Recension du livre collectif à 39 coauteurs,
No(s) Limit(es)
Étudier et enseigner face aux limites planétaires
aux éditions La Découverte (mai 2026)
Nous trouvons nécessaire, après avoir lu cet énorme ouvrage de 555 pages de niveau universitaire, d’en offrir simplement quelques phrases-clés pour inciter à réfléchir le commun des mortels que nous sommes.
Extraits avec référence de la page
35. Si Donald Trump incarne le rejet de l’écologie, c’est qu’il refuse toute limite, quelle qu’elle soit : Too much and never enough ! (Trop et jamais assez!), telle serait sa maxime selon sa nièce, comme en réponse à l’antique sagesse delphique : « Rien de trop. »
38. S’il reste un équivalent du potlatch (où on détruit le superflu) dans notre monde industrialisé, c’est sous la forme perverse de la débauche absurde d’énergie lors des guerres industrielles qui anéantissent tout sous leur flot de bombes.
41. La dépossession de certains est la condition sine qua non de l’abondance industrielle, qui n’a jamais été et ne sera jamais que le privilège d’une minorité.
50. La devise en 1933 de l’Exposition universelle à Chicago, nommée Century of Progress, était : « La science découvre, l’industrie applique, l’Homme suit. »
63. La consommation annuelle mondiale d’acier en 2011 a été supérieure à la production cumulée de fer de l’humanité depuis les origines préhistoriques de la sidérurgie jusqu’en 1900.
63. La quantité de béton utilisée jusqu’en 2012 correspond à un mur de 27 mètres de hauteur sur 27 mètres de large tout le long de l’équateur.
89. Le rapport des Limites à la croissance publié en 1972 pointait très clairement les risques de la poursuite de la croissance et s’opposait frontalement à l’idéologie dominante de marché.
98. Le rapport des Limites a été mis à jour à deux reprises, en 1992 et 2004. Ces versions actualisées ont continué à mettre en avant l’insoutenabilité de la croissance économique, mais avec très peu d’écho politique et médiatique.
101. Le concept de « frontières planétaires », élaboré par le Stockholm Resilience Centre, propose un panorama des 9 limites biophysiques critiques à ne pas franchir : changement climatique, perte de biodiversité, perturbation des cycles de l’azote et du phosphore, changement d’utilisation des sols, acidification des océans, utilisation mondiale de l’eau, appauvrissement de la couche d’ozone, pollutions chimiques et augmentation des aérosols dans l’atmosphère.
110. Malheureusement, on touche là les limites de la connaissance scientifique et de la modélisation : il est impossible de savoir précisément où se situe le point de bascule. On peut seulement dire par exemple que chaque ppm de CO2 supplémentaire accroît le risque de non-retour.
114. Au total, sur neuf variables identifiées comme déterminantes pour le maintien des équilibres de l’Holocène, au moins six font aujourd’hui l’objet documenté d’un dépassement des frontières planétaires. Deux secteurs d’activité sont particulièrement en cause : l’agriculture et l’industrie fossile.
116. Le référentiel des limites planétaires révèle la dimension plurielle et systémique de la crise écologique. Cette caractéristique nous oblige à trouver des réponses qui, elles aussi, doivent être globales et systémiques. Donc difficiles à penser et à mettre en œuvre.
133. Quoique entièrement dépendant des humains, le poulet industriel dépasse en masse cumulée l’ensemble des oiseaux vivant sur Terre. La consommation annuelle de l’ordre de 50 milliards de poulets laissera des empreintes géologiques ; c’est l’une des manifestations du concept d’Anthropocène.
150. Le capitalisme, du fait entre autres de la concurrence, a une tendance structurelle à accroître la part des machines dans le processus productif aux dépens de la part des humains, d’où une augmentation exponentielle de la consommation d’énergie, notamment fossile.
177. Claude Lévi-Strauss aborde la question sous un angle original, celui de la morale. Loin de voir l’humanité comme la maîtresse absolue de la planète, il rappelle que nos droits en tant qu’espèce vivante se heurte à ceux des autre formes de vie. Notre droit s’arrête là où il menace l’existence d’une autre espèce. Cette position ouvre une réflexion sur les limites démographiques pour un monde partagé entre toutes les autres espèces.
178. La question démographique ne se résume pas à : « Combien d’habitants pouvons-nous nourrir ? », à laquelle on tente de la réduire. Il faut en ajouter une autre : « A quel prix pour l’environnement ? »
183. L’humanité s’est accommodée de la croissance démographique grâce à l’intensification des pratiques agricoles et aux intrants chimiques et organiques. Or cette option est un facteur majeur de dégradation environnementale, tant du point de vue climatique qu’écologique.
185. Le remède à un taux de fécondité trop élevé tient davantage à l’émancipation des femmes, l’accès au planning familial, les grossesses choisies et non subies, toutes solutions déjà proposées lors de la conférence du Caire sur la population en 1994.
187. Invoquer la nécessité de « produire » de jeunes actifs pour maintenir l’équilibre des systèmes de retraite est une logique de « pyramide de Ponzi » – un système de spéculations remboursées par l’afflux de nouveaux entrants jusqu’à l’écroulement du système.
192. L’injonction à la responsabilité individuelle en matière d’écologie participe à renforcer les inégalité sociales. Comment envisager de baisser le chauffage lorsqu’on ne parvient pas à chauffer son logement et qu’on a déjà froid faute de moyens pour payer ses factures ?
201. Les pratiques économes propres aux classe populaires – récupérer, réparer, faire durer – sont en premier lieu associées à des justifications économiques et morales. La revendication d’un caractère écologiste de leur mode de vie est donc d’autant moins probable.
207. Reconnaître la différenciation entre les espèces, c’est accepter qu’il n’y a pas pas d’espèce plus intelligente qu’une autre ; tout est affaire de référentiel.
228. Le modèle dominant de « développement durable » va se diffuser à partir de la publication du rapport Brundtland en 1987 et de la tenue du Sommet de la Terre à Rio en 1992. Relevant de la durabilité faible et compatible avec la forme du capitalisme néolibéral, ce slogan ne permet pas d’envisager de véritables transformations socio-écologiques fondées sur une remise en cause de la surconsommation.
229. On trouve dans le rapport de 1975 intitulé « What’s Now ? » une réflexion sur la sobriété : Combien est assez? On y trouve des propositions concrètes telles que le plafonnement de la consommation de viande et de pétrole, la fin de l’automobile individuelle, la longévité des biens de consommation ou la sobriété en ce qui concerne les usages du bâti et la construction.
233. Le développement soutenable est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs.
241. La planification par l’État ne traduit pas l’esprit des politiques de sobriété qui consisteraient à faire des choix collectifs et démocratiques d’autolimitation des besoins en se centrant sur les biens et services nécessaires et non superflus.
243. Les plans de descente énergétique ont quelque chose à voir avec la décroissance puisqu’il convient de se projeter dans un avenir au sein duquel le pétrole, moteur de la croissance, sera rare. La relocalisation de l’alimentation peut être un objectif important car elle limite les déplacements et donc la consommation de pétrole. Mais quel est l’intérêt d’acheter de la nourriture produite localement si ensuite il faut parcourir 400 kilomètres par semaine pour aller travailler ?
261. Le lien entre guerre et environnement pose avant tout la question de l’empreinte écologique des conflits armés, qui sont tous caractérisés à différents degrés par des crises environnementales ou écocides… La géopolitique des ressources, d’inspiration malthusienne, tend à considérer que l’épuisement des ressources est un facteur de conflit en raison de la compétition effrénée que mènent les acteurs pour se les approprier et les extraire. Mais la raréfaction peut aussi conduire à des mécanismes pacifiés de coopération.
301. L’économie écologique s’appuie sur la pensée systémique pour analyser les interactions entre l’économie (appréhendée comme l’un des aspects seulement d’un monde social plus vaste) et le contexte biophysique dont celle-ci dépend. Le processus économique est entropique, il transforme des ressources de basse entropie en produits à haute entropie. Cet acte est donc non seulement consomptif, il est également irréversible. Les externalités négatives ne sont donc pas des défaillances du marché à corriger, elles sont révélatrices de la faillite du marché à répondre aux enjeux environnementaux liés aux effluents et aux déchets.
315. L’analyse coût/bénéfice du changement climatique ne propose rien de moins que de déterminer le futur de la Terre sur la base de calculs monétaires à la fiabilité douteuse. Dans un contexte aussi peu quantifiable que celui du changement climatique, les problèmes de calcul sont même exacerbés. Quelle valeur par exemple donner à la disparition d’écosystèmes remarquables comme la grande barrière de corail ?
321. La production économique n’est pas pensée comme connectée à l’état du monde naturel, climat y compris. Elle est vue comme la résultante de forces d’abord économiques, indépendantes des conditions naturelles. On peut donc projeter pour le futur à la fois un climat complètement bouleversé et une économie florissante. Cela empêche de voir l’abîme dans lequel nous descendons depuis quatre décennies, lentement mais sûrement.
326. La Convention sur la diversité biologique (CDB), adoptée en 1992 lors du premier Sommet de la Terre, est rapidement suivie d’une première initiative d’évaluation globale visant à cerner les enjeux de la diversité biologique à l’échelle mondiale. Ce GBA soumet peu de recommandations aux décideurs, les connaissances sont encore trop limitées.
327. L’économiste néolibéral Milton Friedman a très rapidement identifié le potentiel de subversion que contient le mouvement de la responsabilité sociale d’entreprise (RSE). Si on va jusqu’au bout de la logique RSE, il faut accepter que l’entreprise responsable ne soit la propriété de personne en particulier, mais qu’elle devienne celle de toutes ses parties prenantes. L’horizon de la RSE devrait être l’entreprise conçue comme un « commun ».
340. Les actionnaires transforment toute l’entreprise en leur propriété alors qu’ils n’ont que des parts du capital financier ; c’est injustifiable. Comment expliquer que les actionnaires, souvent très éloignés de l’entreprise, estiment avoir le droit de la presser comme un citron, éreintant les salariés, détruisant l’environnement, contraignant les consommateurs et les riverains de l’entreprise au prix de leur santé ? La doctrine néolibérale de Friedman dissout l’idée même de société.
371. Il faut douter des bienfaits des innovations technologiques « vertes », qu’il s’agisse des véhicules électriques, de bâtiments à énergie positive, de fermes solaires… Ces solutions comme condition d’une croissance « verte » ne permettent pas de sauver la planète tout en poursuivant l’objectif d’une croissance économique.
372. La consommation de ressources non renouvelables augmente au même rythme que celui de la croissance du PIB. Ce n’est pas avec la multiplication des innovations high-tech « vertes » que la situation va s’améliorer car celles-ci consomment davantage de ressources que les technologies conventionnelles qu’elles remplacent.
375. Depuis les travaux de Thorstein Veblen 1(899), on sait que la consommation est un processus ostentatoire qui n’est pas uniquement mû par la satisfaction des besoin essentiels ; consommer, c’est se distinguer des autres, être à la pointe de la mode. Or pour quelles raisons les besoins devraient-ils croître à l’infini ?
378. Pourquoi ne pas imaginer une société dont l’horizon ne serait plus l’accumulation infinie de richesses économiques mesurée à l’aune du PIB, mais celui d’un objectif de sobriété compatible avec le respect des limites planétaires ? A cette aune, les innovations auraient de toutes autres finalités que celles poursuivies aujourd’hui : produire une utilité socio-écologique et économiser des ressources.
383. L’économie circulaire n’est qu’un nouveau leurre pour perpétuer un système fondamentalement inégalitaire et prédateur.
389. Des entreprises comme Coca-Cola, championne de la pollution plastique, se présente aujourd’hui en fer de lance de l’économie circulaire avec des programmes comme World Without Waste, dont l’idée centrale est de financer des usines de recyclage dans les pays du Sud. Pourtant leur modèle reste fondé sur le jetable, 90 % de leurs emballages sont à usage unique.
411. « Préféreriez-vous vivre dans le passé ou dans le futur ? » demandait une enquête BVA en 2012. La préférence pour le passé était majoritaire (54%), nettement plus marquée pour les jeunes générations (59%) que pour les seniors (37%). Une telle préférence pour le passé est récente. Après une longue période marquée par le progrès, nous sommes entrés depuis les années 1980 dans un futur incertain, voire menaçant.
418. Construire la société autour de la solution technique ! La promesse du véhicule électrique nous impose de penser à l’inverse qu’il faut faire. La première question qu’il faut se poser est celle du futur que l’on désire collectivement faire advenir.
469. Pour assurer notre survie, il est nécessaire d’intimider effectivement ceux qui nous menacent effectivement. La référence au sabotage d’installations industrielles nocives n’est plus taboue et les affrontements entre la police et les défenseurs de l’environnement se sont multipliés. Notons que dans le même temps les associations écologistes multiplient les recours en justice.
474. « Pas de compromis dans la défense de la Terre ! » (Dave Foreman) ; « Je ne peux pas vous promettre que vous ne serez pas blessé ou que vous n’allez pas mourir… mais ce que je peux vous promettre, c’est que je vais couler ce baleinier ! « (Paul Watson)
476. En 2021, Les Soulèvements de la Terre insistent : « Entre la fin du monde et la fin de leur monde, il n’y a pas d’alternative. »
488. La revue Casseurs de pub est éditée à partir de 1999 par d’anciens publicistes. Ils lancent le Journal de la décroissance à partir de 2004… Un premier colloque international se tient à Paris en 2008, le terme degrowth y a cours pour la première fois.
491. Aujourd’hui ce sont d’autres notions – la collapsologie, l’Anthropocène ou l’objectif de sobriété – qui bien qu’elles ne soient pas contradictoires avec la décroissance, retiennent davantage l’attention.
495. A la fois mot-valise et mot-obus, la décroissance n’en est pas moins un espace primordial de réflexions, débats et expérimentations pour penser le présent et affronter l’avenir.
503. L’Écosocialisme est un courant de pensée et d’action écologique qui fait sien les acquis fondamentaux du marxisme tout en le débarrassant de ses scories productivistes.
504. Dans son livre-programme L’Utopie ou la mort !, René Dumont propose en 1973 d’exclure la perspective du communisme d’extrême abondance qui paraît désormais impossible. A chacun selon ses besoins ne peut plus s’appliquer qu’aux besoins raisonnables.
510. Au cours des années 1970, plusieurs auteurs comme l’économiste Robert Heilbroner, le politiste William Ophuls et le philosophe Hans Jonas ont pu défendre la nécessité de recourir à un gouvernement hiérarchique, centralisé et fondé sur l’expertise scientifique pour répondre à la crise écologique.
511. D’autres théoriciens écologistes (Ellul, Illich, Castoriadis) entendent montrer que l’écologie se différencie nettement des approches fascisantes. Des propositions autoritaires et technocratiques ne sont pas antidémocratiques par nature.
515. Le terme « écofascisme » sert principalement à discréditer l’écologie politique par un réductionnisme et des amalgames infondés avec le nazisme.