Sencébé et le tabou populationnel

D’où vient ce tabou populationnel présent dans les rapports des instances internationales qui année après année, dévoilent, chiffres à l’appui, l’épuisement des ressources, le changement climatique, les risques de famine, avec pour défi à relever une population toujours plus nombreuse à nourrir ? Prenons différents exemples particulièrement significatifs du point aveugle démographique.

Le rapport FAO 2021 intitulé État des ressources en terre et en eau pour l’alimentation et l’agriculture dans le monde. Des systèmes au bord de la rupture, est ainsi composé en deux temps. Le premier constitue le diagnostic de l’état du monde sous l’angle alimentaire mais aussi environnemental. Le lien est fait entre l’augmentation de la population et la diminution de la surface agricole utile disponible par habitants (p. 7). L’accent est mis à plusieurs reprises sur la pression exercée sur le milieu (eau, sol, biodiversité) par la densité de population (p. 11) ou sur le lien direct entre croissance démographique et « diminution des ressources naturelles disponibles par habitant » (p. 50), pour reprendre le vocable onusien servant à décrire la nature.

Mais la seconde partie de l’analyse, celle des « solutions », évacue la variable démographique des solutions pour en faire une donnée exogène sur laquelle on ne peut agir. L’orientation des solutions est résumée en p. 77 : « La FAO a opté pour l’intensification durable et l’agriculture climato-intelligente pour aider ses membres à s’adapter aux futures hausses de la demande de calories et aux ressources limitées en terre et en eau ». Il s’agit là d’une étape dans l’acceptation des limites terrestres, mais quant à concevoir des limites à la population humaine mondiale, il semble que les temps ne soient pas encore venus. Et quant à l’orientation des solutions proposées, on voit que plus les limites de rupture des systèmes se rapprochent, plus les solutions adaptatives, appuyées sur la technologie le plus souvent, apparaissent comme prioritaires sur les solutions d’atténuation et de transformation de nos systèmes de vie et de pensée.

À l’occasion de son cinquième rapport en 2014, le groupe de travail III du GIEC avait publié un « résumé à l’attention des décideurs » où il était clairement établi que : « Globalement, les croissances économique et démographique continuent d’être les moteurs les plus importants de l’augmentation des émissions de CO2 dues à l’utilisation des combustibles fossiles. […] Entre 2000 et 2010, l’effet de ces deux facteurs a dépassé les réductions d’émissions obtenues grâce aux gains d’intensité énergétique du produit intérieur brut (PIB) » (p. 48). Mais, on l’a vu, dans les derniers rapports du GIEC, la démographie est éclipsée par la seule variable « consommation ».

D’un autre côté l’horizon du « progrès » suppose un « rattrapage » (urbanisation, hausse du niveau de vie, etc.) pour les pays « en voie de développement » vis-à-vis du mode de vie des pays les plus riches, ce qui est implicitement présent dans les théories de la transition démographique. On ne voit pas très bien comment une population mondiale plus nombreuse, bénéficiant du confort de mode de vie occidental, pourrait survivre sans entraîner l’effondrement du système Terre et le sien. Même si parallèlement, les 10 % les plus riches des pays anciennement industrialisés se munissent de véhicules électriques, isolent leur maison et mangent du tofu plutôt que des steaks !

La transition démographique des pays du Sud et notamment de ceux qui opèrent parallèlement leur « transition vers le développement selon les étapes de la croissance » se fait par augmentation de leur taille démographique ET par augmentation du PIB/habitant. L’émergence d’une classe moyenne en Chine, en Inde et demain en Afrique, n’est pas à regretter en soi, mais la généralisation du mode de vie urbain, industriel et fortement consommateur de produits transformés, n’augure rien de bon pour la planète et ceux, y compris humains, qui y vivent.

Léguer à sa progéniture moins nombreuse un monde moins sur-peuplé ne peut aller contre l’intérêt de ses enfants. Et il en va en matière de la procréation comme des autres libertés : elles s’arrêtent à celles des autres. Car ce choix individuel engage le devenir collectif des humains et la possibilité d’autres formes de vie. Les politiques incitatives paraissent une voie efficace et compatible avec les libertés individuelles, contrairement aux politiques coercitives (impliquant des sanctions juridiques ou financières). Des politiques incitatives « positives » en Indonésie ou à Singapour ont aidé, quels que soient leurs revenus, des ménages et plus précisément les femmes à accéder à la contraception voire la stérilisation (distribution ou opération gratuite).

Yannick Sencébé (maîtresse de conférences en sociologie à AgroSup Dijon)

pour lire l’intégralité de son texte

https://vocabulairedestransitions.fr/article-27

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