Tout est fiction alimentée par l’histoire

Pour l’humanité, le problème politique majeur n’est ps de savoir comment nourrir des millions de gens, mais plutôt comment faire en sorte de les mettre d’accord. Il nous faudrait un imaginaire partagé.

Il n’y a ni ordre naturel fixant le comportement humain, encore moins de révélations d’ordre divin pour régenter nos idées, il n’y a que des fictions qui se font passer pour émanant de la nature ou de la religion. Cet ordre imaginé va se faire passer pour réaliste et incontournable dès qu’il sera partagé par un groupe humain. C’est cette construction mythique qui va assure la cohésion du groupe. Ainsi le code Hammourabi, un texte juridique babylonien daté d’environ 1750 av. J.C., instaure d’une manière qu’on croyait définitive la hiérarchie noble/homme du peuple/esclave. Par contre la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 stipule dans son article premier que « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ». Mais l’esclavage ne sera aboli en France que par la loi de 1848. Les femmes restent soumises et il faut attendre 2014 pour avoir une loi pour l’égalité « réelle » entre les hommes et les femmes. Les fictions juridiques évoluent, mais à chaque fois elles ont pour but de coordonner les comportements humains, ce qui implique une certaine stabilité par assentiment social. Dans nos pays transformés en nations, c’est l’enseignement de l’histoire qui a contribué à forger ce sentiment d’appartenance.

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Alors se pose la question de la fiction à laquelle s’identifier, identité locale, nationale, européenne ou cosmopolite ? Emmanuel Macron souhaite « forger une histoire et une historiographie de notre Europe » pour lutter contre les « révisionnismes » nourris par l’ignorance. C’est une vision parcellaire, si ce n’est conflictuelle.

Alain Lamassoure : « L’idée d’enseigner l’histoire aux enfants est, partout, née en même temps que l’idée de nation. Il s’agissait alors de raconter ou d’inventer un roman national à travers des faits légendaires pour consolider le sentiment d’identité nationale. La difficulté consiste aujourd’hui à amener ces nations, qui bien souvent sont nées de la guerre et pour la guerre, à transmettre en Europe des valeurs de paix et de réconciliation ? Actuellement les différents récits nationaux européens ne sont pas compatibles. Par exemple le 11 novembre 1918 est une victoire pour les Français, mais le début d’un engrenage mortel pour les Allemands. Le panorama actuel est plutôt sombre. Il y a trois catégories de pays : ceux où l’enseignement de l’histoire veut conforter le chauvinisme national, et ces pays sont majoritaires. Ensuite, il y a les pays de l’Europe du Nord où il n’existe pas de programme national car cela pourrait être considéré comme une atteinte à la liberté de penser. Et il y a une poignée de pays, six parmi lesquels la France, l’Italie et l’Allemagne, où l’on vise à renforcer la réconciliation entre les peuples. La moitié des pays européens n’enseigne pas la construction européenne, mais relate guerre fratricide après guerre fratricide. Certains mettent l’accent sur l’histoire locale… »

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Commentaire du point des vue des écologistes : Alain Lamassoure préside l’Observatoire de l’enseignement de l’histoire en Europe. Créé en novembre 2020, cet organisme vise à renforcer les valeurs européennes communes. Le problème que pose cet objectif, c’est qu’il remplace les nationalismes issus de la fragmentation du monde au XIXe siècle par une nouvelle fiction qui ferait de l’Union Européenne une superpuissance en concurrence avec les autres. En fait la seule fiction réaliste car de base scientifique, c’est de montrer à tous les peuples de la Terre que nous sommes tous frère et sœur, issus d’une histoire globale dont les chocs entre territoires ne sont que de fugitifs épisodes. Notre peuple, c’est l’espèce Homo sapiens, notre maison c’est la planète toute entière. Le réchauffement climatique et la déplétion des ressources terrestres concernent tous les habitant de la planète au même chef. Nous sommes tous par définition écologistes, concernés tous ensemble par le fait que nous sommes Terriens avant même d’être Français, Européens ou n’importe quoi d’autres. Tel est le récit qui va nécessairement se mettre en place au cours du XXIe siècle, un imaginaire tourné vers l’avenir qui mettra la paix avec la planète et avec autrui au centre de nos préoccupations. Ce n’est qu’à cette condition que nous mettrons un terme aux résurgences actuelles des nationalismes d’un autre temps.

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Quelques autres commentaires qui montrent la complexité de l’enseignement de l’histoire :

Lecteur du ghetto :Pour Lamassoure, cet idéologue de l’expansionnisme « européen », il faut encore plus de propagande, le délire européen, le grand idéal hitlérien face à la Russie bolchevique. Faut croire que peu de choses ont changé depuis !

philgo : ah ah ah, l’histoire des nations a toujours été une histoire orientée, un conflit de récits de mémoires que chacun veut utiliser pour sa propre légitimation. Il n’existe pas d’histoire objective. Même les « faits » ne parlent que si on les fait parler.

Walter : On se demande à quoi ça sert d’être « fier du passé », fiers de gens morts et de surcroît pas meilleurs que les autres. La sacralisation du passé, de l’identité comme on dit en novlangue, est un puissant anesthésique des peuples. Si on mettait plutôt de l’énergie à faire aujourd’hui des choses dont on pourrait être fier demain, ce serait mieux.

OLEG : L’enseignement de l’histoire donne beaucoup trop de place aux chefs, aux hommes politiques, des gens dont l’action est souvent destructrice et qui ne laissent rien. Il faudrait une histoire populaire qui parle des anonymes, de ceux qui sont utiles et font progresser le monde par leur travail et leurs inventions, par leur résistance, ou tout simplement qui se contentent de vivre sans trop empiéter sur les autres. Heureusement certains historiens ont tenté de faire des synthèses mondiales sans privilégier l’Europe. Comme il y a une histoire qui montre l’évolution de la planète pas seulement en ce qui concerne l’espèce humaine.

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Michael LIOR : Me référant aux derniers travaux universitaires (sur les 30 dernières années), le problème ne vient clairement pas de l’histoire mais de la manière de faire société et d’anticiper l’avenir. Comment imaginer une histoire apaisée dans un présent compétitif avec la restauration de pouvoir féodaux-financiers et un contexte social où seul l’avoir compte (et peu importe la légitimité de la propriété) ???? L’histoire sur laquelle nous devons nous mettre d’accord est qu’il y a des limites environnementales et sociales et que si nous méprisons les milieux qui nous hébergent et les membres aujourd’hui humbles de nos groupes rien n’ira. L’Histoire, pour être apaisée, a besoin d’apprenant apaisés. La fable la plus douce enseignée à des individus rendus compétitifs-à-en-mourir n’est qu’une expression d’intention sans effet.

Épi-logos . Choristheos : Les historiens de chaque pays sont trop souvent CHAUVINS. Donc les gens croient à des MYTHES. (Napoléon ou De Gaulle comme intouchables, etc). Cette Fierté d’être…. de sa tribu, de son patelin, est la grosse mamelle des Nationalistes : « Nous sommes chez nous », tous avec Zemmour !

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7 réflexions sur “Tout est fiction alimentée par l’histoire”

  1. Esprit critique

    – « Le nationalisme dans ses excès est évidemment condamnable, mais l’idée qu’il n’existe pas de communautés, que les hommes sont de nulle part, sans attache à un groupe, sans préférence pour ce groupe, est une idéologie tout aussi dangereuse qui nie les réalités humaines. »
    ( Didier Barthès ce jour à 12:33 )

    Cette idée, ou idéologie, que Didier Barthès juge tout aussi dangereuse que le nationalisme dans ses excès (à définir)… n’existe pas. Tous les humains savent qui sont leurs proches, leur parents, du moins ceux qui les ont élevés, ils savent d’où ils viennent etc. C’est ce que j’appelle les racines.
    Les humains, comme les animaux, se regroupent naturellement entre membres qui partagent certaines caractéristiques communes. Chez les animaux c’est déjà l’espèce. Or mis à part peut-être quelques rares exceptions, tous les membres d’une même espèce ne forment jamais un seul et même groupe.

    1. De leurs côtés les sapiens se regroupent en fonction d’un tas de critères. La famille, la nationalité, la religion, le milieu social, la langue, la couleur etc. etc. Disons que la plupart du temps ils se regroupent par affinités. Et lorsque ses affinités sont absentes ou qu’elles disparaissent, c’est là qu’apparaissent les conflits.
      Le «bon Français», de souche comme on dit, a «naturellement» horreur du communautarisme de certains. Celui des autres. Parce qu’il l’a entendu à la Télé il dira que ces gens là refusent de «s’intégrer» et patati et patata.
      Et demain le «bon Européen» n’aura guère évolué. L’histoire qu’on lui aura raconté ne lui aura pas permis de comprendre déjà que tout ça n’est qu’une affaire ou une histoire de hasard. Ni que le nationalisme, le patriotisme et le chauvinisme ne sont que des formes de communautarisme.
      – Communautarisme et nationalisme : deux faces d’une même médaille (lariposte.org)

  2. Je pense de suite aux Gaulois, à Charles Martel, à Poitiers, à Jeanne d’Arc, sur son bûcher, à Marignan, 1515 ! Austerlitz et Napoléon. 14-18, 39-45 De Gaulle, Pétain, Zemmour etc.
    L’enseignement de cette histoire vise bien sûr à ancrer très tôt dans la tête de nos gamins le sentiment d’identité nationale. Le chauvinisme national comme dit Lamassoure.
    Nos ancêtres les Gaulois, la bonne blague ! L’histoire est bien sûr importante, seulement elle ne se limite pas à l’histoire de France, d’ailleurs quelle histoire de France ? On est alors en droit de se demander s’il n’y a pas mieux à leur enseigner, à nos pauvres gamins.

    1. Didier BARTHES

      Ce n’est quand même pas tout à fait faux que les gens qui vivaient en Gaule il y a 2000 ans sont largement nos ancêtres.
      La nationalisme dans ses excès est évidemment condamnable, mais l’idée qu’il n’existe pas de communautés, que les hommes sont de nulle part, sans attache à un groupe, sans préférence pour ce groupe, est une idéologie tout aussi dangereuse qui nie les réalités humaines.

      1. Mes ancêtres ? Je sais déjà où sont mes racines. Pour moi elles s’arrêtent à mes arrières grands-parents et à l’endroit où ils ont vécus. Et ça me suffit. Je n’ai jamais cherché à constituer mon arbre généalogique, pour moi ça ne sert à rien, ça ne veut rien dire. Si ça se trouve je ne suis pas le fils de mon père, mais celui du facteur. Et si ça se trouve il était espagnol, le facteur. J’aime bien aussi rappeler, notamment à certains, que les Arabes sont montés jusqu’à Poitiers, en 732. Alors, mes ancêtres… je sais qu’ils sont comme les vôtres, africains. Ceci dit, je peux dire aussi que les Gaulois sont mes ancêtres, c’est une façon comme une autre de raconter mon histoire… mais imaginez que je sois martiniquais, ou polynésien.

    2. Esprit critique

      Et voilà que maintenant on voudrait inventer une nouvelle histoire. Macron souhaite «forger une histoire et une historiographie de notre Europe». Lamassoure, pro-européen notoire, de droite et en même temps, ne peut être qu’à fond dans cette histoire. L’histoire de NOTRE Europe ? J’espère au moins qu’elle laissera de côté cette histoire de NOS ancêtres les Gaulois, les Goths et les Vikings et en même temps.
      Le chauvinisme européen vaut-il vraiment mieux que les chauvinismes nationaux ? Admettons qu’il le soit, mais quand même. Pour moi cette nouvelle histoire n’est qu’une nouvelle version de ce même vieux catéchisme qui ne vise qu’à formater nos gamins à la Compétition et à la Guerre. Fusse t-elle même économique.

    3. L’histoire des conquêtes et des conflits, qui ont fait les nations, petites et grandes, n’est qu’une histoire parmi tant d’autres. Qu’en est-il de l’histoire des idées, et de son enseignement à l’école ? Et de l’histoire des religions, de l’histoire des sciences et des techniques, de l’histoire de l’Homme, de la Terre, de la Vie etc. etc. Je rejoins donc là le «point de vue des écologistes». J’aime bien aussi l’idée de Michael LIOR :
      – « L’Histoire, pour être apaisée, a besoin d’apprenants apaisés. La fable la plus douce enseignée à des individus rendus compétitifs-à-en-mourir n’est qu’une expression d’intention sans effet. »

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