cahiers de la compétitivité » (18.06.2008). Le lycée et les médias participent conjointement au formatage absolu des jeunes cerveaux par la pensée libérale, à savoir croissance, concurrence et libre-échange. Prenons les deux sujets du bac SES qui les lycéens viennent de traiter ce matin :
1) En quoi l’innovation est-elle un facteur de compétitivité ?
2) Après avoir montrer que la mondialisation favorise l’uniformisation culturelle, vous mettrez en évidence les limites de cette relation.
Le premier sujet aborde la compétitivité, qu’elle soit interne à un espace national ou internationale. Le premier document indique que « l’accroissement de la part de marché » (la croissance) consiste à se tourner « vers de nouveaux marchés géographiques » (le libre-échange). Le document 2 se centre sur les pôles de compétitivité qui ont permis « de stimuler la croissance de toute une économie », pôles dont la mise en commun des moyens peut « s’affranchir des frontières » ; les « Silicon Valley » ont la planète tout entière comme domaine, croissance et libre-échange vont de pair. Le document 3 est encore plus explicite, il s’agit de l’écart transatlantique des performances, extrait d’un livre sur la croissance française de 1950 à 2030. Moi, je parie déjà que la croissance économique et le libre-échange seront de gros mots en 2030 après avoir été la source de grands maux. Massacrer l’environnement ne pose en effet aucun problème de compétitivité.
Le deuxième sujet explore la mondialisation culturelle à partir de la mondialisation économique (toujours la rengaine de la croissance et du libre-échange). Qu’il s’agisse de l’implantation des hypermarchés Carrefour dans le monde (document 1) ou de la Coca-colonisation (document 2), il s’agit toujours de l’impérialisme des « produits de fabrication industrielle » et de la standardisation de la consommation (document 3). Rien dans les documents de ce sujet sur les méfaits sociologiques de la compétitivité internationale et de la libre circulation des marchandises, sauf à s’interroger par ses propres moyens sur « les limites de la relation entre mondialisation et uniformisation culturelle ». Le document 2 se contente de constater l’érosion des singularités culturelles et la substitution aux produits locaux et régionaux, mais « ce mouvement semble échapper au contrôle des populations et des Etats ». Mais les pays en retard « font rapidement le choix de l’occidentalisation ». Le document 3 en rajoute sur « le Coca-Cola, porteur d’un idéal américain, particulièrement valorisé par les pays du Sud ». Il paraît même que ces produits se vendent « car ils ont un fort pouvoir sécurisant » ??? Enfin le dernier document aborde l’impuissance de l’ethnologue, « mal armé pour saisir la manière dont ces produits mondialisés sont reçus, domestiqués, réappropriés ». J’ai honte d’un enseignement de SES qui se délecte à ce point de l’occidentalisation des esprits.
J’ai honte de voir ce qu’on a fait de la matière SES, un exercice soi-disant de réflexion qui a abandonné la nécessité de peser dialectiquement le pour et le contre des faits de société. Dans ces deux sujets de baccalauréat, il n’y a en effet rien sur les méfaits de la croissance et du libre-échange. Le document 1 du sujet 1 parle incidemment de « réduire les atteintes à l’environnement » comme une des objectifs de l’innovation technologique en France, et c’est tout. Le deuxième sujet se centre sur l’objectif de « sauvegarder notre industrie et ses emplois » dans un contexte de « concurrence exacerbée » (document 6). Donc soyez performants, votre croissance et le plein emploi seront garantis, tel est le leitmotiv de cette année scolaire. Rien sur les crises financières, rien sur les limites de la croissance, rien sur la destruction des écosystèmes, rien sur le Grenelle de l’environnement, rien d’important donc.
Nous sommes donc en juin 2008 très loin du sujet posé dans l’Académie de Lille en 1974, sujet qui incitait à réfléchir sérieusement sur les limites de la croissance :
« Faire progresser une Nation, c’est faire courir les citoyens. Depuis vingt ans, les citoyens français ne courent pas mal, merci. (…) La course est harassante. Si vous l’accélérez, vous consommerez plus, mais vous aurez moins de temps pour réfléchir, pour penser, pour vire (…) Car la course à la consommation se conjugue nécessairement, même sur le plan de l’individu, avec la course à la production. Mais celle-ci déclenche à son tour de grandes perturbations dans la structure sociale. Transformer les techniques de production, renouveler matériels et méthodes, désorienter les gestes habitués, réorganiser sans cesse, détruire et reconstruire indéfiniment les programmes de travail, les réseaux hiérarchiques, les relations humaines ; modifier les circuits, les règlements ; concentrer les entreprises, en fonder de nouvelles, modifier leurs objectifs (…). La course est brutale, et plus elle est rapide, plus elle est brutale. Les forts affirment d’autant plus leur force que le train est rapide ; et dans la chaleur de l’action, le faible est souvent piétiné. (J.Fourastié, Economie et Société, p.130) A la lumière de ce texte, vous vous attacherez à décrire et analyser les changements sociaux qui ont accompagné la croissance économique depuis 1945, que ces changements aient joué le rôle de moteur ou de frein à cette croissance, qu’ils vous semblent accomplis, engagés ou en germe. »