Quelle est l’information la plus importante du MONDE papier du 27 novembre 2025 ? Ce n’est pas la page 1 : l’âge de la retraite, éternel serpent de mer et ce n’est pas l’Ukraine avec un plan Trump complètement pourri par les Russes. L’essentiel est quand on incite à penser à la bioéconomie dans la rubrique nécrologie : René Passet s’est éteint dans la nuit du 22 au 23 novembre 2025. Le MONDE lui consacre en page 20 un article sous le titre faussé « René Passet économiste » alors qu’il a combattu toute sa vie pour la bioéconomie, une critique fondamentale de l’économie orthodoxe. La fable de l’économie telle que l’expose la quasi-totalité des manuels de sciences économiques en fait un système circulaire d’échanges de valeurs entre la sphère des entreprises et la sphère des ménages. C’est un système conceptuellement clos, une sorte de machine intellectuelle réalisant le mouvement perpétuel à l’intérieur d’un grand parc aménagé pour la satisfaction à court terme des plus riches, et pour le plus grand malheur de tous à moyen terme.
René est l’un des premiers à avoir prôné le réencastrement de l’économie non seulement dans la société, mais aussi dans la biosphère. Il refusait l’idée que les êtres humains soient de simples individus mus par des intérêts particuliers et prisonniers d’un système marchand. L’économie devrait être au service d’êtres sociaux et, au-delà, du vivant. Intellectuel engagé, il a été le premier président du conseil scientifique de l’ONG de gauche Attac à la fin des années 1990.
René a popularisé une représentation de l’économie, de la société et de la nature en trois cercles concentriques. Alors que l’économie actuellement (le cercle le plus large) a tendance à englober et à dominer les activités sociales (cercle médian), et à ne pas se soucier de la nature (cercle le plus petit), il faut inverser cette hiérarchie. L’économie devient le cercle le plus petit, elle est mise au service de la société qui reste le cercle médian, elle-même contenue dans les limites de la nature (cercle englobant).
Dans Le Monde du 12 janvier 1971
René Passet signe une tribune qu’il tenait comme fondatrice de son engagement – « son grand saut ». Titrée « La science tronquée », elle laisse transparaître une introspection : « L’économiste qui prend conscience de cette réalité [la dégradation de l’environnement] s’aperçoit qu’il est au service d’une science tronquée dont les insuffisances, aujourd’hui éclatantes, l’invitent à un effort d’approfondissement et de remise en cause. »
(extraits) La science économique a fait son apparition à une époque où la puissance des moyens de production restait assez limitée pour que l’on puisse utiliser les ressources de la nature sans altérer le principe qui les engendrait. La réserve de richesses constituée par cette dernière paraissait inépuisable. L‘extension du capital technique paraissait seule commander la création des richesses. Tout ce qui pouvait être entrepris, quel qu’en fût le coût pour l’homme et la nature, commandait et commande encore la plupart des décisions.
Un fait nouveau se révèle pourtant aujourd’hui : pour la première fois peut-être dans l’histoire de la vie la multiplication rapide d’une espèce, associée à l’extension de son aire biologique (critères habituels de succès) la menace elle-même. On connaît la forme exponentielle de la croissance démographique : le doublement de la population mondiale, qui avait exigé un siècle et demi entre les années 1750 et 1900, s’effectuera en quarante ans entre 1960 et l’an 2000. En même temps, l’accumulation de moyens techniques de plus en plus puissants donne à cette population un pouvoir de destruction sur la nature qui était impensable jusqu’à ce jour.
– L’homme épuise les sources dont il tire sa subsistance et la nature entre désormais dans le circuit des biens rares et périssables qu’il faut comptabiliser.
– Le développement s’accompagne d’un renforcement de la concentration urbaine. Or, les médecins, psychologues, sociologues, nous informent qu’une densité excessive de population est, pour toutes les espèces, une cause d’usure et une source d’agressivité.
– Il n’est pas sûr que le développement tel qu’il a été réalisé à ce jour, sous la forme essentielle d’une accumulation de biens, ne brise en l’homme quelques-uns des ressorts parmi les plus indispensables à la survie de l’espèce.
– Sous l’effet de l’amélioration des niveaux de vie, la sélection naturelle n’assure plus l’élimination des moins aptes, et c’est un matériel génétique progressivement dégradé qui risque de se transmettre de génération en génération.
La prise en considération de ces coûts conduirait à des orientations de développement très différentes de celles qu’imposent les économies de la matérialité, du rendement et de la rentabilité. Supposons que nous appliquions à la nature et à l’homme la notion simple d’amortissement. Ceci impliquerait, pour nous limiter à quelques conséquences évidentes :
– Que la part d’une production qui altère les possibilités de renouvellement d’une ressource (ou qui implique un épuisement trop rapide d’un gisement non reproductible) soit traitée non point comme un revenu, mais comme une destruction du patrimoine ouvrant, au bénéfice de la collectivité, un droit à compensation ;
– Qu’il en soit de même de toute atteinte (pollution, dégradation de site, amputation d’espace vert, etc.) portée à l’environnement.
On s’apercevrait alors qu’il existe des nations ou des catégories sociales dont le revenu est négatif, c’est-à-dire dont le potentiel humain, technique ou naturel s’épuise plus que ne s’accroissent leurs ressources apparentes. L‘économiste découvre l’importance que revêtent, pour lui, toutes les disciplines consacrées à l’homme. Il s’aperçoit alors inévitablement que, à l’image de la biologie, l’économique est d’abord une science de la vie. »
La pensée de René Passet sur ce blog biosphere
définir l’économie (2009)
extraits : Le petit Larousse nous dit : « Économie, Art de réduire les dépenses » ou « ce que l’on ne dépense pas ». Ce sens traditionnel a malheureusement été bien oublié au profit d’une économie de croissance qui a épuisé la biosphère. Pour devenir crédible, les « sciences » économiques (anciennement économie politique) doivent se transformer en écologie appliquée, ou économie biophysique, ou bioéconomie. Pour Yves Cochet, l’économie biophysique part de l’hypothèse que l’énergie et les matières requises pour fabriquer biens et services doivent être tout autant prises en compte que les interactions entre humains. Pour René Passet, les tenants des grandes écoles (néoclassique, keynésienne ou néolibérale), cantonnées dans les limites strictes de la sphère strictement économique, paraissent se situer en deçà des vrais enjeux. René plaide pour un paradigme bioéconomique, un système dans lequel le respect des lois de reproduction de la nature délimite le champ de l’optimisation économique. C’est-à-dire, très exactement le contraire de ce qu’entendent les néolibéraux contemporains comme Gary Becker pour lesquels c’est la gestion de la nature qui doit se plier aux lois de l’économie….
bioéconomie : l’économie comme sous-partie de l’écologie (2011)
(extraits) René Passet : « Il n’est désormais d’économie viable qu’une bio-économie au sens propre, c’est-à-dire une économie ouverte aux lois de la biosphère. Le paradigme qui s’impose aux sociétés n’est plus celui de la mécanique, mais celui de la biologie et des systèmes complexes régissant la survie évolutive de l’humanité et de la biosphère. Dire que l’humanité consomme plus d’une planète est une façon d’affirmer qu’elle a franchi les limites de la capacité de charge de la biosphère. Or, la généralisation des standards européens ou états-uniens actuels, exigerait une quantité de ressources représentant 4 à 7 fois celles dont peut disposer notre planète sans épuiser son patrimoine productif. D’un rapport du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), publié le 12 mai 2011, il ressort qu’une croissance mondiale viable, impliquant un retour aux consommations de ressources naturelles de l’année 2000, exigerait une division par trois des consommations actuelles de ces ressources pour les pays industrialisés, et une stabilisation pour les autres. Les auteurs de l’étude soulignent eux-mêmes que cela ne pourrait être obtenu que moyennant une quantité de contraintes qui « peut être difficilement envisagée ».
Il s’agit d’un tournant décisif. L’économie se trouve confrontée à sa vraie nature d’activité transformatrice de ressources et d’énergies réelles ; elle ne saurait se reproduire elle-même dans le temps que dans la mesure où ses règles d’optimisation restent subordonnées au respect des fonctions assurant la reproduction à très long terme de la nature ; elle est amenée à se penser dans la reproduction du monde. Or, en dépit des crises et des catastrophes qu’il ne cesse de provoquer, le paradigme néolibéral reste encore dominant. L’humanité continue son chemin sur la pente fatale. Il nous faut réhabiliter les économies de proximité, réinventer le monde dans un temps limité. « There is no alternative… » »
Naissance, définition et perspectives de la bioéconomie (2013)
extraits : La séparation entre sciences économiques et sociologie politique est en passe d’être dépassée. C’est l’enjeu de la bioéconomie. En d’autres termes, l’écologie politique est vouée à remplacer l’économie politique. En 1968, Bertrand de Jouvenel écrivait : « Les progrès matériels que nous avons faits tiennent à la mise en œuvre de forces naturelles : car il est bien vrai que nos moyens physiques sont très faibles et, relativement à notre taille, bien plus faibles que ceux des fourmis. Aussi J.B. Say avait-il raison de noter qu’Adam Smith s’égare lorsqu’il attribue une influence gigantesque à la division du travail, ou plutôt à la séparation des occupations ; non que cette influence soit nulle, ni même médiocre, mais les plus grandes merveilles en ce genre ne sont pas dues à la nature du travail : on les doit à l’usage qu’on fait des forces de la nature » Le mot bioéconomie n’était pas utilisé, mais l’intention y était. C’est en 1971 que Nicholas Georgescu-Roegen précise les intuitions de Bertrand de Jouvenel dans The Entropy law and the Economic Process : « La théorie économique dominante considère les activités humaines uniquement comme un circuit économique d’échange entre la production et la consommation. Pourtant il y a une continuelle interaction entre ce processus et l’environnement matériel. Selon le premier principe de la thermodynamique, les humains ne peuvent ni créer ni détruire de la matière ou de l’énergie, ils ne peuvent que les transformer…
Bioéconomie, mainmise de l’industrie sur la biologie (2014)
extraits : Il y a une définition judicieuse de la bioéconomie, une économie consciente des limites biophysiques. C’est en 2004 que le terme de bioéconomie se retrouve pour la première fois : « Les principales avancées en conservation résultent de la reconnaissance des besoins spatiaux des espèces et des écosystèmes, qu’il s’agit à présent de concilier avec l’omniprésence de l’homme… En élargissant sa cible à l’ensemble de la biodiversité terrestre, l’écologie de la conservation entre dans l’ère de la bioéconomie. La réconciliation des habitats doit intégrer des variables écologiques, économiques et sociales. » On y retrouve les travaux de Rosenzweig (2003)….

Hier à 20:42 j’ai tenté de savoir de quoi ON parlait exactement. Mais comme la bioéconomie ne semble pas inspirer ni peut-être même intéresser les Biosphéronautes… et encore s’il n’y avait que la bioéconomie… il faut bien que je me débrouille tout seul.
– « Cet article participe à cadrer les débats sur la bioéconomie, non pas en avançant une tentative de définition, mais en mettant en évidence trois types de bioéconomies. […] L’article adopte donc une approche narrative pour identifier puis comparer les trois grandes définitions de la bioéconomie en cours actuellement : orientée vers la soutenabilité / orientée vers la science / orientée vers la biomasse.»
(Le détournement de la Bioéconomie : Nicolas Béfort publié dans une revue de rang 1 CNRS
neoma-bs.fr 25/02/2019)
« Vive la bioéconomie »… dans le titre de cet article de Biosphère.
C’est également ce que La Tribune (journal au service de l’économie orthodoxe) aurait pu titrer.
– « À l’heure où l’Europe cherche à réduire sa dépendance aux ressources fossiles, la bioéconomie se révèle une voie stratégique pour conjuguer innovation, souveraineté industrielle et développement durable. […] La France a adopté une stratégie consacrée à ce sujet en 2017. Nous voulons stimuler d’autres percées afin de passer de l’innovation à la croissance. [etc. etc.] »
(Jessica Roswall : OPINION. « La bioéconomie dans notre vie quotidienne »
– La Tribune 28/11/2025 )
Rien que ça ! Et pas un mot sur René Passet. Quel culot !
Comme déjà dit à 12:44, René Passet voyait l’innovation technologique comme une source potentielle d’atténuation de l’impact environnemental des activités humaines. (voir Wikipédia).
Comme quoi le Capitalisme peut récupérer tout ce qui lui fait obstacle.
– Stratégie de l’UE pour la bioéconomie — Vers une bioéconomie circulaire, régénérative et compétitive (eesc.europa.eu/fr/ 28/11/2025)
– Les récits de la bioéconomie comme grille de lecture des tensions sur les transformations écologiques du capitalisme (journals.openedition.org)
– La bioéconomie comme »transition énergétique » du Capitalocène… (theses.fr)
– La bioéconomie, matrice d’une industrie du XXIe siècle (shs.cairn.info/)
– etc. etc. etc. !!!
René doit se retourner dans sa tombe :
– « La Commission européenne a adopté aujourd’hui sa communication sur une stratégie européenne pour la bioéconomie, qui jouera un rôle crucial dans l’ambition de l’Union européenne de transformer son économie et de la rendre plus durable, circulaire et neutre en carbone, afin d’atteindre ses objectifs climatiques et énergétiques d’ici 2030 et la neutralité climatique d’ici 2050, tout en réduisant sa dépendance aux combustibles fossiles importés. » (La stratégie pour la bioéconomie ouvre la voie à l’essor des opportunités pour les agriculteurs et les bioraffineurs européens – farm-europe.eu/fr 27/11/2025 )
– « L’essentiel est quand on incite à penser à la bioéconomie dans la rubrique nécrologie […] en page 20 […] » (Biosphère)
Le problème … c’est toutes ces rubriques. Or, comment s’en passer ? Qu’y pouvons-nous si les gens, ici lecteurs du MONDE, sont plus attirés par la politique et/ou l’économie, voire la nécrologie, plutôt que par la philosophie ou autre ? Qu’y pouvons-nous si bon nombre de ces «lecteurs» se contentent seulement du titre ?
Biosphère lui aussi classe ses articles dans diverses rubriques… or tout est lié. Alors bien sûr, ce n’est pas dans les rubriques «people» ou «sport» qu’ON trouvera le plus de matière à réflexion. Quoique…
L’essentiel … c’est d’en parler (d’informer). Et ici de ne pas oublier de dire que René Passet était un, voire le, pionnier de la bioéconomie.
– « René Passet s’est éteint dans la nuit du 22 au 23 novembre 2025. Le MONDE lui consacre en page 20 un article sous le titre faussé « René Passet économiste » (Biosphère)
– René Passet, le pionnier de la « bio-économie », est mort
(Le MONDE 24 novembre 2025, modifié le 25 novembre 2025)
Comme partout, chez les économistes il y a de tout. Pour faire dans le binaire, je dirais qu’ils se devisent en deux camps. D’un côté les orthodoxes, qui ne font que réciter leur catéchisme néo-classique, et de l’autre il y a les autres. René Passé était donc de ceux-là.
Comme Bernard Maris, Serge Latouche et tant d’autres. ( à suivre)
(suite) Comme aussi Nicholas Georgescu-Roegen , mathématicien ET économiste.
Qui au milieu des années 70 remit le mot « bioéconomie » dans la pensée économique.
René Passé le qualifia d’ailleurs de « grand précurseur ».
– « Mais il (René Passet) perçoit des faiblesses dans les propositions de ce précurseur […]
Selon lui Georgescu-Roegen n’a pas poussé assez loin la réflexion qui s’ouvre lorsqu’on considère que la Terre est thermodynamiquement un système clos, […] Il conteste l’idée présente chez Georgescu-Roegen selon laquelle le processus économique est un facteur d’accélération de la dégradation entropique naturelle et développe une vision plus positive où l’innovation technologique apparaît comme une source potentielle d’atténuation de l’impact environnemental des activités humaines. […] » (Wikipédia : Bioéconomie)
– « Malgré cette intégration à des milieux relativement prestigieux, l’œuvre de René Passet aura peu d’influence sur la science économique telle qu’elle se pratique en France. […]
on trouve peu d’économistes qui se réclament de son héritage. » (Wiki : Bioéconomie)
Ce qui nous renvoie à l’enseignement de l’économie. De la même façon que la plupart de ceux qui sortent de ces « prestigieuses» écoles de marketing (commerce) ne connaissent pas Edward Bernays… il est évident que si les étudiants en économie n’ont jamais entendu parler de René Passet, et autres, alors la dictature de l’économie orthodoxe a encore de beaux jours devant elle.