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Festival de Cannes, rien sur les échecs ?

La quinzaine du 79e Festival de Cannes a pris ses quartiers sur la Croisette le 12 mai 2026 et devra départager 22 films pour désigner la Palme d’or. Maîtresse de cérémonie, l’actrice française Eye Haïdara a tenu à saluer les téléspectateurs partout dans le monde, « enfin, partout où l’Internet n’a pas été coupé, partout où l’intelligence artificielle ne s’est pas substituée à la réalité ».

Piqué au vif, nous avons décidé de poser à l’Intelligence artificielle « perplexity » la question qui fâche ,

« Peut-on critiquer le festival de Cannes ? »

La réponse faire à partir des articles du MONDE montre comment l’IA peut s’ingénier à ne pas répondre à une question de fond !!!

Oui, le Festival de Cannes est largement critiqué, et ces critiques sont même devenues une part du « jeu » du festival.

Plusieurs types de critiques reviennent régulièrement dans les articles du Monde :

  • Le rapport de force avec les critiques de cinéma
    Le festival est « le lieu où se retrouvent des gens qui, en raison de leur métier, passent leur année à voir des films (…) et à devoir donner instantanément leur avis ». La question « comment être critique sans déplaire » illustre la tension permanente entre liberté de jugement, enjeux de carrière et convivialité cannoise.
  • Les choix de programmation et le palmarès
    Les sélections et les prix sont scrutés : place des femmes (« une femme pour quatre hommes en sélection pour la Palme »), répartition géographique des films, importance donnée à certains auteurs ou genres, décisions du jury, etc.
  • Les films eux-mêmes, parfois durement jugés
    Les critiques de
    Moulin, Gentle Monster, Quelques jours à Nagi ou Full Phil montrent que les œuvres présentées à Cannes peuvent être jugées sévèrement, même lorsqu’elles sont très attendues, et que le festival n’immunise pas les films contre les reproches (vision « lacunaire », incapacité à « émouvoir », etc.).
  • L’image et les contradictions du festival
    Cannes cristallise des critiques sur son glamour, ses rapports de pouvoir, sa gestion de sujets sensibles (violences sexuelles, pédocriminalité, religion, politique), ou encore son décalage entre affichage (par exemple une affiche célébrant
    Thelma et Louise) et réalité des chiffres (peu de réalisatrices en compétition).

La question (pour perplexity) n’est pas tant de savoir si l’on peut le critiquer que de savoir comment, à quel point et avec quelles conséquences dans un milieu très exposé et très codifié.

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Festival de Cannes, l’inutile en avant-première (2024)

extraits : Le Festival de Cannes se termine bientôt, c’est pas trop tôt ! Philippe Erlanger avait eu l’idée du festival dans le train lors de son retour de la Mostra de Venise en 1938 et retenu deux villes : Biarritz et Cannes. Le gouvernement décide alors de créer un comité de coordination ; tout est politique, à commencer par l’industrie du spectacle. Le festival est officiellement attribué à Cannes le 31 mai 1939 avec la signature d’un contrat entre cette ville et l’État. La salle de projection du Casino municipal de Cannes pouvant accueillir un millier de spectateurs. On valorise le nombre… de spectateurs.

À partir des années 1950, Cannes devient le plus grand événement du cinéma mondial. Le jury est maintenant constitué essentiellement de célébrités de l’industrie du film ; le cinéma se fait son cinéma… nombriliste. La mythique montée des marches et de son tapis rouge est bien sûr filmée, ses images sont diffusées dans le monde entier… elle est aussi l’occasion pour les couturiers de faire connaître leurs dernières créations. Le marketing a encore frappé, pas l’apprentissage de la réflexion.

Nous préférons de loin le Festival international d’échecs de Cannes qui a lieu en février. Là au moins tout le monde peut participer et on ne se contente pas de courir après un autographe.… Mais LE MONDE ne donne aucune colonne à ce festival, pas assez glamour !

Société de consommation, des loisirs, du spectacle

extraits : La société de consommation devient une société des loisirs. La première nous enferme, individuellement et collectivement, dans une cage qui nous laisse moins en moins choix véritables et vraie liberté. Le matraquage publicitaire veille pour qu’il en soit ainsi. Mais la seconde élève encore notre niveau de fausse satisfaction en pratiquant personnellement des activité ludiques, mais payantes. Le summum est atteint quand se donne du plaisir à regarder les autres prendre leur pied. La société des loisirs devient la société du spectacle…

Militer à l’heure de la société du spectacle

extraits : Il y a les amuseurs publics qui nous font perdre notre temps, ainsi Valérie Lemercier : « Faire rire représente les premières joies de ma vie. Tout d’un coup, on a le sentiment de servir à quelque choses, d’avoir un intérêt. » Comme si une franche rigolade entre potes n’était pas la bonne méthode plutôt que sourire enfermé dans une salle de spectacle. Et puis il y a ceux qui servent vraiment à quelque chose. Ainsi Vincent Magnet qui laisse aux forêts le temps de vivre, Antidia Citores qui se met au service des océans, Sylvie Monier en défenseure opiniâtre des haies, Victor Noël, 16 ans (dont huit à protéger la nature), Rachel Lagière qui plante des variétés paysannes, François Sarano avec qui on reprend contact avec le vivant, etc. Grâce à eux et à tous les autres militants dans l’ombre, je sais que l’humanité peut être l’instrument du meilleur parmi le pire. Et je sais aussi que militer pour l’écologie, c’est ne pas s’attendre à des résultats probants, mais c’est faire ce qu’on doit faire…

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des loups, des renards et des hommes

Quand nous tuons des loups ou des renards, nous avons une idée précise des bénéfices que nous en tirerons, mais aucune des bienfaits qui disparaissent avec eux.

Stéphane Foucart : Le loup est certes protégé, mais ce serait plus simple pour tout le monde qu’il ne soit tout simplement pas là. Cette ambiguïté est le reflet des rapports de domination que les sociétés occidentales entretiennent avec la nature sauvage – et au pays de Descartes plus qu’ailleurs. Avec la destruction et la fragmentation des habitats, des réservoirs d’agents infectieux colonisent de nouveaux espaces et se rapprochent des humains tandis que leurs prédateurs, plus fortement inféodés à leur milieu, déclinent et leur laissent le champ libre. La présence du renard roux – dont 600 000 sont tués chaque année en France, avec un acharnement qui ne laisse pas d’étonner – permet de contrôler les mulots qui ravagent les prairies et pourrait réduire le risque de la maladie de Lyme, en limitant la circulation des petits mammifères qui dispersent les tiques, vecteurs de cette pathologie.

Il est impossible d’identifier tous les avantages tirés de la présence des grands carnivores. Dans les écosystèmes, ceux-ci provoquent des effets en cascade souvent difficiles à observer et, la plupart du temps, les chaînes de causalité sont impossibles à remonter. Quand nous tuons des loups, des renards ou d’autres animaux encombrants qui croquent quelques poules ou moutons, nous avons une idée précise des bénéfices que nous en tirerons, mais aucune des bienfaits qui disparaissent avec eux.

Nos plus anciens articles sur la question des loups

06.03.2005 Entre chien et loup

La protection des derniers animaux sauvages donne bonne conscience et on construit des passages sous autoroutes pour les batraciens ; il faut que l’espèce sauvage se fasse invisible. Les Français ont presque oublié les animaux de ferme ; il faut un projet de Constitution européenne pour qu’on s’intéresse au bien-être animal. Les Français adorent les animaux de compagnie et déjà la moitié des foyers en possède un ; le décret d’attribution d’un secrétaire d’Etat à l’agriculture a même comme objectif la bonne santé de ces animaux dénaturés. Car les animaux domestiques ne sont pas un morceau ambulant de nature, juste un illusoire substitut de chair et de poil à une amitié inter-humaine qui devient une denrée rare. Et les vaches ne sont plus qu’un objet de curiosité au salon de l’agriculture à Paris. Quant aux animaux sauvages ils sont à peine l’objet de commisération après qu’on ait décidé un taux d’abattage d’une partie des quelques trente loups de France ou éliminé la dernière ourse des Pyrénées.

Mais quand vous aurez fait disparaître toute possibilité de retrouvailles avec la Biosphère, quand vous n’aurez pour seul paysage que des HLM et des lignes électriques, des bidonvilles et des logans (une voiture bon marché), quand vous n’aurez plus que le contact avec vos artifices, alors pourra grandir la sauvagerie inter-humaine que vous connaissez déjà dans les conflits qui se déroulent constamment ici ou là.

4.06.2005 Coexistence pacifique

Il faudrait apprendre à composer avec la nature sauvage. C’est ce que font déjà les éleveurs italiens dans le parc national des Abruzzes où on dénombre 60 à 70 loups. Contrairement à la France, les bergers n’ont jamais perdu la mémoire de cette vie partagée avec les ancêtres des chiens et les techniques pastorales sont les mêmes depuis très longtemps. Un troupeau ne dépasse jamais 350 têtes et les bêtes sont accompagnées de chiens de type patous capables de les protéger. Les brebis sont parquées chaque soir dans des enclos, à l’abri de barrières métalliques hautes de deux mètres. C’est ce qui est préconisé en France, mais comme il faut aussi embaucher des bergers supplémentaires, pas grand chose ne se fait.

Au lieu de distribuer de l’argent supplémentaire ou de baisser les charges sociales pour réduire le chômage, mieux vaudrait retrouver une harmonie avec l’environnement, ce qui nécessitera de la sueur, beaucoup moins de matériel sophistiqué et beaucoup plus de main d’œuvre.

12.10.2005 Biocentrisme ou anthropocentré ?

La Nature n’a pas la parole, ce sont des mots exprimés dans les différentes langues humaines qui interprètent d’une façon ou d’une autre ce que la Nature veut nous dire. Les humains peuvent donc s’exprimer au nom d’un cours d’eau qu’on voudrait dévier, au nom des arbres qu’on voudrait abattre, au nom des loups qu’on voudrait exterminer. Rien d’exorbitant à cela, il y a bien un avocat qui s’exprime au nom du pire assassin et une opinion publique qui pense une chose ou son contraire de tout et de n’importe quoi. Il n’y a donc pas d’opposition fondamentale entre l’écologie profonde et l’écologie superficielle, seulement la place que les humains veulent donner à la Nature sauvage, soit une place la plus grande possible, soit une nature le plus possible dénaturée : il suffit de mettre des mots différents sur notre conception humaine de la même Nature.

Pour mieux comprendre la Biosphère, les enfants devraient s’exercer dès le plus jeune âge à prendre le point de vue de la fleur ou le point de vue d’un animal, beaucoup de choses changeraient alors : par exemple une fleur ne serait belle que rattachée à sa plante, certainement pas coupée dans un pot de fleurs.

25.10.2005 Une nature à votre image

« Il faut sauver les baleines, il faut des ours dans les Pyrénées et des loups un peu partout ». Ainsi parle la plupart des associations environnementalistes. « Il faut reconstituer des écosystèmes pour les touristes, un Bioscope en Alsace (ouverture juin 2006 sur 150 hectares), un Vulcania dans le fief de Giscard d’Estaing (déjà en déficit), un Naturascope à côté du futuroscope dans la Vienne (ouf, on s’en éloigne !) ». Ainsi parle les présidents de collectivités locales à l’affût du touriste. D’un côté on valorise certaines espèces animales en laissant de côté la perte irréversible de la biodiversité générale, de l’autre on fait visiter à titre payant des choses qu’on s’est acharné à détruire par ailleurs. Thierry Jaccaud, rédacteur en chef de l’Ecologiste, nous rappelle que la nature ordinaire est également extraordinaire dès qu’on lui prête attention : merles et moineaux, hirondelles et martinets, batraciens ou reptiles, moult coléoptères et papillon… Mais la Nature n’a pas besoin du regard des humains pour exister, la Nature n’est pas un concept abstrait ni une construction humaine, elle a une vie autonome au delà des noms dont on l’habille et des lieux qu’on lui préserve.

Un jour ou l’autre les humains comprendront qu’ils ne peuvent pas continuer à fragmenter tous les territoires pour leurs activités personnelles : la Terre appartient à toutes les espèces, des plus grosses aux invisibles. Ce n’est pas la Biosphère qu’on doit enfermer dans des parcs, ce sont les humains qui doivent vivre dans d’étroites réserves.

01.01.2006 Bonne année 2006

Au début des années 1970 une polémique était née de la proposition du socialiste Sicco Mansholt, alors commissaire européen, de substituer au PNB (produit national brut) le Bonheur national brut et de modifier pour y arriver les modes de croissance. Cette proposition avait crée un débat extrêmement polémique en France et le parti communiste dénonçait à l’époque une nouvelle trahison de classe de la part des socialistes ! En 2005 les mentalités n’ont pas beaucoup bougé, même si le rapport Brundtland en 1987 sur le développement durable et la conférence de Rio en 1992 qui l’a officialisé ont voulu que l’environnement ne soit plus méprisé par le système économique et social. Mais l’appel d’Heidelberg (signé entre autres par les frères ennemis Cl.Allègre et H.Tazieff) réunissait des « scientifiques » qui s’inquiétait de « l’émergence d’une idéologie irrationnelle à l’aube du XXIe siècle » a pourtant occulté la prise en compte de l’écologie en France. Il n’y a pas grand chose à attendre de certains scientifiques qui hurlent au loup alors qu’ils encouragent les prédateurs humains.

Mais la Biosphère ne se décourage pas et souhaite pour l’année 2006 une véritable pandémie de sobriétés énergétiques et de simplicités volontaires dans le monde entier.

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Se libérer de l’arme nucléaire, c’est possible

La dissuasion nucléaire élargie à la Macron reçoit peu de critiques dans le médias, mais voici le point de vue du Vice-président de l’Institut de recherche sur la résolution non-violente des conflits (IRNC) qui fait le point sur la question de la bombe atomique.

« Libérer la France de l’arme nucléaire est urgent, nécessaire et possible »

Étienne Godinot : Les dictateurs, les promoteurs des idéologies impérialistes et nationalistes savent très bien que leurs vrais ennemis sont la démocratie, la liberté d’expression, de réunion, de la presse, la séparation des pouvoirs. Le débat, la confrontation des idées, les élections libres, la détermination des citoyens à défendre leurs droits et leurs valeurs, la vitalité de la société civile, voilà ce qu’ils ne supportent pas, voilà ce qu’ils ont provisoirement réussi à empêcher sur leur territoire, voilà ce qu’ils veulent saboter chez nous par leurs tentatives de division et de désinformation.

– Face à la guerre hybride menée par le pouvoir russe contre les démocraties, il faut bien sûr développer un programme européen de lutte contre les cyberattaques, mettre en place une protection efficace contre les incursions de drones.

– Il est nécessaire aussi d’apporter un soutien efficace aux associations démocratiques de Russie, de Biélorussie et des pays environnants, qu’elles soient en exil ou présentes tant bien que mal dans leur pays, et d’alerter par les réseaux sociaux et les radios les populations anesthésiées et privées d’information. 

– Il faut préparer les démocraties européennes à la résistance non-violente aux agressions extérieures, aux coups d’État, aux régimes autoritaires, comme le fait le Manuel citoyen pour une défense civile non-violente du Mouvement pour une alternative non-violente.

– Il faut développer dans le monde entier les missions d’intervention civile de paix entre des belligérants, menées par des organisations comme Nonviolent Peaceforce ou Peace Brigades International.

– Il importe enfin d’accentuer nos efforts dans la lutte contre les menaces planétaires : misère, réchauffement climatique, chute de la biodiversité, pollution, criminalité transnationale, narcotrafic, etc. 

Mais comment financer tout cet effort ? D’abord, en harmonisant les équipements conventionnels des armées de l’Europe, ce qui permettra d’en réduire drastiquement les coûts alors que la tendance actuelle est à les augmenter considérablement. Ensuite, en cessant de financer une dissuasion nucléaire dangereuse, illégale, antidémocratique, immorale et ruineuse, mais surtout inefficace et démobilisatrice.

Aujourd’hui, les dirigeants français croient tellement peu à l’efficacité de leur dissuasion qu’ils envisagent un « avertissement nucléaire, unique et non renouvelable, pour signifier clairement à un agresseur étatique que le conflit vient de changer de nature et rétablir la dissuasion ». Mais peut-on imaginer qu’une une frappe de 7 à 20 fois Hiroshima resterait sans réponse ? Elle déclencherait très certainement une « destruction mutuelle assurée », en anglais « Mutual Assured Destuction », MAD, étant rappelé que «mad» signifie fou…

Quelle est la crédibilité de notre dissuasion nucléaire, alors que le règlement militaire français interdit aux militaires, et donc aux officiers de tir des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE), d’obéir à des ordres contraires à la loi internationale et à la morale ?

Comme naguère la ligne Maginot face au nazisme, l’effet principal de la dissuasion nucléaire, en la faisant reposer sur le seul chef de l’État, est de démobiliser la population au sujet de sa défense et de la laisser complètement démunie en cas de crise ou d’agression, d’où qu’elle vienne. L’arme nucléaire française, censée protéger la démocratie contre le totalitarisme, est, dans son principe, dans sa conception, dans son utilisation éventuelle et dans ses conséquences, une expression du totalitarisme.

Comme le crient depuis des années l’ONU, le Vatican, les papes François et Léon, le Conseil mondial des Églises, il importe de promouvoir le traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN), devenu depuis janvier 2021 la norme du droit international. Libérer la France de l’arme nucléaire, viser l’efficacité de la défense en réduisant ses coûts, c’est urgent, c’est nécessaire, et c’est tout à fait possible !

(Publié par La Croix le 2 mars 2026)

annexe documentaire

Au sein du parti dit « des Écologistes », la controverse fait rage actuellement au point que le Conseil Statutaire a pris récemment une décision en date du 10 mai dont nous vous offrons les éléments clés :

– La position exprimée le 5 mars 2026 sur la dissuasion nucléaire avancée ne constitue pas la position officielle du mouvement, faute de délibération et de vote du Conseil fédéral.

– Demande que la proposition « Proposer une extension de la garantie de sécurité nucléaire française au niveau européen » n’apparaisse plus comme une proposition officielle des Écologistes tant qu’elle n’a pas été soumise au vote souverain du Conseil fédéral (article 13-4 des Statuts).

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Sur les abolitionnistes de la peine de mort

L’Etat américain du Texas vient de réaliser le 14 mai 2026 sa 600e exécution depuis 1982, année où la pratique de la peine capitale a repris. Edward Lee Busby Jr. a été déclaré mort après une injection létale, administrée pour le meurtre en 2004 de Laura Lee Crane.

La Cour suprême des États-Unis avait rejeté l’appel, annulant la suspension de l’exécution prononcée par une juridiction inférieure. Pourtant la peine capitale a été abolie dans 23 des 50 États américains.

Le point de vue des commentateurs sur lemonde.fr

P.Alvarez : Nombre de meurtres pour 100 000 habitants: près de 5 au Texas et seulement 1,6 environ en France. On voit l’effet non dissuasif de la peine de mort.

Jean Kazadi : Doit-on abolir une loi parce que certaines personnes ne la respectent pas? Dans ce cas on annulerait toutes les amendes sur l’excès de vitesse sur la route parce que malgré leur existence, il y a toujours des gens qui roulent au delà de la vitesse autorisée.

Enoch : Dans un pays qui se prétend chrétien (« In god we trust ») et dont les justiciables jurent sur le livre saint on peut s’étonner de les voir prendre le rôle de l’Éternel pour ôter la vie, sans même parler du pardon, notion consubstantielle de la foi catholique.

Jean Kazadi : Le premier génocide bien documenté dans l’histoire de l’humanité est décrit dans la Bible : lors de la conquête de Canaan, « Josué ne laissa aucun survivant. Il frappa d’anathème tout ce qui respirait comme l’avait ordonné le Seigneur, le Dieu d’Israël » (Jos 10:40).

Dieu : 600 condamnés à mort, statistiquement il y a forcément des innocents dans le lot. C’est absolument certain.

Peps72 : l’Iran vient de tuer 40 000 innocents en janvier dernier.

Marc O : En France, Edward Lee Busby aurait eu 25 ans d’enfermement, libéré du bout de 18… on se demande quel est le pays qui a le plus de respect pour les victimes.

Attandcharles : Reconnaissons que du temps de Lynch les frais de détention étaient très réduits…

Michel Sourrouille : Le vrai problème, c’est que les abolitionnistes de la peine de mort ne disent absolument rien des soldats qu’on amène à tuer des gens qu’ils ne connaissent pas et qui, d’ailleurs, n’ont rien fait à l’origine de répréhensible sauf d’être amenés sur un champ de bataille par un quelconque belliciste. Il faut surtout faire campagne pour abolir l’armée, l’origine des massacres de masse.

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Robert Badinter, condamné à la peine de mort

extraits : Robert Badinter est mort dans la nuit du 8 au 9 février 2024 à l’âge de 95 ans… Un petit matin de novembre 1972, Bontems est conduit à la guillotine. Robert Badinter est là, dans la cour glaciale de la Santé. Il n’oubliera jamais « le claquement sec de la lame sur le butoir ». Cet échec personnel en a fait l’homme d’une croisade, celle de l’abolition de la peine capitale. Il a défendu et sauvé la tête de six condamnés. « Ce seront mes témoins lorsque je comparaîtrai devant le Seigneur. » Son souvenir le plus éclatant remonte à l’année 1977, au lendemain du verdict de Troyes, où il avait sauvé la tête de Patrick Henry, coupable d’avoir enlevé et tué un petit garçon de 7 ans….

Peine de mort abolie, une avancée majeure ?

extraits : Emmanuel Macron a célébré le 9 octobre 2021 les 40 ans de l’abolition de la peine de mort, à son avis « une avancée civilisationnelle majeure ». Que veut dire une telle présomption ? Un chef d’État est-il doté de l’infaillibilité pontificale ? Notons d’un point de vue démocratique qu’en 2020 encore, 55 % des personnes interrogées dans un sondage Ipsos se disaient favorables au retour de la peine de mort. Macron et Badinter sont-ils plus pertinents que le point de vue du peuple ?….

Dylann Roof mérite-t-il la peine de mort ?

extraits : Dylann Roof avait froidement abattu neuf paroissiens noirs d’une église de Caroline du Sud en 2015. Une cour d’appel fédérale a confirmé le 25 août 2021 la condamnation à mort de l’Américain. Le point de vue d’un écologiste sur la peine de mort va bien au-delà du droit des victimes contre celui des assassins. Il ne fait que constater un fait trivial : l’abolition de la peine de mort est voulue dans une société d’abondance qui croit que tout le monde doit être dorloté, y compris les criminels. Mais à cause  du manque d’énergie fossile et de la crise qui va s’ensuivre, cette abolition risque de tomber aux oubliettes. Comme l’écrivait Jean-Marc Jancovici  :

« Entretenir une population en prison, c’est utiliser de la nourriture, des ressources et de l’énergie pour le bénéfice d’improductifs mis au ban de la société. Jusqu’à une époque somme toutes assez récente, on ne s’encombrait pas de ces bouches à nourrir : le sort commun de l’assassin était la mort dans des délais assez rapides. Il est évident que, en univers énergétiquement contraint, ces mauvais souvenirs risquent de redevenir d’actualité. »….

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Bienvenue dans le monde « offline »

Nous sommes passés du règne du divertissement au règne de la distraction. Une distraction perpétuelle, délétère, notamment pour les enfants et les adolescents. Ce tsunami d’images et de vidéos dans lequel nous vivons peut provoquer une forme d’écœurement, de vacuité émotionnelle. Anxiété, troubles du sommeil, isolement, attention en miettes, dépression… Les symptômes de notre addiction collective aux réseaux sociaux sont largement documentés. Et si on débranchait tout ? Clubs de marche, de lecture et expériences d’ascèse low-tech se multiplient pour socialiser dans la « vraie vie ». .

Séverine Pierron : Les smartphones sont des machines de distraction massive. Si tout le monde semble être vampirisé online, ce sont la « gen Z » et les millennials qui font preuve de la plus grande lucidité face au phénomène. Les expériences pour kiffer la vie offline et socialiser « IRL » (pour in real life, « dans la vraie vie ») se multiplient dans les grandes villes. Pour éviter tout scrolling intempestif, il est même possible de glisser son smartphone dans une boîte fermée à clé, à l’entrée de l’événement. Lors d’une reading party, on était venue lire son bouquin en silence ; l’invité spécial de cette après-midi studieuse était Carl Honoré, l’auteur d’Eloge de la lenteur, un best-seller en 2004 qui prône la « slow life ».

A rebours des sites de streaming qui proposent des millions de morceaux, les bons vieux baladeurs MP3 ne contiennent qu’une sélection réduite de titres – et surtout, avec eux, zéro notification ou boucle de messages pour nous déranger. Les ventes d’iPod ont grimpé de 30 % ces deux dernières années – pas mal pour un objet sorti en… 2001. L’« analog bag » est un sac fourre-tout rempli de trucs révolutionnaires pour ne pas s’ennuyer sans son écran, comme des carnets à dessins, une boîte de puzzle, des sudokus, un nécessaire de tricot… Pour réduire son screen time (« temps d’écran »), il existe des applis (Opal ou Jomo, par exemple) qui brident le temps passé sur les réseaux. Mais le Graal de nos apprentis néoluddites reste le dumbphone, soit l’inverse du smartphone (dumb signifie « idiot », en anglais) – un téléphone réduit à ses plus simples fonctionnalités, sans accès au Web.

Dans notre monde tyrannisé par les algorithmes, savoir se déconnecter est désormais valorisé et désirable.

Le point de vue des écologistes débranchés

– C’est bien, mais c’est comme l’écologie individuelle, ça ne remet hélas pas en cause le système global qui lui continuera à vendre ses smartphones comme il continue à polluer. Il faut que les luttes soient aussi et surtout politiques.

Les luttes ne deviennent politiques que s’il y a des individus pour porter le truc : l’État n’est jamais en avance, il ne fait que s’adapter avec retard aux changements individuels.

– « offline » ça signifierait simplement pas de compte Instagram, Facebook, Tik-Tok, pas d’achats en ligne, pas de réservation de billets ou de spectacle via Internet, voire même pas d’Internet du tout.

En tout cas la photo argentique m’incitait autrefois à être plus réfléchi. Maintenant j’empile des milliers de photos que je n’aurai même pas le temps de regarder.

– Et le livre ? Cet objet qu’on peut amener partout… et même chez soi !!!

Débranché, club de marche, club de lecture. On les a ces foutus mots ! Tjrs obligé de le dire en anglais alors qu’on est pas fichu d’aligner 2 phrases correctes.

– Allez, une solution simple….déconnectez vous des réseaux non pas 28 jours (off friday), mais 365. Et restez calmes, ça va bien se passer.

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Le smartphone nous pourrit la vie

Autonomie de la technique, obligation du téléphone portable

Écrans, décérébration à grande échelle

Techniques… appropriées ou néfastes

Portable, suis-le le seul à ne pas en avoir ?

sans portable ni carte bancaire, ce sera notre avenir

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Eurovision 2026 : on s’en fout

La demi-finale d’ Eurovision 2026 démarrait avec quatorze pays, dont Israël. Pour contester la présence de l’Etat hébreu, trois pays avaient décidé de ne pas diffuser le concours, et cinq de ne pas participer. La finale le 16 mai à Vienne : mises en scène explosives, costumes extravagants, flammes et neige artificielle. Et puis de l’électro-pop, du pop opéra, de l’électro-dance, une ballade énergético-romantique, du métal glauque, et quelques prestations aussi déjantées qu’inclassables. Selon les bookmakers, la représentante française a des chances de se hisser dans les dix premières places…

Encore un évènement qui montre notre submersion médiatique et toute la fatigue cérébrale qui s’ensuit. Même LE MONDE, autrefois classé journal de référence, verse dans le people qui se croit analytique.

Voici ses derniers articles juste avant le spectacle :

Eurovision 2026 : le guide pour comprendre cette nouvelle édition
Eurovision 2026 : quelle est la langue la plus chantée en finale ?
Eurovision 2026 : la France, représentée par Monroe, a-t-elle des chances de gagner ?
Eurovision 2026 : « Les candidats ne se sentent plus obligés de chanter en anglais pour gagner »
Eurovision 2026 : la participation d’Israël suscite la controverse
Eurovision 2026 : pourquoi Israël est-il accusé d’avoir fait du concours un outil politique ?
Eurovision 2026 : avant la première demi-finale, quatre questions sur une édition 2026 marquée par le boycott visant Israël
Eurovision 2026 : l’Espagne, l’Irlande et la Slovénie ne diffuseront pas le concours en raison de la participation d’Israël
Eurovision 2026 : l’Espagne est « du bon côté de l’Histoire », juge Pedro Sanchez

Voici quelques commentaires affûtés de ses lecteurs

Dieu : les décodeurs du MONDE décodent ! Il fut un temps où on mettait des notes de bas de page pour comprendre la Critique de la raison pure. Désormais il en faut pour comprendre le concours eurovision…

CLAUDEDANGLOT : Si cet article n’est une propagande sans retenue pour l’Eurovision 2026 condamnée par de nombreux pays responsable, je veux bien adhérer au RN.

Helsinki : Avec sa chanson “Dancing in Gaza”, Israël a de bonnes chances de l’emporter !

Jacquesp1 : Franchement il est temps de mettre un terme à ce concours qui est une honte musicalement, pour inaugurer un autre ou de vrais nouveaux talents internationaux pourraient apparaître. Et pas ces soupes commerciales insipides.

RYU52 : Il y a quelques années le candidat de je ne sais plus quel pays nordique avait terminé dernier avec un morceau très rock ce qui avait valu la critique suivante d’un magazine spécialisé (Rock et folk) : « Dernier à l’ Euro, il ne doit pas être nul ! « 

Tonnerre de B : Quant au gagnant cette année, on aura oublié son nom dans une semaine.

Alain Roy : Le Monde se grandirait en ne parlant pas de cette « daube »

jjppx : Ce qui eut été bien, c’est que lemonde n’en parle pas du tout !

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2026/05/16/eurovision-2026-la-france-representee-par-monroe-a-t-elle-des-chances-de-gagner_6689418_4355771.html

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Fatigue informationnelle par submersion médiatique

La possibilité d’élaborer ensemble une intelligence collective, c’est du passé. On est confronté à la fatigue médiatique, un épuisement psychologique dû à la surabondance d’informations provenant de tout type de média. L’avènement d’Internet a largement contribué à cette fatigue médiatique, avec de vastes quantités d’informations facilement accessibles et diffusées. L’épuisement psychologique des individus qui en résulte peut entraîner plusieurs préjudices, notamment une instabilité émotionnelle, un stress accru, un sentiment d’accablement. Alors on évite les médias sérieux pour se tourner vers le tout venant, de plus en plus les réseaux sociaux. Car cela repose l’esprit de choyer les idées fausses artificiellement partagées.

La perte d’influence des médias traditionnels est consommée et leur perte d’audience vertigineuse. Le public migre massivement des médias grand public vers les plateformes sociales, des studios de télévision aux écrans de YouTube, des journalistes aux algorithmes, des experts aux « news influencers ». Le premier coup de semonce fut asséné le 18 octobre 2012 : le magazine américain Newsweek annonçait l’arrêt de son édition papier et son passage au format tout numérique. Pour le rédacteur en chef de Newsweek (de 1986 à 1991), « Newsweek, c’était une conversation commune qui était partagée par toute la nation ». Tout était dit en ces quelques mots : les médias généralistes aidaient à faire société. Aujourd’hui il n’y a plus consensus possible sur aucun des sujets qui comptent. La même année que l’arrêt de Newsweek, Internet devenait la source prioritaire d’information de 39 % des Américains, et la publicité numérique dépassait pour la première fois les revenus de la presse papier.

La fragmentation des audiences qui en résulte peut devenir une arme redoutable, quand elle tombe dans les mains de ceux qui se dotent des moyens technologiques et financiers dans le but d’identifier des blocs d’électeurs comme autant de cibles différenciées à conquérir. La frontière n’est plus étanche entre l’information et la manipulation, le débat et la polarisation, la vérité et la croyance. Appliquer cette grille de lecture à n’importe quel sujet d’actualité permet de mesurer l’ampleur du danger. C’est vertigineux. Si l’intelligence artificielle recèle de grandes vertus, il est fort probable qu’elle aussi vienne renforcer l’arsenal des pires desseins. Son utilisation pervertie a tout pour en faire l’outil préféré des adeptes de la société « post vérité ».

En 1987, Donald Trump prononçait cette sentence, qui sera l’argumentaire central de ses futures campagnes : « Si vous êtes différents ou scandaleux, les médias vont écrire à votre sujet ». Alors, il n’hésitera pas à paraître différent et scandaleux. Il jettera fréquemment cette phrase à la figure des journalistes rassemblés devant lui : « you’re the fake news ». Ses futurs électeurs ne lui en tenaient pas rigueur. Au contraire. Il représentait leur voix par procuration. Une enquête du site BuzzFeed révélait que les faux articles avaient généré davantage de trafic que les vraies informations, vérifiées et recoupées. D’où l’élection de Trump !

En savoir plus grâce à notre blog biosphere

L’intelligence collective, qui la cherche la trouve

extraits : L’intelligence collective progresse par des individualités qui réfléchissent plus que d’autres, qu’ils soient penseurs ou scientifiques. Mais c’est en intégrant leur apport que l’intelligence collective progresse. Il n’y a pas d’opposition entre l’individu et le collectif, tout est question d’éducation quant au comportement collectif. Comme l’exprimait Nicolas Hulot, « il n’y aura pas de sortie de la myopie démocratique si les citoyens ne sont pas eux-mêmes les défenseurs d’une conscience élargie du monde dans le temps et dans l’espace. » Ce blog biosphere existe, à sa petite échelle, pour diffuser cette conscience….

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09. Je deviens professeur de sciences économiques et sociales

avec Michel Sourrouille, faisons connaissance

Selon le cardinal de Richelieu, apprendre à lire, écrire et compter « remplit le pays de chicaneurs propres à ruiner les familles et troubler l’ordre public, plutôt qu’à procurer aucun bien ». Avec la scolarité obligatoire, les jeunes ont pourtant appris à lire, écrire ou compter, mais ce fut seulement pour se mettre au service de la révolution industrielle.

Avant la révolution des mœurs de mai 1968, les entreprises n’avaient pas besoin de jeunes entraînés à comprendre, donc à contester. Il suffisait d’avoir de bons scribes et de bons comptables… Les sciences économiques et sociales, matière pluridisciplinaires, permet la compréhension du fonctionnement de notre société. Nouvelle discipline enseignée dès 1966, il y a création du CAPES de Sciences économiques et sociales en 1969. J’arrive au bon moment.

En classe préparatoire pour passer un CAPET de professeur dans le technique, je choisis le concours pour les SES, une matière généraliste et transversale qui permet le débat.

Naissance d’une vocation

Rien ne se fait au hasard, tout découle d’un contexte social. J’ai eu la vocation d’enseignant très tôt car il me fallait rompre avec la tradition familiale. Notre berceau familial se situait dans un petit village des Landes, Beylongue. Le métier de tailleur (de vêtements) était le point d’ancrage de ma famille depuis des générations. Mon grand-père était artisan-tailleur, mon oncle était aussi tailleur, mon frère fera carrière dans l’industrie textile. Mais mon père, tailleur comme de bien entendu, m’avait sensibilisé au fait que cette profession était vouée à disparaître étant donné la concurrence trop forte de l’industrie textile et du prêt à porter. Il me fallait effectuer une reconversion. Ma tante était directrice d’école ; c’est peut-être à cause de ce modèle alternatif qu’inconsciemment je me réfère, j’ai voulu très tôt éduquer.

L’intégration professionnelle est aussi le fait des circonstances. Au moment du bac en juin 1967, j’avais déposé un dossier pour passer le concours et devenir instituteur. Mais j’ai obtenu une mention « Bien » au bac philosophie et ma mère m’a recommandé de poursuivre mes études… D’où mon détour par la fac de sciences économiques où j’avais approfondi mon sens de la contestation sociale. Dorénavant j’avais des idées bien arrêtées de ma vocation : éducateur, oui, mais pas n’importe quel éducateur, pas n’importe quel contenu. Encore à la fac, j’écrivais fin janvier 1971 : « J’en ai marre de me confronter à des « adultes » tellement engoncées dans leurs certitudes. Alors je vais me tourner avec un plaisir extrême vers les gosses qui ont tant de choses à dire. Je les laisserai s’exprimer pour en faire des réfractaires à notre mode de consommation. En fait je suis bien conscient d’être voué à devenir un petit prof miteux pas tout à fait comme les autres dans la mesure où on peut faire quelque chose dans un système d’éducation bloqué. »

Avant de devenir ce prof « miteux », il m’a fallu faire différents boulots d’éducateur puisque je devais effectuer deux ans dans le cadre de mon objection de conscience. J’ai précédemment développé cette période de mon existence. Viré de mon dernier boulot d’éducateur pour cause d’activisme pédagogique, j’ai eu la chance extraordinaire de bénéficier d’un mois de préavis avec traitement pour ne rien faire d’autre que me préparer à devenir prof grâce au CAPES de sciences économiques et sociales. Je travaille nuit et jour pour une matière centrée sur l’actualité de notre monde. Je passe avec succès l’épreuve théorique du CAPES de SES en juillet 1974. Comme d’habitude, je n’ai pas profité de mes dernières grandes vacances pour un farniente. J’ai assuré tout le mois d’août la direction d’une colonie de vacances à saint Etienne de Cantalès. Commence ensuite mon année de CPR (centre pédagogique régional), une année d’observation avec des conseillers professeurs en poste.

Une année d’observation

Mon premier stage se passe à Arcachon avec Henri Marchou. Il utilise ses stagiaires pour faire les cours à sa place. Et quand on assiste à ses propres cours, c’est pour voir un improvisateur-né qui préfère parler de son engagement dans la politique locale plutôt que de socio-économie. Le 18 février 1975, il établit son rapport :

« Sortant de l’université, Mr Sourrouille n’a jamais enseigné mais semble fortement motivé. Dès son premier contact avec une classe, l’impression qu’il fait sur les élèves est indéniable. Il les comprend et sait faire passer le « courant ». »

C’est vrai, depuis ma sortie de fac j’avais pratiqué le monitorat en colonies de vacances, les CEMEA avec le statut d’instructeur, la pédagogie institutionnelle à Moumour, la psycho-thérapie insiituionnelle à la Borde, la fonction d’éducateur à Ambarès ! Je crois d’ailleurs que si les apprentis-professeurs tâtaient de la vie extrascolaire avant de persévérer à s’asseoir sur des chaises, l’éducation nationale prendrait une tournure tout à fait différente…

Le rapport continue : « Mr Sourrouille a le don d’enseigner. » Marchou ne sait pas encore que notre comportement ne découle pas d’un « don », mais d’un entraînement constant. Marchou décrit le résultat de mes deux dernières années écoulées : « Partisan d’une pédagogie très active, utilisant judicieusement le jeu pour motiver les élèves, Mr Sourrouille réussit très vite à intéresser puis passionner les élèves, tous les élèves, même les plus rétifs. »

Au lycée bordelais du cours de l’Yser, Brigitte Lescarret est mon deuxième conseiller pédagogique. Son rapport d’avril 1975 : « Par des méthodes pédagogiques originales (travail de groupe, clubs de lecture, jeux de rôles…), Mr Sourrouille tente d’amener les élèves qui étaient d’ordinaire assez passifs à une plus grande motivation et à une participation active… Il a également eu le souci d’établir une coordination avec mes collègues enseignant l’Histoire-Géographie et la Philosophie, prenant contact avec eux, assistant à certains de leurs cours… » J’obtiens ma validation pratique sur un « cours » en terminale. En fait j’avais fait préparer par les élèves une conférence internationale sur le développement, chaque groupe d’élèves représentant une partie du monde. La matière que j’enseignais était à la fois transdisciplinaire et basée sur les méthodes actives. L’inspection générale à l’époque nous conseillait même de mettre les tables en U dans les salles. Cette disposition non magistrale permettait de faciliter l’échange entre professeur et élèves. Les SES (sciences économiques et sociales), l’accomplissement de mon utopie enseignante. : le débat, la réflexion, la critique constructive, l’intelligence collective. Les SES, une toute nouvelle discipline dans l’éducation nationale dont il semble qu’elle avait été créée juste pour moi !

Je suis affecté « à titre définitif » au lycée Marguerite de Valois d’Angoulême le 12 septembre 1975. Fini ma période d’éducateur en perpétuels transferts, commence ma vie d’enseignant titulaire. Je débarque dans une section toute nouvelle du bac, ce qu’on va appeler la troisième culture, qui s’ajoute aux cultures scientifique et littéraire. L’enseignement des sciences économiques et sociales trouve ses fondements dans la mise en place de la réforme Fouchet à compter de la rentrée scolaire 1965 en seconde littéraire. Une nouvelle option de sciences économiques de 4 heures, « dont la vocation est de compléter les études classiques par une analyse des réalités économiques du monde contemporain à une époque où la croissance des Trente Glorieuses interpelle les partenaires sociaux » est mise en place. Le bac B de juin 1968 n’avait donné lieu qu’à une épreuve orale étant donné les évènements de mai qui ont pas mal perturbé la fin d’année scolaire. Mais dès l’année suivante, l’épreuve normale avec documents pouvait commencer. Les épreuves du  premier Capes de Sciences Economiques et Sociales sont passées en décembre 1969. En 1971-72, mon collègue Jacky Ginestet était le seul professeur en cette matière dans tout le département de Charente pour les trois terminales B.

Mes cours en classe de seconde

Pour nous, professeur des sciences économiques ET sociales, le relativisme culturel est une donnée de base. Mes cours de SECONDE en témoignent. Si j’avais à résumer par une seule expression la conclusion de la sociologie, ce serait : « Tout est culturel. » Démonstration. Quelques semaines après la rentrée, quand les élèves me connaissent mieux et que je commence à les connaître, je lance sans prévenir en début d’heure un sondage dans la classe : « Le sentiment amoureux (dans un couple) est-il naturel ou culturel ». Les mains se lèvent, le verdict est unanime ou presque, ce sentiment est naturel. Parfois un élève demande ce qui signifie « culturel », je réponds que c’est un comportement apporté par la société. Jamais personne ne m’a demandé ce qui signifiait « naturel ». Je fais un tour de tables parmi les élèves, leur demandant de justifier leur vote : « Tomber amoureux, ça vient comme ça, pas besoin de réfléchir, ça arrive à tout le monde… » Le naturel pour eux correspond à la spontanéité.

Je leur précise par la suite que « naturel » veut dire en réalité qu’un comportement est dicté par la génétique ; il s’agit d’un instinct, pré-programmé par notre biologie. Le naturel relève de l’inné, le culturel dépend de normes sociales. Or il est très difficile de mettre à distance sa propre culture quand on ne possède aucune autre référence. C’est pourquoi les élèves confondent « naturel et « normal ». Je laisse le débat libre entre les élèves pendant toute une heure, donnant juste de temps en temps quelques indications.

Je laisse le temps de la maturation des idées et bien plus tard je commence une deuxième heure de débat, cette fois centré sur la démonstration. La question du débat naturel/culturel peut être posée autrement, inné ou acquis ? Je montre aux élèves que nos pensées et nos sentiments doivent bien surgir de quelque part. C’est notre cerveau qui nous permet de voir, sentir, ressentir. Je montre que nous avons une manière de déterminer si le contenu cérébral est conditionné par la société ou par nos gènes.

Nature, inné

Culturel, acquis

DEF

Génétique, instinct

Social

démonstration

Universalité

Relativité

nécessité

apprentissage

L’inné est universel, il n’y a pas moyen d’y échapper, c’est un automatisme qui est suivi par tous les membres d’une espèce animale particulière. Par contre l’acquis est relatif, il dépend de la socialisation effectuée dans un groupe ethnique particulier. Après le débat, les élèves découvrent ensuite grâce à des documents la diversité des coutumes dans le temps et dans l’espace, une approche de l’ethnologie. Je peux facilement démontrer la variabilité des comportements quand il s’agit du rapprochement des sexes et de la formation du couple. En matière de « choix » du conjoint, on livre de jeunes adolescentes à un « promis » qu’elles ne connaissent souvent même pas, que ce soit en Inde, en Afrique et dans les terres d’islam. La tradition du mariage où la femme se voit assigné d’office un conjoint par la pression sociale est d’ailleurs acceptée par les femmes qui ne voient pas comment il pourrait en être autrement. Parler de mariage forcé dans ces sociétés, c’est donc avoir un regard ethno-centré puisque les hommes comme les femmes acceptent à leur insu de leur plein gré les contraintes culturelles liées à leur groupe d’appartenance. Il ne faut d’ailleurs pas oublier que le mariage par convention existait autrefois dans les pays européens et que cela se perpétue dans certaines couches sociales. Une jeune musulmane, même installée dans le monde occidental, sait depuis le plus jeune âge que le mariage dépend directement du choix parental et non de ses propres intentions ; on se marie à l’intérieur de son ethnie. Mais elle a acquis une certaine liberté choix car elle peut comparer deux cultures.

De plus, deuxième démonstration, le sentiment amoureux ne découle pas d’une nécessité mais d’un apprentissage. Dans les sociétés développées actuelles, la liberté de choix est valorisée, donc le sentiment amoureux. Les élèves croient que leur désir résulte du libre exercice de leur volonté alors que les schèmes de leur cerveau sont orientés par leur environnement social. Le sentiment amoureux n’est qu’une construction sociale inculquée dès le plus jeune âge. Par exemple vers trois-quatre ans les enfants vivent le complexe d’Oedipe : ils s’identifient à leur propre sexe, puis essayent d’imiter la relation amoureuse qui lie le père et la mère. Ainsi le petit garçon tombe amoureux de sa mère et considère le père comme un rival à éliminer. Mais il se rend compte rapidement qu’il lui faut trouver un partenaire de son âge, et c’est alors les amours multiples de l’école maternelle. Plus tard l’adolescent lira des romans où l’amour domine, verra des films sur les péripéties conjugales, sera orienté dans ses choix amoureux par les remarques des parents ou des copains. La socialisation conditionne le comportement amoureux, aucun instinct ne guide notre relation à l’autre sexe.

Preuve supplémentaire, la tendance homogamique est toujours présente même dans les sociétés modernes où règne le sentiment amoureux, : qui se ressemble, s’assemble. Toutes les enquêtes montrent en effet une nette tendance à choisir son conjoint dans la même catégorie sociale. La répartition des goûts correspond aux différences de position sociale, un ouvrier se marie plutôt avec une ouvrière, un cadre a de fortes chances de se marier avec une fille de cadres supérieurs, un agriculteur arrimé à une terre ingrate aura de fortes chances de rester célibataire. Les caractéristiques physiques, les façons d’être, le comportement de ceux que nous rencontrons favorisent l’attraction sentimentale ou le rejet. Même les lieux de rencontre ne sont pas socialement neutres, les préférences d’un individu correspondent à celles que l’histoire de son groupe social a déposées en lui : les classes populaires se rencontrent principalement dans des lieux ouverts comme le bal ou les fêtes publiques alors que les classes moyennes préfèrent les lieux réservés comme les lieux de travail et les associations tandis que les membres des classes supérieures font connaissance dans des lieux privés encore très fermés, cercles limités au réseau de leurs relations de classes. Les élites préservent leur reproduction sociale et les autres accumulent les difficultés. Il n’y a jamais de vrai hasard dans les rencontres qui aboutissent, seulement une conjonction d’intérêt. La stabilité matrimoniale des sociétés occidentales est ainsi sauvegardée tout en adoptant le masque du sentiment amoureux ; le libre choix individuel n’est qu’illusion même si la société contemporaine est devenue plus ouverte, plus incertaine dans les statuts et les lieux de rencontre.

Je m’appuie bien entendu pour justifier mes dires sur les documents contenus dans le manuel des élèves. Nature/culture, ethnologie, homogamie et reproduction sociale… tous ces termes sont au programme. Pourtant la démonstration qui est faite du conditionnement de nos sentiments est un véritable choc pour les élèves ; l’approche sociologique est même assez difficile à admettre pour certains. C’est pourquoi bien plus tard je lance un « nouveau » débat : l’amour maternel, naturel ou culturel ? La procréation étant naturelle, les élèves imaginent qu’au phénomène biologique de la grossesse doit correspondre une attitude maternelle prédéterminée, instinctive : « Mais monsieur, c’est obligé, une maman, elle aime son enfant ! » Pourtant une mère qui porte un enfant en son sein peut nourrir à son égard la haine la plus farouche, un enfant adopté peut être chéri par son père adoptif, il n’y a pas d’instinct. Comme pour le sentiment amoureux, l’amour de l’enfant par le père ou la mère s’apprend, il résulte de notre socialisation. Chez l’animal, il n’en est pas de même, le comportement est guidé par des odeurs. Sitôt l’agneau venu au monde, sa mère le lèche longuement et le débarrasse du liquide amniotique qui recouvre son pelage. Dans le même temps survient une modification de l’activité des neurones de son bulbe olfactif qui intensifie la mémorisation par son cerveau de l’odeur du petit. Moins de deux heures plus tard, quand il manifestera le désir de téter, la mère le laissera faire. Mais seul celui qu’elle aura léché – et donc flairé à la naissance – aura  droit à ce privilège. N’importe quel nouveau-né ferait l’affaire, pour peu qu’il soit le premier et que la mère puisse s’imprégner de l’odeur de son liquide amniotique ; on pourrait ainsi  trouver une mère adoptive pour n’importe quel agneau. Même si ce conditionnement génétique autorise les mères de substitution, la relation mère-agneau est inscrite dans le programme biologique de cette espèce animale. Tout comportement universel chez une espèce animale tend à prouver une détermination génétique. L’espèce humaine appartient au règne animal, mais la sophistication de notre cerveau a éliminé toute influence de ce type.

La femme s’éloigne de la femelle, il n’y a pas de gène et d’odeur qui guide son comportement, seulement la conscience d’avoir fait un enfant dont on veut ou ne veut pas s’occuper. L’amour maternel ne va pas de soi, il est « en plus », c’est ce que démontre un livre d’Elizabeth Badinter : « Un lieutenant de police constatait en 1780 que sur les 21 000 enfants qui naissaient annuellement à Paris, mille à peine sont nourris par leur mère, mille autres, des privilégiés, sont allaités par des nourrices à demeure ; tous les autres quittent le sein maternel pour le domicile plus ou moins lointain d’une nourrice mercenaire. Nombreux sont les enfants qui mourront sans avoir jamais connu le regard de leur mère et ceux qui reviendront quelques années plus tard sous le toit familial découvriront une étrangère dans celle qui leur a donné le jour. Cet exemple parmi d’autres contredit l’idée répandue d’un instinct propre également à la femelle et à la femme. Toutes les études faites montrent en effet qu’aucune conduite universelle et nécessaire de la mère ne peut être mis en évidence. Au contraire, on constate l’extrême variabilité de ces sentiments maternels selon sa culture, ses ambitions, ses frustrations. » Bien entendu, je dis aux élèves que le fait que l’amour maternel ait une origine culturelle ne signifie pas que son existence soit inutile. Au contraire, l’amour reçu dans sa prime enfance conditionne l’amour qu’on pourra ensuite porter sur ses propres enfants.

Je fais un dernier débat pour voir si le cours de sociologie est bien passé. Je raconte en début d’heure une histoire (vraie) qui se passe en Afghanistan. Une jeune fille, anglaise par sa mère et afghane par son père, a vécu en Grande Bretagne. Mais son père l’invite pour ses quinze ans dans son pays : arrivée à Kaboul, cheminement dans la montagne, le père dit à sa fille qu’une grande fête est préparée en son honneur. Mais arrivée au village, la jeune fille s’aperçoit que c’est de son mariage dont il s’agit : son père l’a promise. Les festivités se passent, la nuit vient, la jeune fille montre bien par son attitude à son époux qu’il n’est pas question de se donner à lui lors de la nuit de noces. Le promis décide alors de demander aux femmes du village de venir le seconder pour arriver à ses fins. Je pose alors cette question aux élèves : « Vous êtes une femme de ce village, est-ce que vous allez accepter la demande du jeune homme ? » Malheureusement, la réponse d’une partie des élèves montre que le cours antérieur sur la diversité et la force de la socialisation n’a pas encore été digéré. Pour eux, il s’agit d’un viol. En réalité c’est la résistance de la jeune femme que les femmes du village ne comprennent pas dans une société dominée par les hommes.

Puisque rien n’est nécessaire et universel en matière de relations humaines, tout est donc possible. Il n’y a pas « naturellement » de statut d’autorité assigné seulement au père et de rôle affectif joué uniquement par la mère. Autorité et affection découlent d’une socialisation basée sur les normes sociales, les valeurs, le statut assigné à une personne, le rôle qu’elle se croit obligé de remplir. Ce contexte global est bien sûr modulé par les pratiques particulières des familles pour chaque individu.

Il me semble très important pour la formation du caractère de maîtriser la relativité culturelle. Cela permet de prendre de la distance avec ses a priori, ses préjugés. Cela ne veut pas dire relativisme, il y a des valeurs fondamentales comme l’égalité entre l’homme et la femme ou le respect de la biodiversité. Mais cela permet de mieux comprendre l’autre, de savoir se mettre à sa place, de pouvoir habiter un esprit de femme alors que nous sommes mâles, de savoir que l’espèce humaine n’est qu’une partie de la trame de la vie. J’ai fait plusieurs fois l’expérience de demander à un(e) collègue de lycée s’il ou elle pensait que le sentiment amoureux était naturel ou culturel. Autant mes collèges de SES savaient que tout est culturel, autant les professeurs des autres matières raisonnaient comme les élèves. Tout s’apprend, et la sociologie devrait être  une analyse maîtrisée par tous.

Il m’arrive aussi de faire de l’économie en classe de seconde, c’est au programme. Mais ma ligne directrice est de montrer que nos us et coutumes économiques sont autant que nos sentiments conditionnés par le contexte social ! D’ailleurs autrefois on ne disait pas « sciences » économiques, mais économie politique. L’économie n’est pas une science, c’est un arrangement social sur la circulation des richesses, plein de compromis et de conflits. L’économie n’est qu’une sous-partie de la sociologie. Ainsi de nos besoins, qui conditionnent notre demande de biens et services, qui joue donc sur nos productions, et en fin de compte sur le chiffre d’affaires de nos entreprises et donc sur l’emploi. En fait il faut savoir que c’est l’évolution de l’industrie qui nous dicte le mode de satisfaction de nos besoins, y compris pour les dépenses de base nécessaires à la physiologie comme l’alimentation. Il s’agit du mécanisme de la filière inversée, ce n’est pas la demande qui crée l’offre, c’est le contraire. Nous sommes manipulés par la publicité.

En théorie le libre arbitre du consommateur est la règle dans les économies développées à économie de marché, c’est le règne du consommateur-roi : le pouvoir d’achat est un droit de vote. Dès lors que des acheteurs sont prêts à payer, l’activité économique a un sens et la dépense est la meilleure preuve que le besoin existe. La demande pour un bien ou un service n’a donc pas à être justifiée moralement. Dès lors que certains des électeurs de la « démocratie » économique disposent de revenus plus élevés, les résidences secondaires luxueuses se multiplient alors que nombre de travailleurs ne sont pas convenablement logés. Les équipements relatifs à l’enseignement, à la culture, à la santé font défaut tandis que les gadgets prolifèrent. Dans le monde actuel, la perception des besoins réels se change en une offre de produits manufacturés pour laquelle « avoir soif », c’est par exemple boire du Coca-Cola. Les inégalités de revenus et le formatage par la publicité conditionnent l’expression de nos besoins. Supprimons la publicité pour connaître les vrais besoins !

Le marché ne peut coordonner une finalité collective quand il ne s’intéresse qu’à la demande solvable. Notre société libérale cultive l’idée que nos besoins sont illimités, en progression constante : il faut donc augmenter le pouvoir d’achat pour améliorer le niveau de vie. Mais nous pourrions aussi bien montrer que la raréfaction des ressources naturelles nous impose de modérer nos besoins, pratiquer la simplicité volontaire, supprimer un certain nombre de productions. Je pense que l’amélioration de notre genre de vie passe nécessairement par la suppression à la fois des inégalités de revenus et de la publicité. Je n’hésite pas à dire à mes élèves, après en avoir débattu avec eux, qu’une heure de professeur devrait être payée de la même façon qu’une heure de balayeur ou de PDG. Je n’hésite pas à dire à mes élèves qu’à l’heure où l’eau potable commence à manquer, autant dire que Coca Cola est une entreprise sans avenir. La publicité pour Coca Cola ou Pepsi est une obscénité. Je dis aux élèves que nous n’avons pas besoin d’une voiture, d’un téléphone portable et d’une résidence secondaire pour être heureux, nous avons plutôt besoin de pain et d’amitié. Les citoyens ont surtout besoin de considération, de dignité…

La notion de besoin social déborde largement la notion de demande économique et il est légitime d’espérer une organisation économique qui permette le développement complet de tous les êtres humains. Je ne dis pas aux élèves qu’il faut faire la révolution, je mets simplement en évidence les errements d’un système économique libéral qui est devenu la norme et qui court à sa perte. Je montre que notre conception des besoins devrait suivre un principe de généralisation : généralisation dans l’espace, je ne peux satisfaire un besoin que dans la mesure où n’importe qui n’importe où sur notre planète peut accéder à un niveau de vie équivalent ; généralisation dans le temps, le présent a des besoins auxquels on peut répondre seulement si cela n’empêche pas les générations futures de satisfaire les leurs.

Le portable en classe de seconde (des jeunes de 15 ou 16 ans) est un bon objet de débat sur la limitation des besoins. Il suffit de commencer par un sondage : Qui possède un portable ? » J’ai fait l’exercice dans mes classes de secondes, tout le monde ou presque avait déjà son portable. Pire, la plupart en était déjà au deuxième, troisième, quatrième modèle… Les élèves croient qu’il faut changer de téléphone comme on change de chemise ! Mes arguments contre le portable ne peuvent convaincre les élèves. L’économique est sous l’emprise des marchands qui formatent nos désirs.J’essaye de convaincre mes collègues de l’APSES (Association des professeurs de sciences économiques et sociales) : « Le portable est un instrument très sophistiqué qui comporte des éléments rares  en tant que ressources naturelles et difficiles à recycler. Selon cette analyse du cycle de vie du produit (ACV), le portable aurait du rester un instrument à usage professionnel, certainement pas un joujou à mettre entre toutes les mains. Mais notre société (et les parents avec) ne sait plus interdire ce qui devrait être interdit. » J’ai constaté au cours de ma carrière que mes collègues devenaient de plus en plus les soutiens du système tel qu’il existe.

Bon, je ne vais pas vous refaire tous mes cours de seconde, ce serait déjà tout un livre en soi…

Mes cours en classe de PREMIÈRE économique ET sociale

Ma fiche-élève de début d’année est significative de la manière dont j’envisage mon enseignement. « Quelles sont vos qualités et vos défauts  … Quelle question vous posez-vous ? … Passe-temps ou activité personnelle (avec temps hebdomadaire que vous y consacrez) … Lecture régulière (abonnement ou autre) … Caractérisez par un seul mot votre vie de famille… Caractérisez par un seul mot la société actuelle … Citez 6 syndicats en les classant de la droite à la gauche … Citez 6 partis politiques en les classant de la droite à la gauche … Définissez coefficient budgétaire, homogamie, prix constant, valeur ajoutée… Quelle question aimeriez-vous poser à votre enseignant de SES (au niveau économique, au niveau social, au niveau politique) … Donnez un exemple d’organisation socio-économique qui vous paraît contestable … Analysez un évènement important de l’actualité récente (texte structuré de la façon suivante : constat/cause/conséquence/solution)…. »

Nous passons assez longtemps à exploiter les résultats de cette fiche !

Le programme de première approfondit le programme de sociologie de seconde en précisant les notions employées. Le débat nature/culture est par exemple complété par l’étude des interrelations entre normes et valeurs, rôle et statuts… Mais c’est aussi un moyen de critiquer notre fonctionnement actuel. L’exode rural a été un processus de déculturation/acculturation qui ébranle en profondeur l’organisation interne des campagnes. En apparence, l’école obligatoire pour tous au XIXe siècle est une libération, c’est offrir aux citoyens des chances égale de promotion. L’école donne le moyen aux enfants d’agriculteur d’élever leur niveau de connaissances et de quitter la terre. En réalité, le paysan se retrouve esclave de la révolution industrielle. La France en 1833 impose à toutes les communes de posséder une école primaire, la nation française se forgera à travers l’extension de la langue française. On condamne ainsi à mort les langues locales, de l’Occitanie à la Bretagne. En même temps s’opérait une coupure dans le milieu familial, les parents, qui souvent ne comprenaient pas un mot de français, reprochaient amèrement à l’enfant puni en classe pour utilisation de sa langue maternelle qu’il « ne serait bon qu’à garder les vaches ». Les parents soutenaient ainsi par leur attitude le déracinement de leurs enfants et leur emploi à la ville.

Or aujourd’hui la société thermo-industrielle est en train d’échouer, le chômage est structurel, l’approvisionnement alimentaire par nos campagnes incertain. Il est préférable que l’école soit dotée de jardins potagers plutôt que d’une bibliothèque aux écrits inaccessibles. Je montre que l’éducation scolaire n’implique pas forcément la poursuite des études. Le programme de première est aussi une étude de la reproduction sociale par l’école, thématique qui sera approfondie en Terminale.

J’applique la pédagogie active grâce à un exercice d’analyse de l’actualité. J’abonne pendant six mois mes élèves au journal LE MONDE. Un groupe de deux-trois élèves le lisent pendant une semaine, découpent des résumés d’article et en font une page recto distribuée aux élèves, étudiée à la maison et commenté en classe. Le cours sur cette fiche est le plus possible interactif et basé sur le travail des élèves. Mais je mesure bien la difficulté des élèves de hiérarchiser les informations. Ce qui les intéresse au début, ce sont plutôt les faits divers que l’évènement socio-politique majeur.

Les perspectives ouvertes par le programme de 1ère SES sont directement politiques. Surtout avec l’option de sociologie politique suivie seulement par une petite minorité des élèves. Nous apprenons à définir l’opposition entre démocratie formelle et démocratie réelle, démarche inductive, parité politique, discrimination positive, supranationalité, citoyenneté universelle, communautarisme, le test de Milgram … Nous consacrons souvent une heure à débattre de l’actualité politique de la semaine  écoulée : je liste les centres d’intérêt des élèves au tableau, puis nous votons pour le thème qui va être abordé en premier. Je fais systématiquement un tour de table pour faciliter la prise de parole de chacun. La conclusion sera collective, je marque une synthèse au tableau… Bien entendu le cours s’appuie sur le livre qui, comme tous nos manuels en seconde, première ou terminale, consiste uniquement en un recueil de documents divers.

Comment s’étonner que notre démocratie aille mal ! Peu d’élèves savent distinguer la droite de la gauche, les partis sont ignorés, le nom des syndicats encore plus. Tous les élèves sans exception devraient suivre des cours de sciences économiques, sociales et politiques pour mieux apprécier l’évolution géopolitique et savoir agir. Il faut une éducation holistique, systémique. J’ai la forte impression que les élèves perdent leur temps à subir des disciplines séparées. Cela formate un état d’esprit compartimenté, l’histoire dans un tiroir, l’économie dans un autre, le français sur une étagère, etc. L’enseignement est mal fait, d’autant plus que passer des années et des années assis sur une chaise ne peut véritablement préparer les jeunes à la vie active.

Garder une pensée ouverte, c’est ce qu’on devrait nous enseigner. Les sciences économiques et sociales, c’est à la fois de l’histoire, de la géographie, de la philosophie, la compréhension d’un texte, la lecture des journaux, le calcul statistique et l’approche des tableaux chiffrés. Il faut même savoir différencier analyse d’un dessin socio-politique au premier et au second degré… L’ethnologie apprend aux élèves à mettre de la distance par rapport à leurs propres préjugés, à ne pas mettre de hiérarchie entre les cultures, à savoir mesurer la force des valeurs et la relativité des normes. Les élèves évoluent, plus ou moins. C’est difficile d’abandonner son égocentrisme, son ethnocentrisme, son anthropocentrisme. Percevoir que l’espèce homo sapiens est une espèce animale parmi d’autres espèces animales dont la seule supériorité est de produire des armes de destruction massive paraît impossible. Intégrer que notre espèce n’est qu’une maille dans le tissu du vivant ne relève pas malheureusement du programme actuel : les SES oublient l’écologie qui n’est abordée qu’à la marge, en terminale, avec l’oxymore « développement durable ».

Les cours en TERMINALE

Fini les débats, c’est le bachotage qui commence. L’épreuve finale repose principalement sur l’art de faire une dissertation sur une question accompagnée de documents. Pour mieux cerner la chose, rien de mieux que donner un exemple de corrigé du sujet :

« Quelles explications pouvez-vous donner à l’évolution du statut féminin ? »

Il faut montrer que l’économisme est complètement lié au socio-politique et réciproquement.

Introduction :

Cadre général : avec la révolution industrielle, le désencastrement (Polanyi) de l’économie par rapport au social s’accompagne d’une dislocation des traditions, ce qui libère progressivement les esprits du poids des conformismes : le pouvoir qu’exerçait certaines catégories sur d’autres personnes devient de plus en plus contingent, que ce soit pour le mode électoral, les relations dans le travail, la vie des familles ou la considération du statut (ensemble des comportements d’autrui auquel un individu peut s’attendre) de la femme.

Espace-temps : même aujourd’hui, la femme des Etats islamiques ne peut attendre des hommes une considération de son égale valeur (mariages forcés, tchador en Afghanistan…), le sujet sera donc centré sur la femme occidentale. D’autre part l’égalité entre l’homme et la femme est une conception récente, même en France : le suffrage universel a été acquis pour les hommes en 1848, pour les femmes seulement en 1944 (doc.4).

Termes du sujet : il faut s’interroger sur les causes de l’évolution du statut féminin, mais le terme évolution est ambigu : s’agit-il d’une progression ou d’une régression, d’une évolution lente ou rapide ? Comme toutes les perspectives sont ouvertes, il s’agira d’abord de montrer le pourquoi de la marche vers l’égalité pour montrer ensuite pourquoi ce cheminement peut être remis en question. La sociologie nous montre en effet l’importance du concept de relativité culturelle (doc.2), ce qui démontre que les relations inter-humaines ne découlent pas d’une prétendue nature féminine, mais de considérations sociales : il y a prépondérance de la culture sur la nature, rien n’est nécessaire et universel.

Annonce des parties

1) les causes d’une évolution relativement récente : un monde d’interactions (Max Weber)

11) causes sociologiques : une nouvelle socialisation primaire

– L’importance de la famille (cf. plan du document 5) :

Dès la prime enfance, l’entourage familial fait intérioriser des valeurs (discours qui permet de faire un classement des choses et des pensées) d’égalité des  sexes, ce qui établit des normes (concrétisation des valeurs dans des règles de conduite susceptibles de sanctions) qui permettent l’émancipation féminine. [NB : chaque définition théorique devra être suivie d’une illustration concrète]

Au moment de l’adolescence, ces valeurs et ces normes confirment le statut d’égalité entre garçons et filles, d’où la perception d’un rôle (pour un individu, ensemble des comportements que les autres attendent de lui) et d’aspirations identiques. Un modèle d’identité androgyne (à la fois homme et femme) se diffuse (valeurs de virilité, doc.6)

A l’âge adulte, la négociation dans le couple (doc.3) montre qu’il n’y a plus en soi de tâches sexuellement spécifiées

– L’importance de l’école :

La mixité scolaire, égalité des chances, potentiel de performance des filles (doc.1) : 56 % de filles à l’université

L’influence du diplôme dans la répartition égalitaire des tâches ménagères (doc.3) : l’ouverture d’esprit découle aussi de la scolarisation croissante.

12) causes économiques : les Trente Glorieuses et le besoin de main d’œuvre

Passage d’une société de baby boom où la femme s’occupe des enfants à la maison à une société de croissance qui fait appel aux immigrés comme aux femmes.

L’entrée dans le monde du travail va accroître l’émancipation de la femme. L’état d’esprit change, l’épanouissement se trouve dorénavant dans le travail, principalement tertiaire et non plus à la maison.

13) causes politiques : l’importance des lois

La femme devient électrice et éligible, mais la France doit attendre l’évolution dans les autres pays (doc.4) car elle n’a pas connu une forte action des suffragettes : les femmes devraient être les premiers facteurs de leur propre libération (mouvement féministe).

La femme bénéficie de l’émancipation de son corps à partir de la libération des mœurs de 1968 : loi sur l’autorité parentale conjointe (1970), lois sur la contraception et l’IVG, loi sur le consentement mutuel dans le divorce.

2) les causes de résistance à cette incomplète révolution : le poids des structures sociales (Durkheim)

21) causes sociologiques : une socialisation encore traditionnelle

– L’importance de la famille

Dès la prime enfance, le regard que porte les parents sur leurs propres enfants est différencié : on n’attache pas la même importance aux pleurs d’un bébé selon son sexe, on ne lui accorde pas le même type de discours, les jeux des garçons et des filles restent souvent typés selon le sexe.

L’adolescence : le trouble identitaire est minoritaire, chaque sexe affirme ses différences, les lectures et activités restent assez spécifiques.

A l’âge adulte, même le sentiment amoureux ne relève pas des mêmes présupposés

– L’importance de l’école

Un choix d’orientation qui reste traditionnel : aux filles les lettres, aux garçons les sciences et techniques (doc.1)

Un choix de dominées (doc.5) :  violence symbolique (cf. Bourdieu) et même stigmatisation par les enseignants !

22) causes économiques : un chômage structurel

Le blocage de la croissance et le chômage de masse peut produire une évolution régressive qui exclut à nouveau les femmes du marché du travail. Il suffit de constater l’importance du temps partiel et du taux de chômage dont les femmes sont victimes. Le capital culturel et social (relationnel) de la femme n’a pas encore atteint celui des hommes.

La femme acquiert un nouveau statut d’objet (doc.2) dans une société de consommation, elle se croit obligée de faire attention à son poids (problème d’anorexie à l’inverse des femmes peintes par Renoir) et se retrouve mannequin en vitrine, soumise aux diktats de la mode.

23) causes politiques : loi sur la parité

On fête les 60 ans (doc.4) du suffrage vraiment universel, mais le fait que la France se soit sentie obligée d’inclure la parité dans la Constitution française montre la fragilité de cette évolution : le monde politique reste encore un lieu de pouvoir dont les hommes se sentent les propriétaires et souvent les femmes s’en désintéressent : hommes et femmes sont responsables du type d’évolution du statut selon le sexe.

Seule la région Poitou-Charentes possède une femme présidente de région. (Ségolène Royal à l’époque)

conclusion :

synthèse : « On ne naît pas femme, on le devient » (Simone de Beauvoir), c’est à dire que le statut de la femme n’est pas inscrit dans les chromosomes, mais conditionnée par une socialisation d’un certain type, hiérarchique ou égalitaire. Tout est construction sociale, il n’y a pas de « don » (doc.5), rien n’est jamais acquis définitivement, une évolution positive peut être remise en question.

ouverture du sujet : L’Eglise catholique et ses papes rejette encore l’idée de femmes prêtres alors que d’autres religions l’admettent. Le statut des personnes dépend d’un rapport de forces ; une ordination « sauvage » d’une femme prêtre a été célébrée à Lyon. Le combat à mener pour l’égalité entre hommes et femmes est encore plus âpre dans les sociétés des pays pauvres où la femme est encore souvent définie comme propriété du père, puis du mari.

Notez que l’essentiel de mes cours n’est pas dans la manière de rédiger une dissertation ou de passer un oral de bac. Il s’agit pour moi de mettre en question la notion de progrès et celle de progrès technique, il s’agit de montrer l’absurdité d’une volonté de croissance économique dans un monde fini, il s’agit de démonter l’oxymore « développement durable », etc. C’est pourquoi même mes collègues de SES estiment que « je fais trop de politique » ! Or il n’y a jamais neutralité de l’enseignement, il y a toujours un message revendiqué qui consiste le plus souvent au soutien des structures socio-économiques actuelles. Le métier d’enseignant a par définition un objectif politique : il justifie l’existent ou il en dévoile les failles.

Fin de carrière

Plus j’approchais de l’heure de la retraite, plus je mesurais la distance qui séparait mon esprit critique de ce qu’était devenue la matière. L’enseignement de SES a subi une terrible évolution. Quand j’ai terminé ma carrière, j’étais le seul parmi mes quatre collèges à conserver encore les tables en U. Retour aux tables alignées en rangées et à la toute puissance du prof. Fini le militantisme pédagogique, les SES étaient devenues une « discipline » parmi d’autres. L’inspection ne comprenait plus mes pratiques.

Mme Lamarque en 1987 :

« Il convient en classe de terminale de passer rapidement sur les problèmes de définition. Le professeur se réservera la possibilité de contrôler la maîtrise de ces définitions à l’occasion d’une interrogation écrite… On regrette que Mr Sourrouille ne se soit pas appuyé sur les questions qui accompagnent les documents du manuel… Nous tenons à rappeler à Mr Sourrouille l’obligation, à laquelle il ne peut se soustraire, de tenir le cahier de textes… » Primauté des interros, toute puissance du manuel, gestion administrative des cours, fini la liberté pédagogique.

Rapport d’inspection de Marie-Lise Fosse en 2005:

« On ne saurait trop conseiller à Monsieur SOURROUILLE de veiller à obtenir de ses élèves de seconde une attitude plus propice au travail. Des règles de vie en classe doivent être posées… Il vaut mieux éviter de répondre à la question d’un élève en s’adressant exclusivement à lui… On peut regrette un titre comme Une approche « idéologique » de l’activité ; il est certes légitime de monter aux élèves que les définitions relèvent de convention, mais il importe aussi de leur montrer qu’il s’agit bien d’une démarche scientifique… » Fini l’économie politique, il faudrait faire des « sciences » économiques ! Fini le relationnel avec les élèves, il faut être autoritaire. Comme il s’agissait d’une section de seconde foot, avec des garçons comme des filles dont le seul intérêt dans la vie  était le foot, j’aurais bien aimé assister à un cours de Mme FOSSE devant ces élèves super-agités en permanence !!

Autant les SES ont été à l’origine une matière qui permettait aux élèves de s’affronter au monde moderne et d’en discuter les bases, autant c’est devenu une discipline comme les autres, avec ses recettes et ses habitudes, nourrissant un corps de spécialistes imbus de leur spécialité. Mes collègues enseignent maintenant l’économie et la sociologie de manière séparée. Il n’y a plus de vision transdisciplinaire, il y a maintenant ce que disent les programmes et les manuels. Nous sommes loin de mes débuts d’enseignements en 1974-1975 au moment du premier choc pétrolier et des doutes sur la durabilité de la croissance. Mes collègues actuels ignorent superbement l’écologie et n’ont plus tellement d’approche critique à propos des limites absolues rencontrées par la civilisation thermo-industrielle. Nous apprenons aux élèves que l’économie s’est désencastrée du social au cours de la révolution industrielle, nous n’apprenons pas qu’il faut réencastrer l’économique dans le social, mais aussi le social dans l’écologique. Pourtant ce que je connais de fondamental et d’objectif, c’est que nous sommes  à l’aube d’une confluence de crises structurelles, pic pétrolier, réchauffement climatique, perte de biodiversité, krachs financiers,  etc. La crise ultime a déjà commencé… Mes collègues de SES ne le savent pas encore. Ils assimilent croissance économique soutenue et développement durable ! La matière que j’ai tant aimé est devenue une larve qui épouse l’air du temps sans prendre conscience de la montée des périls.

Quand j’ai commencé à enseigner en 1974, les sujets de bac parlaient du choc pétrolier (le premier). Aujourd’hui les sujets de bac oublient que nous avons franchi le pic pétrolier en 2008, juste au moment de mon départ en retraite. Prenons les sujets posés en France métropolitaine les dernières années de ma carrière. Ils sont centrés sur la croissance:

Juin 2008 : En quoi l’innovation est-elle un facteur de compétitivité ?

Juin 2007 : Après avoir présenté les différentes formes du progrès technique, vous montrerez les effets de celui-ci sur la croissance économique.

Juin 2004 : Vous expliquerez comment l’investissement est source de croissance économique.

Juin 2001 : La diminution de l’intervention de l’Etat est-elle source de croissance économique ?

J’ai honte d’un baccalauréat de SES qui se délecte à ce point de l’occidentalisation des esprits. Nous sommes très loin du sujet posé dans l’Académie de Lille en 1974, sujet qui incitait à réfléchir sérieusement sur les limites de la croissance :

« Faire progresser une Nation, c’est faire courir les citoyens. Depuis vingt ans, les citoyens français ne courent pas mal, merci. (…) La course est harassante. Si vous l’accélérez, vous consommerez plus, mais vous aurez moins de temps pour réfléchir, pour penser, pour vivre (…) Car la course à la consommation se conjugue nécessairement, même sur le plan de l’individu, avec la course à la production. Mais celle-ci déclenche à son tour de grandes perturbations dans la structure sociale. Transformer les techniques de production, renouveler matériels et méthodes, désorienter les gestes habitués, réorganiser sans cesse, détruire et reconstruire indéfiniment les programmes de travail, les réseaux hiérarchiques, les relations humaines ; modifier les circuits, les règlements ; concentrer les entreprises, en fonder de nouvelles, modifier leurs objectifs (…). La course est brutale, et plus elle est rapide, plus elle est brutale. Les forts affirment d’autant plus leur force que le train est rapide ; et dans la chaleur de l’action, le faible est souvent piétiné. (J.Fourastié, Economie et Société, p.13)

A la lumière de ce texte, vous vous attacherez à décrire et analyser les changements sociaux qui ont accompagné la croissance économique depuis 1945, que ces changements aient joué le rôle de moteur ou de frein à cette croissance, qu’ils vous semblent accomplis, engagés ou en germe. »

De même ce sujet posé à Rennes en 1975  « La poursuite de la croissance, telle que l’ont connue depuis la deuxième guerre mondiale les économies capitalistes développées, semble poser de plus en plus de problèmes. Vous présenterez la crise actuelle et ses mécanismes et vous tenterez de déterminer dans quelle mesure et pour quelles raisons un changement d’orientation parait devoir s’imposer. »

La matière SES avait tout pour me plaire puisque c’était le seul cursus scolaire au lycée à vraiment préparer les élèves au monde tel qu’il devrait être. La finalité de mon enseignement était limpide, les instructions ministérielles à l’origine faisant foi : « Conduire à l’intelligence des économies et sociétés d’aujourd’hui et intégrer cette acquisition à la formation générale des élèves. Le bac ES peut déboucher aussi bien sur des études de sciences économiques, de sociologie, de droit, de science politique, d’administration économique et sociale, de gestion, d’histoire et géographie économiques, etc. L’esprit et les contenus de l’enseignement économique et social ne peuvent donc se définir par référence à une seule discipline. Ayant pour objet la réalité sociale, il s’efforce d’utiliser, pour amener les élèves à la comprendre, toutes les voies d’approche qui peuvent servir à atteindre ce résultat : économique, bien sûr, et proprement sociologique, mais aussi, selon le cas, juridique, démographique, anthropologique, sans oublier le nécessaire cadre historique et géographique dans lequel se situent les faits étudiés. »

Les attaques de l’establishment contre la matière

Nous avons été constamment en butte à un establishment hostile. Au fil de ma carrière, les critiques contre les SES ont été de plus en plus violentes, y compris de la part des universitaires. Il est vrai que la pression des milieux économiques a été constante. Notre enseignement pouvait être accusé de marxisme, de macroéconomisme ou de contempteur du marché. On a envisagé de supprimer la matière, de réduire ses horaires, de l’intégrer à l’histoire-géo, ou aux techniques de gestion, jusqu’à présent en vain.

La dernière offensive d’une frange conservatrice du patronat que j’ai vécu en fin de carrière a eu lieu en 2008. Un premier rapport sur l’enseignement des SES au lycée émanait de l’AEF (association d’économie financière), présidée par Yvon Gattaz (ancien président du CNPF). Un deuxième,  de l’Académie des sciences morales et politiques (ASMP, dont Yvon Gattaz était également doyen – section « Économie politique, statistique et finances » ) concordait avec le premier comme de bien entendu. Aucun membre de la section « morale et sociologie » n’avait été associé à ce rapport sur les SES (sciences économiques ET sociales) au lycée. C’est donc la section économie qui dénonce une « vision de l’économie et de la société française affectée d’un biais vraiment pessimiste ». Les experts auditionnés, tous universitaires, préconisent de distinguer, dans les programmes et dans l’enseignement, la science économique des autres disciplines des sciences sociales :

« La multidisciplinarité ne convient pas aux besoins de l’enseignement, particulièrement au niveau du lycée – pas plus qu’on ne saurait, par exemple, recommander la fusion des enseignements de chimie et de sciences de la vie au prétexte que les deux disciplines fournissent des visions complémentaires des phénomènes biochimiques » « L’idée de ‘regards croisés’, mêlant des approches diverses et souvent divergentes, paraît en revanche dangereuse, dans la mesure où elle gêne l’acquisition de compétences spécifiques, et conduit naturellement à un relativisme néfaste. »

Ils regrettent également que la microéconomie soit « complètement négligée » alors qu’elle est « beaucoup moins controversée que la macroéconomie ». Ils demandent également une hausse du niveau en mathématiques, ce qui permettrait d’introduire « plus de formalisation ». Ils prônent un enseignement de « savoirs » fondamentaux en économie. L’un des experts déclare : « Quelles que soient les opinions politiques ou idéologiques des uns et des autres, tout économiste sait que l’effet d’un choc restreignant l’offre sur un marché à demande inélastique conduit à une forte hausse des prix, avec en corollaire une hausse des profits des producteurs ».

Troisième et dernier élément, la commission Guesnerie, installée par le ministre de l’Éducation nationale en février 2008 afin de réaliser un audit sur les programmes et les manuels de SES. Elle a rendu son rapport au ministre le 3 juillet 2008. Les mêmes termes se retrouvent dans les trois rapports. Le cumulard Yvon Gattaz (membre à la fois de l’AEF et de l’ASMP) a été auditionné par la commission Guesnerie : « « Les programmes actuels présentent trois défauts : l’encyclopédisme, le relativisme et le pessimisme, qui est de loin de la plus grave… Que ce soient les programmes, les manuels ou certaines revues que je ne citerai pas, ils sont responsables d’une grave démobilisation et démoralisation des jeunes de notre société. » Le rapport reproche aux SES de se complaire dans une sociologie « compassionnelle » et de verser dans la « sinistrose » en traitant trop des défaillances de la société (le chômage, les inégalités…). Il préconise de ne pas aborder des thèmes considérés comme trop complexes pour des lycéens !

Sur mon blog biosphere (hébergé à l’époque par lemonde.fr), je poste ce billet le 6 juillet 2008 : De l’objectivité dans les manuels de SES :

« Alors que le rapport de Roger Guesnerie a été remis au ministre de l’éducation, Le Monde du 4 juillet 2008 se livre à une agression contre une matière que je connais bien puisque j’enseigne les SES depuis trente quatre ans. Je dis bien Le Monde car le compte-rendu par un quotidien d’un « audit des manuels et programmes de sciences économiques et sociales » est toujours un choix rédactionnel. Le Monde serait moins soumis à la parole officielle s’il signalait que Roger Guesnerie a un parcours de technocrate, école polytechnique en 1964, école des Ponts et chaussées en 1967 (un seul diplôme ne suffit jamais à ces gens-là), donc un parcours très éloigné de la compréhension du monde tel qu’il devient et tel qu’il est pratiqué par les jeunes lycéens. Ensuite, comme d’habitude dans les sphères universitaires, Guesnerie était entouré par des gens de la même coterie : dans sa commission, à part le président de l’APSES, aucun autre professeur de SES du secondaire !

« Mais surtout Le Monde ne fait aucun analyse des contre-vérités énoncées par ce rapport. Personne ne peut assimiler de façon suffisante les « fondamentaux » car en matières de sciences humaines, tout doit être relativisé, rien n’est fondamental. Il est d’ailleurs symptomatique que le sujet de baccalauréat SES se présente en général comme une dialectique, première partie oui ou non, deuxième partie l’inverse. Les arguments objectifs ne peuvent exister dans un monde où tout est discutable, il n’y a pas d’énumération possible de « vérités ». Quant aux préjugés des élèves, la présentation du programme de seconde (BO du 5.08.1999) enjoint déjà aux enseignants de présenter « les connaissances de base qui sont souvent en rupture avec les connaissances spontanées des élèves ». Et les manuels ne se font pas faute de fournir maints documents qui mettent à mal les certitudes du lycéen, depuis les structures familiales qui ne sont point fondées biologiquement jusqu’au port du portable comme marque d’aliénation.

« En fait tout repose sur une conception particulière du monde. Celle de Guesnerie, fidèle à l’idéologie microéconomique, met en évidence les réussites ponctuelles de notre société et l’élévation du niveau de vie. Or on sait maintenant que la croissance économique est en train de dévaster la planète de façon « macroéconomique ». Guesnerie regrette que les manuels mettent l’accent sur « les conflits, les mauvaises conditions de travail et les bas salaires ». Alors, faudrait-il nier la réalité ? Guesnerie regrette que les manuels présentent des extraits de presse et documents de grands auteurs « sur le même plan ». Mais quel économiste pourrait-il se targuer d’avoir une légitimité historique, l’idéologie néoclassique, l’idéologie marxiste, monétariste ou keynésienne ? Qui est à même  de donner à un texte une légitimité certaine, le professeur, l’étudiant, ses parents ou le ministre de l’éducation nationale ? »

Le décrochage des élèves

Les attaques institutionnelles ne sont pas les plus problématiques, il y a surtout les élèves qui se déconnectent de notre enseignement. Les jeunes sont de plus en plus en décalage avec le monde des adultes en général et de l’école en particulier. J’ai ressenti en fin de carrière la coupure croissante entre les nouvelles générations de jeunes et le discours adulte. Dans ma dernière classe Terminale en 2006-2007, il n’y avait presque plus d’élèves qui suivaient mes cours juste avant le moment du bac. Ils s’estimaient assez autonomes pour pouvoir s’en sortir en consultant Internet ! Dans ma dernière classe de Première de ma carrière en 2007-2008, j’ai saisi cette fiche de recette qui circulait dans la classe et qui d’ailleurs était pompé sur Internet : d truc pr faire chier ls profs mdr

– bataille de sarbacanes.

– basket : comme son nom l’indique, il s’agit de faire des paniers dans la corbeille du prof sans se faire remarquer.

– reniflez et éternuez sans arrêt.

– pour éviter que le prof donne des devoirs à la fin du cours, ne le laissez pas parler.
– posez des questions qui n’ont aucun rapport avec le cours.
– essayer de contredire le prof, trouvez tous les arguments pour faire perdre au moins 10 minutes de cours.

– chantez joyeux anniversaire au prof.

– quand le prof pose une question, levez la main, et dites « je sais pas » puis rasseyez-vous avec un air déçu.
– confirmez tout ce que dit le prof en disant sans cesse : oui, oui, bien sur… avec un air très intéressé .

– dès que le prof commence à parler, tout le monde applaudit.

Autre exemple de rupture générationnelle, je demandais parfois à mes élèves de m’adresser par écrit deux ou trois questions, en toute liberté. Voici LA question qui est le plus souvent revenue au cours de ma carrière, même en cours d’année et de façon spontanée : « Pourquoi pensez-vous avoir toujours raison ? » Je passe rapidement sur le fait que ce genre de question est une dévalorisation totale non seulement de la parole de l’enseignant, mais aussi de celle d’un adulte ; cela présupposerait que l’adolescent sait déjà mieux que l’adulte ou le professeur ce qu’il doit penser. Je réponds aux élèves qu’une pensée validée doit être à la fois complexe, ouverte et engagée.

Ce que je crois

L’esprit des SES milite pour la connaissance la plus globale possible de la complexité, donc pour le raisonnement le plus fiable possible. Notre  credo, c’est la multidisciplinarité. Par contre, plus tu es spécialisé dans un métier, plus tu es discipliné, enfermé dans un certain cadre explicatif du monde ; le patron de Renault raisonne comme son entreprise, le patron du FMI comme le veut la tradition de son poste, l’élève comme ses camarades. Je trace au tableau un graphique dont les abscisses mesurent le temps et l’ordonnée l’espace. Au point d’intersection en ordonnée, je suis à l’instant présent, avec derrière moi toute l’histoire depuis le Big Bang et devant nous le devenir des générations futures et le Big Crunch. Au point d’intersection, je suis devant les élèves, dans une salle de classe. Mais l’espace en abscisse n’est pas délimité par les murs du lycée, il y a aussi les frontières nationales, l’Union européenne, les pays riches, l’ensemble des territoires de la planète, la Biosphère de notre Terre, notre système solaire, etc. etc. Ma formation de professeur de sciences économiques et sociales me permet de maîtriser à peu près l’ensemble de l’espace et du temps : je suis à la fois géographe et historien, mais aussi économiste, sociologue, politologue, statisticien, biologiste et physicien, et j’en passe. Nulle formation dans l’université pour une telle polyvalence, le professorat de SES relève de la formation continue.

Ensuite je dis garder une ouverture d’esprit : ce que je crois est toujours une hypothèse valide uniquement si elle n’est pas remise en question. Même les sciences dites exactes reposent sur le même postulat. La connaissance humaine est en devenir, il faut accepter que de nouvelles découvertes remettent en question l’état actuel de notre croyance. Le fonctionnement de l’économie et de la société est déterminé par le débat démocratique, il y a évolution possible. Si un élève me démontre que j’ai tort dans une de mes argumentations, je reconnaîtrais sans hésiter mon erreur. Mais ma connaissance de la complexité valide pour le moment mon discours par rapport à celui des élèves. Enfin la société telle qu’elle est ne peut correspondre exactement ce que nous voulons. Il y a toujours décalage entre l’idéal et la réalité. Pour réduire ce décalage, il faut un engagement socio-politique. C’est ce que je pratique dans un parti politique, dans des associations, au service du progrès social. Si chacun d’entre nous possédait tous les éléments de la réflexion, alors nous pourrions arriver collectivement à un consensus acceptable sur la société que nous voulons. Les conditions pour y parvenir :

– avoir le temps de la réflexion.

– avoir des connaissances de base en matière de philosophie, de sciences économiques, de sociologie, d’histoire…

– avoir la capacité de se remettre en cause, ce qui nécessite une prise de distance avec soi-même.

– avoir une écoute de l’autre, être ouvert à une argumentation différente de la sienne.

– avoir une maîtrise de ses affects, de ses sentiments personnels, de ses préjugés et a priori.

– adopter la démarche scientifique « l’hypothèse reste vraie, mais tant qu’on ne m’a pas démontré le contraire ».

– chercher à approfondir ses connaissances par le choix de ses lectures, de sa fréquentation des médias.

– ne pas être prisonnier de sa fonction sociale (son métier, ses responsabilités familiales ou politiques…), être libre.

J’ai quitté l’éducation nationale sans regrets alors que j’avais fait preuve d’enthousiasme tout au cours de ma carrière. Le contenu des SES, ce que cela pouvait apporter aux élèves, la forme interactive que je donnais à mes cours, c’était chouette. Aujourd’hui, je ne suis pas du tout rassuré par le monde tel qu’il va ! Mais comme je ne veux pas terminer ma vie professionnelle sur du négatif, ce qui serait tordre la vérité globale, voici ce qui a été chanté par mes élèves de terminale lors d’une soirée d’adieux où j’étais convié en juin 2001. Ce chant du départ résume assez bien les aléas de mon enseignement :

1) Nous on était rien,

Et voilà qu’aujourd’hui

On aura not’ bac, vous nous l’avez promis

On vous remercie…

Refrain : Il a du faire toutes les manifs,

Pour être si vert aujourd’hui

Il a du faire toutes les manifs.. de la vie… et 68 aussi

2) Vous pourrez prédire tout ce qui vous plaira

Mais les capitalistes seront toujours là,

Tout est relatif, tout est relatif, tout est relatif

3) Malgré beaucoup d’heures

On a pas tout compris

On vous a donné beaucoup de soucis

C’est bientôt fini

4) Il en faudra plus

Pour vous décourager

Que des étudiants totalement dissipés

Cf. Xavier, cf. Xavier…

(sur l’air de « Je l’aime à mourir » de F. Cabrel)

J’ai profité de mon expérience de professeur de SES et de mon ouverture d’esprit pour passer du féminisme à l’antispécisme…, c’est la thématique que je vais développer dans la prochaine chronique de ma vie.

Pour m’écrire, biosphere@ouvaton.org

09. Je deviens professeur de sciences économiques et sociales Lire la suite »

08. Insoumis… puis militaire !

Avec Michel Sourrouille, faisons connaissance

« Si je suis libre en obéissant à la loi lorsque celle-ci garantit une juste égalité des chances pour tous, je ne peux rester libre qu’en lui désobéissant lorsque ce n’est pas manifestement le cas… L’homme n’accomplit son humanité qu’en devenant auto-nome, c’est-à-dire en n’obéissant qu’aux lois auxquelles sa conscience et sa raison donnent leur assentiment…

En définitive, la principale vertu du bon citoyen n’est ni l’obéissance ni la désobéissance, elle est la responsabilité éthique qui doit le conduire à choisir politiquement ce qui a le plus de chances de réduire la violence parmi les hommes, le plus de chances de favoriser la justice, la liberté. »

L’impératif de désobéissance de Jean-Marie Muller (éditions le passager clandestin, 2011)

L’objection de conscience naît en France pratiquement au moment de ma naissance. C’est le synode réformé de 1949 qui demanda un statut légal des objecteurs, ce n’est pas la papauté catholique. C’est Charles de Gaulle qui signe le 15 septembre 1958 une ordonnance limitant à cinq ans l’incarcération des objecteurs et libère ainsi 14 d’entre eux dont Edmond Schanegé, dans sa dixième année de prison ! Le Sénat rejette par deux fois un projet de loi. Le statut des objecteurs est voté le 23 juin 1963 par 204 voix contre 32 sur 433 votants. Il y a 197 abstentions volontaires. En décembre 1965, après l’échec du camp paramilitaire de Brignoles dans le Var grâce à la résistance des objecteurs, le Premier ministre confirme leur détachement dans des organismes privés assurant des travaux d’intérêt général. Nous étions donc libres à l’époque du choix de l’affectation dans un grand nombre d’associations habilitées. Mais je vais participer à la première incorporation qui subit une reprise en main des autorités pour nous mater. Je vais cumuler les statuts, à la fois d’objecteur de conscience, d’insoumis au service civil… puis de militaire !

Fin avril 1972, un an après ma demande d’obtention du statut, j’apprends mon affectation autoritaire aux Eaux et Forêts. Je propose au niveau national que nous organisions des centres de recherche et d’action non violente en lieu et place d’une tâche d’ouvriers forestiers qui se situe en dehors de toute préoccupation de « défense nationale ». Mais à l’AG de Lyon des OC début mai, si nous décidons le refus de l’incorporation en agriculture, ceux qui ont emporté la décision sont aussi ceux qui refusent tout service social. Quelle ambiguïté ! Si on refuse le service civil, on conforte l’armée puisqu’on ne propose aucune alternative crédible.

Mon insoumission à l’incorporation à l’ONF

Je suis incorporé officiellement le 1er juin 1972. La réalisation pratique va attendre trois mois. A cette époque, nous étions très peu nombreux en France à obtenir le statut d’objecteur de conscience (621 demandes pour toute la France en 1971). Un décret du 17 août 1972 nous affecte d’office la première année à des chantiers forestiers contrôlés par l’Office national des forêts (ONF). Je reçois ma convocation le 30 août 1972 : « L’objecteur est tenu de prendre le plus grand soin de la bicyclette qui lui sert à rejoindre le lieu de travail ainsi que de l’outillage qui pourra lui être confié ». Cette affectation imposée est suivie le 2 septembre 1972 par la publication du décret de Brégançon, un règlement disciplinaire particulièrement sévère pour des personnes censées travailler dans le civil.

Nous étions si peu nombreux que nous devions tous passer au même moment une visite médicale d’incorporation à l’hôpital Boucicaut de Paris. Réunis à Bièvre, notre premier « contingent » de 136 « recrues » décide pour plus de la moitié de désobéir à une affectation à l’ONF. Nous refusons aussi majoritairement d’être pris en photo ainsi que la radio des poumons : pour s’occuper des arbres, pas besoin de vérifier si nous sommes tubards ! Nous envoyons au ministre de la défense une lettre standard le 25 septembre 1972 motivant notre refus des Eaux et Forêts :

«  Le travail que nous projetions de faire dans les associations auprès des plus déshérités de notre société s’inscrit dans un engagement global de notre part. Nous estimons que notre témoignage, qui repose sur une volonté de paix, sera infiniment plus d’intérêt général que de travailler à l’ONF financièrement prospère et qui, elle, peut se permettre de payer des employés. Nous n’avons toujours  pas reçu l’assurance que notre présence à l’ONF ne concurrencerait pas la main d’œuvre salariée.

D’autre part, nous considérons que le décret du 17 août 1972 nous impose une discipline militaire, un embrigadement que nous avons refusé en demandant le statut d’objecteur de conscience. Les droits élémentaires de tout civil dans une démocratie sont de pouvoir exprimer ses idées, de pouvoir se réunir, se syndiquer s’il travaille, etc. Ce décret nous assimile bien davantage à des militaires qu’à des civils.

Pour ces raisons nous refusons d’accomplir le service national qui nous est demandé aujourd’hui, et nous le refuserons tant que les affectations d’office seront maintenues et que le décret du 17 août 1972 ne sera pas abrogé. N’ayant aucunement été consulté pour cette décision et étant en total désaccord avec elle, nous avons l’honneur de vous demander une audience afin d’examiner ensembles les solutions possibles à ce problème.

Veuillez croire Monsieur le Ministre à nos sentiments les plus sincères. »

Mon acte d’insoumission au service civil a donc été étayé par une réflexion collective. Ensemble nous avons approfondi tous les arguments pour refuser l’ONF, y compris celui de sa politique de remplacement des feuillus par des résineux, plus rapides de croissance mais préjudiciables aux sols. L’ONF était devenu une  « usine à bois ». Après notre insoumission-désertion, nous avons repris chacun notre liberté. Incorporé à Saint Pierre de Chartreuse près de Grenoble, j’ai regagné Bordeaux en falsifiant l’ordre de transport SNCF qui m’avait été remis.

L’armée et la justice ont laissé pourrir la situation, intentant quelques procès de temps en temps. J’ai même témoigné à l’un d’eux, exigeant d’être poursuivi au même titre que mon camarade objecteur, en vain : plus nous étions poursuivis devant la justice, plus cela faisait de la publicité pour l’objection de conscience, plus notre cause progressait. Il faut être fier de se retrouver en prison quand c’est le signe de notre liberté de pensée. L’État  ne m’a pas poursuivi, préférant le silence sur ce qui le dérange. J’ai vécu du strict minimum, hébergé par des copains, vivant toute l’année de mes modestes rétributions de moniteurs de colonies de vacances. J’ai passé un concours pour devenir professeur, j’ai enseigné plusieurs années en situation d’illégalité : un fonctionnaire doit avoir satisfait ses « obligations légales d’activité ».

Mon engagement dans l’armée

Un jour, j’allais avoir 32 ans, j’ai reçu une lettre du Recteur de l’Académie datée du 7 juillet 1979 :

« Il apparaît, au vu d’une fiche individuelle renseignée par vos soins que vous auriez effectué deux années de service civil d’objecteur de conscience du 1er juin 1972 au 31 mai 1974. Aucune pièce officielle ne figurant à ce titre dans votre dossier administratif, je vous serais obligé de bien vouloir me faire parvenir toutes justifications établissant votre position au regard des lois sur le recrutement dans la fonction publique. »

Il est vrai que j’avais fourni comme papier au moment du concours le fait que j’avais été appelé au service national, mais pas celui qui m’en libérait, et pour cause ! Il est vrai aussi que le mari de la proviseure du lycée était dans les renseignements généraux, donc bien informé. Il est vrai que la proviseure n’aimait pas ma manière non conventionnelle de faire cours. Comme mon cas n’était prévu par aucun texte, j’avais le choix : soit être exclu des cadres de l’éducation nationale, soit m’engager dans l’armée. Dans le premier cas, j’avais droit à une brève a niveau médiatique. Dans le second cas, je pourrai continuer à enseigner en classe que l’économie n’était qu’une toute petite partie de l’écologie. Il faut savoir désobéir, mais il faut aussi savoir choisir ; j’ai toujours préféré le long terme au court terme. Va pour le service militaire et une longue carrière d’enseignant. Car comme je voulais continuer à travailler dans le secteur public, je ne pouvais bénéficier de l’amnistie faite en 1974 après l’élection du Président Giscard d’Estaing. Le 11 septembre 1979, je demande donc à être incorporé dans une formation armée : un militaire ne peut pas se déclarer objecteur de conscience, mais un OC peut à tout moment devenir soldat ! Ainsi va la dissymétrie du pouvoir miltarisé.

Peu avant mon incorporation « librement choisie » le 4 décembre 1979, j’ai discuté avec le lieutenant-colonel commandant le 22ème RIMA (régiment d’infanterie de marine) où j’étais affecté. Nous nous sommes compris. Il a justifié son engagement dans l’armée par l’existence des camps de concentration et le fait qu’il fallait savoir faire la guerre pour être en paix. J’ai expliqué que mon père avait fait 26 mois de camps de concentration, en particulier dans le tunnel de Dora, un des plus épouvantables bagnes nazis. Mon père montait l’ogive avant des V2, et ceux qui étaient suspects de sabotage étaient pendus ; les SS en ont exécuté jusqu’à cent quatre-vingts en un mois. L’existence de l’armée française n’avait pas pu empêcher l’existence des camps de la mort, mais je comprenais le choix du lieutenant-colonel, basé sur une confiance illusoire en la force armée. Il ne pouvait concevoir que la fin est déjà dans les moyens utilisés. Cela ne s’apprend que si on sort des sentiers battus. Mais le lieutenant-colonel a accepté ma conviction, il était intelligent. Il a facilité ma vie à la caserne et accéléré ma libération. D’autant plus que ma libre parole foutait le bordel.

Dans la cour, un gradé hurlait : « Bande de bœufs, mettez-vous en rang ! » Je rétorquais aussitôt : « On n’est pas des bœufs ». Il s’est écasé. On a voulu m’apprendre un chant militaire, j’ai refusé. Le dernier couplet faisait en effet dire à un jeune mourant sur le champ de bataille d’une de nos colonies : « Tu diras à ma mère que nous nous retrouverons ». J’ai exprimé ma surprise (feinte) devant un tel dénouement. L’instructeur a expliqué qu’après la mort, le combattant allait retrouver sa mère, au paradis. J’ai déclaré que l’armée se devait à la neutralité en matière religieuse, je ne pouvais donc chanter cela. J’ai été dispensé de chant. On nous faisait répéter des mouvements avec un fusil. A chaque fois que nous devions placer le fusil autrement, je demandais pourquoi. L’instructeur a explosé au bout de quelques pourquoi, me menaçant de tous les maux. Mais il s’est calmé, il ne pouvait rien intenter contre moi, il ne pouvait justifier ni ses instructions, ni sa colère. On m’a fait tirer au fusil, je suis un bon tireur. Au lieutenant qui admirait mon carton, j’ai dit que je restais le seul à décider vers qui je tire : je refuse la soumission volontaire, j’obéis à ma conscience. L’armée ne m’a gardé que 11 jours… je suis libéré par anticipation le 14 décembre 1979.

Une armée composée d’individus qui déterminent par eux-mêmes pour qui et pour quoi il faut se battre ne pourrait être utilisée par aucun pouvoir politique. Avec des citoyens profondément objecteurs de conscience, nous n’aurions pas suivi les fantasmes de gloire de Napoléon, nous ne serions jamais intervenus militairement en Indochine ou en Algérie, nous n’aurions pas envoyé des supplétifs en Afghanistan ou en Côte d’Ivoire, ni des avions sur la Libye. La France aurait été un pays déterminant au niveau international pour éliminer toutes les armées et construire une paix durable. Mais pour cela, il faut que notre société accepte d’éduquer les consciences individuelles,  ce qui risque trop en fait de la remettre en question. Quant à moi, j’ai suivi ma conscience, j’ai été tout à tour objecteur, insoumis et militaire. En fait peu importe son statut particulier si on estime avoir fait ce qui était juste à chaque fois, sachant que le sens de la justice découle d’un long apprentissage toujours remis sur le métier. Libérer des « obligations de défense nationale », je peux enfin poursuivre dans la voie qui me semble la meilleure, éduquer les jeunes, exercer mon métier d’enseignant.

En 1996, le président de la République française Jacques Chirac prend la décision de professionnaliser les armées et de suspendre le service national. Cette décision prend effet avec la loi no 97-1019 du 28 octobre 1997. La conscription est suspendue et non abolie et peut donc être réactivée suivant la même procédure. La fin temporaire de la conscription (service militaire obligatoire) en France ne marque donc pas la fin de l’objection de conscience ; le statut des OC garde toujours sa validité juridique. La Journée Défense Citoyenneté (JDC, anciennement JAPD) que doivent faire obligatoirement depuis 1997 tous les jeunes hommes et jeunes filles est bien une journée d’incorporation. Un état de guerre entraînerait un appel sous les drapeaux généralisé. A ce moment, que faire de ceux qui refusent l’usage collectif des armes ? C’est pourquoi je recommande aux jeunes qui se sentent concernés de présenter lors de la JDC une lettre de ce type :

« Dans le contexte actuel de suspension de la conscription, l’appel sous les drapeaux peut être « rétabli à tout moment par la loi dès lors que les conditions de la défense de la Nation l’exigent ou que les objectifs assignés aux armées le nécessitent  » (Loi portant réforme du service national du 28 octobre 1997, L. 112.2). L’objection de conscience est un droit reconnu par les articles L. 116.1 à L. 116.9 du Code du Service National dont les dispositions ne sont pas abrogées, mais simplement suspendues. En cas d’appel sous les drapeaux redevenu obligatoire, il pourrait être difficile pour les services compétents de traiter dans l’urgence et massivement des demandes d’objection de conscience. C’est pourquoi je désire manifester dès maintenant mon refus d’un service militaire armé pour motif de conscience et vous remettre ma demande de bénéficier du droit à l’objection de conscience exprimés dans les articles L.116.1 à L.116.9. Mes convictions basées sur la recherche de la bonne entente collective me conduisent à d’autres formes d’engagement pour la nation et les peuples qu’un service militaire armé qui redeviendrait obligatoire. »

Quant à moi, tout à la fois objecteur, insoumis et militaire, j’ai pu continuer à exercer mon métier de professeur de sciences économique et sociales….

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07. éducateur, un rite de passage obligé

avec Michel Sourrouille, faisons connaissance

Nous sommes tous des éducateurs par nécessité. Vivre en couple ou en famille, c’est s’éduquer à la vie commune, c’est apprendre à l’autre et de l’autre les bonnes manières. Éduquer un enfant, c’est acquérir par l’expérience et la pratique un savoir-faire dans l’éveil d’une conscience.

Nous devrions tous et toutes suivre des stages de pédagogie et faire l’expérience d’être moniteur de vacances ou responsable de telle ou telle association. Le mieux-vivre ensemble ne s’improvise pas.

Pour devenir professeur, ma vocation, il me manquait encore une expérience pédagogique préalable. Je n’ai pas l’habitude du contact avec les plus jeunes, je me lance pendant ce qui devait être ma première année d’objecteur de conscience. Du 1er au 7 juillet 1971, je suis un stage « enseignant » avec les CEMEA (Centre d’entraînement aux méthodes d’éducation active). Je ne saisis pas tout de suite l’importance de la pédagogie active, je note seulement : « Presque rien à en dire personnellement, les CEMEA font très bien leur boulot, je crois m’être assez bien comporté. » Nous avons visité une exposition sur le surréalisme. J’ai compris qu’aux beaux-arts, on passe cinq ans à retrouver son imagination de cinq ans ! Nous avons analysé une émission télé qui montrait comment la télé nous manipulait. Mais je ne saisis pas encore le problème de la régulation de la parole : qui doit orienter le débat, qui décide ? Les méthodes actives laissent chacun s’autodéterminer dans la mesure du possible.

Moniteur de colo

Fini le débat intellectuel. Je me lance dans une succession de colonies de vacances où il est question entre autres d’organiser un golf miniature ou de monter une pièce de théâtre. J’ai aussi dans mon adolescence une expérience de quelques années dans le scoutisme, ça aide à savoir quoi faire. Je deviens en juillet 1971 moniteur dans les Pyrénées à Louvie-Juzon ; j’ai trop insisté sur l’activité sportive, je n’étais pas encore au point pour les activités ludiques. J’enchaîne en août dans le Médoc à Bégadan. Mon adaptation a été assez difficile. J’avais complètement oublié la psychologie de mes 10 ans ; j’étais désarmé devant l’attitude presque adulte des jeunes colons et leur obéissance toujours approximative. Les mômes m’ont reproché de ne pas être assez sévère ! De mon côté, j’estimais que l’autorité n’a pas à être imposée, elle doit au contraire faire appel à la réflexion personnelle de chacun. A la fin du séjour, j’étais un des moniteurs les moins « violents » et c’est à moi que se raccrochaient les cas les plus difficiles comme les sœurs Laïachi. Sur un plan plus technique, j’ai appris ou réappris l’importance des jeux et des veillées. Le dernier jour de la colo, trois heures de réunion de synthèse entre 12 adultes. La moitié du temps, silence absolu avec quelques questions existentielles du type « Pourquoi n’y a-t-il pas eu plus de contacts simples et directs entre filles et garçons ». Les deux monitrices formaient un bloc qui s’était replié sur lui-même dans une aura de féminisme mal compris : les filles doivent rester entre elles… pour se libérer !?

Je passe ma présélection comme éducateur. Une heure et demi de test, entretien d’une heure avec un orienteur, un quart d’heure avec une psychologue, un quart d’heure avec un psychiatre. L’orienteur ne me trouvait pas de vocation pour ce métier. Il faut dire que j’avais traité ses questions écrites avec légèreté. « Quel avenir vous voyez-vous ? » Quel avenir peut-on avoir dans une société bloquée, si ce n’est débloquer. « Quels souvenirs vous ont marqués ? » Les jours où je me suis le plus emmerdé, par exemple pendant les cours de latin au lycée. Mais aussi les jours où j’ai eu le courage de dire merde à mes emmerdeurs. Au psy, je montrerai que j’ai les défauts de mes qualités et les qualités de mes défauts. Je n’ai pas été recalé !

Un centre éducatif à Moumour

A la rentrée scolaire d’octobre 1971, je passe avec succès la deuxième session de ma dernière année de sciences économiques. Le surlendemain, j’embauche comme éducateur dans un lieu d’accueil d’adolescents à Moumour (Pyrénées Atlantiques). Je devais y rester pour accomplir mon service civil d’objecteur de conscience dès que je serais affecté officiellement en juin 1972. L’épouse du général Massu, après la création de l’association « Pyrénées Actions Jeunesse » en 1958 à Alger, accueillait à Moumour depuis 1962 principalement de jeunes orphelins, pour la plupart enfants de harkis « morts pour la France ». Il y avait Abdel, Illah, Ichy, Kouider, Medaoui, El Meddah, Selatnia et aussi Victor ou Radji. Dès mon entrée en fonction, je voulais adopter le tutoiement ; la direction m’impose le voussoiement comme signe différenciant l’adulte de l’adolescent. Même le psy du centre, Yvon Morin, pourtant gauchiste à ce qu’il me semblait, était pour la mise à distance. Mes journées se déroulent mornes et monotones ; si ça continue, c’est pour moi qu’il va falloir trouver des activités. Je suis éducateur de nuit, je travaille à plein temps pour être payé à mi-temps.

Quelques précisions sur les jeunes du centre. Boutera avait été placé par la DASS de Pau à l’âge de 9 ans le 30 août 1962. Sa fratrie ? Mohamed, Lula, Aziz, Hocine, Zora, mais aussi Germaine. Je l’ai bien connu, il était le plus ancien au centre, il aura bientôt 19 ans. Il a connu le temps où la discipline était sévère, le footing tous les matins, en fait des marches forcées jusqu’à l’épuisement, douches froides, lavage des dents au savon, le nez cassé d’un gars par un éducateur. Son père, enlevé par les HLL (Hors la loi), est porté disparu. Sa mère ne sait ni lire ni écrire. Boutera est soumis à de violentes colères, jusqu’à vouloir tuer au couteau. Mais il a aussi lu Libres enfants de Summerhill ou Makarenko. Au début, je ne suis pas rassuré, je garde mon argent personnel sur moi, 24 heures sur 24…. Benaouda a été déféré au parquet pour vols après avoir forcé plusieurs portes de voitures… On piquera aussi 100 francs aux éducateurs lors d’une sortie… on subtilisera les 400 francs du pécule des grands. La routine. J’ai trouvé Salem en train de fureter dans ma chambre.

Nous faisons en tant qu’équipe d’encadrement des études de cas. Maurice B., orphelin, est resté dans une pouponnière ses deux premières années, sans marque d’attention ni affection : retard pour tout, marche, langage… Son QI est de 78. L’éducateur, surveillant ou confident ? Medaoui se confie à moi. Sa mère s’est suicidée un 24 novembre alors qu’il n’avait que douze ans, il a marché à sa recherche dans la neige pour la retrouver pendue. Nous sommes en novembre, Medaoui en a marre de vivre ; déjà deux tentatives de suicide. Sa vie à lui, il s’en fout, seuls comptent ses trois petits frères restés dans la misère en Algérie. Je constate encore une fois que l’individu n’est rien, son milieu tout. On ne naît pas avec un comportement génétiquement programmé.

Au point de vue matériel, le centre est parfait : assez de personnel, un car, une voiture de fonction, des skis, ping-pong, club sportif… J’allais avec les jeunes m’entraîner au karaté dans la ville voisine. En fait il y a trop de personnel, les jeunes sont assistés continuellement, femmes de ménage, lingère, factotum… Comme il n’y a plus rien à demander, on voudrait du jus de pomme au repas. Par contre, quand on propose de participer à la confection des menus, aucun volontaire. J’ai vite compris que le principal objectif pour les jeunes consistait à obtenir un CAP (certificat d’aptitude professionnelle) ; entre temps, je serai utilisé comme garde-chiourme. Mais entre les jeunes et moi, la confiance viendra, je suis direct avec eux, ils me trouvent sympa. En fait ces adolescents, moitié algérien, moitié enfance en danger, étaient de bons petits gars. Mais ils se sentent séquestrés à Moumour.

Si mes débuts d’éducateur sont difficiles, c’est surtout avec les autres éducateurs. Le directeur général Desaphy, adjoint direct de la mère Massu, était sergent payeur en Algérie. Mais il a tenu aussi la gégène ! Les deux éducateurs titulaires sont submergés par la problématique raciste alors qu’une attitude plus détendue de leur part résoudrait beaucoup de choses. On vient au travail comme aux horaires d’un bureau. Un éducateur en a marre et va se barrer bientôt, un autre frapperait trop facilement les jeunes, un autre a failli être étranglé par un jeune. L’équipe éducative se réunit fin janvier 1972, le constat est terrible. Invisibilité de la direction, absentéisme de l’éducateur-chef. Pour les jeunes aussi, c’est difficile. Un gosse arrive, renvoyé par son instit. Il revient à pied, sans chemise ni soulier, complètement mouillé. L’éducateur de son groupe ne veut même pas s’en occuper. Normalement nos gosses ont dans la journée un travail en entreprises. Mais au deuxième étage, ils sont 4 sans travail, et 2 de même au premier étage. Je suis toujours occupé, aller chercher un gars à la gare, des médicaments, conduire les mômes, faire du ski à Gourette, aller voir les patrons, régler les incessants problèmes interpersonnels entre jeunes. J’ai du passer mon permis de conducteur de bus le 18 novembre 1971 pour amener les mômes.

Mais j’ai découvert une démarche pédagogique que mes études en faculté de sciences économiques ne pouvaient qu’occulter. Le psychothérapeute Yvon Morin essayait en effet de transformer le centre de Moumour en expérience de pédagogie institutionnelle. Je lis en décembre 1971 Vers une pédagogie institutionnelle d’Aïda Vasquez et Fernand Oury. Il faut placer enfants et adultes dans des situations nouvelles et variées qui favorisent la communication et les échanges tout en exigeant de chacun engagement personnel, initiative, action, continuité. L’enseignement de François Tosquelles, psychiatre catalan né en 1912, co-inventeur de la psychothérapie institutionnelle, devient un élément de notre formation interne d’éducateur. On me cite Jacob Levy Moreno : « L’expérimentation sociométrique vise à transformer en ordre nouveau l’ancien ordre social. C’est un plan pour rebâtir les groupes de manière à ce que la structure officielle ou de surface ressemble autant que possible à la structure en profondeur. » Moreno est un des grands chantres, sinon l’inventeur, de la spontanéité et du psychodrame : le langage est dans le groupe et par le groupe, plutôt que dans la tête ou dans la bouche. J’apprends que pour Durkheim, l’homme est double. En lui, à l’être individuel, se surajoute l’être social. Je découvre que la responsabilité de guérir appartient aux malades autant qu’aux infirmiers et aux médecins. En résumé, tout groupe social, s’il a la sagesse de se structurer dans un dispositif institutionnel, élaborera un tissu de complémentaires qui élèvera son propre degré d’existence et cimentera la solidarité commune de ses membres. La cohésion du sens du monde vécu concrètement est indispensable à la reconquête de la cohésion intérieure.

Mais tout cela reste pour moi complètement théorique, c’est même l’inverse de ce que je vivait dans la « structure » à Moumour. Nos réunions d’équipe parlaient surtout de petits problèmes de transgression et surtout du contrôle de sorties des jeunes. Faire le mur est trop fréquent ! Mais mon esprit s’était ouvert sur d’autres conceptions éducatives. La pédagogie active facilite les interrelations et les échanges parmi les enfants afin qu’ils éprouvent leur capacité d’initiative. Pour que de tels événements arrivent et puissent être vécus, il faut toujours partir de l’événement concret et spontané engagé par l’enfant afin que, par le libre jeu inter-relationnel de l’activité entre partenaires (l’éducateur ou l’instructeur étant un partenaire parmi d’autres), l’enfant participe à la naissance, à l’établissement puis au développement de l’institution. C’est le  contraire de ce que mon enseignement de sciences économiques, structure de passivité et de bourrage de crâne, m’avait fait vivre en fac. D’un boulot d’éducateur que je trouvais assez chiant au début, j’en vois maintenant les perspectives lointaines.

Nous faisons de plus en plus de réunions. Dans les rencontres pédagogiques, Morin parle, parle, de tout et de n’importe quoi, de l’inceste, de l’œdipe, du stade anal ou buccal… Il échappe au concret. Est-ce cela la pédagogie institutionnelle ? J’échoue à présenter aux autres stagiaires Psychologie de l’enfant d’Osterrieth, j’adopte en effet un ton trop polémique. Ce que j’apprécie surtout, ce sont les réunions avec les jeunes. Mais ils ressentent assez mal la trop grande liberté qui règne sur le centre. Ils ne se sentent plus assez (en)cadrés. On ne suit ni la ligne Massu (discipline, autorité, obéissance), ni la ligne Morin (self government à tous les niveaux compensés par ce qui se voudrait un intense travail d’équipe). C’est vrai que notre mode d’intervention en tant qu’éducateur reste indéfinie, on bricole au jour le jour, seule importe notre capacité personnelle de dialogue avec nos jeunes perturbés ou perturbateurs. Parfois l’éducateur-chef fait de la thérapie par le vide en virant l’un d’entre eux du centre.

Au fil des semaines les tentatives de notre médecin-psy Morin pour changer la pédagogie au centre va se heurter frontalement à la toute puissance de Mme Massu qui tient les cordons de la bourse. Notre directeur Bernard Gaudens a été clair : « Nous sommes passés de l’autoritarisme de certains à la participation de tout le personnel… mais on n’a oublié qu’une chose, Mme Massu. » Le problème de la formulation du règlement intérieur du centre va devenir crucial. Il y a reprise en main du centre de jeunesse par la mère Massu. Quelques extraits de la lettre ouverte d’Yvon Morin (7 février 1972) :

« Madame la présidente, serait-ce par l’effet de votre grandeur, à moins que ce ne soit le fruit du comique troupier de votre fidèle et tortueux bras droit… J’admire vos efforts contre le mal que j’incarne dans mon travail et que je n’avais pourtant pas dissimulé lors de mon recrutement… Vous portez en tout cas la responsabilité du climat d’anxiété et d’insécurité qui règne à Moumour sur les garçons et le personnel… Vous confondez caserne, bataillon disciplinaire et établissement de rééducation… Ce que nous cherchons à faire à Moumour est pratiqué par les sommités psychiatriques et pédagogiques les plus reconnues en France… Je reste, comme vous le disiez dans votre dernière lettre, votre très bourgeois et très antipathique employé. »

Soyons objectif, ce n’est pas avec un tel discours qu’on peut améliorer une situation ! La pédagogie institutionnelle ne peut réussir qu’avec des éducateurs très très motivés et formés pour cela, ce qui n’était pas du tout le cas à Moumour. Il nous manquait un spécialiste de dynamique de groupe, qui puisse mettre les gens en situation difficile pour que leurs capacités de résilience soient révélées. Mais même la technique relationnelle ne suffit pas. J’ai fait un repas presque en tête-à-tête avec Mme Massu, situation difficile s’il en est. Je n’ai rien dit, j’étais paralysé… Dans les relations habituelles, les gens restent figés dans leur rôle social ; on ne peut d’un claquement des doigts remettre en question tout un conditionnement culturel. Et les réalités des institutions qui préexistent sont les plus fortes.

Morin, après sa lettre jugée « injurieuse », est renvoyé. Mon protecteur et directeur Gaudens est lui aussi remercié ; son successeur désigné aura comme spécificité de tondre tous les jeunes fugueurs de retour au bercail ! Je suis une victime collatérale de ce tsunami : viré avec mon mois de préavis, fin de contrat le 29 février 1972. Mme l’épouse du général avait découvert début décembre que j’avais un casier judiciaire de militant politique. Surtout j’avais peint en énormes lettres sur les quatre portières de ma 2 CV « OBJECTEUR DE CONSCIENCE ». La provocation sans penser à mal était devenue pour moi une seconde nature. Cela ne pouvait plaire dans un milieu d’anciens cadres de la guerre d’Algérie.

Initiation à la dynamique de groupe

Je recherche un autre point de chute où je puisse effectuer mon service civil à venir d’objecteur. J’ai été aiguillé par Morin vers la clinique de La Borde à Cour Cheverny. Après avoir effectué en avril 1972  un test d’embauche sous forme d’un psychodrame collectif à Paris, je suis embauché. Je vais passer de la pédagogie institutionnelle à la psychothérapie. En attendant, je participe au CPO (centre protestant de l’Ouest) à un WE de dynamique de groupe avec un psychosociologue, Marc Guiraud. Nous sommes 37, autant de filles que de garçons, en cercle. Nous resterons ensemble plusieurs jours, la télé-réalité sans la télé. Étonnant et d’avant garde !

Marc : « La parole à qui la voudra. » Silence. Un mec : « On ne voit pas où ça va, pasdu tout. » Silence. Maïté : « Qu’est-ce que l’analyse institutionnelle, par qui est-elle pratiquée. » Marc : « Si quelqu’un a envie de répondre aux questions ! »… C’est confus, la réunion s’achève sur un problème très matériel, l’heure du coucher et celle du petit-déjeuner ! Le lendemain la discussion recommence.

Marc : « Est inadapté tout être qui n’a pas accès à son désir propre. » Emilie : « Mais alors, qui est adapté ? » Comme d’habitude, Marc ne donnera aucune réponse. De Lacan à l’expression de son propre désir, nous tournons en rond. L’après-midi le débat ne se relancera pas. Nous nous interrogerons sur la difficulté de parler en groupe ! Blablabla. Je suis déçu. Le lendemain j’étudie la free press. Quand 50 millions de Français feront 50 millions de journaux, ça les obligera à penser par eux-mêmes… Je note que Fernand Deligny ne s’occupe jamais directement des enfants psychotiques. S’adresser à un tel enfant, c’est l’agresser, c’est lui adresser un Soi, vous, dont il n’a que faire. L’enfant peut venir à vous, pas le contraire. Les révéler, c’est leur révéler qu’ils ont leur propre chemin à découvrir… seuls. La pédagogie, c’est bien compliqué… surtout avec les psychotiques !

Un peu plus tard, je ferai un autre séminaire d’expression avec le psy Guy Lafargue. Si le contenu de ce stage a été plus affectif qu’intellectuel, il a contribué à me dérider. Savoir maîtriser le relationnel, cela s’apprend. Mais tout le monde n’a pas envie d’apprendre !  Marie-Annick, mariée, deux enfants, s’est exclue du groupe, ce que j’appelle l’exclusion de la bague au doigt. François est trop individualiste pour progresser. Nicole s’est mise en marge car elle se trouvait trop âgée. Etc. De toute façon la plupart des gens préfèrent la monotonie de leur existence à la recherche d’une vérité introuvable. L’esprit humain se satisfait volontiers du manichéisme, ça c’est beau ou c’est laid, c’est bon ou très mauvais. Mais la vérité n’est pas dans les extrêmes, elle est dans le cercle, tout ce qui fait le passage d’un extrême à l’autre. La vérité est dans le mouvement, le passage. Cheminement personnel, trop exigeant.

en clinique psychiatrique 

Juin 1972, j’arrive à la clinique psychiatrique de La Borde. C’est un centre expérimental vachement chouette : pas de hiérarchie, rotation des tâches, formation sur le tas des stagiaires comme moi, « fou » souvent attablé à une table du bistro du village, difficile de distinguer malades et soignants, personne n’a ici l’habit de sa fonction. Parfois cependant, c’est évident. Bizarre ce fou joueur d’échecs (j’ai organisé un tournoi d’échecs à la clinique) qui prend une pièce, l’élève et dix minutes plus tard nous en sommes toujours au même point. Elle répète, « je suis angoissée… je suis angoissée… je suis angoissée… » Elle me demande si j’ai de la famille ici, puis hoquète et s’en va, brusquement. Il a composé au piano des merveilles, il écrit des livres, des poésies, il ne se rase plus, il se fout de tout. Il a une maîtrise d’histoire économique, mais il est là, ne sachant que faire… « J’ai tout vécu, Islam, Israël, Irlande, Islande, voyage… bon je vais dans ma chambre, je me sens nerveux ». Il est là depuis sept ans, vietnamien du nord, malade de voir mourir ses frères de race ; il n’est pas fou, mais il se sent à l’abri ici, parmi les fous. Elle a envie de baiser, elle a envie d’une gauloise, elle se balance, une deux, et puis une deux…elle marche doigt tapant sans cesse dans sa paume, sans cesse. Elle est mystique, il n’y a que Jésus dans sa vie, elle rachète les péchés du monde, elle complète l’œuvre de Jésus, elle est mystique… elle a envie de se suicider. Ainsi va la vie à l’UTB, union thérapeutique de base, l’équivalence d’une famille recomposée.

Les « fous » viennent dormir dans le dortoir isolé qui me sert de chambre au milieu du bois, à n’importe quelle heure… J’ouvre un œil, en cas qu’il ait un couteau à la main, une lampe torche arrive, on l’a retrouvé, il est emmené. Névrotique cette jeune fille qui revient en permanence la nuit dans ma chambre, psychotique cette démarche bizarre. Efficacité de la psychothérapie institutionnelle ? Mon œil ! Le malade reste attaché à son médecin personnel comme le bébé l’était à sa mère par le cordon ombilical. L’UTB ne rassemble le plus souvent le groupe qu’au repas.  Mais quand il y a réunion de l’UTB, énorme apport des malades les uns envers les autres. CPC, commission paritaire centrale, débonnaire : un moindre mal. RM, réunion me(r)dicale, dans le bureau d’Oury. Je n’ai pas été formé, auto-formation comme on dit, faut se lancer. J’ai donc réalisé le 5 juin 1972 ma première piqûre intramusculaire sur une patiente qui a eu la gentillesse de ne rien sentir. Je possédais quand même le diplôme d’auxiliaire sanitaire acquis avec les CEMEA.

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas, l’improbable peut survenir d’un moment à l’autre. Je suis réveillé tôt un matin. « Viens m’aider ». Celle qui se voulait ma copine, Maryvonne, qui m’avait fait visiter le château à mon arrivée, qui aimait tant discuter avec moi, que je prenais pour quelqu’un de tout à fait normal. Elle s’est jetée la nuit dans un étang peu profond six jours après mon arrivée. Hydrocution. Après bien d’autres tentatives, elle avait  réussi son suicide, sans le vouloir sans doute. On causait souvent ensemble. Elle ne parlait que d’absolu, petite boule en équilibre instable entre l’infiniment grand et petit. J’ai habillé le corps mort de Maryvonne, cela m’a fait quelque chose. Le malade se sent seul, et plus il se sent seul, plus il ramène tout à lui. La maladie mentale enlève aux mots leur conception habituelle pour leur donner un sens asocial, souvent l’expression d’une répression intra-personnelle. Il y a souvent un fort égocentrisme qui empêche le déviant de mesurer les réalités sociales. Mais le discours ordinaire peut être aussi pathologique, au service d’une société instable ou suicidaire.

J’arrive fort bien à parler avec les malades mentaux. Je réussis parfois à apaiser leurs angoisses, même si cela consiste le plus souvent à les écouter parler. A une soirée où j’amène 13 pensionnaires, il y a eu trois crises d’angoisse ; une parole apaisante avait suffi à ramener le calme. Le psychique se déglingue avec l’entourage, mais il est difficile de refaire ce qui a été défait. L’intériorisation et la lente fermentation d’une angoisse enracine le mal être. Les remèdes à la clinique : petite piqûre d’insuline, injection d’hormone, baisse du taux de glycémie, coma provoqué … Méthodes discutables ?

J’ai assisté un jour à un électrochoc, c’est impressionnant. L’électrocutée fait tout un arc avec son corps. Normalement déstructuration du cerveau, maternage au réveil, restructuration du patient. Dans ce cas, le mari venait chercher son épouse et il valait mieux laver eu peu le cerveau avant les retrouvailles ! Il y avait une cellule d’isolement, non utilisée. La camisole chimique suffit. Ma mère, qui m’avait amené à la clinique, croit en ma sensibilité, en ma fragilité. Sensible, moi, qui côtoie le suicide comme si c’était une évidence et qui connaît si bien la sinistre impasse dans laquelle s’engage l’humanité. Je me vois plutôt en acier bien trempé, plus précisément comme un vase sans fond selon l’expression d’un psy : les informations me traversent, elles ressortent améliorées (ou du moins je le crois), je ne suis que passage.  Il n’y a pas de soignant et de soignés, il ne devrait y avoir que des gens de passage qui seraient toujours bien reçus par quelque endroit qu’ils passent.

Il paraît que les Chinois sous Mao ne situaient pas les altérations névrotiques ou psychotiques sur le plan personnel, mais sur le plan des relations humaines. Tout drame personnel serait un drame collectif parce qu’il se situe dans les rapports de l’individu avec la société. Une personne devient malade parce qu’elle est incapable de trouver dans son milieu des réponses satisfaisant à son désarroi. Cela me semble vrai, toute thérapie devrait d’abord reposer sur une thérapie familiale. Mais que « la charge affective nécessaire à la guérison augmente sous l’autorité de Mao Tse Toung et se renforce par la volonté collective de servir le peuple et la révolution », faites-moi rire ! Le régime maoïste était chouette par certains de ses aspects comme « tirer sur le quartier général », immonde quand il affirme que le pouvoir est au bout du fusil… quand il est tenu par le grand timonier.

Mon dernier discours labordien le 6 juin avec une patiente épileptique est caractéristique. Sa timidité exacerbée lui a coupé tout contact avec l’extérieur. Elle a été très jalouse de sa sœur « aimée » qui se mariait, ce fut la cause de sa première crise. Et puis elle a découvert que son anxiété révélée permettait qu’on s’occupe d’elle ! Je trouve son raisonnement très perspicace. Mais quelques jours auparavant, elle me disait souffrir d’une obsession, que son avenir était d’être pute, mais que ce serait terrible si elle était pute… le soir même, elle s’était allongée sur mon lit la nuit pour s’exclamer « Oh, je suis sur ton lit ! ». J’avais répondu « Quelle importance ! » Elle était partie sur ces mots : « Toi au moins t’es pas con ! » Un discours peut recouvrir d’autres discours, notre cerveau est une machinerie bien trop compliquée. Et puis il y a tous ceux qui ne pouvaient plus tenir de discours socialisé. Celui qui parle tout seul, celui qui ne vous écoute jamais, celle qui pense uniquement à son improbable guérison : « Dites, est-ce que je vais guérir ? », celui qui met deux heures pour manger, celle qui a un langage décousu dès qu’il s’agit d’autre chose que du MLF (mouvement de libération des femmes), celui qui reste toujours debout, indifférent à tout, et que je n’ai jamais entendu.

J’alterne dans mes notules des précisions sur la vie psychiatrique et d’autres sur la non-violence. N’oublions pas que j’étais dans cette clinique pour y faire ma période d’objection de conscience… alors que les derniers textes ministériels parus m’affectaient aux Eaux et Forêts ! L’établissement est agréé, il ne peut donc me garder en situation illégale. A nouveau je dois partir après quinze jours seulement de stage d’infirmier psychiatrique. Je demande au moment de partir si je faisais ce qu’il fallait auprès des malades. Il paraît que je parlais trop aux schizo. Je trouve qu’on ne parle jamais assez au gens qui en ont besoin… La clinique de La Borde est un modèle de psychothérapie institutionnelle. En fait une belle merde entourée d’un très beau parc. On y prend beaucoup de neuroleptiques, sans doute autant que dans n’importe quel asile. Les institutions de participation, comités paritaires, malades à la cuisine ou à la vaisselle, sont bien en place mais fonctionnent mal. Les échanges se font par habitude et non pour répondre à un besoin, l’atelier poterie ne fonctionne que grâce à un artisan venu de l’extérieur, le journal du centre reste en panne… Pourquoi ? Les moniteurs infirmiers s’en foutent, ils viennent, font quelques clins d’œil aux malades, et repartent dans leur bagnole. Moi je suis resté 24 heures sur 24 au centre : cela crée des liens ! Comme je l’ai déjà perçu pour mon expérience de pédagogie institutionnelle à Moumour, rien ne peut se faire sans éducateurs/infirmiers très très motivés et formés pour faire de leur métier une passion… sans garantie de résultat. De toute façon une structure particulière, même quand elle se croit à l’avant-garde, participe d’une société bloquée et malade, elle ne peut échapper au contexte général.

éducateur non directif

Mes activités antérieures n’ayant pas été reconnues par l’Etat, et comme j’étais vraiment à court d’argent,  j’embauche au Domaine Saint Denis à Ambarès le 1er décembre 1973. Je me retrouve dans un » Centre d’observation et institut de rééducation médico-psycho-pédagogiques ». J’ai maintenant l’habitude des enfants difficiles, mais je n’avais pas encore été confronté aux méthodes autoritaires de l’encadrement. Le repas que je supervisais seul sans celui à qui je devais succéder avait été assez houleux, y compris avec des échanges par air de nourriture. J’ai alors demandé à un jeune avec qui j’avais le contact : « Mais pourquoi mon prédécesseur, quand il est avec vous tous, il suffit qu’il fasse tinter un verre avec son couteau pour qu’immédiatement le silence le plus absolu s’instaure… jusqu’à ce que le verre tinte à nouveau. » L’adolescent m’a confié alors que s’il y avait un problème de discipline, l’éducateur prenait le perturbateur dans un coin sombre et va pour la castagne. L’indiscipline était devenue rare par répression ! Tout au contraire, j’étais entraîné au relationnel : non-directivité, compassion, écoute de l’enfant, non-violence. Mais on ne peut passer d’un claquement des doigts d’un assujettis à un groupe autogéré. La confiance mutuelle ne peut s’instaurer que très progressivement.

J’ai établi une réunion collective journalière. Assis en rond, éducateur et adolescents sur le même pied d’égalité, nous discutions ensemble de la journée et de nos projets. Même la méthode ne plaisait pas à la direction du centre. Le sous-directeur est venu assisté à nos réunions, c’était un perturbateur téléguidé. Pourtant, avec des hauts et des bas, le climat s’améliorait et plusieurs jeunes avaient compris l’intérêt de mon approche pédagogique. Un jour, ils sont venus me dire : « Bon, on marche avec toi, mais nous avons encore un problème interne à  régler avec l’un d’entre nous ». Cet adolescent qui foutait la merde s’est alors senti brimé par les représailles du groupe ; il a porté plainte auprès de la direction. Un bon matin juste au moment d’embaucher, le directeur m’a fait venir dans son bureau. J’étais viré immédiatement, déjà quelqu’un me remplaçait auprès des jeunes. Il a voulu me faire signer un papier comme quoi je démissionnais ; j’ai rétorqué que je n’avais rien à me reprocher et qu’il n’en était pas question. Le 20 février 1974, je suis donc parti sur ce jugement péremptoire : « Considérant que vous n’êtes plus en mesure d’assurer la sécurité des enfants… » L’autoritarisme croit qu’il a raison contre le relationnel et la compassion. Alors que nous n’établissons jamais une société paisible et durable par la contrainte physique.

De  toute façon ce n’est plus la peine que je me retrouve un autre point de chute avant mon incorporation officielle comme objecteur. L’administration nous incorpore d’office aux Eaux et Forêts, c’est la nouvelle directive. Toute ma recherche depuis plusieurs mois d’une association librement choisie où je puisse exercer volontairement mon service civil était vaine. Je vais me retrouver dans la position d’insoumis, puis de militaire !

Pour m’écrire, biosphere@ouvaton.org

07. éducateur, un rite de passage obligé Lire la suite »

06. Je deviens objecteur de conscience

Avec Michel Sourrouille, faisons connaissance

Je crois à la disparition de toutes les armées. J’ai une définition générale des objecteurs de conscience, ce sont des anti-guerres. Je suis en accord total avec la philosophie d’Albert Einstein :

« La pire des institutions grégaires se nomme l’armée. Je la hais. Si un homme peut éprouver quelques plaisir à défiler en rang au son d’une musique, je méprise cet homme… Il ne mérite pas un cerveau humain puisqu’une moelle épinière le satisfait. Je hais violemment l’héroïsme sur ordre, la violence gratuite et le nationalisme débile. La guerre est la chose la plus méprisable. Je préférerais me laisse assassiner que de participer à cette ignominie. Je soutiens que le moyen violent du refus du service militaire reste le meilleur moyen. Il est préconisé par des organisations qui, dans divers pays, aident moralement et matériellement les courageux objecteurs de conscience.

Dans tous les pays du monde, de groupes industriels puissants fabriquent des armes ; et dans tous les pays du monde, ils  s’opposent au règlement pacifique du moindre litige international. Mais contre eux les gouvernants atteindront l’objectif de la paix entre les nations quand la majorité des électeurs les appuiera énergiquement. » (Comment je vois le monde, Flammarion – 2009)

Une histoire de famille

Ce que nous sommes vient de l’exemple donné. La question de la guerre est inscrite au plus profond de notre histoire familiale. Mon père a voulu faire comme d’autres, entrer en résistance. Il a voulu rejoindre l’Angleterre. Une première tentative par avion a échoué, les « boches » l’ont arrêté à la frontière espagnole. Classé comme résistant, mon père a fait 26 mois de camps de concentration. Mais il avait une grande force de caractère. Il a reçu des coups de fouet. Sans gémir. Il a su vaincre même la tuberculose. Le bacille est resté encapsulé dans ses poumons. Mon père ne pesait que 46 kilos à son retour. J’ai toujours vécu dans la hantise de sa mort. Né en 1920, il est mort le 12 février 2014. Culturiste, il était d’une force physique peu commune. Malgré ce passé, papa n’était pas germanophobe. Nous avons reçu un correspondant allemand, plusieurs fois. Il passait ses journées à déterrer des restes de la guerre près des blockhaus de la côte atlantique. J’ai fait des séjours en Allemagne. Le meilleur souvenir de la mère de Günter ? La grande parade hitlérienne à Nuremberg. A chacun ses racines ! Tout l’essentiel est dans les racines. Je suis un réfractaire, obstiné mais lucide. Comme mon père ! Le temps du service militaire approchait, j’avais 21 ans. Le sursis pour études longues allait disparaître un jour ou l’autre ! J’ai d’abord été attiré en 1969 par le statut de coopérant. Je ne connaissais pas encore le statut d’objecteur de conscience. On ne naît pas objecteur, d’autant plus qu’entre 1964 et 1971, il y a eu seulement 1000 jeunes gens qui ont été admis au bénéfice d’un statut voté en 1963. Mais les 26 mois de camps de concentration vécus par mon père m’ont amené beaucoup plus tôt que la plupart à réfléchir sur le problème des conflits armés et l’anéantissement des personnes. Dans toutes mes notes manuscrites de l’époque, peu de choses cependant sur la question militaire, d’abord deux citations qui me parlent d’évidence :

« La guerre, c’est un massacre de gens qui ne se connaissent pas au profit de gens qui se connaissent mais qui ne se massacrent pas » ;

«  La guerre, c’est tuer les uns avec ce qui pourrait faire vivre les autres ».

On ne naît pas antimilitariste, on le devient

Je correspondais avec mon correspondant allemand qui avait intériorisé l’état d’esprit d’un militaire : convaincu qu’il pouvait d’un coup de tête remettre un bouchon de champagne dans sa bouteille, il a gagné son pari… mais il s’est retrouvé à l’hôpital. Je lui écris en 1969 :

« Günter, tu considères la politique comme répugnante et tu crois ne pas y toucher. Mais tu es dans la politique jusqu’au cou. L’armée est l’instrument essentiel de la politique (je faisais du Clausewitz sans le savoir). S’engager dans l’armée, c’est s’engager au service du parti politique au pouvoir. On pourra toujours se dégager de ses responsabilités en se cachant derrière Befehl ist Befehl (un ordre, c’est un ordre)… Le nationalisme est moribond, il n’a aucune chance de salut… »

Mais je me contentais d’être antimilitariste, récitant au pluriel un maréchal, des maraîchers, un général, des générés… Vous enfermez un soldat de 1 ou 2ème classe dans une pièce tranquille en compagnie d’un costume civil et vous ouvrez la porte au bout de 45 secondes : disparition complète du militaire… La patrie est ce qui fait que les autres pays se méfient de vous… et ainsi de suite… »

Début 1970, c’est la mini-guerre du Tchad. Je suis quelques meetings, mais comme d’habitude toujours les mêmes têtes présentes et certains ne viennent que dans l’espoir d’une provoc des « fachos » et de la bagarre. Je découvre en tant qu’étudiant en sciences économiques Netchaïev et Kropotkine, Stirner et Bakounine… dans le manuel Histoire des doctrines économiques. Les auteurs Gide et Rist commentent l’anarchisme: « De telles généralisations hâtives désarment l’esprit critique ! » Pourtant j’appréciais le message central des anars :

«  Nous voulons détruire tous les États et toutes les Églises afin que tous ces millions de pauvres êtres humains, trompés, asservis, tourmentés, exploités, délivrés de tous leurs directeurs et bienfaiteurs officiels et officieux, respirent enfin avec une complète liberté. » J’adore même cette phrase : « être gouverné, c’est être à chaque mouvement noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré, toisé, licencié, autorisé, apostillé, admonesté, réformé, redressé, corrigé… Puis à la moindre résistance réprimé, amendé, vilipendé, traqué, houspillé, garrotté, emprisonné, fusillé, jugé, condamné, déporté, sacrifié, vendu, trahi… »

Je découvre chez Adam Smith, le référent historique en économie, cette même méfiance anti-étatique : « Le gouvernement civil est institué pour la défense de ceux qui possèdent quelque chose contre ceux qui n’ont rien. » Comme quoi le socialisme utopique et le libéralisme échevelé ont parfois des points communs ! J’achète mon hebdo vénéré, Hara-Kiri, je m’abonne, c’est moins cher, je leur écris, des conneries. Je progresse puisque je me pose des questions !

Le 11 février 1970, j’écris au pape de la non-violence, Lanza Del Vasto : « Je voudrais obtenir quelques renseignements sur votre communauté de l’Arche ; exigez-vous une règle de conduite ; y a-t-il encore des échanges économiques avec notre putain de société ; si vous avez des enfants, de quelle façon faites-vous leur éducation… » Je ne me rappelle pas avoir eu de réponse, mais j’ai séjourné plus tard une semaine dans la communauté de l’Arche : sympa.

J’apprends l’existence de l’objection de conscience

Mi-février, Michel Debré m’apprend sans le vouloir l’existence des objecteurs de conscience lors d’un débat sur la patrie avec le communiste Jacques Duclos. « La patrie apporte la liberté par le suffrage universel : la liberté de la minorité de se plier aux exigences de la majorité (…) Les objecteurs de conscience ont de la chance qu’il y ait des patriotes », dit Debré. Duclos penche pour l’internationalisme des marseillaises, non pour le cosmopolitisme. J’en déduis que Duclos est pour une patrie rattaché à l’URSS et Debré pour la patrie du grand capital. Ma réflexion s’affirme, je ne suis plus patriote. Je voudrais propager l’état d’esprit pacifique et cosmopolite, cherchez à résoudre les problèmes du tiers-monde plutôt qu’à défendre notre peau. J’écris : « Je me fous que la France soit écrasée si du moins l’esprit vraiment humain arrive à se propager. »

Je ne suis pas vraiment extrémiste, je suis encore disposé à faire le service militaire si mon pouvoir de contestation n’est pas bêtement annihilé par un tribunal militaire. Dans mes notules, ces questions : « Doit-on se battre pour trouver la paix ? … Ne devient-on pas brutal par faiblesse ? … Je m’en fous d’être occupé par un autre peuple parce que mon pays est déjà occupé par des étrangers : les gouvernants, les capitalistes… »

Et puis je commence à participer à un groupe de soutien des objecteurs de conscience. Je distribue des brochures sur le statut des objecteurs de conscience. Je milite en faveur des insoumis. Mais je reste encore « militariste » en ce sens que je n’aime pas me faire taper sur la gueule par un con et qu’il trouverait à qui parler. Or le statut des objecteurs exige de se déclarer « opposé en toutes circonstances à l’usage personnel des armes ». Je conteste cette généralisation. Si en tant qu’individu on estime la violence nécessaire, comme cela a une répercussion globale très limitée, alors oui cette violence peut être fondée, par exemple par la légitime défense. Par contre la violence de groupe devient par son amplitude trop aveugle et empêche l’individu de conserver son libre arbitre. Pour moi dès cette époque la violence ne doit pas être institutionnalisée, par exemple dans une armée. Elle doit rester le choix de chacun et non un jouet aux mains de quelques-uns. Notre comportement découle d’une prise de conscience individuelle, pas d’un ordre social. Nous n’avons pas à suivre les moutons conduits à l’abattoir, nous ne devons pas devenir des morts pour rien comme l’ont été toutes les victimes des guerres.

Je ne récuse pas encore un service militaire mixte (homme et femme) et de très courte durée qui permettrait de forger ses capacités physiques et de savoir comment se défendre. Seulement la liberté d’information et d’expression devrait être préservée dans ce cadre. Je m’informe sur la discipline militaire : un soldat est libre de son opinion, mais il ne peut se livrer à une activité politique à l’intérieur du domaine militaire ! Je me pose la question du pourquoi d’une coupe de cheveux qui « doit être nette et sans excentricité, les tempes et la nuque dégagée » ! J’en ai déduis qu’on rentre dans l’armée comme on rentre en religion. Très peu pour moi ! Toutes ces contraintes ne me plaisent pas, l’ordre militaire commence à m’incommoder, je revis la même expérience réflexive que lors de mes contestations de l’ordre religieux ou scolaire.

« Si tu veux la paix, prépare la guerre », me dit-on : conscription obligatoire, dissuasion nucléaire, Dassault… Où va-t-on ? L’étripement mutuel, une fois de plus ! J’estime que les conditions géopolitiques ont vraiment changé. La guerre totale, nucléaire ou biologique ? Inutile d’en parler, nous sommes tous morts ou presque. Mais l’autre, la guerre conventionnelle ? Une seule chose compte pour moi à l’époque, préserver notre appareil de production comme notre liberté d’expression. Nul besoin d’une mobilisation générale, la guérilla, la guerre de rue, la résistance, passive ou non, me semblent suffire. Pas d’affrontement de corps à corps, mais la révélation de l’esprit de tout un peuple. Si l’individu par lui-même n’est pas capable de revendiquer sa liberté, c’est bien à cause de l’incohérence de notre système d’éducation collective, pas à cause d’une invasion.

Mon ami Gilbert m’envoie en mars 1970 cet extrait de l’Almanach Vermot de 1901 : « Les grandes révolutions naissent des rêves et des visions d’un berger des collines pour qui la terre n’est pas un champ d’exploitation mais une mère vivante. » Superbe ! J’écris une lettre incendiaire à mon copain Christian Alexandre, prochainement curé : « Qu’est-ce que les cathos ont fait comme action concrète contre la guerre ? Qui colle la nuit des affiches antimilitaristes dans Bordeaux ? Qui se fait matraquer par les flics ? Certainement pas les cathos, des mauviettes suspendues aux paroles transcendantales du pape… Mourir pour un bénitier ! L’action des chrétiens se ramène à vendre des billets d’entrée au paradis… On ne déforme pas le christianisme, c’est lui qui déforme… J’ai découvert non seulement Jésus Christ, mais aussi Socrate et Gandhi, et Luther King, une certaine idéologie de l’acte, pas un dogme… Nul n’est brahmane ou paria par naissance : on devient brahmane ou paria par ses actes dit le bouddhisme… A-t-on déjà vu un pape faire une grève de la faim pour confirmer ce qu’il affirme verbalement ?… La seule chose qui excuse Dieu, c’est qu’il n’existe pas… » Je participe à des manifs et à des collages, distribue des tracts et fréquente les meetings. Et puis surtout je parle, je parle, j’écris, je cherche à convaincre les autres que je suis dans le vrai alors que mon évolution personnelle est loin d’être terminée.

L’attitude des autorités

Pour le président Pompidou, la force de frappe (l’arme nucléaire) est un faux problème. La vraie question était de savoir si l’on doit ou non supprimer la défense nationale ! Michel Debré devient ma bête noire, lui qui peut se permettre d’écrire (Sud-Ouest, 10 avril 1970) :

« Si la France a une grande industrie aéronautique, atomique, électronique, c’est uniquement – je dis bien uniquement – du à l’importance des dépenses dans le domaine de l’armement… Le coût des équipements militaires est tel qu’il n’y a rentabilité que dans la mesure où on vend des armes à l’extérieur. »

Je trouve ce positionnement absurde, une défense « nationale » qui vend des armes à des pays qui, un jour ou l’autre, peuvent se retourner contre la France en utilisant des armes françaises ! Mais le PSU et l’UNEF restent inconditionnellement pour la lutte à l’intérieur de l’armée, ils dédaignent notre comité de soutien aux objecteurs de conscience d’une arrestation volontaire d’objecteurs. On soutient Daniel Brochier, arrêté à Bordeaux le 12 mai 1970, qui avait refusé de répondre à l’avis d’incorporation après avoir demandé en vain à bénéficier du statut d’objecteur de conscience. Eux les gauchistes, ils luttent pour préparer une armée « révolutionnaire » qui prendra le pouvoir et instaurera un régime qui exercera sans doute la même oppression qu’ils avaient combattue !

La commission papale sur la justice et la paix a publié à cette époque un document dans lequel elle demande à tous les pays de reconnaître l’objection de conscience et de donner le choix entre le service militaire et un service civil. Les Pères de l’Eglise comme saint Ambroise ou saint Augustin attiraient déjà l’attention de la primauté de l’amour, allant même jusqu’à déclarer que les chrétiens, en tant qu’individus, n’avaient aucun droit au principe de défense légitime. Pourtant saint Augustin a théorisé la guerre « juste », notion développée par saint Thomas d’Aquin et Francis Suarez (juste autorité, juste cause, justes moyens). Qui croire ?

Le 27 avril 1970, je me tourne complètement vers l’objection de conscience. C’est clair, c’est pour moi la seule méthode rationnelle possible qui puisse déboucher un jour sur une humanité non aliénée, c’est-à-dire consciente de son aliénation. Car si on n’accepte pas la solution aveugle de la guerre, on a tout intérêt à former les consciences à une prise de conscience. Pour devenir une force réelle, la non-violence commence dans nos pensées.  La non-violence ne se réalise pas mécaniquement, elle s’acquiert aussi par la pratique. En juin 1970, j’approfondis ma conception via mon réflexe habituel d’accumulation de notules. John F Kennedy disait : « La guerre existera jusqu’au jour lointain où l’objecteur de conscience jouira de la même réputation et du même prestige que ceux du guerrier aujourd’hui. » J’en ai déduit que si tout le monde devenait objecteur de conscience, il n’y aurait plus de guerre.

Je deviens objecteur de conscience

C’est à Günter, mon correspondant allemand et militariste convaincu (il s’est engagé dans l’armée), que je me confie le 14 novembre 1970 :

« Comme je me refuse à la guerre, j’ai décidé de devenir objecteur de conscience et de faire mon temps (deux ans au lieu d’un seul) au Service Civil International. Je peux dire que c’est le seul moyen de combattre pour la paix entre les nations. Le mahatma Gandhi avait pour seule arme le satyagraha, la force de la vérité et de la justice… Pour moi, on ne peut chercher la paix que par le dialogue, comme Socrate par exemple. C’est en formant les jeunes à un esprit social et non plus individualiste qu’on pourra grandir l’humanité internationale. C’est en modifiant les structures qui oppressent les adultes que nous pourrons éviter tous les conflits… »

J’ai envoyé par la poste deux demandes de renseignement sur l’objection au ministère de la défense et cela sans réponse aucune… L’armée est bien la grande muette quand ça l’arrange!

Le 27 novembre 1970, j’écris au ministère des armées : « Demander le statut d’objecteur n’est que le résultat d’une longue démarche de la pensée affrontant le réel. C’est difficile. Moi-même, je n’ai eu connaissance de ce statut qu’à 22 ans et par hasard. J’avais un sursis pour études, je n’étais pas ouvrier incorporé très jeune. J’avais eu le temps de réfléchir. Ce qui m’a frappé, c’est l’inconscience qui préside au déroulement des conflits armés. Chaque fois qu’on a laissé aux hommes le temps de réfléchir, la guerre a pu être évitée. Mais une fois enclenchée, la situation de violence collective ne peut plus être maîtrisée. Gandhi disait : « Je m’oppose à la violence parce qu’elle semble produire le bien. Mais le bien qui en résulte n’est que transitoire tandis que le mal produit est permanent.  » Le remède aux camps de concentration n’est donc pas dans l’élaboration d’un meilleur armement mais dans l’aptitude de chaque homme à envisager le monde sous l’angle du respect de la liberté d’autrui. Une liberté individuelle qui s’accompagne d’une conscience sociale. Je trouve anormal pour une démocratie de ne pas suffisamment informer les citoyens de cette possibilité de chercher la paix par la non-violence. Je demande à bénéficier du statut d’objecteur de conscience (loi 63-1255) puisque je me ressens déjà objecteur de conscience. Je ne veux pas être un  tueur légal. »

Décembre 1970, le ministère de la défense m’envoie le statut des objecteurs. Je les interroge à nouveau : « A la lecture de cette loi, plusieurs questions se posent encore à moi et avant de m’engager à quoi que ce soit, je voudrais bien que ma conscience soit pleinement informée. Pourquoi les jeunes qui font leur service militaire n’ont pas à donner les raisons de la conviction qui les pousse dans cette voie ? Pourquoi l’armée accepte-t-elle n’importe quel conscrit sans sonder les nobles motifs qui devraient pousser à s’engager ? Pourquoi un délai de forclusion pour les candidats à l’objection alors qu’une prise de conscience peut se faire à tout moment ? Pourquoi établir un service civil de punition en doublant le temps, l’objecteur obligé à deux ans, le troufion libéré après une seule année ? Pourquoi changer d’avis est-il possible pour un objecteur déclaré qui veut devenir militaire, et pas l’inverse ? Pourquoi la délibération d’une commission sur nos motifs doit-elle rester secrète alors qu’une démocratie ne peut exister sans transparence ? »

Le silence de l’administration est bien connu quand elle n’a pas de réponses à donner. Je m’informe auprès des objecteurs de l’impasse Popincourt. J’aborde la question d’une demande de statut formulée de façon standard, idée qui sera mis en pratique par la suite.

Je me creuse beaucoup la tête pour élaborer les raisons de mes convictions car elles seront jugées par une commission qui à l’habitude de refuser en moyenne un dixième des (rares) demandes de statut qui lui sont adressées ! Je suis encore en recherche ; me  connaître moi-même, c’est soulever une boîte d’où s’échappent toutes sortes de maléfices. Chaque mot est pour moi un  carrefour de routes divergentes, toute décision est un pari sur l’avenir, seule la génération suivante pourrait dire si j’avais raison, etc.

En définitive j’ai 36 000 raisons de refuser l’armée qui peuvent se résumer ainsi : je réfléchis nuit et jour au sens à donner aux relations humaines ; j’essaie de conformer ma vie à cette réflexion ; cette réflexion n’est pas stabilisée, elle est dynamique ; mes convictions éprouvent donc des contradictions ! Par exemple le développement de la science consiste à essayer de réfuter les théories scientifiques précédentes. Le corps de la science est donc composé à tout instant de théories qui n’ont pas (encore) été réfutées. Comment alors rédiger ma lettre de motivation ?

Pourquoi le cacher ? Mon engagement d’objecteur a pour origine profonde le sinistre tunnel de Dora vécus par mon père, il a participé à son corps défendant à la construction des V2. Mon engagement vient plus rationnellement de mon refus de la stupidité et le service militaire est une des formes les plus stupides qui soit. Ceux qui donnent des ordres nous ordonnent de nous battre contre les Allemands, puis ceux qui donnent les ordres nous ordonnent de faire l’Europe avec les Allemands ! Nous sommes dans un monde qui s’ouvre et la nation devient un concept rétrograde, dépassé. Je deviens citoyen du monde, il n’y a plus besoin d’armée. Mais cette argumentation est « politique », aucune chance pour que la commission la ratifie à l’époque ; il faut présenter des raisons philosophiques ou religieuses d’objecter !

Début février 1971, je note dans mon carnet : « Je peux dire sans beaucoup me tromper que si tous les budgets militaires depuis la nuit des temps avaient été consacrés à aider les humains au lieu de vouloir les détruire, il y aurait déjà un gouvernement mondial, une même langue, une même monnaie et une société où patrons et ouvriers marcheraient la main dans la main. » Mais cette argumentation est aussi « politique », ce serait refusé par la commission. Il n’empêche que désarmer doit être pour un pays une décision unilatérale. Si nous attendons que l’autre commence, nous pourrons toujours attendre longtemps. Tandis que si nous sommes désarmés, nous devenons un exemple de comportement. Si on nous attaque, il doit y avoir des raisons. Supprimons les raisons !  S’il y a attaque et qu’on nous envahit, faisons de la résistance passive. Notre exemple servira pour le futur. Après deux guerres mondiales d’ailleurs, il n’y a plus d’agresseur ni d’agressé, du moins au niveau européen. Mon père a été dans les camps de concentration allemand, maintenant on forge l’Europe avec les Allemands. Nous n’avons jamais eu une seule raison valable de nous battre entre nations, tous les humains appartiennent à notre humanité commune, nous partageons la même terre, nous avons des intérêts communs.

Mon activisme de non-violent

Mon maître à penser en 1971 est un instituteur, Guy Goujon, protestant de religion, animateur de notre groupe de préparation à l’action non violente et de soutien aux objecteurs de conscience. José Bové y était mon compagnon de militantisme. Nous n’avions pas de chef, nous avions en commun des actions. Pour nous la non-violence était à la fois l’apprentissage de son autonomie personnelle vis-à-vis des structures officielles, mais aussi l’apprentissage de l’interdépendance générale. Notre prière ? Heureux celui dont la liberté personnelle préfigure celle de tous les hommes et l’introduit.

Un projet de reconnaissance légale de l’objection avait été soumis aux Cortes en Espagne le 30 mai 1970. Il a été refusé. Je participe avec mon groupe au soutien de José Beunza dit pépé, né en 1947 comme moi et premier Espagnol à faire publiquement objection de conscience. Il était en prison. Pour nous, le refus de l’usage des armes est nécessairement un mouvement internationaliste ; le fait que le droit à l’objection ne soit pas reconnu dans un pays est une anomalie à combattre. Nous bloquerons un pont à la frontière entre la France et l’Espagne, nous serons dispersés à coup de matraque. Le régime de Francisco Franco n’était pas tendre avec les opposants. Mais seule est vraie la parole qui mène aux actes.

Le CSOC a enfin un local. J’avais donné toute ma bibliothèque à notre groupe. Il s’agissait de démarrer une mise en commun de nos livres. Rien que des écrits sérieux, parlant d’anarchisme et d’économie politique, de sociologie et de philosophie, rien que du pousse-à-penser. Il suffisait à chacun de donner un livre à la bibliothèque pour entrer dans le monde de l’écrit qui fait prendre conscience… Mais patatras ! Un jour Alice, une jeune militante et compagne de José Bové, a demandé l’introduction de romans dans notre répertoire existentiel. Ainsi va la vie, nous ne pouvons pas rester sérieux bien longtemps, à moins d’être jugé pisse-froid et exclu des assemblées humaines. Aujourd’hui je suis toujours effaré par le nombre de titres qui encombrent nos libraires. Que choisir parmi tant de livres ? Nous ne savons plus choisir…

J’écris le 5 avril à Michel Debré : « Je vous demande de prendre en considération la situation de Harry Aht (un objecteur incarcéré à Gradignan), décrite ci-contre et par là-même demande : 1. le droit d’obtenir le statut d’objecteur à tout moment ; 2. le droit à l’information officielle de tous les jeunes sur la possibilité de faire un service civil. » En fac, pour le cours d’économie publique le même jour, je fais un exposé sur le refus de la part de l’impôt qui va aux dépenses militaires… avec la réponse du percepteur !

Je suis officiellement objecteur de conscience

Je boucle enfin ma lettre de motivation pour obtenir le statut : pas de politique, uniquement du religieux et du philosophique ! Ils en veulent, ils en auront, mais je savais ce que je mettais entre les lignes :

« Etre catholique ou athée, pacifiste et non violent ! Les mots ont trop de pièges pour ne pas en être effrayé tant soit peu. Je suis seulement un individu qui essaie bon gré mal gré de discerner le bien du mal, le vrai du faux, avec les faibles moyens dont je dispose et les connaissances disparates que j’ai acquises. Je suis d’abord un admirateur et fidèle de Jésus Christ puisque j’ai été élevé en tant que catholique, baptême, messe et communion. Or le message essentiel de Christ consiste en l’amour des hommes, lui à qui on demandait : « Si tu es le Christ, dis-le-nous » et qui répondait seulement : « Si je vous le dis, vous ne croirez pas et si je vous interroge, vous ne répondrez pas.  » Oui, il m’arrive souvent de me prendre pour un disciple du Christ et dire « Aimez vos ennemis, priez pour vos persécuteurs ; car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous ?  » Oui, il m’arrive aussi d’avoir mes faiblesses ! Et puis j’ai passé le bac philo où l’enseignement qui m’a le plus marqué fut celui de Socrate. De sa mort, je retiens surtout qu’il n’a pas voulu échapper à sa prison et au jugement de sa Cité ; il est un homme engagé dans la société et qui accepte la société. Mais il est aussi l’homme du dialogue, celui qui recherche inlassablement la vérité avec les autres. Enfin, depuis que je suis sensibilisé à l’objection de conscience, j’ai appris à connaître Gandhi, la non-violence et l’acceptation d’autrui. J’essaie de bâtir mon engament d’homme sur l’exemple de ces hommes. Et ma vie, ma sincérité, ne vaut que par ce qu’en font les autres, par ce dont ils jugent mes actes. Si donc ma société veut savoir de quelle manière je conduis ma vie, qu’elle prenne deux témoins, comme à son habitude, ou 36 témoins. Ceux qui me connaissant savent combien j’essaie de respecter cet engagement à mi-chemin de la philosophie et de la religion. Cet engagement ne me permet pas de vivre à l’intérieur d’une organisation appelée pudiquement « obligations légales d’activité « , armée qui ne permet ni l’amour de l’homme, ni la discussion, ni la non-violence. Or ma société me permet de vivre selon ma conscience ; que ma société fasse son devoir ! Cordialement » ( 26 avril 1971).

Le délibéré est prononcé le 18 novembre 1971 ; il est fait en séance publique dans l’une des salles du Conseil d’Etat : « Il ressort de l’examen des pièces du dossier une présomption suffisamment précise de la sincérité des convictions ainsi exprimées par l’intéressé pour que sa demande soit accueillie. »

En juin 1971 Louis Lecoin, celui grâce à qui le statut d’objecter de conscience était devenu possible, meurt à 83 ans. Je fais passer un article dans Sud-Ouest, mais on a censuré ce passage : « C’est avec lui qu’on peut dire qu’un désarmement unilatéral donnerait à la France la meilleure place et la plus enviable dans la mémoire des hommes, de tous les hommes devenus citoyens égaux dans un monde sans frontières et à unique patrie. » Le journal a égrené le passé de Louis, mais n’a pas voulu aborder ce qui permettrait un avenir meilleur… La liberté d’exprimer ses idées est toute relative en France !

Vu mes études en cours, je ne suis pas tout de suite incorporé dans un service civil. Après une expérience d’éducateur à Moumour (octobre 1971 – février 1972), je reviens à Bordeaux. Bien qu’au chômage, je travaille depuis le matin 11 heures jusqu’à… deux heures du matin. De la pédagogie sauvage, au jour le jour, au hasard des rencontres. Et puis la préparation de la semaine de la non-violence en mars 1972, sept conférenciers, Europe n° 1, des tas de problèmes organisationnels à résoudre. Un groupe anarchisant plein d’objecteurs qui prépare quelque chose de structuré… mission impossible ! Je remarque, et ce ne sera pas la dernière fois, que ce sont toujours les mêmes qui font les tâches techniques. Nous sommes vraiment mal éduqués !

Conférence de Lanza del Vasto, le pape de la non-violence. C’est pour moi plutôt un bavardage qu’un véritable discours : « La non-violence n’est pas naturelle, il faut s’y convertir. » Lanza parlait, parlait, s’écoutait parler. Au bout d’une demi-heure, demandes d’interventions dans la salle. Quelqu’un lui demande si cette forme de conférence n’était pas violente et Lanza de rétorquer que la parole était à lui, et non aux autres : « Ce n’est pas un débat, c’est un sermon ». La salle se vide, Lanza continue sa péroraison. Je lève le doigt pendant plusieurs minutes, sans prendre la parole. Je pars, quelques applaudissements dans la salle. La pédagogie de la non-violence n’est pas une préoccupation de Lanza. Ce fut Lanza del fiasco. Il était d’un autre temps, dommage. Cela n’a pas empêché qu’il joue un grand rôle, au Larzac ou ailleurs. Il a failli avoir le prix Nobel de la paix.

Le soir à l’Église Notre dame des anges, la salle est pleine pour une conférence de Jean-Marie Müller. Jean-Marie a renvoyé son livret militaire, et obtenu trois mois de prison avec sursis, 1000 francs d’amende et cinq ans de suppression des droits civiques. Pour lui, la non-violence lie la fin et les moyens, c’est une maîtrise de son agressivité, c’est une alternative à la violence. Faire violence, c’est faire taire (je pense alors à Lanza !). Il montre que la violence peut se canaliser. Par exemple, à des gosses qui jettent des cailloux, il suffit de faire fabriquer quelques balles de son et quelques quilles, le tour est joué. Il développe l’exemple de Gandhi. Un intervenant dira qu’un athée ne pouvait être non violent puisqu’il n’avait pas la foi, parce qu’il était trop matérialiste. Jean-Marie a renversé le questionnement en montrant que la foi en un Dieu abstrait pouvait déboucher sur l’inquisition et que l’Eglise, par sa structure hiérarchisée qui impose obéissance et sacrifice est violente par sa structure même. Par la suite comme intervenants, Ambroise Monod sera jeune, clair et politique, Jean Toulat vieux, curé et embrouillé.

Je découvre par ailleurs Saul Alinski : « On juge une action révolutionnaire sur la réaction qu’elle provoque. Si votre action, loin de renforcer votre mouvement, va dans le sens de l’ennemi, alors vous êtes contre-révolutionnaire. Quand vous êtes fermement convaincus que le pouvoir appartient au peuple, on organise les gens pour qu’ils puissent l’exercer. Afin d’élargir votre champ d’action, il faut travailler sur les problèmes particuliers des gens. Partir de ses intérêts. Par exemple pour lutter contre la pollution, commencer par parler des poubelles. »

En avril 1972, je découvre lors d’un rassemblement d’objecteurs qu’il est vain d’essayer d’organiser un mouvement collectif. La majorité des objecteurs ne voient dans l’objection que le moyen de préserver sa liberté individuelle, point final. Cela n’empêche pas quelques actions comme le comité des 20 pour une demande de statut dans les mêmes termes, non personnalisée.

Un jour, nous devions parler de non-violence devant 250 bambins de 8 à 11 ans. François a commencé par définir succinctement la non-violence, Jean-Paul a embrayé sur nos actions concrètes du CSOC, j’ai alors fait participer la salle : « Qui peut me donner un exemple de violence ? » A la question « quand j’ai mangé tous les bonbons sans en laisser pour personne, est-ce que c’est violent », je laisse répondre une fillette qui parle d’égoïsme. Puis je demande à l’assistance de citer des égoïstes… et je débouche sur la violence économique de ceux qui peuvent se payer beaucoup de bonbons au détriment des autres. Le questionnement posé par les gamins montrait combien il est vain d’exposer un schéma précontraint sur la non-violence qui passerait bien au-dessus des têtes. Il faut laisser le réalisme enfantin raconter de belles histoires… avec l’aide des adultes.

Je continue mon militantisme quotidien. J’écris au président du tribunal de grande instance : « Lundi 8 mai 1972, vous jugerez Jean Coulardeau, Odette Gaignard… pour incitation de militaires à la désobéissance, au renvoi et à la destruction de papier militaire et pour propagande en faveur du statut des objecteurs de conscience. Je proteste contre cette atteinte à la liberté d’expression car les inculpés ne font-ils pas autre chose qu’employer les mêmes « armes » que l’organisation militaire : incitation des civils à l’obéissance, incitation à l’adhésion aux buts militaires et propagande en faveur du statut de soldat. » Cela fait toujours plaisir de s’exprimer, même si on parle à des murs…

Nous distribuons des tracts dénonçant les positions antidémocratiques de Michel Debré inscrites dans un de ses libelles :

« Le nombre de citoyens qui suivent les affaires publiques avec le désir d’y prendre part est limité ; il est heureux qu’il en soit ainsi. La cité, la nation où chaque jour un grand nombre de citoyens discuteraient de politique serait proche de la ruine. Le simple citoyen qui est un véritable démocrate se fait en silence un jugement sur le gouvernement de son pays et lorsqu’il est consulté à dates régulières, pour l’élection d’un député, exprime son accord ou son désaccord. Après quoi, comme il est normal et sain, il retourne à ses préoccupations personnelles. »

Nous lui opposons une phrase de Gandhi : « La vraie démocratie ne viendra pas de la prise du pouvoir par quelques-uns, mais du pouvoir que tous auront de s’opposer aux abus de l’autorité. »

Malgré les incertitudes qui existent toujours sur les conditions de l’incorporation des objecteurs, j’écris au docteur Oury que je vais venir à sa clinique psychiatrique de La Borde fin mai-début juin 1972 : « Ainsi je pourrais sur place et avec vous décider selon les dernières informations et législations de la suite à donner. » Cette option clinique était la suite logique de plusieurs expériences d’éducateur que je vais maintenant relater.

Pour m’écrire, biosphere@ouvaton.org

06. Je deviens objecteur de conscience Lire la suite »

François Ruffin hostile à l’immigration…

La gauche, au cours de son histoire, n’a cessé de naviguer entre la solidarité internationaliste des prolétaires et l’idée selon laquelle les travailleurs étrangers font partie de « l’armée de réserve » du capital utilisée par le patronat pour diviser, affaiblir le prolétariat et peser à la baisse sur les salaires.

En 1980, Georges Marchais estimait « inadmissible de laisser entrer de nouveaux travailleurs immigrés en France, alors que notre pays compte près de 2 millions de chômeurs français et immigrés ».

Jean-Luc Mélenchon de 2018 : « Nous disons : honte à ceux qui organisent l’immigration (…) et qui l’utilisent ensuite pour faire pression sur les salaires et les acquis sociaux ! »

François Ruffin a mis les pieds dans le plat en se déclarant le 28 avril 2026 « hostile à l’immigration pour le travail », puis en proclamant trois jours plus tard son « refus du plan d’importation massive de main-d’œuvre étrangère que programme le Medef ». Mais il défend « l’accueil plein et entier » des étrangers présents :

« La France ne doit pas faire appel à des médecins algériens, tunisiens ou roumains. En attendant, les médecins algériens, tunisiens, roumains qui travaillent dans notre pays, ils doivent avoir des pleins droits, ils doivent se sentir pleinement reconnus. Est-ce que je considère comme normal que la France ne forme pas ses propres médecins ? Que la France aille quelque part piller des talents sur lesquels des gouvernements à l’étranger ont investi du temps et de l’argent ? Non, je ne trouve pas ça normal. Quand avons-nous renoncé à l’auto-développement, de la santé, de l’éducation, de ces nations, avec notre aide, notre appui si besoin ?» 

Marine Tondelier, patronne des Ecologistes, s’est dit « en colère » :

« Une grosse partie du système médiatique essaie de prescrire des thèmes qui sont favorables à l’extrême droite. C’est le cas du thème de l’immigration, qui n’est pas le sujet principal qui touche le quotidien des Français… »

Le point de vue des écologistes pragmatiques

– La Gauche doit apprendre à ne pas avoir peur des analyses de Ruffin.

– Marine Tondelier n’a rien compris, La position de Ruffin n’est pas une politique d’extrême droite, mais un point de vue raisonné, compréhensible.

– Mauvaise foi flagrante chez Tondelier qui ne cite pas la totalité des propos de Ruffin,

– Si Tondelier a un désaccord de fond, qu’elle nous l’explique.

– Tondelier c’est une gauche qui récite son petit catéchisme sans réfléchir aux changements nécessaires et en traitant les déviants de fachos.

– Si Tondelier & LFI pouvait arrêter de dérouler le tapis rouge au RN sur l’immigration, ça serait bien.

– Aller piller les gens formés ailleurs est honteux car il n’y a pas de contreparties financières.

– Une grande partie de la gauche ne comprend pas qu’une immigration excessive entraîne forcément du rejet de la part de la population locale, y compris d’origine immigrée.

– Quiconque s’est déjà trouvé en position d’immigré (c’est mon cas) comprend parfaitement que le pays d’accueil pose des limites et des conditions. C’est d’autant plus vrai quand en contrepartie on privilégie un accueil digne et de qualité.

– Ce n’est pas frayer avec l’extrême droite qui elle stigmatise les populations étrangères et en arrive par dogmatisme à des positions racistes.

François Ruffin hostile à l’immigration… Lire la suite »

05. Mes premiers contacts avec l’écologie

avec Michel Sourrouille, faisons connaissance

Le mot écologie a été inventé en 1866 pour désigner une science naissante qui étudie le biotope (territoire offrant des possibilités de vie durable pour une espèce) et la biocénose (ensembles des êtres vivants dans un même milieu). Étude longtemps limitée à des milieux spécifiques, l’écologie est devenue une approche globale des problèmes de la planète qui a débordé le niveau spécifiquement scientifique.

Le réchauffement climatique, la destruction de la couche d’ozone, la perte de la biodiversité, tout concourt à faire en sorte que l’écologie soit prise en compte par les politiques : les équilibres naturels sont trop fragiles face à la puissance techno-industrielle des humains pour que l’économie demeure une approche ignorante de l’écologie. L’écologie devient politique. Je n’ai perçu cette évolution que très progressivement.

Nous allions dans la propriété de mes grands-parents maternels sur les hauts de Lormont. Une grande maison, « La verdurette », arbres centenaires et verger, allées bordées de haies, des baies à ramasser, des escargots à dénicher, le paradis. Ma mère a pleuré quand on a vendu cette partie d’elle-même. Est-ce la raison de mon goût pour la nature ? Nous rendions souvent visite à mes grands-parents paternels. Une vieille maison en plein milieu des Landes, au milieu des bois devant le cimetière. Le jardin potager, le puits avec un balancier, les mulets de l’agriculteur voisin. Les promenades en vélo sur les chemins de sable, au milieu des pins. Le paradis. Mon grand-père était un chasseur. Il faisait lui-même ses cartouches. Il m’amenait à l’affût. Nous restions des heures à savourer la nature. Et à tuer ! Le fusil était à l’honneur dans la famille. Pas pour mon père. Les influences sont contradictoires et c’est ce qui permet à l’enfant de choisir. Puis les lapins ont eu la myxomatose. Et le faisan ne s’envolait plus devant moi, il sortait d’un élevage il croyait que j’allais le nourrir. J’ai arrêté de chasser. C’est dans ce contexte global que commençait mon écologisme émergent.

Avant la naissance de l’écologie politique

On ne naît pas militant. On ne naît pas plus écolo, on le devient. La société française à la fin des années 1960 ne sait même pas que l’écologie existe. Si j’adore les fleurs, leur odeur de merde dénaturée, c’est pour faire quelques effets dans une de mes innombrables missives. En 1969, je roule déjà en vélo en ville, mais uniquement pour lutter contre les embouteillages de Bordeaux. Il n’y avait à ma connaissance aucun discours établi en écologie, tout commençait à zéro. Début 1970, c’est la BD de Gébé, l’an 01 ! Mais pour convaincus uniquement. A cette époque, je recopie quelques arguments de Bertrand de Jouvenel trouvés dans l’Expansion :

« La science économique s’intéresse à la transformation et consommation de matière et non aux emprunts et rejets. Elle sera démodée. Elle était  valable quand l’homme grattait la terre de façon si légère que cela n’avait pas d’importance (…) Les pollutions ne s’échappent pas. Nous sommes dans une hutte où il n’y a pas de  cheminée. »

Mais j’étais bien le seul en fac de sciences éco pour qui cette pensée obtenait un écho. Il me semblait préférable de savoir où va la merde que je libère en chiant dans un réseau connecté au tout-à-l’égout plutôt que de savoir que Keynes a pondu une théorie sur la monnaie. Un temps, j’ai même voulu devenir éboueur ! Je vais multiplier depuis lors les notules à consonance écolo : « En 1896, on croyait que les gens des villes allaient mourir puisqu’on avait remplacé le crottin par le gaz carbonique… L’érosion du sol coûte chaque année 200 000 hectares à la Colombie… »

Mais je n’ai toujours pas intégré l’importance de l’enjeu écologique. Je crois encore que le travail est une lutte de l’homme contre la nature, de la société tout entière à la conquête de l’univers. Je vois des fusées qui partent très loin pour bâtir un monde nouveau, plus beau, à la libre sexualité et à la morale pure. C’est même le thème le plus fréquent de mes rêves éveillés. Cependant, le 19 mai 1970, j’ai la révélation, j’écris :

« Mon dieu à moi, c’est la nature. Par elle je retrouve les hommes et en respectant la nature, je respecte les hommes. Nos ancêtres divinisaient la nature, le judéo-christianisme a fait de dieu une abstraction, un dieu invisible alors que toute la nature nous chante dieu, mon orteil qui remue et le frisson d’une feuille. Pourquoi s’inventer un monde magique, expliquer l’évidence du monde par l’inexplicable ? L’homme, élu de dieu ? Pouah ! Je suis, et ça me suffit. Je ne vis pas par intermédiaire divin. »

En fait ma critique de la religion avait été la première affirmation de ma pensée. Elle se transcende en assimilant sacré et nature. Je rejoins Spinoza sans le savoir encore. Pourtant c’est maintenant clair pour moi. L’idée de dieu n’est d’aucun secours, on arrive même à se foutre sur la gueule au nom du même dieu nommé différemment. La nature au contraire est la même pour tout le monde, un milieu où normalement il ferait bon vivre.

Si je pense taguer des affiches publicitaires, c’est d’abord par réaction. Je n’ai pas encore conscience du caractère totalitaire de la propagande des marchands.  Mais j’ai quelques idées. Sur une affiche suggestive, inscrire « l’érotisme ne passera pas ». Sur une pub contre les publiphobes rajouter « J’en suis un, et vous ? ». Mon problème est encore le passage à l’acte. Il n’y a pas de casseurs de pub à l’époque, pas de mouvement constitué. Le 8 juin 1970 j’écrivais ce qui me semble toujours d’actualité :

« Qu’est-ce que la violence quand les affiches publicitaires agressent l’homme qui pense. La publicité, c’est un conditionnement absurde à acheter l’inutile, l’appel au sexe subi, à l’orgueil, à la puissance et à l’envie. C’est nuisible. »

En mars 1971, j’étudie La persuasion clandestine de Vance Packard :

« Il est impossible d’établir comme postulat que les gens savent ce qu’ils veulent. Il est même dangereux de croire les gens capables d’une conduite rationnelle… Par homme, femme ou enfant d’Amérique, 53 dollars furent dépensés en 1955 pour le ou la persuader d’acheter… Certaines sociétés de produits de beauté se mirent à dépenser en publicité un quart de ce que rapportaient leurs ventes… La publicité vient de créer le vieillissement psychologique des choses, grâce entre autre au phénomène de mode. Plus est grande la similitude des produits, moins le rôle joué par la raison dans le choix de la marque est important… »

Ernest Dichter constate qu’il ne faut plus vendre des souliers aux femmes, mais de jolis pieds. La politique spectacle commence à apparaître. Richard Nixon envisage son métier de la même manière qu’un agent de publicité. Le candidat devient un produit qui se vend au public. Alors la préoccupation écologique ? Encore dans les limbes de la société de consommation.

Jusqu’au XVIIIe siècle, l’homme a vécu en harmonie avec la nature. Depuis 150 ans, nous vivons dans un univers physico-chimique ! Début décembre 1970, je découvre avec Bombard que « dans dix ans, le thon de la Méditerranée aura totalement disparu. Pour cette espèce, on a atteint le point de non-retour. Pour l’homme, le point de non-retour sera atteint lorsque l’eau qui sert à nourrir nos cellules sera polluée à son tour. »

J’étudie en janvier 1971 la physique contemporaine au travers de Werner Heisenberg. Pour lui, pour moi, la science n’est qu’un maillon de la chaîne infinie des dialogues entre l’homme et la nature. Mais comme on ne peut plus parler du comportement de la particule élémentaire sans tenir compte du processus d’observation, la division conventionnelle entre sujet et objet, entre monde intérieur et extérieur ne peut plus s’appliquer. Pour la première fois au cours de l’histoire, l’homme se retrouve seul avec lui-même sur cette terre, sans partenaire ni adversaire, ayant dompté les forces naturelles. 

« Par l’accroissement apparemment  illimité de son pouvoir matériel, l’humanité se retrouve dans la situation d’un bateau construit avec une si grande quantité d’acier que la boussole n’indique plus le nord, mais s’oriente vers la masse du bateau. Un tel bateau n’arrivera nulle part, il tournera en rond. » Mes études d’économétrie en quatrième année de fac me semblent désormais voguer dans une autre galaxie. Pourtant je considère encore l’espèce humaine comme un corps solidaire qui devrait se battre coude à coude CONTRE la nature, une humanité vouée à conquérir l’univers (février 1971).

Teilhard de Chardin n’aide pas à me faire prendre conscience de mon anthropocentrisme, lui qui voit l’organisation de l’esprit succéder à celle de la matière. L’homme sur terre ne serait qu’un élément destiné à s’achever cosmiquement dans une conscience supérieure en formation : « N’est finalement bon que ce qui concourt à l’accroissement de l’esprit sur terre. » Photons, protons, électrons et autres éléments de la matière n’auraient pas plus ni moins de réalité en dehors de notre pensée que les couleurs en dehors de nos yeux. Teilhard de Chardin préfigure sans doute le transhumanisme, il envisage une mécanisation du monde qui puisse déborder le plan de la matière. Il s’agit d’une mystique de la science dont je vais assez rapidement me libérer. J’éprouve confusément le sentiment que la préoccupation émergente pour l’environnement montre avec quelle force combien l’action de l’homme n’est plus centrée sur l’homme seulement, mais relève aussi d’une conscience globale de notre milieu physique.

Premiers rudiments en écologie scientifique

En mars 1971, je réalise que l’agriculture est vraiment le secteur primaire, au sens de fondamental, absolument nécessaire à notre subsistance, ce sans quoi il n’est rien d’autre possible. Or d’une part il y a destruction de la terre nourricière, d’autre part il y a coupure de plus en plus radicale de l’homme envers la terre. Le circuit de distribution est de plus en plus complexe, donc de plus en plus fragile ; une désorganisation pourrait entraîner panique et peut-être même famine. Je commence à maîtriser les rudiments de l’agriculture biologique. Les produits chimiques s’adressent directement aux végétaux auxquels ils amènent des produits synthétiques qui donne des produits fragiles. On augmente les doses d’engrais pour aboutir finalement à des rendements décroissants. Toute possibilité d’autodéfense de la terre contre les destructeurs disparaît. Par contre la culture biologique favorise le développement des micro-organismes qui peuvent alors apporter aux végétaux un aliment complet. Il y a rendement optimum et continu puisque le tissu nutritif du sol peut se reconstituer naturellement. Je pense que la culture maraîchère  sur de petites surfaces est plus avantageuse que la culture intensive. Il est d’ailleurs bien clair pour moi que les ressources entières de la terre ne suffiraient pas aujourd’hui à procurer à tous les habitants de notre planète le niveau de vie de Messieurs les Américains… Ce n’est pas mes cours de fac qui peuvent amener à de telles idées ! Les physiocrates peut-être, qui considèrent que seule l’agriculture est productive ?

Le 8 avril 1971, je note grâce à Historia que le CO2 est en principe inoffensif. Il ne constitue que 0,5 pour mille de l’atmosphère. Mais l’humanité en déverse 100 millions de tonnes supplémentaires chaque année. Or le CO2 est opaque à l’infrarouge, rayonnement par lequel la terre renvoie une grande partie de l’énergie solaire qu’elle reçoit. Une trop grande croissance du CO2 dans l’atmosphère pourrait faire en sorte que la température du globe s’élève ; les glaces polaires pourraient fondre. Je savais donc déjà cela en 1971, le groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ne sera fondé qu’en novembre 1988 et les climato-sceptiques se sont déchaînés au début des années 2000 !

Le comité pour l’environnement du sénat américain  a calculé que la chaleur qui serait diffusée dans l’atmosphère en l’an 2000 si chaque citoyen du monde en venait à dépenser la même quantité d’énergie que l’Américain moyen en 1970, alors les glaces du pôle fondraient. Je prends vraiment conscience que c’est un suicide collectif que de vouloir rattraper le niveau de vie américain. Je note aussi en 1971 qu’une fusée comme Saturne abandonne 200 tonnes d’hydrogène dans la haute atmosphère. Or cet atome détruit l’ozone qui enveloppe le globe et nous protège des radiations ultraviolettes du soleil. On ne parlera que bien plus tard du trou dans la couche d’ozone !

Une autre de mes notules : « Pourquoi la croissance, pourquoi consommer, pourquoi toujours plus, pourquoi faire des enfants ? Pourquoi se déplacer, pourquoi ne pas trouver le bonheur avec sa voisine de palier ? A quoi sert-il de consacrer des millions de francs pour découvrir un nouveau produit pharmaceutique quand on sait par ailleurs que le cancer est causé en grande partie par la multiplication des substances carcinogènes ! La solution, remplacer le « plus avoir » par le « plus être ». Jusqu’ici les médias diffusent les mythes de la société moderne, la richesse, le développement, l’exhibitionnisme et le gaspillage Des savants proposent la progression techno-industrielle soit systématique. Toute invention doit trouver son application. De mon côté je considère au contraire que la décroissance est possible et nécessaire. » Une inquiétude profonde est en train de naître au cœur des hommes ; notre actuelle course à l’argent doit sans tarder faire place à autre chose. Je perçois que les pays industriels sont plus vulnérables que les pays du tiers-monde à une désorganisation structurelle. Ils sont trop complexes, trop difficile à gérer en cas de crise.

Premiers contacts avec des écologistes

Le 13 avril 1971, j’écris à Pierre Fournier, l’écolo de service à Hara-Kiri : « Avec l’urbanisation de la campagne, la vie s’accorde de moins en moins directement aux rythmes biologiques et naturels. L’obligation faite de se mouvoir dans un espace plus restreint et artificiellement construit amèneront progressivement l’individu à perdre son autonomie individuelle. Quant à ton régime végétarien, c’est une profession de foi. Tu n’as pas expliqué en quoi ce serait une rationalisation de la conduite individuelle. Pour moi, un brin d’herbe est aussi respectable qu’un agneau, et il faut bien marcher et bouffer… Mais j’aime bien ce que tu écris… » J’estime avec Fournier que l’équilibre écologique de notre planète est définitivement rompu. Je pense dorénavant que la paysannerie est le fondement biologique de l’humanité, l’urbanisation trop poussé un génocide différé. Mais je n’avais pas encore compris le message du végétarisme.

Dans LE MONDE du 18-19 avril 1971, le tout nouveau car premier des ministres en charge de l’environnement Robert Poujade :

« On a dit que les pollueurs seront les payeurs. C’est une bonne formule qui n’est pas à écarter, mais il faut comprendre que les pollueurs paient aussi les ouvriers. Si on les étrangle économiquement, ils risquent de ne plus pouvoir payer ni le coût de la lutte contre la pollution, ni leurs investissements, ni leurs ouvriers. »

Déjà l’économie joue politiquement gagnant face à l’écologie, déjà un ministre oppose l’emploi et le respect des écosystèmes. Qui donc nous protégera contre les ministres de l’environnement ? Je me pose des questions du genre « Pourquoi développer constamment la production d’énergie ? » Je trouve que la demande d’électricité ne correspond plus à des besoins véritables. Je constate que la consommation ne peut plus fonder le nébuleux concept de « niveau de vie » ; elle correspond plutôt à la production de déchets et à la dégradation de la qualité de l’environnement. Il est difficile de suivre les effets d’un polluant dans le temps et il y a aussi une synergie des différents polluants. J’en déduis qu’il faut maintenant maîtriser les phénomènes de la vie (les écosystèmes)  et non plus seulement ceux de la matière.

En cette fin de quatrième année de sciences économiques (l’équivalent d’une maîtrise), je découvre que l’écologie va se dresser contre l’économie ; ce sera la recherche de l’optimum contre le culte du maximum. L’économie demande des réponses à brèves échéances, l’écologie envisage le long terme. Peut-être que quand on réalisera cette contradiction, il sera trop tard pour agir. En économétrie, on préfère encore étudier le modèle fifi (physico-financier). Mathématiser l’économie pour ne pas prendre en compte ses soubassements socio-politiques ! L’information sur la pollution donnée par les mass-media est en général présentée de façon déformée, inspirée par de puissants intérêts économiques ou par l’ignorance des journalistes à propos des fondamentaux biophysiques de la réalité.

Bientôt le PNB va s’accroître surtout parce que l’air et l’eau seront des bien rares et donc monétarisés. Déjà le PNB commence à signifier « Pollution  nationale brute ». Je questionne les emballages plastiques qu’on retrouve partout, l’évacuation des produits dangereux dans la nature, les nappes de mazout, les containers éclatés contenant des déchets radioactifs, la diffusion du DDT… Je questionne l’atomisation de l’habitat où la vie n’est saisie que dans sa matérialité, l’embouteillage qu’on subit patiemment seul à son volant… Il faudrait intégrer les déséconomies externes dans le tableau de Leontief ! Mais l’analyse coût-avantage n’en est qu’à ses premiers balbutiements. On peut d’ailleurs douter qu’elle dépassera jamais ce stade.

Car il me paraît impossible d’évaluer objectivement les déséconomies externes ou de formaliser des seuils de sécurité. Je rêve cependant d’une planification pour la sauvegarde de l’environnement. Je consulte le bulletin interministériel sur la RCB (rationalisation des choix budgétaires) qui s’interroge doctement sur la valeur de l’environnement. Par exemple comment cerner la valeur des forêts suburbaines ? Mais on fait seulement référence à leur valeur récréative en envisageant des études de fréquentation et des enquêtes de motivation !!!

En mai 1971, je m’étais abonné à « Survivre », par le biais duquel j’ai des contacts personnels à Bordeaux avec le fils Mendes-France, Michel. Il a une belle petite Volkswagen, peinturluré façon hippie. Mais pas grand sens de l’organisation. Le 15 juin 1971, j’ai écrit à Grothendieck, de « Survivre journal ». Alexandre Grothendieck, un mathématicien célèbre qui a tout compris de l’inanité des études scientifiques sans conscience et des menaces qui pèsent sur notre survie. Ma lettre n’était pas à sa hauteur ! J’avais encore beaucoup à apprendre.

Le 14 juin 1971, je découpe des coupures de presse, sur les actions de la SEPANSO : « La nature, elle, n’attend pas… Alerte à l’accroissement du bruit dans les villes… L’incinération d’une bouteille en matière plastique pollue 30 m3 d’air… » Fin juin 1971, je me déclare solidaire des objectifs du CSFR (Comité pour la sauvegarde de Fessenheim et de la plaine du Rhin), à savoir :

– opposition par tous les moyens légaux au projet de construction, à la construction ou au fonctionnement de la centrale nucléaire de Fessenheim ;

– création d’un courant populaire en faveur de la sauvegarde de la santé publique pour la non implantation de centrales nucléaire dans la plaine du Rhin.

J’ai maintenant ma licence de sciences économiques, je commence ma vie active… en tant qu’éducateur ! Mais je continue ma réflexion écologique sans être encore écologiste. Tout autour de moi on ne jure que par la croissance, je commence vraiment à savoir qu’on a été beaucoup trop loin dans la détérioration de la planète. Je lis en mars 1972 le livre de Jean Dorst Avant que nature meure (paru en 1965). Tout était déjà dit :

« Si l’on envisage l’histoire du globe, l’apparition de l’homme prend aux yeux des biologistes la même signification que les grands cataclysmes à l’échelle du temps géologique… A l’époque contemporaine la situation atteint un niveau de gravité inégalé… Tous les phénomènes auxquels l’homme est mêlé se déroulent à une vitesse accélérée et à un rythme qui les rend presque incontrôlables… L’homme dilapide d’un cœur léger les ressources non renouvelables, ce qui risque de provoquer la ruine de la civilisation actuelle. »

Je découvre cette vérité profonde : il est facile en théorie d’abattre la société moderne, il suffit de ne pas consommer. Vivre à la campagne, devenir végétarien et artisan, se vêtir, se nourrir, se loger par l’auto-production artisanale. Tout le reste devient inutile, la ville, l’usine, le cinéma, l’auto, la télé… Or cela apparaît impossible, parce que nous sommes coupés de la campagne, parce que les gens se nourrissent en échange de métiers inutiles, parce que les gens sont habitués au « confort »… Grothendieck s’est retiré du monde à cette époque, c’est une attitude que je comprends tout à fait. Il me faudra personnellement attendre 2011 pour que j’agisse en faveur des communautés de transition (dite aussi de résilience) pour une autonomie locale, alimentaire et énergétique.

Avril 1972, j’assiste à une conférence sur la pollution atomique. 20 000 instituteurs girondins étaient invités, il n’y en a qu’une vingtaine à peine qui s’est déplacée. Sans commentaire ! Hier je discutais avec un presque médecin. Pour guérir une angine, pas besoin de médicaments. Un peu de jeûne et 15 jours de lit suffisent. Le médecin sait cela, mais l’ouvrier qu’il soigne doit vite reprendre son travail. Alors on le dope et il est remis sur pied en deux jours !

Mai 1972, je suis visionnaire : « Le mode de satisfaction des besoins dans les pays dits développés ne peut pas être appliqué à la population du monde entier car les ressources naturelles sont trop limitées ; l’équilibre écologique devient trop difficile à maintenir puisque l’industrialisation technicienne a acquis une supériorité inaccessible à la critique. » Je recopie l’écrit d’Ivan Illich :

« Davantage de marchandises peut signifier moins d’avantages… Plus grande est la vitesse à laquelle un homme se déplace aujourd’hui, plus important est le temps qu’il met pour se rendre d’un endroit à un autre… Une politique de limites supérieures donnerait à l’individu un pouvoir maximal pour déterminer quels outils sont adaptés à son existence, pour les produire et les utiliser à sa manière et pour ses propres buts, au service de sa vie et de celle des autres. »

Je crois dorénavant que l’épuisement des ressources et la pollution nous donne un délai de trente ans seulement pour abandonner notre consensus de croissance économique au profit d’un consensus « angélique », où notre entourage n’est plus fait d’objets, mais d’amour et de sentiments, d’un attachement palpable à la terre et à notre planète. A l’heure où je relis mon manuscrit, en 2026, nous ne sommes toujours qu’une poignée à tenir ce discours. La planète a encore l’air de tenir le coup… notre chute n’en sera que plus brutale.

La naissance médiatique de l’écologie institutionnelle

15 Juin 1972, je découpe un entrefilet sur la conférence des nations unies sur l’environnement qui se tient à Stockholm. La France a eu le mauvais goût de faire un essai nucléaire dans l’atmosphère à la veille de cette conférence… Certains pays voudraient condamner ce genre d’exploit, la France montre qu’elle se fout complètement de ce qui se passe à Stockholm. Même jour, un article sur le nouveau cri d’alarme de Sicco Mansholt, président de la commission du Marché commun :

« La race humaine, menacée par la pollution, l’accroissement démographique et la consommation désordonnée de l’énergie, doit modifier son comportement, si elle veut tout simplement ne pas disparaître… La grande crise devrait culminer autour de l’an 2020. »

Cette déclaration se base sur l’enquête effectuée par le Massachusetts Institut of Technologie (le rapport du club de Rome sur les limites de la croissance), publié en juillet 1971, évoqué en février 1972 par cette lettre de Mansholt. La planète est déjà peuplée de 3,7 milliards de personnes. Que faut-il faire ? Mansholt répond :

« Il faut réduire notre croissance purement matérielle, pour y substituer la notion d’une autre croissance, celle de la culture, du bonheur, du bien-être. C’est pourquoi j’ai proposé de substituer au PNB « l’Utilité nationale brute » ou, comme on le dit plus poétiquement en français, le Bonheur national brut. »

Même jour, un autre article où s’exprime Philippe Saint Marc : « Nous sommes dans un train qui roule à 150 km/h vers un pont coupé. Le monde court à la catastrophe écologique s’il ne procède pas rapidement à une réorientation fondamentale de la croissance économique. » Je lis aussi Le choc du futur d’Alvin Toffler son livre de 1970. Angoissant.

« L’expérience individuelle dans le futur sera modelée et programmée par des psycho-trusts, comme déjà n’importe quel bien de consommation courante est surchargé d’un pouvoir affectif par la publicité… Un jour naîtra où les consommateurs ne réussiront plus à faire une nette distinction entre le réel et le simulé… Le jour où des pans entiers de la vie seront programmés commercialement, nous nous serons fourrés dans un guêpier de problèmes psychologiques d’une complexité effarante. Jusqu’à maintenance, la santé mentale était caractérisée entre autres par l’aptitude à discerner le réel de l’irréel. Nous faudra-t-il inventer une nouvelle définition ? »

Mais Alvin Toffler, lui, n’est pas du tout angoissé par cette vison du futur. Il considère que les drop out contestataires, anarchistes et drogués, n’ont pas pu s’adapter au rythme du changement :

« Les analphabètes du XXIe siècle ne seront pas ceux qui ne savent ni lire ni écrire, mais ceux qui ne savent pas apprendre, désapprendre et réapprendre . »

Jacques Ellul a un avis très différent. Il considère que l’homme de demain sera sans doute réduit à l’état d’appareil enregistreur. Il vivra dans un État totalitaire dirigé par une Gestapo aux gants de velours.

Un peu de science fiction pour conclure ce chapitre. Le 16 septembre 1972, j’imagine le monde à venir dans mon petit carnet :

– Trouvé à l’angle de la 78e avenue et de la 496e rue un mégot de cigarette. L’inconscient qui a laissé cette ordure est prié de se présenter au commissariat pour verser la taxe forfaitaire afférente à cet acte anti-social…

– Les vapeurs toxiques commencent à diminuer d’intensité. Les foyers peuvent dès à présent ouvrir l’électricité, mais pas plus de 3mn et 45 secondes…

– Nous apprenons que nous avons enfin pu reconstituer un spécimen d’une espèce de poisson jadis appelée sardine. Nos prévisions de repeuplement permettent d’anticiper la pêche des sardines dans environ 350 années…

Mais en 1972, je n’ai encore aucune idée de l’importance que prendra l’écologie politique. Les partis de l’époque non plus ! Faudra attendre 1974 avec René Dumont… Il est vrai qu’à l’époque mon engagement d’objecteur de conscience occupe toutes mes pensées et mes actions.

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Depuis notre origine sur la toile, notre point de vue nous semble fiable.

Pour exemple, voici notre numéro d’octobre 2005 tiré de nos archives :

Les sociétés humaines sont plus ou moins bien adaptées au milieu environnant. La société thermo-industrielle est la moins durable car elle détruit les écosystèmes. Pour un membre de Biosphere (association loi-1901 dont l’objectif est de défendre les intérêts de la Biosphère), il faut donc dénoncer avec force cette société de prédateurs. Voici quelques analyses de ce qui paraissait important à dire en octobre sur les évènements du monde des humains et des non-humains :

1/8) analyse : développement durable ou limites de la croissance ?

Dans son livre paru en 1972, The limits to growth, le Club de Rome a fait extrapoler par un organisme de recherche reconnu les données existantes pour formuler des scénarios du futur avec cinq paramètres : la croissance démographique mondiale, l’alimentation per capita, la production industrielle, la pollution et les stocks de ressources non renouvelables. Les auteurs ont reconsidéré en 1992 la validité de leurs projections et, l’inertie étant extrêmement importante dans l’évolution de ces paramètres, vingt ans n’ont rien changé : ainsi l’alimentation a atteint son sommet dans le monde en 1984, à peu près au moment indiqué par le rapport et la croissance démographique a commencé à se ralentir au début des années 1990, encore une fois suivant la projection du scénario. Tout continue de présager une situation chaotique aux alentours de 2025.

Les personnes qui veulent encore en 2005 toujours plus de croissance économique et démographique sont des personnes nuisibles non seulement pour la santé de la Biosphère, mais en conséquence pour l’espèce humaine elle-même.

2/8) Décroissance sélective

Il faut attendre la motion ponctuelle n°17 des Verts en 2004 pour voir enfin défini politiquement le concept de décroissance.  En résumé, ils écrivent que la critique anti-productiviste dont les Verts sont porteurs implique nécessairement la préconisation d’une décroissance ciblée sur des objectifs concrets. Décroissance…

– des hauts revenus

– de l’exploitation des ressources non renouvelables

– de la production et de la vente de pesticides

– des transports aériens et routiers.

Cette décroissance sélective pourrait fournir le mot clé qui identifie l’écologie politique et le parti Vert comme tout autre chose qu’une composante « bobo » de la nébuleuse « gauche ». En effet ce mot irrécupérable (à l’inverse du développement durable) par les faiseurs de consensus mou résonne comme un avertissement grave avant le redoutable choc pétrolier structurel en préparation pour les très prochaines années. Malheureusement du point de vue de la Biosphère, on constate que ce n’était qu’une toute petite motion dont personne chez les Verts, à part Yves Cochet et son dernier livre « Pétrole-apocalypse » (Fayard), n’a prolongé les prémices.

3/8) Impuissance médiatique

En 1992, une étude australienne a montré que la télévision présentait le sort des victimes de catastrophes sans restituer leur contexte historique et social ; encore plus grave, les évènements étaient présentés comme étant hors de tout contrôle individuel ou collectif. Une autre étude en 1993 sur le traitement du thème environnemental dans la presse écrite française relevait aussi des comportements de dénonciation sans que soit évoqué la possibilité d’une mobilisation populaire. Aujourd’hui encore en 2005 presse et télévision se caractérisent toujours par une préférence pour des horizons proches et une description d’un univers sur lequel l’emprise de la fatalité est grande, où l’individu est isolé et impuissant, où l’action des pouvoirs publics est insuffisante.

Pourtant des actions individuelles telles que le tri de déchets ou le renoncement à la voiture n’acquièrent un sens que dans le cadre d’une vision collective de la cohésion sociale : le consensus sur la sobriété volontaire n’adviendra qu’à partir du moment où s’instaurera la croyance de chacun en la soumission de tous les autres à ce mode de comportement… c’est-à-dire sous l’emprise de la nécessité de sauver la Biosphère… et les humains par la même occasion.

4/8) action politique : l’écologie peut-elle être sous-traitée ?

A ses débuts le mouvement écologiste se voulait un mouvement biodégradable : on allait aux élections, puis on dissolvait le mouvement en se disant « Ça y est, maintenant les politiques vont réagir et prendre la question en charge, ce n’est plus notre boulot ». Et puis rien n’a bougé et c’est comme ça que les Verts se sont constitués en 1984, et depuis presque rien n’a bougé, encore une fois. Il faut constater que les politiques ne réagissent que par les rapports de force et non par rapport à la raison raisonnante : en effet ils ne peuvent intégrer les thèmes écologiques que dans la mesure où la société elle-même les a intégrés, ils ont toujours du retard par rapport à la réalité !  Que le PS sous-traite encore avec les Verts les problèmes écologiques, ou que l’UMP se contente des paroles de Chirac dites en 2002 au sommet de la Terre (« la maison brûle »), démontre bien cet état d’esprit arriéré.

Pour sauver la Biosphère, les militants des partis écologistes devraient en conséquence s’engager dans tous dans les partis traditionnels : les vieilles branches marxistes ou social-libérales feraient alors certainement de nouvelles pousses environnementalistes… (ndlr en 2026 : rétrospectivement cette proposition était bien aventureuse ; la conscience écologique a même régressé au sein du parti socialiste. Oublié depuis longtemps le pôle écologique du PS et deux ministres socialistes de l’écologie limogés par le gouvernement socialiste sous Hollande)

5/8) action politique : le processus délibératif

Sur les questions d’environnement, il n’y a pas de décideur, il n’y a que des mécanismes de décision qui font interagir des individus ou des groupes qui ont à la fois des représentations différentes du problème débattu et des poids différents dans la discussion. Donc nécessairement le processus délibératif devient sans fin. Une conférence des citoyens sur un sujet (par exemple les OGM) n’aura que des impacts politiques et décisionnels faibles, que la préparation soit bâclée comme en France ou dure deux années comme en Suisse. Les politiques se contentent d’un affichage de volonté réformatrice en ne s’engageant que pour des actions minimales ou illusoires. En conséquence, un forum de citoyens doit être assuré de durer longtemps car seule la continuité permet les itérations successives nécessaires pour aboutir à un consensus efficace.

La Biosphère ne sera pas sauvée par des démarches participatives car plus rien dans la société actuelle n’a le pouvoir de durer quand les scientifiques s’opposent aux scientifiques, les politiques aux politiques, sans parler de l’impossible dialogue entre scientifiques et politiques, politiques et opinion publique, opinion publique et réalité. Seule la catastrophe réalisée (une pétro-apocalypse ?) rassemble. Alors en attendant, que les plus courageux d’entre vous passent à l’action… directe !

6/8) Votre profil écologique

La dernière enquête pour l’Ademe (agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) montre que la pollution arrive en tête des préoccupations des Français, devant même le chômage et les inégalités sociales. Pourtant 56 % des personnes interrogées considèrent que les gestes individuels pour lutter contre l’effet de serre ne sont pas efficaces alors même que 50 % des émissions de gaz carbonique sont liées aux usages privés de l’énergie. Science&Vie d’octobre 2005 propose une série de tests conçus à partir des données de l’Ademe, batterie de questions-réponses qu’il est urgent de diffuser, ainsi :

 1) un thermostat d’ambiance programmable permet de réduire sa consommation d’énergie de… 10 à 20 %

 2) Rouler à 90 km/h au lieu de 115 réduit la consommation d’essence de… 20 %

 3) Au début des années 70, il y avait 2,5 millions d’éléphants, combien en reste-t-il… 400 000

 4) Jusqu’à combien de pucerons une coccinelle dévore-t-elle chaque jour… 100 à 200

 5) Les emballages représentent… 50 % des déchets ménagers

 6) Pour digérer un chewing-gum, la nature met… 5 à 6 ans

 7) Se brosser les dents pendant 3 minutes en laissant le robinet ouvert, c’est gâcher jusqu’à… 18 litres

 (seule la bonne réponse a été conservée)

 Puisse tous les enseignants de l’univers enseigner la protection de la Biosphère !

7/8) Une société sans école ?

« La relégation de nos enfants dans les écoles pour des périodes de formation de plus en plus longues a sur eux un impact considérable. Ils sont coupés du reste de la société, confinés dans leur groupe d’âge ; avec leurs camarades, ils en viennent à former une petite société dont la plupart des échanges importants sont internes et dont les liens avec la société adulte deviennent rares. En conséquence notre société occidentale renferme un ensemble de microsociétés d’adolescents dans lesquels l’intérêt et le comportement des jeunes s’orientent vers des objets échappant complètement à la responsabilité des adultes. »  Ainsi parlait JS Coleman, dans son ouvrage « « The adolescent Society ». Alors l’adolescent ne trouvera sa place que dans un monde essentiellement industrialisé et urbanisé, éloigné de son groupe familial, et encore plus loin du nécessaire contact avec la Biosphère… L’éducation est l’une des nombreuses fonctions sociales que l’État a usurpées et qui doit être de nouveau assumée au niveau de la famille et de la communauté, en pleine adéquation avec un écosystème d’appartenance.

En attendant l’utopie, la Biosphère remercie tous ces instituteurs dont les élèves plantent des arbres fruitiers, s’occupent d’un jardin potager ou marchent dans la forêt.

8/8) Biocentrisme ou anthropocentré ?

La Nature n’a pas la parole, ce sont des mots exprimés dans les différentes langues humaines qui interprètent d’une façon ou d’une autre ce que la Nature veut nous dire. Les humains peuvent donc s’exprimer au nom d’un cours d’eau qu’on voudrait dévier, au nom des arbres qu’on voudrait abattre, au nom des loups qu’on voudrait exterminer. Rien d’exorbitant à cela, il y a bien un avocat qui s’exprime au nom du pire assassin et une opinion publique qui pense une chose ou son contraire à propos de tout et de n’importe quoi. Il n’y a donc pas d’opposition fondamentale entre l’écologie profonde et l’écologie superficielle, seulement la place que les humains veulent donner à la Nature sauvage, soit une place la plus grande possible, soit une nature au maximum dénaturée : il suffit de mettre des mots différents sur notre conception humaine de la même Nature.

Pour mieux comprendre la Biosphère, les enfants devraient s’exercer dès le plus jeune âge à prendre le point de vue de la fleur ou le point de vue d’un animal, beaucoup de choses changeraient alors : par exemple une fleur ne serait belle que rattachée à sa plante, certainement pas coupée dans un pot de fleurs.

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Osons la paix avec l’écologie politique

Voici un échange instructif entre Frederic Kalfon, co-responsable de la Commission Défense du parti « Les Écologistes » , et Michel Sourrouille, membre de la commission Paix&Désarmement du même parti.

Kalfon : Un responsable écologiste cultivait le pacifisme critique, la défiance envers l’OTAN, le refus de l’économie de guerre. Les travaux récents des Écologistes montrent que nous avons fait notre mue stratégique.

Sourrouille : J’aimerais savoir comment on passe d’un positionnement historique des Verts à un virage à 180 degrés qui s’aligne sur le positionnement militariste de Macron, à savoir réarmement et dissuasion nucléaire. Des « travaux » dont on ne connaît rien ne suffisent pas pour nous faire passer d’un parti opposition à un parti aligné sur le complexe militaro-industriel.

Kalfon : La puissance peut être protectrice, elle peut dissuader l’agression sans tirer un coup de feu, elle peut être le rempart de la paix et du droit.

Sourrouille : C’est du Macron tout craché qui disait le 2 mars 2026 : « Pour être libre, il faut être craint et, pour être craint, il faut être puissant. Cette augmentation de notre arsenal nucléaire en témoigne. »

Pour le pacifisme qui est une option de changement à long terme, se faire craindre, c’est refuser de se faire aimer. Contraindre, c’est le contraire de la liberté. L’écologie politique doit soutenir les instances internationales dédiées à la paix, pas un surarmement de la France. L’écologie politique doit faire progresser le TNP ainsi que le TIAN, pas s’enfermer dans un discours « de puissance ».

Kalfon : Nous, écologistes, tenons aujourd’hui le même diagnostic, l’OTAN est devenue un instrument transactionnel aux mains de Washington.

Sourrouille : Il faut dire et redire que Kalfon ne représente pas les écologistes, il n’est que membre du CF et porte-parle d’une commission opaque qui oublie que la défense peut être militaire, mais aussi œuvrant pour accroître nos capacités de résistance civile.

Kalfon : L’allié américain n’est plus fiable, et l’Europe doit cesser de sous-traiter sa sécurité, Il faut donc construire une défense européenne crédible et autonome.

Sourrouille : Ce positionnement est absolument le même que celui de tous les autres partis, de l’extrême gauche à l’extrême droite à quelque nuance près sur l’idée de souveraineté nationale. L’écologie politique a donc un avantage aux yeux des électeurs, présenter l’alternative « si tu veux la paix, prépare la paix », une stratégie qui s’oppose frontalement à la vulgate historiquement perdante « si tu veux la paix, prépare la guerre ».

Kalfon : Nous, écologistes, exigeons que l’augmentation du budget de la défense ne se fasse jamais au détriment des services publics, de la protection sociale et de la transition écologique.

Sourrouille : Il n’y a pas que les écologistes qui devraient tenir ce discours, mais absolument tous les partis sans exception, ce qui n’est pas le cas. L’augmentation des dépenses militaires de la France au détriment du reste a été voté sans sourciller par les députés ; le groupe social-écologiste a préféré honteusement s’abstenir.

Kalfon : Nous, écologistes, avons franchi un pas décisif, nous ne sommes plus dans le refus dogmatique de l’arme nucléaire, mais dans une approche réaliste et encadrée.

Sourrouille : Il est évident maintenant que monsieur Kalfon croit que « les écologistes », c’est lui. Est-ce le signe d’un trouble narcissique ou la volonté d’instaurer une prophétie auto-réalisatrice ?

Kalfon : Nous reconnaissons que la dissuasion est une réalité stratégique incontournable et qu’un désarmement unilatéral n’est pas à l’ordre du jour. Nous proposons une dissuasion suffisante, mutualisée au niveau européen

Sourrouille : Il se confirme encore une fois que Kalfon s’aligne complètement sur la position de Macron d’une dissuasion « avancée » telle que formulée à L’Île Longue. Je rappelle que le conseil fédéral des Verts a pris historiquement plusieurs fois position contre la dissuasion nucléaire, un truc très onéreux qui ne dissuade rien du tout. Kalfon oublie-t-il que Vladimir Poutine a multiplié les menaces d’usage de l’arme nucléaire depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022 ? Et faire reposer la sécurité sur la peur, c’est accepter une logique de prolifération généralisée.

Kalfon  : On a longtemps présenté les écologistes comme hostiles par principe à toute intervention militaire extérieure. Ce n’est plus vrai, et cela ne l’a peut-être jamais été de façon aussi absolue qu’on le dit.

Sourrouille : Ceux qui veulent falsifier l’histoire ne sont pas de bons historiens. Je rappelle que l’intervention militaire d’un pays dans un autre pays est voué à l’échec, le Mali en est un des derniers signes cuisants pour la France. C’est l’ONU seule qui est normalement qualifiée pour une intervention de protection de la paix et non « un commandement militaire européen » selon les vœux de Kalfon.

Kalfon : Nous, écologistes, défendons une Europe capable de « dissuader, de protéger, d’agir, et surtout, de proposer un modèle fondé sur l’habitabilité de la planète, la justice sociale et la coopération transcontinentale ».

Sourrouille : Moi, écologiste depuis 1974 (mon vote pour René Dumont), dont le père a subi 26 mois de camp de concentration, qui est objecteur de conscience depuis 1971, qui a participé activement à l’écriture du livre « Désobéir à la guerre » (le passager clandestin, 2013), je voudrais bien savoir ce qui permet à Frédéric Kalfon de s’exprimer « au nom des écologistes » ?

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Un débat en France sur la dissuasion nucléaire

extraits : Aujourd’hui le contexte géopolitique international militarise les esprits, à commencer par celui du président Macron. Voici quelques éléments du débat qui fracture actuellement la société en matière de dissuasion nucléaire. Frédéric Kalfon appartient à la commission « défense » du parti « Les Écologistes ». Il s’aligne sur le positionnement de Macron, notre correspondant Michel Sourrouille réagit….

 

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Non-prolifération des armes nucléaires ?

Communiqué du MRAP, Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples

La 11e conférence d’examen du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) se tient à New York du 27 avril au 22 mai 2026. Les 193 États parties au TNP réussiront-ils cette fois à dégager un consensus sur un document final ? Les deux précédentes conférences, en 2015 et 2022, ont échoué à le faire.

Les tensions internationales s’intensifient et que les déclarations de menaces d’emploi d’armes nucléaires se multiplient. Cette érosion du tabou nucléaire est trop souvent attribuée aux seuls États proliférateurs (Corée du Nord, Inde, Pakistan ou Iran). Cette lecture exonère de leur propre responsabilité les cinq puissances nucléaires dotées, membres permanents du Conseil de sécurité, de leur propre responsabilité. La France, dernière des cinq États dotés à avoir ratifié le traité en 1992, a accepté en pleine connaissance de cause le compromis au coeur du TNP : la reconnaissance temporaire de la possession de l’arme nucléaire en échange d’une obligation à négocier de bonne foi en vue du désarmement. Cette obligation, présente dans l’article 6 du traité, rappelée par la Cour internationale de justice dans son avis consultatif, en 1996, impose un objectif précis : parvenir au désarmement nucléaire.

Or les propos du président Macron à l’Ile Longue contredisent cette obligation. En mettant en avant l’idée d’un « nouvel âge nucléaire », le président éloigne la France de ses obligations découlant de ce Traité. L’augmentation annoncée de l’arsenal, qu’il s’agisse des forces aériennes stratégiques (FAS) ou du nombre de têtes nucléaires, éloigne la France de ses obligations au titre du TNP. Elle s’inscrit en contradiction avec la déclaration commune de janvier 2022 des cinq puissances nucléaires, qui visait à prévenir toute dynamique de course aux armements.

De même, l’annonce de la fin de la transparence sur l’arsenal rompt avec une pratique qui permet d’instaurer un minimum de confiance. Elle va nourrir désormais les spéculations. Enfin, la notion de « dissuasion nucléaire avancée », en intégrant des partenaires européens dans la réflexion ou les pratiques liées à la dissuasion, pose la question d’une forme d’élargissement de la logique nucléaire. Sans constituer une prolifération au sens strict, (tant que les FAS n’iront pas stationner avec leur armement sur d’autres bases européennes) cette évolution renforce la centralité de l’arme nucléaire dans les stratégies de sécurité européenne, en contradiction totale, encore, avec l’objectif du TNP.

L’ensemble de ces orientations appelle à l’ouverture d’un débat démocratique : comment la France entend-elle concilier ses choix militaires avec ses engagements en matière de non-prolifération et de désarmement ? Enfin, le président Macron a lui-même formulé une réflexion qui mérite d’être interrogée : « Pour être libre, il faut être craint, et pour être craint, il faut être puissant. » Si chaque État cherche à être craint pour être libre, alors tous chercheront à acquérir l’arme nucléaire. Faire reposer la sécurité sur la peur, c’est accepter une logique de prolifération généralisée. Est-ce un futur souhaitable ?

Dans ce contexte, la conférence d’examen du TNP risque d’acter un troisième échec consécutif qui marquerait une forme de mort cérébrale du traité. La France en sera responsable, comme les autres puissances nucléaires démocratiques et autoritaires.

Face à cette situation, les parlementaires ont un rôle essentiel et portent donc une responsabilité directe. Ils ne peuvent se retrancher derrière un prétendu domaine réservé. Ils votent le budget, en définissent les priorités, et doivent ouvrir un débat public sur les choix engagés. Poursuivre le financement de cette politique (près de 14 000 euros par minute) sans en interroger les fondements n’a pas de sens. D’autant que la théorie de la dissuasion nucléaire ne cesse de montrer ses failles, de la guerre en Ukraine aux tensions au Moyen-Orient.

Nous avons déjà connu un monde structuré par la peur nucléaire. Nous savons ce qu’il implique : crises permanentes, risques d’escalade et possibilité toujours présente d’un emploi aux conséquences catastrophiques. Offrir cet horizon aux générations actuelles et futures, déjà confrontées au dérèglement climatique, serait une faute politique majeure. La sécurité collective ne peut être fondée ni sur la peur, ni sur l’accumulation d’armes de destruction massive. Elle repose sur le droit, la diplomatie, la coopération et la volonté politique de sortir de la logique nucléaire.

MRAP

    43 boulevard de Magenta – 75010 Paris
    01 53 38 99 99 – www.mrap.frmrap@mrap.fr

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Macron, vers un nouvel âge nucléaire

extraits : Vers un nouvel âge nucléaire ? La presse s’est largement félicitée du discours présidentiel sur la mise en œuvre d’une « dissuasion nucléaire avancée » sans interroger les conséquences juridiques et sécuritaires des décisions annoncées par le président le 2 mars 2026 depuis la base de l’île Longue. Analyse du discours du président Macron….

Un débat en France sur la dissuasion nucléaire

extraits : Aujourd’hui le contexte géopolitique international militarise les esprits, à commencer par celui du président Macron. Voici quelques éléments du débat qui fracture actuellement la société en matière de dissuasion nucléaire. Frédéric Kalfon appartient à la commission « défense » du parti « Les Écologistes ». Il s’aligne sur le positionnement de Macron, notre correspondant Michel Sourrouille réagit….

Un référendum contre la dissuasion nucléaire

extraits : Aux racines de la guerre et du chaos actuel, il y a le non-respect de leurs obligations par les États dotés d’armes nucléaires – dont la France. Ils n’ont jamais entamé les négociations prévues depuis 1970 par l’Article VI du TNP en vue d’aboutir à un monde sans armes nucléaires ni radioactives, par un désarmement multilatéral planifié, progressif, intégral, universel et strictement contrôlé….

Les déclarations récentes sur le TIAN

extraits : La dissuasion nucléaire, qui n’a d’autre argument que la loi du plus fort, reçoit encore aujourd’hui très peu de critiques alors que les déclarations récentes de Poutine montrent qu’un usage disproportionné de la bombe ultime est toujours possible. Le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN) sera bien signé un jour par les grandes puissances, on espère que ce sera avant qu’il soit trop tard….

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Le risque accru d’un conflit nucléarisé

Le 8 mai 1945 est la date à laquelle les forces alliées obtiennent la reddition sans conditions de l’Allemagne nazie ; ce n’est pas un armistice, c’est une capitulation qui implique nécessairement un vaincu. Est-ce bien nécessaire de conserver un jour férié pour un événement qui a eu lieu il y a 81 ans alors que l’Allemagne est depuis longtemps un pays frère intégré dans l’Union européenne.

Déjà en 1975, le président Giscard d’Estaing supprime la commémoration, en se justifiant « au titre de la réconciliation franco-allemande et de la relance de la construction européenne ». Le très conservateur Sénat contestera l’année suivante cette décision.

Le président Macron aime la célébration du 8 mai ; il a présidé l’an dernier la cérémonie de commémoration du 80e anniversaire de la Victoire du 8 mai 1945 sous l’Arc de Triomphe. Il garde un état d’esprit militariste qui ne sait pas qu’entre vainqueurs et vaincus, il faut savoir tourner la page. Voici un article très dense sur la question militaire par Olivier Schmitt dont je commente deux aspects :

Olivier Schmitt : « Une dimension me semble sous-estimée dans le débat public français : non pas ce que permet de faire le porte-avions nucléaire, mais ce qu’il empêche de financer. Si l’on consacre des ressources à un groupe aéronaval, qu’est-ce qu’on ne finance pas dans l’armée de terre et dans l’armée de l’air et de l’espace ? La marine nationale n’a aucun intérêt à ce que le débat soit posé en ces termes. Pourtant, il y a un effet d’éviction en sa faveur, au détriment de ce qu’on pourrait faire, par exemple, en Europe en matière de capacité de déploiement. Le porte-avions est-il utile dans l’absolu ? Oui. Est-il le meilleur choix pour la France ? Il faudrait un débat beaucoup plus fin sur ces arbitrages budgétaires. »

Mon commentaire : Il est symptomatique que ce spécialiste ne consire l’arbitrage budgétaire qu’au niveau militaire sans considérer que l’augmentation actuelle en France de ce genre de penses improductives vient automatiquement en concurrence avec les dépenses sociales et la nécessaire réduction de notre endettement public !

Olivier Schmitt : « En matière de dissuasion nucléaire, le changement majeur tient à la multipolarisation autour de l’Inde, du Pakistan, de la Chine et de la Corée du Nord. Cela crée des dynamiques inédites par rapport à la guerre froide, où deux camps cherchaient à se dissuader mutuellement. Aujourd’hui, si vous êtes l’Inde, vous devez dissuader à la fois le Pakistan, la Chine, éventuellement la Corée du Nord. Envoyer des signaux crédibles à plusieurs interlocuteurs sans qu’ils soient mal interprétés devient de plus en plus compliqué. Le risque d’escalade augmente. C’est ce qu’on appelait durant la guerre froide le paradoxe entre stabilité et instabilité : si la relation est stabilisée au niveau nucléaire stratégique, la conflictualité est poussée au niveau conventionnel. La nouveauté, c’est que ces dynamiques concernent désormais une multiplicité de « camps », et non plus seulement deux. »

Mon commentaire : en terme clair, cela veut dire que le risque de déclenchement d’une frappe nucléaire existe car les relations géopolitiques avec acteurs multiples deviennent incontrôlables. La frappe peut même être « préventive ». Si j’étais Netanyahou ou Trump, une telle option atomique contre l’Iran peut même paraître justifiée, autrefois Hiroshima et Nagasaki ont bien évité (à ce qu’on dit) la prolongation de la guerre contre le Japon.

Et comme c’est l’IA qui génère de plus en plus l’analyse stratégique aujourd’hui, les études montrent que pour l’IA l’usage de la bombe atomique semble tout à fait rationnel…

Michel Sourrouille

source : https://www.lemonde.fr/international/article/2026/04/24/olivier-schmitt-expert-militaire-il-existe-un-vrai-risque-de-conflit-avec-la-russie-dans-les-cinq-prochaines-annees_6683027_3210.html

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La Suisse veut limiter sa population le 14 juin

Votation populaire du 14 juin 2026 : « Pas de Suisse à 10 millions ! » (initiative pour la durabilité)

Avec cette initiative populaire, l’Union démocratique du centre (UDC, parti de droite conservatrice) réclame que le Conseil fédéral et le Parlement empêchent la population résidente permanente du pays d’atteindre les 10 millions d’habitants d’ici 2050 et veillent à «stabiliser la population à peu près à ce niveau à l’avenir».

Population suisse en l’an 2000 : 7 164 000 personnes

Population suisse en 2025 : 9 140 000 personnes (estimation)

Pourquoi l’initiative pour la durabilité est aujourd’hui nécessaire selon l’UDC

Nous avons perdu le contrôle. L’immigration de masse et ses conséquences négatives marquent notre quotidien presque partout. Si cela continue ainsi, la Suisse perdra son identité. Beaucoup de gens s’inquiètent : ils ne veulent pas se sentir soudainement étrangers dans leur propre pays. Qu’il s’agisse d’une islamisation rampante ou d’expatriés qui ne parlent plus que l’anglais, il en va aussi de la protection de notre culture et de notre identité, de notre vie en communauté dans son ensemble. Ce qui nous unit, c’est notre amour pour notre pays. Nous voulons tous continuer à vivre dans un pays sûr et prospère. Nous voulons que la Suisse continue à nous offrir, à nous et à nos familles, une vie agréable. Pour ce faire, nous devons limiter l’immigration.

Les ressources de notre petit pays sont limitées à tous égards. Outre les terres agricoles dont nous avons un besoin urgent, une grande partie de la Suisse est constituée de forêts, de montagnes et de cours d’eau. La surface urbanisée ne représente que 7,5 % de la superficie totale. C’est là que tout est entassé.

À la fin de l’année 2025, la Suisse comptait environ 9,1 millions d’habitants. La population résidente permanente a augmenté d’un million de personnes en l’espace de 12 ans. La principale raison est l’immigration de masse. Actuellement, plus de 100 000 personnes supplémentaires arrivent chaque année en Suisse, que ce soit en provenance de l’UE, de pays tiers ou via le système d’asile ; beaucoup d’entre elles sont issues de cultures étrangères et islamiques. Beaucoup immigrent dans notre État social. Les signalements de cambriolages, de crimes violents et d’agressions à l’arme blanche sont devenus monnaie courante.

L’initiative pour la durabilité vise à garantir une immigration raisonnable : d’ici 2050, la population résidente permanente ne devra pas dépasser la barre des 10 millions. Cela signifie qu’environ seuls 40 000 personnes et travailleurs qualifiés pourraient encore immigrer en Suisse chaque année.

Le point de vue des écologistes malthusiens

Il faut d’abord dire que la situation décrite par l’UDC est une réalité. La Suisse, qui compte parmi les plus petits pays d’Europe, connaît aussi l’une des plus fortes croissances démographiques du continent, de l’ordre de 1% par an. L’immigration en est le principal moteur, le taux de natalité étant historiquement bas dans le pays (1,29 enfant par femme en 2024).

Cette votation pose l’équation migratoire en des termes rarement vus, en associant l’immigration à un risque de «surpopulation». C’est dans le domaine de la migration que les autorités pourraient intervenir. À partir de 2050, le Conseil fédéral pourra «adapter la valeur limite en fonction de l’accroissement naturel» – c’est-à-dire que le plafond ne s’appliquerait pas aux naissances dans le pays.

Le gouvernement compte parmi les nombreux adversaires de l’initiative. La qualifiant de «radicale», le conseiller fédéral socialiste en charge de la justice a déclaré : «[Ce texte constitutionnel] propose un plafonnement de la population, expérience qu’aucun pays au monde n’a encore tentée.»

Cependant une réflexion similaire a émergé aux Pays-Bas. Comme la Suisse, le pays compte parmi les plus densément peuplés d’Europe et connaît une croissance démographique alimentée par le solde migratoire. Dans les années 1990, une organisation appelée le «Club des dix millions» prônait une limitation à 10 millions d’habitants de la population néerlandaise. Mais ses recommandations ne se sont pas traduites en mesures. Sa population s’élève aujourd’hui à 18 millions de personnes

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Référendum en Suisse : halte à la surpopulation (novembre 2014)

extraits : L’association Ecologie et population (Ecopop) avait fait campagne pour son initiative « Halte à la surpopulation – Oui à la préservation durable des ressources naturelles ». Le texte sera soumis à référendum le 30 novembre 2014. Cette initiative veut limiter la croissance annuelle de la population due à l’immigration à 0,2 % sur une moyenne de trois ans. Il pourrait donc immigrer  env. 16 000 personnes/an de plus que celle qui émigrent. Actuellement, chaque année env. 95 000 personnes quittent la Suisse. Par conséquent, il pourrait encore immigrer  env. 110 000 personnes.

Ecopop demande aussi avec cette initiative que 10% des fonds de l’aide au développement de la Confédération soient consacrés à la planification familiale VOLONTAIRE dans les pays bénéficiaires. L’accès à la planification familiale volontaire est considéré depuis 1968 comme faisant partie des droits de l’homme des Nations Unies. Chaque année, il y a dans les pays en développement env. 80 millions de grossesses non désirées à l’origine d’un tiers de la croissance de la population mondiale….

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La relance inconsidérée du nucléaire civil

Bien plus que la question climatique, les guerres en Ukraine et en Iran ainsi que les tensions qu’elles induisent sur les marchés d’hydrocarbures ont transformé la relance du nucléaire tricolore en nécessité indiscutable… pour beaucoup trop de monde !

Stéphane Foucart (extraits) : Le retour au nucléaire est à l’œuvre en Belgique, où la loi de 2003 qui prévoyait une sortie totale de l’atome avant fin 2025, a été abrogée in extremis, quelques mois avant l’échéance. Même en Allemagne, qui a misé sur la sortie du nucléaire après la catastrophe de Fukushima (Japon) en 2011, au profit d’un fort développement des énergies renouvelables, la question se repose de manière aiguë. Mais les conflits en Ukraine et en Iran n’ont en effet pas seulement mis en lumière l’ultra-dépendance de l’économie mondiale aux combustibles fossiles : ils montrent crûment que les installations nucléaires peuvent devenir les cibles militaires d’un pouvoir aux abois.

Le risque est aussi lié à la versatilité politique ; à cet égard, la mention d’une possible mise en chantier, en 2030, d’un « premier réacteur à neutrons rapides ». De tels réacteurs expérimentaux ont fonctionné en France, le plus connu, Superphénix, a été fermé en 1997. Le dernier d’entre eux, le projet Astrid, a été abandonné en 2019, au milieu du premier mandat d’Emmanuel Macron.

Le point de vue des écologistes non radioactifs

– Le nucléaire c’est bien en théorie, mais en vrai il y a tout une série d’enjeux, notre dépendance à l’énergie exosomatique, l’idiotie du culte de la croissance dans un monde fini, etc.

– Les hommes politiques actuels n’ont AUCUNE connaissance et compréhension des conditions technologiques de notre prospérité actuelle et jouent avec les concepts comme un exercice de style à Science-Po, c’est à dire sans souci des conséquences ni vision holistique sur le temps long…

– Et dire que l’électricité produite par les centrales nucléaires est classée « verte ». Il serait opportun de rappeler que l’électricité, il faut la fabriquer contrairement aux ressources fossiles.

– Écrire  » énergie extrêmement sûre  » après Tchernobyl et Fukushima, faudrait oser.

– Si les Réacteurs à neutrons rapides ont été partout arrêtés, ce n’est pas pour faire plaisir aux écolos, mais parce que l’on n’arrive pas à les faire fonctionner de façon fiable (pas plus aux EU, qu’au Japon et ailleurs).

– L’ampleur des risques accidentels du nucléaire sont tels que la seule motivation de préserver le nucléaire est militaire. La raison civile voudrait en effet que tels risques ne soient jamais pris.

– Pour l’approvisionnement en uranium, il y a dépendance de dictatures, Kazakhstan, Niger, et Russie pour l’uranium enrichi, donc perte de souveraineté et risque de longs black-outs.

– L’uranium n’est pas une énergie renouvelable, les stocks sont limités, ceux de la France ont déjà été épuisés.

– Les coûts de construction d’une centrale nucléaire sont exorbitants, très nettement sous-évalués dans les projets, pénalisant lourdement les finances publiques.

– Notons l’absence totale de compétitivité économique vis à vis des énergies renouvelables.

– On ne sait toujours pas comment faire pour détruire les anciennes centrales ni l’énormité du coût ( voir Brennilis, petite centrale toujours pas démantelée au bout de 30 ans).

– Le nucléaire n’est pas une énergie propre car elle contribue à fabriquer quantité de déchets dont on ne sait que faire. Et qu’on va joyeusement enterrer, pour partie, de manière non réversible et pour plus de 100 000 ans. Pour rappel les pyramides ont seulement 5 000 ans.

– Est-il raisonnable de construire des centrales nucléaires exigeant un haut niveau de sûreté dans un monde instable, sujet à des conflits de grande ampleur ?

– L’aveuglement des promoteurs du nucléaire (civil et militaire) fait froid dans le dos.

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Gestation pour autrui, non sens démographique

Comme on ne peut pas avoir une croissance économique infinie dans un monde fini, de même on ne peut pas avoir une croissance démographique infinie dans un monde fini. Faire un enfant de moins est beaucoup plus efficace pour économiser du CO2 que de renoncer à posséder une voiture, surtout quand on appartient aux classes moyennes mondiales, la classe globale. Ce n’est pas ce que pensent les adeptes de la mère porteuse ou gestation pour autrui (GPA).

Geneviève Delaisi de Parseval et Israël Nisand : Ce qui définit la mère n’est pas l’utérus où on a grandi, ni même les gamètes dont on est issu mais le processus d’adoption psychique dont on a été l’objet. On le sait depuis longtemps pour la paternité, qui est toujours une adoption. C’est aussi le cas de la maternité, même si cela est plus difficile à admettre. L’enfant subit-il un abandon par sa mère porteuse ? En réalité, il est déjà adopté en prénatal par une autre femme et par un père qui sont ses parents d’intention. Un enfant à qui les choses sont expliquées sainement est parfaitement à même de comprendre la manière dont il a été conçu.

Il est donc essentiel que la future loi de bioéthique fasse cesser l’ostracisation injustifiée de la gestation pour autrui (GPA). La législation actuelle donne un certain confort : elle interdit tout, sauf la greffe d’utérus qui n’a fait l’objet d’aucun débat. La France s’honorerait de ne pas laisser plus longtemps en jachère ce sujet difficile en se contentant, sans débat national sur le sujet, d’envoyer vers l’étranger nos couples en souffrance.

Les commentaires sur lemonde .fr

Toctoctoc : On résume, d’un côté la science nous explique qu’il est essentiel de comprendre que le fœtus est un être vivant et conscient qui écoute tout, réagit et participe tout en se nourrissant littéralement de sa mère, de l’autre si j’en crois cette tribune ce lien charnel et environnemental n’a aucune importance pour le bébé puisque seule compte pour cet enfant « l’intention de parentalité » des adoptants. Sacré dilemme, qui vais-je croire?

Indecence : Est-ce qu’on peut arrêter de faire semblant que la psychanalyse a une légitimité? Non parce que sinon on peut aussi donner la parole à un prêtre au même titre hein, je suis sûre qu’il aurait plein de choses à dire aussi sur la GPA…

Gilplus : La psychanalyse n’a pas plus de valeur scientifique que l’astrologie ou le coaching vibratoire. Tout cela pour dire que si l’on peut être d’accord avec l’idée annoncée d’«une meilleure prise en considération dans la loi des mécanismes psychologiques qui fondent le sentiment de parentalité et les liens familiaux», la psychanalyse n’a aucune légitimité pour servir de fondement à ce débat sur la GPA.

Michel Sourrouille : Pourquoi des personnes qui ne peuvent pas avoir d’enfants font appel à une mère porteuse alors qu’elles pourraient adopter un enfant qui souvent n’attend que ça ? D’autant plus que la sociologie nous apprend que c’est la socialisation primaire qui fait l’identité d’un enfant et non la relation biologique. Les adeptes de la GPA sont des natalistes sans s’en rendre compte… il faut avoir des enfants à n’importe quel prix, fécondation médicalement assistée, exploitation d’une mère porteuse, et demain pourquoi pas l’utérus artificiel !….

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Tirer des indications morales de la GPA

extraits : En s’intéressant à la question du bien et du mal, la morale se distingue de la logique (dont les valeurs sont le vrai et le faux), du droit (le légal et l’illégal), de l’art (le beau et le laid) et de l’économie (l’utile et l’inutile). Les règles morales peuvent être vues comme de simples habitudes qui ont fini par s’imposer à un groupe social. La morale est donc une construction sociale, ce qui est jugé moral à un moment donné peut être jugé immoral dans d’autres circonstances. Mais peut-on avoir une conception détachée de toute considération morale ? Prenons le cas de la GPA (gestation pour autrui), autrement dit les mères porteuses….

Les mamans aux mains des marchands, la GPA

extraits : La GPA est le dernier avatar de l’esclavagisme, dans lequel des femmes – et maintenant des hommes homosexuels – exigent leur « droit à l’enfant » et louent le ventre d’une autre femme généralement dans un pays pauvre pour lui faire fabriquer « leur » enfant. Notre époque formidablement friquée pour des trucs inutiles connaît une obstination déraisonnable aux deux extrémités de notre ligne de vie : notre venue au monde et notre trépas. D’un côté, il y a l’acharnement thérapeutique en fin de vie. De l’autre, le désir d’enfant qui passe par la GPA. Pourquoi ces obsessions anti-nature ? Parce que notre système libéral veut nous faire croire que tout est possible, il suffit de vouloir…

pas de PMA, pas de GPA, pas d’enfant !

extraits : « Chacun de nous enlève la capacité aux suivants de vivre correctement ici », affirme Laure Noualhat qui ne veut pas d’enfant. Sa décision est d’abord liée à ses convictions écologiques. « Je politise mon ventre vide », plaisante la quarantenaire. Aux États-Unis, on les appelle les GINKS, pour « Green Inclination No Kids » (engagement vert, pas d’enfant), nullipares en français…

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