« Résilience », l’administration du désastre

Walter Benjamin: Un bon manuel de jardinage serait sans doute plus utile, pour traverser les cataclysmes qui viennent, que des écrits théoriques persistant à spéculer imperturbablement sur le pourquoi et le comment du naufrage de la société industrielle.

René Riesel : Les représentations catastrophistes massivement diffusées ne sont pas conçues pour faire renoncer à notre mode de vie si enviable, mais pour faire accepter les restrictions et aménagements techniques qui permettront, espère-t-on, de le perpétuer.

Thierry Ribault : L’idéologie de l’adaptation  est la dernière-née des technologies du consentement. Les politiques publiques répondent aux désastres du techno-capitalisme – des politiques anti-Covid19 aux plans de lutte contre le réchauffement climatique – par une nouvelle religion d’État, la résilience. Alors que la catastrophe nucléaire de Fukushima se poursuit depuis plus de dix ans maintenant, le gouvernement japonais a mis en œuvre une « politique de résilience » enjoignant la population à vivre, quoi qu’il en coûte, avec la contamination radioactive. La gestion par les « seuils » d’insécurité, revus à la hausse, relève de l’ignorance organisée : tant qu’ils ne sont pas dépassés, l’évaluation du risque ne requiert pas d’action supplémentaire. Or l’accommodation est en réalité inapplicable dans le monde de la radioactivité, comme dans nombre de situations d’exposition toxique ou de contamination. L’ignorance organisée opère un rétrécissement cognitif permettant d’aménager une réalité contradictoire : vivre en toute plénitude dans un milieu nocif. La résilience institue les victimes en cogestionnaires du désastre. On évalue ses chances de survie, on s’endurcit pour faire face au désastre. C’est une attitude aux antipodes du fait de ressentir la menace et de s’attaquer à ses causes réelles. La résilience fétichise les moyens pour éviter de réfléchir aux fins. Arguer que si la connaissance était disponible une action enfin rationnelle en découlerait relève d’une vision naïve. Il nous faut reconnaître notre impuissance, y compris technologique, face aux désastres, en prendre acte et en tirer les conséquences.

Anthony Laurent (Sciences Critiques) : Si la résilience est une « imposture solutionniste », comme vous l’écrivez, comment faire face aux désastres qui nous menacent ?

Thierry Ribault : Donner la parole au malheur, certes, mais pas pour lui donner un sens afin de mieux l’évacuer. Faire advenir à la conscience la dureté de ce qui est. Sortir de l’exaltation du sacrifice et de la souffrance, inversement proportionnelle aux efforts déployés pour en être épargnés. Reconnaître notre impuissance, y compris technologique, face aux désastres, en prendre acte et en tirer les conséquences. Proclamer les vertus du courage, de l’endurance, de la solidarité, ne sert qu’à détourner de la peur, qui passe désormais pour une vanité ou une honte. Alors que la peur est un moment indispensable pour prendre conscience des causes qui nous amènent à l’éprouver, la peur est devenue le symptôme d’une maladie de l’inadaptation que la résilience est censée soigner. On peut comprendre les motifs d’un gouvernement par la peur de la peur, car elle peut stimuler en nous la colère et la nécessité de bouleverser une organisation qui se nourrit du désastre qu’elle génère.

Pour approfondir, le livre de Thierry Ribault « Contre la résilience. A Fukushima et ailleurs »  (L’Echappée, 2021)

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3 réflexions sur “« Résilience », l’administration du désastre”

  1. Esprit critique

    Voilà un point de vue qui mériterait d’être plus diffusé. Pas seulement sur Biosphère bien sûr, pace que ça c’est prêcher dans le désert, surtout ces temps-ci.
    Pas un jour sans qu’On nous abreuve de catastrophisme. On c’est bien sûr les merdias, au service de leurs maîtres. Mais c’est aussi c’est Pierre Paul et Jacques, sans oublier Nicolas, Greta, les Michel et Jean Passe. Le Réchauffement, la Pollution, la Sixième Extinction, le Terrorisme, le Covid ! Sans oublier l’Emploi, la Croissance, la Démocratie, la Confiance etc. Rien ne va, c’est la Cata ! Rien ne va plus, faites vos jeux !
    On chercherait à nous faire peur qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Mais pourquoi vouloir nous faire peur, par pure méchanceté ou quoi ? Mais non, c’est pour notre bien, c’est juste pour que nous soyons moins cons. Pour que nous sachions… comment tourne le monde, ce qui nous pend au nez, etc. etc.

    1. Esprit critique

      Nous voilà donc bien et «bien» informés, cons et scients du Désastre. Maintenant personne ne pourra dire qu’il ne savait pas. Et tout ça pour quel résultat ?
      – « Force a été de constater que cette connaissance toujours plus précise de la détérioration des conditions de vie s’intégrait sans heurts à la soumission. » (René Riesel)
      – « la résilience entend nous préparer au pire sans jamais en élucider les causes. […] La résilience est une technologie du consentement […] Consentir, encore, à l’ignorance [etc.] » (Thierry Ribault)

      Eh oui la soumission, le consentement, la dictature ! Arrêtons de bronzer idiots, voir les expériences de Milgram, lire Chomsky, Viviane Forrester, George Orwell etc.

      1. Tout ça pour nous amener à ne plus rien savoir. Ou plutôt à croire n’importe quoi.
        Et du coup nous amener à penser que la l’ignorance c’est la force. Eh oui !
        Que l’ochlocratie c’est la démocratie, que la ploutocratie aussi. Et que la liberté c’est l’esclavage (le Pass c’est la liberté ! Et oui !) Bref que la démocratie c’est la dictature.
        Et que la résilience c’est le ramollissement, le consentement et la soumission. Que c’est toujours plus de fragilité avec toujours plus de technologie etc. etc. N’importe quoi !
        Bref, tout ça pour nous amener à accepter l’inacceptable. Qui du coup le devient.
        C’est quand même trop fort, non ?

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