Quelques avancées en matière de pédagogie

Dans les années 1920, la psychologie de la forme selon laquelle le cerveau contient des structures innées sur lesquelles viennent se greffer les connaissances est contestée par le behaviorisme (science des comportements) qui voit l’esprit comme une cire molle qui attend un apprentissage. L’individu construit alors ses connaissance selon les possibilités que lui offre son milieu de vie. C’est la socialisation fait en sorte que l’individu se comporte d’une manière ou d’une autre. L’intelligence n’est pas conditionnée par la génétique, mais formatée par un imaginaire social, une culture. Restait à montrer que les méthodes d’éducation active sont bien plus adaptées à l’éveil d’une personne que les méthodes magistrales de transmission d’un savoir. C’est le sens de l’évolution récente de la pédagogie.

Comenius (1592-1670) imagine un chemin vers la vérité qui donnerait naissance à un monde réconcilié. L’éducation serait la voie royale en vue de faire naître une humanité meilleure. : « Funeste est le savoir qui ne tire pas vers les bonnes mœurs ».

John Locke (1632-1704) voit l’esprit humain comme une « table rase » sur laquelle viennent s’imprimer les expériences et les sensations. Autrement dit, les idées innées n’existent pas, tout s’acquiert par la socialisation. Il suffit d’instruire l’enfant pour le rendre apte à vire au mieux en société : « Les enfants sont capables d’entendre raison dès qu’ils entendent leur langue maternelle, et ils aiment être traités en gens raisonnable plus tôt qu’on ne l’imagine. » Convaincu de l’absurdité des châtiments corporels, il écarte toute pratique coercitive. Le maître n’est pas une source d’autorité, mais un guide éclairé qui privilégie l’explication à l’imposition d’un savoir. La perception du bien et du ma n’est pas innée, elle s’acquiert au contact d’un entourage qu’on a tendance à imiter. Cependant le penchant mimétique de l’enfant peut l’exposer à certaines influences néfastes.

Condorcet (1743-1794) exclut de l’instruction publique tout enseignement religieux qu’il repose sur l’autorité ou la séduction. Les principes de la laïcité doivent beaucoup à Condorcet alors que le terme n’existait pas.

Ferdinand Buisson (1841-1932) : « Une morale parfaitement digne de ce nom peut se fonder, se pratiquer, se développer sans appel au dogmatisme religieux. » En mai 1905, en pleine guerre entre l’école privée catholique et ce qu’ils appellent « l’école du diable », il écrit : « L’école aura remplie sa mission si elle fait de tout jeune Français un patriote au sens de la Révolution, c’est-à-dire un homme de raison et de conscience. »

John Dewey (1859-1952) estime que la connaissance émerge de notre relation au monde extérieur. C’est par l’action que l’élève apprend et non en absorbant passivement des vérités toutes faites. Pas de cours magistral, mais des individus en mouvement. Car comment penser dans une société démocratique si le maître, tel un dictateur, dominerait sans partage de jeunes esprits ?

Rabindranath Tagore (1861-1741) donde en 1901 un pensionnat rural où maître set élèves se livrent en commun aux travaux de jardinage et acceptent les règle de l’austérité. L’artisanat y est premier, mais on enseigne aussi le chant ou les disciplines académiques. Il se fait l’idée d’une université mondiale qui dépasserait le nationalisme pour construire des relations d’amitiés entre toutes les nations. Mais son combat dans l’Inde coloniale insiste sur l’utilisation des langues locales comme vecteurs de l’enseignement.

Maria Montessori (1870-1952) : « Depuis l’Antiquité, les forces intérieures de l’enfant n’ont jamais été prises en compte. Assis sur de lourds bancs en bois, menacé de punition, il apprend sous la contrainte au prix du développement de sa personnalité. Si on veut que humanité progresse, l’enfant devra être respecté et aidé. » Les classes Montessori regroupent des âges différents, les enfantins n’ont pas forcément envie d’apprendre la même chose au même moment. Sous Mussolini, toutes les écoles Montessori furent fermées en Italie.

Gaston Bachelard (1884-1962) : « Quand il se présente à la culture scientifique, l’esprit n’est jamais jeune. Il est même très vieux, car il a l’âge de ses préjugés. » Autrement dit les élèves sont imprégnés d’idées fausses, ils sont porteurs de préjugés qui deviennent autant d’obstacles pour la compréhension des idées nouvelles. Personne ne rompt facilement avec ses habitudes de pensée. Bref, la formation de l’esprit scientifique encourage l’élève à rompre avec son passé pour réfléchir autrement.

Lev Vygotski (1896-1934) : Pour lui, les apprentissages se construisent au sein des interactions sociales. Ce n’est pas en lui-même que l’enfant va trouver les ressources nécessaires pour résoudre un problème, mais dans son groupe d’appartenance. C’est parce que son parent ou l’enseignant le poussent à modifier son raisonnement que l’enfant va pouvoir approfondir une pensée. Une situation de conflit socio-cognitif permet d’accéder à un niveau type de raisonnement. L’enfant acquiert aussi un ensemble de compétences dans des situations informelles, comme les activités de loisirs ou le jeu. Le cerveau n’est pas la source, mais une ressource. La pensée résulte d’une multitude de points de vue dont individu fait sa propre synthèse. Et c’est en argumentant avec autrui par le langage qu’on approfondit sa pensée.

Burrhus Frédérci Skinner (1904-1990) : les performances sont des routines comportementales mises en place à la suite de milliers de répétitions donc chacune renforce la précédente. Skinner a aussi montré inefficacité des punitions pour les élèves en difficulté, c’est la motivation qui compte.

Pierre Bourdieu (1930-2002) : Les enfants de familles cultivées feront généralement de brillantes études, ce sont des héritiers ». Dans les grandes écoles ne se retroussent très majoritairement que les enfants de la bourgeoisie. Ils bénéficient d’un capital culturel (langage, bibliothèque, voyages…) fourni par l’environnement familial dans lequel la culture est acquise comme par osmose. Or l’école légitime ce type de culture. Pour les enfants de milieux populaires, l’acquisition de la culture scolaire nécessite une véritable acculturation. Les apprentissages sont vécus comme des artifices éloignés de toute réalité concrète. L’école fonctionne comme une machine de sélection sociale.

source : Sciences humaines, « Les grands penseurs de l’éducation » hors-série n° 17

Complément d’analyse

Michel Sourrouille (1947 – ) : Pour les humains, les gènes se contentent de multiplier les neurones sans leur donner de cohérence. C’est la confrontation avec l’environnement qui va donner sa densité à nos capacités cérébrales. Le programme génétique ne fixe pas notre destin, notre plasticité cérébrale se structure avec les impressions données par le milieu socioculturel ; le cerveau humain est unique en ce sens qu’il est le seul contenant dont on puisse dire que plus on le remplit, plus grand devient sa contenance. A l’âge adulte, on estime qu’un cerveau humain contient 10 à 100 milliards de neurones, chacun établissant avec les autres environ 10 000 contacts synaptiques. Un centimètre cube de cortex prélevé au hasard contient 500 millions de synapses et on prête ainsi à la mémoire du cortex une capacité de dix millions de milliards de bits, un très puissant ordinateur. Les connections entre neurones se mettent en place au fur et à mesure des expériences que fait l’enfant, nos connaissance et notre personnalité s’élaborent dans une série de matrices culturelles. Si le nouveau né porte tout à la bouche, c’est que c’est la première zone qui se développe dans le cortex, les terminaisons nerveuses y sont deux fois plus nombreuses qu’au bout des doigts. Empêcher le tout petit de tester avec la bouche le monde extérieur, c’est déjà produire un certain handicap dans la maîtrise de l’environnement. Chaque membre – bras, jambe, main, pied, mais aussi doigt, orteil, lèvre ou oreille – possède une représentation précise au sein du cortex qui s’amplifie s’il est très sollicité ou se rétracte en sens inverse. Il ne s’agit donc pas d’attacher de l’importance à la taille du cerveau, celui d’Yvan Tourgueniev pesait 2012 grammes alors que celui d’Anatole France pesait moitié moins (1 017 grammes) ; ce n’est pas parce que le poids moyen du cerveau féminin est moindre que celui de l’homme que l’on peut en déduire une infériorité féminine. Les gènes humains qui multiplient nos neurones desserrent l’étau des comportements innés auxquels sont si étroitement assujettis les autres animaux.

Il est aussi admis que le cerveau fonctionne selon un mode sélectif. A mesure qu’il se forme et se développe, il abandonne certains circuits inutilisés au profit des connexions répétées par un apprentissage réussi et récompensé. Le bébé pour parler suit la même évolution que le jeune moineau dont le chant, composé de sons d’une quinzaine de syllabes, se cristallise une fois adulte en une trille aux accents monocordes. Il se produit une stabilisation synaptique dans le réseau de neurones pour tout ce qui acquiert du sens pour l’enfant, notre mémoire ne se contente pas de stocker des souvenirs et de les restituer tel quel, elle les construit, puis les transforme dans trois directions : la simplification (l’oubli des détails), l’accentuation (la majoration de ce qu’on veut retenir) et la cohérence. Chacun de nous donne un sens à ses souvenirs, mais c’est surtout le poids des générations mortes qui pèse sur le cerveau des vivants ; on se contente le plus souvent de perpétuer les habitudes sociales que nous avons intériorisées. C’est en codant à l’intérieur de notre cerveau les représentations des autres en action, en reprenant la réalité comme dans un miroir installé dans nos neurones, que nous nous comprenons mutuellement ou que nous nous faisons la guerre. L’intellect est un moyen de s’adapter à notre environnement, mais il nous permet aussi de remplacer cette réalité : nous sommes des animaux qui avons trouvé la bonne/mauvaise idée d’avoir mis un mot à la place des choses réelles.

Quand on se penche sur la cervelle, cette matière grise si complexe sous ses apparences trompeuses, on voit qu’elle n’a ni couleur ni race. Notre cerveau est un facteur commun à tous, il suit les mêmes lois, il oblige à dépasser le racisme. Mais le cerveau est un monde qui protège du monde en le ramenant à l’essentiel pour soi, ce qui signifie trop souvent en rester à un minimum de pensée.

4 réflexions sur “Quelques avancées en matière de pédagogie”

  1. – « nous sommes des animaux qui avons trouvé la bonne/mauvaise idée d’avoir mis un mot à la place des choses réelles. »

    Et comment l’avons-nous trouvé, cette drôle d’idée ? Serait-ce à force de la chercher… ou bien comme souvent par hasard ? Et/ou par nécessité. (Le Hasard et la Nécessité – Jacques Monod)
    Comme cette autre consistant à représenter ces mots, ces choses, par des signes. L’écriture.
    Quoi qu’il en soit, pour quelle bonne raison serait-ce une mauvaise idée ? Qu’ils soient émis sous forme d’ondes sonores (parlés, chantés, criés) ou gravés (écrits) sur la pierre ou le papier, les mots ne servent qu’à une chose, traduire des idées. Des idées, des pensées, des sentiments, des émotions. Et ceci dans le seul but de les partager, de les mettre en commun.
    D’ailleurs il existe un mot pour traduire ça, communiquer (=> communication).
    (à suivre)

    1. (suite)
      – Peut-on penser sans les mots ? (neuroetpsycho.com)
      Cette question a déjà fait couler beaucoup d’encre.
      Quoi qu’il en soit, même si ici le mot « mot» n’est pas le plus parlant… les animaux aussi utilisent des mots. Bien que là encore l’idée soit débattue, mieux vaut probablement parler de « langage », animal.

      – « Mais le cerveau est un monde qui protège du monde en le ramenant à l’essentiel pour soi, ce qui signifie trop souvent en rester à un minimum de pensée.» (Biosphère)
      Le cerveau est un monde passionnant, qui n’a certainement pas fini de nous en apprendre. Sur le monde, et sur nous-même. « Connais-toi toi-même »
      L’idée selon laquelle le cerveau nous protège du monde… n’est pas mauvaise.
      Dire ça comme ça devrait permettre à toustes de comprendre. Enfin, moi je pense. 😉
      (à suivre)

      1. mc esprit critique

        (suite) Quoi donc ? De comprendre que tout organisme vivant ne vise qu’une chose… vivre. Survivre. Et pour ça dépenser le moins d’énergie possible.
        Cette énergie ne servant qu’à une chose, maintenir ce fameux équilibre, vital.
        Il existe un mot pour traduire ça, homéostasie.
        – Qu’est-ce que l’homéostasie énergétique? (helpleft.com/fr/physiology)
        Et c’est seulement parce que marcher et courir fatigue, que l’Homme a inventé le vélo. Et c’est seulement parce que pédaler fatigue, et fait mal aux pattes, qu’ON a eu besoin de mettre un moteur au vélo. Et c’est pour tout pareil. C’est seulement parce que réfléchir fait mal à la tête que l’Homme a inventé l’IA. 🙂

  2. Biosphère aussi doit souffrir de migraines. (hier 29 SEPT 2025 À 17:37)
    Je me permets donc de corriger quelques unes de ses étourderies.
    – Si l’esprit est une cire molle… l’individu construit alors ses connaissances avec un S.
    – Rabindranath Thakur, dit Tagore, né le 7 mai 1861 et mort le 7 août 1941. Et pas en 1741.
    En 1921… Tagore et l’économiste agricole Leonard Elmhirst fondent (avec un F) l’Institut pour la reconstruction rurale, qui sera par la suite renommé par Tagore en Maison de la Paix. (source Wiki)
    – Si dans les classes Montessori les enfantins n’ont pas forcément envie d’apprendre la même chose au même moment… les enfants non plus.
    – Burrhus Frederic… Skinner (1904-1990)… et pas Frédérci Skinner.

    Mis à part ces petites boulettes, pas bien graves (il y a hélas bien plus grave, même sur ce blog), je tiens à dire que Biosphère nous offre là un bon article.
    Puisse déjà son auditoire comprendre tout ça, et en être con vaincu. 🙂

Les commentaires sont fermés.