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recherche des « fondamentaux » pour militant(e)s écolos

SOMMAIRE

1) un mouvement anti-croissance, critique de la droite comme de la gauche

2) un mouvement réaliste, considérant la catastrophe comme probable

3) un mouvement qui lutte contre la bureaucratisation de l’écologie politique

4) un mouvement de considération de la nature, refusant l’anthropocentrisme exacerbé

5) un mouvement démocratique élargi dans le temps et dans l’espace

6) un mouvement reconsidérant la division excessive du travail

7) un mouvement qui sait désobéir et pratique la non-violence

8) un mouvement qui repose sur l’exemplarité des militants

9) un mouvement qui s’inscrit dans des réseaux

A) Développement

1/9) un mouvement anti-croissance, critique de la droite comme de la gauche

La croissance permanente dans un monde fini est impossible, pourtant la droite libérale et la social-démocratie restent sur ce schéma de pensée. Après plus de soixante ans de volonté de croissance économique, l’empreinte écologique de l’humanité a dépassé les capacités de la planète de 50 %. La relance keynésienne ou la croissance « verte » ne peuvent qu’accentuer les méfaits de la croissance. Nous dilapidons le capital naturel et les inégalités sociales s’exacerbent. Nous risquons la décroissance subie (crise, récession économique, effondrement de la civilisation thermo-industrielle). L’écologie politique détermine les décisions qui doivent être prises dans ce difficile contexte. Il est vital d’inverser les pratiques actuelles qui cultivent la démesure de la société de consommation et le culte du progrès technique. Nous utiliserons des techniques douces, douces à l’homme et à la nature. Il nous faut maîtriser la nécessaire décroissance des flux de matières et d’énergie et apprendre à partager équitablement la pénurie.

Les efforts à accomplir ne peuvent être acceptés que si les solutions sont discutées, à l’intérieur d’EELV, au niveau national ou international, dans le cadre des familles ou de l’école. Il s’agit  de repenser l’échelle de nos besoins, d’analyser les usages de nos consommations et les utilités de nos productions. Il s’agit de mettre en place une démocratie participative qui s’interroge et envisage un avenir durable. Par exemple, de quelles quantité d’électricité avons-nous besoin ? La voiture électrique est-elle une voiture propre ? Faut-il abandonner la voiture individuelle (dévoiturage) ? Quel mode de déplacement doit-il être favorisé ? Comment ? Etc. Il nous faut cultiver le sens des limites dans tous les domaines, y compris au niveau démographique. Il nous faut considérer l’urgence écologique.

2/9) un mouvement réaliste, considérant la catastrophe comme probable

L’écologie scientifique nous indique que tous les indicateurs de la planète sont dégradés (stress hydrique, épuisement des ressources fossiles, des réserves halieutiques, des sols, etc.). Nous sommes entrés dans l’anthropocène : l’homme est devenu une force « géologique ». La raison première de ces dégradations résulte de l’abondance actuelle de l’énergie fossile qui a démultiplié la puissance de l’homme sur la nature. Or le pic du pétrole conventionnel est dépassé, nous allons bientôt entrer dans une période structurelle de descente énergétique. Quand nous n’aurons plus les 150 esclaves énergétiques qui servent chaque Français, la rupture sera douloureuse et il faut nous y préparer. De plus on se rapproche dangereusement du point de basculement climatique de la Terre.

L’avenir est donc à la sobriété énergétique que nous voulons organisée et non subie. Il nous faut montrer que la force de travail des hommes est une valeur précieuse, condition indispensable à toute activité. Le chômage sera moindre car il faudra des bras dans l’agriculture biologique comme dans beaucoup d’autres activités autrefois capitalistiques (utilisant beaucoup de capital technique). Il nous faudra veiller cependant à ce qu’une nouvelle nomenklatura n’aménage pas la pénurie à son profit. Les privilèges ne sont acceptables ni dans la société, ni dans notre parti.

3/9) un mouvement qui lutte contre la bureaucratisation de l’écologie politique

En France, la date symbolique de l’écologisation de la politique est la présidentielle de 1974 avec la candidature de René Dumont, soutenu par le mouvement associatif environnemental. Les Verts naissent en 1984. Après l’ouverture à la société civile aux européennes de juin 2009 sous l’étiquette Europe Ecologie, il y a création d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV) à Lyon le 13 novembre 2010. Depuis les dernières élections, il y a maintenant des groupes parlementaires EELV au Sénat et à l’Assemblée nationale.

Or, plus un parti se développe, plus la logique de l’organisation a tendance à primer la logique des idées. Toutes les grandes organisations devant mener à bien des tâches complexes connaissent ce processus de bureaucratisation. Confondue avec le parti, l’organisation permanente, de moyen devient une fin, à laquelle on peut finir par tout subordonner : principes, convictions personnelles, etc. Le parti devient un parti de cadres et non un mouvement de militants. En 2008 on dénombrait déjà 2000 élus pour quelque 6000 adhérents. Les dirigeants du parti risquent d’adopter un comportement de plus en plus autocratique. La formation Cédis (Centre d’écodéveloppement et d’initiative sociale), payante et importante, ne s’adresse qu’aux élus. Par contre la formation du militant de base est bénévole, peu structurée nationalement.

Pour briser la rupture entre élus et militants, la réflexion permanente permet le contre-pouvoir. C’est d’abord aux militants de lutter contre la bureaucratisation de leur parti. Le débat d’idées dans les groupes locaux doit prendre au moins autant de temps que les impératifs de l’organisation (voir « démocratie participative » dans le point 1). Il nous faut aussi reconsidérer notre rapport à la nature.

4/9) un mouvement de considération de la nature, refusant l’anthropocentrisme exacerbé

Beaucoup considèrent aujourd’hui la nature comme « extérieure » à l’humanité. Cette « extériorité » nous déresponsabilise et permet tous les abus : épuisement des énergies fossiles, dérèglement du climat, recul des terres arables, agonie des sols, raréfaction de l’eau douce, dépeuplement des océans, crise des agricultures, destruction de la biodiversité…

Ce dualisme résulte de l’attribution aux seuls êtres humains d’une considération morale exclusive : c’est le fait de l’anthropocentrisme. L’écologie politique adopte un point de vue plus large : l’ensemble des êtres vivants mérite une considération morale directe. Cette approche se nomme le biocentrisme. L’écologie politique porte aussi en elle un écocentrisme, c’est-à-dire la prise en considération des entités supra-individuelles, comme les espèces ou les écosystèmes. C’est un renversement des fondements de la philosophie occidentale, encore centrés sur la séparation entre l’espèce humaine et la nature… Cela ouvre la perspective de droits de la nature. Notre cohérence politique est fonction de notre capacité à internaliser, dans le domaine économique et social, tout ce qui a été externalisé au nom d’une prétendue dualité entre humanité et nature. Il s’agit d’envisager un élargissement de la démocratie.

5/9) un mouvement démocratique élargi dans le temps et dans l’espace

La démocratie actuelle s’intéresse seulement à des groupes restreints dans l’espace et le temps. Les conseils municipaux s’occupent de leur commune, les députés élaborent des lois dans l’intérêt de la nation, etc. Avec ce processus, les générations présentes sont favorisées au détriment des générations futures, la biodiversité sacrifiée, les ressources naturelles dilapidées. L’écologie politique porte un autre regard sur la démocratie en s’intéressant aux acteurs absents  : tiers qui ne peut prendre la parole lors d’une négociation, ou qui n’est pas invité à la table des négociations. Par exemple le milieu naturel, les êtres vivants non humains, les générations futures.

Tout le problème est de savoir comment accorder un droit de vote à ceux qui ne peuvent pas s’exprimer. Tout simplement en s’en faisant leur représentant. Un décisionnaire qui ne représente pas dans ses choix une bonne analyse dans l’espace (considération de tous les éléments de la planète) et dans le temps (considération du futur) n’est pas un bon démocrate. L’écologiste, citoyen lambda ou militant, élu ou non, doit apprendre à s’exprimer au nom des acteurs absents. Cela implique la rupture avec le système productif actuel.

6/9) un mouvement reconsidérant la division excessive du travail

Notre civilisation thermo-industrielle a atteint des sommets de complexité, et la division du travail, nationale et internationale, est généralisée. Le salaire et la multiplication des salariés dépendent d’une spécialisation des tâches de plus en plus poussée. Or plus la division du travail est poussée, plus la société est fragile. Nous sommes  dépendants d’une suite de travaux parcellaires de plus en plus éloignés de notre lieu de vie et nécessitant des quantités croissantes d’énergie fossile. Quand cette société va commencer à affronter les difficultés socio-économiques et/ou écologiques, toute la structure des interdépendances socioprofessionnelles va s’écrouler par un effet en chaîne : c’est l’effondrement. Notre empreinte écologique actuellement disproportionnée par rapport aux capacités de la nature ne peut se réduire qu’en diminuant la division nationale et internationale du travail.

Parler globalement de création d’emploi sans s’interroger sur leur utilité et leur durabilité n’a aucune signification. Il faut se préparer aux métiers du futur, techniques douces, emplois de proximité, relocalisation. Au-delà de la nécessaire démondialisation, nous avons à revaloriser le travail manuel et les petites entreprises, conseiller aux jeunes l’agriculture ou l’artisanat plutôt que les hautes études, faire preuve de solidarités de proximité au lieu de tout miser sur les caisses déficitaires de la Sécurité sociale. Le travailleur doit avoir le sentiment d’être directement utile à la collectivité. Il nous faut convaincre, cela passe parfois par la désobéissance civile et toujours par la non-violence.

7/9) un mouvement qui sait désobéir et pratique la non-violence

C’est l’obéissance servile aux mécanismes actuels de détérioration des rapports humains et des équilibres de la biosphère qui nous concocte l’arrivée d’un autoritarisme. Dans ce contexte, le rôle d’un parti écologiste est de forger ses militants à résister à cette soumission volontaire. Les faucheurs d’OGM, les objecteurs de croissance, les casseurs de pub et les lanceurs d’alerte sont l’avant-garde du mouvement écologiste.

Notre militantisme choisit la non-violence. Aucune vérité ne peut s’imposer, elle doit être expliquée, comprise et entraîner l’adhésion. L’adage « la fin justifie les moyens » est exclu, la fin est déjà dans les moyens. Cela implique aussi l’objection de conscience, le refus de porter les armes dans des conflits collectifs. La guerre n’a jamais résolu quelque problème que ce soit. L’abandon unilatéral de la dissuasion nucléaire française et la non-intervention armée où que ce soit dans le monde peut être envisagé.

Construire un monde pacifique est un tâche longue et difficile. Il ne suffit pas d’agir par la parole, il nous faut aussi mettre notre pratique en accord avec nos idées.

8/9) un mouvement qui repose sur l’exemplarité des militants

Chacun de nous respecte des codes sociaux, nous jouons un rôle conforme à notre statut, respectant des normes et souvent oublieux des valeurs. Nous agissons comme dans un miroir, par rapport aux autres ; c’est un  mécanisme d’interaction spéculaire. Or le système cultive des éléments de langage (croissance, emploi, compétitivité, profit, consumérisme, etc.) qui nous font oublier le sens des limites. Il nous faut aller contre le langage commun, cultiver la simplicité volontaire, montrer l’exemple de la sobriété énergétique, refuser les mécanismes publicitaires et ceux de la mode, proscrire l’achat inutile et le besoin artificiel. Il s’agit de se démarquer de la société de consommation et de la société du spectacle. C’est l’autolimitation qui permettra de construire ensemble une société plus conviviale et plus égalitaire. Cessons d’attendre que le système change, il ne changera pas sans nous. C’est la stratégie du colibri.

Mais acquérir le sens des limites n’est pas réservé aux militants écolos. Nous attendons des autres qu’ils fassent de même. L’exemplarité de notre comportement devrait provoquer un effet boule de neige. Mais les inégalités de revenus empêchent la prise de conscience. Nous sommes dans un cercle vicieux imitation/ostentation (effet Veblen) qui ne peut s’arrêter que si les riches ne peuvent plus détruire la planète. L’écologie exige un partage équitable des ressources. La recherche des limites est un passage obligé pour permettre un équilibre durable entre les possibilités de la planète et l’harmonie sociale. Personne ne devrait s’arroger des privilèges de revenus et de consommation.  Il nous faut porter le message de l’écologie politique dans toute la société.

9/9) un mouvement qui s’inscrit dans des réseaux

L’enjeu est de construire un parti réseau : coopérative politique, mouvement associatif, cercles de réflexion, il nous faut montrer notre capacité à créer une forme d’appartenance commune à un « peuple écolo ».

Il est possible de recommander la participation du militant écolo à une association à but environnemental. Savoir à quelle association adhérer relève du choix personnel. Il y a des organisations internationales comme Greenpeace, des fédérations d’association comme FNE, des association crées spécialement pour la protection de tel ou tel lieu de vie. La vie politique et la vie associative sont indissociables.

Le militant écolo peut aussi soutenir le mouvement des « territoires en transition ». Des communautés de résilience peuvent nous préparer aux chocs énergétiques, au changement climatique et à la crise alimentaire. Une action raisonnée de l’écocitoyen est une subtile synthèse, ancrée dans l’espace mondial et dans le long terme tout en s’accompagnant d’une pratique qui s’exerce de préférence dans son milieu d’appartenance. Le terme qui résume le mieux cette disposition d’esprit est glocal, fusion des deux mots « global » et « local » : agir localement tout en pensant globalement.

B) Lexique (explicitation des mots soulignés)

Acteur absent : au sens le plus large, qui ne peut prendre la parole lors d’une négociation, ou qui n’est pas invité à la table des négociations. Exemple : milieu naturel, être vivants non humains, générations futures. Cf. L.Sébastyien et F.Paran, Une négociation un peu plus écologique + une conservation un peu plus humaine = une gouvernance environnementale mesurée ? (communication au 71e congrès de l’Acfas, mai 2003). Il faut remarquer que la génération actuelle peut se permettre d’utiliser autant de ressources non reproductibles uniquement parce que les générations à venir sont exclues du marché actuel pour la simple raison qu’elles ne peuvent y être présentes ; sinon le prix s’élèverait déjà à l’infini. Il y a une dictature du présent sur l’avenir. Le seul moyen de protéger les générations à venir, c’est de se rééduquer de façon à ressentir quelque sympathie pour les êtres humains futurs de la même façon que vous êtes intéressés au bien-être de vos contemporains. Cette sympathique peut aller aussi vers les animaux, les êtres vivants et même les objets naturels.

Anthropocène : Selon la commission de stratigraphie de la Royal Geological Society de Londres, «  la réaction du climat aux gaz à effet de serre et l’ampleur du changement de la biosphère rendent vraisemblable l’idée que nous soyons entrés dans une nouvelle époque sans comparaison possible avec aucun autre épisode interglaciaire du Quaternaire…. En d’autres termes, l’évolution elle-même a été orientée vers une nouvelle trajectoire ». En 2000, Stoermer et Crutzen proposèrent dans la newsletter de l’IGPB d’appeler cette nouvelle ère Anthropocène. (Voyage dans l’anthropocène de Claude Lorius et Laurent Carpentier, 2010)

Anthropocentrisme : L’attribution d’une considération morale exclusive aux seuls êtres humains est qualifiée d’anthropocentrisme. Parce que seuls certains êtres humains sont dotés de rationalité morale, les valeurs sont fondamentalement anthropogéniques ; elles sont générées par des êtres humains. (Du bon usage de la nature – pour une philosophie de l’environnement de Catherine et Raphaël Larrère)

Associations environnementales : une association dédié à un problème écologique même très local est notre allié naturel. Le PS s’inscrit aux côtés des syndicats : en effet les membres du Parti socialiste « doivent appartenir à une organisation syndicale de leur profession et au moins à une association » (statuts du Parti socialiste – titre 2, les militants – Article 2.2 : obligations syndicales et associatives des adhérents). EELV pourrait recommander à ses membres l’appartenance à une association environnementale. Le choix d’une association : savoir à quelle association adhérer relève d’une analyse des statuts de cette association. Par exemple Attac a « pour objet de produire et communiquer de l’information, de promouvoir l’éducation populaire, ainsi que de mener des actions de tous ordres en vue de la reconquête, par les citoyens, du pouvoir que la sphère financière exerce sur tous les aspects de la vie politique, économique, sociale et culturelle dans l’ensemble du monde. Parmi ces moyens figure la taxation des transactions sur les marchés financiers. » Il n’y a nulle trace dans ces objectifs de préoccupation explicite à propos des rapports entre l’homme et la nature. Attac s’intéresse aux conséquences économiques et socio-politiques, pas aux déterminants écologiques.

Biocentrisme : Différentes théories morales proposent d’inclure l’ensemble des êtres vivants dans la sphère des individus méritant une considération morale directe. On parle alors de biocentrisme. Paul Taylor considère que tout être vivant est un centre-téléologique-de-vie. Les organismes vivants ont leur finalité, ils possèdent un bien qui leur est propre, l’accomplissement de leurs fonctions biologiques, qu’ils poursuivent par leurs propres moyens. Selon l’égalitarisme biocentrique, tous les êtres vivants ont la même valeur, et cette valeur nous impose le respect. (Du bon usage de la nature – pour une philosophie de l’environnement de Catherine et Raphaël Larrère)

Descente énergétique : « Si subitement nous n’avions plus ni pétrole, ni gaz, ni charbon, ce n’est pas 4 % du PIB que nous perdrions (la place de l’énergie dans le PIB), mais près de 99 %. » (Changer le monde, tout un programme de Jean-Marc Jancovici, 2011)

Capacité à internaliser : « Une autre manière de penser, c’est de transformer l’économie politique en écologie politique ; je veux dire que les flux retracés et mesurés par l’économiste doivent être reconnus comme dérivations entées sur les circuits de la Nature. Parce que la Comptabilité Nationale est fondée sur les transactions financières, elle compte pour rien la Nature à laquelle nous ne devons rien en fait de payement financier, mais à laquelle nous devons tout en fait de moyens d’existence… Le terme d’infrastructure est à présent populaire, il est bon d’avoir donné conscience que nos opérations dépendent d’une infrastructure de moyens de communication, transport, et distribution d’énergie. Mais cette infrastructure construite de main d’homme est elle-même superstructure relativement à l’infrastructure par nous trouvée, celle des ressources et circuits de la Nature. » (Bertrand de Jouvenel in Arcadie, essai sur le mieux vivre,1968)

Colibri (stratégie du) : Pierre Rabhi rappelle l’enseignement de la légende amérindienne du colibri : « Un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés et atterrés observaient, impuissants le désastre. Seul le petit colibri s’active, allant chercher quelques gouttes d’eau dans son bec pour les jeter sur le feu. Au bout d’un moment, le tatou, agacé par ses agissements dérisoires, lui dit : « Colibri ! Tu n’es pas fou ? Tu crois que c’est avec ces quelques gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ? » « Je le sais, répond le colibri, mais je fais ma part. » Une association Colibris relaye ce message en France.

Dévoiturage, démondialisation, etc : Dans un contexte de pénurie globale des ressources naturelles, l’avenir n’est plus dans l’expansion, mais dans son inverse. A la croissance économique doit donc succéder la DEcroissance conviviale, à l’effet rebond l’effet DEbond, à la mondialisation la DEmondialisation, à la pollution des sols et des esprits la DEpollution, au populationnisme la DEpopulation, à l’urbanisation la DEsurbanisation, à la voiture pour tous le DEvoiturage. N’oublions pas la DEmilitarisation ! (Beaucoup de « DE » contre les « SUR »  )

Droite/gauche : « L’écologie politique ne sera jamais neutre vis-à-vis du clivage droite-gauche quand il s’agit de choisir entre des politiques qui favorisent les privilégiés et celles qui se préoccupent des démunis. Pour autant, les écologistes et les gauches ne sont pas des alliés naturels. Ils n’ont pas le même ancrage historique et ne s’inscrivent pas dans le même horizon. Marqués comme la droite au fer rouge du productivisme, fascinés par ses fétiches et ses addictions, la social-démocratie et les courants marxistes restent éloignés de l’essentiel du paradigme écologiste. (manifeste EELV pour une société écologique, novembre 2010) »

Division du travail : « J.B. Say avait raison de noter qu’Adam Smith s’égare lorsqu’il attribue une amélioration du niveau de vie grâce à la division du travail, ou plutôt à la séparation des occupations ; non que cette influence soit nulle, ni même médiocre, mais les plus grandes merveilles en ce genre ne sont pas dues à la nature du travail : on les doit à l’usage qu’on fait des forces de la nature. » (Bertrand de Jouvenel in Arcadie, essai sur le mieux vivre,1968)

Droit de la nature : « l’arbre doit aussi avoir le droit de gagner en justice » (Should Trees Have Standing? de Christopher D.Stone). Le texte de Christopher D.Stone est présenté dans les Grands Textes fondateurs de l’écologie (Flammarion 2013, Champs classiques, 384 pages, 10 euros). Pour l’anecdote, Coluche : « Pour qu’un écolo soit élu président, il faudrait que les arbres puissent voter ».

DUMONT René : L’écologie ou la mort (à vous de choisir) la campagne de René Dumont, les objectifs de l’écologie politique (1974)

Ecocentrisme : Le biocentrisme  comme le pathocentrisme (l’antispécisme), s’ils remettent en cause l’anthropocentrisme, restent cependant tributaires d’une approche individualiste de la considérabilité morale. Or la protection de la biodiversité s’intéresse surtout à des entités supra-individuelles, comme les espèces ou les écosystèmes. Les tenants de l’écocentrisme invitent à prendre en compte dans la délibération morale ces entités globales. (Du bon usage de la nature – pour une philosophie de l’environnement de Catherine et Raphaël Larrère)

Effet Veblen : « Nous limiterions notre gaspillage, nous chercherions à changer notre mode de vie, tandis que les gros, là-haut, continueraient à se goberger dans leurs 4×4 climatisés et leurs villas avec piscine ? Non. La seule façon que vous et moi acceptions de consommer moins de matière et d’énergie, c’est que la consommation matérielle, donc le revenu, de l’oligarchie soit sévèrement réduite. En soi pour des raisons d’équité, et plus encore, en suivant la leçon de Veblen, pour changer les standards culturels de la consommation ostentatoire. Puisque la classe de loisir établit le modèle de consommation de la société, si son niveau est abaissé, le niveau général de consommation diminuera. Nous consommerons moins, la planète ira mieux, et nous serons moins frustrés par le manque de ce que nous n’avons pas. » (Comment les riches détruisent la planète d’Hervé Kempf, 2007)

Effondrement : Si quelque chose ne fonctionne pas, c’est que c’est trop grand. Ainsi s’exprimait Léopold Kohr (1909-1994), inspirateur du titre de l’ouvrage de Schumacher (Small is beautiful), auteur en 1957 de The Breakdown of Nations (non traduit en français) et prix Nobel alternatif en 1983. Les petites nations, les petites économies sont les plus paisibles, les plus prospères et les plus créatives. Mais à l’échelle des Etats modernes, toutes les organisations deviennent tyranniques. Car le problème, c’est la démesure. Le gigantisme peut seulement mener à des problèmes d’une proportion ingérable ; il faut encore plus de pouvoir pour gérer le pouvoir en question et cela n’a qu’une fin possible, l’effondrement. Nous connaissons aujourd’hui cette crise du gigantisme, et nous cherchons à y remédier par de fausse solutions : des unions fiscales, une gouvernance mondial, plus de croissance. Cette analyse rejoint d’une certaine façon les analyses de Lewis Mumford à la même époque (Les transformations de l’homme – 1956)

Empreinte écologique, superficie de sol (et d’eau) écologiquement productif de différentes sortes (sol agraire, pâturage, forêts…) qui serait nécessaire avec la technologie courante

a) pour fournir toutes les ressources d’énergie et de matière consommée et

b) pour absorber tous les déchets déversés par cette population.

Notre empreinte écologique de Mathis WACKERNAGEL et William REES (1996 – écosociété, 1999)

Esclaves énergétiques : Un seul litre de pétrole contient l’équivalent de près de 9 kWh d’énergie, alors que le rendement moyen d’un être humain est d’environ 3 kWh au cours d’une semaine de 40 heures de travail ! Des esclaves énergétiques font aujourd’hui notre lessive, cuisinent à notre place, nous transportent à l’autre bout du monde, nous divertissent, et font pour nous la majeure partie des travaux pénibles nécessaires à notre survie ou à notre confort. L’énergie utilisée par personne est équivalente à 15 esclaves énergétiques en Inde, 30 en Amérique du Sud, 150 en Europe et 300 aux Etats-Unis (selon Craig). (Des esclaves énergétiques (réflexions sur le changement climatique) de Jean-François Mouhot – 2011)

Interaction spéculaire : le discours sur l’effondrement ne peut être tenu par les responsables économiques et politiques, qui, à la place qu’ils occupent, sont soumis aux contraintes de l’interaction spéculaire (ndlr : spéculaire, relatif au miroir). Ni par les responsables économiques parce qu’ils n’ont d’autre horizon que la rentabilité, de plus en plus financière, de leur entreprise, et la concurrence féroce pour les parts de marché dans leur secteur. Ni par les responsables politiques parce qu’ils n’ont d’autre horizon que leur prochaine réélection et la concurrence féroce pour les places de pouvoir dans les institutions. (Antimanuel d’écologie d’Yves Cochet, 2009)

KEYNES (relance keynésienne) : Keynes avait écrit après la grande crise de 1929 pour promouvoir une politique de relance économique soutenue par l’Etat. Le système de marché n’était pas capable à son avis de résoudre une telle crise financière et ses impacts sur l’activité réelle. Mais il s’agissait pour lui d’une politique conjoncturelle, de court terme. Les Trente Glorieuses en ont fait une politique structurelle de soutien continu de la demande par l’expansion monétaire, le crédit et les  dépenses étatiques. (Keynes a tort)

Non-violence :: « L’un des principaux aspects de nos actions est d’attirer l’attention du public. La condition du succès est alors dépendante de notre capacité à confirmer l’hypothèse suivante : si seulement l’opinion publique savait ce que les écologistes défendent, alors la majorité des gens serait de leur côté. L’expérience accumulée ces dernières années indique que le point de vue écologique avance grâce à une communication politique non-violente qui mobilise à la racine. Historiquement, les voies de la non-violence sont étroitement associées aux philosophies de la totalité et de l’unicité. » (Arne Naess , initiateur de l’écologie profonde in Ecologie, communauté et style de vie, 1976 – traduction française 2008) Arne Naess prenait cet exemple : Un serviteur zélé du peuple, qui avait dit oui à une centrale électrique, admettra à peu près tout ce que tu lui diras en tant que philosophe. Mais il ajoutera « C’est trop tôt, ce n’est pas encore possible politiquement. Vous voulez que je quitte la politique ? » Ce à quoi tu répondras : « Je comprends ce que vous voulez dire. Oui, je comprends. Mais notre objectif à long terme est construit sur la base de prémisses beaucoup plus profondes que celles sur lesquelles repose votre argumentation. Tout ce que nous pouvons vous demander, c’est d’adopter un jour la perspective du long terme ! » ( Arne Naess, Vers l’écologie profonde avec David Rothenberg – 1992, wildproject 2009)

Norme = concrétisation des valeurs dans des règles de conduite susceptibles de sanction (exemples : règles de politesse, normes de consommation, etc.). Les normes évoluent grâce aux mouvements sociaux, mais elles peuvent aussi étouffer le sens des valeurs. . La position sociale d’un individu (rôle et statut) dépend d’un discours social (valeurs et normes). La position sociale d’un individu (rôle et statut) dépend d’un discours social (valeurs et normes).

Rôle : pour un individu, ensemble des comportements que les autres attendent de lui. La position sociale d’un individu (rôle et statut) dépend d’un discours social (valeurs et normes).

Soumission volontaire : « Celui qui vous maîtrise tant n’a que deux yeux, n’a que deux mains, n’a qu’un corps, sinon qu’il a plus que vous tous : c’est l’avantage que vous lui faites pour vous détruire. D’où a-t-il pris tant d’yeux dont il vous épie si vous ne lui donniez ? Combien a-t-il tant de mains pour vous frapper s’il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos cités, d’où les a-t-il s’ils ne sont les vôtres ? (…) » (La servitude volontaire d’Etienne de la Boetie, 1576)

Statut : ensemble des comportements d’autrui auquel un individu peut s’attendre. La position sociale d’un individu (rôle et statut) dépend d’un discours social (valeurs et normes).

Territoires en transition : depuis 1972, le rapport du club de Rome a dénoncé la course à la croissance en démontrant les limites de la planète. Depuis 1974 et le premier choc pétrolier, nous savons que notre civilisation dépend du pétrole.  Depuis 1990 et le premier rapport du GIEC (groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), nous savons que l’humanité va faire face à un réchauffement climatique. Comment agir efficacement ? L’échec des conférences internationales et les inerties gouvernementales montre que cette voie est trop lente. Pratiquer à l’échelle personnelle la simplicité volontaire semble nécessaire mais insuffisant. Ce qui nous semble le plus pragmatique, c’est d’agir directement au sein de sa communauté d’appartenance pour en restaurer la résilience, la capacité de résister aux chocs. Ce paradigme ou modèle de référence porte des noms différents : Communautés intentionnelles ou Ecovillages ou Agenda 21 local ou Towns transition ou Plan climat ou Cités jardins ou communautés de résilience … La profusion des termes montre la richesse de cette alternative à l’ère des combustibles fossiles. Il ne s’agit pas d’une nouvelle théorisation, mais d’une pratique applicable au Nord comme au Sud, par les gens de droite comme par les gens de gauche, par les urbains et les paysans, par les chefs d’entreprise et par les travailleurs. Le projet 2012 d’EELV aborde (un peu) cette problématique : «  Tout comme le réchauffement de la planète, la rareté à venir, la décroissance proche et rapide de la ressource en énergie fossile et en pétrole ont été annoncées depuis longtemps par les écologistes (…) Le soutien à des mécanismes d’action publique tels que les projets de gestion communautaire doit devenir prioritaire afin d’intégrer des objectifs comme la préservation de la biodiversité, la souveraineté alimentaire, et des solutions innovantes (ville en transition…).» Un livre à connaître, le manuel de transition de Rob Hopkins

Techniques douces : « Je distingue deux sortes d’outils : ceux qui permettent à tout homme, plus ou moins quand il veut, de satisfaire les besoins qu’il éprouve, et ceux qui créent des besoins qu’eux seuls peuvent satisfaire. Le livre appartient à la première catégorie : qui veut lire le peut, n’importe où, quand il veut. L’automobile, par contre, crée un besoin (se déplacer rapidement) qu’elle seule peut satisfaire : elle appartient à la deuxième catégorie. De plus, pour l’utiliser, il faut une route, de l’essence, de l’argent, il faut une conquête de centaines de mètres d’espaces. Le besoin initial multiplie à l’infini les besoins secondaires. N’importe quel outil (y compris la médecine et l’école institutionnalisées) peut croître en efficacité jusqu’à franchir certains seuils au-delà desquels il détruit inévitablement toute possibilité de survie. Un outil peut croître jusqu’à priver les hommes d’une capacité naturelle. Dans ce cas il exerce un monopole naturel ; Los Angeles est construit autour de la voiture, ce qui rend impraticable la marche à pied ». (présentation par Ivan Illich de son livre, La convivialité, 1973)

Valeurs = discours qui permet à l’enfant ou à l’adulte de faire un classement des choses et des pensées (bien et mal, beau et laid, juste et injuste, bon et mauvais, supérieur et inférieur). La position sociale d’un individu (rôle et statut) dépend d’un discours social (valeurs et normes).

les éléments de langage sur la transition énergétique

Le débat franco-français sur la transition énergétique touche à sa fin. Mais bien avant qu’il ne commence, on savait déjà comment il allait se terminer. Les éléments de langage communs à l’élite qui nous gouverne sont ressassés depuis des années déjà. Prenons le dernier discours de Laurence Tubiana* :

– croissance : « L’amélioration de l’efficacité énergétique est nécessaire pour relancer la croissance française. »

– productivité : « La croissance peut se trouver augmenter par une augmentation de la productivité de l’économie française. »

– technologie : « La France doit saisir aujourd’hui l’opportunité d’entrer sur les marchés des technologies d’avenir… L’innovation technologique et sociale est primordiale. »

– compétitivité : « La maîtrise des technologies environnementales sera l’une des clés pour une compétitivité durable. »

– rentabilité : « Oui, la transition énergétique est un processus économique rentable. Les coûts qu’engendrerait le maintien du système énergétique actuel, basé sur les énergies fossiles, se révéleraient à terme plus élevé que ceux que représentera la transition énergétique. »

Laurence Tubiana semble parfois dire vrai: « Imaginez une source d’énergie qui soit bon marché et couvrirait 50 % de nos besoins domestiques : il s’agit tout simplement des économies d’énergie ! » Mais ces économies d’énergie reposeraient uniquement sur « l’amélioration de l’efficacité énergétique ».  Elle passe sous silence le fait que la première source d’économie d’énergie est la sobriété, le refus de la surconsommation, ce qui implique de savoir s’entraider et d’être heureux de peu. Une véritable transition repose sur la décroissance des besoins, l’usage de techniques douces moins productives mais plus adaptées à l’homme et à la planète, la coopération internationale et non la compétition, le refus du profit à court terme et de la rentabilité financière. L’inverse des éléments de langage véhiculés par la classe dirigeante et ses sbires.

Laurence Tubiana appartient au comité de pilotage du débat sur la transition énergétique dont elle est la « facilitatrice ». Elle restera le soutien du système productiviste. La situation est bloquée. Sobriété énergétique, nucléaire, gaz de schiste : sur tous ces aspects décisifs du débat, une alliance de fait existe entre le Medef et trois syndicats de travailleurs : la CGT, FO et la CFE-CGC… Ils ont tous un intérêt commun : la préservation du statu quo dans les filières de l’énergie. Un document présentant la synthèse des « priorités » du débat national sur la transition énergétique vient d’être retiré du site du ministère de l’écologie, car jugé « inacceptable » par le patronat**. Ce texte évoquait en « priorité numéro deux » la « mise en place d’une fiscalité environnementale, en particulier d’une contribution climat-énergie ». Un casus belli pour le Medef. Or la taxe carbone ou assimilée serait le meilleur moyen de promouvoir la sobriété énergétique… Le projet de loi sur la transition énergétique n’arrivera en séance publique au Parlement qu’à la mi-février 2014. De toute façon, il ne fera pas bouger les lignes, à moins d’un nouveau choc pétrolier d’ici là !

* LE MONDE du 22 juin 2013, La transition énergétique est une  nécessité, les ressources se raréfiant (Laurence Tubiana)

** http://petrole.blog.lemonde.fr/2013/06/21/allies-medef-et-syndicats-ont-fait-voler-en-eclat-le-debat-sur-la-transition-energetique/

Les sondages nous trompent, réfléchissons par nous-mêmes

Le « regard des Français » n’existe pas, ce n’est qu’une image statistique faussée. Prenons ce titre du MONDE « gaz de schiste : des Français plus sensibles au potentiel d’activité et d’emplois »*. Le journaliste Pierre Le Hir nous révèle le pot aux roses.

Le sondage est bien réalisé par l’IFOP, mais pour la société eCORP Stimulation Technologies (ecorpStim), spécialisée dans l’extraction des hydrocarbures. La dernière question révèle en fait la véritable finalité du sondage. Elle est ainsi libellée : « S’il existait aujourd’hui une technologie alternative qui ne nécessitait ni eau ni produits chimiques pour extraire le gaz de schiste, seriez-vous favorable à ce qu’elle soit testée à titre expérimental en France ? » La réponse des sondés est positive à 80 %… Or l’eCORP International a récemment mené un essai de « stimulation » de la roche par du propane, avec, assure-t-elle, « un impact minimal sur l’environnement ». Mais si l’on avait demandé aux Français s’ils approuvent l’usage d’un gaz inflammable, explosif et asphyxiant – ce qu’est le propane –, leur réponse aurait été tout autre. Prenons les autres « évolutions » des sondés.

L’exploitation du gaz de schiste « augmenterait l’indépendance énergétique de la France ». Or cette nouvelle manne ne reculerait la fin des énergies fossiles que de quelques années. Ces annonces incessantes d’un nouvel Eldorado potentiel nous empêchent de promouvoir dès aujourd’hui la seule politique tenable : économiser l’énergie de façon drastique pour aboutir à une consommation d’énergie juste égale aux ressources renouvelables d’énergie. Mais cela, aucun industriel, donc aucun politique, n’en parle. Précisons qu’en Europe, la part des énergies renouvelables n’atteignait que 12,7 % dans l’Union européenne en 2011.

L’exploitation du gaz de schiste créerait de « nombreux emplois ». Or réduire la consommation d’énergie réduit aussi la consommation globale, donc le besoin de travailler. En d’autres termes, il y a une autre manière de lutter contre le chômage : réduire le nombre d’heures que les individus souhaitent travailler. On a essayé les 35 heures, mais les Français ont simplement consacré plus de temps aux écrans. Il ne suffit pas de réduire le temps de travail, il faut aussi agrandir la sphère relationnelle de chacun : moins de biens, plus de liens. Vaste programme que les politiques n’abordent jamais.

Arrêtons de rêver ! Un autre article du MONDE*, encore plus consistant, a pour titre et seul contenu : « L’arc électrique au secours du gaz de schiste ». La recherche incessante de l’innovation technique nous empêche de revenir aux fondamentaux : économies d’énergie et techniques douces.

* LE MONDE du 28 mars 2013, page 8

Les sondages nous trompent, réfléchissons par nous-mêmes

Le « regard des Français » n’existe pas, ce n’est qu’une image statistique faussée. Prenons ce titre du MONDE « gaz de schiste : des Français plus sensibles au potentiel d’activité et d’emplois »*. Le journaliste Pierre Le Hir nous révèle le pot aux roses.

Le sondage est bien réalisé par l’IFOP, mais pour la société eCORP Stimulation Technologies (ecorpStim), spécialisée dans l’extraction des hydrocarbures. La dernière question révèle en fait la véritable finalité du sondage. Elle est ainsi libellée : « S’il existait aujourd’hui une technologie alternative qui ne nécessitait ni eau ni produits chimiques pour extraire le gaz de schiste, seriez-vous favorable à ce qu’elle soit testée à titre expérimental en France ? » La réponse des sondés est positive à 80 %… Or l’eCORP International a récemment mené un essai de « stimulation » de la roche par du propane, avec, assure-t-elle, « un impact minimal sur l’environnement ». Mais si l’on avait demandé aux Français s’ils approuvent l’usage d’un gaz inflammable, explosif et asphyxiant – ce qu’est le propane –, leur réponse aurait été tout autre. Prenons les autres « évolutions » des sondés.

L’exploitation du gaz de schiste « augmenterait l’indépendance énergétique de la France ». Or cette nouvelle manne ne reculerait la fin des énergies fossiles que de quelques années. Ces annonces incessantes d’un nouvel Eldorado potentiel nous empêchent de promouvoir dès aujourd’hui la seule politique tenable : économiser l’énergie de façon drastique pour aboutir à une consommation d’énergie juste égale aux ressources renouvelables d’énergie. Mais cela, aucun industriel, donc aucun politique, n’en parle. Précisons qu’en Europe, la part des énergies renouvelables n’atteignait que 12,7 % dans l’Union européenne en 2011.

L’exploitation du gaz de schiste créerait de « nombreux emplois ». Or réduire la consommation d’énergie réduit aussi la consommation globale, donc le besoin de travailler. En d’autres termes, il y a une autre manière de lutter contre le chômage : réduire le nombre d’heures que les individus souhaitent travailler. On a essayé les 35 heures, mais les Français ont simplement consacré plus de temps aux écrans. Il ne suffit pas de réduire le temps de travail, il faut aussi agrandir la sphère relationnelle de chacun : moins de biens, plus de liens. Vaste programme que les politiques n’abordent jamais.

Arrêtons de rêver ! Un autre article du MONDE*, encore plus consistant, a pour titre et seul contenu : « L’arc électrique au secours du gaz de schiste ». La recherche incessante de l’innovation technique nous empêche de revenir aux fondamentaux : économies d’énergie et techniques douces.

* LE MONDE du 28 mars 2013, page 8

Mariés ou pas, non à la procréation médicale assistée

Hervé Kempf aurait « aimé analyser la procréation médicalement assistée sous l’éclairage du discours sur la technique de Jacques Ellul et Hans Jonas. »1 Cette problématique m’interpelle, moi qui veut résister à la sacralisation de la technique et œuvrer à sa démystification. D’abord quelques indications d’ordre scientifique sur la PMA. Le britannique Robert Edwards a reçu le prix Nobel de médecine pour le développement de la fécondation in vitro2.

Que disent les scientifiques français de la procréation médicalement assistée ? René Frydman, « père » d’Amandine, premier bébé-éprouvette français en 1982, conçoit que la procréation médicalement assistée (PMA) soulève une série de problèmes de nature éthique. Mais comme il reste un scientifique au service de la technique, il n’a plus de repères si ce n’est les moyens de son financement ou l’ambition de sa notoriété. Pour lui, tout devient possible ou presque : « Avec une dizaine d’embryons humains conçus in vitro, nous savons maintenant obtenir une lignée stable et immortelle de cellules souches. Imaginons que nous soyons capables de les faire se transformer in vitro en ovocytes ou en spermatozoïdes, pour un seul individu le nombre de descendants conçus in vitro n’aurait plus de limite. Il s’agit ainsi d’obtenir une forme d’immortalisation de la fertilité. » René Frydman n’envisage qu’une seule contrainte : il trouve impossible de remplacer la présence d’une mère pendant la durée de gestation et rejette ainsi le projet de créer un utérus artificiel ! Les présupposés des technolâtres se nichent dans les détails.

Jacques Testart a été le co-auteur avec René Frydman du bébé expérimental Amandine. Dans son livre de 2006, « Le vélo, le mur et le citoyen », Jacques Testart avait poussé un cri de colère : une recherche finalisée crée immédiatement le maquignon derrière tout chercheur qui trouve. Après avoir initié la stratégie des mères porteuses qui permet à une femelle remarquable de faire naître plusieurs veaux chaque année en transplantant dans les matrices de vaches ordinaires des embryons sélectionnés, il avait compris l’inanité de  sa tâche : en 1972, les excédents laitiers sont généralisés en Europe ! Il avait alors aidé à résoudre l’infécondité des couples humains. Avait-il enfin compris qu’on ne pouvait penser la recherche-développement en faisant l’impasse sur ses conséquences sociale-écologiques ? Non. Il a combattu les plantes génétiquement modifiées, pas les humains artificiellement créés. Quand Jacques Testart parle des couples séduits par la fivète (FIV, fécondation in vitro), il fait preuve d’une conception très limitée  de la démocratie : « Toutes les considérations du genre « Faut-il forcer la nature ? », « Il y a l’adoption ! », ne méritent d’être réfléchies que par les couples stériles eux-mêmes. L’important est de reconnaître la légitimité de la demande d’enfant formulée par un couple ». Jacques Testart fait donc du désir d’enfant une nécessité historique : «  Il n’y a ni caprice ni perversion, seulement l’expression ancestrale d’un désir obscur et partagé. On peut convenir que la fivète est une expérience, mais il n’y a aucune raison de la refuser aux demandeurs inféconds ». Ce scientifique, pourtant ouvert, a aussi des a priori qui consistent ici à combattre la stérilité !

Ces deux raisonnements non scientifiques de la part de scientifiques révèlent des présupposés éthiques qui reposent sur la place de la mère, vouée à la fécondité selohn la culture dominante. Les applications techniques de la science sont toujours dépendantes de choix sociaux : dans quelle société voulons-nous vivre ? Cette problématique est d’actualité. Lors des manifestations en faveur du mariage pour tous, on défile dorénavant pour l’accès à la procréation médicalement assistée pour les lesbiennes. La technique se veut toute puissante, franchissant la barrière des espèces et la différence sexuée. Les homosexuels en profitent. Mais le député socialiste Jean-Christophe Cambadélis a demandé au président de son groupe de renoncer à un amendement sur la PMA : « Avec la PMA ouvrant le chemin de la gestation pour autrui, nous passons à autre chose. Il ne s’agit plus seulement d’égalité, de liberté, mais du genre humain. »3 Il aborde encore une fois le problème de la limite éthique à l’application de nos techniques. Si on part du principe que tout ce qui est réalisable techniquement sera réalisé, toute est possible, nous allons croire que le monde de demain sera soumis à la toute puissance des humains. Le passage du défendu au toléré, puis au légalisé, suit le rythme des innovations techniques et l’emporte jusqu’à présent sur l’éthique. Pourquoi pas demain l’utilisation des souches IPS (cellules souches pluripotentes induites) grâce auxquelles les homosexuels pourront produire à la fois des ovules et des spermatozoïdes ; la seule limite des IPS, pour l’instant, étant que l’enfant d’un couple de lesbiennes ne pourrait être qu’une fille.  Les couples d’hommes pourront en outre bénéficier de l’utérus artificiel, simple amélioration de la couveuse pour prématurés4. La volonté des gays et lesbiennes d’avoir un enfant n’est qu’un symptôme de cette dérive de la pensée qui découle à la fois du libéralisme moral (tout découle de la volonté humaine) et de la technique extrême (tout est possible). Il existe même actuellement un cas de lesbiennes aux Etats-Unis qui font prendre des hormones à leur fils dans l’attente de l’opération chirurgicale (vive la technique !) qui fera de lui l’objet de leur espérance, une fille (en apparence). Où est la limite à notre volonté de toute puissance favorisée par les avancées technoscientifiques ? Deux personnes nous donnent des pistes de réflexion.

Ivan Illich distingue deux sortes d’outils : « Ceux qui permettent à tout homme, plus ou moins quand il veut, de satisfaire les besoins qu’il éprouve, et ceux qui créent des besoins qu’eux seuls peuvent satisfaire. Le livre appartient à la première catégorie, l’automobile, par contre, crée un besoin (se déplacer rapidement) qu’elle seule peut satisfaire : elle appartient à la deuxième catégorie. N’importe quel outil (y compris la médecine et l’école institutionnalisées) peut croître en efficacité jusqu’à franchir certains seuils au-delà desquels il détruit inévitablement toute possibilité de survie. Un outil peut croître jusqu’à priver les hommes d’une capacité naturelle. Dans ce cas il exerce un monopole naturel. »5 Quid de la PMA ? Quand commence l’effet de seuil ?

Theodore J. Kaczynski nous donne une autre classification qui recoupe les idées d’Ivan Illich : « Nous faisons une distinction entre deux types de technologies : la technologie cloisonnée et la technologie systémique. La première, qui se développe au niveau de petites cellules circonscrites, jouit d’une grande autonomie et ne nécessite pas d’aide extérieure. La seconde s’appuie sur une organisation sociale complexe, faite de réseaux interconnectés. En ce qui concerne la technologie cloisonnée, aucun exemple de régression n’a été observé. Mais la technologie systémique peut régresser si l’organisation sociale dont elle dépend s’effondre. (§ 208)… Depuis la révolution industrielle, nous sommes entrés dans une ère de technologie systémique. Vous avez besoin d’outils pour faire des outils pour faire des outils pour faire des outils (…) Quand l’Empire romain a éclaté, la technologie à petite échelle des Romains a survécu parce que n’importe quel artisan de village pouvait construire, par exemple, une roue à eau, parce que n’importe quel forgeron habile pouvait faire de l’acier avec les méthodes traditionnelles, et ainsi de suite. La technologie des Romains dépendant d’une organisation a régressé. Leurs aqueducs sont tombés en ruine et n’ont jamais été reconstruits ; leurs techniques de construction de routes ont été perdues ; le système romain d’assainissement urbain a été oublié, au point que jusqu’à assez récemment l’assainissement des villes européennes était inférieur à celui de la Rome Antique. (§ 209) »6

Le critère pour passer des techniques dures, inacceptables, à des techniques douces, vraiment  utiles aux humains et à la biosphère, reposerait donc sur l’idée de complexité et de durabilité. En résumé, ce qui est trop complexe n’est pas durable. D’un point de vue global, nous retrouvons là les idées de Joseph Tainter selon laquelle les sociétés complexes sont vouées  à l’effondrement. Cette idée de lier durabilité et simplicité nous semble favorable à une perception raisonnable qui donne aux générations futures des chances de perdurer au moindre mal. Le choix social, si ce n’est éthique, reposerait alors sur des bases plutôt objectives : un avenir qui se veut durable. Appliquons maintenant notre raisonnement, trop de complexité nuit à la durabilité, à la procréation médicalement assistée.

La PMA est une technologie systémique, cloisonnée, réalisable uniquement dans une société complexe. Elle n’est pas durable parce qu’elle repose sur des moyens médicaux importants, liés à un taux d’échec non négligeable, et donc seulement à la portée de couples riches ou pris en charge par le reste d’une société très développée. Il est vrai que la société complexe s’accompagne généralement  d’inégalités très importantes, il y a ceux qui ont le pouvoir, ceux qui peuvent payer et tous les autres. Ce n’est pas ce type de société que je désire, la PMA ne devrait pas être à l’ordre du jour d’une société consciente des limites de la technique et de la convivialité nécessaire entre ses membres. Une autre manière de se reproduire est à la portée de tout un chacun, faire l’amour tout simplement, en usant de la différenciation des sexes. Une technique simple qui n’a pas besoin de l’assistance de « médecins » pour porter ses fruits.

1. LE MONDE du 16-17 décembre 2012 p.17, chronique écologie d’Hervé Kempf

2. LE MONDE du 6 octobre 2010, Le père de la fécondation in vitro Nobel de médecine

3. LE MONDE du 18 décembre 2012, Les manifestants favorables au mariage gay font match nul face aux opposants

4. LE MONDE science&techno du 27 octobre 2012, Biologie et homoparentalité

5. La convivialité (numéro 9 du mensuel la Gueule ouverte, juillet 1973).

6.L’effondrement du système technologique de Theodore J. Kaczynski (éditions Xénia, 2008)

Mariés ou pas, non à la procréation médicale assistée

Hervé Kempf aurait « aimé analyser la procréation médicalement assistée sous l’éclairage du discours sur la technique de Jacques Ellul et Hans Jonas. »1 Cette problématique m’interpelle, moi qui veut résister à la sacralisation de la technique et œuvrer à sa démystification. D’abord quelques indications d’ordre scientifique sur la PMA. Le britannique Robert Edwards a reçu le prix Nobel de médecine pour le développement de la fécondation in vitro2.

Que disent les scientifiques français de la procréation médicalement assistée ? René Frydman, « père » d’Amandine, premier bébé-éprouvette français en 1982, conçoit que la procréation médicalement assistée (PMA) soulève une série de problèmes de nature éthique. Mais comme il reste un scientifique au service de la technique, il n’a plus de repères si ce n’est les moyens de son financement ou l’ambition de sa notoriété. Pour lui, tout devient possible ou presque : « Avec une dizaine d’embryons humains conçus in vitro, nous savons maintenant obtenir une lignée stable et immortelle de cellules souches. Imaginons que nous soyons capables de les faire se transformer in vitro en ovocytes ou en spermatozoïdes, pour un seul individu le nombre de descendants conçus in vitro n’aurait plus de limite. Il s’agit ainsi d’obtenir une forme d’immortalisation de la fertilité. » René Frydman n’envisage qu’une seule contrainte : il trouve impossible de remplacer la présence d’une mère pendant la durée de gestation et rejette ainsi le projet de créer un utérus artificiel ! Les présupposés des technolâtres se nichent dans les détails.

Jacques Testart a été le co-auteur avec René Frydman du bébé expérimental Amandine. Dans son livre de 2006, « Le vélo, le mur et le citoyen », Jacques Testart avait poussé un cri de colère : une recherche finalisée crée immédiatement le maquignon derrière tout chercheur qui trouve. Après avoir initié la stratégie des mères porteuses qui permet à une femelle remarquable de faire naître plusieurs veaux chaque année en transplantant dans les matrices de vaches ordinaires des embryons sélectionnés, il avait compris l’inanité de  sa tâche : en 1972, les excédents laitiers sont généralisés en Europe ! Il avait alors aidé à résoudre l’infécondité des couples humains. Avait-il enfin compris qu’on ne pouvait penser la recherche-développement en faisant l’impasse sur ses conséquences sociale-écologiques ? Non. Il a combattu les plantes génétiquement modifiées, pas les humains artificiellement créés. Quand Jacques Testart parle des couples séduits par la fivète (FIV, fécondation in vitro), il fait preuve d’une conception très limitée  de la démocratie : « Toutes les considérations du genre « Faut-il forcer la nature ? », « Il y a l’adoption ! », ne méritent d’être réfléchies que par les couples stériles eux-mêmes. L’important est de reconnaître la légitimité de la demande d’enfant formulée par un couple ». Jacques Testart fait donc du désir d’enfant une nécessité historique : «  Il n’y a ni caprice ni perversion, seulement l’expression ancestrale d’un désir obscur et partagé. On peut convenir que la fivète est une expérience, mais il n’y a aucune raison de la refuser aux demandeurs inféconds ». Ce scientifique, pourtant ouvert, a aussi des a priori qui consistent ici à combattre la stérilité !

Ces deux raisonnements non scientifiques de la part de scientifiques révèlent des présupposés éthiques qui reposent sur la place de la mère, vouée à la fécondité selohn la culture dominante. Les applications techniques de la science sont toujours dépendantes de choix sociaux : dans quelle société voulons-nous vivre ? Cette problématique est d’actualité. Lors des manifestations en faveur du mariage pour tous, on défile dorénavant pour l’accès à la procréation médicalement assistée pour les lesbiennes. La technique se veut toute puissante, franchissant la barrière des espèces et la différence sexuée. Les homosexuels en profitent. Mais le député socialiste Jean-Christophe Cambadélis a demandé au président de son groupe de renoncer à un amendement sur la PMA : « Avec la PMA ouvrant le chemin de la gestation pour autrui, nous passons à autre chose. Il ne s’agit plus seulement d’égalité, de liberté, mais du genre humain. »3 Il aborde encore une fois le problème de la limite éthique à l’application de nos techniques. Si on part du principe que tout ce qui est réalisable techniquement sera réalisé, toute est possible, nous allons croire que le monde de demain sera soumis à la toute puissance des humains. Le passage du défendu au toléré, puis au légalisé, suit le rythme des innovations techniques et l’emporte jusqu’à présent sur l’éthique. Pourquoi pas demain l’utilisation des souches IPS (cellules souches pluripotentes induites) grâce auxquelles les homosexuels pourront produire à la fois des ovules et des spermatozoïdes ; la seule limite des IPS, pour l’instant, étant que l’enfant d’un couple de lesbiennes ne pourrait être qu’une fille.  Les couples d’hommes pourront en outre bénéficier de l’utérus artificiel, simple amélioration de la couveuse pour prématurés4. La volonté des gays et lesbiennes d’avoir un enfant n’est qu’un symptôme de cette dérive de la pensée qui découle à la fois du libéralisme moral (tout découle de la volonté humaine) et de la technique extrême (tout est possible). Il existe même actuellement un cas de lesbiennes aux Etats-Unis qui font prendre des hormones à leur fils dans l’attente de l’opération chirurgicale (vive la technique !) qui fera de lui l’objet de leur espérance, une fille (en apparence). Où est la limite à notre volonté de toute puissance favorisée par les avancées technoscientifiques ? Deux personnes nous donnent des pistes de réflexion.

Ivan Illich distingue deux sortes d’outils : « Ceux qui permettent à tout homme, plus ou moins quand il veut, de satisfaire les besoins qu’il éprouve, et ceux qui créent des besoins qu’eux seuls peuvent satisfaire. Le livre appartient à la première catégorie, l’automobile, par contre, crée un besoin (se déplacer rapidement) qu’elle seule peut satisfaire : elle appartient à la deuxième catégorie. N’importe quel outil (y compris la médecine et l’école institutionnalisées) peut croître en efficacité jusqu’à franchir certains seuils au-delà desquels il détruit inévitablement toute possibilité de survie. Un outil peut croître jusqu’à priver les hommes d’une capacité naturelle. Dans ce cas il exerce un monopole naturel. »5 Quid de la PMA ? Quand commence l’effet de seuil ?

Theodore J. Kaczynski nous donne une autre classification qui recoupe les idées d’Ivan Illich : « Nous faisons une distinction entre deux types de technologies : la technologie cloisonnée et la technologie systémique. La première, qui se développe au niveau de petites cellules circonscrites, jouit d’une grande autonomie et ne nécessite pas d’aide extérieure. La seconde s’appuie sur une organisation sociale complexe, faite de réseaux interconnectés. En ce qui concerne la technologie cloisonnée, aucun exemple de régression n’a été observé. Mais la technologie systémique peut régresser si l’organisation sociale dont elle dépend s’effondre. (§ 208)… Depuis la révolution industrielle, nous sommes entrés dans une ère de technologie systémique. Vous avez besoin d’outils pour faire des outils pour faire des outils pour faire des outils (…) Quand l’Empire romain a éclaté, la technologie à petite échelle des Romains a survécu parce que n’importe quel artisan de village pouvait construire, par exemple, une roue à eau, parce que n’importe quel forgeron habile pouvait faire de l’acier avec les méthodes traditionnelles, et ainsi de suite. La technologie des Romains dépendant d’une organisation a régressé. Leurs aqueducs sont tombés en ruine et n’ont jamais été reconstruits ; leurs techniques de construction de routes ont été perdues ; le système romain d’assainissement urbain a été oublié, au point que jusqu’à assez récemment l’assainissement des villes européennes était inférieur à celui de la Rome Antique. (§ 209) »6

Le critère pour passer des techniques dures, inacceptables, à des techniques douces, vraiment  utiles aux humains et à la biosphère, reposerait donc sur l’idée de complexité et de durabilité. En résumé, ce qui est trop complexe n’est pas durable. D’un point de vue global, nous retrouvons là les idées de Joseph Tainter selon laquelle les sociétés complexes sont vouées  à l’effondrement. Cette idée de lier durabilité et simplicité nous semble favorable à une perception raisonnable qui donne aux générations futures des chances de perdurer au moindre mal. Le choix social, si ce n’est éthique, reposerait alors sur des bases plutôt objectives : un avenir qui se veut durable. Appliquons maintenant notre raisonnement, trop de complexité nuit à la durabilité, à la procréation médicalement assistée.

La PMA est une technologie systémique, cloisonnée, réalisable uniquement dans une société complexe. Elle n’est pas durable parce qu’elle repose sur des moyens médicaux importants, liés à un taux d’échec non négligeable, et donc seulement à la portée de couples riches ou pris en charge par le reste d’une société très développée. Il est vrai que la société complexe s’accompagne généralement  d’inégalités très importantes, il y a ceux qui ont le pouvoir, ceux qui peuvent payer et tous les autres. Ce n’est pas ce type de société que je désire, la PMA ne devrait pas être à l’ordre du jour d’une société consciente des limites de la technique et de la convivialité nécessaire entre ses membres. Une autre manière de se reproduire est à la portée de tout un chacun, faire l’amour tout simplement, en usant de la différenciation des sexes. Une technique simple qui n’a pas besoin de l’assistance de « médecins » pour porter ses fruits.

1. LE MONDE du 16-17 décembre 2012 p.17, chronique écologie d’Hervé Kempf

2. LE MONDE du 6 octobre 2010, Le père de la fécondation in vitro Nobel de médecine

3. LE MONDE du 18 décembre 2012, Les manifestants favorables au mariage gay font match nul face aux opposants

4. LE MONDE science&techno du 27 octobre 2012, Biologie et homoparentalité

5. La convivialité (numéro 9 du mensuel la Gueule ouverte, juillet 1973).

6.L’effondrement du système technologique de Theodore J. Kaczynski (éditions Xénia, 2008)

retour à la bougie contre société industrielle, le débat

Ce n’est pas retourner à la bougie que de prôner la fin des pratiques productivistes. C’est au contraire vouloir nous éviter les désagréments, parfois violents, qui découlent de l’industrialisation de la société. Des voix officielles commencent à le reconnaître.

Selon le rapporteur sur le droit à l’alimentation, Olivier De Schutter, la pêche artisanale est la seule solution durable*. Le rapport recense les dégâts provoqués par la pêche industrielle et sa flotte suréquipée, gourmande en énergie et arrosée de subventions. La pêche industrielle ne fait travailler en moyenne que 200 personnes pour 1 000 tonnes de poissons pris, tandis qu’avec des méthodes artisanales il faut 2 400 personnes et une quantité moindre de carburant pour pêcher autant.

Le raisonnement serait similaire pour l’agriculture paysanne, beaucoup plus performante en termes d’emplois et de durabilité par rapport à l’agriculture industrielle, suréquipée, gourmande en énergie et arrosée de subventions. Le raisonnement serait similaire pour l’artisanat que l’industrialisation a pourtant fait disparaître. Les sociétés à technologies dures comme la nôtre nécessitent de grands apports d’énergie. Les matériaux sont non recyclés et l’énergie non renouvelable. La production est industrielle et on donne priorité à la ville contre la campagne. L’individu est séparé de la nature aussi bien physiquement que psychologiquement. Les limites à l’expérimentation technique ne découlent que de celles imposées par l’argent… A l’opposé les communautés à technologies douces se caractérisent par de faibles apports d’énergie. Les matériaux sont recyclables et l’énergie renouvelable. La production est paysanne ou artisanale, centrée sur le village. Les humains se sentent intégrés à la nature, ils y vivent et ils savent que les seules limites à la technique sont celles imposées par la nature… Mais nous sommes une société qui a dépossédé les paysans et artisans de toute réalité, de toute autonomie.

Maintenant l’industrie exige des apports en énergie fossiles gigantesques alors que les réserves s’épuisent (pic pétrolier, etc.). L’effondrement est inéluctable, c’est donc l’industrialisation qui a préparé la montée des violences et le retour à l’âge de pierre. Nous aurions préféré, comme Olivier De Schutter, des politiques qui s’intéressent enfin aux petits pêcheurs, aux petits paysans, aux petits artisans.

* LE MONDE du 1er novembre 2012, Devant l’ONU, la pêche industrielle mise en accusation

lectures complémentaires sur ce blog :

techniques douces contre techniques dures

nos techniques ne sont pas durables

accouchement, désert médical ou société surmédicalisée ?

« Mort sur l’autoroute A20 d’un nouveau-né dont la mère n’avait pu accéder à une maternité. »* Diantre ! beaucoup de bruit pour pas grand chose. Personnellement ma mère m’a mise au jour à domicile, comme cela se faisait autrefois. Jamais nous n’aurions à l’époque pris une autoroute, elles n’existaient pas. Le président François Hollande s’exclame : « Aucun Français ne doit se trouver à plus de 30 minutes de soins d’urgence ». Mais presque toutes les femmes enceintes se trouvent à moins de cinq minutes d’un lit, d’eau chaude et de soins attentionnés si notre société était plus solidaire et les citoyens mieux formés à l’art de l’accouchement.

Aux Pays-Bas, l’accouchement à domicile est courant. Rappelons que l’acte de donner la vie n’est pas une maladie. Rappelons que les techniques dures, technicisée, remplacent de plus en plus dans tous les domaines les techniques douces et conviviales. Notre société moderne surdéveloppée a oublié que donner la vie est un acte avant tout naturel. Le corps médical a pris le pouvoir pour régenter notre vie de la naissance (monitoring, césarienne ou péridurale, etc.) à la mort (espace gériatrique, soins « palliatifs », etc.). Ce n’est pas d’un manque de maternités « de proximité » dont nous souffrons, mais de l’hétéronomie de nos techniques qui empêchent notre autonomie. La société moderne, en s’éloignant toujours plus de la nature, concourt à notre aliénation… Voici deux articles antérieurs sur notre blog qui vont à l’essentiel :

Donner la vie n’est pas une maladie

Extrait : En France, sous la pression des médecins, les pouvoirs publics ont déconseillé dès 1972 les accouchements à domicile. Le Collège national des gynécologues et obstétriciens français se positionne aujourd’hui contre les maisons de naissance…

Bien naître, bien être

Extrait : Il suffit de chauffer la pièce et de préparer des serviettes chaudes pour recevoir l’enfant.  On fait bouillir de l’eau pour désinfecter une paire de ciseaux, des nœuds dans le cordon ombilical et on masse le ventre pour faire sortir le placenta. Cela suffit pour réussir un accouchement…

*Le Monde.fr avec AFP | 20.10.2012, Accouchement dramatique sur l’A20 : Hollande demande une enquête

redressement écologique de l’industrie automobile ?

Notre connaissance du parti socialiste nous permet de l’affirmer, le PS ne peut pas devenir écolo sans y être obligé. Prenons une des deux contributions thématiques  qui se déclare explicitement écolo pour le prochain congrès, « Pour un redressement écologique de l’industrie automobile ». Les auteurs n’ont pas du tout perçu l’oxymore, c’est-à-dire la contradiction absolue entre écologisme et automobilisme. La voiture émet des gaz à effet de serre, enferme les travailleurs et les conducteurs hors de la nature, utilise un pétrole en voie de disparition ou des agrocarburants en compétition avec l’alimentation, etc. Alors pourquoi s’ingénier à redresser l’industrie automobile ? Voici quelques extraits de cette contribution et notre commentaire :

« Nous sommes des militants engagés pour faire progresser notre système social et permettre les conditions d’une croissance au service des hommes. »

BIOSPHERE :  Le problème du PS, c’est que le social étouffe complètement les préoccupations écologiques et empêche de voir les réalités biophysiques en face. De plus il est significatif que le mot d’ordre de François Hollande, le croissancisme apparaisse ; le PS n’a pas encore compris qu’une croissance économique dans un monde fini est impossible. On ne peut pas continuer longtemps à « servir les hommes » avec une planète dont les ressources diminuent de plus en plus rapidement.

« Nous devons méditer des exemples aussi différents que l’Allemagne, les Pays Bas, l’Autriche… qui ont réussi à développer une compétitivité forte et une capacité d’exportation. »

BIOSPHERE :  Dire qu’Arnaud Montebourg se faisait avant le chantre de la démondialisation et qu’il est tombé à bras raccourci en tant que ministre sur le groupe PSA qui avait choisi un enracinement plutôt franco-français ! Il n’y a pas de différence entre la gestion de droite et de gauche, les éléments de langage sont les mêmes, croissance, compétitivité, exportations. Aucune pensée sur la nécessaire relocalisation qui implique une réduction des échanges internationaux.

« Dans ces pays, on note une certaine forme de cohésion nationale sur le sujet, un rôle de « l’Etat stratège », la conscience forte de l’importance de la technologie. »

BIOSPHERE :  l’Etat ne peut être stratège en matière de politique industrielle aux mains des grandes firmes transnationales. La BD les indégivrables (LE MONDE du 14-15-16 juillet) est significative : « Que peut faire l’Etat quand une usine ferme ? – Oh ! Nous avons un large éventail : nous offusquer, nous indigner, nous scandaliser, … ». Quant à la technologie, la voiture appartient aux techniques non appropriées dans un monde fini. Il nous faut penser en termes de dévoituration, la marche, le vélo et les transports en commun sont adaptés à la descente énergétique qui s’amorce.

« Nous proposons cette contribution sur l’industrie automobile, pour en faire un acteur essentiel de la révolution écologique : réduire de manière drastique la facture pétrolière des transports, contribuer au développement durable. »

BIOSPHERE :  Enfin une mention de l’écologie, mais la façon de réduire la facture pétrolière ne passe pour ces contributeurs que par « l’électrification accélérée et volontariste du parc automobile français ».  Ils occultent complètement la manière de produire de l’électricité et le potentiel (limité) des batteries embarquées. Cette contribution pseudo-écolo ne pense ni à limiter la puissance des véhicules en bridant les moteurs, ni aux techniques douces de déplacement, ni à la limitation des mouvements pendulaires.

« Tous les ans sont immatriculés un peu plus de 2,5 millions de véhicules particuliers et utilitaires, et 2 millions sortent de l’immatriculation française pour la casse [1,5 Millions] ou l’exportation. Le recyclage peut se limiter à un broyage pour matériaux de construction. La suggestion serait une incitation positive s’il y a casse déconstruction fine et recyclage « normalisé » du véhicule et une pénalité dans le cas inverse. »

BIOSPHERE :  La seule mention vraiment écolo est cette préoccupation du recyclage, ce qui n’est d’ailleurs qu’une partie de l’ensemble du cycle de vie du produit automobile. Pour avoir une voiture écolo, il faudrait que ses éléments constituants puissent à nouveau permettre de fabriquer autre chose, etc. De toute façon, toute opération de recyclage nécessite de l’énergie, et le pic pétrolier est déjà passé (en 2006), l’énergie va manquer. Mais les socialistes ne pensent pas du tout à la sortie du pétrole, ils pensent soutien à l’industrie automobile, à l’emploi présent, sans s’interroger sur ce qu’il faut produire et comment le produire. Les socialistes ne sont pas écolos…

De quel présidentiable suis-je plus proche ?

Aux questions ci-dessous posées par LE MONDE*, voici les réponses qu’un écolo attendait d’un candidat idéal :

1) Comment améliorer le niveau de santé des Français ?

L’amélioration infinie du niveau de santé n’est pas possible alors que nous sommes entrés à une époque où règnent à la fois l’acharnement thérapeutique et le mal de vivre ; la perception de notre santé est inséparable de notre rapport à la mort et à la technique. Par exemple le droit de mourir dans la dignité doit être valorisé et l’accouchement ne doit plus être considéré comme une maladie à médicaliser. Il faut renforcer la territorialisation avec des maisons de santé de proximité.

2) Comment faut-il faire évoluer le système scolaire ?

Le blocage énergétique qui découle du pic pétrolier nous oblige à multiplier les perspectives d’emplois, donc de formation, dans l’agriculture, l’artisanat et les techniques douces. L’apprentissage et les filières professionnelles doivent être privilégiés au détriment des études longues et abstraites.

3) A quel âge et dans quelles conditions doit-on pouvoir prendre sa retraite ?

L’âge de la retraite est un choix individuel avant d’être une obligation sociale. Les difficultés croissantes de financement de la retraite par redistribution nous obligent à réfléchir sur une prise en charge plus grande du vieillissement de la population par les familles plutôt que par des institutions.

4) Comment combattre le  chômage ?

Il est vain d’obliger ou même d’inciter les entreprises à garder leurs salariés quand les carnets de commande se vident. Contre le chômage, il faut une politique structurelle de relocalisation des activités, ce qui veut dire valoriser l’achat de proximité, les monnaies locales, la petite industrie. L’emploi ne se crée pas par le haut, mais par le bas.

5) Comment augmenter le pouvoir d’achat des Français ?

Le pouvoir d’achat actuel des Français est déjà au-dessus des capacités de la planète. Cette question du MONDE est donc absurde. Car un journal bien informé devrait savoir que le pouvoir d’achat va diminuer étant donné l’épuisement des ressources naturelles et la reprise probable de l’inflation. Il faut donc s’interroger sur le partage équitable de la pénurie, ce qui implique une réduction drastique des inégalités de revenus.

6) Comment renforcer la compétitivité des entreprises françaises ?

Cette question du MONDE est encore absurde. Dans un système commercialement ouvert comme le nôtre, aucun pays ne peut garder un avantage compétitif durable. Il faut donc remplacer l’esprit de compétition par l’esprit de coopération au niveau national, européen et international. Cela implique aussi un degré croissant de protectionnisme quand on veut relocaliser l’emploi.

7) Comment réorganiser la fonction publique ?

Le poids de l’Etat en période de récession (probable) devient un fardeau insupportable. Il faut surtout recentrer les priorités de l’Etat sur ses fondamentaux et faire mieux avec moins. Par exemple, on peut sans difficulté majeure supprimer la force de frappe et diminuer la durée moyenne des études. Ce qui veut dire que l’armée nationale devient un simple appoint des casques bleus et que la division sociale du travail est simplifiée.

8) Comment faire évoluer l’éducation nationale ?

Un seul enseignant peut avoir une classe de dix élèves, ou de quarante, ou de 150 : tout dépend du niveau d’attention et de confiance des élèves. Il ne faut plus avoir une optique quantitative, ce sont les programmes qui doivent évoluer et les matières enseignées. Une culture de  type holistique doit succéder à un enseignement fragmenté.

9) Comment rendre notre système judiciaire plus efficace ?

Le passage en justice est le signe d’un échec social. Si chacun s’efforce de vivre en harmonie avec son prochain, il n’y a plus besoin de recours en justice. Le système d’éducation parental est donc l’indispensable préparation à une justice efficace. Une école des parents semble incontournable, avec comme résultat que certains adultes ne devraient pas être considérés comme apte à devenir parents.

10) Quelle est la réforme indispensable de notre système fiscal ?

Au-dessus d’un salaire de trois fois le SMIC, le fisc prend tout. Les bénéfices d’une entreprise et les revenus patrimoniaux doivent profiter directement à la collectivité et non à l’usage personnel. Une entreprise doit se comporter comme une association à but non lucratif, une personne doit mettre son argent au service de l’intérêt public.

11) Quelle est la mesure prioritaire pour améliorer la qualité de notre environnement ?

Contre le gaspillage des énergies fossiles, il faut établir d’urgence une taxe carbone et même envisager une  carte carbone, c’est-à-dire un rationnement. Cela implique une formation généralisée à l’écocitoyenneté, un apprentissage du sens des limites.

12) Quelle doit être la politique de la France sur l’énergie nucléaire ?

La polarisation sur le nucléaire est un grave défaut du MONDE. Le nucléaire est, comme les énergies fossiles, une énergie non renouvelable dont on doit, par définition, sortir. Comme les énergies non renouvelables ne peuvent nous permettre d’utiliser autant d’esclaves énergétiques qu’à l’heure actuelle, il faut donc établir un vaste plan d’économies d’énergie à appliquer au niveau des individus et de la collectivité

13) Comment améliorer l’organisation territoriale du pays ?

Il faut respecter le principe de subsidiarité. Il ne s’agit pas seulement de déléguer plus de pouvoirs aux régions et aux départements, mais surtout aux communautés de résilience ou territoires en transition vers une plus grande autonomie alimentaire et énergétique.

14) Comment la France doit-elle agir sur son immigration ?

Tous les pays vont être confrontés à des difficultés croissantes. Avec la disparition des énergies fossiles, les frontières se ferment, l’ère du monde fini a commencé. L’émigration ne pourra plus être un recours possible au déséquilibre d’une population avec son propre écosystème. La maîtrise de la fécondité et de la sécurité alimentaire devient alors incontournable quand l’émigration n’est plus possible. Se posera cependant un problème croissant sur lequel il faudra faire preuve de solidarité internationale, l’accueil des réfugiés climatiques.

15) Quelle mesure est la plus efficace pour relancer l’économie européenne ?

La question du MONDE est absurde, la relance de l’économie n’est pas possible quand on a déjà dépassé les limites de la croissance. Le keynésianisme global est devenu une méthode obsolète. Il faut reconstruire les structures de résilience, famille, paysannerie, artisanat, solidarités de proximité… que le libéralisme économique s’était employé à démolir.

conclusion : Nous remarquons que LE MONDE ignore complètement la dimension internationale des problèmes, comme d’ailleurs tous ces présidentiables franco-français ! De plus LE MONDE n’accorde aucune importance à des questions aussi brûlantes que le réchauffement climatique, la descente énergétique ou la chute de la biodiversité. LE MONDE veut ignorer complètement les contraintes écologiques mondialisées qui pèseront de plus en plus sur les réalités socio-économiques ! Pourtant nous savons tous que la rupture avec notre standard de vie occidental est nécessaire.

* LE MONDE du 19 avril 2012, supplément « Présidentielle 2012 » p. VIII

 

pour un peuple écolo, l’austérité est notre destin

Le peuple communiste existe avec l’avènement de la révolution industrielle et la polarisation entre facteur travail et facteur capital. Contre le pouvoir du capital, le peuple communiste avait ses mots d’ordre et son catéchisme marxiste : exploitation de l’homme par l’homme, lutte de classes, syndicat courroie de transmission, dictature du prolétariat, etc. Le peuple communiste avait sa solidarité de classe, dans l’atelier, dans les banlieues rouges, dans les mutuelles, dans le syndicat. Le peuple communiste existait, il n’existe presque plus. Le peuple écolo n’existe pas encore, il existera un jour.

Le facteur travail et le facteur capital sont aujourd’hui surdéterminés par la raréfaction du troisième facteur qu’on croyait inépuisable, les ressources naturelles. Il n’y a plus seulement les travailleurs contre les capitalistes, il y a l’activité humaine confrontée avec les limites de la planète. Comme le pensait Marx, ce sont les circonstances matérielles qui déterminent les consciences et non l’inverse. Notre existence sociale est conditionnée par une réalité qui nous dépasse : les rapports de production chez les communistes, la géologie des richesses minières et l’état des écosystèmes pour un écologiste. Notre activité économique dépend étroitement des ressources fossiles que nous avons dilapidées et de la dynamique de l’écosphère que nous avons gravement détraquée. Or la nature ne négocie pas, que ce soit à Fukushima ou en termes de réchauffement climatique. Aux humains de s’adapter. Il est trop tard pour éviter la catastrophe, mais plus tôt nous agirons, plus nous réduirons la violence du choc. Les richesses naturelles étant en quantité limitées et rapidement décroissantes pour les non renouvelables, la seule solution pour vivre en paix est le partage équitable de la pénurie. Un parti politique définit le sens de l’histoire. L’écologie politique relaye le constat de l’écologie scientifique, l’austérité est notre destin.

Devant la catastrophe en marche, nous n’avons que deux solutions, soit subir dans le désordre et la violence une récession économique sévère, soit faire preuve de coordination et d’exemplarité. Une crise écologique, donc économique, pourrait avoir un effet déstructurant sur nos sociétés complexes. Mais nous savons aussi que la société dépend des perceptions croisées entre individus : je me représente comment les autres se représentent les choses et moi-même. En termes savants, on dit qu’il y a interactions spéculaires, comme devant un miroir. Il y aura un peuple écolo quand il y aura effet boule de neige : tu fais parce que je fais parce que nous voulons tous faire de même. Cela commence par des petits gestes, économiser l’énergie, prendre l’escalier plutôt que l’escalator ou l’ascenseur, boire bio, c’est-à-dire boire de l’eau. L’écolo utilise des techniques douces et rejette les techniques sophistiquées. Il sait que marcher à pied vaut mieux que de prendre un vélo, mais le vélo est bien préférable à l’autobus ou au train. L’écolo fait plutôt du covoiturage et rapproche son domicile de son lieu de travail, il isole sa maison et baisse la température dans ses pièces. Il choisit de vivre à l’étroit plutôt qu’augmenter son emprise sur les sols arables, il fait ce qu’il doit et le bonheur lui est donné de surcroît.

Car le bien-être n’est pas lié à la somme des objets que nous pouvons posséder, tout au contraire. L’achat d’un téléphone portable qui est démodé dans le mois qui suit n’entraîne pas un sentiment de satisfaction, mais un perpétuel sentiment de manque. La publicité nous formate pour avoir toujours envie d’autre chose, alors nous ne pouvons plus trouver la plénitude d’être. Un écolo refuse la pub, refuse la cigarette, refuse le verre d’alcool de trop. Pour chanter et s’épanouir, pas besoin d’être alcoolisé. Un écolo est sobre, il n’est pas austère même s’il pratique l’austérité. Il y aura un peuple écolo quand la majorité des citoyens refusera le voyage en avion, la voiture individuelle et les trois heures de télé par jour. Le peuple écolo préférera jouer au ballon plutôt que regarder un match de foot, il préférera une partie de belote plutôt qu’une séance télé. La simplicité volontaire des uns se conjuguera avec la décroissance conviviale des autres.

Toute personne qui a compris que nous avons dépassé les limites de la planète devrait savoir qu’il lui faut vivre autrement. Un parti écologiste sera adulte quand ses adhérents agiront en ce sens. Un parti politique digne de ce nom est composé de militants qui vivent ce qu’ils prêchent. Il y aura un peuple écolo quand les militants d’EELV commencement à donner l’exemple de la sobriété énergétique et de la simplicité volontaire. Le peuple écolo existera quand EELV nous donnera une certaine cohérence, des éléments de langage, le sens de la solidarité, l’exemplarité de ses membres. L’équilibre compromis entre les possibilités de la planète et l’activisme humain entraîne nécessairement l’avènement du peuple écolo… ou l’écolo-fascisme !

dialogue avec un partisan des OGM, membre de l’AFBV

Dialogue entre Michel Sourrouille, Journaliste-écrivain pour la Nature et l’Ecologie d’une part et Alain Deshayes, généticien, membre fondateur de l’AFBV (Association des Biotechnologies végétales).

Michel Sourrouille : Alain, j’ai assisté à Paris à la conférence de presse de Vandana Shiva le 19 octobre 2011. Cette militante présentait A Global Citizen Report on the State of GMO. Lors de la conférence de presse, Vandana dénonce les contre-vérités de la bio-ingénierie : « Au lieu d’endosser leurs responsabilités, les Firmes répondent par la propagande. Notre sécurité n’est préservée que parce que l’ignorance est privilégiée. Ce sont les Firmes qui présentent les données sur lesquelles la science peut délibérer ; c’est la fin de la science. » En tant que spécialiste des OGM, qu’en penses-tu ?

Alain Deshayes : J’ai lu ton texte avec attention, et tu ne seras pas étonné si je te dis qu’il m’a « irrité » ! Je connais effectivement Vandana Shiva pour ses engagements anti-OGM, je l’ai rencontrée à l’occasion d’un congrès. C’est une femme qui a du tonus, comme beaucoup de femmes indiennes. Je crois me souvenir qu’elle est physicienne de formation et qu’elle a changé d’activité pour militer en faveur de la biodiversité des variétés traditionnelles contre les variétés « améliorées ». Et,  c’est logiquement qu’elle s’est retrouvée dans le mouvement altermondialiste et qu’elle s’est engagée dans un combat contre les organismes génétiquement modifiés.

Ceci étant comme nombre de ses congénères, elle a dit beaucoup de contre-vérités sur les OGM, les deux principales étant  que les variétés de coton BT n’apportaient en Inde aucune amélioration de rendement et que le coton Bt étaient responsables des suicides de paysans indiens. Sur ces deux points il existe de nombreuses études qui ont montré qu’elles étaient fausses.

Michel Sourrouille : Méfions-nous des études parcellaires. En Chine, 96 % du coton est déjà transgénique. Ce coton Bt est efficace pour détruire une noctuelle, permettant ainsi à une niche écologique de se libérer. Comme la nature à horreur du vide, les miridés (ou punaises) deviennent une infection. On ne sait pas encore si les bénéfices sur l’exploitation du coton n’ont pas été effacés par les dégâts occasionnés sur les autres cultures (LE MONDE  du 15 mai 2010).

La responsabilité des suicides de paysans en Inde repose historiquement sur la révolution verte des années 1970 (semences à haut rendement), mais les OGM en reproduisent aujourd’hui causes et conséquences. Les variétés de semences « améliorées » sont traitées avec des engrais et des pesticides synthétiques. Ces intrants sont coûteux et ces semences doivent être fréquemment remplacées ; c’est inabordable pour la petite paysannerie.

Alain Deshayes : Je t’avais communiqué une étude qui montre clairement la non corrélation entre coton Bt et suicides. Norman Borlaug est considéré comme le père de cette Révolution Verte  pour ses travaux sur le blé, travaux pour lesquels il reçut le Prix Nobel de la Paix en 1970. Et, j’ai souvent dit que cette décision n’avait pas été très judicieuse.

J’ai moi-même, dans des conférences et dans des articles, souligné que les raisons politiques qui avaient été à l’origine de la « révolution verte » avaient conduit à certaines d’insuffisances et d’erreur en raison de la non prise en compte de certaines réalités sociales et économiques locales. Mais il est incontestable qu’à partir de 1960, les rendements ont augmenté dans de nombreux pays (pas dans tous avec la même importance) et amélioré les conditions de vie de nombreux paysans……qui auraient pu passer au communisme !

Michel Sourrouille : La remarque sur le « communisme » est intéressante car elle montre le présupposé idéologique des semences à haut rendement. Avec Borlaug, la révolution verte a reçu le prix Nobel de la paix sous le prétexte que les nouvelles technologies en chimie allait apporter la prospérité, et que la prospérité apporterait la paix. Vandana Shiva l’écrit : « Cela s’est appelé la révolution verte, par opposition à la révolution rouge qui se répandait en Inde, venant de Chine ». Les Américains se sont dit : « Diffusez les produits chimiques et vous éviterez le communisme. Malheureusement ces produits coûtaient cher et nuisaient à l’environnement. Tout cela s’est révélé au bout de dix ans, si bien qu’au lieu d’être en paix et de profiter de la prospérité, les jeunes ont connu une nouvelle pauvreté et pris les armes.  Après la répression très violente par les forces militaires contre les insurgés dans le Punjab, on ne pouvait plus prendre son fusil ; alors les agriculteurs ont commencé à boire les pesticides pour mettre fin à leurs jours. (in Solutions locales pour un désordre global – Actes Sud, 2010) »

La technologie OGM est la continuité d’un modèle mondial d’agriculture industrielle qui n’a pas réussi à donner à manger à ceux qui ont faim et a contribué à la disparition de la paysannerie traditionnelle. Bref, la recherche en milieu fermé est une chose, le développement des OGM par les firmes qui vendent leur insecticide et cherchent à contrôler les semences paysannes, une autre. Monsanto & Al n’œuvrent pas pour le bien de l’humanité !

Alain Deshayes : La culture d’une nouvelle variété végétale, « améliorée », est souvent associée à une pratique culturale nouvelle également ; et on a constaté en Inde ce qui se passe dans beaucoup de pays, à savoir que les potentialités génétiques ne sont véritablement et complètement exprimées que si les pratiques agricoles adaptées sont respectées. Vandana Shiva a reporté sur la technique d’obtention des cotons Bt tous les déboires de certains paysans qui n’avaient pas respecté ces pratiques.

Michel Sourrouille : Cela voudrait dire que les paysans n’appliquent pas les consignes qui leur sont imposées par les semenciers : à production alimentaire industrialisée, pratiques standardisées. Tout est lié, brevetage, génie génétique, concentration économique et dépendance des paysans.

Nous préférons dire que les « potentialités génétiques sont véritablement et complètement exprimées » quand et seulement quand des centaines d’années de sélection des semences par les paysans locaux ont permis d’atteindre un niveau de symbiose le plus grand possible entre une plante et son milieu particulier de vie. Cela, les industriels de variétés végétales « améliorées » ne savent pas faire, les variétés qu’ils vendent sont inadaptées à la plupart des milieux naturels. De plus l’homogénéité génétique rend les cultures plus vulnérables aux changements climatiques brusques, au contraire des semences natives adaptées aux différents microclimats. C’est pourquoi d’ailleurs Vandana Shiva s’est lancée en 1987 dans la défense des variétés locales de graines après la réunion de Bogève à laquelle elle avait assisté.

Comme l’a dit Vandana, les lois qui favorisent le monopole de l’industrie sur les graines sont comparables au monopole sur le sel dénoncé par le Mahatma Gandhi ; celui-ci avait déclenché le Salt Satyagraha, une lutte non violente basée sur la désobéissance civile. Satyagraha, l’étreinte de la vérité. Vandana va lancer à son tour la Bija Satyagraha, une « désobéissance des graines (in Vandana Shiva, victoires d’une Indienne contre le pillage de la biodiversité – Editions Terre vivante, 2011) ».

Alain Deshayes : D’un côté j’aurais envie d’argumenter point par point, de l’autre je me dis que cela ne servirait à rien parce que je sens que tout est déjà figé dans tes propos. Il y a un a priori que « toi et les tiens » seraient les seuls à se poser les bonnes questions et que « moi et les miens » ne seraient que des individus pervers incapables de se poser la question de l’intérêt général ! Mais peut-être que ces deux « populations » sont  non miscibles, les uns parce qu’ils partent de l’a priori que toute action de l’Homme dans la nature ne peut être, intrinsèquement, que néfaste à celle-ci, et les autres parce qu’ils persistent à penser que l’Homme peut utiliser son savoir pour vivre dans et par cette nature, et qu’il peut corriger ses erreurs.

Michel Sourrouille : Nous ne pouvons prêter aux autres nos propres sentiments. Et les sentiment ne sont jamais tout blancs ou tout noirs. Il y a des techniques douces, douces à l’Homme et à la Nature, d’autres qui le sont beaucoup moins. Vaste débat qui n’a jamais commencé si ce n’est dans les écrits d’Ellul ou Illich, bien oubliés. Ce débat reviendra…

Alain Deshayes : Il existe bien un courant de pensée qui tend à opposer les « semences industrielles » – symboles de la sélection variétale, de l’agriculture intensive, de l’appropriation du vivant et de la mondialisation – aux « semences paysannes », apparentées aux savoirs locaux d’amélioration et de conservation de la biodiversité. Les approches qui s’appuient sur la composante génétique  nous semblent mieux à même de répondre aux défis du XXIème siècle qui devra conjuguer l’obligation de nourrir 9 milliards d’individus et la nécessité de réagir aux changements climatiques. Si les défis à relever sont nombreux, ce ne sont pas à la base des problèmes biologiques ; la génétique est sollicitée pour élaborer des réponses sur une scène mondiale où l’homme doit prendre une place centrale.

Michel Sourrouille : C’est aussi cela le problème, la centralité de l’homme, l’anthropocentrisme dominant, la volonté de puissance, l’appropriation du vivant. Croire que la technique (pas seulement génétique) pourra indéfiniment résoudre les problèmes créés par la technique (y compris génétique) est un acte de foi, comme l’Homme à l’image de Dieu.

Il nous semble que les semences paysannes, au plus près du terrain et des femmes, sont plus adaptées que des techniques centralisées oeuvrant pour le profit. Prenons maintenant un  point de vue spécifiquement technique, l’équivalence en substance. Hervé Kempf écrit : « En 1986 sous Ronald Reagan, l’administration élabore un ensemble de règles qui pose le principe qu’il faut évaluer les risques du produit final et non de la technique utilisée. Ce principe dit d’équivalence en substance est crucial : il établit que, si un OGM n’a pas une composition chimique substantiellement différente de l’organisme dont il est dérivé, il n’y a pas besoin de le tester, comme on le fait normalement pour de nouveaux médicaments ou de nouveaux additifs alimentaires, pas plus que de l’étiqueter. Le coût d’autorisation d’un OGM devient moindre que celui d’un dossier d’autorisation de pesticide. (La guerre secrète des OGM  – Seuil, 2003) »

Alain Deshayes : L’équivalence en substance est une question scientifique : Si la composition des deux plantes (la plante d’origine d’une part et la même plante avec un gène supplémentaire) sont comparables, à la différence près de la protéine produite par le gène introduit, pourquoi y aurait-il un risque lié à la plante génétiquement modifiée ? Et donc, pourquoi y aurait-il une restriction à sa culture et à sa consommation par l’animal ou l’homme ? J’ai participé à plusieurs congrès aux Etats-Unis sur ce sujet, et après de nombreuses discussions, un consensus s’est établi pour dire que l’équivalence en substance de deux plantes ne justifiait pas qu’une réglementation spécifique soit appliquée à l’une d’entre elle. Je crois me souvenir que la décision de l’administration étatsunienne sur le principe d’équivalence a été prise en 1995.

Le principe d’équivalence suppose des analyses portant sur la composition chimique du produit. Par contre, dès 1985 (année d’obtention de la première plante génétiquement modifié, il faudra attendre 1987 pour la première expérimentation au champ) les scientifiques considéraient effectivement, qu’un produit, quel qu’il soit, ne devait pas être jugé sur la base de la technologie qui avait été utilisée pour le produire. Nous avions en effet l’expérience des controverses récentes sur les produits alimentaires qui avaient été stérilisés par irradiation aux rayons gamma et c’est cette logique qui a amené l’administration US à la position sur l’équivalence en substance.

Ceci étant, il y a une limite au concept d’équivalence lorsqu’il s’agit de plantes tolérantes à un herbicide ou à un insecticide : faut-il analyser la plante génétiquement modifiée sans que le pesticide ait été appliqué préalablement ou bien faut-il analyser la plante qui a été cultivée en condition agronomique, donc qui a subit un traitement pesticide ? La réalité est que c’est la plante sans application de pesticide qui est analysée. Il y a là une anomalie que nous reconnaissons volontiers.

Michel Sourrouille : Avec l’équivalence en substance, il y a effacement des frontières entre génie génétique et sélection génétique classique, affirmation partisane en faveur du génie génétique. La toxicité des aliments OGM ne peut être prédite à partir de leur composition.

Le concept d’équivalence en substance est directement dérivé des modes de pensée de la science moderne. Ceux-ci sont basés sur un réductionnisme rationaliste dans lequel l’objectivation joue un rôle prédominant. Cette approche s’est avérée à la fois opérationnelle et productive mais le résultat en est que la substance, et non le processus, est devenu le principal et souvent le seul axe d’étude de la science moderne. En d’autres termes, le concept d’équivalence en substance s’adresse aux aliments considérés hors de leur contexte, abstraction faite de la façon dont ils ont été produits et conduits jusqu’au consommateur en fin de parcours. pays d’origine du produit alimentaire, les méthodes agricoles de production, le mode de récolte, les méthodes de conservation et de transformation des aliments, etc. En d’autres termes, l’impact environnemental des filières agroalimentaires devrait être évalué à tous les niveaux du processus, de sorte qu’un bilan environnemental global puisse être établi.

Alain Deshayes : « Pays d’origine du produit alimentaire, etc… » Complètement hors sujet !  «  L’impact environnemental des filières agroalimentaires devrait être évalué à tous les niveaux du processus… ». Confusion totale ! Et voilà comment on passe d’un sujet à un autre en éludant les questions scientifiques et techniques.

Michel Sourrouille : Mais ce sont aussi « les questions scientifiques et techniques » qui doivent tenir compte de tous les autres sujets. La réalité est complexe, globale, interdépendante. Au réductionnisme rationaliste de la science actuelle s’oppose de plus en plus clairement une science holistique qui lie sciences « dures » et sciences « molles », recherche de laboratoire et contextualisation par les sciences humaines, expériences transgèniques et effets sur les structures de l’emploi, de la production et de la commercialisation. Les « questions scientifiques et techniques » ne peuvent être séparés des contraintes socioéconomiques et environnementales.

Au niveau technique, les systèmes de transgenèse s’inscrivent intrinsèquement dans une optique d’uniformisation. Cette tendance est déjà perceptible aux Etats-Unis où l’on cultive actuellement des plantes OGM fortement uniformisées sur de vastes territoires. Or les méthodes de protection phytosanitaire introduites par le génie génétique pour lutter contre les ravageurs reposent sur des mécanismes monogéniques, faisant intervenir un seul gène de résistance. Ces méthodes sont donc vulnérables car elles favorisent la sélection de parasites résistants et devront être remplacées dans le court terme.

Alain Deshayes : Je ne sais quelles sont tes lectures, mais voilà typiquement ce qui résulte d’une incompréhension/méconnaissance d’une réalité scientifique. Le fait que des résistances puissent apparaître et qu’il faille chercher de nouvelles formes de résistance, est un phénomène général, indépendamment des plantes génétiquement modifiées, et qui est bien connu de tous les sélectionneurs.

D’une manière rapide, et donc un peu simpliste, s’agissant du blé : en 1945, fallait-il/aurait-il fallu choisir entre d’une part le maintien des rendements moyens à 12 qx/Ha,  avec les variétés « traditionnelles » qui possédaient une rusticité assurant une stabilité des rendements quelles que soient les années (conditions climatiques, attaque de parasites et de pestes) et d’autre part entreprendre un travail d’amélioration qui a permis (sans OGM) d’augmenter les rendements jusqu’à aujourd’hui d’environ 1 ql/an, avec les risques avérés de voir périodiquement contournées les résistances à des parasites ou des pestes ? Je sais que certains de tes « frères » choisissent/auraient choisi la première voie. Cette question n’est pourtant pas triviale. Je connais de nombreux généticiens qui ont travaillé à l’amélioration de plantes tropicales, notamment  du millet en Afrique, qui se la sont posés. C’est la raison pour laquelle la diversité génétique des variétés locales est d’avantage prise en compte aujourd’hui dans les plans de sélection et de promotion des nouvelles variétés.

Michel Sourrouille : Il te faut admettre que la courses au rendement, avec ou sans OGM, n’est pas durable. Contrairement à la monoculture, les polycultures permettent une résistance naturelle. C’est la biodiversité qui permet la résilience, pas un OGM cultivé sur des milliers d’hectares.

La résistance aux herbicides présente d’ailleurs les mêmes inconvénients que la lutte contre les ravageurs. L’apparition de mauvaises herbes résistantes aux herbicides par dissémination de pollen et croisements interspécifiques imposerait le remplacement à la fois de la semence transgénique portant le gène de résistance et de l’herbicide lui-même. En fait de durabilité, ces méthodes favorisent des systèmes de protection des cultures éphémères, faisant appel à des variétés végétales et des produits phytosanitaires à courte durée de vie.

Alain Deshayes : Baratin en réponse à de vrais problèmes ! L’apparition de plantes résistantes à des herbicides est aussi vieille que l’utilisation des herbicides eux-mêmes ! Tu vas dire que l’argument n’est pas glorieux, dont acte, mais là encore cette question n’est pas directement liée aux OGM.

Michel Sourrouille : Nous sommes d’accord, les OGM se trouvent confrontés aux mécanismes de la sélection naturelle. Mais je répète que le risque est moins grand quand l’agriculture reste paysanne, diversifiée, adaptée à chaque terroir.

Alain Deshayes : Non, nous ne sommes pas d’accord, « le risque n’est pas moins grand », car dans ce que tu appelles « l’agriculture paysanne » il n’y a pas de pesticides. Je ne suis pas et ne raisonne pas dans la même logique. Tous  les agronomes savent que pour nourrir 9 milliards d’humains il faudra augmenter la production agricole globale –selon les hypothèses  sociétales – de 30 à 70 %. Et ce n’est pas l’agriculture paysanne qui le permettra.

Michel Sourrouille : Comment nourrir les hommes en 2050 ? Ca se discute ! Pour Sylvie Pouteau, dont j’ai repris précédemment l’argumentation technique, « la qualité des aliments ne peut être limitée à la seule substance car les aliments agissent sur les êtres humains non seulement au niveau nutritionnel mais aussi au travers de leurs relations avec l’environnement et la société. En sorte que, la question Au delà de l’équivalence en substance appelle en fait une autre question : l’équivalence au delà de la substance. »

Alain Deshayes : Je suis en fait d’accord pour dire que les OGM ne sont rien en soi et qu’ils doivent être positionnés dans une vision de l’agriculture et de sa place dans une problématique de développement. Le problème est que depuis le milieu des années 90, quand la culture des plantes génétiquement s’est développée (Quand même 145 millions d’hectares en 2010 cultivés par plus de 15 millions d’agriculteurs dans le monde !!) le comportement destructeur et, je le dis tout net, anti-démocratique des anti-OGM n’a plus permis aucun débat. Certes le comportement des Monsanto and Co n’a pas non plus facilité les choses.

Michel Sourrouille  : Si tout le monde se trompe, cela n’en fait pas une vérité. De plus, il faut comparer les 15 millions d’agriculteurs OGM qui accaparent les terres et les 2,5 milliards de paysans sur la planète qui se partagent des parcelles ; la balance n’est pas équilibrée.

Il te faut aussi admettre le caractère non démocratique des firmes semencières. Ainsi le traitement statistique de l’étude des effets d’un maïs transgénique par son inventeur et distributeur, la firme Monsanto, avait été publié en août 2005. Mais les données expérimentales brutes, plus d’un millier de pages, avaient été tenues confidentielles par la firme agrochimique jusqu’à ce que Greenpeace en obtienne publicité grâce à la Cour d’appel de Münster. Ce genre de firmes veut être à la fois juge et partie. Ce qui m’a surtout le plus impressionné dans une émission sur Monsanto vu à la télé en 2008, et je l’ai déjà dit sur mon blog biosphere, c’est l’usage par cette firme de tous les procédés d’une dictature : on cache l’information, on ment, on achète les politiques, on achète les opposants à défaut de pouvoir les envoyer en prison,  on licencie les  récalcitrants du jour au lendemain…

Face à cette toute puissance de l’argent, que peuvent faire les citoyens si ce n’est devenir faucheurs volontaires d’OGM ? José Bové agit contre les OGM en pensant que les paysans du Nord sont aussi victime que ceux du Sud du productivisme technicisé agricole. Il écrivait : « Quand les gouvernements encouragent les intérêts privés ou les laissent s’imposer aux dépens de tous et de la terre, il ne reste plus aux citoyens que d’affronter cet Etat de non-droit (Pour la désobéissance civique – édition La découverte). » La désobéissance civile est un aspect nécessaire de la démocratie.

Alain Deshayes : En fait la position initiale de José Bové était une opposition au productivisme, mais sans la destruction des plantes au champ, et, c’est sur cette base que j’ai souvent débattu des avancées technologiques en agriculture avec des militants paysans, d’abord des « Paysans Travailleurs » (organisation issue du PSU) puis de la « Confédération paysanne » ; à cette époque des convergences étaient possibles. Mais rapidement JB a glissé sur le terrain des risques pour l’environnement et la santé humaine, et à partir de ce moment là plus aucune discussion n’est devenue possible tellement sa mauvaise fois était patente.

D’ailleurs, on pourrait démontrer que les actions de « José Bové and Co » ont favorisé les grands groupes semenciers internationaux au détriment des petites structures et, dans le cas particulier de la France, des sociétés françaises.

Michel Sourrouille : Si la Confédération paysanne reste minoritaire, c’est pour plusieurs raisons notamment ses positions souvent d’extrême gauche et les avantages que l’on a si on est à la FNSEA.

                Il paraît évident que les grands groupes semenciers n’ont pas besoin de José Bové pour éliminer les petites structures, et, particulièrement, la petite paysannerie. Les OGM ne sont pas faits pour l’autosubsistance, mais pour le marché. Le rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation avait écrit dans un rapport que la libéralisation du commerce « n’est pas plus favorable au consommateur, confronté à une forte hausse des prix, qu’au petit producteur, auquel on paye à un prix de plus en plus faible. En revanche, la chaîne de distribution s’allonge, ce qui contribue à enrichir divers intermédiaires. » L’approche selon laquelle les impacts négatifs résultant du libre-échange seront compensés par les secteurs exportateurs est contestable : « Cette approche, qui établi le bilan des gains et des pertes, n’est pas satisfaisant car les gouvernements ne sont pas en mesure de compenser les impacts négatifs pour leur population ». (Le Monde du 18 décembre 2008)

Alain Deshayes : Nous connaissons bien le rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’Alimentation Olivier de Schutter, apôtre de l’agroécologie et grand mystificateur ! Si tu veux m’expliquer que le capitalisme et le libéralisme tel qu’ils se sont développés à partir du milieu des années 1970 n’ont pas entraîné un développement favorable aux populations, alors oui, on peut discuter, mais ce débat ne doit pas être un prétexte pour condamner une technologie qui pourrait être utile, dans certaines conditions.

Michel Sourrouille : Attaquer une personne ne vaut pas raisonnement. Les firmes semencières utilisent à la fois le capitalisme (l’appropriation privée, les brevets) et le libéralisme économique (le marché, son contrôle monopolistique) pour entraîner une évolution défavorable aux populations paysannes. Pourquoi défendre les techniques transgéniques ? Elle déstructure la paysannerie, accroît les inégalités entre ceux qui produisent pour le marché et les autres, ne supprime pas la famine dans le monde.

C’est le savoir actuel, beaucoup trop sophistiqué et compartimenté, qui est foncièrement anti-démocratique : seule une élite peut discuter d’un sujet comme le nucléaire, mais la même élite ne peut pas discuter d’un autre sujet comme les OGM. Le débat est bloqué, structurellement bloqué. Ne devrait-on pas se demander alors si un paysan illettré, mais ayant des connaissances héritées de sa communauté, n’est pas mieux placé qu’un bio-ingénieur pour gérer son avenir de manière durable ?

Alain Deshayes : Pourquoi toujours vouloir maintenir les paysans des pays pauvres dans «  l’autosubsistance ». Cela me rappelle le guide de haute montagne français avec lequel j’ai fait ma première virée en Himalaya : il donnait l’impression d’une grande jouissance interne en constatant « l’authenticité » des conditions de vie de paysans népalais à plus de 3000 m ; on aurait dit que plus les conditions de vie étaient difficiles plus il « aimait » les paysans népalais et vilipendait la société moderne – et cultiver la terre à ces altitudes n’est pas une partie de plaisir et qui rapporte « très peu » en raison, en particulier, des faibles rendements des variétés végétales cultivées.

Améliorer les conditions de vie des paysans népalais passe, entre autre, par une amélioration des conditions de culture et par une augmentation de la production agricole, non seulement pour qu’ils sortent enfin de cet état de d’autosubsistance et qu’ils aient une production telle qu’ils puissent en vendre une partie, non nécessaire à la « subsistance » de la famille, et pouvoir ainsi acquérir le nécessaire pour améliorer les conditions de vie ordinaires.

Michel Sourrouille : Helena NORBERT HODGE a vécu au Ladakh, un désert de haute attitude traversé d’énormes chaînes de montagne. La vie y est rythmée par les saisons, les températures peuvent tomber jusqu’à – 40°C en hiver . La pluie est si rare qu’il est facile d’oublier jusqu’à son existence. Pourtant Helena a admiré les capacités d’adaptation des Ladakhis à la nature, elle en est venue à remettre en question le mode de vie occidental : « Quand je suis entrée pour la première fois dans ce pays, en 1975, la vie dans les villages s’inspiraient encore de principes séculaires. Le manque de ressources de la région, son climat inhospitalier, la difficulté d’y accéder, l’avaient protégé du colonialisme comme du développement.

Mais ces dernières années, des forces extérieures ont fondu sur lui comme une avalanche, provoquant des bouleversements aussi rapides que massifs. Dans une économie de subsistance, l’argent ne joue qu’un rôle mineur. Le travail n’a pas de valeur monétaire, il s’insère dans un réseau complexe de relations humaines. Mais en un jour, un touriste peut dépenser autant qu’une famille ladakhi en un an. Alors les habitants du Ladakh se sentent très pauvres. Au début de mon séjour, des enfants que je n’avais jamais vus venaient m’offrir des abricots ; aujourd’hui, de petites silhouettes affublées de vêtements occidentaux élimés accueillent les étrangers en tendant la main : « Stylo, stylo » est désormais leur mantra. Mais ce que les enfants ladakhis apprennent aujourd’hui à l’école ne leur servira à rien. Leurs manuels sont rédigés par des gens qui n’ont jamais mis les pieds au Ladakh et ignorent tout de la culture de l’orge à plus de 4000 mètres d’altitude. (in Quand le développement crée la pauvreté) » Les OGM peuvent-ils pousser à 4000 mètres d’altitude ?

Alain Deshayes : Pourquoi, toi qui pose une question à faire rire tout agronome (« Les » OGM peuvent-ils pousser à 4000 mètres d’altitude ?) tu aurais raison scientifiquement sur une question que tu ne maîtrise pas ?

La question de savoir si « un » OGM peut pousser à 4000 m, n’a pas de sens. Il n’y a pas « LES » OGM et le reste. Le génie génétique est une technique qui peut être appliquée à tout organisme vivant, microorganisme, plante ou animal. La question est donc de savoir l’intérêt qu’il pourrait exister à introduire tel ou tel gène dans un organisme qui se développe dans un environnement donné. Ceci étant posé, la priorité dans les montagnes himalayennes n’est pas de « penser » génie génétique, mais de s’interroger sur les conditions qui permettraient, compte tenu de la technicité locale, d’augmenter la production agricole globale avec les espèces  existantes. Si des besoins spécifiques sont exprimés et qui ne peuvent être satisfaits avec les techniques disponibles, il sera éventuellement envisageable de recourir à d’autres types de techniques.

Michel Sourrouille : C’est vrai, je ne suis pas généticien, je ne suis que spécialiste en sciences économiques et sociales. Mais nous parlons de développement et de besoins, me voici dans ma « spécialité ». La mondialisation des échanges, à commencer par la commercialisation des denrées agricoles, a été une aberration historique qui remonte à la théorie de Ricardo et ses prétendus avantages comparatifs entre vin du Portugal et drap en Angleterre. Avec le libre-échange, l’Angleterre a gagné sa révolution industrielle, le Portugal a perdu ; depuis les écarts de développement entre pays deviennent de plus en plus grands. Ensuite le libre-échange repose matériellement sur l’abondance des énergies fossiles. Une fraise de Californie (cinq calories de nutrition) brûle 435 calories de fuel pour arriver sur la côte Est.

La descente énergétique qui s’annonce va relocaliser les productions alimentaires. Chaque territoire devra faire de plus en plus avec ce qu’il peut lui-même produire. Le Ladakh d’autrefois était durable, le Ladakh d’aujourd’hui est déstabilisé, le Ladakh de demain sera sans doute assez semblable à celui d’autrefois.

Alain Deshayes : Ce n’est pas parce que le libéralisme, débridé depuis le début des années 80, a produit les effets que l’on observe aujourd’hui dans nos sociétés que je vais abandonner cet idéal qu’un  jour, les conditions de vie de tous les hommes et de toutes les femmes de cette planète pourront être significativement améliorées.

Hier après midi, je faisais du soutien scolaire à des « jeunes du voyage » d’un collège de la région et j’ai beaucoup pensé à ces deux paragraphes. Je pensais aussi à ces jeunes népalais rencontrés au hasard  d’une étape dans un lodge et qui étaient la fierté de leurs parents parce qu’ils savaient lire et écrire. Les retombées financières du tourisme et des trecks ont permis à un grand nombre de famille népalaise d’améliorer considérablement leurs conditions de vie quotidienne : une maison en pierre, avec tout ce que cela peut représenter en « confort » supplémentaire, l’eau courante et chaude grâce à des réservoirs situés sur le toit à côté des panneaux solaires thermiques, et aussi l’électricité avec les panneaux solaires voltaïques. Et en l’espace de trois ans nous avons pu voir que le nombre de tous ces équipements avait augmenté considérablement.

Michel Sourrouille : Le titre du livre d’Helena NORBERT HODGE est parlant : « Quand le développement crée la pauvreté ». J’ose dire qu’une certaine façon d’aller à l’école est pernicieuse, je te rappelle cette phrase d’Helena : « Ce que les enfants ladakhis apprennent aujourd’hui à l’école ne leur servira à rien. Leurs manuels sont rédigés par des gens qui n’ont jamais mis les pieds au Ladakh. »

Cela veut dire qu’il ne faut pas raisonner avec nos lunettes d’occidental, qui fait librement du tourisme mais qui contrôle les migrants dans son pays. Pourquoi avoir besoin d’une maison de pierre et du confort moderne alors que la culture népalaise savait donner la joie de vivre à son peuple. Il nous faut accepter les différences culturelles  et admettre que le mode de vie occidental n’est pas compatible avec les conditions extrêmes de climat. A chaque territoire son mode de vie, nous ne sommes plus au temps des colonies.

Alain Deshayes : Ce qui, fondamentalement, nous sépare c’est une certaine conception de la Nature et des relations que l’Homme entretient avec elle. Pour faire simple, je suis en opposition  avec les thèses de Hans Jonas…et avec celles de Rousseau. Et le texte d’Helena Norbert Hodge illustre bien cette référence au mythe du « bon sauvage » cher à Rousseau et qui est perverti par la société. Qui sont donc ces petits bourgeois qui voudraient que le « bon sauvage » soit maintenu dans sa condition « d’authentique » sauvage, ignorant lui-même qu’il est sauvage ? Il est regrettable que notre enseignement insiste autant sur Rousseau et pas assez sur l’émergence des Lumières.

Ce qui aggrave la situation en France, c’est que nous ne savons pas ce qu’est un « compromis » … Je n’accepte aucun des oukases des écologistes.

Michel Sourrouille : L’émergence des Lumières ne veut pas dire acceptation d’une technique industrielle toute puissante ! Pour en revenir aux OGM,  la déclaration de Bogève qui définissait la position du Sud en 1987, montrait que la biotechnologie est inextricablement liée à la société dont elle est issue : « Comme celle-ci est injuste, la nouvelle technologie servira plus probablement les intérêts des riches et des puissants que les besoins des pauvres. Elle accroîtra probablement les inégalités au sein de la population paysanne, aggravera l’érosion de l’érosion génétique, minera les écosystèmes, accroîtra la dépendance des paysans et la concentration du pouvoir de l’industrie agroalimentaire internationale. (Hervé Kempf in La guerre secrète des OGM)  » Est-ce un oukase que de constater cela ?

Alain, tu es généticien et membre fondateur de l’AFBV (Association des Biotechnologies végétales). Les membres de cette association sont pour la plupart liés à des firmes comme Monsanto, Rhône Poulenc ou Nestlé… autant dire que l’on est en plein conflits d’intérêts. Je crois que tu es au-delà de cette compromission, mais comment échapper à une auto-intoxication induite par sa propre spécialisation ? On peut être trompé par soi-même, et il est alors difficile de s’en apercevoir.

Alain Deshayes : Là tu m’irrites profondément. L’AFBV regroupe des personnes  d’origines diverses, et, parce qu’il s’agit de « technologie », donc d’application et donc d’industrialisation, un certain nombre d’entre elles viennent de l’industrie. Est-ce pour autant que toutes ces personnes défendent des intérêts ? Est-ce pour autant qu’elles pensent toutes de la même façon ? Est-ce pour autant qu’il n’y a pas débat entre elles ? Est-ce pour autant que toutes ces personnes sont incapables de réflexion sur notre société? L’AFBV est l’expression du raz le bol vis à vis des politiques scientifiques et technologiques qui conduisent à marginaliser dans certains domaines notre pays, et l’Europe.

Michel Sourrouille : Esprit d’animosité de ta part ? Non, je te connais, tu sais aussi affirmer : « Ne recommençons surtout pas les erreurs que nous avons commises avec le nucléaire. Ne ratons pas, cette fois-ci, le dialogue science-société. (Hervé Kempf in La guerre secrète des OGM p.103)  » Mais il te faut reconnaître que l’AFBV est une machine de guerre contre ses opposants.

Alain Deshayes : Pas une machine de guerre, une machine à rectifier  les approximations et les mensonges de certains, mais aussi un outil pour promouvoir les biotechnologies végétales.

Michel Sourrouille : l’outil de promotion risque d’étouffer la recherche de la vérité ; à plusieurs reprises l’AFBV avait cherché à jeter le discrédit sur les travaux de G.E. Séralini… Le tribunal de Paris a condamné l’AFBV le 18 janvier 2011.

Alain Deshayes : C’est une manière de voir ! Nos accusations  à l’égard de GES ne sont nullement condamnées: le seul des 8 termes de la plainte de GES qui a été retenu comme diffamatoire  contre l’AFBV est celui qui concerne l’accusation de dépendance à l’égard de Greenpeace! Et donc aucune de  nos critiques sur les travaux de GES n’ont été retenues contre nous.

Michel Sourrouille : Cherchons le compromis, nous sommes tous écologistes. En effet, nous devons veiller collectivement à la bonne marche de notre maison commune, la Terre. Quel est le compromis qui pourrait nous rassembler autour de cet objectif de bonne gestion ? Il faudrait savoir déterminer ensemble les limites de la science appliquée, car toutes les techniques ne favorisent pas une société harmonieuse.

Par exemple la recherche OGM en milieu fermé peut ouvrir des perspectives. Tu avais reconnu que « rien n’a été fait en matière de risque de dissémination. Les industriels ne voulaient pas le faire, et la recherche publique n’y a pas vu d’intérêt suffisant » (Hervé Kempf in La guerre secrète des OGM p.96). Pourtant l’AFBV a demandé récemment aux pouvoirs publics de permettre l’expérimentation aux champs.

Alain Deshayes : Oui, bien sûr, et cela n’est en rien contradictoires avec la phrase que tu cites. A force de ne reprendre que « des fragments  de fragments » de mes déclarations, cela fini pas être tellement tronqué que cela n’a plus de sens. Pendant tout le temps où j’ai été responsable des biotechnologies à l’INRA, cela a été mon principal problème avec les journalistes.

Michel Sourrouille : Bien entendu le texte final de notre échange te sera soumis pour validation. Il n’empêche que l’AFBV développe diverses actions pour contribuer à faire accepter (toutes) les applications des biotechnologies végétales

Alain Deshayes : « Toutes », oui, bien sûr.

Michel Sourrouille :  L’AFBV est donc un lobby, il défend des intérêts particuliers. Quel compromis est-il possible avec les puissances financières ? Aucun, à l’heure actuelle. Mais la marginalisation de la recherche me semble un mouvement inéluctable. La recherche de pointe dans tous les domaines ne va plus avoir les moyens de ses ambitions : les endettements massifs des Etats vont automatiquement réduire les crédits.

Alain Deshayes : Voilà qui a le mérite d’être clair……et qui est bien éloigné d’un débat sur les risques liés à telle ou telle technologie. Ce que nous savions!  Mais autant le dire franchement : il s’agit bien d’une opposition aux sciences.

Michel Sourrouille : La science n’est plus une entité autonome, elle a besoin de laboratoires, d’ordinateurs, de chercheurs super-diplômés, d’un financement, elle est complètement dépendante du contexte social. Que la recherche soit financée par les grandes entreprises n’est pas un gage d’indépendance en soi, au contraire. Notre société devrait délibérer. L’industrialisation de l’agriculture est-elle un objectif durable ? La recherche permanente de la compétitivité internationale est-elle source de bonheur ? L’uniformisation des cultures agricoles permettra-t-elle d’éradiquer la famine ? L’uniformisation des cultures au sens sociologique permet-elle un monde meilleur ? Au cours de nos échanges, j’ai pu me poser toutes ces questions et je t’en remercie.

Alain Deshayes : Tes arguments sur le procès Séralini et ta position de fond sur la recherche montrent bien tous tes a priori idéologiques qui ne supportent aucun compromis. Ceci étant, je ne considère pas comme négatifs les échanges que nous avons eu.

 

en finir avec le progrès technique

Le progrès technique est-il une fuite en avant ? Sujet-type de philosophie, mais réponse trop évidente à l’heure de Fukushima ! La technosphère pourra-t-elle vivre en symbiose avec la biosphère ? Oui… mais seulement si nous n’utilisons que des techniques douces ! Voici ci-dessous quelques références historiques sur la question technologique :

1956 : Quand l’homme du Vieux Monde inventait quelques procédés techniques astucieux, comme la poudre ou la vapeur, c’est à des fins futiles qu’il l’utilisait tout d’abord. Jusqu’au deuxième millénaire après Jésus-Christ, il n’y eut qu’une poignée de progrès technique. Le moulage des grands lions de fers de Chine ou les sculptures en bronze des grecs, qui sont peut-être les plus grandes prouesses techniques de la vieille culture du Vieux Monde, sont des œuvres d’art, ne répondant à aucune nécessité pratique.  Bref, l’acceptation de limites techniques fut aussi un trait durable de la culture du Vieux Monde. La culture du nouveau Monde, en raison de son efficacité méthodique et de son universalité mécanique, menace manifestement de destruction ce qui reste de la culture du Vieux Monde. (Lewis Mumford)

1960 : Aujourd’hui chaque homme ne peut avoir de place pour vivre que s’il est un technicien. On pourrait même dire que tous les hommes de notre temps sont tellement passionnés par la technique, tellement assurés de sa supériorité, qu’ils sont tous orientés vers le progrès technique, qu’ils y travaillent tous, si bien que la technique progresse continuellement par suite de cet effort commun. En réalité la technique s’engendre elle-même ; lorsqu’une forme technique nouvelle apparaît, elle en conditionne plusieurs autres, la technique est devenue autonome. Il faut toujours l’homme, mais n’importe qui fera l’affaire pourvu qu’il soit dressé à ce jeu !

La technique sert aussi à faire obéir la nature. Nous nous acheminons rapidement vers le moment où nous n’aurons plus de milieu naturel. La technique détruit, élimine ou subordonne le monde naturel et ne lui permet ni de se reconstituer, ni d’entrer en symbiose avec elle. L’accumulation des moyens techniques crée un monde artificiel qui obéit à des ordonnancements différents. Mais les techniques épuisant au fur et à mesure de leur développement les richesses naturelles, il est indispensable de combler ce vide par un progrès technique plus rapide : seules des inventions toujours plus nombreuses pourront compenser les disparitions irrémédiables de matières premières (bois, charbon, pétrole… et même eau). Le nouveau progrès va accroître les problèmes techniques, et exiger d’autres progrès encore. Mais l’histoire montre que toute application technique présente des effets imprévisibles et seconds beaucoup plus désastreux que la situation antérieure. Ainsi les nouvelles techniques d’exploitation du sol supposent un contrôle de l’Etat de plus en plus puissant, avec la police, l’idéologie, la propagande qui en sont la rançon. (Jacques Ellul )

1979 : Le progrès technique n’a aucun sens, en lui-même ; il n’a de sens que par rapport à la société qui le réalise. Nos pans de béton indestructibles, nos satellites-espions et nos voitures de course paraîtront certainement sans le moindre intérêt pratique pour les générations futures qui vivront autrement que nous. (François Partant )

1979: Le progrès technique et la recherche de l’abondance entraîne la détérioration du milieu naturel au risque de notre perte. Le châtiment des techniques de maximisation agraire commence déjà à se manifester par la contamination chimique des eaux avec tous les effets néfastes que cela entraîne pour l’interdépendance des différents organismes. De plus il existe une barrière plus fondamentale, l’élaboration d’engrais synthétiques est une forme d’utilisation de l’énergie, ce qui pose non seulement le problème de l’obtention de ressources, mais aussi l’irréalisme d’utiliser l’énergie à l’intérieur du système fermé de la planète : la combustion des matières fossiles entraîne en effet l’augmentation de leffet de serre et le réchauffement global. C’est là une limite implacable aux rêves extravagants d’une humanité plusieurs fois démultipliée qui vivrait dans l’exubérance technologique. La thermodynamique est intraitable, la loi infrangible de l’entropie veut que lors de chaque production de travail, l’énergie se dégrade en chaleur et que la chaleur se disperse. (Hans Jonas )

1995 : Dans toutes les nations industrielles, l’effet des technologies sur l’emploi a été dramatique. L’usage du cheval dans la production agricole fut d’abord restreint avant d’être supplanté par le tracteur. De même le rôle des humains comme pièce maîtresse de la production est vouée à se restreindre. La théorie suppose que le progrès technique supprime des emplois à brève échéance, mais les multiplie à long terme. La vérité est que cette théorie est fausse, ce sont les guerres, le  colonialisme et les dépenses publiques qui en ont créé de nouveaux. (Kirkpatrick Sale)

2002 : Pour conjurer la catastrophe, la société thermo-industrielle va brûler ses dernières réserves d’énergie fossile dans un effort désespéré pour survivre, se rapprochant ainsi un peu plus du point de non-retour. La croissance économique n’est autre que le développement de méthodes d’exploitation de l’environnement naturel toujours plus intensives Les terres cultivées seront alors surexploitées afin d’augmenter la plus-value énergétique, ce qui favorisera la dégradation des sols et fait baisser les rendements. L’Etat augmentera les impôts pour équilibre des comptes de plus en plus déficitaires, une partie de l’énergie résiduelle ne servira qu’à alimenter le style de vie des élites au pouvoir et autres couches sociales non productives. Le progrès technique s’apparentera à un tâtonnement motivé par le désespoir. Une population plus nombreuse recevra moins d’énergie qu’auparavant, tout en travaillant plus et plus longtemps. Confrontés à des troubles sociaux de plus en plus sévères, les gouvernants devront dépenser ce qu’il reste d’énergie pour maintenir un semblant de loi et d’ordre au détriment de l’approvisionnement de la population. La première phrase du chapitre suivant est d’ailleurs explicite : « Sans les combustibles fossiles, la civilisation industrielle moderne cesserait immédiatement d’exister ». (Jérémy RIFKIN)

2008 : Alors que le progrès technique restreint continuellement notre sphère de liberté, chaque nouvelle avancée technique considérée isolément semble désirable. L’électricité, la plomberie intérieure, les communications rapides à longue distance … Il aurait été absurde de résister à l’introduction du téléphone, par exemple ; il offre beaucoup d’avantages et aucun inconvénient. Pourtant toutes ces avancées techniques prises ensemble ont créé un monde dans lequel le destin de l’homme moyen n’est plus entre ses propres mains ou entre les mains de ses voisins et amis, mais dans celles de politiciens, de cadres de société ou des techniciens et bureaucrates distants et anonymes que, en tant qu’individu, il n’a aucun pouvoir d’influencer. Le même processus continuera dans l’avenir. Prenez le génie génétique, par exemple. Peu de gens résisteront à l’introduction d’une technique génétique qui éliminerait une maladie héréditaire. Elle ne fait aucun mal apparent et empêche beaucoup de souffrance. Pourtant un grand nombre d’améliorations génétiques prises ensemble feront de l’être humain un produit manufacturé plutôt qu’une création libre du hasard (ou de Dieu, ou de ce que vous voulez, selon vos croyances religieuses).

Une autre raison pour laquelle la technologie est une force sociale si puissante est que, dans le contexte d’une société donnée, le progrès technique avance dans une seule direction; il ne peut jamais être inversé complètement. Une fois qu’une innovation technique a été introduite, les gens en deviennent d’habitude dépendants, à moins qu’elle ne soit remplacée par une autre innovation encore plus avancée. Non seulement les gens deviennent dépendants en tant qu’individus d’un nouvel élément de technologie, mais même le système dans son ensemble en devient dépendant. (Imaginez ce qui arriverait aujourd’hui à la société si les ordinateurs, par exemple, étaient éliminés). Ainsi le système ne peut évoluer que dans une direction, vers plus de technicisme. De façon répétée et constante, la technologie force la liberté à faire un pas en arrière. Il serait pourtant désespéré pour les révolutionnaires d’essayer d’attaquer le système sans utiliser un peu de technologie moderne. Au minimum ils doivent utiliser les médias de communications pour répandre leur message. Mais ils devraient utiliser la technologie moderne dans UN SEUL but : attaquer le système technique. (Théodore Kaczynski)

2008 : Une croissance économique, par nature exponentielle, ne peut que rencontrer des limites structurelles. Les tenants du progrès technique ont tout fait pour qu’on ignore ce message fondamental. Ses auteurs furent traités de « catastrophistes », qualificatif souvent employé encore aujourd’hui par ceux qui ne veulent pas voir la vérité en face. Pourtant les modélisations du Club de Rome trouvent un écho contemporain dans les travaux de Nicholas Stern qui annonce l’éventualité d’une crise mondiale à l’horizon 2050 liée au réchauffement climatique. (Frédéric Durand)

2009 : La ligne de fracture ne passe pas entre les partisans et les opposants à la technique, mais entre ceux qui font du progrès technique un dogme non questionnable, et ceux qui y détectent un instrument de pouvoir et de domination. Dès les années 1930, Marc Bloch a montré que les moulins à bras ne furent pas remplacés par les moulins à eau et à vent parce que ces derniers étaient simplement plus efficaces, mais parce qu’ils étaient des outils de pouvoir : les seigneurs féodaux privilégièrent la technique centralisée des moulins banaux à celle, domestique et donc plus difficile à contrôler, des anciens moulins à bras. Plus près de nous, David Noble a montré comment l’adoption des techniques de commande numérique dans l’industrie américaine n’était pas le choix de la technique économiquement la plus efficace, mais celle qui permettait le meilleur contrôle social en affaiblissant le poids des syndicats. (François Jarrige)

2009 : Quand nous n’avons pas envie de nous attaquer à un problème, un des arguments est de penser que la technique va nous sauver, ou plus exactement que la technique qui viendra demain, mais n’est pas encore disponible aujourd’hui, va faire le travail en un battement de cils pendant que nous regardons la télé. Dire que la science et la technique vont nous sauver, c’est prononcer un énoncé qu’il est justement impossible de soumettre à la critique scientifique. Nous continuons à faire dépendre notre action d’hypothétiques progrès techniques futurs, alors que le problème est juste l’envie de s’y mettre. Certes la science et la technique ont permis des progrès « miraculeux », mais ce sont bien ces progrès qui conduisent à la destruction accélérée des ressources naturelles. Les bateaux de pêche moderne sont de véritables machines de guerre. (Jean-Marc Jancovici et Alain Grandjean)

… et pour en finir, deux citations de 2011 :

Martin Weitzman : Quand une probabilité faible, voire très faible, est associée à un risque illimité, que fait-on ? On met le calcul économique, les analyses coût-avantage et les opérations d’actualisation qui vont avec au panier et on fait tout ce qui est humainement possible pour que cela ne se réalise pas.

(http://www.alternatives-economiques.fr/apprentis-sorciers_fr_art_1083_53797.html)

Noël Mamère : Le progrès technique est vécu comme un dogme indiscutable par l’ensemble de la classe politique. Quand on l’élève au rang d’un culte, toute remise en cause, tout débat rationnel deviennent impossibles et ceux qui osent élever la voix sont aussitôt considérés comme des apostats. Nous sommes dans la configuration que décrivait Jacques Ellul, dès 1960, dans La technique ou l’enjeu du siècle, où la démocratie n’a plus sa place puisqu’il faut croire sans poser de questions.

(LEMONDE.FR | 23.03.11 | Est-ce indécent de demander un débat public sur la sortie du nucléaire ?)

Fukushima, problème technique ou existentiel ?

Un tremblement de terre et un tsunami pourraient faire de Fukushima le révélateur du dépassement des limites de notre technologie. Car la vraie catastrophe, c’est le développement techno-indusriel, ce ne sont pas les soubresauts de la nature. C’est le point central à quoi tout le reste se ramène, qu’il s’agisse du nucléaire, des pollutions diverses, des 13 millions d’habitant entassés à Tokyo, etc. Refuser la société industrielle a un sens, refuser le nucléaire c’est libérer l’homme de la technique.

– Pour contrôler les dangers de moyens de plus en plus puissants et fragiles parce que complexes, gérer un espace et des ressources qui s’épuisent, prévoir et maîtriser les réactions humaines qui empêcheraient de le faire, la société industrielle est obligé de renforcer l’organisation. Nous constatons que le ravage de la terre et des mers va de pair avec la prolifération désordonnée des techniques de contrôle social sur les peuples et les individus. L’écofascisme a l’avenir pour lui. C’est là le premier danger d’une économie nucléarisée. Notre paradoxe est de devoir nous hâter lentement, sommés de réfléchir dans une maison qui prend feu. L’écologie est la marraine de la révolte contre la société techno-thermo-industrielle, pas seulement le parrain des manifestations anti-nucléaires.

– La technique est déterminante dans la société industrielle en la rendant toujours plus massive et centralisée : technique nucléaire = technique dure. Un bon usage de la science et de la technique suppose un renversement copernicien : créer les moyens de sa société au lieu de la société de ses moyens. En choisissant l’énergie électrique sans mettre en cause le développement, on en arrive à soutenir le TGV et on ignore la vraie question, pourquoi aller plus vite ? Le solaire photovoltaïque lui-même, dans le cadre du développement, devient technique dure en recouvrant tout un canton d’un linceul funèbre. Et bien entendu cette technique concentrée tombera aux mains des trusts ou de l’Etat. D’ailleurs cela commence. Si l’on veut changer la vie, il ne suffit pas de s’en prendre au nucléaire, il faut changer la technique en adoptant des techniques douces et décentralisées. Pas de société conviviale sans technique douce à l’usage, douce à la reproduction du savoir-faire, douce à la Nature. Pour avoir un comparatif sur techniques douces/dures, voir sur ce blog.

On en revient toujours à la véritable raison d’être du mouvement écologique : non pas établir le paradis sur terre, mais y éviter l’enfer. Avec un fil conducteur : la nature quand on l’écoute nous enseigne nos limites. Et puis lisez Le Feu vert de Bernard Charbonneau (1980, réédition Parangon 2009) ; tout était déjà dit !

après Fukushima, ce sera comme avant

L’histoire est immobile, les sociétés humaines n’apprennent rien de leurs erreurs. La preuve, malgré notre cerveau, notre capacité d’empathie et notre possible compassion, le paradis n’a pas été institué sur Terre. La seconde guerre mondiale a succédé à la première guerre mondiale, Staline et Kadhafi suivent une longue lignée de dictateurs sanguinaires et Fukushima veut imiter Tchernobyl. D’ailleurs, s’il y avait la paix sur Terre, il n’y aurait plus de centrales nucléaires ou thermique, il n’y aurait plus d’armes et d’armées, les couples et les collectifs ne vivraient pas d’incessantes petites guerres pour le pouvoir. Nous serions heureux sans Produit Intérieur Brut. Dans sa chronique Hervé Kempf constate comme nous que la marée noire du golfe du Mexique n’a pas infléchi la course avide au pétrole, de la même manière que la crise financière de 2008 n’a pas conduit à une refonte du système financier. Et il ajoute que l’accident de Fukushima pourrait ne pas obstruer durablement le cours d’une augmentation constante de la consommation énergétique.

                Après Fukshima, ce sera donc comme avant. Sauf que la planète se fâche et nous tape sur les doigts ! Elle nous donne gratuitement ses richesses fossiles, mais le réchauffement climatique nous indique que nous avons eu tort de les piller. Nous avons dérobé le feu de l’énergie de la matière, la fission, mais les radiations nous suivront encore longtemps. Nous combattons les maladies avec des antibiotiques, mais les bactéries mutent et nos médicaments deviennent impuissants. Nous transgressons la barrière des espèces avec les organismes génétiquement modifiés, mais les insectes s’adaptent à nos insecticides. Nous ne serons jamais plus forts que la nature. Et si nous continuons à ne plus suivre ses lois telles que le mutualisme et le recyclage absolu, nous irons à l’échec. Il nous faut donc abandonner notre anthropocentrisme et utiliser des techniques douces à l’homme, douces à la nature.

                « L’heure est venue de reconnaître nos limites, de cesser de croire que nous pouvons dompter la nature grâce à la technique. Les avertissements s’accumulent, depuis le naufrage du Titanic jusqu’à la catastrophe pétrolière du golfe du Mexique, en passant par celle de l’usine chimique de Bhopal. Un monde plus sûr ne peut être qu’un monde qui respecte la nature, et encourage la sobriété plutôt que la satisfaction d’exigences matérielles démesurées. » (propos de Wolfgang Kromp**)

* LeMonde du 16 mars 2011, L’énergie est politique

** LeMonde du 15 mars 2011, Il faut cesser de croire que l’on peut dompter la nature grâce à la technique

la bioéthique contre les lois de la nature

Où s’arrêtent les lois de la Nature et où commence celle des humains ? Pour les humains contemporains, cela paraît évident. La nature leur est soumise et ils peuvent tout faire sans contrainte externe ; tout se joue dans les délibérations sociales. Ainsi la fécondation in vitro est-elle passée dans les mœurs. Ainsi l’Assemblée nationale autorise-t-elle le transfert d’embryon post-mortem*. Ainsi l’homosexualité doit-elle s’afficher sur le lieu de travail, 53 % des homos y faisant déjà part de leur orientation sexuelle*. La nature peut nous rendre stérile, les individualistes contemporains s’en foutent, ils veulent un enfant, même quand ils sont du même sexe, même quand le mari est mort. Qui en profite ? Les marchands. Qui gagne du fric sur le DPI (diagnostic préimplantatoire, pratiqué sur les embryons fécondés in vitro) ou avec le Cecos (Centre d’études et de conservation des oeufs et du sperme humains) ? Même quelques femmes et pas mal d’intermédiaires peuvent  transformer la gestation pour autrui en affaire financière**. L’argent gangrène tout et transforme le fait biologique de donner la vie en droit à l’enfant à n’importe quel prix.

                L’activisme humain perturbe toutes les lois de la nature, les cycles de l’eau, du carbone, du phosphore, et même celles de la naissance et de la mort. Donner la vie malgré sa stérilité n’est que l’aboutissement d’une civilisation techno-industrielle qui donne aux humains la possibilité d’échapper à l’équilibre naturel dynamique qui empêche une espèce de proliférer continuellement au détriment de son milieu. L’explosion démographique autorisée par nos techniques médicales, hygiénistes et thermo-fossiles est une erreur globale qui nous projette à toute vitesse vers les limites de la planète. La fécondation in vitro n’est qu’un gadget, un luxe de riches qui n’aura pas d’avenir dans une société égalitaire en harmonie avec sa biosphère.

                Il y a des techniques douces comme le préservatif ou le stérilet. Il y a des techniques dures comme le DPI et les mères porteuses. Nous devrions avoir la lucidité de pouvoir choisir les techniques qui nous mettent en conformité avec les lois de la nature.

* LeMonde du 12 février 2011, L’Assemblée nationale autorise le transfert d’embryon pot mortem ; 26 % des homosexuels se disent victimes d’homophobie au travail.

** LeMonde du 9 février 2011, La gestation pour autrui : une extension du domaine de l’aliénation !

la bioéthique contre les lois de la nature

Où s’arrêtent les lois de la Nature et où commence celle des humains ? Pour les humains contemporains, cela paraît évident. La nature leur est soumise et ils peuvent tout faire sans contrainte externe ; tout se joue dans les délibérations sociales. Ainsi la fécondation in vitro est-elle passée dans les mœurs. Ainsi l’Assemblée nationale autorise-t-elle le transfert d’embryon post-mortem*. Ainsi l’homosexualité doit-elle s’afficher sur le lieu de travail, 53 % des homos y faisant déjà part de leur orientation sexuelle*. La nature peut nous rendre stérile, les individualistes contemporains s’en foutent, ils veulent un enfant, même quand ils sont du même sexe, même quand le mari est mort. Qui en profite ? Les marchands. Qui gagne du fric sur le DPI (diagnostic préimplantatoire, pratiqué sur les embryons fécondés in vitro) ou avec le Cecos (Centre d’études et de conservation des oeufs et du sperme humains) ? Même quelques femmes et pas mal d’intermédiaires peuvent  transformer la gestation pour autrui en affaire financière**. L’argent gangrène tout et transforme le fait biologique de donner la vie en droit à l’enfant à n’importe quel prix.

                L’activisme humain perturbe toutes les lois de la nature, les cycles de l’eau, du carbone, du phosphore, et même celles de la naissance et de la mort. Donner la vie malgré sa stérilité n’est que l’aboutissement d’une civilisation techno-industrielle qui donne aux humains la possibilité d’échapper à l’équilibre naturel dynamique qui empêche une espèce de proliférer continuellement au détriment de son milieu. L’explosion démographique autorisée par nos techniques médicales, hygiénistes et thermo-fossiles est une erreur globale qui nous projette à toute vitesse vers les limites de la planète. La fécondation in vitro n’est qu’un gadget, un luxe de riches qui n’aura pas d’avenir dans une société égalitaire en harmonie avec sa biosphère.

                Il y a des techniques douces comme le préservatif ou le stérilet. Il y a des techniques dures comme le DPI et les mères porteuses. Nous devrions avoir la lucidité de pouvoir choisir les techniques qui nous mettent en conformité avec les lois de la nature.

* LeMonde du 12 février 2011, L’Assemblée nationale autorise le transfert d’embryon pot mortem ; 26 % des homosexuels se disent victimes d’homophobie au travail.

** LeMonde du 9 février 2011, La gestation pour autrui : une extension du domaine de l’aliénation !

donner la vie n’est pas une maladie

Nous n’aimons pas du tout le titre du Monde* « Accouchement dans la douleur ». Bien sûr il faudrait lire au second degré, les maisons de naissance ne seraient pas politiquement prêtes à voir le jour. Mais cela jette aussi l’opprobre sur l’acte de donner la vie qui ne pourrait se dérouler que « dans la douleur ». Comme si l’existence de lieux moins médicalisés que les maternités étaient une anomalie ! Comme si accoucher sans péridurale allait contre le progrès social ! Comme si les sages-femmes ne devaient pas être la norme et les gynécologues-obstétriciens l’exception !

En France, sous la pression des médecins, les pouvoirs publics ont déconseillé dès 1972 les accouchements à domicile. Le Collège national des gynécologues et obstétriciens français se positionne aujourd’hui contre les maisons de naissance. Défense de l’intérêt des mères ou défense professionnelle d’une corporation ? Faut-il revenir à l’accouchement à domicile ? Si on considère la mortalité périnatale (mortalité de 20 semaines de grossesse à 28 jours après la naissance) et non plus la mortalité néonatale (décès dans les 28 premiers jours de vie), il n’y a pas de différence entre les femmes qui ont PREVU un accouchement à domicile et celles qui l’ont prévu en hôpital. Les données néerlandaises d’une grosse étude concluent même à propos des mortalités néonatales précoces (7 jours) en faveur d’un risque non accru pour l’accouchement à domicile**.

Aux Pays-Bas, l’accouchement à domicile est courant. Pour des associations féminines particulièrement sincères, la femme doit pouvoir accoucher « comme elle veut et où elle veut ». Rappelons que l’acte de donner la vie n’est pas une maladie ! Rappelons que les techniques dures, technicisée, remplacent de plus en plus dans tous les domaines les techniques douces et conviviales. Notre société, en s’éloignant toujours plus de la nature, court à sa perte….

* LeMonde du 6 novembre, Accouchement dans la douleur pour les maisons de naissance

** http://www.ciane.info/article-henrionfigaro-58329363.html

la sixième étape

La société thermo-industrielle est devenue LA référence universelle. Il faudrait obligatoirement franchir les cinq étapes de la croissance économique (livre de Rostow, 1960), c’est-à-dire dépasser l’état de société traditionnelle, faire son décollage économique pour aboutir à l’ère de la consommation de masse. Le titre du Monde du 1er janvier (page 4) est caractéristique de cette ligne de pensée : « La Chine en passe de combler son retard ». Retard sur quoi, sur qui ? Bien sûr, c’est évident, par rapport aux pays déjà industrialisés ! Plus précisément dans l’article, on note que la Chine multiplie ses dépenses en recherche & développement, passant de 6,2 à 11,8 % des dépenses mondiales en R&D. La Chine compte déjà le plus grand nombre d’étudiants, 23,4 millions, contre 17,3 millions aux USA. La Chine compte 1,1 millions de  chercheurs, presque autant que dans l’UE. La Chine remonte les filières, passant de l’atelier du monde en matière de produits textiles aux entreprises les plus innovantes : Hua Wei est numéro 2 mondial des télécommunications, devant Alcatel. La Chine commence à dépasser les performances occidentales, la Chine aborde la dernière étape, celle de la consommation mondiale de produits chinois.

 Jusqu’à présent la théorie du parcours obligé a merveilleusement servi les intérêts des grandes puissances dans un monde de libre-échange et d’accumulation du capital privé. Pourtant la concurrence internationale et la mondialisation de la production ont complètement déséquilibré les marchés locaux et les souverainetés nationales. Et les Chinois ne savent pas encore malgré leurs « Carrefours » flamboyants qu’ils ont atteint l’ère de la consommation de masse. Surtout, dans un monde déjà occupé par la classe globale (les personnes qui ont le privilège de rouler en voitures personnelle), les nouveaux arrivants trouvent de moins en moins de place, si ce n’est dans les bidonvilles de Chine ou d’ailleurs. Les OS des pays riches voient leur travail délocalisé ailleurs, les OS chinois sont dévalorisés par des pays à des stades « moins avancés ». Plus personne n’est à l’abri du chômage ou de la  déqualification. Nous sommes arrivés à la sixième étape, car à la maturité d’un système productif succède nécessairement le stade de la saturation des marchés et de la décomposition sociale. Tous les cycles biologiques connaissent l’expansion, la maturité et la mort ;  les cycles économiques ne font pas exception, on le sait depuis les analyses de Schumpeter. Il n’y a pas un axe du temps dirigé vers un progrès infini, il y a les limites de la planète.

Il est temps de s’interroger sur la fin de la course à la croissance économique dans ce maelström insensé de compétition acharnée. Après la consommation de masse, ce sera la société du recyclage et de la sobriété heureuse. Après la société de la démesure, ce sera la société de la stabilisation. Après l’augmentation du niveau de vie et l’obsession du pouvoir d’achat, ce sera un nouveau mode de vie plus convivial et plus serein. Après l’innovation technologique de pointe, ce sera les techniques douces, douce à l’usage de l’homme, douce envers la nature. Ce sera cela, ou ce sera l’affrontement économique et militarisé provoqué par un complexe productiviste qui ne considère que le présent et les avantages des nantis.

limites de la technique

LeMonde du 28 octobre nous présente le trifluorure d’azote, un gaz à effet de serre dont le pouvoir de réchauffement est 17 000 fois plus élevé que celui du CO2 avec une durée de vie cinq fois plus grande, soit cinq siècles.  En trente ans, la concentration de ce gaz dans l’atmosphère a été multipliée par 30 puisqu’il rentre dans la production de circuits intégrés et d’écrans de cristaux liquides pour accélérer l’emprise de la société du spectacle sur nos choix personnels. Il est également nécessaire à la fabrication des cellules photovoltaïques ; d’un côté la technique solaire permet de lutter contre l’effet de serre, mais de l’autre elle l’accroît. C’est comme les ampoules de basse tension qui contiennent du mercure, un élément dangereux qui nécessite un recyclage particulier.

La technique n’est pas une solution, elle est le problème. Alfred Nobel avait rêvé de  créer un explosif tellement dévastateur que la guerre devienne impossible, mais le XXe siècle a connu deux guerres mondiales. On a inventé l’arme nucléaire, bien plus destructeur que la dynamite, on l’a aussi utilisée. Il faut que l’humanité reconnaisse les limites de la technique et puisse privilégier des techniques douces contre les techniques dures, dures  pour les hommes, dures pour la Nature. C’est ce qu’aurait du écrire mon quotidien préféré…