sport = drogue

Il faut prendre divertissement non pas au sens d’amusement, mais au sens pascalien : l’homme est diverti, c’est-à-dire détourné de penser à soi-même, à sa condition humaine, mais aussi détourné des plus hautes aspirations, du sens de la vie, des objectifs supérieurs. Pour se rendre compte de l’énorme captation du public par le sport, il suffit de considérer la place qu’il tient dans les médias. Ce qui est le plus remarquable, c’est cet envahissement, toute l’année, cette façon de faire que chaque jour ait sa tranche sportive. Alors le dernier match devient bien plus important qu’un accord international. Bien entendu cette diffusion gigantesque est le support d’une publicité écrasante. Il est vrai que l’homme qui ne se passionne pas pour ces gesticulations n’est pas tout à fait normal !

 

Que devient le sport dans cette spectacularisation totale ? D’abord il y a le passage au professionnalisme, ce qui veut dire qu’à trente ans, l’athlète sera usé ou rentier. Au-delà des dieux du stade, c’est finalement l’argent-roi. Qu’est-ce que prouve un match ? La qualité de l’entraîneur qui a su repérer les meilleurs sur le marché mondial des joueurs ; d’autre part le fait qu’une municipalité ou un sponsor a payé plus cher que les autres ! L’importance du sport étant désormais dominante, il faut créer l’événement sportif, rien que pour le spectacle. On fabrique alors des monstruosités comme cette course de Paris-Dakar, insultante comme gaspillage au milieu des pays de famine, démonstration de la puissance occidentale parmi les impuissants du tiers-monde, parfaite vanité. La brutalité des sportifs gagne le public, ces milliers de fanatiques (pas plus sportifs que moi), montés et remontés par le spectacle, et qui se déchaînent. Je pense que plus la propagande techno-sportive gagnera, plus il y aura d’émeutes dans les stades.

 

Le socialisme n’est pas plus vertueux puisque ce sont les mêmes contraintes qui s’imposent. Il importe assez peu que l’institution sportive soit centralisée par l’appareil d’Etat ou cimentée par l’idéologie bourgeoise. Le sport est maintenant un discours technologique, drogue indispensable de l’Occidental moyen. Nous courons sans souci vers le précipice, après que nous avons mis quelque chose devant nous pour nous empêcher de voir.

(Jacques ELLUL, Le bluff technologique, 1986)

 

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