Rupture avec l’idée d’« abondance » ?

Quand ma fille encore petite me déclarait (il y a quarante ans) «  Moi, j’ai envie de… », je lui répondais : « D’accord. Mais pourquoi cette envie soudaine ? Que veux-tu réellement ? Pourquoi cette précipitation ? » Il faut savoir résister à la société de consommation, ce qui demande une réflexion poussée pour ne pas sauter sur le dernier objet à la mode. L’écologie, c’est en résumé posséder un sens aigu des limites. C’est comprendre que l’exigence de l’abondance matérielle détériore gravement la biosphère. Se contenter de peu est la voie d’une sagesse qui minimise notre empreinte écologique.

Ce n’est pas l’avis de la gauche et la droite, qu’elle soit française ou américaine, on court après l’abondance et la hausse du niveau de vie. Comme quoi tous ceux qui croient à la croissance dans un monde fini sont soit des politiciens, soit des fous. Quant aux écologistes, je ne sais plus comment ils se situent… recherche de l’abondance ou maîtrise des pénuries ?

Corine Lesnes : L’« abondance » est le mantra de la nouvelle gauche américaine. Bâtir plus, produire plus, développer, aller plus vite. L’abondance, c’est l’opposé de la décroissance.Le mot a surgi dans le débat public à la mi-mars, avec la publication du livre Abundance d’ Ezra Klein et Derek Thompson. Leur credo : mettre au centre de la politique, non pas une revendication – égalité, justice, prospérité –, mais une projection. Celle d’un avenir où logements, énergies, transports et soins seraient disponibles à profusion. Le livre est devenu une bénédiction pour des élus en mal de message positif. « Nous savons qu’il faut construire des logements, développer le réseau électrique et investir dans la recherche scientifique, notait le représentant démocrate de Californie Scott Peters. Pourtant, nous laissons des groupes prétendument écologistes prendre en otage la transition énergétique dans des décennies de contentieux juridique. »

Les « Yimby » (« Yes in my backyard ! », « oui, dans mon jardin ») s’opposent aux « Nimby » (« Not in my backyard ! »). Les « Nimby » sont écologistes. Les « Yimby » réclament des maisons, de l’énergie pour leurs réseaux, des panneaux solaires, des innovations, et surtout, des résultats. Des développements indispensables, comme des panneaux solaires ou des parcs d’éoliennes, sont à leur avis « bloqués ou ralentis jusqu’à l’immobilisme par des obstacles désuets et d’un localisme étroit ». Aux « Nimby » qui pensent protéger la planète en freinant le développement, ils répondent que le sentiment de pénurie alimente le vote populiste. L’abondance, c’est le rêve américain 2.0, si possible à vitesse accélérée.

Le point de vue des écologistes

JlF : Toujours plus. Et on ose appeler ça « nouveau ».

PALEO : Parler d’“abondance” sans reconnaître l’effondrement écologique en cours, c’est du déni. Produire toujours plus, c’est accélérer la catastrophe climatique et la destruction du vivant.

M. Kolarov : Vouloir l’abondance dans un monde aux ressources finies dont le pic d’extraction des énergies fossiles a déjà été dépassé en pariant sur des technologies qui n’existent pas encore, la chute est connue d’avance !

Kiamb : Bref les Démocrates 3.0 ne sont pas écolo mais libéraux (peu de réglementation) et partisans du « toujours plus » consumériste… Make America great again comme Trump !

D.KOUINO : Bref si l’on résume, ce sont des gens de gauche, qui s’ils étaient français auraient voté la loi Duplomb avec enthousiasme au nom de la liberté. Traduit en bon français leur philosophie se résume à : « l’écologie m’emmerde et j’emmerde l’écologie ».

Dupapont : Ce serait moins inquiétant si ces gens n’étaient pas à 15 tonnes CO2/hab/an

Caracol : L’abîme est en vue, accélérons.

GoAl : Pas un mot sur l’abondance spirituelle pour se rendre maître des excès trop humains…

Sylvian : La sobriété heureuse de Pierre Rabhi semble plus adaptée que la course sans fin à l’abondance pour affronter les défis causés par la surconsommation.

Michel Sourrouille : A travers les mécanismes de la division du travail de la révolution industrielle, on entre dans une période productiviste qui a débouché sur notre société de consommation. Plus dure sera la chute ! Un cornucopien est un illusionniste qui estime que les innovations technologiques permettront à l’humanité de subvenir éternellement à tous ses besoins matériels. Le terme lui-même vient du latin cornu copiae signifiant corne d’abondance. En 1798, le révérend Thomas Malthus reprend la prophétie d’une fin prochaine de l’abondance dans le but de réfuter les pensées « cornucopiennes ». Il entend répondre, non plus aux républicains anglais, mais aux défenseurs de la Révolution française. A Condorcet, qui avait promis un avenir d’amélioration continue et la fin de la pauvreté, il oppose les limites matérielles au progrès humain. L’argument n’est pas nouveau, mais Malthus lui donne une dimension scientifique et philosophique inédite. Au début du XIXe siècle, l’Angleterre a déjà dépassé les limites naturelles de ce que son territoire peut produire. Pour cet ecclésiastique anglican, la seule réponse aux limites physiques est morale : il faut restreindre les naissances.

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Septembre 2022, de l’abondance à la pénurie

extraits : L’abondance est une notion toute relative. Elle dépend de « besoins » qui sont eux-mêmes le produit de structures sociales et culturelles changeantes. En 1972, Marshall Sahlins montre que l’abondance n’a peut-être jamais été aussi parfaite que dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs. Dans ces populations nomades où la surmortalité des enfants et des vieillards est acceptée, et où les inégalités de richesse sont constamment mises en échec par le groupe, les besoins sont minimes. On peut alors jouir de beaucoup de temps libre, ne chassant et ne glanant que quelques heures par jour….

Bientôt la fin de l’abondance, annoncée depuis longtemps par notre blog biosphere

Lire, Macron annonce le rationnement énergétique (6 septembre 2022)

Lire, société d’Abondance, société de pénuries (6 juillet 2022)

Lire, A connaître, «âge de pierre, âge d’abondance» de Marshall Sahlins(11 avril 2021)

Lire, Journée mondiale de l’eau, un constat de pénurie (22 mars 2019)

Lire, Climat et pénuries, la démocratie en danger (5 janvier 2019)

Lire, Abondance, s’éloigne quand on lui court après (14 février 2018)

Lire, La pénurie au Venezuela, et si c’était la France ? (4 juillet 2016)

Lire, Droite et gauche, société du risque ou société de pénurie (19 janvier 2014)

Lire, fin de la société minière, fin de l’abondance à crédit (28 novembre 2013)

Lire, Peak all, pénurie de tout, énergie et minerais (13 mai 2012)

Lire, pénurie définitive de carburants (2 novembre 2010)

27.12.2008 conclusion : l’abondance du désert

Des ethnologues parcourent le désert du Kalahari en passant d’un clan de Bochimans à un autre, accompagné par un interprète indigène. A la question « Ce clan est prospère ou misérable, », l’interprète rétorque que, pour répondre, il lui faudrait connaître les insectes comestibles, les racines, les abies et les petits mammifères disponibles en cette période de l’année, et ajoute que, selon son expérience, personne ne manque jamais de rien dans les clans. Sages seigneurs du désert qui, n’ayant nul besoin des cadeaux de l’extérieur, les acceptent courtoisement avant de les abandonner discrètement, comme des choses superflues, parmi les détritus du camp. Les peuples les plus primitifs du monde ont peu de biens, mais ils ne sont pas pauvres. (in La puissance des pauvres de M.Rahnema et J.Robert)

4 réflexions sur “Rupture avec l’idée d’« abondance » ?”

  1. Les communistes français veulent toujours l’abondance à crédit. Ils prônent « un plan d’investissement de 500 milliards d’euros sur cinq ans ». Le PCF propose « d’augmenter les salaires tout de suite, d’augmenter les retraites, de baisser les taxes sur les produits de première nécessité, de baisser tout de suite aussi le prix de l’électricité », ainsi que la construction de « 200 000 logements par an ». Sont également contenus dans ce programme « la production de vingt nouvelles centrales nucléaires ». Le PCF entend également « planifier l’embauche de centaines de milliers d’enseignants, de soignants, de travailleurs sociaux, de douaniers, de policiers, d’agents territoriaux ».

    1. Michel C du parti d'en rire

      Oui et alors ? Autrement dit, mis à part les vingt nouvelles centrales nucléaires… où est le problème ? Avez-vous un problème avec l’abondance frugale à crédit ?

  2. Esprit critique

    Blague à part, je ne pense pas qu’il faille rompre avec l’idée d’« abondance ».
    Là encore il faut plutôt revenir au sens premier du mot, et réfléchir. Abondance, satisfaction, satiété, dégoût… ce n’est pas exactement la même chose.
    Si on reste sur l’idée qu’ « abondance » veut dire Toujours Plus… alors on risque de passer à côté de celle de cette « abondance frugale »… ce qui serait dommage. Alors bien sûr, a priori, celle-ci sonne comme un oxymore. Et là encore il faut décoloniser son imaginaire :
    – Vers une société d’abondance frugale (Serge Latouche , 2011)
    – L’abondance frugale comme art de vivre (Serge Latouche , 2020)
    – « Sobriété heureuse », « abondance frugale » : pensées alternatives pour vivre joyeux sans casser la planète (vert.eco 05/01/2023)

  3. Quand une fille me déclarait (il y a quarante ans) « Moi, j’ai envie de… » eh ben moi je ne me le laissais pas dire deux fois. Je ne lui demandais pas pourquoi et patati et patata.

    – « Tu veux ou tu veux pas ? Tu veux, c’est bien, si tu veux pas, tant pis
    Si tu veux pas, j’en ferai pas une maladie
    Oui, mais voilà réponds-moi, non ou bien oui
    C’est comme ci ou comme ça, ou tu veux, ou tu veux pas »

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