année 2010

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

Coline Serreau a réalisé un film-documentaire de même titre qui met en scène les différents intervenants s’exprimant dans le livre. Il faut avoir lu le livre et vu le film, la fin de la paysannerie programmée par le système thermo-industriel est trop grave pour que nous restions sans rien faire. Voici quelques extraits significatifs du livre, restructurés par nos soins :

1/5) introduction de Coline Serreau (réalisateur des films la Belle Verte et Solutions locales pour un désordre global)

L’un de nos grands chantiers philosophiques actuels est d’accepter que l’humain n’est supérieur à rien. L’accepter, c’est vivre une blessure narcissique très violente, du même ordre que celle qui nous a frappé lorsque nous avons découvert que la Terre était ronde, tournait autour du soleil, qui n’était lui-même qu’une banale étoile semblable à des milliards de milliards d’autres dans un univers dont les véritables dimensions nous échappaient. Les généticiens ont été très vexés de découvrir qu’une simple plante comme l’orge avait deux fois plus de gènes que l’homme. Les humains s’autoproclament la race la plus évoluée, ils devraient avoir l’intelligence de s’interroger sur cette soi-disant supériorité.

Nous ne pouvons plus dépendre du bon vouloir des marchands et des politiques en ce qui concerne notre survie. Les gouvernants sont devenus les gérants et les valets des multinationales. Une des solutions, c’est le « retour en avant ». Retrouver à travers de petites structures locales une autonomie alimentaire sans produits chimiques, qui nous rende notre liberté et assure notre subsistance.

2/5) Les errements de la croissance

Devinder Sharma (ingénieur agronome indien)

Chaque fois que je donne une conférence, je pose la question : Qu’est-ce que la croissance ? Qu’est-ce que le PIB ? C’est la somme d’argent qui  change de mains. C’est très intéressant. Si vous avez un arbre debout, le PIB ne change pas. Si vous coupez l’arbre, le PIB augmente. S’il y a une rivière qui est propre, le PIB n’augmente pas. Mais si la rivière est polluée, le PIB augmente, non pas une, mais trois fois. Pourquoi ? D’abord, puisque des déchets ont été rejetés dans la rivière, c’est que de l’argent a été échangé, donc le PIB augmente. Ensuite, quand la rivière est polluée et que les riverains boivent son eau, ils tombent malades, vont chez le médecin et, de nouveau, de l’argent est échangé. Et enfin, si vous apportez une technologie pour nettoyer la rivière, de l’argent change encore de mains et le PIB augmente encore. Quelle magnifique façon de se développer ! Pourtant partout dans le monde, les étudiants apprennent que la croissance économique supprime la pauvreté et apporte un développement durable !

Jean-Claude Michéa (philosophe français)

Quelquefois je m’amuse à poser à mes élèves la question : « Etes-vous pour l’augmentation ? » Et je laisse planer un silence. Au bout d’un moment, il y en a toujours un qui, timidement, demande : « L’augmentation de quoi, Monsieur ? » Je leur réponds : « Bonne question, dictée par le bon sens ! » L’augmentation ne peut pas, en effet, être un programme en soi. Eh bien, sachez que les maîtres de ce monde adoptent pourtant cette position étrange : pour eux, la croissance, c’est-à-dire l’augmentation indéfinie de toute production rentable, définit une philosophie à part entière. Mais quelqu’un qui fait un peu de philosophie aurait envie de rétorquer : « La croissance de quoi ? »

L’idée que, pour devenir un véritable citoyen du monde, il faudrait rompre avec tous les enracinements particuliers qui nous définissent au départ – l’attachement à des êtres, à un lieu, à une culture, à une langue – est au cœur du système libéral. De ce point de vue, l’acte émancipateur pour le libéral, c’est la délocalisation, la dissolution de toutes les frontières. Il faudrait produire à la chaîne des hommes capables de consumer leur vie entre deux aéroports avec, pour seule patrie, un ordinateur portable. Ce mode de vie hors sol, ce nomadisme perpétuel dans un monde sans frontières et porté par une croissance illimitée, la gauche a fini par le célébrer comme l’incarnation de la tolérance et de l’ouverture d’esprit, alors que c’est simplement la façon qu’ont les élites globales de vivre leur coupure structurelle d’avec les peuples. Je me demande s’il ne faudrait pas parler de « gauche kérosène » plutôt que de « gauche caviar » pour désigner cette nouvelle manière mobile d’exister.

3/5) La dégradation de l’agriculture

Claude Bourguignon (docteur ès sciences de la microbiologie des sols)

J’ai fini mes études de zoologie et de biochimie pour rentrer à l’Agro. Et là, j’ai été horrifié. Il y a même eu des ingénieurs ingénieux qui ont créé des variétés de poulets sans plumes, parce qu’ils avaient calculé que la plume consommait de l’azote et de la potasse. Et puis ils se sont rendus compte que les poulets sans plumes, ils avaient froids, qu’il fallait chauffer les bâtiments, que ça coûtait plus cher que l’azote, alors finalement ils ont remis des plumes sur les poulets.

Il se trouve qu’il y avait encore une formation en microbiologie des sols. J’y aussi allé et, quand je suis arrivé en troisième année, j’étais le seul. Depuis la chaire de microbiologie a été supprimé en 1986. Il y a donc, depuis plus de vingt an, 150 ingénieurs agronomes qui sortent chaque année en France, et qui ne savent pas ce que c’est que la biologie du sol, ni comment fonctionnent les microbes. Rien. Ils ne savent même pas que le sol est vivant, ils sont prêts à déverser des pesticides et des engrais. Ils ne savent pas que, chaque fois que vous mettez un grain de potasse sur un verre de terre, il est mort. Toutes les chaires de microbiologie ont été supprimées dans le monde. Pourtant les forêts, elles poussent sans engrais chimiques, sans l’aide de personne, et elles poussent depuis des millions d’années. Mais l’agronomie a fait croire aux gens que sans engrais on allait tous mourir de faim. C’est une propagande.

Le propre du paysan, c’est de produire des graines à lui. Maintenant on lui impose des variétés hybrides qui ne sont pas issues de son terroir. Et évidemment, il est pénalisé parce que cette plante-là demande de l’eau ou est fragilisée par ce climat-là. Du coup on lui vend de l’irrigation, ou des pesticides, alors qu’avant, il avait ses propres variétés rustiques qui poussaient sans eau. On accuse les agriculteurs d’être des pollueurs, c’est tout le système qui les a amenés à polluer.

Ce que les gens ne savent pas, c’est qu’il y a une entente entre les semenciers et les marchands d’engrais. Prenons l’épeautre, qui est une espèce de blé très rustique qui n’a pas besoin d’engrais. Il a été éliminé du catalogue autorisé des semences parce que, comme il ne nécessite pas d’engrais, on ne peut pas faire de l’argent avec lui. On avait 10 espèces de blé en 1900 avec des centaines de variétés de chaque espèce. Nous n’en avons gardé que deux, une qui fait le blé dur, Tricitum durum, et une qui fait le blé classique, Tricitum aestivum. Autrefois les champs de blé étaient très hauts. Maintenant on sélectionne pour que les blés soient tous à la même hauteur et que la machine puisse les couper correctement. C’est-à-dire que ce n’est pas la machine qui s’adapte à la vie, c’est la vie qui doit s’adapter à la machine. Au XVIIIe siècle, Buffon a eu cette phrase extraordinaire : « Plus l’espèce humaine croît, plus le monde animal sent le poids d’un empire terrible. »

Lydia Bourguignon (maître en sciences agroalimentaires)

Dans un sol vivant, on arrive à compter 4 milliards d’animaux à l’hectare, et il y a des sols où on ne trouve rien. Les acariens, collemboles et cloportes sont massacrés par les pesticides alors que ce sont eux qui rendent le sol vivant. C’est un monde invisible qui travaille gratuitement pour nous, donc ça ne plaît pas à l’agrochimie. Comme on ne les voit pas, les gens ne croient pas que ces animaux existent. Alors que la machine, elle se voit, elle coûte cher. Le ver de terre, c’est moins sexy…

Il n’y a qu’à voir le matériel agricole. Les tracteurs, les engins agricoles, c’est de la démesure ! Cette puissance de la machine confrontée au sol… On dirait des monstres prêts à écraser cette pauvre terre. En fait, on a vraiment l’impression qu’ils font la guerre à la terre.

La France, premier pays agricole d’Europe, ne se nourrit pas. Elle importe 80 % de ses compléments alimentaires animaux. Nous volons la terre des autres. Nous consommons 6000 mètres carrés de terre arable par habitant, les Américains 8000. Dans le monde il n’y a que 2500 mètres carrés par personne. Ca veut dire quoi ? Ca veut dire qu’il y a des gens qui ne mangent pas. Et effectivement il y a 850 millions de personnes qui crèvent de faim.

4/5) L’exemple de la révolution verte

Devinder Sharma  (ingénieur agronome indien)

Il y a quarante ans, nous avons opté en Inde pour la « révolution verte », qui a introduit des semences hybrides, des engrais et pesticides chimiques, des cultures très gourmandes en eau, etc. C’est tout notre mode de culture que nous avons alors modifié. L’Inde est devenue autosuffisante. Mais maintenant, qu’est-ce que l’on constate ? En fait ce type de technologie agricole a détruit les ressources naturelles et a conduit les agriculteurs à la faillite : aujourd’hui nous sommes confrontés au taux de suicide le plus  élevé au monde. En Inde, toutes les heures, 2 agriculteurs se donnent la mort quelque part. Cela montre l’état de détresse du monde agricole. Des études récentes ont montré que 40 % des agriculteurs souhaiteraient abandonner leur métier. Qu’allons-nous faire de 600 millions de personnes ?

Dominique Guillet (président fondateur de Kokopelli)

La révolution verte, qui débute en 1961, était verte surtout par la couleur du dollar. Ils ont fait beaucoup de dollars avec, mais pour les gens du Tiers-monde, c’était terrifiant ! Parce que la révolution verte a détruit les sols, l’eau, la biodiversité. En Inde, des milliers de variétés de riz ont disparu. On a détruit le tissu social indien. L’agriculture indienne servait avant tout à nourri la famille, on en a fait des récoltes à valoriser sur le marché régional, national ou international. Avant, dans les rizières, les femmes ramassaient des grenouilles, des poissons, de soi-disant mauvaises herbes qui étaient en fait pleine d’oligo-éléments et de protéines. Or, sous l’impact des agrotoxiques de la révolution verte, tous les poissons, les grenouilles et les herbes ont été éradiqués. Par ailleurs les fluctuations des prix sur le marché international peuvent très vite ruiner un agriculteur. Si bien qu’un nombre considérable de petits paysans indiens, piégés par ce système, ont déposé leur bilan quand ils ne se sont pas suicidés.

Vandana Shiva (physicienne et épistémologue indienne)

La révolution verte a reçu le prix Nobel de la paix sous le prétexte que les nouvelles technologies en chimie allait apporter la prospérité, et que la prospérité apporterait la paix. Cela s’est appelé la révolution verte, par opposition à la révolution rouge qui se répandait en Inde, venant de Chine. Les Américains se sont dit : « Diffusez les produits chimiques et vous éviterez le communisme. » Malheureusement ces produits coûtaient cher et nuisaient à l’environnement. Tout cela s’est révélé au bout de dix ans, si bien qu’au lieu d’être en paix et de profiter de la prospérité, les jeunes ont connu une nouvelle pauvreté et pris les armes.  Après la répression très violente par les forces militaires contre les insurgés dans le Punjab, on ne pouvait plus prendre son fusil ; alors les agriculteurs ont commencé à boire les pesticides pour mettre fin à leurs jours. Au cours de la dernière décennie, nous avons ainsi perdu 200 000 agriculteurs.

On est aussi en train de détruire la biodiversité. L’agriculture industrielle a réduit notre alimentation de base à 5 ou 6 plantes alors qu’autrefois nous consommions 1500 plantes différentes. L’agriculteur moyen en Inde cultivait 250 espèces. C’est une nouvelle pauvreté. A tous les niveaux c’est donc une agriculture suicidaire. C’est une fausse intelligence qui découle de l’idéal de domination sur la nature, qui veut faire table rase de tout notre savoir ancestral. En fait cette agriculture soumet la nourriture au contrôle de ceux qui se fichent complètement de la planète, et n’ont d’intérêt que pour leurs profits. Nous devons nous réapproprier notre nourriture. Si nous échouons, non seulement nous n’aurons pas de liberté, mais nous n’aurons pas de pain.

5/5) l’autonomie territoriale comme avenir

Joao Pedro Stedile (économiste et activiste social brésilien)

Dans le mouvement de la Via Campesina, nous défendons le concept de souveraineté alimentaire, l’idée que chaque communauté doit produire ses propres aliments. Pas seulement pour être politiquement indépendante, mais aussi pour apprendre à vivre avec les êtres vivants qui partagent avec nous cette planète. Et cela n’est réalisable qu’à travers une agriculture paysanne, familiale, en polyculture, le contraire de l’agriculture industrielle.

Bien entendu les gouvernements n’aiment pas ça, parce qu’ils sont vendus aux entreprises. Ils sont devenus les gérants de leurs volontés.

Pierre Rabhi (un des pionniers de l’agriculture biologique)

Tout ce que nous faisons à la terre, nous le faisons à nous-mêmes. Quand je vois cette terre indispensable à notre survie bétonnée, malmenée, et qu’on observe que le désert s’installe, on comprend qu’on est dans un processus qui ne peut qu’aboutit à des famines et à des pénuries catastrophiques. Je ne vois pas dans l’avenir un espace rural désertifié et des millions de gens confinés dans les villes, qu’il faudra nourrir sans qu’ils participent à la production de leur propre nourriture. Ce serait de la folie. L’agriculteur est le premier responsable de la santé de l’humanité, avant même le médecin.

L’agriculture a subi un dommage très important à cause de la spécialisation. Avant, dans les fermes, tout était regroupé : la production végétale, les animaux, le poulailler. Ensuite il y a eu des viticulteurs, des arboriculteurs, des maraîchers, des producteurs de viande, de lait, et tout a éclaté en spécialisations. Or ces spécialisations vont à l’encontre du système intégré, qui donne de la force parce qu’on ne met pas tous ses œufs dans le même panier. Si on est défaillant sur une production, l’autre peut nous sauver. Alors que, si on ne fait qu’une culture et qu’elle échoue, on est ruiné. Une structure à taille humaine présente en plus l’avantage de reconstituer l’écosystème. Je mets du compost dans la terre qui produit des végétaux, qui nourrissent les animaux, qui font du fumier, qui est reçu sur une litière, qui est compostée, et la boucle est bouclée. Si en chemin je produis mes graines, je crée vraiment un système autonome.

Et l’autonomie, c’est le maître mot, c’est la seule chose qui nous permettra de sortir de l’impasse dans laquelle nous nous trouvons. Car on ne se rend pas compte que notre capacité à survivre par nous-mêmes est chaque jour confisquée par des systèmes totalitaires, des tyrannies économiques. Et la seule chose qui puisse ébranler les multinationales, c’est de nous organiser pour ne pas en avoir besoin. Ce qui implique de re-localiser l’économie et que chaque territoire puisse assumer ses besoins, ce qui limitera les transports, la dépendance, la pollution, la dégradation…  Cultiver son jardin quand on en a la possibilité, c’est donc un acte politique, un acte de résistance.

Emmanuel Bailly (concepteur de l’idée d’écorégion et créateur de l’indice de souveraineté alimentaire)

J’ai calculé pour le Limousin un équivalent habitant/consommation alimentaire qui mesure les quantités consommées par habitant et par an : 100 kilos de viande, 115 kilos de légumes et 60 kilos de pain. Je les compare à la production déclarée par les agriculteurs du Limousin. Je me suis alors aperçu que le Limousin ne produisait plus rien à manger à part des bœufs engraissés aux OGM, programmés pour être exportés en Espagne. Je me suis aperçu que, sur 7400 hectares auparavant dévolus aux pommes de terre, il n’en reste plus que 300 et, sur les 1300 hectares de légumes frais, plus que 300 aussi. Ce qui correspond à 8 % de la demande alimentaire. C’est-à-dire que 92 % de l’alimentation des habitants du Limousin sont importées. Et toutes les régions de France sont fragilisées de cette façon. L’Ile de France ne fabrique que 1 à 2 % de l’alimentation de ses 11,5 millions d’habitants. La souveraineté alimentaire de la France est inexistante et, en cas de catastrophe climatique, sanitaire ou énergétique, on est incapable d’approvisionner notre pays

L’objectif de la PAC était de garantir la souveraineté alimentaire de l’Europe. Elle l’a  atteint, mais seulement sur des chiffres globaux, c’est-à-dire qu’un territoire peut ne faire que du blé et un autre que des poulets. Ces transports interminables autour de la planète pour nous amener ce qui est produit à l’autre bout du monde ne vont pas pouvoir continuer. Alors je me suis demandé comment on pouvait restaurer l’agro-immunité des régions qui va créer des millions d’emplois et garantir que ce ne sera pas la famine si les engrais, les tracteurs et le pétrole disparaissaient. La crise énergétique et climatique va obliger le citadin à prendre conscience de la nécessité de cultiver la terre. Il faudra finir par choisir entre conduire et manger. Quand on a tout épuisé et qu’on n’a pas d’autres solutions, on retourne à la terre, on retourne à la base. On devrait apprendre aux enfants à travailler la terre.

Les Français, les Européens et le reste du monde doivent prendre conscience que la seule richesse, le seul pouvoir qu’on a, c’est de retrouver une économie locale de survie.

Vandana Shiva (physicienne et épistémologue indienne)

Nous devons nous réapproprier notre nourriture. C’est pourquoi je parle de la souveraineté alimentaire comme de la démocratie ultime qu’il nous faut réinventer. Quant au mouvement officiel en faveur des produits biologique, si cela devient un marché du bio, il n’y a aucune différence entre le commerce de produits biologiques et l’industrie agroalimentaire classique. Les systèmes officiels de certification du bio nécessitent une bureaucratie lourde et coûteuse. L’écologie n’a pas besoin de bureaucratie. Le mouvement biologique doit être un mouvement de commercialisation directe, au niveau local. On connaît personnellement l’agriculteur, on sait d’où viennent les produits comme cela se passe dans les AMAP en France.

Nous voulons faire comprendre aux agriculteurs que, s’ils ont six membres dans leur famille, ils peuvent les nourrir avec moins de 200 mètres carrés à condition de cultiver des espèces variées. On cultive des petits pois, des radis, des pois chiches, de la moutarde, de l’avoine, des légumes, de l’oignon, de l’ail, du safran, des lentilles. Dans cette ferme modèle, nos principales cultures sont des cultures en terre sèche. Nous n’avons pas besoin d’eau. On dit aux agriculteurs : « Ne brûlez pas votre biomasse, répandez-là dans votre champ si vous ne voulez pas en faire du compost. Vous conserverez ainsi l’humidité plus longtemps et vous obtiendrez des engrais naturels sans rien faire. »

Dominique Guillet (président fondateur de Kokopelli)

Jusqu’en 1961, les multinationales de l’agrochimie avaient commencé à prendre le contrôle de la chaîne alimentaire, mais pas de la semence. Or la semence, c’est le début de la chaîne alimentaire. Celui qui contrôle la semence contrôle l’humanité. Ils se sont donc donnés un cadre juridique qu’on appelle l’UIPOV (Union internationale pour la protection des obtentions végétales). A partir de ce moment-là, il y a eu une offensive tous azimuts : ils ont racheté un millier de semenciers en l’espace de trente ans et aujourd’hui 5 multinationales contrôlent 75 % de la semence potagère, le numéro un étant Monsanto. Ils ont éradiqué les anciennes variétés qui se reproduisaient chaque année, et les ont remplacées par des hybrides F1, qui génèrent ce qu’on appelle un marché captif, c’est-à-dire que le paysan est obligé de racheter des semences tous les ans, car l’hybride F1 est soit stérile, soit dégénérescent l’année d’après.

L’association Kokopelli promeut le jardinage familial. On se bat pour l’autonomie semencière et l’autonomie potagère. D’un jardinet, on peut sortir des légumes toute l’année. Pendant l’hiver, on peut avoir des poireaux, des radis, des côtes de bettes, des brocolis, des choux, des laitues et des chicorées qui résistent à – 25 °C. Mais maintenant les gens poussent leurs caddies dans les supermarchés. La meilleure façon de lutter contre la société, c’est d’arrêter de consommer et d’aller au supermarché. Cependant je pense que la non-consommation ne viendra pas du cœur de l’individu mais de la pénurie. Et on n’en est pas loin.

(Actes Sud)