Voici un échange qui montre le problème de fond de l’écologie politique : dire la vérité de ce qu’il faut faire et rester minoritaire, ou tenir un discours passe-partout et rester minoritaire.
Michel Sourrouille : Voici le programme d’un parti qui représenterait « Les Écologistes »… s’il avait un discours cohérent avec nos réalités présentes et à venir.
– Atténuer le changement climatique suppose des choix impopulaires. Il faudrait renchérir substantiellement le coût des énergie fossiles et des biens de consommation émetteurs de CO2, décourager drastiquement de prendre l’avion, prévoir la fin de la voiture individuelle, populariser les économies d’énergie, limiter la consommation de viande et de poisson, éliminer les emplois néfastes à l’environnement, voire mettre en œuvre des politiques aujourd’hui taboues de limitation des naissances, etc.
– En parallèle à cette bataille des consciences, la guerre écologique devrait s’attaquer aux obstacles structurels. Il ne s’agit ni plus ni moins que de reconvertir en un temps record la globalité d’un système sédimenté depuis la révolution industrielle sur le principe d’une croissance économique reposant sur les énergies fossiles. Il est donc urgent de remettre en cause une organisation spatiale façonné par la logique productiviste qui tire profit de la densification urbaine, de la logistique en flux tendus, de l’hyper-mobilité. Le processus de mondialisation des échanges doit être remplacé par une relocalisation des activités. Il faut en finir avec la construction de routes supplémentaires, de supermarchés, d’extension urbaines. Il faut rapprocher lieux de travail et domicile, combattre l’habitat pavillonnaire et la possession de résidences secondaires, etc.
Si un parti écologiste ne tient pas un discours de rupture radicale, on laisse alors la parole à tous les partis productivistes, c’est à dire tous les autres partis (sauf Génération écologie de Delphine Batho et le MEI d’Antoine Waechter).
L’écologie est une vision du long terme qui doit être portée devant les citoyens et les électeurs. Les générations futures nous seront reconnaissantes.
commentaire d’Abderrahmane : Tu te vois (toi) tenir ce « discours » à quelques personnes (dans un quartier populaire, dans un restaurant traditionnel, un établissement scolaire public du secondaire, dans un bar fréquenté par des étudiantEs, dans/sur un marché hebdomadaire dans une ville moyenne…) et, après, leur demander leur soutien à ce « projet » (vote, dons, adhésions, abonnements…) ? Si tu penses que non, là, à partir de ce moment, les vraies questions politiques commenceront. Si tu penses que oui, alors démontres – pratiquement serait mieux – que ce serait une réussite…
Michel Sourrouille : Certes la question de l’acceptabilité sociale est un problème politique crucial sur lequel réfléchir.
Mais il faut d’abord déterminer si le programme de rupture écologique tel que défini par mon texte est réaliste ou non. Sur ce point, tu ne dis rien dans ton texte, tu te réfères seulement à l’acceptabilité sociale. Pourtant toutes les analyses sérieuses montrent depuis 1972 (rapport sur les limites de la croissance) que nous allons vers un effondrement si on continue comme si de rien n’était. L’opinion publique doit être mise au courant de cette réalité, un parti politique est le vecteur de cette conscientisation.
Quant à moi, je présente ma ligne de conduite d’écologie radicale devant n’importe quel interlocuteur et dans n’importe quelle instance institutionnelle. J’ai été professeur de sciences économiques et sociales en lycée. J’abordais toujours le versant écologique. J’ai été même il y a quelques années référent officiel pour l’éducation au développement durable ; j’ai eu une controverse avec le rectorat, on voulait m’empêcher de faire du « catastrophisme ». On sait maintenant que nos instance décisionnaires n’ayant pas abordé la pédagogie de la catastrophe, la catastrophe servira (peut-être) de pédagogie. Je constate que le discours de sobriété commence à infuser dans l’opinion publique, je ne suis pas le seul à le tenir. Même les étudiants des grandes écoles commencent à critiquer leur formation et les emplois proposés, etc.
J’ai passé dix ans de militantisme à faire de l’entrisme au sein du parti socialiste et de sa commission nationale « environnement » ; j’ai pu rédiger officiellement dans ce cadre un texte sur la nécessité de la décroissance, j’ai organisé personnellement un colloque à l’Assemblée nationale sur le pic pétrolier avec à la tribune Jancovici, Cochet, Auzanneau…, mais Hollande a été élu en 2012 et il voulait que l’essence soit moins chère ! Je suis alors retourné chez les Verts (devenu EELV à l’époque) et notre parti avait sa frange radicale, les Verts verts. Elle existe, mais elle reste minoritaire, je la soutiens.
Soyons clair avec nous-mêmes, un parti qui se déclare écolo mais court après les adhésions et la victoire électorale en présentant un programme qui fait plaisir aux électeurs-consommateurs n’est plus écolo. D’ailleurs de plus en plus de gens critiquent nos positionnements politiques qui trop souvent parlent de tout sauf d’écologie. Notre polarisation sur la problématique sociétale éloigne beaucoup d’électeurs potentiels. Et l’acoquinement de nos dirigeants avec le PS pour avoir des élus a dénaturé notre message écolo.
Je pense et je redis qu’un parti qui se dit écologiste doit être assez courageux pour présenter un programme radical même s’il reste minoritaire au niveau des voix. Comme l’écrivait Thoreau, « si j’ai raison contre tout le monde, j’obtiens déjà la majorité d’une voix ». René Dumont en 1974 était minoritaire, il n’a fait que 1,32 % des voix à la présidentielle, mais son programme était justifié et reste toujours d’actualité. Il ne faut pas hésiter à montrer la voix à suivre sur le long terme. C’est le côté fondamental de la politique, présenter un programme porteur d’avenir. Un politique digne de ce nom, c’est-à-dire parlant au nom des citoyens actuels, mais aussi des acteurs absents (les générations futures et les non humains) aurait un programme de rupture avec la société thermo-industrielle. Il refuserait un accommodement aux réalités présentes du business as usual.
Enfin le rôle de l’écologie politique est de montrer que nous avons fait la guerre à la planète et que le prix à payer va être très élevé. Cessons de craindre de passer pour des défenseurs d »une écologie punitive : c’est Notre Maison commune, la Terre, qui devient punitive à notre égard. Les réalités biophysiques l’emportent sur les idéologies même si les politiques de droite comme de gauche n’en ont pas encore conscience. Le changement d’imaginaire social (cf. Latouche) est une longue tâche qui dépassera largement le cours de ma fin de vie. J’ai 77 ans, mais au moins j’aurais été un élément de la nécessaire rupture. Pour en savoir plus, tu peux parcourir mon blog biosphere que je tiens depuis 20 ans avec un article chaque jour tout au cours de l’année… Je fais ma part, à toi de faire la tienne.

– » L’acceptabilité sociale ou sociétale est l’objet de nombreux travaux et de réflexions au sein des universités et dans le champ de la consultation citoyenne. Relativement jeune, le concept n’est pas encore consolidé, bien que de nombreuses définitions soient proposées depuis plus de 30 ans. […] Les notions d’acceptation sociale et d’acceptabilité sociale sont deux notions distinctes […] Malgré ces nombreuses tentatives de définition, les motifs, les significations et les applications concrètes du concept d’acceptabilité sociale demeurent flous et ne sont toujours pas l’objet d’un consensus. »
( Acceptabilité sociale – Wikipédia )
– « En confinant l’opposition à un projet au syndrome du NIMBY, les industriels restent dans une vision erronée et dépassée du projet de société et interprètent à tort les oppositions à leur projet comme étant la mise en avant d’intérêts individuels. […] Les populations espèrent l’engagement d’une discussion sur la pertinence du projet en amont du processus, sans exclure l’abandon possible du projet, tandis que le promoteur s’intéresse uniquement à la mise en œuvre de son projet, et favorise, par là même, l’inacceptabilité sociale. »
( Le processus de construction de l’inacceptabilité sociale d’un projet de production électrique éolien en Haute Saintonge – par Béatrice Canel-Depitre –
cairn.info/revue-gerer-et-comprendre-2017)
– « Le plus intéressant, aujourd’hui, est que des observateurs considèrent que l’acceptabilité sociale devient une « balise » voire une « norme » pour l’action publique. Elle informe sur ce qui est faisable et s’affirme comme un critère de décision pour les acteurs publics. Sa place dans la conception, la mise en œuvre et l’évaluation des politiques publiques est de plus en plus visible. […] Elle souffre cependant de n’être que le produit de sondages d’opinion publique : on s’interroge, par exemple, sur l' »acceptabilité par les Français » des mesures de la transition. L’usage croissant de la notion par les décideurs et les commentateurs fait qu’elle en devient suspecte. […] »
( L’acceptabilité sociale des politiques vertes – http://www.vie-publique.fr )
– « Douze pistes pour reconstruire un discours écologique
Pour commencer, il est impératif d’établir d’emblée que les citoyens, dans leur grande majorité, sont en demande d’action climatique. […]
Des communications mal ciblées ou de la part de « messagers » peu appropriés pourraient bien aggraver la situation. Les personnalités politiques et autres communicants doivent comprendre leur public, reconnaître si ce dernier leur fait confiance, et accepter de « passer le micro » à des personnes qui sont perçues, par différents publics, comme plus légitimes. [etc.]
La tâche la plus complexe est ainsi de rendre l’écologie désirable en évitant le piège d’un discours qui, sur d’autres thématiques, aurait tendance à braquer les citoyens et à créer de la défiance. C’est un piège dans lequel trop de mouvements sont tombés par le passé. Pour convaincre sur la question écologique, il faut ainsi être crédible au-delà de celle-ci. »
( Backlash écologique : quel discours pour rassembler autour de la transition ?
jean-jaures.org 23/04/2024 )
Peu importe ce que Abderrahmane pense de ce programme, son commentaire est on ne peut plus réaliste. Et je trouve dommage qu’il n’ait pas eu l’occasion de répondre à la réplique de Michel Sourrouille. Non pas pour avoir le dernier mot, mais tout simplement pour aller plus loin dans sa réflexion. Voici donc la mienne.
Comme l’urgence et les yakas qui vont avec… l’acceptabilité (plus exactement l’inacceptabilité) sociale fait partie de la Réalité. Comme en font également partie TOUS les problèmes qui font (ou pas) la une des me(R)dias, qui occupent nos discussions, débats et « débats » etc.
Déjà arrêtons de croire (et dire) que les gens ne savent pas que nous allons vers un effondrement. Et qu’il faut donc leur dire, leur redire et leur rabâcher.
Le déni fait évidemment partie de la Réalité.
(à suivre)
(suite) Ce n’est pas d’un discours catastrophiste dont nous avons (urgemment) besoin, mais d’un véritable projet de société qui fasse rêver. Pas celui des idolâtres du Progrès, bien sûr.
La joie de vivre ne peut qu’emporter une large adhésion, encore faut-il la montrer.
Et pour ça clouer le bec aux Tristus, qui sont devenus contre-productifs.
Pour moi il n’y a que comme ça qu’il sera possible de faire comprendre que la simplicité (frugalité, décroissance) ne sont pas du tout incompatibles avec cette joie de vivre (bonheur, paix, etc.), bien au contraire.