Un débat en France sur la dissuasion nucléaire

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Un sondage IFOP de mars 2012 montrait que 81 % des Français étaient favorables à l’engagement de la France « dans un processus de convention internationale d’élimination totale et contrôlée des armes atomiques ». Aujourd’hui le contexte géopolitique international militarise les esprits, à commencer par celui du président Macron. Voici quelques éléments du débat qui fracture actuellement la société en matière de dissuasion nucléaire. Frédéric Kalfon appartient à la commission « défense » du parti « Les Écologistes ». Il s’aligne sur le positionnement de Macron, notre correspondant Michel Sourrouille réagit.

Frédéric Kalfon (1er avril 2026)  : Concernant l’évolution de la doctrine française de dissuasion nucléaire, il me semble que le contexte stratégique de 2026 n’est pas identique à celui de 2010. L’abandon par Macron du vocabulaire de la « stricte suffisance » dans le discours de l’Île Longue répond à une transformation objective de l’équation de sécurité. La « dissuasion avancée » signifie que les intérêts vitaux de la France intègrent désormais la sécurité de huit partenaires européens. La stricte suffisance était calibrée pour la France seule.

Michel Sourrouille (4 avril 2026) : Frédéric Kalfon, au nom de la commission « défense » du parti des écologistes, s’aligne donc sur Macron, ce qui est nouveau de la part d’un parti d’opposition historiquement voué au principe « si tu veux la paix, prépare la paix ».

Frédéric Kalfon : Les systèmes chinois HQ-19, russes S-500 ou le projet américain de Golden Dome ne sont pas des projections. Ce sont des capacités en cours de déploiement. Maintenir un arsenal strictement identique en nombre, c’est accepter que sa capacité à infliger des dommages inacceptables décroît mécaniquement. L’augmentation est une réponse à un changement dans les moyens de défense des adversaires potentiels.

Michel Sourrouille : il s’agit donc d’une course à l’armement nucléaire. Au lieu d’envisager de tuer des millions de civils, on espère pouvoir en tuer encore plus pour être à égalité de forces. La France ferait donc mieux de s’engager à signer le TIAN (Traité sur l’interdiction des armes nucléaires). Rappelons la tribune d’Alain Lipietz  du 9 mars 2022 :

« Le consensus français sur l’efficacité de la dissuasion nucléaire est encore rappelé, dans ces colonnes, par La République en marche et par La France insoumise. C’est le consensus même LRM-LFI pour la dissuasion nucléaire que nous, écologistes, rejetons. Fondée sur le « tout ou rien », la défense par dissuasion n’est « rien » si le « tout » est si apocalyptique qu’il terrorise celui-là même qui devrait le déclencher. »

Frédéric Kalfon : La critique de la métaphore du « parapluie nucléaire » est, sur le plan rhétorique, tout à fait fondée. Un parapluie ne menace pas la pluie… Mais cette critique, poussée jusqu’à son terme, conduit à une impasse. Si l’on soutient que l’arme nucléaire ne protège pas, qu’elle expose au contraire ceux qui la possèdent en faisant d’eux des cibles prioritaires, alors la conclusion logique serait un désarmement unilatéral immédiat. On ne dit pas comment, concrètement, la France pourrait se soustraire à la menace russe sans la dissuasion.

Michel Sourrouille : Cette conclusion est assumée par la commission Paix&Désarmement. Il s’agit d’une démarche qui peut s’inscrire dans la démarche progressive des traités internationaux que sont le TNP et le TIAN. On peut aussi politiquement vouloir un désarmement nucléaire unilatéral de la France. Car est-ce que ce sont seulement les pays possesseurs de la bombe qui sont protégés de la bombe ? Si oui, alors tous les pays devraient être en possession d’armes nucléaires.

Frédéric Kalfon : On ne peut pas faire comme si la Russie n’avait pas engagé une guerre d’agression contre l’Ukraine en 2022, comme si elle n’avait pas, depuis trois ans, systématiquement utilisé la menace nucléaire

Michel Sourrouille : Il s’agit depuis plus de 4 ans d’une guerre « conventionnelle », un usage du nucléaire par les Russes serait tellement disproportionné que Poutine se trouverait mis au ban des Nations. Mais c’est là une des caractéristique d’une arme nucléaire soumis à un seul dirigeant, le feu nucléaire peut être déclenché par un fou, peu importe le nombre d’ogives qu’on possède soi-même.

Frédéric Kalfon : Nous défendons, nous les écologistes, une conception de ce qu’est une politique de sécurité crédible. Dans un monde où la menace nucléaire existe, refuser de la regarder en face et se priver des moyens d’y répondre, ce n’est pas faire œuvre de paix, c’est s’exposer à la domination.

Michel Sourrouille : Frédric Kalfon ne représente pas les écologistes. Il suffit de lui rappeler la charte internationale des Verts qui repose sur l’élimination des causes de la guerre et sur la non-violence, pas sur une dissuasion nucléaire « avancée » copiée sur Macron.

Frédéric Kalfon : Notre position est qu’une politique de défense cohérente doit articuler trois dimensions : une dissuasion nucléaire crédible, une dissuasion conventionnelle massive, et une dissuasion civile, c’est-à-dire une capacité de résilience de la société, de ses infrastructures, de son économie et de son système démocratique face aux attaques hybrides.

Michel Sourrouille : La position de la commission Paix&Désarmement rejette la dissuasion nucléaire, il suffit de rappeler qu’un usage de cette surpuissance ne fait que des perdants. Pour la dissuasion conventionelle, la France devrait mettre ses forces armées au service de l’ONU, la seule instance habilitée à établir la paix mondiale. Pour la dissuasion civile, il s’agit de préparer la jeunesse à la défense civile non-violente. Tout le contraire de la militarisation par Macron de la Journée Défense citoyenneté.

Frédéric Kalfon : L’écologie politique, en attirant l’attention sur ces fragilités systémiques, ne s’oppose pas à la logique de dissuasion, elle en exige le perfectionnement. Par exemple renforcer le contrôle parlementaire,

Michel Sourrouille : il s’agit là d’une méconnaissance totale de la dissuasion nucléaire qui, par définition, est l’affaire de la décision unilatérale d’u dirigeant ; il s’agit en quelques instants d’appuyer simplement sur un bouton. Le parlement en discutera plus tard, du moins ce qu’il en reste. L’attaque de l’Ukraine par Poutine et de l’Iran par Trump montre que certains dirigeants ignorent complément les méandres de la démocratie représentative.

Frédéric Kalfon : La vraie question n’est pas de savoir s’il faut ou non augmenter le nombre de têtes nucléaires. C’est de savoir si, face à un monde où les règles sont devenues un champ de ruines, la France et l’Europe vont se donner les moyens d’exister comme sujets politiques.

Michel Sourrouille : Frédéric Kalfon reprend la vulgate de tous les gouvernements successifs, droite et gauche confondues, qui ne voient la grandeur de la France qu’au prisme du nombre d’ogives nucléaires. Rappelons que nos présidentiables, s’ils veulent vraiment représenter les écologistes, ne sont pas des va-t-en guerre. On ne bâtit pas une société vivable, viable, durable et écologique sur des monceaux de cadavres.

2 réflexions sur “Un débat en France sur la dissuasion nucléaire”

  1. Je n’appellerai pas ça un débat, mais bon.
    Storytelling : L’autre jour, comme quasiment tous les jours, nous refaisions le monde entre voisins. La guerre, le prix de l’essence, les taxes, les impôts, les «fainéants», les «racailles», les «bougnoules», les «gauchos» et j’en passe, ça flinguait joyeusement dans tous les sens.
    Nul besoin de dire qu’aux yeux de tous ces «débatteurs» je passe, là aussi, pour être le gaucho de service. J’en arrive donc à demander à l’un d’eux, le moins neuneu de la bande, si nous avions vraiment besoin de plus d’ogives, d’un nouveau porte-avions etc.
    Et là, réaction immédiate :
    – « Ah bon ! Et alors si ON nous attaque, ON va se défendre avec des manches à balais !!?? »
    (à suivre)

    1. (suite) Ce à quoi je réponds :
      – « Ah bon ! Alors, à toi aussi il te faut en avoir une grosse pour te faire respecter ?
      Tu ne vois pas, non, que la guerre c’est de la merde ? Et que ça ne règle rien du tout, bien au contraire. »
      Et là… stupéfaction !

      Je vous jure, il en faut de la patience !
      Ne serait-ce que pour ne pas se fâcher avec les voisins. 😉

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