Maguy est née le 26 octobre 1930. Nous l’avons interrogée pour connaître ses souvenirs de la période de privations pendant la seconde guerre mondiale, elle était adolescente. La mémoire de nos anciens est un témoignage important. Notre société de consommation a en effet perdu tous les repères permettant de retrouver une société plus sobre. Voici son témoignage :
« Papa était forgeron dans un petit village, maman état institutrice dans un autre village, à 4 kilomètres. La guerre n’a pas duré longtemps pour l’armée française ; mon père est revenu à pied à la maison depuis l’Alsace lointaine. Mais dans chaque village, les Allemands en tant que force d’occupation se sont imposés d’autorité dans nos domiciles. Un gradé avait pris la chambre de mon frère, né le 19 février 1932. Nous avons alors Doudou et moi partagé ma chambre. La forge de mon père a été scindée en deux, les outils partagés, les Allemands s’occupaient de leur chevaux. Maman a continué à faire classe comme si de rien n’était. Sauf qu’elle a été obligé de fournir un certificat comme quoi elle n’était pas juive. De plus elle nous a inscrit mon frère et moi au catéchisme pour ne pas qu’on soit soupçonné d’être des enfants juifs. L’occupation chez nous, à l’école du village où ma mère avait son logement de fonction, n’a pas duré très longtemps ; beaucoup d’Allemands ont été mobilisés pour le front russe ouvert en juin 1941. Mais je dois reconnaître que mes relations d’enfant avec les Allemands se sont bien passées, il se sont comportés en bons pères de famille qu’ils étaient.
A la maison, maman se débrouillait avec les moyens du bord. Nous avions le lait de la ferme voisine, mais rien d’autre. Comme le disait la fermière à maman : « Je n’oserais pas vous demander le prix que je demande aux Bordelais. » Ces gens de Bordeaux, à 98 kilomètres, ont été des clients assidus jusqu’à la fin de la guerre. Après quoi, on ne les a jamais revus. Nous élevions des lapins. Mon frère et moi, nous écumions les bords des fossés afin de chasser pissenlits et chiches pour nourrir les bestioles. Mais nous n’étions pas capables de tuer le lapin, on le portait chez la voisine. Papa avait des ruches. Le miel lui permettait de modestes trocs. Une fois, il s’était procuré un peu de porc qui a été cuisiné dans ma chambre, car bien entendu, il fallait se cacher des voisins pour savourer un peu de luxe. Je ne pense pas avoir vu oranges ou bananes. De toute façon, on n’avait aucune possibilité d’acheter fruits ou légumes ; chacun était obligé de cultiver son jardin potager. Dans le village où j’habitais, il n’y avait qu’une épicerie qui se contentait de distribuer selon le rationnement imposé. Pour faire fonctionner sa carte de rationnement, il fallait en effet s’inscrire dans l’épicerie du village. Les hommes (pas les femmes !) avaient des cartes pour le tabac. Mais mon père en avait planté dans le jardin et le faisait sécher au grenier ; çà empestait. Puis il le coupait avec une petite machine qu’il s’était fabriqué. Il était très bricoleur, quand on est forgeron, on sait tout faire.
Par une logique que j’ai toujours eu du mal à comprendre, les J3 (carte de rationnement pour les jeunes dont j’étais) avaient droit à davantage de tickets de beurre que les autres, mais seulement si leurs parents étaient agriculteurs. Mais nous recevions en compensation du « chocolat ». C’était en fait une crème sous forme de boule enrobée d’une très mince couche de quelque chose de marron qu’on pouvait éventuellement assimiler à du chocolat. Les adultes avaient droit à des tickets de café. En fait cela consistait en petits morceaux de gland ou dieu sait quoi d’autre dans lequel on pouvait trouver quelques grains de café que maman triait soigneusement et réservait pour les grandes occasions. Nous, les enfants de l’école de ma mère, nous étions emmenés dans les bois pour ramasser les glands. Autre « distraction », nous étions réquisitionnés pour « récolter » les doryphores dans les champs de pommes de terre. Nous mettions ces grosses larves orangées et les feuilles recouvertes d’œufs dans des boîtes de conserve. En bout de rang, nous vidions le contenu sur des pierres plates et on trucidait allègrement nos récoltes avec une autre pierre.
Cela ne se mange pas vraiment, mais les chaussures ont été un vrai problème. Des souliers à semelle de bois, même dotés, perfection des perfections, d’une semelle articulée, ce n’est pas le sommet du confort. Ma tante s’était fait de belles sandales avec une semelle découpée dans un pneu, denrée très recherchée. Je ne sais pas comment cela tenait, mais j’ai beaucoup admiré. Les lanières étaient faites avec de morceaux de ceinture dépareillés. On se procurait des vêtements avec des tickets spécifiques. Leur qualité était médiocre, mais de toute façon sur le marché libre, c’était pure cochonnerie, fabriqué en fibranne, résistant au lavage.
Quant à la toilette, le seul endroit pourvu d’eau et de chauffage était la cuisine. Je nous revois, mon frère et moi, debout ensemble dans la grande lessiveuse, près de la cuisinière au bois. On se lavait en grand uniquement le dimanche. Pour les autres jours on ne se lavait pas. L’eau était tirée du puits à l’aide d’un seau et chauffée sur la cuisinière. Plus tard papa a mise une pompe dans le puits, plus besoin d’aller chercher l’eau. Après guerre, il avait aménagé un petit réduit avec lavabo et chauffe-eau, le grand luxe ! Nous avons toujours eu l’électricité. Mais le linge était lavé à la main dans la cuisine et rincé à la rivière. La vaisselle était faite à l’eau chaude, parfois un peu de lessives sauf dans les familles qui avaient la chance d’avoir un cochon à qui on portait l’eau de vaisselle. Le savon était fabriqué par papa, avec de la graisse, de la cendre et, je crois, de la soude. Cela ne sentait pas bon ! Aucune pièce de la maison n’était chauffée, seul fonctionnait la cuisinière au bois. On se déplaçait uniquement à pied ou à bicyclette, exceptionnellement avec une voiture à cheval, celle d’une voisine. Il y avait un seul téléphone pour toute la commune.
A la rentrée 1942, j’ai intégré le collège de la petite ville voisine. Les Allemand avaient réquisitionné tout le réfectoire. Je partais à l’école à bicyclette, celle de ma mère, quel que soit le temps. Les élèves internes dont j’étais allaient chercher chaque soir le lait dans une ferme voisine. Seuls les garçons pouvaient partir sans escorte, ils étaient supposés plus raisonnables que les filles ! Nous avions donc du lait chaque matin avec un peu de pain pour lequel nous n’avions pas de beurre. Je n’ai jamais eu un sentiment de faim, mais faire manger quelques dizaines d’adolescents avec pas grand-chose, ça ne devait pas être facile. J’ai le souvenir du chou rouge bouilli servi avec l’eau de cuisson ! Ou des haricots en grains où nous pêchions les charançons pour les disposer harmonieusement autour de l’assiette. C’était très mauvais. Un jour, pour améliorer les monjettes (les haricots), la cuisinière avait versé un peu d’huile de noix. En fait elle s’était trompée de bouteille, elle avait mis du pétrole qui faisait de jolies moirures bleues dans l’assiette… nous n’avons pas été obligés de manger les haricots !
Juste après guerre, la misère était généralisée, tout était à reconstruire. Mais dans ma vie de famille, je n’ai pas souvenir d’un manque. Sauf que le pain était très gris. Par contre les agriculteurs produisaient leur propre farine et ne manquaient jamais de pain blanc. Papa avait fait un four à pain dans une cheminée. La farine n’était pas extra, mais les pains sentaient bons, il ne s’en perdait pas. Lors du mariage de ma tante en 1946, mon grand-père forgeron et agriculteur avait donné de la farine au boulanger et je garde un souvenir émerveillé de ce pain blanc, véritable friandise qui n’a duré qu’une journée. On était à mon époque forgeron de père en fils, et je suis devenu institutrice comme ma mère. En 1947, j’étais en première année à l’Ecole Normale au Bourget pour devenir institutrice. Il fallait se contenter d’un tiers de baguette par jour, ce qui était vraiment trop peu pour moi. Pour d’autres, c’était l’abondance, et les quignons qui restaient étaient récupérés par d’autres filles pour combler la pénurie dans leur famille quand elles revenaient chez elles le WE.
J’ai aujourd’hui 95 ans ; j’ai eu la chance malgré la guerre d’être dans une famille aimante où les filles, j’ai deux autres sœurs plus jeunes, n’étaient pas dévalorisées : on pouvait grimper aux arbres à l’égal des garçons et ce n’est qu’un exemple. »
rédigé le 6 avril 2026

Aujourd’hui la guerre devient une habitude.
Dimanche 5 avril, en lançant à l’Iran un ultime ultimatum. Le président américain a menacé d’ordonner de nouveaux bombardements : « Mardi sera le jour des centrales électriques et le jour des ponts », a-t-il déclaré.
« Le président américain (…) a menacé publiquement de commettre des crimes de guerre », avait réagi, dès dimanche, le vice-ministre des affaires étrangères iranien.
Superflues, les « stupides règles d’engagement », a déclaré le secrétaire américain à la guerre, Pete Hegseth.
Le professeur de droit international Denys de Béchillon, s’ interroge : « N’aurait-il pas fallu tuer Hitler en 1933, tout illégal que c’eût été ? », en reprochant au droit de ne pas résoudre les conflits.
Sur Truth Social :
– « A la suite de discussions avec le Premier ministre Shehbaz Sharif et le maréchal Asim Munir, du Pakistan, au cours desquelles ils m’ont demandé de suspendre l’intervention militaire prévue ce soir contre l’Iran, et sous réserve que la République islamique d’Iran accepte l’OUVERTURE TOTALE, IMMEDIATE et SECURISEE du détroit d’Ormuz, j’accepte de suspendre les bombardements et les attaques contre l’Iran pour une période de deux semaines. » (Donald Trump repousse de deux semaines sa menace d’attaquer l’Iran après avoir reçu un plan « viable » en dix points – bfmtv.com/ aujourd’hui)
Autrement dit :
– « Une victoire totale et complète. 100%. Il n’y a aucun doute là-dessus […] C’est ce que j’entends dire […] » (Guerre au Moyen-Orient : Donald Trump revendique une « victoire totale et complète » pour les États-Unis après l’accord de cessez-le-feu avec l’Iran – msn.com/ aujourd’hui)
J’aimerais bien lire les souvenirs de guerre de ce gros malade, du calcanéum, bientôt octogénaire (14 juin 2026), plus fou de guerre que lui tu meurs !
– Donald Trump : cette maladie qui lui avait permis d’éviter le service militaire, en pleine guerre du Vietnam (Gala 4 mars 2026)
– Le petit mensonge de Donald Trump sur son exemption du service militaire
(franceinfo.fr 02/08/2016)
Maguy a eu de la chance. Déjà de ne pas être juive, et de n’avoir eu affaire qu’à des allemands qui se sont bien comportés. La chance aussi de vivre dans un petit village, où chacun cultivait son jardin potager, ses lapins etc. Quant à cette sobriété, qu’elle décrit, la guerre l’a probablement accentuée, certes. Seulement c’était tout simplement une autre époque. L’époque où on ne faisait pas les difficiles, où on savait se contenter de peu, où on ne gaspillait rien, etc.