Notre synthèse sur le livre « L’emballement du monde » de Victor Court (écosociété, 2022) en ce qui concerne uniquement la démographie.
p.87. Contrairement aux croyances populaires, les affrontements entre groupe de chasseurs-cueilleurs étaient rares durant le Paléolithique : il y avait assez d’espace et de ressources pour combler les besoins de ces communautés humaines. Il semble par ailleurs que la violence observée chez les sociétés agricoles du Néolithique soit davantage le produit de pressions démographiques propres à cette période.
p.107. Se pose alors la question du mécanisme d’essaimage des populations humaines au cours du Paléolithique. Puisque les groupes de chasseurs-cueilleurs vivaient généralement dans une situation d’abondance relative, la pression sur les ressources naturelles ne semble pas une cause qui justifie la scission de ces groupes et leur migration. L’origine la plus fréquente d’essaimage est plutôt à aller chercher du coté de la diminution de la sociabilité entre individus lorsque leur nombre devient trop levé. Les humains ne peuvent pas interagir de manière optimale s’ils sont dans un groupe de plus de 150 individus. Au delà de ce nombre, le cerveau humain ne serait pas en mesure de maximiser les effet positifs qui résultent d’une stabilité des relations grâce à des interactions fréquentes, tout en minimisant les risques d’interactions négatives qui conduisent à des conflits. Même de nos jours le nombre de personnes avec lesquelles un individu peut établir des relations stables (acquises par interactions répétées) se situe toujours autour de 150. Les nouvelles technologies de communication (téléphone, courriel, réseaux) ne parviennent pas à lever les contraintes cognitives agissant sur la taille du réseau social optimalement gérable par un humain.
p.128. Le stockage des denrées permet l’augmentation de la densité des populations. Sans stockage, la densité maximale correspond à ce que le milieu peut fournir au moment de la plus faible abondance de ressources. Au contraire, en autorisant un transfert des productions de la pêche, de la chasse et de la collecte issues des périodes de forte abondance vers les périodes de pénurie, le stockage permet de soutenir une population plus abondante.
P.131. Il est possible que le refroidissement qui est survenu entre 10 500 et 9 700 ans avant notre ère ait réduit la disponibilité de certaines plantes sauvages. Mais la croissance globale de la population humaine a aussi joué un rôle en réduisant la disponibilité du gros gibier (aurochs, onagres, cerfs, gazelles). En certains lieux, ces deux éléments ont pu être assez importants pour diminuer le rendement énergétique de la chasse-cueillette, et encourager de ce fait les pratiques horticoles.
p.135. Presque toutes les maladies infectieuses qui touchent Sapiens (choléra, variole, oreillons, rougeole, grippe, varicelle) sont dues à des micro-organismes qui doivent leur existence à l’élevage d’animaux domestiques et aux fortes densités des sociétés agricoles. Une grande partie de ces maladies se sont répandues uniquement avec les fortes densités de population des grandes villes qui ont émergé dans les cinq à six derniers millénaires.
p.140. Malgré leur santé plus fragile et leur mortalité plus élevée en moyenne que celle des chasseurs-cueilleurs nomades, les sociétés d’agriculteurs sédentaires avaient des taux de natalité sans précédent qui leur permettait de compenser cette surmortalité et ainsi de connaître des taux de croissance globalement supérieurs. Chez les chasseurs-cueilleurs nomades, le fait de se déplacer impliquait qu’il était difficile, voire impossible, de transporter simultanément deux enfants en bas âge. De plus un régime alimentaire à la fois faible en glucides et riche en protéines tendait à retarder la puberté, à rendre les ovulations moins régulières et à engendrer des ménopauses plus précoces. Ils employaient aussi différentes méthodes pour réguler les naissance, sevrage retardé par l’allaitement, ingestion d’abortifs naturels et même infanticide. Pour toutes ces raisons, chaque naissance était espacée d’environ trois à quatre ans. Chez les agricultrices, en revanche, la sédentarité rendait les menstruations plus précoces et le régime céréalier riche en glucide stimulait leur ovulation tout en prolongeant la vie reproductive. La consommation de bouillies et de gruaux permettait également de sevrer les nourrissons plus rapidement. Finalement les femmes du Néolithique pouvaient théoriquement avoir jusqu’à un enfant par an. Le taux de reproduction était supérieur à celui des chasseurs-cueilleurs même en supposant qu’environ la moitié des enfants mouraient avant l’âge d’un an. En conséquence l’agriculture-élevage a permis d’atteindre des niveaux de densité démographique bien plus élevé que dans n’importe quelle société de chasseurs-cueilleurs. Cela a eu aussi pour effet de conduire à des migrations.
p.155. Une fois la totalité du Moyen-Orient sédentarisée et ses agriculteurs installés sur la côte atlantique de l’Europe, les populations n’ont eu d’autre choix que de vivre sur des territoires par définition « limités ». Pour compenser cette pression démographique, les agriculteurs développent alors de nouveaux moyens technique, en métallurgie notamment, utiles aussi pour la guerre. L’augmentation du nombre de villages ainsi que de leur densité engendre une hausse des échanges et un accroissement des tensions territoriales.
P.165. A cause de la pression démographique, on peut facilement imaginer que la concurrence pour les nouvelles terres est une source de tension. Il n’y a donc aucun mystère à ce que le Néolithique ait été le théâtre de massacres d’une ampleur inédite. La découverte de charniers, notamment à Herxheim en Allemagne, atteste de cette exacerbation de la violence, tout comme les nombreuses fosses remplies de dizaines de squelettes portant des marques de coups meurtriers trouvés en Autriche, en France et en Espagne.
p.166. L’une des raisons pour lesquelles la hiérarchie tend à s’imposer tient au fait qu’elle permet de gérer les tensions internes au groupe. Tant que la communauté ne dépasse pas quelques centaines d’individus, tout le monde ou presque est apparenté par le sang ou le mariage. Dans ce contexte, les instituions formelles visant le respect et l’application des lois afin d’empêcher ou de résoudre les conflits sont tout à fait inutiles. Mais quand la communauté s’agrandit, le liens qui attachent chaque individu à tous les autres deviennent inévitablement plus distants. Il arrive un moment, lorsque la taille de la population dépasse quelques centaines d’individus, où la résolution informelle des désaccords n’est tout simplement plus possibles. Une instance officielle devient alors nécessaire pour gérer les différends et apaiser les tensions sociales. On peut facilement imaginer l’apparition d’un chef permanent à partir de la figure de l’homme d’influence informel et éphémère qui prévalait auparavant.
p.181. De même que la concentration de la population favorise l’émergence de l’État, sa dispersion lui fait obstacle. Sans pression démographique sur les ressources, notamment métallifères, il y a plus de chances que la fréquence des conflits reste faible, ce qui diminue d’autant la nécessité de renforcer l’organisation hiérarchique et d’aller vers la formation d’un État. Seuls les sols alluviaux bien arrosés autorisent une concentration de population suffisante pour que des complexes céréales /main d’œuvre fonctionnent à plein et mènent à des organisations étatiques.
p.199. On peut aisément comprendre que, dès qu’une population atteint quelques milliers d’individus, la mémoire ou la tradition orale deviennent insuffisantes pour continuellement mettre à jour les inventaires dont l’appareil étatique a besoin pour maintenir le contrôle de son territoire et de ses sujets. Il n’y a donc aucun hasard à ce que les premières traces d’écriture connues – des signes cunéiformes gravés sur des tablettes en argile – soient apparues en même temps que les premières cités-Etats de Mésopotamie, vers 3300-3100 AEC (avant l’ère chrétienne). Il n’y a aucun mystère non plus à ce que les toutes premières utilisations de signes écrits aient servi à comptabiliser des montants de dettes des stocks de céréales ou de toute autre marchandise échangeable à l’époque.
p.200. L’écriture a donc d’abord été utilisée pour répondre à un besoin de recensement et de contrôle de la population et de sa production. Ce n’est que dans un second temps qu’elle a permis aux philosophes et aux poètes de coucher leurs idées sur papier pour nous éclairer sur le sens de la vie et du cosmos, ou pour nous éclairer sur leurs illuminations. Pour autant, avant l’invention de l’écriture le monde n’était pas plongé dans l’obscurité. Certaines populations ont d’ailleurs résisté à l’écriture du fait de l’association de cette dernière avec l’État et l’impôt.
p.204. L’importance pour l’État des diverses formes de travail forcé explique que, durant l’Antiquité, c’était à l’aune de la taille de leurs populations, plutôt que de leurs territoires, que se mesuraient la richesse et la puissance des sociétés étatiques. En conséquence, durant les premiers millénaires de l’histoire, la guerre ne visait pas tant la conquête des territoires que la soumission de nouvelles populations.
p.288. Entre sa première apparition en 1348 et la fin du XIVe siècle, la peste noire tue environ un tiers de la population européenne. Les niveaux de population ne retrouvent leur valeurs des années 1300 qu’au XVe siècle aux Pays-Bas, au XVIe siècle en France et au XVIIe siècle au Royaume-Uni. L’Égypte doit même attendre la fin du XIXe siècle pour retrouver une population équivalente à celle qu’elle possédait avec d’être touchée par ce fléau.
p.437. La synthèse de l’ammoniac par le processus Haber-Bosch permet de fabriquer des engrais azotés qui dopent l’agriculture et engendrent une croissance fulgurante de la population humaine. Associé à l’expansion des terres agricoles, les engrais issus du guano et du salpêtre ont permis à la population mondiale de passer d’environ 1 milliard en 1800 à 1,6 milliard en 1900. Avec l’utilisation des engrais de synthèse et la mécanisation de l’agriculture dans les pays riches, la population mondiale atteint 2,5 milliards en 1950. Après cette date, la massification de l’usage du process Haber-Bosch, l’extension de la mécanisation agricole au niveau mondial et la diffusion de la médecine moderne permettent à la population mondiale de croître à une vitesse inouïe. Il y a 6,2 milliards d’humains en 2000 et la Terre gagne un autre milliard d’individus en 20 ans seulement. L’avenir est incertain, mais les estimations indiquent que la planète devrait compter 11 milliards d’être humains à la fin du siècle.
p.530-531. La modernité tardive est caractérisée par un fait étrange : le temps que n’importe quel travailleur peut réellement allouer à son activité principale baisse inexorablement par rapport au temps qu’il doit attribuer à des tâches annexes. Dès qu’elles dépassent quelques dizaines d’individus, toutes les structures d’emploi, qu’elles soient privées ou publiques se mettent à crouler sous la paperasse, les courriels, la formalisation des procédures. L’anthropologue David Graeber est même allé jusqu’à dire qu’une grande partie des emplois sont tout à fait inutiles, voire nuisibles. Ces emplois de merde (bullshit jobs) prolifèrent dans le marketing, la communication, les assurances, le droit des affaires, la finance. Dans un échantillon de 100 000 travailleurs de 47 pays différents, 25 % doutent de l’utilité de leur emploi ou sont même certains de son inutilité.
p.575. On estime que la transition progressive de la chasse-cueillette vers l’agriculture-élevage a fait passer la population mondiale de quelques centaines de milliers d’humains il y a 12 000 ans à plusieurs millions (voir quelques dizaines de millions) il y a 5000 ans.
p.647. A ceux qui avancent qu’il faudrait réduire la taille de la population mondiale pour lutter efficacement contre le dérèglement climatique et toutes les autres perturbations environnementales, on répondra qu’il suffirait d’empêcher les plus riches de continuer à mener leur train de vie indécent.
p.683. Rien dans les données actuelles ne permet de s’accorder sur l’idée d’un effondrement global qui ramènerait en quelques années la population mondiale à trois ou quatre milliards d’individus à la surface de la Terre. Cela ne veut pas dire que cette possibilité n’a jamais été évoquée (comme dans le rapport Meadows de 1972) ni qu’elle soit à 100 % improbable. Mais le fait est qu’en l’état actuel des connaissances scientifiques, rien ne permet de soutenir un tel scénario.

Quel crédit accorder à un auteur enseignant à l’IFP (Institut Français du Pétrole) ? Un minimum de suspicion serait la bienvenue. Quant à l’emballement démographique associé à la sédentarisation néolithique, je suis bien d’accord : salauds de paysans ! (je peux, car j’en suis un, de cul-terreux).
Bien vu. En effet il est bon de souligner que l’IFP Énergies nouvelles (IFPEN) est le successeur de l’Institut français du Pétrole (IFP).
Quant à « l’emballement démographique », selon cet enseignant (en économie) il n’est qu’une facette de « L’emballement du monde ».
Quant à la Cause, Première… de cet «emballement»… alors là !
Le Néolithique est certes un tournant important dans l’histoire humaine, seulement pas plus que la maîtrise du feu (400 à 450.000 ans). Quelle connerie ce jour là !
L’arc est beaucoup plus récent, la roue encore plus. Selon une certaine théorie, la première fonction de l’arc était de faire de la musique. Boing boing !!
Une guitare à une seule corde, en somme. Et moi je dis que nos ancêtres auraient dû en rester là, et ne pas en rajouter. Parce qu’avec six cordes, moi je n’y arrive pas. 🙂
– « Dans son livre « L’Emballement du monde », l’ingénieur et économiste Victor Court propose d’explorer les liens historiques entre énergie et domination au sein des sociétés humaines.
Victor Court, enseignant-chercheur en économie à IFP School, IFP Énergies nouvelles
[…] L’extrait que nous vous proposons ci-dessous se consacre plus particulièrement à l’examen critique du concept de « Capitalocène », proposé par le chercheur et militant suédois Andreas Malm, pour identifier les responsables du réchauffement climatique. [blablabla]
Le capitalisme n’est donc pas en soi la cause ultime de la destruction de notre environnement global, même s’il faut reconnaître [etc. etc.] »
(Victor Court, économiste : « Pourquoi la sortie du capitalisme est insuffisante face à la crise écologique » lejdd.fr 14/11/2022 )
Après ça me voilà donc, encore une fois, bien avancé. (à suivre)
(suite) Cet article du JdD se polarise donc sur ce concept de « Capitalocène » (sa critique), et celui de Biosphère sur la démographie. Chacun son truc.
Pourtant l’idée d’explorer les liens historiques entre énergie et domination au sein des sociétés humaines (sic) est une bonne idée. J’ai toujours dit que cet esprit, de domination… que nous retrouvons dans la Compétition, la Guerre bien sûr, et finalement partout… était ce dont ON crève ! Et j’ai toujours dit qu’il n’était pas nécessairement (obligatoirement, naturellement) inscrit dans notre «nature», et/ou nos gènes.
C’est pour ça que je préfère parler d’esprit, et non pas de besoin… de domination.
(à suivre)
(suite et fin) Pour nous expliquer tout ça, Victor Court construit donc une théorie… Selon laquelle au-delà de 150 individus il serait impossible de vivre en harmonie, en paix, bref de bien s’entendre. Et autres postulats tout aussi «scientifiques».
Le problème, c’est que quand ON n’est pas de la partie, ici l’anthropologie biologique (ou anthropologie physique, vaste domaine)… ON a vite fait de sombrer dans le ridicule et le discrédit.
Une autre critique :
– « Regrettons seulement que l’auteur ait occulté les autres passions, l’altruisme et l’empathie, le dépassement de soi, la soif de connaissance, l’aspiration à la beauté, etc., qui ont permis à la plupart des hommes d’accéder à l’aube du XXIe siècle à un niveau de bien-être sans équivalent dans le passé. » (L’emballement du monde . Énergie et domination dans l’histoire des sociétés humaines – herodote.net)
Et un bouquin de plus ! Et bien sûr je ne l’ai pas lu. Même que je n’avais jamais entendu parlé de son auteur. Deux ou trois clics, et voilà donc qui est fait. Et je n’achèterais donc pas son bouquin.
Et là ON va me dire : « Quand ON traite d’un sujet il vaut mieux être sérieux. Avant de parler de ce bouquin de Victor Court, ON commencera donc par le lire dans son intégralité ! »
ON pourra même rajouter : « En gros, ON goûte avant de dire BEURK ! »
Pan sur le bec ! Et je l’aurai bien cherché.
Oui mais, ne nous emballons pas ! Le monde l’est suffisamment comme ça, emballé, alors n’allons surtout pas en rajouter. Parce que s’il ne s‘agit que de goûter… j’ai goûté.