Vaclav Smil, sobriété énergétique exigée

Entre 1820 et 2000, la consommation mondiale d’énergie aurait été multipliée au moins par 25 (World Energy Consumption. A Database, Paolo Malanima, 2022). Et encore est-ce une moyenne qui cache d’énormes disparités : en 2015, un Nord-Américain consommait 282 gigajoules par an contre 4,5 pour un habitant du Malawi. Sur la base de l’indice de développement humain, le chercheur canadien Vaclav Smil estime qu’une consommation énergétique annuelle supérieure à 110 gigajoules n’apporte aucun bienfait réel.

Vaclav Smil : « Tout ce que nous faisons d’important dans le monde moderne dépend des combustibles fossiles »

Vaclav Smil vient de publier en 2026 « Comment nourrir le monde ». Depuis vingt-cinq ans que nous parlons de décarbonation, mais nous brûlons chaque année davantage de combustibles fossiles [charbon, pétrole et gaz]. On extrait aujourd’hui 10 milliards de tonnes de carbone par an ! Nous ne pourrons pas passer à zéro aussi rapidement. Tout ce que nous faisons d’important dans le monde moderne – le transport aérien, le transport maritime à grande échelle, la production de biens essentiels – dépend des combustibles fossiles. Il y a des processus qu’on ne peut pas électrifier facilement, qui sont les fondements de notre civilisation : ce monde repose sur le béton, l’acier, le plastique et surtout l’ammoniac, qui permet de produire des engrais azotés et de nourrir 8 milliards de personnes. Le système alimentaire dans son ensemble est si immense qu’il représente près de 30 % de la consommation mondiale d’énergie. Plus le système est complexe, plus il faut du temps pour le changer. Or les systèmes énergétiques et alimentaires, mondialisés et interdépendants, comptent parmi les plus complexes qui soient.

Vaclav Smil : « 2050. Pourquoi un monde sans carbone est presque impossible »

Pour limiter le réchauffement catastrophique de la planète, plus d’une centaine de pays se sont engagés à débarrasser leurs systèmes énergétiques du charbon, du pétrole et du gaz et à atteindre la « neutralité carbone » d’ici au milieu du XXIe siècle. Pourtant, il n’y a quasiment aucune chance qu’elle se réalise : c’est ce que démontre en 2025 Vaclav Smil, un expert mondialement reconnu de l’énergie. Si la décarbonation complète du système énergétique n’est pas possible d’ici à 2050, Vaclav Smil ouvre la voie à d’autres pistes pour lutter contre le réchauffement : limiter les gaz à effet de serre issus de l’agriculture, de l’élevage ou encore de la déforestation…

Le point de vue des écologistes de la sobriété énergétique

L’agriculture paysanne, basée sur l’énergie solaire par assimilation chlorophyllienne, donnait en énergie plus qu’elle ne coûtait. Il n’en est pas de même pour l’agro-industrie. Alors que les rendements à l’hectare ont constamment augmenté, on constate que l’agriculture affiche un bilan énergétique négatif : elle consomme désormais beaucoup plus d’énergie fossile non renouvelable qu’elle ne crée de calories. Si on intègre la transformation agro-alimentaire et le transport des produits agricoles, le bilan est encore plus négatif. En fait, si on supprimait les subventions au gazole non routier pour les tracteurs, la presque totalité des techno-agriculteurs feraient faillite.

L’industrie sans énergie fossilise, c’est un monde sans avions, sans voitures, sans béton, sans goudron, sans industrie chimique… le  pied !

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L’alimentation très dépendante des énergies fossiles

extraits : Selon Vaclav Smil, chercheur dans le domaine de l’énergie, 20 % de tous les êtres humains, soit plus de trois milliards de personnes, survivent grâce aux engrais azotés, le principal ingrédient de la Révolution verte qui a boosté le secteur agricole dans les années 1960.

L’agrocarburant peut émettre plus de CO₂ que le pétrole si on remplace la forêt pour y pourvoir .

Une exploitation céréalière des plaines d Argentine, pour être autonome en énergie, doit consacrer entre 20 à 30 % de sa surface à la production d agrocarburant type huile de colza.

Si on doit revenir à la traction animale pour les travaux des champs, il faut savoir qu’il y a un siècle la nourriture des animaux consommait 25% des céréales produites.

Quand on regarde les surfaces consacrées à la production pour la consommation de viande, on est déjà à ce chiffre de 25 %.

Produire avec la traction animale nourrie sur place ne produit que très peu de CO2 contrairement à l’importation d’urée, d’engrais, de pesticides.

Seule l’agriculture bio émet beaucoup moins de carbone car les engrais, l’urée etc.. peuvent être produits sur place en mêlant élevage et culture.

Cultiver des plantes pour les réservoirs plutôt que pour les assiettes aggrave la crise alimentaire mondiale.

ne pas mourir de faim dépend de l’équilibre (ou non) entre la production agricole et le nombre de bouches à nourrir.

COP28 et AIE, sobriété énergétique tabou ! (2023)

extraits : La demande d’énergies fossiles devrait rester « trop élevée » pour respecter les objectifs les plus ambitieux de limitation du réchauffement planétaire, insiste l’Agence internationale de l’énergie (AIE) à un mois de la COP28 à Dubaï, du 30 novembre au 12 décembre. Mais rien dans son rapport sur la nécessaire, indispensable, obligatoire et incontournable économie d’énergie dans le sens « sobriété partagée ». Nous ne nous faisons pas d’illusions : à la COP28 de Dubaï, les ambitions et les objectifs seront poliment rappelés, mais les moyens concrets de mise en œuvre – en particulier la réduction massive de la consommation d’énergies fossiles – seront muselés et renvoyés aux calendes grecques…

Sobriété énergétique, l’affolement gagne (2022)

extraits : Catherine MacGregor, directrice générale d’Engie, Jean-Bernard Lévy, président-directeur général d’EDF, Patrick Pouyanné, président-directeur général de TotalEnergies appellent à une sobriété d’urgence face à la flambée des prix de l’énergie.Il est assez rare que des entreprises incitent leurs clients à moins acheter les produits qu’elles commercialisent. « Le prix de l’énergie menace notre cohésion », clament les dirigeants dans la tribune. Une phrase qui aurait sans doute encore beaucoup plus de retentissement si elle était prononcée et assumée au sommet de l’Etat. Lorsque les efforts sont massifs et coordonnés, les économies d’énergie sont substantielles. Mais la ruée sur les climatiseurs lors de la dernière vague de chaleur montre qu’il y a encore beaucoup à faire en matière de civisme énergétique. Le gouvernement doit expliquer clairement que la sobriété est une moindre contrainte que le rationnement. Or, si la première n’est pas acceptée, c’est le second qui finira par s’imposer….

Efficacité énergétique et économies d’énergie (2020)

extraits : Une confusion est trop souvent entretenue entre « efficacité énergétique » et « économies d’énergie ». L’efficacité renvoie à la performance de l’équipement, la sobriété renvoie à l’intelligence de l’usage. Si on isole parfaitement une maison pour économiser l’énergie mais qu’on en profite pour vivre avec quelques degrés de plus, il n’y aura pas de transition énergétique ; c’est l’effet rebond. La sobriété, c’est au contraire rompre avec la facilité, c’est le contraire de l’ébriété énergétique. En clair, cela veut dire limiter nos besoins à l’essentiel et ne pas trop compter sur la technique et l’innovation. Cette réflexion, nous l’avions publiquement faite lors d’une rencontre organisée par l’entreprise Schneider Electric en 2013 dans le cadre d’un débat national sur la transition énergétique…

Notre défi, 100 % de sobriété énergétique en 2050 (2017)

extraits : Selon le scénario Négawatt de 100 % d’énergie renouvelable en 2050, le défi le plus difficile à surmonter est la réduction de la consommation, qui suppose des évolutions sociétales drastiques et des réorganisations industrielles extraordinaires… Il faudrait que chacun d’entre nous établisse une hiérarchie qui passe des besoins vitaux aux essentiels, puis indispensables, utiles, convenables, accessoires, futiles, extravagants et inacceptables. Chacun devrait se livrer à l’exercice en famille ou au travail, de façon à prendre conscience de l’impact de tel ou tel achat ou comportement. Il s’agit de faire jouer à plein ce qui est la contre-partie indissociable de notre liberté : notre responsabilité…

efficacité énergétique contre limitation des besoins (2013)

extraits : Notre société n’a pas encore compris que les citoyens devront limiter leurs besoins. A quoi sert en effet une bonne isolation thermique de sa maison (efficacité énergétique) si on en retire l’idée qu’on peut augmenter la température de son foyer (refus de la sobriété). Il est d’ailleurs significatif qu’on confonde généralement dans les débats « économies d’énergie » et « efficacité énergétique », ce qui permet de passer la sobriété à la trappe…

sobriété énergétique ? (2009)

C’est assez rare pour être commenté. L’analyste du Monde Jean-Michel Bezat termine son article du 13 janvier 2009 en supputant la possibilité d’une « forme de sobriété énergétique ». Il est vrai qu’avec un pic de consommation électrique de 92 400 Mw le 7 janvier la France n’est pas à l’abri d’un lock-out. Mais après le premier choc pétrolier de 1973, on raisonnait sainement en termes d’économies d’énergie ; le Premier ministre de l’époque avait même interdit les courses de formule 1. Aujourd’hui le patron d’EDF se plaint du manque d’investissement de son prédécesseur (faut produire toujours plus !) et les consommateurs plus ou moins jeunes font tourner leur Internet à haut débit 24 heures sur 24 tout en s’émerveillant des prouesses de bolides qui vont à Dakar en passant par l’Amérique du Sud. Et le Premier ministre (je crois qu’y en a un en France !) est un fanatique des 24 heures du Mans… 

Le réchauffement climatique et le prochain pic pétrolier auront-ils raison de la connerie humaine ?

Notre article le plus ancien sur la sobriété énergétique

27.11.2005 Moins de pétrole, plus de pauvres

Les pays pauvres importateurs de l’or noir n’ont pas fini de souffrir. L’Etat prenait souvent à sa charge l’écart entre les cours mondiaux et les tarifs intérieurs, c’était le seul moyen de rendre l’essence et le combustible domestique accessible à des populations très démunies. Comme ils connaissent maintenant un nouveau choc pétrolier avec un baril autour de 60 $, l’alourdissement de la facture pétrolière devient insupportable pour les budgets publics et les balances des paiements. Le poids de la facture énergétique peut en effet dépasser dans certains pays 5 % du PIB (1,75 % pour la France en 2004) et leur industrialisation peu efficace reste très énergivorace. Le coût du pétrole risque même d’annuler les effets bénéfiques de l’effacement récent de la dette multilatérale envers les 18 pays les plus pauvres. Même si le président Hugo Chavez d’un Venezuela pétrolier donne des facilités de paiement en Amérique central (pour réduire ainsi l’influence des Etats-Unis dans cette zone), même si les pays de l’OPAEP pourraient faire de même dans leur zone géographique, les pays pauvres importateurs de l’or noir qui ne veulent pas rogner dans les budgets consacrés à l’éducation ou la santé seront obligés de pratiquer la vérité des prix en affrontant le mécontentement populaire qui en résultera. Mais ce sont les voitures de la classe globale qui devraient être mises à la casse, tant que les pays riches ne donneront pas l’exemple de la sobriété énergétique, les inégalités mondiales s’accentueront.

De toute façon la meilleure solution dans l’intérêt bien compris de la Biosphère comme des humains est de laisser le plus rapidement possible des ressources fossiles dans les profondeurs de la Terre dont elles n’auraient jamais du sortir.

6 réflexions sur “Vaclav Smil, sobriété énergétique exigée”

  1. Esprit critique

    – « Vaclav Smil estime qu’une consommation énergétique annuelle supérieure à 110 gigajoules n’apporte aucun bienfait réel. »

    Vaclav Smil est incontestablement un expert dans le domaine de l’énergie. Et s’il dit 110 … je ne vois pas comment je pourrais discuter. Parce que moi je suis expert de rien du tout !
    Janco aussi il s’y connaît dans le domaine de l’énergie. Quant à dire lequel des deux est le meilleur, voire le copieur… alors là ! Toutefois, par simple curiosité, et manière de m’auto évaluer… j’ai essayé de calculer à quoi correspondent ces 110 gigajoules.
    Et tant qu’à faire, en nombre d’esclaves. Ce qui personnellement me parle mieux que tout le reste.

    – « un Français consomme environ 30 000 kWh d’énergie finale par an toutes énergies et tous usages confondus » (Jancovici : Combien suis-je un esclavagiste ?)

    Et là encore si Janco le dit, alors moi je prends. (à suivre)

    1. MC Petit-bourgeois

      (suite) Et donc, et si je ne me trumpe pas… 30.000 kWh = 108.000 mégajoules.
      Soit 108 gigajoules. Que j’arrondis à 110.
      Et comme par hasard je retrouve là les 500 esclaves énergétiques de Janco.
      Dois-je alors en déduire qu’il s’agit là du SEUIL à ne pas dépasser ?
      Et/ou qu’en quelque sorte ce serait là l’idéal optimum, autrement dit la juste mesure…

      En attendant, que quelqu’un veuille bien m’éclairer… je pense que ces 500 esclaves (ou 110 gigajoules) correspondent effectivement au confort (mode et/ou train de vie) de ce petit-bourgeois* que j’évoque souvent. Et qu’au-delà ON est alors un gros bourgeois.
      Et qu’une grosse bagnole n’apporte en effet aucun bienfait réel (sic). Pas plus qu’une grosse baraque, une piscine, un jacuzzi et j’en passe. Sans parler de la Rolex (symbole de réussite à 50 balais), des yachts et des jets privés.
      * Le petit-bourgeois gentilhomme – Alain Accardo

  2. Les chiffres donnés dans l’introduction suffisent, ils parlent d’eux-mêmes.
    Je rajouterais seulement les 500 esclaves énergétiques (Jancovici).
    Non seulement une énorme gabegie, ici d’énergie, mais d’énormes disparités.
    Et c’est pour tout pareil. Notamment pour cet autre élément vital, l’eau : 350 litres par jour pour un américain, 10 à 20 litres pour un africain. Regardons également ceux qui gaspillent le plus, ne serait-ce que la nourriture, les vêtements.
    Second point important, ce seuil de 110 gigajoules. Qui de suite me fait penser à Ivan Illich, qui a beaucoup réfléchi et écrit sur la contre-productivité dans nos sociétés (Loi d’Illich).
    Que ce soit avec l’énergie, la vitesse, le travail, le Pognon etc. (tout est lié), au-delà d’un certain seuil (de productivité) ON ne gagne rien de plus ! Ni rien de mieux.
    Si ce n’est plus d’emmerdes. Et toujours plus.

    1. esprit critique

      – « Auteur prolifique, il vient de publier Comment nourrir le monde (…). Dans cet essai comme dans les précédents, il traque les idées reçues, à grand renfort de statistiques et d’ordres de grandeur, et interroge notre capacité à approvisionner en aliments et en énergie une population croissante. » (Le MONDE)

      Ah les idées reçues… les traquer et les débusquer c’est une chose.
      Mais pour les déboulonner… alors là bon courage !
      Vaclav Smil n’y croit pas, à la poupée qui tousse. ON peut toujours le qualifier de pessimiste. Moi non plus je n’y crois pas. Transition piège à cons, etc.
      Quant à la Décolonisation… alors là !
      Tant que le pauvre Français Moyen (ainsi que tous ses homologues à travers le monde) n’aura pas compris (et intégré profondément) qu’il n’est qu’un petit-bourgeois (gentilhomme ou pas)… ON n’aura pas la moindre chance d’en sortir.

    1. Parti d'en rire

      Pour le savoir, le mieux serait de les mettre face à face… et de leur poser la question.
      Chose parfaitement possible, vu que les deux sont encore de ce monde. Pas comme Mao et Dien Xiaoping dont ON ne saura jamais sur qui ils ont copié. Quant à Malthus et Marx, paix à leurs âmes à eux aussi.
      Maintenant si c’est pour avoir un numéro (de cirque), un de ces «débats» comme ON en voit partout, et même ici sur Biosphère (le copieur c’est toi => non c’est pas moi ! => sale menteur va ! => c’est celui qui le dit qui l’est ! => et patati et patata) finalement le mieux c’est que chacun se con tente de croire ce qui l’arrange.

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