simplicité volontaire

Jonathan Safran Foer montre notre assiette

Jonathan Safran Foer a trouvé le filon. Après Eating Animals en 2009 (« Faut-il manger les animaux ? »), il publie « L’avenir de la planète commence dans notre assiette »*. Voici un dialogue possible avec lui :

Jonathan Safran Foer : Nous sommes en quelque sorte une génération charnière : ceux qui vivent aujourd’hui sont ceux qui réussiront, ou non, à sauver la planète. Aujourd’hui, notre espèce vit sous la menace d’un suicide de masse.

Biosphere : Nous sommes il est vrai une « génération charnière », celle qui va passer de l’abondance permise par les énergies fossiles à une période de pénuries et de rationnement. Nous allons basculer de façon assez brutale de la génération-écran à la génération-climat. Il est vrai aussi que cette « transition écologique » se fera au prix d’un grand nombre de morts, inondations, sécheresses, famines, guerres, épidémies… Mais il est encore plus vrai qu’il ne s’agit pas de « sauver la planète », elle se fout complètement de notre existence ou de notre disparition, elle vit sa vie. Après nous les méduses ?

Jonathan Safran Foer : A l’échelle individuelle, nous pouvons principalement mener quatre types d’actions pour réduire notre empreinte carbone : moins utiliser l’avion, vivre sans voiture, avoir moins d’enfants et réduire notre consommation de produits d’origine animale. La réflexion sur les trois premiers registres est certes nécessaire, mais ce sont des questions complexes, qui doivent être pensées sur le long terme. Or, nous n’avons plus de temps pour agir !

Biosphere : C’est un constat qu’il faut répéter, la fécondité, la voiture, l’avion et le mode alimentaire sont des activités qui découlent de notre comportement individuel. Sauf exception (à mon insu ou de mon plein gré), ce n’est pas autrui qui fait les enfants à ma place. Or changer un comportement socialement intériorisé prend du temps, y compris la consommation de viande. Nous n’en avons jamais consommé autant qu’aujourd’hui ; même l’Inde l’Inde et la Chine s’y mettent. La production de viande est passée de 70 millions de tonnes en 1961 à 330 millions en 2018… La tendance est lourde, nous ne deviendrons pas végétariens d’un coup de baguette magique. Cela mettra au moins autant de temps que nous passer de voiture individuelle !

Jonathan Safran Foer : La voiture ? La plupart des grandes villes américaines ont été conçues pour la rendre indispensable et 85 % des Américains l’utilisent pour aller au travail.

Biosphere : Pour maintenir le réchauffement planétaire à moins de 2 °C, il faut abandonner la plus grande partie de notre consommation d’énergies fossiles – charbon, pétrole, gaz – afin de réduire les émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES). Que les Américains et les Gilets jaunes le veuillent ou non, soit il faut individuellement accepter l’augmentation du prix du carburant pour rapprocher lieu de travail et domicile, soit c’est l’apocalypse climatique accompagnée d’une effroyable descente énergétique.

Jonathan Safran Foer : Pour ce qui est de l’avion, une bonne part des déplacements ont un motif professionnel ou sont effectués dans un but personnel indépendant des loisirs, par exemple, rendre visite à un membre de sa famille malade.

Biosphere : De plus en plus de Suédois commencent à ressentir la « honte de voler (flygskam) » en avion, pourquoi pas aux États-Unis et en France. Jonathan, vous faites assaut de faux arguments pour ne rien faire contre les déplacements d’une élite réduite et de touristes au long cours. Pour les Français, vacances et loisirs sont le principal motif de déplacement en avion (près de 70 %), tandis que les usages professionnels représentent moins d’un tiers des vols.

Jonathan Safran Foer : Quant à la décision d’avoir des enfants, ce n’est pas au centre des préoccupations urgentes de la majorité des gens – je suis sûr que la plupart de vos lecteurs ne sont pas, en ce moment précis, en train de se demander s’ils veulent mettre un enfant en route dans le mois qui suit.

Biosphere : Les citoyens ne se demandent pas si leurs activités quotidiennes émettent plus ou moins de gaz à effet de serre. Par contre le choix d’avoir ou non un enfant devrait poser problème à tout citoyen : procréer alors que le futur s’assombrit, est-ce une bonne idée ? Les nullipares existent, elles sont peut-être moins nombreuses que les végans, mais leur nombre ne peut que s’accroître, écologie oblige.

Jonathan Safran Foer : L’alimentation, en revanche, est un choix que nous faisons trois fois par jour et, pour presque tout le monde, ce n’est pas un choix contraint : personne ne nous force à manger d’une façon ou d’une autre.

Biosphere : Vous aviez écrit dans votre précédent livre : « Ce n’est pas au consommateur qu’il devrait incomber de savoir ce qui est cruel et ce qui ne l’est pas, ce qui est destructeur et ce qui est viable pour l’environnement. Les produits alimentaires cruels et destructeurs devraient être interdits. Nous ne devrions pas avoir à choisir des jouets contenant de la peinture au plomb, des aérosols avec des chlorofluorocarbones. » La société évolue grâce aux changements individuels de comportements, mais ceci ne peut se généraliser qu’en étroite corrélation avec les choix collectifs. Un repas végétarien par semaine dans tous les restaurants scolaires devrait être une obligation pédagogique.

Jonathan Safran Foer : Quand vous voyez quelque chose qui vous fait envie, vous ne le volez pas. Vous ne le volerez pas parce que vous savez qu’on ne doit pas voler, c’est inscrit en vous. Il nous faut devenir des gens qui ne volent rien à la planète, qui ne volent rien à l’avenir.

Biosphere : Des humains qui ne volent rien à la planète, c’est impossible. Cela ne consiste pas seulement à éviter la viande puisque tout est parasitaire dans l’activité humaine. Pour exister, se chauffer, se transformer, publier un livre… on vole matières et énergie disponibles dans la nature. Donc adopter un comportement écolo, faire de l’économie au sens « économiser », ce sera bientôt la norme, qu’elle soit simplicité volontaire ou imposée. A ce moment il y a intériorisation, la sobriété deviendra naturelle, on la pratiquera sans y penser.

Jonathan Safran Foer : Il est étonnant de voir le nombre de fois où quelqu’un me demande : « Avez-vous l’espoir que les gens finiront par changer ? » En général, je rétorque : « Avez-vous l’espoir, vous, que vous finirez par changer ? » Souvent, on me répond : « Oui, je crois que je pourrais changer un peu. » Et j’insiste : « Que voulez-vous dire par un peu ? Parlons de l’avion. Que croyez-vous que vous pourriez faire pour le prendre moins souvent ? Je ne vais pas vous juger, j’espère que vous ne me jugerez pas non plus, mais parlons-en. » Et ces conversations, c’est vrai, me donnent de l’espoir.

Biosphere : C’est bien résumé, c’est l’art de convaincre d’une juste cause. Arne Naess tenait le même raisonnement : « La violence à court terme contredit la réduction universelle à long terme de la violence. Maximiser le contact avec votre opposant est une norme centrale de l’approche gandhienne. Plus votre opposant comprend votre conduite, moins vous aurez de risques qu’il fasse usage de la violence. Vous gagnez au bout du compte quand vous ralliez votre opposant  à votre cas et que vous en faites un allié. »

Jonathan Safran Foer : Au bout du compte, que je sois optimiste ou non n’a pas beaucoup d’importance ; ce qui compte, c’est ce que nous faisons.Ce qui est certain, c’est que la conscience que nous avons de la situation augmente à un rythme très rapide : si nous continuons de changer à cette cadence, alors je crois que nous avons de vraies chances de gagner la partie.

Biosphere : c’est l’effet boule de neige. On y arrivera quand on s’apercevra que la nature ne négocie pas, la catastrophe servira de pédagogie si la pédagogie de la catastrophe n’a pas eu le succès qu’elle méritait…

* LE MONDE du 16 novembre 2019 Jonathan Safran Foer : « Il nous faut devenir des gens qui ne volent rien à la planète »

Le repas végétarien à l’école, enfin !

Dans un pays ou seulement 5 % de Français se déclarent végétariens, et 35 % « flexitariens », l’appropriation culturelle du repas végétarien est un processus long, trop long. Dix ans pour que l’État réagisse enfin ! Le 29 mai 2009 L’A.V.F. (Association Végétarienne de France) avait lancé la campagne pour « un jour végétarien hebdomadaire en France » à la suite de l’initiative de la ville belge de Gand. Elle travaillait en partenariat avec toutes les organisations se reconnaissant dans l’intérêt du « Lundi Jour Végétarien ». Voici leurs arguments :

– Manger végétarien un jour par semaine, c’est bon ! Vous n’avez rien à perdre, mais beaucoup à gagner. A la découverte de nouveaux ingrédients, recettes, restaurants et livres de cuisine… un monde de nouveautés gustatives s’ouvre à vous !

– Vous prenez soin de votre santé. L’instauration d’une journée végétarienne par semaine est un excellent pas vers un mode d’alimentation plus sain. La plupart des personnes mangent trop de viande et trop peu de fruits et légumes. L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) le dit pourtant noir sur blanc : adoptez des habitudes alimentaires saines, à base de produits végétaux principalement.

– Vous sauvegardez la planète. Manger plus souvent végétarien signifie moins d’abattage de massifs forestiers pour les pâtures et les aliments fourragers, moins de pollution mais aussi moins de gaz à effet de serre. L’élevage est en effet responsable du rejet d’une part majeure des gaz à effet de serre.

– Vous aidez autrui.Aujourd’hui, plus d’un milliard de personnes souffrent de la faim. Elles n’ont pas suffisamment accès à des aliments nourrissants et bon marché. Pendant ce temps, près de 40% des céréales à travers le monde servent à nourrir le bétail, ainsi que 90 % du soja. En mangeant moins de viande animale, vous réservez plus de céréales, de terres cultivables et d’eau pour les humains.

– Vous sauvez des animaux. Sa vie durant, un Français non-végétarien mangera 6 à 7 bœufs, vaches ou veaux, 33 cochons, 1 à 2 chèvres, 9 moutons, plus de 1300 volailles et 60 lapins, ainsi que des centaines d’animaux marins, sans compter tout le reste… En mangeant végétarien une fois par semaine, vous sauvez donc la vie d’un grand nombre d’animaux.

Dix ans plus tard, au 1er novembre 2019, toutes les cantines scolaires françaises devront proposer au moins un repas végétarien par semaine aux élèves. La mesure, qui prend pour l’instant la forme d’une expérimentation de deux ans introduite par la loi EGalim (octobre 2018) constitue selon le gouvernement un levier important en termes de santé et de lutte contre le réchauffement climatique. Le temps de restauration à la cantine est en effet un temps d’éducation. Mais aucun décret d’application de cette loi « expérimentale » n’a encore été publié. Et puis il faudrait éviter que l’arrivée de plats végétariens dans les cantines ne profite « à l’industrie agroalimentaire, aux steaks de soja ou boulettes de pois chiche industrielles plutôt qu’aux produits et aux producteurs locaux de qualité, donc aux usagers »*. Quelques compléments montrant que notre blog biosphere s’intéresse à la question depuis longtemps :

4 janvier 2019, 500 personnes (plus moi) appellent au lundi végétarien

30 mars 2015, Le lundi végétarien à la place de la viande de porc ?

21 mars 2013, Journée sans viande ou lundi végétarien ?

21 mars 2011, journée sans viande ou lundi végétarien ?

9 juin 2010, Interbev et le lundi végétarien

22 mai 2010, pour un lundi végétarien

* LE MONDE du 8 septembre 2019, Le défi des repas végétariens obligatoires dans les cantines scolaires

Méga-yachts, à couler d’urgence

Insupportable luxe ostentatoire. Le port d’Antibes* abrite des méga-yachts où les magnats de la finance ou du pétrole créent leur propre univers. Le même pavillon de complaisance, celui des îles Caïmans, flotte à la poupe de presque tous les méga-yachts positionnés à la perpendiculaire du« quai des milliardaires ». La zone, surveillée par vingt caméras vidéo, est interdite au public et aucun drone n’a l’autorisation de la survoler. Quelques spécimens amarrés : le Barbara (88,50 mètres), propriétaire de l’oligarque russe Vladimir Potanin.. Deux fleurons de famille royale saoudienne jouxtent le Barbara, le Montkaj (78 m) et le Sarafsa (82 m). Le magnat russe Alicher Ousmanov est propriétaire du Dilbar ; coût ? Entre 500 et 700 millions de dollars. Ces paradis fantasmés comportent des cabines spacieuses, avec une salle de bains pour madame et une pour monsieur, Jacuzzi d’eau de mer, piscine, salle de cinéma, héliport, télécommunications par satellite. Et énormément de jouets aquatiques : Jet-Ski, kayaks, sous-marin de poche et équipements de plongée. L’Al Saïd (155 m), qui appartient à la famille royale du sultanat d’Oman, dispose, par exemple, d’une salle de concert susceptible d’accueillir un orchestre de cinquante musiciens. Le Prince Abdulaziz (147 m), qui complète l’escadre de la famille royale saoudienne, jouit d’un bloc opératoire et d’une mosquée.

Normalement, vu la vacuité et la trivialité des richesses exposées dans les 5 numéros de la série du MONDE « Sur la planète des ultra-riches » on devrait avoir une conclusion … Rien, nada ! La « démocratie » est le moteur de ce tas de boue et les médias simples fournisseurs à l’étalage d’insignifiantes dépenses somptuaires ? A défaut de critique sur le yachting de luxe, la journaliste Marie-Béatrice Baudet se contente d’évoquer les effets sur l’emploi, un ruissellement de quelques gouttelettes :  « Le yachting haut de gamme, c’est une chaîne de métiers et d’emplois : l’architecte, le constructeur, le courtier, la maintenance, les équipages, jusqu’aux agents maritimes…. N’oubliez pas qu’un méga-yacht en escale fait aussi vivre les commerces d’une ville, du vendeur de gasoil à l’épicerie fine spécialisée dans le caviar. » Après avoir lu l’intégralité de la série, on peut conclure que ces super-prédateurs n’ont plus aucune raison de se considérer comme membres à part entière de la société des humains, avec lesquels ils ne partagent plus rien.

Comparez à ces extravagances l’initiative de Trevor Neilson**. Cet investisseur américain a lancé début juillet le Climate Emergency Fund (CEF), un fonds consacré au financement de la désobéissance civile pour le climat. Son fonds a pour l’heure rassemblé 600 000 dollars, attribués à différents mouvements américains (les groupes Extinction Rebellion de New York et de Los Angeles et le groupe The Climate Mobilization). Somme à comparer aux 500 à 700 milliards de dollars qu’aurait coûté le seul « Dilbar ». Trevor Neilson raconte : « Le plus grand feu de l’histoire de la Californie du Sud a atteint ma ville en novembre. Cette expérience, ma famille fuyant un feu provoqué par le changement climatique, m’a convaincu : nous n’avons pas le temps d’être diplomates. » Faut-il envoyer tous les méga-yachts par le fond ?

* LE MONDE du 17 août 2019, Ces palaces amarrés au « quai des milliardaires »

** LE MONDE du 17 août 2019, Des mécènes financent la désobéissance civile sur le climat

Revenu universel de solidarité, le débat

Alain : Le « Biosphère-Info » n° 388 sur l’association « TECHNOlogos » qui lutte contre l’esclavage de la technique et son hégémonie sur la vie humaine met en lumière la nécessité du revenu universel de solidarité que Michel Rocard défendait à la fin de sa vie. Je dois dire que j’ai profondément été choqué par le fait que « biosphere » puisse s’opposer à une telle mesure de survie alors que nous sentons que les algorithmes vont déposséder le plus grand nombre, non seulement de leurs droits et de leurs facultés, mais aussi de leur travail et de la démocratie participative à laquelle nous sommes attachés. N’y a-t-il pas là une « urgence écologique » à mesurer et à définir dans un nouveau contrat social, pour ne laisser personne sur le bord du chemin de la solidarité et de la dignité humaine, en utilisant « le contrat naturel » de notre brillant philosophe aquitain Michel Serres ? Aussi, j’attire votre bienveillante attention sur son article paru dans « Philosophie Magazine » de septembre 2017 qu’il intitule « la dialectique du maître et du robot » où il parle du travail qui peut disparaître et comment nous devons nous y préparer.

Biosphere @ Alain : nos rapports ont toujours été sincères, cela va donc jusqu’à « supporter » qu’on puisse avoir un avis assez opposé sur une question, c’est pas grave. D’autant que le revenu universel n’est qu’une infime partie des problématique contemporaines. Notre position de fond sur toutes les questions qui se posent actuellement, c’est que si l’économique étouffe le social on est déjà perdant, mais si le social étouffe l’écologique on va obligatoirement au désastre. En effet ce sont les ressources de la terre qui nous permettent de manger et acheter toutes les autres bricoles. Or le niveau de vie du Français moyen a déjà besoin de deux ou trois planètes, niveau qu’il est donc impossible de conserver sur la durée. D’où le fait qu’il nous faudra arriver un jour ou l’autre à l’idée de rationnement collectivement décidé, ce qui s’appelle aujourd’hui au niveau individuel « simplicité volontaire ». Toute distribution d’une manne généreusement distribuée par l’État va à l’encontre de cette évolution car cela est synonyme du toujours plus, et pour le revenu « inconditionnel » d’un toujours plus sans aucune contre-partie. L’écologie, c’est le sens des limites, pas la corne d’abondance. Quant aux algorithmes et autres fadaises contemporaines sur la fin du travail, la descente énergétique qui va se révéler brutale car nous n’avons rien fait pour nous y préparer, va faire basculer notre conception de la robotique capitalistique (utilisant beaucoup de capital technique) au travail manuel généralisé. C’est-à-dire qu’on va passer d’une société à énergie exosomatique à une société où il faudra compter sur ses propres forces dans tous les sens du terme.

Quant à Michel Serres, il souffre de dissonance cognitive. Avec « Petite Poucette » (pour la capacité de la jeunesse à envoyer des SMS avec son pouce), il se présente comme un dévot du progrès technique comme il y en a encore partout actuellement. Il croit que « Petite Poucette n’aura pas faim, pas soif, pas froid, sans doute jamais mal, ni même peur de la guerre sous nos latitudes… Et elle vivra cent ans. » Il prolonge les tendance passées de la « révolution techno-industrielle » sans considérer que notre civilisation thermo-industrielle est au bord de la rupture ; nos générations futures connaîtront le sang, la sueur et les larmes. Il croit que la situation actuelle de farniente peut se poursuivre indéfiniment : « La campagne, lieu de dur travail, est devenue un lieu de vacances. Petite Poucette ne connaît que la nature arcadienne, c’est pour elle un terrain de loisirs et de tourisme dont elle doit se préoccuper. » Mais d’un autre côté, et c’est là sa dissonance, Serres est au courant que la planète va mal : « On est entré dans l’ère de l’anthropocène et de l’hominescence, l’homme étant devenu l’acteur majeur du climat, des grands cycles de la nature. Savez-vous que la communauté humaine, aujourd’hui, produit autant de déchets que la Terre émet de sédiments par érosion naturelle… L’avenir de la planète, de l’environnement, du réchauffement climatique… tout est bousculé, menacé. » Entre deux choses contradictoires, le péril d’un côté, le bonheur de l’autre, les humains choisissent généralement la loi du moindre effort, croire encore aux lendemains qui chantent. C’est alors la grande question, pour les parents et les enseignants : que transmettre entre générations, le sens des limites prôné par écologie ou l’illusion qu’on peut tout avoir sans rien faire (le revenu universel) ? Serre prenait l’exemple d’un candidat au concours de l’Ecole normale qui était interrogé sur un texte du XIXe siècle qui parlait de moissons et de labourage. Le malheureux ignorait tout ce vocabulaire ! Il conclut : « Nous ne pouvions pas le sanctionner, c’était un Petit Poucet qui ne connaissait que la ville. » D’autres pédagogues comme nous ont un avis contraire, les pratiques du passé doivent être connues sur le bout des doigts. Il y a maintenant des jeunes qui sortent de classes prestigieuses et ont compris l’avenir : ils se lancent à l’encontre de leurs diplômes dans l’artisanat ou la permaculture car là sera le contenu principal de nos futures études… et de nos revenus d’activité.

Revenu universel d’activité… ou inconditionnel

Le revenu universel d’activité, promesse faite par Emmanuel Macron lors du lancement du plan pauvreté, regrouperait en une prestation unique l’ensemble des minima sociaux, revenu de solidarité active (RSA), allocation de solidarité spécifique (ASS, perçue en fin de période d’indemnisation du chômage), allocation aux adultes handicapés (AAH), allocation de solidarité aux personnes âgées (ASPA, l’ancien minimum vieillesse) ainsi que la prime d’activité et les différentes aides au logement. Ce big bang des aides sociales met en jeu des sommes énormes : 48 milliards d’euros, dont 18 milliards pour les seules aides au logement. Un objectif de cette réforme est de conditionner les aides sociales aux efforts d’insertion sur le marché de l’emploi. Pour Marianne Louis, déléguée générale de l’Union sociale pour l’habitat, « Se loger, c’est un droit fondamental,. Et il me semble curieux que l’on conditionne ce droit à une recherche d’emploi. »*

Ce « revenu universel » (ou synthèse de l’existant) ne doit pas être confondu avec le revenu de base ou d’existence, « universel et inconditionnel », soutenu par la droite libérale et paradoxalement par la gauche et le mouvement des Verts. Sur cet aspect lire nos articles antérieurs :

14 janvier 2017, B.Hamon et Y.Jadot, pour quel revenu d’existence ?

21 octobre 2016, Revenu de base, une considération non écologique

8 janvier 2016, Revenu de base inconditionnel et société marchande

11 mai 2014, Vincent Cheynet écrit contre le revenu inconditionnel

28 décembre 2013, le Revenu d’existence, universel et inconditionnel ?

* LE MONDE du 24 juillet 2019, Les acteurs du logement inquiets du futur revenu universel d’activité

Savoir dire non au politiquement correct

Nous sommes victimes de ce qu’on appelle l’interaction spéculaire, comme par l’intermédiaire d’un miroir nous devenons ce que notre groupe d’appartenance attend de nous et tout le monde veut faire de même dans le groupe. Nous accédons souvent à une information inadéquate pour bien juger ce ce qui devrait être en raison de notre statut apparent ou de nos fréquentations, que ce soit dans la vraie vie ou sur Internet. Contre cette dépendance, l’esprit critique n’a jamais été enseigné à l’école. Il faut apprendre à se méfier de ses propres intuitions sur ce qu’il est normal de penser ou de vivre car notre raisonnement peut s’égarer de bien des façons. On enseigne à l’école des fragments de savoir, lire-écrire-compter ne fait pas des esprits éclairés. Les études en lycée ne disent pas assez que l’on doit apprendre à réfléchir, à critiquer, à opposer les différents points de vue, à se construire une opinion personnelle. On le faisait parfois en sciences économiques et sociales, mais la réforme des programmes appliquée en septembre 2019 pour les premières renonce assez largement à cette approche, remplacée par l’apprentissage d’un catéchisme économique. A l’université, la fragmentation entre les disciplines est tellement prégnante qu’elle forme des spécialistes, l’esprit critique est en berne. Ne parlons pas des Grandes écoles où le conformisme est de mise. Nous sommes soumis à un mécanisme de servitude volontaire. Approfondissement :

La soumission s’imprime dès l’enfance, c’est un passage obligé de notre élaboration cérébrale. Avec la socialisation primaire, la conformité sociale est acquise dans les premiers âges. On se soumet aux contraintes du milieu familial, l’enrobage affectif facilitant la reproduction des schèmes ancestraux. Ensuite l’école, attachant les élèves à leurs chaises pendant des années et des années, fait passer l’idée que réciter la vulgate enseignée par des professeurs est gage du succès dans la vie. Plus tard, le cursus dans une entreprise ou une administration apprendra le code spécifique à sa structure d’appartenance professionnelle. Tout passe par des filtres cognitifs, notre cerveau ne laisse passer que les informations qui nous confortent dans une vision du monde partagée par notre entourage. Nous sommes victimes d’un processus de conservatisme social auquel nous nous soumettons sans même y penser. Le problème, c’est que notre comportement ainsi conditionné, s’il se révèle inadapté aux circonstances nouvelles, nous fait accepter une situation anormale. L’esclavage a été légitimité et accepté pendant des millénaires, de même l’infériorité imposée à la femme ou à d’autres « races ». Il n’y a que quelques personnes, rares, qui dès l’origine ont voulu combattre l’esclavage, la phallocratie, le racisme. Elles ont été marginalisées jusqu’à ce que l’évidence d’une autre conception s’impose socialement. Il faut pour cela un bouleversement interne ou un choc extérieur. La fin de l’esclavage n’a pas tellement découlé de l’action des abolitionnistes, mais de l’arrivée des esclaves énergétiques qui ont rendu la main d’œuvre servile moins attrayante. La fin du primat des hommes ne s’est pas opérée simplement par l’action des suffragettes et des féministes, mais par la découverte que le cerveau féminin avait des potentialités identiques au cerveau masculin, donnant droit à l’égalité des sexes. La condamnation du racisme a découlé des avancées de l’ethnologie, montrant qu’il n’y avait pas des « civilisations » supérieures ou inférieures, mais des organisations sociales différentes. La découverte de la structure génétique identique d’un bout à l’autre de la planète a rendu perceptible l’unicité de l’espèce humaine. Nous ne pouvons évoluer que si on peut nous (dé)montrer que nous pouvons penser autrement.

Aujourd’hui dans les démocraties occidentales, la fin de l’esclavage, l’égalité des sexes ou la diversité culturelle apparaissent comme des évidences. Mais les nouvelles thématiques à la mode, croissance économique et progrès technique, sont devenues les pensées incontournables du monde contemporain : une croyance sociale bien implantée. Le même processus de soumission volontaire est à l’œuvre. Quand la crise financière des subprimes a eu lieu en 2008, ce fut à la surprise générale, sauf pour de rares experts non-conformistes. Le sens commun avait accepté qu’on puisse vivre indéfiniment à crédit dans une société de croissance. L’alignement collectif était devenu une abdication partagée. En effet, la capacité d’un raisonnement personnel devient négligeable quand on se retrouve dans un milieu partisan, où la pression sociale tend à l’homogénéisation des comportements. Il y a donc interaction spéculaire, les autres sont le miroir dans lequel nous retrouvons notre propre attitude. La capacité d’avoir une action éthique ou raisonnée est de 100 % quand une personne est en situation de pouvoir juger personnellement. Elle n’est que de 50 % lorsqu’on se retrouve confronté aux attitudes d’une autre personne, la conscience de soi est divisée par deux. Dans un groupe, nos possibilités de faire différemment sont négligeables.

Se renouvelle l’enjeu : comment sortir de la soumission volontaire et échapper aux diktats du temps présent ? La fin de la société de croissance n’arrivera que quand l’activisme des marché se sera fracassé sur les limites écologiques de la planète ; nous ne pourrons plus relancer artificiellement les finances par injection de monnaie. Ce sera des chocs extérieurs, les soubresauts de la biosphère, qui nous feront évoluer culturellement. A ce moment, le mécanisme de l’interaction spéculaire pourra agir pour inverser nos sentiments. Les militants de la simplicité volontaire dont tout le monde se gausse à l’heure actuelle deviendront les exemples à suivre. Il y aura un phénomène boule de neige qui fera collectivement admettre l’austérité partagée. A la société du gaspillage nécessaire à sa perpétuation succédera l’économie, au sens propre de savoir économiser : une écologie du quotidien pratiquée par des individus éclairés.

Reprise actualisée de notre texte du 1er mai 2014, Soumission/ volontaire, comment sortir de cet oxymore ?

BIOSPHERE INFO, Small is Beautiful

La présentation de Small is Beautiful d’Ernst Friedrich Schumacher a été faite par Satish Kumar dans son livre« Pour une écologie spirituelle » (Belfond, 2018). Dans les années 1970, Satish a travaillé avec Schumacher (1911-1977) et leur relation professionnelle s’est très vite muée en amitié. Juste après sa mort, il a fondé la Schumacher Society, une des associations qui perpétuent l’héritage d’une personnalité dont le livre, « Small is Beautiful » (1973), devrait être reconnu comme pionnier pour les tentatives actuelles de relocalisation des activités économiques.

Introduction

Ernst Friedrich (ou Fritz) Schumacher fut l’un des rares économistes occidentaux sensibles au lien qui unit l’économie à l’éthique. Il espérait voir la société se tourner vers la non-violence plutôt que la violence, la coopération avec la nature plutôt que sa destruction, la mise en place de solutions à basse consommation d’énergie plutôt que la poursuite d’un système industriel alimenté par des moyens lourds et brutaux – centrales nucléaires et combustibles fossiles. Pour lui, il semblait d’ores et déjà évident qu’une économie basée sur des ressources non renouvelables, pétrole, charbon et métallurgie, ne saurait être davantage qu’une courte anomalie dans l’histoire de l’humanité. Le bouddhisme résumait à lui seul l’ensemble des valeurs auxquelles il adhérait était allemand à l’origine. On lui doit d’avoir popularisé en 1973 l’expression Small is beautiful de son maître Leopold Kohr. En 1937 il avait fui l’Allemagne nazie pour s’établir à Londres. Il avait suivi des études d’économie à Oxford au début des années 1930, mais il adorait planter et cultiver. Il passait des journées au grand air, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige. Sa passion pour le jardinage l’amena à diriger la Soil Association en 1946 pour défendre la qualité des sols menacés par le développement de l’agriculture intensive. Si tu prends soin du sol, disait-il souvent, le sol prendra soin du reste.

L’origine des pensées de Schumacher

Au milieu des années 1950, Fritz Schumacher avait accepté une mission de consultant en développement pour le Premier ministre birman, qui s’interrogeait sur la pertinence du modèle occidental et la meilleur manière de le transposer dans son pays. Schumacher constata que les Birmans disposaient déjà d’un excellent système économique, partiellement inspiré par la doctrine bouddhique. Surtout il s’aperçut que les Birmans issus des classes populaires étaient satisfaits de leur existence : joyeux, créatifs et proches de la nature, ils prenaient soin d’autrui de la terre et des animaux avec plaisir. Le bon travail, que les bouddhistes nomment « moyen d’existence parfait », est celui qui transforme l’homme pour le meilleur ; le mauvais travail est celui qui le change pour le pire. Dans ces conditions il semblait insensé de leur imposer un système industriel, urbain et mécanisé. A son retour de Birmanie, Schumacher expliqua qu’il avait eu le sentiment, en découvrant l’économie bouddhique, d’effecteur un « retour au pays natal ». Il avait désormais en horreur l’idée selon laquelle l’industrialisation de l’agriculture relèverait du « développement « économique, alors que l’agriculture à l’échelle humaine, reposant sur de petites exploitations, du savoir-faire et des transactions locales, relèverait, elle du « sous-développement ». Il en vint à penser que sa mission et celle de sa génération pouvaient être assimilées à une « reconstruction métaphysique » face au désastre écologique généré par l’industrie moderne, qui engloutit tant de ressources naturelles pour un résultat somme toute plus que modeste en termes de bien-être et d’harmonie.

Un jour il vit un camion à l’effigie d’une marque de biscuits écossais entrer dans Londres ; peu après il apprit qu’une entreprise fabriquant des biscuits à Londres acheminait sa production jusqu’en Écosse. Cette découverte le troubla profondément. En tant qu’économiste, il ne parvenait pas à comprendre pourquoi des être compétents se voyaient contraints de conduire un camion d’un bout à l’autre des îles britanniques dans le seul but de transporter des biscuits. N’était-ce pas absurde ? Le coût humain et environnemental d’une tel manœuvre n’avait donc alerter personne ? Schumacher eut beau tourner et retourner le problème dans sa tête, il faut incapable d’y déceler la moindre logique. Et il n’y a pas que les biscuits qui sont ainsi transportés sans raison d’une région ou d’un pays à un autre. La Grande-Bretagne exporte presque autant de beurre qu’elle en importe. Sous prétexte de faire des économies d’échelle, on feint d’ignorer les dés-économies d’échelle qui en résultent. La relocalisation permettrait de réduire le chômage et la pollution. Enthousiasmé par l’exemple de Rachel Carson (parution de Printemps silencieux en 1962), par le Sommet de la Terre en juin 1972 et le rapport au club de Rome sur les limites de la croissance, Fritz Schumacher entrepris de faire un livre, Small is beautiful, publié en 1973. 

Les avantages de produire à petite échelle

D’après E. F. Schumacher, si l’homme produisait à petite échelle partout sur la planète, il conjuguerait à la fois l’excellence et la protection de la nature. En produisant à petite échelle, les acteurs économiques sont amenés à se montrer plus autonomes. Ils sont aussi plus à même de veiller sur l’environnement, sur eux-mêmes et sur autrui – en d’autres termes sur la terre, l’âme et la société. Du point de vue de l’action, nous avons besoin de petites unités, car l’action est une aventure éminemment personnelle, et l’on ne saurait être en relations dynamiques et personnelles à tout moment qu’avec un nombre très restreint de personnes. Il en va de même pour la Terre : bien qu’elle soit partout notre maison, nous développons un lien privilégié, un sentiment d’appartenance et de connexion spirituelle avec l’endroit où nous vivons. Produire à petite échelle permet aussi d’améliorer le bien-être personnel, psychologique et émotionnel des personnes. L’âme se port mieux dans yen entreprise à taille humaine ; elle se perd et se dissout dans les grandes multinationales, quand l’individu a l’impression de n’être plus qu’un petit rouage. Personne n’aime être gouverné par des règles, c’est-à-dire par des personnes dont la réponse à chaque doléance est : « Ce n’est pas moi qui fait les règles, je ne fais que les appliquer. » Si nos activités économiques sont menées à petite échelle au niveau local, notre empreinte sur la Terre demeurera minime. Les travailleurs veilleront à ne consommer qu’avec modération, à réutiliser, recycler et réparer les objets dont ils se servent au quotidien. En revanche, dès qu’elles dépassent une certaine taille, les unités de production entraînent gaspillage et pollution de masse.

La production et la consommation de masse, ajoutées au fret à l’échelle mondiale, polluent les sols, l’air et l’eau, dilapident les ressources naturelles et nuisent à la créativité humaine. Dès lors que les entreprises atteignent une certaine taille, elles tendent à s’enliser dans la gestion de l’entreprise elle-même. Dès lors qu’une entreprise considère ses employés et ses clients comme de simples moyens pour maximiser ses profits, ou comme des instruments destinés à perpétuer sa propre existence, c’est qu’elle est trop grande. Les multinationales soumettent leurs salariés à ses propres objectifs, alors que les petites unités de production parviennent mieux à maintenir l’équilibre entre le bien-être de leurs employés et la réalisation de leurs objectifs commerciaux. La croissance frénétique de certaines métropoles inquiétait beaucoup Schumacher, qui voyait dans l’exode rural une des catastrophes du XXe siècle. « Des millions de gens commencent à se déplacer. Attirés par les lumières de la ville, ils désertent les zones ruarles et vont se déverser dans la grande ville où ils provoquent une croissance pathologique ». Schumacher estimait à 50 000 habitants la limite supérieure au-delà de laquelle une cité n’est plus vivable. En deçà de cette limite, les habits peuvent traverser leur ville à pied sans devoir prendre un bus ou une voiture ; ils se rendent en quelques minutes à l’école, ua marché, à la bibliothèque ou au centre médical. La ville et la campagne se sont pas coupées l’une de l’autre. La zone urbaine se situe à proximité de cultures maraîchères et de vergers où les citadins peuvent s’approvisionner localement. Les villes, avec toute leur richesse, ne sont que des producteurs secondaires. La production primaire, condition première de toute vie économique, est le fait des campagnes. Cette question d’échelle est tout aussi vraie pour les institutions et le pouvoir politique. Pour avoir longtemps travaillé dans une grosse institution – il était économiste en chef au National Coal Board, l’autorité britannique du charbon -, Schumacher savait que les grandes entreprises prennent leurs décisions sur des bases de réflexion très étroites, et que ces décisions sont biaisées par des objectifs à court terme ; équilibrer le bilan comptable trimestriel ou augmenter la marge bénéficiaire annuelle par exemple.

Les fermes géantes, l’ingénierie génétique, la mécanisation des semailles et des récoltes, l’emploi d’engrais chimiques, de pesticides, d’herbicides, la déforestation, les mines à ciel ouvert, le recours aux forages en eaux profondes et à la fracturation hydraulique, la pêche industrielle et bien d’autres pratiques encore, témoignent d’un climat éminemment belliqueux : l’économie capitalise conçoit la nature comme un adversaire à combattre et à vaincre. En gaspillant nos ressources fossiles, nous faisons peser une menace sur la civilisation ; mais en gaspillant le capital que représente la nature vivante autour de nous, c’est pour la vie elle-même que nous sommes une menace. L’économie moderne a redistribué les rôles, inversant l’ordre des priorités établis par les théories classiques: le capital, qui occupait la troisième position en ordre d’importance après la terre et le travail, occupe désormais la position dominante : la terre et le travail ne sont là que pour le servir. Alors que le capital financier ne sert qu’à mettre de l’huile dans les rouages, les théories modernes ont attribué à l’argent une valeur en soi. La primauté accordée à l’argent constitue l’un des facteurs de la crise écologique actuelle.

Conclusion

Pour Schumacher, la notion de petitesse n’avait rien de dogmatique. Il s’agissait de l’appliquer au cas par cas, il préférait parler d’échelle « appropriée ». S’il se faisait l’avocat de la petitesse, c’est parce qu’il trouvait le monde victime d’une idolâtrie quasi universelle du gigantisme. Il jugeait pathologique, car obsessionnelle et surtout chimérique, puisque nul ne peut prétendre à une croissance infinie sur une planète aux ressources finies et limitées. Dans ce cadre, toute multiplication des besoins tend à augmenter la dépendance à l’égard de forces extérieures qui échappent à notre contrôle. Ce n’est qu’en réduisant ses besoins que l’on peut encourager une authentique réduction des tensions responsables des luttes et des guerres. L’économie à grande échelle est une économie de violence. La sagesse exige une novelle orientation de la science et de la technologie vers l’organique, le généreux, le non violent. Comment édifier la paix en la fondant sur une science imprudente et une technologie violente ? Des machines toujours plus grosses, entraînant des concentrations de pouvoir économique toujours plus grandes et violentant toujours davantage l’environnement ne représentent nullement le progrès : ce sont autant de refus de sagesse. Ensemble, les forces de l’offre et de la demande, le libre-échange, la mondialisation et la croissance économique ont constitué une véritable religion de l’économie où règne et triomphe la quantité, écrit Schumacher, avant d’ajouter : Dans la mesure où la conception économique repose sur le marché, elle ôte à la vie tout caractère sacré, car rien de ce qui a un prix ne peut être sacré. Dans un tel système, même les valeurs le moins « économiques », telles la beauté, la santé et la propreté, ne survivront que si elles se révèlent capables d’être commercialisées. Il ne s’aveuglait pas pour autant : il savait que les petites unités peuvent se rendre coupables, elles aussi, de pollution, de destruction et d’agression envers l’homme et la nature. Mais leurs exactions, lorsqu’elles en commettent, ont nécessairement moins d’impact puisqu’elles sont plus petites.

Extraits de « Pour une écologie spirituelle » de Satish Kumar (Belfond, 2018), titre originel SOIL, SOUL SOCIETY (2013)

livre de référence : « Small is beautiful : Une société à la mesure de l’homme », de E. F. Schumacher (Seuil, 1979), traduit de l’anglais (1973)

Notre cerveau nous pousse à détruire la planète

A qui la faute si la planète est en cours de destruction ? A notre cerveau, et plus particulièrement au striatum répond Sébastien Bohler*. En neuroanatomie, le striatum est une structure nerveuse subcorticale. Cette structure profonde de notre cerveau fonctionne à grand renfort de dopamine et ne possède pas de fonction stop ; il y a recherche incessante du plaisir. Ainsi, avec la consommation de masse du sexe, le problème n’est plus la quantité, le problème est de s’arrêter. L’addict au sexe virtuel ne découvre l’impasse que lorsqu’il commence à souffrir de troubles sexuels et de dysphorie ; les troubles de l’érection ont doublé au cours de la dernière décennie, de façon parallèle à l’essor de la pornographie sur Internet. Il y a impossibilité de maîtriser son envie de surfer sur les sites porno, besoin d’augmenter les doses (phénomène de tolérance), symptômes de manque en cas d’impossibilité d’y accéder, perte de sensibilité aux stimulations sexuelles, et bien entendu conséquences néfastes sur le plan du couple et des relations sociales. Le striatum est fait pour que nous recherchions activement et sans limite sexe, nourriture, pouvoir, rang social, information. Quand nous les trouvons, le circuit de la récompense asperge alors les neurones avec de la dopamine et procure un plaisir addictif plus puissant que les parties raisonnables de notre cerveau.

Sébatien Bohler espère un allié, le conditionnement social, le sens des limites par socialisation. Mais toutes les tentatives passées de bloquer le striatum par des commandements moraux ont échoué. D’ailleurs son livre, « Le Bug Humain », ne s’avance pas jusqu’à proposer une solution politique claire. A l’époque actuelle du consumérisme généralisé, nous sommes comme ces rats dans une cage munie d’un levier qui délivre des biens en abondance, nous devenons cornucopiens, nous ne pouvons plus réfléchir au fait que nos activités quotidiennes préparent une montée des océans qui engloutira des millions d’habitations dans les années à venir. Ce sont les limites de la planète qui vont changer notre mode de socialisation, pas les dénonciations et les bonnes résolutions. En situation de pénurie, on devra se contenter de peu et y trouver le bonheur .

Nous avons déjà traité un problème biologique similaire dans l’article Dopamine/sérotonine, le plaisir est ennemi du bonheur. La clé du « circuit de la récompense », c’est la dopamine. C’est ce mécanisme de la récompense qui a été « piraté » [hacking en anglais] par les industriels, pour induire toujours plus de consommation… le tout en organisant, grâce au marketing, la confusion entre plaisir et bonheur. Le neurotransmetteur impliqué dans le bonheur, ce sentiment de plénitude et de contentement, c’est la sérotonine ; mais elle a un fonctionnement beaucoup plus complexe que la dopamine. Lorsque vous avez une interaction sociale avec quelqu’un, l’échange de regards avec cette personne active vos neurones dits « miroirs » – les neurones de l’empathie. Ce type d’interaction induit la synthèse de sérotonine. Mais si cette interaction se fait par le biais d’un réseau social comme Facebook, à travers les « likes » par exemple, elle active le circuit de la récompense, l’absence de contact visuel laisse les neurones miroirs de marbre… D’où, là encore, une baisse potentielle des niveaux de sérotonine et une moindre capacité au contentement. Quand on est heureux, on n’a pas besoin de stimulation, on se contente de ce qu’on a, de ce qu’on est, de quelques phrases échangées avec le voisin, du travail dans son potager, de l’amour avec son conjoint. Lisez le Manifeste pour le bonheur.

* Sébastien Bohler, « Le bug humain, Pourquoi notre cerveau nous pousse à détruire la planète et comment l’en empêcher« 

Écologie, culpabiliser pour ressentir la culpabilité

De plus en plus de Suédois commencent à ressentir la « honte de voler » en avion*. Ce sentiment de culpabilité nous semble tout à fait normal rationnel, moralement nécessaire, et même inéluctable. C’est le contraire, vouloir « voler sans entraves », qui nous semble absurde à l’heure de la déplétion pétrolière et du réchauffement climatique. Cette intériorisation des contraintes à s’imposer sur soi-même ne relève pas du « péché » à la mode catholique, mais d’une conséquence logique d’une réalité biophysique. Il ne s’agit pas de penser en termes d’écologie punitive, mais d’écologie réaliste. Mais comme les humains sont trop souvent soumis à la force des habitudes, cela demande un effort sur soi quand le voyage en avion est devenu la norme de son milieu social. Il faut d’abord un processus de culpabilisation, auquel succède le sentiment de culpabilité, puis viendra par la suite la résolution personnelle de ne plus voler dans un plus lourd que l’air. C’est l’évolution que nous présente la Suède, un pays où on voyage en avion cinq fois plus que la moyenne mondiale.

Comment culpabiliser ? Par l’action militante et les règles institutionnelles. Si vous avez décidé de ne plus voler et que vous voulez faire partager votre choix, vos pouvez lancer une campagne sur les réseaux sociaux, les blogs… Cet activisme se généralise en Suède, d’où la popularité croissante du mot : flygskam ( « honte de voler »). Alors se crée une situation où il n’est plus possible de faire un repas entre amis sans que la discussion ne glisse sur le climat et finisse sur l’avion. On évite de discuter en public de son séjour sur de lointaines plages de rêve. La culpabilisation devient culpabilité. En Suède, des sportifs, des politiciens, des personnalités du monde de la culture, font publiquement le serment de ne plus prendre l’avion. Il y a effet boule de neige, les mentalités se modifient, la structuration sociale de même. Ainsi les programmateurs d’une salle de concerts ont annoncé qu’ils ne feraient plus jouer que des artistes capables de venir sans passer par les airs*. Renoncer à ce mode de transport très émetteur de gaz à effet de serre devient tendance, une nouvelle norme sociale s’établit.

Il y aura relocalisation des activités, un tourisme de proximité, minimisation de tous les déplacements. Un nouveau mode de vie écologiquement compatible s’installe dans les consciences et les pratiques. Alors un jour les avions seront interdits de vol et les voitures de rouler. Prions pour que l’intelligence collective ne tarde pas à l’allumage, espérons que nous n’arriverons pas au stade de l’inexistence des machines thermiques quand la température moyenne du globe sera de 5°C plus élevées qu’aujourd’hui !

* LE MONDE du 3 avril 2019, De plus en plus de Suédois acceptent d’avoir « honte de voler » en avion

Un politique se doit d’incarner ce dont il est porteur

« En tant que politique, je ne sais pas comment agir. Faut-il agir dans un parti ? Aucun parti, par nature pyramidale, n’est propice à la réflexion écologique. Faut-il inspirer ou agir ? Nous ne pouvons changer notre destin sans nous changer nous-mêmes. Le destin collectif implique la transformation des individus. Comme le colibri, chacun doit faire sa part, contribuer à sa modeste mesure, se sentit lié, dépendant, responsable des autres. Cette conscience en totale contradiction avec l’aspiration individualiste et consumériste, je refuse de l’imposer par une voie politique. Il est trop aisé, au nom de la science et de la nécessité collective, d’imposer une uniformisation des vies et des mœurs, uniformisation qui est le fondement de l’intégrisme. La transformation des individus est un choix qui appartient à chacun. Mais il appartient au politique d’inspirer, d’incarner. Le politique se doit d’incarner une nouvelle conscience collective dans ses choix individuels. J’ai choisi de ne consommer qu’exceptionnellement des animaux, de rouler en véhicule électrique ou de marcher, de pratiquer une activité physique quasi-quotidienne. J’ai encore un long chemin à faire dans la découverte de la méditation et de l’empathie, dans la découverte de nouveaux chemins. Mon cheminement crée beaucoup de réactions cyniques, amusées, parfois hostiles. C’est un chemin que j’hésite encore à revendiquer pleinement. Et pourtant, il est de ma responsabilité politique d’incarner ce que je défends.

La deuxième mission fondamentale du politique qui choisit cette nouvelle voie de l’écologie est de remettre en question le modèle éducatif. L’homme ne peut se changer lui-même s’il est conditionné à obéir, à se formater, à privilégier la norme sur le savoir. Les débats politiques se concentrent sur le contenu des programmes éducatifs, alors que l’enjeu principal est celui de la méthode pédagogique. Dès le plus jeune âge, il nous faut asseoir et ne plus bouger, contre les aspirations même de notre corps. Nous devons repenser les fondements d’un système pour passer de l’éducation à l’émancipation, organiser des équipes par classe, réintroduire l’animal et la nature dans la vie quotidienne de la classe.

Le défi écologique est passionnant car il nous oblige à créer une nouvelle organisation du pouvoir et de nouveaux principes. Il nous oblige à retrouver un nouveau destin collectif. L’homme politique, dont la mission première est la gestion de la Cité, devrait être l’apôtre des questions écologiques et éthiques. Je crains que mon expérience politique, si jeune et courte soit-elle, ne puisse confirmer cette espérance qui tient presque de la vertu théologique. »

Chantal Jouanno (secrétaire d’État à l’écologie de 2009 à 2010)

Source : chapitre Temps court, confiance et espérance : les options du politique in L’Homme peut-il accepter ses limites ? (éditions Quae, 2017)

66 propositions pour un pacte social et écologique ??

Un pacte suit le pacte précédent et devance le suivant. Rappelons-nous le pacte écologique de Nicolas Hulot en 2006. Nous sommes en 2019, Nicolas a quitté le gouvernement car même ministre on se retrouve sur la touche écologiquement parlant. Comme Nicolas ne se décourage jamais au-delà de quelques nuits d’insomnie, il nous refait aujourd’hui un « pacte social et écologique* » en 66 propositions actées par une alliance d’organisations. Cela nous rappelle aussi l’Alliance pour la planète lancée aussi en 2006 et qui n’a débouché sur rien. Faut-il désespérer devant l’inertie socio-politique face à l’urgence écologique ? Que nenni, un bon écolo cherche toujours à rendre possible l’impossible. Notre devise « Une révolution tentée, mais avortée, c’est une forme de vie réussie. Échouer après s’être lancé à l’assaut du ciel vous donne encore des ailes. » Mais ce dernier pacte de Hulot et Laurent Berger déçoit fortement. En voici quelques points : « Garantir l’accès à un logement digne… Faire évoluer automatiquement les grilles salariales en fonction de l’évolution du smic… Donner les moyens d’une politique ambitieuse du grand âge… Accueillir dignement les migrants… Négocier le partage de la valeur ajoutée au sein des entreprises… Accroître le pouvoir d’expression des plus défavorisés… »** Autant dire que le côté social omniprésent étouffe complètement les velléités en matière écologique. Si le social n’apparaît pas comme une sous-composante des contraintes biophysiques, il ne restera qu’un cahier de doléances qui ne trouvera aucun financement. Nous rappelons un programme incisif*** digne de l’urgence écologique, ça décoiffe mais cela semble pourtant si évident :

Il convient d’expliquer au public cette double difficulté : un épuisement plus lent des ressources signifie moins de confort exosomatique, et un plus grand contrôle de la pollution requiert proportionnellement une plus grande consommation de ressources. Bien sot celui qui proposerait de renoncer totalement au confort industriel, mais il faut un programme bio-économique minimal :

– interdire totalement non seulement la guerre elle-même, mais la production de toutes les armes de guerre ;

– diminuer progressivement la population humaine ;

– réglementer strictement tout gaspillage d’énergie ;

– vous guérir de votre soif morbide de gadgets extravagants ;

– mépriser la mode qui vous incite à jeter ce qui peut encore servir ;

– rendre les marchandises durables, donc réparables ;

– ne plus se raser plus vite afin d’avoir plus de temps pour travailler à un appareil qui rase plus vite encore ;

– aider les nations sous-développées à parvenir à une existence digne d’être vécue.

Ces changements de comportement conduiront à un émondage considérable des professions qui ont piégé l’homme.

* LE MONDE du 6 mars 2019, Nicolas Hulot et Laurent Berger : « 66 propositions pour un pacte social et écologique »

** Les 66 propositions du « pacte pour le pouvoir de vivre »

*** Nicholas Georgesscu-Roegen, The entropy law and the economic process (1971) cité par le livre de Michel Sourrouille, “L’écologie à l’épreuve du pouvoir”

Prenez l’avion, c’est bon pour nos générations futures

Qu’on prenne l’avion par plaisir ou par obligation, le résultat est le même : en brûlant le kérosène on accélère l’assèchement des dernières poches de pétrole. Sans même y penser, on fait en sorte que le choc pétrolier ultime, c’est-à-dire l’augmentation brutale et simultanée du prix de tous les combustibles fossiles, arrive encore plus tôt qu’envisagé. Par contre celui qui se prive de voyages au long cours vers des destinations paradisiaques pour montrer l’exemple d’un comportement écologique sans faille ne fait que retarder l’échéance fatale. Son sacrifice offre aux avionneurs invétérés un répit avant d’arriver aux limites biophysiques de la planète : le kérosène qu’il économise, c’est autant de plus à la disposition des destructeurs. Cela ne veut pas dire qu’il faut choisir son camp, opter pour encore plus d’usage des plus lourds que l’air ou appeler à la sobriété énergétique. Notre analyse comportementale montre que les deux options arrivent plus ou moins vite à un résultat identique, la pénurie des ressources fossiles qui obligera tout le monde ou presque à vivre la descente énergétique. La classe globale, celle qui non seulement possède un véhicule personnel mais pratique le tourisme ailé, est beaucoup trop nombreuse pour que la sobriété soit équitablement partagée. Les informations que nous donne au compte-gouttes LE MONDE* arrivent trop tard pour qu’on puisse modifier en douceur le cours de l’histoire humaine :

« Tout trajet national ou européen en avion pollue quarante fois plus que le TGV, sept fois plus que le bus, deux fois plus qu’une voiture avec trois passagers. Un aller-retour Paris-New York envoie plus d’une tonne de gaz carbonique dans l’atmosphère par passager, soit autant qu’une année de chauffage et le cinquième des émissions annuelles d’un Français. Soit deux fois plus qu’un pays comme la France. Le secteur aéronautique est responsable de 2 % des émissions mondiales de CO2. Ce secteur connaît une croissance exponentielle (quatre milliards de passagers en 2018, le double prévu dans vingt ans), et les progrès technologiques qui y sont attendus ne suffiront pas à ­absorber l’explosion de ses émissions de gaz à effet de serre. Pourtant tout pousse à emprunter le prochain couloir aérien. Les incessantes publicités incitant à « succomber aux ­envies d’ailleurs », les billets low cost, les promotions du Web, les programmes de fidélisation, les pouvoirs publics se félicitant de la croissance du secteur aérien – et le subventionnant. Contrairement à l’essence et au diesel, le kérosène n’est pas taxé. Sur un trajet de 500 kilomètres, l’avion bat souvent le train, côté porte-monnaie. »

Nous rejoignons la conclusion du MONDE. Au vu de l’impact considérable de l’aéronautique sur le réchauffement climatique planétaire, impact qu’on peut évaluer à 5 % si l’on prend en compte l’ensemble des gaz à effet de serre émis, et pas seulement le CO2 , il est urgent de rechercher une baisse du trafic aérien… Il n’y aura pas de tourisme par avion dans un monde dévasté. Alors LE MONDE liste à bon escient ce qu’il faudrait faire. Rejoindre la campagne de boycottage « We stay on the ground 2019 » ou le réseau international « Stay grounded » (pour en « finir avec l’avion roi »), suivre sur Twitter les hashtags incitant à la détox aérienne (#flyingless, #stopflying, #flightfree2019, #flugscham, #flygskam…). Quelques mouvements contre l’avion à l’étranger, presque inexistence en France. « Moins vite, moins loin, moins souvent », c’est ce que répète depuis plusieurs années Yves Cochet ainsi que notre blog biosphere. Le problème des Cassandres, c’est qu’ils (elles) ne sont pas écoutés.

* LE MONDE « M le mag » du 23 février 2019, L’avion, plaisir coupable de l’écolo voyageur

Les aliments ultra-transformées nous assassinent

Une augmentation de 10 % de la proportion d’aliments ultra-transformés dans l’alimentation est associée à une augmentation de 14 % de la mortalité. C’est la conclusion d’une équipe française de recherche en épidémiologie nutritionnelle. Pour expliquer cette corrélation, plusieurs hypothèses : ces produits contiennent souvent des quantités plus élevées de sucres et de sels ajoutés, de lipides saturés, ainsi qu’une plus faible densité en fibres, vitamines et autres micronutriments, autant d’éléments liés à des risques sur la santé. De plus, ils contiennent des additifs. Or les aliments ultra-transformés ont envahi les rayons, jusqu’à représenter entre 25 % et 50 % de notre alimentation totale. Cette catégorie comprend une grande variété d’aliments : plats préparés, céréales, gâteaux… tout produit contenant des colorants, des conservateurs, des arômes et d’autres additifs. Aujourd’hui, le nombre d’additifs autorisés en Europe est de 338. Un rapport d’une Commission parlementaire sur l’alimentation industrielle a préconisé de réduire ce nombre à 48 d’ici à 2025, soit le nombre autorisé dans l’alimentation biologique.* Voici quelques réactions sur lemonde.fr :

MEUH COINCOIN : Sur le fond de l’article, très bien d’avoir des enquêtes sur la question. Même si clairement, on se doute que manger un truc dont la liste des ingrédients ressemble plus à une expérience chimique qu’à de la nourriture ne peut pas être sans conséquence sur la santé…

ALAIN PANNETIER : Les conservateurs sont par essences des antimicrobiens (antibactériens, antifongiques). C’est-à-dire des poisons pour bactéries ou moisissures. Le problème c’est que nous partageons un très grand nombre de voies métaboliques avec ces organismes plus primitifs et aussi qu’une même biomolécule peut intervenir dans de nombreuses voies métaboliques.

Victor M : Avec des lasagnes à 5€/kg, quand on arrive déjà pas à terminer le mois, on oublie la cuisine maison quand on voit le prix des aliments de base. Beaucoup de personnes ne savent pas non plus cuisiner.

Les trois Règles d’Or d’une alimentation durable et saine sur notre blog biosphere:

1) privilégier les produits végétaux sur les produits animaux dans un ratio calorique d’environ 85 % / 15 %.

2) au sein des produits végétaux et animaux, privilégier les aliments pas ou peu transformés.

3) diversifiez en privilégiant les aliments bio, de saison et locaux dans la mesure du possible.

Si j’achète un aliment ultra-transformé contenant des ingrédients issus des quatre coins de la planète je contribue souvent à l’appauvrissement de pays en voie de développement, à la maltraitance animale et à la déforestation de certaines parties du globe. A nous de choisir notre alimentation, nous sommes responsables.

Complément d’analyse : Un régime alimentaire aux mains des marchands

* LE MONDE du 13 février 2019, Une nouvelle étude suggère un effet néfaste des aliments ultra-transformés sur la santé

Ivan Illich, pour une ascèse volontaire et conviviale

Chaque fascicule des « Précurseurs de la décroissance » est consacré aux écrits d’une personnalité, Ivan Illich pour le dernier paru (janvier 2019). Le philosophe Thierry Paquot commence par une biographie significative de la complexité d’une personne jugé « inapte » lors d’un test à l’école primaire, mais qui a pourtant maîtrisé plus d’une dizaine de langues et écrit des livres aussi important qu’« une société sans école » (1971) ou « Énergie et équité » (1973). Dans une deuxième partie qui fait à peu près la moitié de cet essai, nous pouvons lire des extraits de textes d’Ivan Illich qui montrent sa constante recherche de la meilleure analyse possible d’une société dont il pensait qu’elle courait au désastre. Sa pensée aussi anticonformiste que stimulante sert de référence à plus d’un décroissant en actes. Si Illich n’utilise jamais le mot « décroissance », il développe des idées comparables comme contre-productivité de l’outil, disvaleur, frugalité, perte des sens et sens des limites. Il oppose à la société de croissance l’univers du vernaculaire, du hors marché, de l’autolimitation. Son ascèse vécue ne trouve sa réalisation qu’avec l’amitié, en quête du mieux-être : « La productivité se conjugue en termes d’avoir, la convivialité en termes d’être. » Grâce à ce petit livre (114 pages pour 8 euros), on pourrait multiplier les citations d’un homme à la recherche de la juste mesure des choses. (cf. le site JNE)

pour en savoir plus sur Ivan Illich

1973 La convivialité

1973 Énergie et équité

1992 postface à Némésis médicale

2004 La perte des sens (recueil posthume de textes d’Ivan ILLICH)

Pour en savoir plus sur la collection « Précurseurs de la décroissance » (24 titres)

Une collection dirigée par Serge Latouche

Serge Latouche : Jacques Ellul contre le totalitarisme technicien (2013)

Étienne Helmer : Épicure ou l’économie du bonheur

Chantal Guillaume : Charles Fourier ou la pensée en contre-marche (Si le précurseur de la décroissance se définit comme celui qui annonce et pressent les dysfonctionnements d’un système économique productiviste qui n’en est qu’à ses linéaments, Fourier y correspond tout à fait. (Biosphère

Frédéric Rognon : Lanza del Vasto ou l’expérimentation communautaire 

Édouard Schaelchli : Jean Giono pour une révolution à hauteur d’hommes

Renaud Garcia : Léon Tolstoï contre le fantasme de toute-puissance

Serge Latouche : Cornelius Castoriadis ou l’autonomie radicale

Françoise Gollain : André Gorz pour une pensée de l’écosocialisme

Claude Llena : Lao-tseu et les taoïstes ou la recherche d’une vie harmonieuse

Renaud Garcia : Pierre Kropotkine ou l’économie par l’entraide

Vincent Gerber et Floréal Romero : Murray Bookchin pour une écologie sociale et radicale

Étienne Helmer : Diogène et les cyniques ou la liberté dans la vie simple

Thierry Paquot : Lewis Mumford pour une juste plénitude

Mohammed Taleb : Theodore Roszak vers une écopsychologie libératrice

Stéphane Lavignotte : Serge Moscovici ou l’écologie subversive

Serge Latouche : Baudrillard ou la subversion par l’ironie

François Jarrige : Gravelle, Zisly et les anarchistes naturiens contre la civilisation industrielle

Geneviève Azam et Françoise Valon : Simone Weil ou l’expérience de la nécessité

Agnès Sinaï : Walter Benjamin face à la tempête du progrès

Renaud Garcia : Alexandre Chayanov pour un socialisme paysan

Stéphane Leménorel : George Orwell ou la vie ordinaire

Daniel Cérézuelle : Bernard Charbonneau ou la critique du développement exponentiel

Florent Bussy : William Morris ou la vie belle et créatrice

Thierry Paquot : Ivan Illich, pour une ascèse volontaire et conviviale (janvier 2019)

Notre idéal d’écologiste, l’austérité et l’exemplarité

Le principe de responsabilité en actes ! Je serais membre d’EELV, parti explicitement écologiste, je pratiquerais comme tous les autres membres de ce parti la simplicité volontaire, la sobriété énergétique, le minimalisme inspiré et je voudrais que tous mes concitoyens partagent ma conviction : on ne peut pas vivre sur une planète préservée si nous continuons à vouloir augmenter notre pouvoir d’achat, aller plus vite dans nos déplacements et prendre des vacances à l’étranger. Plus prosaïquement, je serais quasi-végétarien, allergique au tabac et au cannabis, complet abstinent quant au vin et autres alcools, l’exemplarité d’un militant est à ce prix. Nous savons tous qu’il faudrait manger bio et de proximité. Nos compagnons de lutte les plus avancés au niveau de l’engagement personnel n’ont ni télévision, ni carte bancaire, ni voiture, encore moins de smartphone, on peut vivre sans, il suffit de s’organiser autrement. Quand l’électricité deviendra intermittente, l’essence absente à la pompe si ce n’est à un prix inabordable et la vie en ville intenable, ce sera le mode de vie ordinaire et nous devons nous y préparer. D’ailleurs les écolos les plus conscients cultivent déjà un lopin de terre et plantent des arbres fruitiers en lieu et place des arbustes d’ornement : on appelle cela les jardins de la victoire contre le réchauffement climatique !

Comme disait notre maître à penser Gandhi, « soyez le changement que vous voulez voir dans le monde ». Aussi le mahatma a professé tout au long de sa vie la nécessité d’établir une continuité entre la théorie et la pratique, entre les mots et les actes. Un beau discours n’a de portée que s’il s’appuie sur des réalisations concrètes. Gandhi veillait à préserver chaque jour le temps nécessaire pour se retrouver en tête-à-tête avec lui-même, pour méditer, étudier, jardiner, cuisiner et tisser. Ces activités comptaient autant à ses yeux que la lutte qu’il menait pour l’indépendance de l’Inde et l’amélioration du sort des intouchables. Il prouvait chaque jour qu’il est possible d’associer le soin porté au monde extérieur et celui que nous portons à notre monde intérieur. Spiritualité individuelle et pérennité de la nature sont intrinsèquement liées. Le mouvement écologiste doit emprunter le même chemin que l’approche scientifique, la pensée rationnelle, la collecte de données et le militantisme politique. C’est nécessaire mais pas suffisant : nous protégeons d’autant mieux la planète que nous auront pris soin de vivre comme il faudrait vivre pour protéger le sort des générations futures, de la biodiversité et de la suffisance des ressources terrestres.

De méchantes langues vont répliquer que tout cela c’est bien beau mais porte atteinte aux libertés individuelles ! Je répondrai que la liberté individuelle n’existe pas, que nous sommes toujours soumis à un ensemble de contraintes socio-politiques, économiques et écologique. Nous sommes une partie intégrante de la nature, et nous ne pouvons pas continuer à piller la Terre. Nous sommes aussi dépendants de cette planète que toutes les autres créatures. Si la biosphère va mal, et c’est de plus en plus évident, notre espèce dite sapiens ne peut qu’en souffrir. C’est déjà le cas pour bien des déshérités par la stérilisation ou l’inondation des sols, les guerres pour les ressources avec tous les prétextes qui vont avec, les gens qui ne mangent pas à leur faim alors que d’autres jettent la nourriture sans compter. En tant que membre d’EELV, nous ne pouvons pas oublier que l’austérité doit être partagée et nous devons en tant que militant montrer l’exemple de la voie à suivre.

Cecil Tolfud

Un régime alimentaire aux mains des marchands

Manger ce qu’il faudrait se heurte aux manigances, publicités agressives et tromperies diverses du secteur agroalimentaire. Voici quelques confessions bienvenues de Christophe Brusset* :« Ancien industriel de l’agroalimentaire, je ne consomme plus du tout les produits que je vendais. Quand j’ai commencé ma carrière il y a une vingtaine d’années, on avait encore des produits relativement simples, traditionnels, avec moins d’additifs. Les colorants sont là parce que le produit est moche. Les exhausteurs de goût, parce que le produit n’est pas bon. En termes nutritifs, les additifs sont parfaitement inutiles au consommateur. Lorsque l’eau est injectée dans le jambon pour qu’il pèse plus lourd, on ajoute des texturants, des émulsifiants, des protéines de soja, afin que l’eau reste à l’intérieur. Les dernières études de l’Inserm assurent que si vous augmentez de 10 % la part de produits ultra-transformés dans votre alimentation, vous augmentez de 12 % votre risque de cancer. Le consommateur doit fuir absolument les aliments « ultratransformés » qui ont des listes d’ingrédients à rallonge. Ensuite, le consommateur devrait acheter les produits les plus bruts et bio possible. Dernier conseil, se remettre un peu à cuisiner et se réapproprier la nourriture. »

Mais les décisions politiques vont à contre-sens. La loi agriculture et alimentation adoptée le 30 octobre 2018 est complètement vide. Les quelques articles un peu sensés qui déplaisaient à l’industrie ont été éliminés. Par exemple, l’article 43 disait que, pour le miel, on devait indiquer les origines. Or le Conseil constitutionnel a jugé cet article contraire à la Constitution. Il y a 211 experts au sein de l’Autorité européenne de sécurité des aliments et près de la moitié de ces experts seraient payés par l’industrie. Le projet de loi pour rendre obligatoire l’étiquetage Nutri-Score a été refusé en mai 2018 par les parlementaires français.

Pour en savoir plus sur notre régime alimentaire, ces articles déjà écrits sur notre blog biosphere :

Malbouffe, le dico (les dossiers du Canard enchaîné)

Qu’est-ce que l’alimentation préventive ?

Locavore, l’art de cuisiner dans le futur

pour un lundi végétarien

Mainmise de l’industrie sur nos repas : trop de sucre

Interdisons les sodas, place à l’écologie responsable

La chasse au gluten, au risque de l’orthorexie

mieux vaudrait vivre au paléolithique

* LE MONDE du 18 janvier 2019, Christophe Brusset : « Les grands industriels fabriquent des produits pollués, nocifs et le cachent »

Dépenses contraintes, reste-à-vivre et minimum vital

Dépenses contraintes ? Dépenses incontournables ? Les Gilets jaunes veulent surtout une augmentation de leur pouvoir d’achat pour une extension de leurs désirs personnels de consommation. On se souvient de l’article-portrait d’un couple de gilets jaunes pour lequel les fringues de marques faisaient évidemment partie de l’incontournable. Un article qui avait suscité une belle polémique, parfaitement justifiée, sur l’entreprise de manipulation misérabiliste à laquelle se livrait réseaux sociaux et médias. Pour un écologiste au contraire, le grand débat national devrait aboutir à une définition du minimum vital, préalable à la dynamique d’une sobriété partagée. La problématique est complexe, nous ne sommes plus aux temps de Vauban pour qui le Minimum vital pour une famille ouvrière française en 1707 était le seuil au-dessous duquel la survie n’est plus possible. La ration correspondait à quelques 1500 calories, mélange de blé et d’autres céréales appelé méteil dont la part dans le budget total était presque de 70 %. Aujourd’hui le minimum vital regroupe pour les Gilets jaunes le logement, la nourriture, les abonnements d’électricité et de gaz, l’accès aux services publics, etc. Toute augmentation des prix réduit le « reste-à-vivre », c’est-à-dire ce sur quoi les personnes ont l’impression d’exercer encore un choix.

Un rêveur nommé Alain Trannoy commet sur LE MONDE une tribune* par laquelle «  la personne pauvre, celle qui a du mal à faire face à ces dépenses incontournables, doit dès lors, pouvoir compter sur la solidarité nationale ». Pour lui la notion de reste-à-vivre doit être le pivot de toute la politique redistributive. Le reste-à-vivre devient la base d’imposition au titre de l’impôt sur le revenu. Mais cela devient une usine à gaz, il faudrait tenir compte de la distance entre le lieu de travail et le domicile, du loyer, etc. Sur ce blog biosphere, nous sommes plus incisifs, nous parlons de simplicité volontaire, de réduction des dépenses contraintes, de simplicité volontaire. Trop de personnes considèrent la consommation de viande, la voiture individuelle, l’écran plat et le portable pour chaque membre de la famille comme des dépenses incontournables ! Dans les pays riches, le seuil de pauvreté devient complètement relatif et s’exprime par rapport au niveau de revenu médian de la population ; le minimum vital devient alors indéfinissable et le niveau de besoins indéfini puisque sa base de calcul est variable. Dans un contexte croissanciste d’enrichissement sans frein, aucun dirigeant d’un pays, quel que soit le niveau de vie obtenu, n’a annoncé un projet de stabilisation de la demande de ses nationaux qui pèse pourtant sur les ressources de la planète ; à l’économie de subsistance a succédé la tyrannie de l’excédent.

L’Etat-providence est une invention de Lord William Beveridge qui, en décembre 1942, produisit un rapport : la Sécurité sociale et ses services. Beveridge identifiait « les cinq géants » à terrasser : « Pauvreté, Maladie, Ignorance, Insalubrité, Chômage ». Il proposait de financer la protection sociale par des cotisations sur salaire et la France s’en inspire pour mettre en place la Sécurité sociale. Mais ce Lord est plus proche de l’idée de simplicité volontaire que des familles assistées avec écran plat dans la chambre des enfants : la vision de l’austère économiste, qui prenait un bain glacé tous les matins, était assimilée au minimum vital. L’assistance offerte par l’Etat, préconisait Beveridge, ne devait pas être « généreuse » mais « permettre de survivre », afin de ne pas supprimer l’incitation à la recherche de travail. Dans un contexte de catastrophes écologiques, il nous faut aujourd’hui définir un minimum vital qui aboutisse à un « reste-à-vivre » proche de zéro. L’essentiel est d’arriver à bien vivre de peu et que cette attitude soit généralisée à tous. On retrouverait le schéma mental des sociétés premières dont rien dans le fonctionnement social ne permettait la différence entre le plus riche et le plus pauvre car personne n’y éprouvait le désir baroque de faire, posséder ou paraître plus que le voisin. Les véritables sauvages aujourd’hui, c’est la classe globale qui circule en automobile et détruit l’environnement. C’est même la consommation de ce que nous avons l’habitude d’appeler « ménages modestes » qui pose problème car elle représente un gaspillage au regard des possibilités de la planète. Les humains ne devraient jamais penser en termes de maximum ou de minimum, mais en termes d’optimum global. La manière dont personnellement tu vis et consommes des carburants fossiles a des répercussions tant sur la vie des autres personnes que sur celle des non-humains et des générations futures. C’est la leçon première que devrait recevoir les Gilets jaunes. Limiter l’expansion indéfinie de nos désirs, c’est la seule voie réaliste vers une société d’abondance.

* LE MONDE du 20-21 janvier 2019, « La notion de “reste-à-vivre” doit être le pivot de toute la politique redistributive »

Biosphere-Info, Ivan Illich détrône l’automobile

Ivan Illich (1926-2002) a été un précurseur incontournable de l’écologie politique et une figure importante de la critique de la société industrielle. Nous avions consac en 2014 notre mensuel Biosphere-Info à son livre sur La convivialité. Voici une présentation de son texte de 1973 « Energie et équité » qui a été réédité en 2018 : incontestablement le vélo roule plus vite que la voiture !

  1. L’énergie contre la performance

Dans la circulation, l’énergie se transforme en vitesse. L’utilisation de hauts quanta d’énergie a des effets aussi destructeurs pour la structure sociale que pour le milieu physique. Un tel emploi de l’énergie viole la société et détruit la nature. Le transport est un mode de circulation fondé sur l’utilisation intensive du capital, et le transit sur un recours au travail du corps. Le transit n’est pas un produit industriel, c’est l’opération autonome de ceux qui se déplacent à pied. Il a par définition une utilité, mais pas de valeur d’échange, car la mobilité personnelle est sans valeur marchande. Dès que le rapport entre force mécanique et énergie métabolique dépasse un seuil déterminable, le règne de la technocratie s’instaure. Toute société qui impose sa règle aux modes de déplacement opprime en fait le transit au profit du transport.

En semant dans le tiers monde la nouvelle thèse de l’industrialisation économie en énergie, on apporte plus de maux aux pauvres qu’on ne leur en enlève, et on leur cède les produits coûteux d’usines déjà démodées. Quand les pauvres acceptent de moderniser leur pauvreté en devenant dépendant de l’énergie fossile, ils renoncent définitivement à la possibilité d’une technique libératrice. Au Brésil, l’ambulance fait reculer le cabinet du médecin au-delà de la courte distance sur laquelle on peut porter un enfant malade. Dès que les poids lourds atteignent un village reculé des Andes, une partie du marché local disparaît. L’expert en développement qui, dans sa Land Rover, s’apitoie sur le paysan qui conduit ses cochons au marché refuse de reconnaître les avantages relatifs de la marche. Choisir un type d’économie consommant un minimum d’énergie demande aux pauvres de renoncer à leurs lointaines espérances et aux riches de reconnaître que la somme de leurs intérêts économiques n’est qu’une longue chaîne d’obligations. Une contre-recherche devrait déterminer le seuil au-delà duquel l’énergie corrompt. Au XIXe siècle en Occident, dès qu’un moyen de transport public a pu franchir plus de 25 kilomètres à l’heure, il a fait augmenter les prix, le manque d’espace et de temps. Durant les cinquante années qui ont suivi la construction du premier chemin de fer, la distance moyenne parcourue par un passager a presque été multipliée par cent. Un véhicule surpuissant engendre lui-même la distance qui aliène. Les transformateurs mécaniques de carburants minéraux interdisent aux hommes d’utiliser leur énergie métabolique et les transforment en consommateurs esclaves des moyens de transport. Dis-moi à quelle vitesse tu te déplaces, je te dirai qui tu es. La vitesse de leur voiture rend les gens prisonniers de la rotation quotidienne entre leur logement et leur travail. Une élite franchit des distances illimitées, tandis que la majorité perd son temps en trajets imposés. Le rêve hasardeux de passer quelques heures attaché sur un siège propulsé à grande vitesse rend l’ouvrier complice de la déformation imposée à l’espace humain et le conduit à se résigner à l’aménagement du pays non pour les hommes mais pour les voitures. Chacun augmente son rayon quotidien en perdant la capacité d’aller son propre chemin. Seule une basse consommation d’énergie permet une grande variété de modes de vie.

Entre des hommes libres, des rapports sociaux efficaces vont à l’allure d’une bicyclette, et pas plus vite. L’homme forme une machine thermodynamique plus rentable que n’importe quel véhicule à moteur. Pour transporter chaque gramme de son corps sur un kilomètre en dix minutes, il dépense 0,75 calories. Grâce au roulement à billes, l’homme à bicyclette va de trois à quatre fois plus vite qu’à pied tout en dépensant cinq fois moins d’énergie. Le vélo est le seul véhicule qui conduise l’homme à n’importe quelle heure et par l’intermédiaire de son choix. Le cycliste peut atteindre n’importe quel endroit sans que son vélo désorganise un espace qui pourrait mieux servir à la vie. Un cycliste est maître de sa propre mobilité sans empiéter sur celle des autres. Cet outil ne crée que des besoins qu’il peut satisfaire au lieu que chaque accroissement de l’accélération produit par des véhicules à moteur crée de nouvelles exigences de temps et d’espace. Au Vietnam, une armée sur-industrialisée n’a pu défaire un petit peuple qui se déplaçait à la vitesse de ses bicyclettes. Il reste à savoir si les Vietnamiens utiliseront dans une économie de paix ce que leur appris la guerre. Il est à craindre qu’au nom du développement et de la consommation croissante d’énergie, les Vietnamiens ne s’infligent à eux-mêmes une défaite en brisant de leurs mains ce système équitable, rationnel et autonome, imposé par les bombardiers américains à mesure qu’il les privaient d’essence, de moteurs et de routes.

« Énergie et équité » d’Ivan Illich (texte initialement publiée en mai 1973 par LE MONDE, mai 2018 pour la présente version, Arthaud poche pour 5,90 euros)

  1. Incontestable, le vélo va bien plus vite que l’auto

Ivan Illich le démontrait déjà en 1973 pour les Américains, les calculs de Jean-Pierre Dupuy ont confirmé en 1975 pour la France que le vélo va bien plus vite que l’auto. Leur raisonnement :

Ivan Illich : L’Américain moyen dépense 1600 heures chaque année pour parcourir 10 000 kilomètres ; cela représente à peine six kilomètres à l’heure. Car qu’on soit dans sa voiture en marche ou à l’arrêt, qu’on travaille pour payer le premier versement des traites ou l’essence, les péages, l’assurance, les impôts et les contraventions, l’Américain donne quatre heures chaque jour à sa voiture, qu’il l’utilise ou qu’il gagne les moyens de le faire. Passé un seuil critique, l’industrie du transport fait perdre plus de temps qu’elle n’en fait gagner. Ce seuil franchi, le transport fait de l’homme un éternel absent toujours éloigné de son lieu de destination, incapable de l’atteindre par ses propres moyens. Aujourd’hui les gens travaillent une bonne partie de la journée seulement pour gagner l’argent nécessaire pour aller travailler.

Depuis deux générations (ndlr, nous sommes en 1973), la durée du trajet entre le logement et le lieu de travail dans les pays industrialisés a augmenté plus vite que n’a diminué, pour la même période, la durée de la journée de travail. L’utilité marginale d’un accroissement de la vitesse de quelques-uns est acquise au prix de la désutilité marginale croissante de cette accélération pour la majorité. En d’autres termes, chaque privilégié se transforme en voleur qui dérobe le temps d’autrui et dépouille la masse de la société. Dans un pays dépourvu d’industrie de la circulation, les gens atteignent la même vitesse, mais ils vont où ils veulent à pied, en y consacrant non plus 28 %, mais seulement de 3 à 8 % du budget temps social.

Jean-Pierre Dupuy : Nous avons calculé la vitesse généralisée de l’automobile. Loin d’être un instrument de gain de temps, l’automobile apparaît comme un monstre chronophage. On estime toutes les dépenses annuelles liées à la possession et à l’usage d’une automobile : amortissement des frais d’acquisition, frais fixes payables annuellement, dépenses courantes d’utilisation… Ces dépenses sont converties en temps, en les divisant par le revenu horaire. On l’additionne au temps passé effectivement à se déplacer. Le temps global ainsi obtenu, mis en rapport avec le kilométrage annuel parcouru, permet d’obtenir la vitesse généralisée recherchée. Extrait d’un tableau comparatif de différentes catégories professionnelles : en 1967, la vitesse généralisée d’un ouvrier spécialisé est de 13 km/h en bicyclette, 10 en Citroën 2CV, 8 en Simca 1301 et 6 en Citroën DS 21. Plus un engin permet d’atteindre une vitesse effective de déplacement élevée, plus sa vitesse généralisée est faible. Le temps social que nous mange l’automobile est de l’ordre de trois à plus de quatre heures par jour.

Il y a deux sortes de temps, le temps-tribut et le temps-épanouissement. Le temps-tribut est celui que l’on consacre à des activités intermédiaires dont le seul avantage est de procurer des ressources matérielles. Pour un calcul économique rationnel, il doit être le plus faible possible à qualité du temps-épanouissement donné. Une heure de travail ou de déplacement représente un temps-tribut. Une structuration de l’espace-temps social qui induit une activité occupant trois à quatre heures par jour pour la seule automobile apparaît comme scandaleuse, absurde. Dans l’hypothèse où nous aurions à nous déplacer à bicyclette dans l’espace-temps actuel, l’absurdité de la situation éclaterait si vivement que cette situation ne pourrait être tolérée alors que la situation présente nous paraît « rationnelle ». La structuration de notre espace-temps social nécessite pour y vivre cette prothèse qui constitue l’institution « transport ». Ceux qui n’ont pas les moyens de se payer cette prothèse (l’automobile) sont les dindons de la farce. Les moyens ont une influence sur les besoins. La recherche du temps gagné par automobile ressemble étrangement au remplissage du tonneau des Danaïdes.**

« Énergie et équité » d’Ivan Illich (texte initialement publiée en mai 1973 par LE MONDE, mai 2018 pour la présente version, Arthaud poche pour 5,90 euros)

  1. en guise de conclusion, Oubliant Ivan Illich, nous sommes partis du mauvais côté

L’honnêteté oblige chacun de nous à reconnaître la nécessité d’une limitation de la procréation, de la consommation et du gaspillage ; mais il importe davantage d’abandonner l’illusion que les machines peuvent travailler pour nous ou les thérapeutes nous rendre capables de nous servir d’eux. La seule solution à la crise écologique est que les gens saisissent qu’ils seraient plus heureux s’ils pouvaient travailler ensemble et prendre soin les uns des autres. Une telle inversion des vues courantes réclame de qui l’opère du courage intellectuel. En effet, il s’expose à une critique qui, pour n’être guère éclairée, n’en est pas moins douloureuse à recevoir : il ne sera pas seulement traité d’anti-pauvre, mais aussi d’obscurantiste opposé à l’école, au savoir et au progrès. Je montrerai que le surpeuplement est le résultat d’un déséquilibre de l’éducation, que la surabondance provient de la monopolisation industrielle des valeurs personnelles, que la perversion de l’outil est l’implacable effet d’une inversion des moyens en fins.

Le rétablissement d’un équilibre écologique dépend de la capacité du corps social à réagir contre la progressive matérialisation des valeurs, leur transformation en tâches techniques. Faute de quoi l’homme se trouvera encerclé par les produits de son outillage, enfermé à huis-clos. Enveloppé par un milieu physique, social et psychique qu’il se sera forgé, il sera prisonnier de sa coquille-outil, incapable de retrouver l’antique milieu avec lequel il s’était formé.

Le débat unidimensionnel mené par les tenants de divers remèdes miracles, qui conjuguent la croissance industrielle et la techno-science, ne peut qu’alimenter l’illusoire l’espoir qu’en quelque façon l’action humaine convenable outillée répondra aux exigences de la survie. Une survie garantie bureaucratiquement signifierait l’expansion de l’industrialisation du tertiaire jusqu’au point où le guidage de l’évolution planétaire serait identifié à un système centralement planifié de production. Selon les partisans d’une telle solution, esprits portés à l’outillage, la conservation du milieu physique pourrait devenir le principal souci du Léviathan bureaucratique. Une telle réponse technocratique à la croissance démographique, à la pollution et à la surabondance, ne peut être fondée que sur un développement accru de l’industrialisation des valeurs.

Ivan Illich, La Convivialité (Seuil 1973)

La mode se cherche un modèle écologique, en vain

Il paraît que l’industrie du vêtement se cherche un modèle écologique. Le secteur de la mode aurait pris conscience de l’état de la planète, du coût des matières premières, du gâchis écologique. Dans les états-majors des groupes de luxe, voilà qu’on mâtine désormais l’habituel jargon libéral anglo-saxon d’une touche plus verte : on « valorise des innovations dépolluantes et disruptives », on « “circularise” la production », on « stimule la biodiv’», bref, on cherche comment établir « un business model plus écoefficient »*. On nomme dans chaque maison un cadre spécialiste des questions environnementales, on se fixe des objectifs. 70 % du coton devra être bio d’ici à 2025 chez LVMH ; les émissions de gaz à effet de serre devront être réduites de 50 % d’ici à 2025 chez Kering. Gucci a adopté un plan décennal de réduction de son empreinte globale à horizon 2025. Autre tendance : l’upcycling. Ce façonnage d’un vêtement neuf à partir de chutes est adopté par H&M. Même dans les écoles de mode, « tous les étudiants se disent “durables”, ironise un designer. Mais, pour la plupart, quand tu creuses un peu, tu vois que c’est du vent, ils en font un argument purement marketing. » Paraître sustainable (on ne dit plus green, trop 2010 !), c’est aussi paraître cool.*

Nous l’avons déjà écrit sur ce blog, la mode c’est ce qui démode pour faire acheter toujours plus pour le plus grand profit des marques. Peu importe si ce qui est démodé aujourd’hui sera à la mode demain, le cycle des défilés permet de vider les porte-feuilles et de grandir la visibilité du luxe. Nous avions cru un instant en juillet 2008 à la fin des défilés de mode. Ma Ke, une jeune créatrice chinoise, prenait le luxe à contre-pied. Elle habillait 36 mannequins de tous âges de vêtement amples, de pièces intemporelles qui illustrait la fonction première du vêtement, habiller, tout simplement. Ma Ke prenait le contre-pied de la boulimie consommatrice : «  Le luxe qui s’achète n’est pas ce qui nourrit l’homme, c’est la simplicité, la beauté d’un arbre, la lumière, l’échange entre les êtres, le Qing Pin ». Ma Ke détaillait le sens des deux  caractères chinois Qin et Pin : « dépouillement matériel, vie spirituelle la plus riche possible, indifférence totale à l’appel du pouvoir ou de la célébrité ». Pour Ma Ke, l’essentiel résidait dans les initiatives de chacun et non dans la passivité ou toute autre tentative de fuite de la réalité. L’écologie est le contraire du luxe ostentatoire, elle doit nous faire retrouver le sens des limites dans une société en  crise. Pourtant, en 2018, l’industrie du luxe a toujours le vent en poupe ; le pouvoir des riches se renforce encore plus dans les temps moroses. C’est la prolifération de l’inutile, la tyrannie du superficiel, société de consommation et société du spectacle réunis en un même lieu dans les Grands salons parisiens. Et les médias s’en font les porte-parole. Combien de publicités pour les défilés de mode dans LE MONDE ? Une ribambelle ! Nous n’entendons plus parler de Ma Ke, nous baignons dans l’écoblanchiment.

La mode, la mode, la mode ! A l’économie de subsistance et de satisfaction des besoins réels a succédé la tyrannie de l’excédent, la société de consommation, la prolifération du luxe et de l’inutile. Dans les sociétés occidentales, ce n’est pas tant l’utilité des objets qui compte dans l’acte de consommation que leurs valeurs symboliques. Le capitalisme et ses publicités s’appuient sur deux mécanismes qui reposent sur le maintien des inégalités : l’imitation des autres par les classes moyennes, et la capacité d’ostentation de l’élite. Les objecteurs de croissance savent pertinemment qu’il faut éliminer les défilés de mode pour apprendre à réduire les besoins. Sinon, les riches détruisent la planète ! Dans le désert, nous crions : non à la mode, non au luxe, non aux inégalités, oui à la simplicité vestimentaire. Thomas More écrivait en 1516 : « Le seul moyen d’organiser le bonheur public, c’est l’application du principe de l’égalité. En Utopie, les vêtements ont la même forme pour tous les habitants de l’île ; cette forme est invariable. Ces vêtements réunissent l’élégance à la commodité ; ils se prêtent à tous les mouvements du corps, le défendent contre les chaleurs de l’été et le froid de l’hiver. Chaque famille confectionne ses habits. Un seul habit suffit d’ordinaire pendant deux ans ; tandis qu’ailleurs, il faut à chacun quatre ou cinq habits de couleur différente, autant d’habits de soie, et, aux plus élégants, au moins une dizaine. Les Utopiens n’ont aucune raison d’en rechercher un aussi grand nombre ; ils n’en seraient ni plus commodément ni plus élégamment vêtus. » Nous sommes en 2018 et la mode reste à la mode… pour le plus grand malheur de l’écologie des comportements.

* Supplément « mode » du MONDE (27 septembre 2018), L’éveil écologique

La mode se cherche un modèle écologique, en vain

Il paraît que l’industrie du vêtement se cherche un modèle écologique. Le secteur de la mode aurait pris conscience de l’état de la planète, du coût des matières premières, du gâchis écologique. Dans les états-majors des groupes de luxe, voilà qu’on mâtine désormais l’habituel jargon libéral anglo-saxon d’une touche plus verte : on « valorise des innovations dépolluantes et disruptives », on « “circularise” la production », on « stimule la biodiv’», bref, on cherche comment établir « un business model plus écoefficient »*. On nomme dans chaque maison un cadre spécialiste des questions environnementales, on se fixe des objectifs. 70 % du coton devra être bio d’ici à 2025 chez LVMH ; les émissions de gaz à effet de serre devront être réduites de 50 % d’ici à 2025 chez Kering. Gucci a adopté un plan décennal de réduction de son empreinte globale à horizon 2025. Autre tendance : l’upcycling. Ce façonnage d’un vêtement neuf à partir de chutes est adopté par H&M. Même dans les écoles de mode, « tous les étudiants se disent “durables”, ironise un designer. Mais, pour la plupart, quand tu creuses un peu, tu vois que c’est du vent, ils en font un argument purement marketing. » Paraître sustainable (on ne dit plus green, trop 2010 !), c’est aussi paraître cool.*

Nous l’avons déjà écrit sur ce blog, la mode c’est ce qui démode pour faire acheter toujours plus pour le plus grand profit des marques. Peu importe si ce qui est démodé aujourd’hui sera à la mode demain, le cycle des défilés permet de vider les porte-feuilles et de grandir la visibilité du luxe. Nous avions cru un instant en juillet 2008 à la fin des défilés de mode. Ma Ke, une jeune créatrice chinoise, prenait le luxe à contre-pied. Elle habillait 36 mannequins de tous âges de vêtement amples, de pièces intemporelles qui illustrait la fonction première du vêtement, habiller, tout simplement. Ma Ke prenait le contre-pied de la boulimie consommatrice : «  Le luxe qui s’achète n’est pas ce qui nourrit l’homme, c’est la simplicité, la beauté d’un arbre, la lumière, l’échange entre les êtres, le Qing Pin ». Ma Ke détaillait le sens des deux  caractères chinois Qin et Pin : « dépouillement matériel, vie spirituelle la plus riche possible, indifférence totale à l’appel du pouvoir ou de la célébrité ». Pour Ma Ke, l’essentiel résidait dans les initiatives de chacun et non dans la passivité ou toute autre tentative de fuite de la réalité. L’écologie est le contraire du luxe ostentatoire, elle doit nous faire retrouver le sens des limites dans une société en  crise. Pourtant, en 2018, l’industrie du luxe a toujours le vent en poupe ; le pouvoir des riches se renforce encore plus dans les temps moroses. C’est la prolifération de l’inutile, la tyrannie du superficiel, société de consommation et société du spectacle réunis en un même lieu dans les Grands salons parisiens. Et les médias s’en font les porte-parole. Combien de publicités pour les défilés de mode dans LE MONDE ? Une ribambelle ! Nous n’entendons plus parler de Ma Ke, nous baignons dans l’écoblanchiment.

La mode, la mode, la mode ! A l’économie de subsistance et de satisfaction des besoins réels a succédé la tyrannie de l’excédent, la société de consommation, la prolifération du luxe et de l’inutile. Dans les sociétés occidentales, ce n’est pas tant l’utilité des objets qui compte dans l’acte de consommation que leurs valeurs symboliques. Le capitalisme et ses publicités s’appuient sur deux mécanismes qui reposent sur le maintien des inégalités : l’imitation des autres par les classes moyennes, et la capacité d’ostentation de l’élite. Les objecteurs de croissance savent pertinemment qu’il faut éliminer les défilés de mode pour apprendre à réduire les besoins. Sinon, les riches détruisent la planète ! Dans le désert, nous crions : non à la mode, non au luxe, non aux inégalités, oui à la simplicité vestimentaire. Thomas More écrivait en 1516 : « Le seul moyen d’organiser le bonheur public, c’est l’application du principe de l’égalité. En Utopie, les vêtements ont la même forme pour tous les habitants de l’île ; cette forme est invariable. Ces vêtements réunissent l’élégance à la commodité ; ils se prêtent à tous les mouvements du corps, le défendent contre les chaleurs de l’été et le froid de l’hiver. Chaque famille confectionne ses habits. Un seul habit suffit d’ordinaire pendant deux ans ; tandis qu’ailleurs, il faut à chacun quatre ou cinq habits de couleur différente, autant d’habits de soie, et, aux plus élégants, au moins une dizaine. Les Utopiens n’ont aucune raison d’en rechercher un aussi grand nombre ; ils n’en seraient ni plus commodément ni plus élégamment vêtus. » Nous sommes en 2018 et la mode reste à la mode… pour le plus grand malheur de l’écologie des comportements.

* Supplément « mode » du MONDE (27 septembre 2018), L’éveil écologique