Thierry Ripoll et Sébastien Bohler (suite)

Selon deux psycho-chercheurs,Thierry Ripoll et Sébastien Bohler, l’insatiable soif de croissance de l’humanité et la crise globale qui en découle seraient la conséquence de notre « câblage » cérébral. Voici en caractère gras quelques éléments à retenir de leur conversation.

T. R. : Je prends ma douche trois minutes de plus que nécessaire tous les jours. Accepter d’écourter ma douche n’a de sens que si je suis convaincu que les quelque 8 milliards d’humains en feront de même.

S. B. : Les anthropologues appellent ce processus d’incommensurabilité entre l’action individuelle et l’action collective la coopération conditionnelle. On a observé que si on demande à des individus de faire des efforts pour réduire leur empreinte carbone, ils sont capables de sacrifices, à condition que les autres y consentent aussi. Pour revenir sur le phénomène de croissance, dans l’histoire de la Terre, des espèces ont eu quasiment le même impact que l’humanité aujourd’hui. Ainsi, il y a 2,5 milliards d’années, les cyanobactéries ont prospéré, rempli les océans et changé la composition de l’atmosphère – elles n’avaient aucune notion d’une limite à respecter. L’humain a suivi la voie d’une négation de la limite à cause de l’alliance du principe de croissance de la dopamine et de l’intelligence. Le phénomène de dévalorisation temporelle constitue une autre caractéristique. Plus un avantage est éloigné dans le temps, moins il a de valeur pour notre cerveau. On donne le choix à un enfant soit de manger un marshmallow tout de suite, soit d’en recevoir un second s’il résiste quelques minutes. La plupart des enfants se jettent sur la première option car ils ne peuvent résister à l’attrait de l’instantanéité. Le striatum guide cette décision parce qu’il donne immédiatement de la dopamine. Quant aux autres enfants, leur choix est surtout lié au fait que leurs parents les ont éduqués à résister à leur impulsion face aux envies. Plus vous êtes dans un monde où on vous propose tout, tout de suite, moins vous êtes capable de patienter et de refuser le plaisir immédiat en raison des enjeux futurs.

T. R. : Notre système actuel a besoin de croissance pour survivre, d’autant qu’une société en récession rencontre nécessairement de grands problèmes sociaux. Mais cet objectif qui a sa cohérence à court terme est irrationnel à long terme. Le calcul de l’output (la somme de nos productions, consommations et impacts sur la planète) pour une croissance de 2 % sur mille ans indique qu’il serait 1 086 plus élevé que celui d’aujourd’hui. Cette trajectoire économique est contrainte à la fois par des déterminismes biologiques fondamentaux et par la nature du modèle capitaliste qui organise nos sociétés.

S. B. : D’où la problématique : croissance de la conscience versus décroissance matérielle. Les gens qui sont dans la surenchère permanente de la satisfaction de leurs désirs matérialistes ne connaissent même plus la notion de bonheur. Dès qu’un plaisir est satisfait, le suivant intervient à un niveau supérieur : ils vont changer de smartphone tous les ans, de voiture, etc.

T. R. : Il est dangereux de faire croire aux citoyens que l’efficience technologique va permettre de résoudre les problèmes environnementaux. Cela retarde encore le moment où, collectivement, nous déciderons de mettre en place une société différente et plus sobre. Le cornucopianisme nous incite à croire que nous allons pouvoir continuer de croître sans perturber notre environnement – ce qu’on appelle le découplage. Or, les études montrent que toute forme de découplage produit un effet rebond : le fait d’exploiter ce gain d’efficience écologique pour consommer davantage.

S. B. : L’idée de note de citoyenneté m’a été inspirée par l’exemple de la Chine, elle repose par l’observation des comportements dans la façon de respecter les règles de vie sociale, puis donne des droits en fonction d’une note obtenue sur de bons comportements. Un tel système, adapté aux critères écologiques, aurait probablement une action assez radical. Si des milliards d’individus ne peuvent prétendre à la liberté de consommer de façon durable, je ne vois guère de moyen aujourd’hui d’imposer une instance régulatrice capable de mettre en place un crédit citoyen universel…

T. R. : Rappelons la métaphore de la main invisible d’Adam Smith : chacun cherche égoïstement et librement à satisfaire son intérêt personnel et il contribuera ainsi à la richesse de son pays et au bien commun. Cette théorie n’a de sens que dans un monde sans limite, non dans un monde fini. Préserver la planète aura une dimension nécessairement liberticide. Mais que serait la liberté sur une planète morte ? Lorsque l’impact de la crise environnementale menacera directement notre quotidien – dans les prochaines décennies –, chaque humain, chaque Etat réévaluera le poids comparé de l’intérêt particulier et de l’intérêt général. Je n’exclus pas alors qu’un regain de rationalité permette aux humains de créer une structure transnationale, qui, d’un commun accord, poserait des contraintes à la consommation. A moins qu’elle ne sombre littéralement pour ne pas avoir réussi à s’affranchir des fléaux que sont la violence, l’inégalité et l’obsession de croissance.

DMA : L’existence d’une espèce animale capable de décrire les mécanismes physiques et psychologiques à l’œuvre et consciente qu’elle va être la principale cause de l’effondrement, mais absolument incapable de changer de trajectoire, a quelque chose de fascinant. Si Dieu existe, il est tout de même un tantinet pervers sur ce coup là.

Recensions sur notre blog biosphere

âge de pierre, âge d’abondance (Marshall Sahlins)

– Pourquoi détruit-on la planète ? (de Thierry Ripoll) –

Notre cerveau nous pousse à détruire la planète (Sébastien Bohler)

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1 réflexion sur “Thierry Ripoll et Sébastien Bohler (suite)”

  1. Esprit critique

    Cet échange entre Thierry Ripoll et Sébastien Bohler nous avance à pas grand chose rien.
    Personnellement je n’ai aucun problème pour écourter ma douche. D’autant plus que je sais qu’à l’échelle mondiale, prendre une douche par jour est un luxe réservé à une minorité.
    Pas de problème non plus, par exemple, pour ramasser des merdes qui trainent par terre et les mettre à la poubelle. Et ce, même si je suis parfaitement conscient que ça ne pèse pas bien lourd dans la Balance. Peut-être alors que je ne suis pas «câblé» comme tout le monde.
    Je pense plutôt que le striatum n’explique pas tout, et que la «nature humaine» a bon dos pour se dédouaner et taper en touche.

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