démographie

Douze idées fausses sur la surpopulation

Douze des principales idées niant l’idée de surpopulation sont réfutées aux Pays Bas, overpopulationwareness :

Idée fausse nº 1 Il y a suffisamment d’aliments pour tous les habitants de la Terre, c’est vrai aujourd’hui et dans le futur. Le problème, c’est la répartition inégale. Dans les pays riches, il y a abondance, dans les pays pauvres, pénurie.

Réaction. Par définition, la surpopulation est une situation dans laquelle une région ne peut pas répondre aux besoins de ses habitants. Selon cette définition, les pays riches et les pays pauvres peuvent être surpeuplés : les pays riches parce qu’ils importent des produits alimentaires de l’étranger, et les pays pauvres par manque d’opportunités de créer leurs moyens de subsistance pour leurs habitants. Le transport de produits alimentaires entraîne des émissions considérables de dioxyde de carbone ce qui contribue par conséquent au changement climatique, avec les problèmes agricoles croissants qui en découlent. Une répartition plus équitable des aliments sur la planète impliquerait plus de transport et donc plus de consommation d’énergie.

Idée fausse nº 2 Les habitants des pays pauvres consomment moins et créent bien moins de pollution que ceux des pays riches. L’appauvrissement des sols et le changement climatique dû aux gaz à effet de serre sont la conséquence de la surconsommation des pays riches. Les pays pauvres ne sont en aucun cas responsables de cela. Le véritable problème ne devrait pas s’appeler surpopulation, mais surconsommation.

Réaction. Si les pays riches consommaient et polluaient bien moins, cela résoudrait certes de nombreux problèmes. Mais les pays émergents comme la Chine et l’Inde évoluent vers le même modèle de consommation que les pays riches. En bref, moins il y aurait de personnes qui vivraient ici, mieux ce serait. Et également, moins il y aurait de personnes qui vivraient là-bas, mieux ce serait.

Idée fausse nº 3 Nous avons besoin de plus de jeunes pour éviter que notre population ne vieillisse. Qui d’autre maintiendrait l’économie en marche et paierait nos retraites ? Et qui d’autre prendrait soin des personnes âgées ?

Réaction. On peut avancer plusieurs arguments contre les avantages de soutenir les taux de natalité ou attirer les jeunes migrants. En premier lieu, ces mesures ne feront que déplacer le problème : ces jeunes vieilliront également et qui prendra alors soin d’eux ? En second lieu, même si la population actuelle vieillit, il y aura toujours une capacité de travail en plus. De nombreuses personnes travaillent à temps partiel ou cherchent du travail. Enfin, les dépenses supplémentaires liées aux personnes âgées seront économisées sur les coûts liés aux jeunes et aux chômeurs.

Idée fausse nº 4 La surpopulation n’est pas la cause de la pénurie alimentaire dans de nombreux pays d’Afrique et du Moyen-Orient, c’est plutôt la guerre et la pauvreté. Peu importe si les habitants sont plus ou moins nombreux à un endroit. Si vous avez la malchance d’y habiter, vous souffrirez de famine.

Réaction. La guerre et la pauvreté sont plus la conséquence de la surpopulation qu’une cause de pénurie alimentaire. Dans pratiquement toutes les zones de conflit au Moyen-Orient (en Syrie, au Yémen) et en Afrique (Somalie, Érythrée) la pénurie alimentaire est due au manque d’eau, de pâturages et de terres arables par rapport à une population trop nombreuse. Si les autres ont plus que vous et ne veulent pas partager, vous irez vous servir vous-mêmes, et une guerre éclatera.

Idée fausse nº 5 C’est un droit fondamental et un choix individuel d’avoir des enfants. Le Gouvernement ne peut pas interférer avec cela. Après tout, nous n’habitons pas en Chine.

Réaction. L’article 16 de la déclaration universelle des droits de l’Homme précise que les hommes et les femmes ont le droit de se marier et de fonder une famille. Toutefois, si ce droit est exercé sans restriction, cela peut entraîner la violation d’autres droits de l’Homme en raison de la surpopulation comme par exemple le droit à un niveau de vie spécifique (article 25), lorsque les enfants issus de familles nombreuses se trouvent dans des situations de pénurie. En outre, le Gouvernement interfère déjà de puis longtemps avec les niveaux de reproduction sous la forme d’allocations familiales, d’avantages fiscaux pour les familles ou de réduction des impôts sur les frais de garde.

Idée fausse nº 6 Les scénarios catastrophe prévus, de pénurie alimentaire en raison de la surpopulation, ne se sont pas réalisés. Malthus et le Club de Rome se sont trompés. La technologie dans l’agriculture a toujours trouvé des solutions : la Révolution verte du siècle dernier et à présent les cultures génétiquement modifiées.

Réaction. Nous entrons dans un cercle vicieux : une production alimentaire supérieure évite les famines. Plus de personnes restent donc en vie, ils se reproduisent et ont besoin d’une production alimentaire supérieure en vue de nourrir un nombre croissant de bouches affamées. Ce cercle vicieux sera rompu de manière très violente dès que la production alimentaire ne pourra plus répondre aux besoins d’une population croissante. C’est déjà le cas dans de nombreuses régions. 10 % de la population mondiale est encore sous-alimentée.

Idée fausse nº 7 Dès qu’on parle de contrôle des naissances, cela est toujours associé aux pays en développement. Les habitants de ces pays doivent limiter le nombre d’enfants qu’ils ont comme le demandent les pays riches. Cela m’a tout l’air de propos racistes.

Réaction. De nombreuses femmes des pays en développement ont besoin de planification familiale mais elles ne peuvent pas y recourir vu la culture ambiante sexiste et pro-natalité. Trop souvent les jeunes femmes sont mariées très tôt et le mari décide du nombre d’enfants. Il s’agit pas de racisme quand on veut la libération de la femme par sa maîtrise de sa fécondité.

Idée fausse nº 8 À l’échelle de la planète, le nombre de naissances par femme baisse sans cesse. On se limite à deux enfants, le seuil de renouvellement des générations.  La population mondiale se stabilisera donc à dix milliards d’habitants d’ici à la fin du siècle et elle diminuera même après cela.

Réaction. Ce n’est qu’une hypothèse. Si les taux de fertilité des années 2005 – 2010 persistent, nous terminerons avec 27 milliards de personnes. Mais même si les prévisions moyennes s’avèrent, le nombre d’habitants sera trop élevé par rapport aux ressources globales disponibles. On a calculé que la population mondiale actuelle d’environ 7,5 milliards de personnes pourrait vivre durablement au niveau de prospérité que nous connaissions dans les années 50. Cela signifierait soit un énorme pas en arrière pour les pays riches, soit une réduction importante du nombre des habitants.

Idée fausse nº 9 Le fait d’insister sur le contrôle des naissances constitue une manière d’opprimer les femmes. On considère qu’une grossesse n’est pas souhaitée uniquement parce que cela limite leur disponibilité pour accéder au marché du travail. Cela va à l’encontre du désir d’épanouissement des femmes.

Réaction. En principe, les femmes sont libres de céder à leur désir d’avoir des enfants. La loi doit les protéger pour qu’elles puissent avoir des enfants comme elles le souhaitent. Toutefois, dans la situation actuelle de surpopulation, le soutien de la natalité par le Gouvernement n’est pas souhaitable. Le Gouvernement ne devrait pas discriminer les personnes qui n’ont pas d’enfants par rapport à ceux qui en ont.

Idée fausse nº 10 Les migrations et la surpopulation sont deux problèmes différents. Les migrants sont déjà là. Ils se déplacent mais leur nombre reste le même. Ils devraient bénéficier de la liberté de choisir leur lieu de résidence dans le monde.

Réaction. Dans la situation actuelle de surconsommation dans les pays riches, avec des conséquences désastreuses sur l’environnement, le nombre de personnes qui acquièrent ce niveau de vie devrait être considérablement réduit par le contrôle des naissances et par l’arrêt de l’immigration. Les pays riches peuvent accueillir des migrants uniquement après avoir réduit drastiquement leur propre population et leur niveau de consommation.

Idée fausse nº 11 La surpopulation ne peut pas être un problème grave car le Gouvernement n’en parle pas.

Réaction. La question malthusienne est taboue. Les partis chrétiens considèrent que les grandes familles sont essentielles pour la société, les partis de gauche estiment que la procréation est un droit fondamental de l’Homme, et les néolibéraux considèrent avant tout les personnes comme des consommateurs et une force de travail. À droite, on s’oppose à l’immigration mais pas en raison de la croissance de la population.

Idée fausse nº 12 L’histoire nous a montré que la technologie permet de résoudre toute une série de problèmes. Pourquoi ne serait-ce pas également  le cas de la surpopulation ?

Réaction. Avec la technologie, on peut penser à la production alimentaire, au génie génétique et à la gestion de l’eau. Mais remarquons que la technologie a de fait résolu tous les problèmes dès le siècle dernier : l’invention des modes de contraceptions modernes offre la possibilité aux personnes d’avoir des relations sexuelles sans avoir d’enfants et d’ajuster leur nombre en fonction de leur situation.

En France le site de Démographie Responsable fait des analyses similaires (en 30 points) sur sa page « éléments du débat autour des questions les plus fréquentes » :

https://www.demographie-responsable.org/component/pagebuilderck/page.html?id=15

232 000 avortements en France, insuffisant ?

Plus de 232 000 interruptions volontaires de grossesse (IVG) ont été pratiquées en France en 2019, soit environ une pour trois naissances. C’est le plus haut niveau constaté depuis trente ans. Depuis l’autorisation des IVG par voie médicamenteuse en 2001, le nombre d’avortements chirurgicaux est en baisse constante. En 2019, 70 % des IVG ont été pratiquées de façon médicamenteuse, contre 30 % en 2001. Par ailleurs, près d’une IVG sur cinq est réalisée entre la 10e et la 12e semaine de grossesse, délai légal maximal.

Les pays nordiques connaissent un taux faible d’IVG grâce à une information généralisée à la sexualité. Au contraire  dans les pays Anglo-Saxons la sexualité n’est jamais évoquée et les taux de grossesse chez les mineures sont les plus élevés du monde occidental. En France, la sexualité comme la contraception sont des sujets dont on parle peu en famille, et avec gêne dans le cadre scolaire. Les jeunes filles ont les mêmes craintes, les mêmes problèmes qu’il y a des décennies, mais amplifiés par Internet et la pornographie. Il est vrai aussi que les mentalités sont profondément natalistes, empêchant de manière pernicieuse le contrôle personnel de sa fécondité. Malthus devrait être un nom connu de tous, le néo-malthusianisme devrait être enseigné dans toutes les écoles françaises, à commencer par les collèges.

En 1971 Paul Ehrlich publie « la bombe P » : « Nous avons besoin d’une loi qui rende obligatoire l’éducation sexuelle. Quand je parle d’éducation sexuelle, je ne pense pas à des cours d’hygiène ou bien des histoires du genre « fleurs et papillons ». Il s’agit de présenter la fonction reproductrice comme une composante parmi d’autres de l’activité sexuelle, qui demande à être maîtrisée selon les besoins de l’individu et de la société. L’humanité devrait trouver le moyen de réduire l’importance conférée au rôle reproductif du sexe. Il s’agira en particulier de découvrir des valeurs nouvelles pour remplacer ce sentiment de plénitude que la femme retire du don de la vie, et cette satisfaction de l’ego engendrée chez le père par le spectacle d’une nombreuse progéniture. Admettons que les États-Unis inaugurent enfin une politique démographique sensée dans le pays : nous aurons alors la possibilité de proposer une solution à l’échelle mondiale. » Un livre de Michel Sourrouille, à paraître en octobre prochain, fait le point sur tout ce qui concerne la maîtrise de la fécondité : « Arrêtons de faire des gosses, comment la surpopulation nous mène à notre perte » aux éditions Kiwi (collection lanceurs d’alerte).

Pour en savoir plus sur l’IVG grâce à notre blog biosphere :

31 juillet 2020, Avortement, euthanasie… droit à la mort

19 avril 2018, tout savoir sur l’IVG

21 février 2018, On interdit l’avortement, donc nous manquons d’eau

14 août 2017, Pas besoin d’aiguille à tricoter pour avorter

3 juillet 2017, Les malthusiens se rappellent du courage de Simone Veil

29 novembre 2014, L’avortement serait-il contraire à la nature humaine ?

21 janvier 2014, avorter, une nécessité sur une planète saturée d’humains

17 juillet 2013, Pour limiter le nombre de morts, vive l’avortement…

25 janvier 2011, l’avortement dans la dignité

ADMD, Facebook censure la liberté d’expression

Alain Cocq, 57 ans et atteint d’une maladie incurable, souhaitait faire de sa mort un événement avec la diffusion en direct sur Facebook de ses derniers instants. Emmanuel Macron, sollicité, rappelle qu’il ne peut « demander à quiconque d’outrepasser notre cadre légal actuel ». La loi Claeys-Leonetti sur la fin de vie, en effet, n’autorise la sédation profonde et continue que si le pronostic vital du patient est engagé à très court terme. Alité et affaibli, Alain Cocq ne relève cependant pas de ce cas de figure.Facebook France se dit « profondément touché par la situation difficile que traverse Alain Cocq » et assure respecter « sa décision de vouloir attirer l’attention sur cette question complexe », mais confirme avoir bloqué cette diffusion « car nos règles ne permettent pas la représentation de tentatives de suicide ». Réactions sur lemonde.fr :

pierre guillemot : Facebook se présente de plus en plus comme un organe de presse en ligne, qui choisit et promeut ce qui est dans sa ligne, supprime ce qui ne l’est pas. L’argument d’indécence etc. ne tient pas si Facebook se prétend hébergeur de contenus que personne n’est obligé de regarder.

B@s : FB qui peut retransmettre en live des tueries de masse ou n’importe quelle ignonimie refuse le droit de parole d’un homme qui essaye de faire avancer les discussions sur le droit à être assisté pour mourir dignement… Ces réseaux et leur responsables sont à vomir…

Jérôme : Une association française, l’ADMD, Association pour le Droit à Mourir dans la Dignité milite pour que la loi Leonetti aille jusqu’au suicide assisté pour les personnes souhaitant mourir avant de devenir des légumes. Notre mort nous appartient, l’État n’a pas à intervenir dans le choix individuel, sinon reste plus que l’aller simple en Belgique où le législateur autorise le suicide assisté.

Claustaire : En effet, il n’existe pas de mort indigne. Au lieu de l’ADMD, où je milite depuis des années, j’ai souvent proposé l’ADULT : Association pour le Droit à l’Ultime Liberté (d’en Terminer).

Pour en savoir plus grâce à notre blog biosphere :

7 avril 2020, Covid-19, pouvoir mourir sans souffrir

3 avril 2020, Covid-19, comment gérer la fin de vie

20 février 2020, L’euthanasie en Belgique, facile ?

6 juillet 2018, ADMD, pour le droit de mourir dans la dignité

26 novembre 2008, ADMD versus Axel Kahn

démographie dans un dictionnaire (im)pertinent

Rares sont les livres qui abordent la question démographique du côté malthusien. Ainsi ces quelques extraits du « Petit dictionnaire impertinent de la planète  » de Jacques-Rémy Girerd.

Arithmétique : Le nombre d’individus décédés depuis l’aube de l’humanité vient d’atteindre le chiffre record de 100 milliards. Le volume global de cette masse équivaut à 7 milliards de mètres cubes. Comment expliquer alors que la cascade ininterrompue des générations d’Homo sapiens, qui totalise un volume consolidé de 152 millions de mètres cubes, n’a pas été fichu de trouver le moyen de réguler son propre impact démographique sur cette si petite planète autrement que de façon belliqueuse. (p.21)

Décroissance : la décroissance prône la réduction de l’empreinte écologique de chacun. Pour ceux qui veulent pousser le bouchon plus loin, ils peuvent s’appliquer la règle des trois « J », j’évite de prendre ma voiture, j’évite de gaspiller l’eau, j’évite de faire des gosses. (p.37)

Démographie : Nous sommes près de 8 milliards d’êtres humains : trop de bouches à nourrir ! Trop de pots de cheminée ! Trop d’effluents pollués ! Comment aller vers une décroissance démographique soutenable ? Certains pensent que les mesures politiques à adopter sont de nature coercitive. Les détracteurs du malthusianisme crient au totalitarisme. Que faire ? A la manière des gouvernements qui, pour réduire leurs effectifs de la fonction publique, n’ont remplacé qu’un retraité sur deux, on pourrait ne remplacer qu’un décès sur deux. Une diminution par deux à chaque génération. En 900 ans, on arrive générations après générations à réduire significativement la population mondiale. Le dernier stade étant un resserrement à un couple d’individus, un nouvel Adam et une nouvelle Eve. L’humanité pourra alors reparti de zéro et essayer de mieux faire. Providentiel, non ? (p.40)

Planète : La planète Terre est saturée de bipèdes reproducteurs : 10 milliards en 2050, d’après un rapport de l’ONU. Et la croissance démographique n’est pas prête à s’inverser. Cette situation insoutenable va bousculer de façon monumentale l’écosystème planétaire. Alors que faire ? Une réponse salvatrice serait d’expédier une partie de nos congénères sur une autre planète. Dans un premier temps on pourrait y envoyer les plus riches, ceux qui pourront se payer le voyage ! Quant aux sale petits cons infortunés, une formule de charter intergalactique financée grâce à une plate-forme de crowdfunding trouverait sûrement une foule de généreux donateurs. Cosmi-comique, non ? (p.108)

La question démographique au sein d’EELV

Michel S .: La question démographique, abordée frontalement par René Dumont, le premier présidentiable écolo en 1974, semble aujourd’hui largement ignorée par le mouvement écologiste. Voici une synthèse sur Thomas Robert MALTHUS (1766-1834) à la disposition de tous et toutes nos candidat(e)s aux élections… Le terme « malthusien » est entré dans le dictionnaire pour qualifier ceux qui veulent limiter la fécondité humaine pour l’adapter à l’état des ressources naturelles. Cette relation entre population et ressources est à la base du raisonnement des écologistes. Pour en savoir plus, ce lien :

Tout savoir sur le malthusianisme

Jean-Michel G. : Encore une fois, il n’y a de « question démographique » que dans la tête de ceux qui estiment qu’il y en a une. Encore une fois, nous sommes entrés partout, dans tous les pays, dans la transition démographique. Et même un peu trop dans certains d’entre eux, même en Chine ou pour la première fois la population diminue, et il y aurait plutôt un problème de financement des retraites.

Michael L : Pas de question démographique ? Sauf que plus de la moitié des pays recensés ont encore des taux de fécondité supérieurs au taux de renouvellement de la population. Par ailleurs de nombreuses régions sont loin de l’autosuffisance alimentaire et n’ont d’ailleurs aucune chance d’y parvenir. Sans parler d’autres facteurs de bien-être qui nécessitent base industrielle, ressources minières et émissions de CO2.  Il n’y a pas une « question démographique », mais d’ennuyeux paramètres démographiques que l’on doit forcément prendre en compte pour traiter la question plus large de la soutenabilité à l’échelle mondiale. Selon Karl Marx l’histoire de l’humanité se confondait avec celle de la lutte des classes. Mais en fait l’histoire de l’humanité c’est aussi, l’histoire des crises démographiques, de ces moments où la capacité de charge d’un système territorial ne correspond plus à l’essor démographique… Qui osera affirmer que si la population avait cessé de croître à partir des années soixante, nous ne serions pas mieux en mesure d’envisager un futur heureux pour l’humanité ?

Michel W : Autant selon moi les écologistes sont d’accord sur le risque que fait poser l’expansion démographique de l’humanité sur sa survie, autant nous ne savons pas trop quel remède y apporter. Certainement un fort investissement dans la formation des femmes et leur autonomisation devrait avoir des résultats dans ce sens. Mais qui va décider cela ? Et surtout payer pour que cela se mette en place le plus tôt possible ?

Thierry S. : Il existe des pratiques et cultures sexuelles non reproductives très efficaces pour empêcher la croissance démographique si cela vous intéresse. Comme disait le FHAR dans les années 1970, « avec nous, l’héritage c’est foutu ». Mais en réalité, la transition démographique de l’occident est déjà terminée depuis longtemps tandis que les régions du monde les plus pauvres qui continuent à faire plus d’enfants sont les moins polluantes et les moins productrices d’empreinte carbone. Autant je suis pour qu’on promeuve l’homosexualité, l’éducation des filles, la contraception, etc, partout où on peut, autant il faut être conscientEs que ce n’est pas ce qui réglera nos problèmes climatiques et environnementaux. Tuer les plus riches qui vivent dans nos pays me paraîtrait plus efficace car c’est cette minorité de profiteurs et d’exploiteurs qui est la plus grande responsable, et coupable, surtout si on compare avec les pauvres qui font des enfants et à qui on fait la morale.

Françoise A. :Comme dit par Jean Michel G, la transition démographique est, selon le modèle proposé par les géographes et démographes, en passe de se réaliser partout. Pour faire baisser la natalité, bien sûr, l’autonomie des femmes, donc leur éducation, mais aussi une sécurité sociale, une retraite. Mais pour la question climatique, ce sont les plus riches qui émettent le plus de co2, donc la question démographique concerne nos continents, dont les plus riches, et les plus fortunés des autres continents. Le malthusianisme s’il était nécessaire devrait donc les concerner en premier lieu… Compliqué, non ? On a largement de quoi nourrir les milliards d’humains ( même en bio), et permettre des conditions de vie correctes si les ressources n’étaient pas concentrées entre quelques un-es ; et peu de  territoires sont  surpeuplés.

Michel S. : Pour nous écologistes, on peut résumer la situation ainsi : beaucoup trop de paramètres actuels nous indiquent que le niveau de population mondiale a largement dépassé la capacité de la Terre à combler nos besoins actuels. D’ailleurs les migrations internes et internationales (à commencer par l’époque de la colonisation… et elles vont s’amplifier avec le réchauffement climatique) montrent que la planète terre, espace fermé, est saturée d’humains. Cela pose à l’écologie politique un dilemme, soit accompagner une décroissance démographique, soit vouloir maîtriser la décroissance économique, soit agir sur les deux paramètres à la fois. C’est un choix politique à assumer quand on se veut « écologie politique ». Et c’est un acte de foi de croire que l’agriculture biologique peut nourrir des milliards de personnes ; on ne peut échapper à la loi des rendements décroissants en agriculture. Puisqu’on ne peut agir qu’à la marge sur les ressources alimentaires, Malthus en 1798 préférait qu’on agisse de manière volontaire sur la fécondité et non par suite d’épidémies, de guerres ou de famines… Il n’a pas été écouté sauf par de rares politiques comme le présidentiable René Dumont ou l’ex-ministre de l’écologie Yves Cochet. Et notre population connaît structurellement non seulement les inégalités, mais aussi les épidémies, les guerres et les famines. Quant à la transition démographique, elle ne s’opère que si un pays peut se développer. Or la croissance économique est bloquée dans beaucoup trop de pays du tiers monde et la population mondiale connaît encore un doublement tous les 70 ans environ. Quant au financement des retraites, tout dépendra du nombre d’actifs dans l’avenir, et nous sommes partis vers un avenir où le chômage va exploser, même en France. N’oublions pas que ce sont les ressources fossiles qui sont à la base des taux de croissance du PIB et nous allons connaître une inéluctable descente énergétique. La question malthusienne est en lien avec tous les autres paramètres, c’est ce qu’indique par exemple l’équation de Kaya qu’en tant qu’écologistes nous devrions connaître. La situation démographique est toujours plus complexe que ce qu’on peut en dire par échange Internet. Mais il n’y a pas un seul problème qui puisse commencer à se résoudre si la population humaine diminuait.

Homo sapiens prolifique, anomalie biologique

Notre espèce est génétiquement très proche des chimpanzés mais son écologie est aberrante pour un primate. Raymond Dart, découvreur en 1924 des australopithèques, considérait la prédation comme le moteur de l’évolution humaine. Sa thèse paraissait iconoclaste à l’époque, elle n’était que trop vraie. Les paléoanthropologues viennent de se rendre compte qu’à la différence des autres membres de leur famille généralement arboricoles et frugivores, l’écologie de nos ancêtres les rapprochaient des chasseurs coopératifs de gros gibier comme les canidés sociaux ! Au début de cette aventure qui dure depuis 7,5 millions d’années, les australopithèques ont vécu de végétaux, insectes, petits vertébrés ainsi que des restes de proies des grands carnivores. Les divers types d’humains qui leur ont succédé sont parvenus à abattre des proies bien plus grandes qu’eux et à s’adapter à presque tous les milieux, sortant d’Afrique pour coloniser toute la planète. Ils vivaient en bandes coordonnées comme leurs rivaux (lions, hyènes, lycaons) dont ils n’étaient plus les proies, mais ils s’en distinguaient par leur absence de griffes et de crocs qu’ils ont remplacés par des armes qu’ils tenaient entre leurs mains libérées des branches. Cette capacité d’innovation est devenue la clef de la survie de ce groupe. Par une sélection darwinienne classique, cette inventivité s’est développée parallèlement avec la taille du cerveau dont le volume a triplé au cours des derniers 2,5 millions d’années d’évolution de notre famille. De tous nos ancêtres, il ne reste qu’Homo sapiens, apparu il y a 300 000 ans, alors qu’il existait sur Terre 4 ou 5 hommes différents il y a encore 40 000 ans.

Les fouilles et les derniers chasseurs-cueilleurs encore vivants ont montré que les groupes familiaux étaient constitués de quelques dizaines d’individus qui habitaient dans des abris temporaires qu’ils devaient quitter au bout de quelques semaines quand les ressources naturelles se faisaient rares. Ces clans étaient nomades et parcouraient un immense domaine vital revenant au bout de plusieurs mois dans les mêmes lieux qu’ils connaissaient bien et où flore et faune s’étaient entre-temps renouvelées. Ce mode d’exploitation des ressources naturelles était donc – à l’identique avec les autres espèces animales – nécessairement en équilibre avec l’environnement. Mais vers -10 000 ans, la révolution néolithique bouleverse cet équilibre. Des animaux sont élevés autour des habitats devenus permanents et l’agriculture, avec trois fois plus de travail, permet d’obtenir du sol beaucoup de nourriture. Plus d’enfants peuvent être élevés avec une fréquence rapprochée puisqu’ils sont moins dépendants de leur mère pouvant être facilement nourris par le lait des ovins et les bouillies de céréales. Au mieux, la stratégie démographique bascule d’un enfant tous les quatre ans (comme chez les grands singes) à un enfant par an… Les populations se multiplient et passent de milliers d’hommes à des millions puis des milliards, entraînant des migrations et la colonisation de l’ensemble de la planète. Nous parvenons au terme de ce processus qui s’apparente à une fuite en avant puisque l’espace se rétrécit pour les hommes (et encore plus pour les animaux sauvages) : 1 habitant pour 3 300 ha au paléolithique, 1 pour 1 000 ha au mésolithique, 1 pour 100 ha au Néolithique, 1 pour 10 ha à l’âge du fer et 1 pour 2 ha à l’époque actuelle.

Peut-on interpréter les guerres civiles, les attentats et les obscurantismes comme des comportements pathologiques, ainsi qu’on les observe dans les élevages de souris en surdensité ? Jusqu’à quelle limite notre capacité d’adaptation supportera-t-elle l’entassement urbain, le réchauffement et les catastrophes climatiques, les famines, le remplacement des faunes sauvages par les animaux domestiques, la sixième extinction de la biodiversité, les pollutions croissantes ?

Jean-Baptiste Lamarck, le précurseur de Darwin, est un des rares biologistes à avoir ainsi posé le problème de l’homme : « L’homme, par son égoïsme trop peu clairvoyant pour ses propres intérêts, par son penchant à jouir de tout ce qui est à sa disposition, en un mot, par son insouciance pour l’avenir et pour ses semblables, semble travailler à l’anéantissement de ses moyens de conservation et à la destruction même de sa propre espèce… En négligeant toujours les conseils de l’expérience, pour s’abandonner à ses passions, il est perpétuellement en guerre avec ses semblables, les détruit de toutes parts et sous tous prétextes ; en sorte qu’on voit des populations, autrefois fort grandes, s’appauvrir de plus en plus. On dirait qu’il est destiné à s’exterminer lui-même après avoir rendu le globe inhabitable ».

Pierre Jouventin

CLIMAT, arrêtons de faire trop de gosses

Diminuer sa consommation de viande, éviter l’avion, renoncer à une voiture… autant de mesures individuelles pour réduire son empreinte carbone. Mais le changement de comportement le plus efficace reste encore de faire moins d’enfants. Un bébé pèserait en effet 58 tonnes de CO2 par an, tandis que le cumul d’un régime végétarien (en moyenne 0,8 tonne par an), de l’arrêt des voyages en avion (1,6 tonne) et de l’usage d’une voiture (2,4 tonnes) permettrait d’économiser au total 4,8 tonnes par an. Les commentaires vont bon train sur lemonde.fr, nous donnons en prime référencement de nos articles sur la nulliparité.

Eymeric L : Cette réflexion de ne pas avoir d’enfant pour des raisons écologiques, nous l’avons eu avec ma compagne il y a 10 ans. Au final, nous décidons d’en avoir un, et un seul, malgré mes convictions collapsologues car l’existence mérité d’être vécue, que celle-ci dure 10 ans ou 90 ans et sa vie sera riche malgré le côté funeste du monde qui vient. A 37° l’homme est en bonne santé, à 39° il est malade, à 41° il est mort. Appliqué cela aux autres formes de vie, pour la température de la planète, et vous aurez compris qu’elle est malade en beaucoup d’endroit, et que le scénario “business as usual” nous tuera.

Adrienne : Il faut que l’État encourage ce mouvement malthusien en supprimant les allocations familiales natalistes résultant encore du contexte de 1945 où on avait besoin de « bras » pour reconstruire le pays. Une allocation serait versée dès le 1er enfant sans augmentation au 2ème et supprimée en cas de 3ème naissance ; bénéfice collatéral, on réduirait drastiquement l’attrait du pays pour l’immigration illégale.On espère que les ressortissants des pays où la natalité est plutôt de 3 enfants par femme s’en inspirent. L’argument du financement des retraites ne tient plus : il n’y aura plus de travail pour toute la population en âge d’être active !

Margotdubreuil : Ne pas avoir d’enfant par souci écologique ??? Alors demandez aux Indiens, Africains, etc. de faire de même !

XXX @ Margot : Vu la différence de poids écologique entre un français et un indien, il vaut largement mieux qu’une française décide d’avoir un enfant de moins plutôt qu’une indienne.

Dujour : 30 millions de chats et chiens en France, cheptel en croissance, ce qui ne gêne personne, mais les bébés eux ne sont pas écolo. Ne pas vouloir d’enfant est tout à fait respectable mais pas sous ce motif bidon…

Yves-Jean @ Dujour : J’ai bien peur que votre commentaire ne soit pas une blague. Vous n’êtes pas le seul à pointer la responsabilité des chats et chiens. Mais si on compare le bilan carbone des animaux et de leurs maîtres, il n’a pas photo. Ce n’est pas le chien qui s’achète une ou deux bagnoles, voyage régulièrement en avion, consomme du bœuf à gogo et pollue la planète avec les plastiques. Tout au plus peut on pointer l’industrie des pet food, mais qui recycle les bas morceaux dont les humains ne veulent pas. Quant aux chats et leur pression de prédation extrême sur les oiseaux, il y a une vraie prise de conscience de leur surnombre : beaucoup en parlent au contraire.

Zvilevy : ben oui faut diminuer la population! mais alors pourquoi accueillir les migrants. est-ce qu’ils sont moins nombreux que ces enfants qu’on ne fait pas?

Foruminator : Le raisonnement écologique qui pousse certains à ne pas vouloir d’enfant semble d’une logique implacable. Pourtant non, il recèle une contradiction : pourquoi ces gens ne se suicident-ils pas ? vivre, c’est polluer, n’est-ce pas ?

Nicoleta @ Foruminator : Ils ne disent pas qu’on devrait mourir le plus tôt possible, mais contrôler les naissances. Si l’on est vivant, le mal a été déjà fait, alors essayons de vivre. D’ailleurs, le suicide affecterait les proches, ça ne serait pas juste de leur infliger une telle souffrance. Mais donner naissance à quelqu’un (qui n’a rien demandé!) c’est autre chose et le refus de la parentalité n’affecte personne, à part ceux qui prennent cette décision.

Philippe26 : Et l’adoption dans tout ca ne serait-elle pas le meilleur des mondes entre préservation de la planète, réponse a un besoin de parenté, et acte social? J’aurai aimé que l’article l’évoque.

rem theo : La planète est foutue, quel intérêt de faire vivre à un gosse l’enfer d’un monde non vivable avec des guerres qui vont apparaître pour avoir de l’eau et survivre.

Pour en savoir plus, Nullipares, childfree, les personnes sans enfants

17 août 2020, Gisèle Halimi, maternité n’est pas obligée

8 mars 2020, Écoféminisme et question démographique

23 octobre 2019, Faut pas rêver de devenir maman !

2 juin 2019, Conférence-débat sur la Décroissance démographique

29 décembre 2018, Faire moins d’enfants, c’est le geste écolo primordial

28 décembre 2018, pas de PMA, pas de GPA, pas d’enfant !

29 décembre 2016, Féminisme, sensibilité écologique et refus de maternité

29 octobre 2014, Une forte natalité française qu’il nous faut enrayer

21 juillet 2014, No kid, ces femmes qui ne veulent pas avoir d’enfant

4 juillet 2014, Permis de procréer, à égalité avec permis de conduire ?

24 avril 2008, oui à la nulliparité

Newsletter de Démographie Responsable

Nous serons présents à la prochaine Foire Echobio de Monbéliard, les samedi 19 et dimanche 20 septembre 2020. N’hésitez pas à venir visiter ce salon. Un peu plus tard, nous devrions tenir un stand au Salon Marjolaine à Paris – Vincennes du 7 au 15 novembre 2020. Les évolutions de la législation sanitaire laissent encore planer quelques incertitudes. Nous vous confirmerons aussi vite que possible la tenue de cette manifestation qui constitue le principal salon écologique de France en terme de fréquentation. Notre président, Denis Garnier, y donnera une conférence sur le thème : « Épidémies et démographie ».

 Nous avons le plaisir d’accueillir Monsieur François Ramade parmi nos membres d’honneur. François Ramade est un scientifique très réputé, spécialiste de l’éco-toxicologie et auteur d’un grand nombre d’ouvrages qui font référence. Il a également traité dans plusieurs livres scientifiques l’état de la démographie mondiale et l’incontournable urgence  de stopper au plus vite la prolifération humaine pour amorcer un déclin qui permettrait de mettre en adéquation les effectifs humains et la pérennité de la biosphère. C’est notamment le cas de la première édition de son ouvrage « Ecologie appliquée » ( Décembre 1973). Il a récemment développé cette question dans son dernier ouvrage « Introduction à l’ Écologie de la conservation; la protection de la nature pour une Humanité durable » ( 725 p. , 330 figures), publié en fin janvier 2020 par Lavoisier Tec&Doc. François Ramade est aussi membre depuis 1973 du Population Référence Bureau de Washington qui est une ONG consacrée à l’étude de l’état de la démographie mondiale et des mesures mises en œuvre pour la stabiliser. Cette ONG publie un remarquable ensemble de statistiques démographiques (la World population Data Sheet) que notre association utilise fréquemment).

 Les initiatives et réalisations de nos adhérents

Jean-Michel Favrot a réalisé le site Co-locaterre, l’impasse évolutive, Très clair et bien conçu, ce site évoque les différents défis auxquels la biosphère est confrontée et accorde évidemment une très large place à la question démographique. Il est possible d’écrire à l’auteur et d’échanger avec lui sur tous ces sujets via une page contact. Jean-Michel Favrot termine actuellement la rédaction d’un ouvrage sur ce thème, nous vous tiendrons au courant de sa parution.

Michel Sourrouille anime le blog Biosphère Info et le site de documentation des écologistes Biosphère Ouvaton. Il vient de publier sur son blog un ensemble très complet d’articles consacrés à l’œuvre de Thomas Malthus où il rappelle en quoi cet économiste a été précurseur et combien nombre des reproches qui lui sont encore aujourd’hui adressés sont infondés. Il présente ainsi ces articles : « Il faut bien connaître MALTHUS avant d’oser le critiquer. En effet Thomas Robert MALTHUS (1766-1834) peut être considéré non seulement comme l’analyste le plus perspicace de la problématique démographique, mais aussi comme un précurseur de l’écologie. Le terme « malthusien » est entré dans le dictionnaire pour qualifier ceux qui veulent limiter la fécondité humaine pour l’adapter à l’état des ressources naturelles. Cette relation entre population et ressources est à la base du raisonnement des écologistes… » Il est à noter que cette série d’articles provient d’un livre sur Malthus qu’une société d’édition, se revendiquant pourtant des mouvements décroissants, a refusé de publier. Cela illustre le caractère toujours très sensible de la question (voir à ce sujet: Malthus, considérations de Serge Latouche).

Vous trouverez via ce lien la liste de l’ensemble des articles de cette série . Le même site propose également plusieurs extraits de l’œuvre de Malthus (voir sur ce lien). Par ailleurs, Michel Sourrouille fera paraître en novembre prochain, aux éditions Kiwi, un nouvel ouvrage : « Arrêtons de faire des gosses, la surpopulation nous mène à notre perte ».  Il est possible de pré-commander l’ouvrage ici (couverture en PJ).

Martin Rott prépare une série de conférences sur le thème « Ecologie et Démographie ».

 Sondage et amélioration du site

Nous avons récemment amélioré notre site internet en présentant de façon plus évidente les grandes lignes de nos motivations et de nos engagements. Nous avons également rendu plus clair l’accès aux différents chapitres. Par ailleurs nous avons lancé un sondage pour que chacun puisse donner son avis et nous suggérer d’autres améliorations, n’hésitez pas à y répondre.

Fécondité, tout savoir sur le malthusianisme

Il faut bien connaître MALTHUS avant d’oser le critiquer. En effet Thomas Robert MALTHUS (1766-1834) peut être considéré non seulement comme l’analyste le plus perspicace de la problématique démographique, mais aussi comme un précurseur de l’écologie. Le terme « malthusien » est entré dans le dictionnaire pour qualifier ceux qui veulent limiter la fécondité humaine pour l’adapter à l’état des ressources naturelles. Cette relation entre population et ressources est bien à la base du raisonnement des écologistes…

Voici les liens vers notre synthèse malthusienne en 13 articles sur notre blog biosphere :

1er septembre 2020, Biosphere-Info, les textes de MALTHUS (13/13)

31 août 2020, Actualisation de la question malthusienne (12/13)

30 août 2020, MALTHUS réfute avec rigueur les critiques (11/13)

29 août 2020, MALTHUS, un religieux en dehors du dogme (10/13)

28 août 2020, MALTHUS, un scientifique éclairé en 1798 (9/13)

27 août 2020, MALTHUS, décroissant nié par les décroissants (8/13)

26 août 2020, Libérons MALTHUS de la critique marxiste (7/13)

25 août 2020, MALTHUS, aider les pauvres n’est pas aider ! (6/13)

24 août 2020, MALTHUS, pour une maîtrise de la fécondité (5/13)

23 août 2020, MALTHUS, le prophète du sens des limites (4/13)

22 août 2020, 1798, MALTHUS contre les optimistes crédules (3/13)

21 août 2020, pour mieux connaître le démographe MALTHUS (2/13)

20 août 2020, MALTHUS, considérations de Serge Latouche (1/13)

Biosphere-Info, les textes de MALTHUS

Il faut lire Malthus avant d’oser le critiquer. En effet Thomas Robert MALTHUS (1766-1834) peut être considéré non seulement comme l’analyste le plus perspicace de la problématique démographique, mais aussi comme un précurseur de l’écologie. Le terme « malthusien » est entré dans le dictionnaire pour qualifier ceux qui veulent limiter la fécondité humaine pour l’adapter à l’état des ressources naturelles. En France, Malthus est pourtant devenu un repoussoir, particulièrement au sein d’une certaine gauche bien pensante qui se dit pourtant adepte de la décroissance. Malthus est-il à éviter, au lecteur d’en juger lui-même à la lecture des textes même de Malthus.

1) Malthus, un précurseur de l’écologie

idée générale : La plupart des théoriciens néo-classiques de l’économie, en éliminant vers 1880 la terre (le substrat biophysique) des fonctions de production, ont rompu l’e lien avec la nature. Or ces limites écologiques sont aujourd’hui manifestes, pic des ressources, réchauffement climatique, stress hydrique, déforestation, extinction des espèces, etc. A son époque, fin du XVIII et début du XIXe siècle, Malthus ne pouvait certes prévoir la multiplication des menace, la révolution thermo-industrielle ne faisait que commencer et la plupart des gens travaillaient encore la terre. Mais cet auteur a formalisé dans son Essai sur le principe de population le fait que l’histoire constante de l’humanité a été une course poursuite entre une évolution démographique exponentielle (géométrique) et des ressources alimentaires progressant de façon beaucoup plus modérée (évolution arithmétique ou linéaire). En ce sens Malthus peut être considéré comme un précurseur de l’écologie puisqu’il nous a donné en son temps un premier aperçu synthétique sur l’insuffisance possible de nos ressources. Il préfigure les critiques actuelles du croissancisme et cette foi aveugle dans une inventivité qui trouvera toujours des solutions à nos problèmes.

1.1) Des systèmes d’égalité, Condorcet / Malthus, Essai sur le principe de population (Flammarion 1992, tome 2 p.8 à 20)

L’ouvrage de Condorcet, intitulé Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, est un exemple remarquable de l’attachement qu’un homme peut vouer à des principes démentis par l’expérience de chaque jour, et dont il est lui-même victime (ndlr, Condorcet a été emprisonné en 1794, il est mort dans sa cellule). Il suffit d’un très petit nombre d’observations pour faire voir combien cette théorie est fausse, dès qu’on veut l’appliquer aux objets réels et non à un état de choses purement imaginaires. De ce que la limite de la vie humaine n’est pas rigoureusement fixée, on croit pouvoir inférer que sa durée croîtra sans fin et qu’elle peut être dite indéfinie et illimitée. Mais pour dévoiler le sophisme et démasquer l’absurdité, il suffit du plus léger examen de ce que Condorcet appelle la perfectibilité organique des plantes et des animaux.

J’ai ouï dire que c’est une maxime établie parmi ceux qui s’appliquent à améliorer leurs troupeaux, que l’on peut les perfectionner autant qu’on le veut. Dans la fameuse bergerie du comte de Leicester, on s’est proposé d’obtenir des moutons à petite tête et à jambes courtes. Il est clair qu’en avançant, on devrait arriver à avoir enfin des moutons dont la tête et les jambes ne seraient plus que des quantités minuscules. Cette conséquence absurde montre qu’il y a, en ces sortes de modifications, une limite qu’on ne peut franchir, bien qu’on ne la voie pas distinctement et qu’on ne puisse dire précisément où elle est. Le plus haut degré d’amélioration, ou la plus petite dimension des jambes et de la tête, peut être dite indéfinie ; mais c’est tout autre chose que de dire qu’elle est illimitée au sens de Condorcet. La fleur, par l’effet de la culture, s’est agrandie par degrés. Si ce progrès n’avait point de limite, il irait à l’infini. Mais c’est avancer une absurdité si palpable, que nous pouvons nous tenir pour assurés de l’existence d’une limite à l’amélioration des plantes comme à celle des animaux. Dans tous les cas, il faut soigneusement distinguer un progrès illimité d’un progrès dont la limite est indéfinie. Quant à la vie humaine, malgré les grandes variations auxquelles elle est sujette par diverses causes, il est permis de douter que, depuis que le monde existe, il se soit opéré aucune amélioration organique dans la constitution de notre corps. Nous ne pouvons raisonner que d’après ce que nous connaissons. Si je dis que l’homme est mortel, c’est qu’une expérience invariable de tous les temps a prouvé la mortalité de la substance organisée dont est fait son corps visible.

La passion qui s’est manifestée dans ces derniers temps pour des spéculations affranchies de tout frein semble avoir eu le caractère d’une sorte d’ivresse, et doit peut-être son origine à cette multitude de découvertes aussi grandes qu’inattendues, qui ont été faites en diverses branches des sciences. Rien n’a paru au-dessus des forces humaines ; et sous l’empire de cette illusion, ils ont confondu les sujets où aucun progrès n’était prouvé avec ceux où ils étaient incontestables.

1.2) Des systèmes d’égalité, Godwin / Malthus, Essai sur le principe de population (Flammarion 1992, tome 2 p.20 à 34)

Godwin, dans son ouvrage sur la justice politique, se repose avec trop de confiance sur des propositions abstraites et générales. Le principe de bienveillance, employé comme ressort principal de toutes les institutions sociales, et substitué à l’amour de soi et de l’intérêt personnel, paraît au premier aspect un perfectionnement vers lequel doivent se diriger tous nos vœux. Mais ce concert d’hommage à la vérité et à la vertu disparaissent à la lumière du jour, et font place au spectacle des peines réelles de la vie, ou plutôt à ce mélange de biens et de maux dont elle est toujours composée. Pour juger combien peu M.Godwin a étudié l’état réel de la société, il suffit de voir comment il résout la difficulté que fait naître l’accroissement illimité de la population. « Les trois quarts du globe habitable sont encore incultes. Les parties cultivées sont susceptibles d’amélioration sans fin, la population peut croire pendant des myriades de siècles, sans que la terre cesse de suffire à la subsistance de ses habitants. » Livrons-nous quelques instants, avec M.Godwin, à la pensée que son système d’égalité pourrait être réalisé pleinement.

Supposons que dans l’île de la Grande-Bretagne on pût réussir à écarter toutes les causes de vice et de malheur. Plus de fabriques et de travaux malsains, les hommes ne s’entassent plus dans les villes pour se livrer à l’intrigue et à des plaisirs illicites. Les villes sont circonscrites dans une enceinte d’une juste étendue. Le plus grand nombre de ceux qui vivent dans ce paradis terrestre se trouvent répandu dans des villages dispersés par tout le pays. Tous les hommes sont égaux. Les travaux relatifs aux objets de luxe ont cessé. L’esprit de bienveillance fera la répartition du produit entre tous les membres de la société de manière que chacun ait selon ses besoins. Il serait impossible, à la vérité, que tous eussent chaque jour de la nourriture animale ; mais la nourriture végétale, mêlée de temps en temps d’une ration convenable de viande, maintiendrait chez tous les individus santé, vigueur et gaieté. Je ne saurais concevoir une forme de société plus favorable à la population.

La suppression de toutes les grands causes de dépopulation ferait croître le nombre des habitants avec une rapidité sans exemple. Que devient, hélas ! ce tableau où l’on nous peignait les hommes vivant au sein de l’abondance. L’esprit de bienveillance, que l’abondance fait éclore et alimente, est comprimé par le sentiment du besoin. Le blé est cueilli avant sa maturité ; on en amasse secrètement au-delà de la portion légitime. En vain la bienveillance jette encore quelques étincelles mourantes ; l’amour de soi, l’intérêt personnel, étouffe tout autre principe et exerce dans le monde un empire absolu. Le brillant ouvrage de l’imagination s’évanouit au flambeau de la vérité. Il faut donc absolument opposer à la population quelque obstacle. Le plus simple le plus naturel de tous semble être d’obliger chaque père à nourrir ses enfants. Cette loi servirait de frein à la population ; car l’on doit croire qu’aucun homme ne voudra donner le jour à des êtres infortunés qu’il se sentira incapable de nourrir ; mais s’il s’en trouve qui commettent une telle faute, il est juste que chacun d’eux supporte individuellement les maux qui en seront la suite et auxquels il se sera volontairement exposé.

Je n’ai point en tout ceci fait entrer l’émigration en ligne de compte, pour une raison fort simple. Si l’on établissait des sociétés sur le même plan d’égalité dans toute l’Europe, il est évident que les mêmes effets se feraient sentir ; et qu’étant surchargées de population, elle ne pourraient offrir une retraite à de nouveaux habitants.

1.3) Rapport de l’accroissement de la population et de la nourriture / Malthus, Essai sur le principe de population (Flammarion 1992, tome 1, page 67 à 74)

Si l’on cherchait à prévoir quels seront les progrès futurs de la société, il s’offrirait naturellement deux questions à examiner :

1. Quelles sont les causes qui ont arrêté jusqu’ici les progrès des hommes, ou l’accroissement de leur bonheur ?

2. Quelle est la probabilité d’écarter ces causes qui font obstacle à nos progrès ?

La cause que j’ai en vue est la tendance constante qui se manifeste dans tous les êtres vivants à accroître leur espèce, plus que ne le comporte la quantité de nourriture qui est à leur portée. C’est une observation du docteur Franklin, qu’il n’y ait aucune limite à la faculté productive des plantes et des animaux, si ce n’est qu’en augmentant en nombre ils se dérobent mutuellement leur subsistance. Cela est incontestable. La nature a répandu d’une main libérale les germes de vie dans les deux règnes, mais elle a été économe de place et d’aliments. Sans cette réserve, en quelques milliers d’années, des millions de monde auraient été fécondées par la Terre seule ; mais une impérieuse nécessité réprime cette population luxuriante ; et l’homme est soumis à sa loi, comme tous les êtres vivants. Pour les plantes et les animaux, le défaut de place et de nourriture détruit ce qui naît au-delà des limites assignées à chaque espèce.

Les effets de cet obstacle sont, pour l’homme, bien plus compliqués. Il se sent arrêté par la voix de la raison, qui lui inspire la crainte d’avoir des enfants aux besoins desquels il ne pourra point pourvoir. Si au contraire l’instinct l’emporte, la population croît plus que les moyens de subsistance. Nous pouvons tenir pour certain que, lorsque la population n’est arrêtée par aucun obstacle, elle va doubler tous les vingt-cinq ans, et croît de période en période selon une progression géométrique. Il est moins aisé de déterminer la mesure de l’accroissement des productions de la terre. Mais du moins nous sommes sûrs que cette mesure est tout à fait différente de celle qui est applicable à l’accroissement de la population. Un nombre de mille millions d’hommes doit doubler en vingt ans par le seul principe de population, tout comme un nombre de mille hommes. Mais on n’obtiendra pas avec la même facilité la nourriture nécessaire pour alimenter l’accroissement du plus grand nombre. L’homme est assujetti à une place limitée. Lorsqu’un arpent a été ajouté à un autre arpent, jusqu’à ce qu’enfin toute la terre fertile soit occupée, l’accroissement de nourriture dépend de l’amélioration des terres déjà mises en valeur. Cette amélioration, par la nature de toute espèce de sol, ne peut faire des progrès toujours croissants ; mais ceux qu’elle fera seront de moins en moins considérables tandis que la population, partout où elle trouve de quoi subsister, ne connaît point de limites, et que ces accroissements deviennent une cause active d’accroissements nouveaux. Nous sommes donc en état de prononcer, en partant de l’état actuel de la terre habitée, que les moyens de subsistance, dans les circonstances les plus favorables à l’industrie, ne peuvent jamais augmenter plus rapidement que selon une progression arithmétique.

La conséquence inévitable de ces deux lois d’accroissement, comparées, est assez frappante. Substituons à la Grande Bretagne la surface entière de la Terre ; et d’abord on remarquera qu’il ne sera plus possible, pour éviter la famine, d’avoir recours à l’émigration. Portons à mille millions d’homme le nombre des habitants actuels de la Terre : la race humaine croîtrait selon les nombres, 1, 2, 4, 8, 16, 32, 64, 128, 256 ; tandis que les subsistances croîtraient comme ceux-ci : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9. Au bout de deux siècles, la population serait aux moyens de subsistance comme 256 est à 9 ; au bout de trois siècles, comme 4 096 et à 13, et après deux mille ans, la différence serait immense et comme incalculable. Le principe de population, de période en période, l’emporte tellement sur le principe productif des subsistances que, pour que la population existante trouve des aliments qui lui soient proportionnés, il faut qu’à chaque instant une loi supérieure fasse obstacle à ses progrès.

1.4) Des causes principales qui influent sur l’augmentation de la population / Malthus, Principes d’économie politique (Calmann-Levy 1969 p.190)

Si, par l’introduction d’une plus grande quantité de capital fixe, on pouvait cultiver la terre et en faire porter les produits au marché à bien moins de frais, on pourrait augmenter considérablement les produits par la culture et l’amélioration de tous nos terrains en friche ; et si l’emploi de ce capital fixe n’avait lieu que de la seule manière qui nous paraisse possible, c’est-à-dire graduellement, il n’y a pas de doute que la valeur des produits bruts du sol ne se maintienne à peu près à son ancien niveau. L’augmentation considérable de la quantité de ces produits, jointe au plus grand nombre de personnes qui pourraient être employées aux manufactures et au commerce, causerait inévitablement une très grande augmentation dans la valeur échangeable de la totalité des produits, accroîtrait les fonds consacrés à l’entretien du travail, et ajouterait ainsi à la demande des bras et à la population.

1.5) Des obstacles qui s’opposent à l’accroissement de la population / Malthus, Essai sur le principe de population (Flammarion 1992, tome 1, page 75 à 84)

Les obstacles à la population qui maintiennent le nombre des individus au niveau de leurs moyens de subsistance, peuvent être rangés sous deux chefs. Les uns agissent en prévenant l’accroissement de la population, et les autres en la détruisant. La somme des premiers compose ce qu’on peut appeler l’obstacle privatif ; celle des seconds, l’obstacle destructif. L’obstacle privatif, en tant qu’il est volontaire, est propre à l’espèce humaine et résulte d’une faculté qui le distingue des animaux ; à savoir, de la capacité de prévoir et d’apprécier des conséquences éloignées. Les obstacles qui s’opposent à l’accroissement indéfini des plantes et des animaux privés de raison sont tous d’une nature destructive, ou s’ils sont privatifs, ils n’ont rien de volontaire. Mais l’homme, en regardant autour de lui, ne peut manquer d’être frappé du spectacle que lui offrent souvent les familles nombreuses ; il éprouve une juste crainte de ne pouvoir faire subsister les enfants qu’il aura à faire naître. Tel doit être l’objet de son inquiétude dans une société fondée sur un système d’égalité, s’il peut en exister de pareilles. De telles réflexions sont faites pour prévenir, et préviennent en effet dans toute société civilisée. Elles empêchent un grand nombre de mariages précoces, et s’opposent à cet égard au penchant de la nature. Pour les obstacles privatifs, l’abstinence du mariage, jointe à la chasteté, est ce que j’appelle contrainte morale.

Les obstacles destructifs qui s’opposent à la population sont d’une nature très variée. Ils renferment toutes les causes qui tendent de quelque manière à abréger la durée naturelle de la vie humaine par le vice ou par le malheur. Ainsi on peut ranger sous ce chef toutes les occupations malsaines, les travaux rudes ou excessifs et qui exposent à l’inclémence des saisons, l’extrême pauvreté, la mauvaise nourriture des enfants, l’insalubrité des grandes villes, toutes les espèces de maladies et d’épidémies, la guerre, la peste, la famine. Dans un pays où la population ne peut pas croître indéfiniment, l’obstacle privatif et l’obstacle destructif doivent être en raison inverse l’un de l’autre : c’est-à-dire que dans les pays malsains, l’obstacle privatif aura peu d’influence. Dans ceux au contraire qui jouissent d’une grande salubrité, et où l’obstacle privatif agit avec force, l’obstacle destructif agira faiblement et la mortalité sera très petite. Mais il y a très peu de pays où l’on n’observe pas un constant effort de la population pour croître au-delà des moyens de subsistance. Cet effort tend constamment à plonger dans la détresse les classes inférieures de la société, et s’oppose à toute espèce d’amélioration dans leur état.

Supposons un pays où les moyens de subsistance soient suffisant à sa population. L’effort constant qui tend à accroître celle-ci ne manque pas d’accroître le nombre des hommes plus vite que ne peuvent croître les subsistances. Aussitôt le pauvre vivra plus difficilement. Le nombre des ouvriers étant accru dans une proportion plus forte que la quantité d’ouvrage à faire, le prix du travail ne peut manquer de tomber ; et le prix des subsistances haussant en même temps, il arrivera nécessairement que, pour vivre comme il vivait auparavant, l’ouvrier sera contraint de travailler davantage. Pendant cette période de détresse, la population s’arrête et devient stationnaire. En même temps le bas prix du travail encourage les cultivateurs à employer sur la terre une quantité de travail plus grande qu’auparavant ; les agriculteurs défrichent les terres incultes, et s’emploient à fumer et améliorer avec plus de soin celles qui sont en culture ; jusqu’à ce qu’enfin les moyens de subsistance arrivent au point où ils étaient à l’époque qui nous a servi de point de départ. Les mêmes marches rétrogrades et progressives ne manqueront pas de se répéter. Une des principales raisons pour lesquelles on n’a pas beaucoup remarqué ces oscillations, c’est que les historiens ne s’occupent guère que des classes les plus élevées de la société. Nous n’avons pas beaucoup d’ouvrages où la manière de vivre des classes inférieures soient peint avec fidélité. Or, c’est chez ces classes-là que se font sentir les fluctuations dont j’ai parlé.

Une cause encore, qui a pu souvent masquer ces oscillations, c’est la différence entre le prix réel du travail et son prix nominal. Une augmentation du nombre d’ouvriers qui reçoivent les mêmes salaires en argent doit nécessairement produire, par l’effet de la concurrence des demandes, une hausse monétaire dans le prix du blé. Au fait, c’est une baisse réelle du prix du travail. Pendant tout le temps que cette hausse des subsistances dure, l’état des classes inférieures ne peut manquer d’empirer. Au contraire les fermiers et les capitalistes s’enrichissent par le bas prix du travail. Cela les met en état d’employer un plus grand nombre de personnes. Par conséquent le prix réel du travail croîtra. C’est ainsi que les salaires, et par conséquent la condition des classes inférieures, éprouveront des baisses et des hausses.

1.6) De la contrainte morale / Malthus, Essai sur le principe de population (Flammarion 1992, tome 2 p. 198 à 215)

Dans tous les cas, les lois de la nature sont semblables et uniformes. Chacune d’elle nous indique le point où, en cédant à ses impulsions, nous passons la limite prescrite. On a généralement considéré les maladies comme des châtiments inévitables infligés par la Providence ; mais il y aurait de bonnes raisons d’envisager une partie de ces maux comme une indication de la violation de quelque loi de la nature. Si manger et boire sont une loi de la nature, c’en est une aussi que l’excès en ce genre nous devient nuisible ; et il en est de même à l’égard de la population. Si l’on n’empêchait pas les hommes d’apaiser leur faim avec le pain d’autrui, le nombre de pains diminuerait partout. L’obligation de s’abstenir du mariage, tant que l’on n’a pas la perspective de pouvoir suffire à l’entretien d’une famille, est un objet digne de toute l’attention du moraliste. L’intervalle entre l’âge de la puberté et l’époque du mariage serait passé dans l’observation exacte des lois de la chasteté, car ces lois ne peuvent être violées sans que la société n’en éprouve de fâcheuses conséquences ; en effet, cette vertu est le seul moyen légitime d’éviter les vices et la malheurs que le principe de population traîne à sa suite. Dans la société que nous peignons ici, il serait peut-être nécessaire que les individus des deux sexes passassent dans le célibat un assez grand nombre d’années, avant de songer à s’établir.

La religion de Mahomet, établie par l’épée, représenta comme un de leurs premiers devoirs l’obligation de faire naître des enfants, destinés à glorifier le Dieu qu’ils adoraient. De tels principes encouragèrent puissamment le mariage ; et l’accroissement rapide de la population qui en résulta fut à la fois effet et cause dans les guerres permanentes de cette époque. En prévenant tout excès de population, on retrancherait une des principales causes, et sans contredit le principal moyen, de la guerre offensive ; on préviendrait au-dedans la tyrannie et la sédition, maladies politiques d’autant plus funestes qu’elles s’engendrent mutuellement.

1.7) De l’émigration / Malthus, Essai sur le principe de population (Flammarion 1992, tome 2 p.43 à 51)

Il n’est pas probable que l’industrie soit parfaitement dirigée partout à la fois sur la surface de la terre. Si donc la population devient incommode, il semble que la nature offre à ce mal un remède bien simple, en ouvrant la voie de l’émigration à ces peuplades surchargées. Mais si nous consultons l’expérience, et que nous jetions les yeux sur les parties du globe où la civilisation n’a pas pénétré, ce prétendu remède ne paraîtra qu’un faible palliatif. Quoi qu’on doive penser des habitants actuels du Mexique et du Pérou, on ne peut lire le récit de la conquête de ces deux pays sans être frappé de cette triste pensée, que la race des peuples détruits était supérieure, en vertu aussi bien qu’en nombre, à celle du peuple destructeur. Pendant plusieurs années, il y a eu une grande facilité d’émigrer en Amérique. Mais je demanderai si, en Angleterre, le peuple a cessé d’être en proie au besoin ; si tout homme a pu s’y marier en pleine sécurité, avec l’assurance de pouvoir élever une nombreuse famille sans recourir à l’assistance de sa paroisse. J’ai la douleur de penser que la réponse ne sera pas affirmative. On dira peut-être que c’est la faute à ceux qui, ayant eu l’occasion d’émigrer, préfèrent vivre où ils sont dans la gêne et le célibat. Est-ce donc un tort d’aimer le sol qui nous a vu naître, nos parents, nos amis, les compagnons de notre enfance ? Une telle séparation est douloureuse. Quoi qu’elle fasse le bien général, elle parabole du banquetne cesse pour cela d’être un mal individuel.

Dans toute supposition qui pourrait être favorable au système de l’émigration, le secours qu’on pourrait tirer de cette pratique serait de très courte durée. L’émigration est absolument insuffisante pour faire place à une population qui croît sans limite. Mais envisagée comme un expédient partiel, propre à étendre la civilisation et la culture sur la surface de la terre, l’émigration paraît utile et convenable. Si le prix du travail est tel, dans un pays quelconque, qu’il mette les basses classes en état de vivre sans souffrir, nous pouvons être sûrs que ceux qui les composent ne songeront point à émigrer. Si ce prix n’est pas suffisant, il est cruel et injuste de s’opposer à l’émigration.

2) Malthus, une pensée anti-sociale ?

Idée générale : La critique principale à l’encontre de Malthus porte sur son opposition au maintien d’une assistance aux pauvres. Malthus pensait au contraire défendre la cause des pauvres. Il croit en une approche qu’on pourrait appeler aujourd’hui social-libérale, reposant sur la responsabilité individuelle : « Le peuple doit s’envisager comme étant lui-même la cause principale de ses souffrances… Si nous négligeons de donner attention à nos premiers intérêts, c’est le comble de la folie et de la déraison d’attendre que le gouvernement en prendra soin… En Angleterre, les lois sur les pauvres ont été incontestablement établies dans des vues pleines de bienveillance. Mais il est évident qu’elles n’ont point atteint leur but… Les lois sur les pauvres tendent manifestement à accroître la population sans rien ajouter aux moyens de subsistance… Ainsi les lois y créent les pauvres qu’elles assistent… Ce que je propose, c’est l’abolition graduelle des lois sur les pauvres, assez graduelle pour n’affecter aucun individu qui soit actuellement vivant, ou qui doivent naître dans les deux années prochaines… »

2.1) L’apologue du banquet / note 53 p.86 in Malthus hier et aujourd’hui, éditions du CNRS, 1984

Un homme qui naît dans un monde déjà occupé, s’il ne peut obtenir de ses parents la subsistance qu’il peut justement leur demander, et si la société n’a pas besoin de son travail, n’a aucun droit de réclamer la plus petite portion de nourriture et, en fait il est de trop. Au grand banquet de la nature, il n’y a pas de couvert vacant pour lui. Elle lui commande de s’en aller, et elle mettra elle-même ses ordres à exécution s’il ne peut recourir à la compassion de quelques-uns des convives du banquet. Si ces convives se serrent et lui font place, d’autres intrus se présentent immédiatement, demandant la même faveur. Le bruit qu’il existe des aliments pour tous ceux qui arrivent remplit la salle de nombreux réclamants. L’ordre et l’harmonie du festin sont troublés, l’abondance qui régnait auparavant se change en disette, et le bonheur des convives est détruit par le spectacle de la misère et de la gêne qui règnent dans toutes les parties de la salle, et par la clameur importune de ceux qui sont justement furieux de ne pas trouver les aliments sur lesquels on leur avait appris à compter. Les convives reconnaissent trop tard l’erreur qu’ils ont commise, en contrecarrant les ordres stricts à l’égard des intrus, donnés par la grande maîtresse du banquet, laquelle désirait que tous ses hôtes fussent abondamment pourvus et, sachant qu’elle ne pouvait pourvoir un nombre illimité de convives, refusait humainement d’admettre de nouveaux venus quand la table était déjà remplie. 

2.2) Des lois sur les pauvres / Malthus, Essai sur le principe de population (Flammarion 1992, tome 2 p.51 à 65)

En Angleterre, on a fait des lois pour établir en faveur des pauvres un système général de secours ; mais il est probable qu’en diminuant un peu les maux individuels, on a répandu la souffrance sur une surface beaucoup plus étendue. Je suppose que, par une souscription des hommes riches, on fit en sorte que l’ouvrier, au lieu de recevoir, comme à présent, deux shillings par jour pour prix de son travail, en reçut cinq. L’acte par lequel on transporterait à chaque ouvrier la propriété additionnelle de trois shillings par jour, n’augmenterait pas la quantité de viande qui existe dans le pays. Dans l’état actuel, il n’y en a pas assez pour que chacun des habitants en ait une petite portion à sa table. Qu’arriverait-il ? La concurrence des acheteurs au marché élèverait bientôt le prix de cette marchandise. Et tandis qu’à présent la livre de viande coûte un peu moins d’un demi-shilling, elle en coûterait deux ou trois. Le titre de chacun diminuerait de valeur, en d’autres termes un même nombre de pièces d’argent achèterait une moindre quantité d’aliments, et par conséquent le prix des subsistances se trouverait haussé (ndlr, c’est l’enchaînement inflationniste). Plus on fait de distribution dans les paroisses à titre d’assistance, et plus on encourage chacun à persister dans sa consommation habituelle ; par conséquent, il faut pour qu’enfin il consente à diminuer cette consommation, que le prix du blé s’élève beaucoup plus qu’il n’aurait été nécessaire sans cela. Quand une marchandise est rare, et ne peut être distribuée à tous, elle va à celui qui produit le titre le plus valide, c’est-à-dire à celui qui peut en offrir le plus d’argent. On dira peut-être que l’accroissement du nombre d’acheteurs donnerait, dans notre supposition, une nouvelle activité au travail et ferait croître le produit total du pays. Mais le produit se répartirait entre plus de personne, et le nombre de celles-ci se trouverait avoir crû beaucoup plus que dans le simple rapport du produit. On peut effectuer de grands changements dans les fortunes. Les riches peuvent devenir pauvres, et quelques pauvres devenir riches ; mais tant que le rapport des subsistances à la population reste le même, il arrivera nécessairement qu’une partie des habitants auront beaucoup de peine à se nourrir eux et leurs familles. Or, ce sera toujours les plus pauvres qui seront dans ce cas. Il peut paraître étrange qu’avec de l’argent, on ne puisse pas améliorer la condition du pauvre sans abaisser d’autant celle du reste de la société. Je peux faire un retranchement sur la nourriture de ma famille que je donne au pauvre si je suis en état de le supporter aisément. Mais si je donne à ce pauvre de l’argent, en supposant que le produit du pays ne change point, il est évidement impossible qu’il reçoive cette augmentation sans diminuer la portion des autres. Les classes les plus souffrantes dans la disette sont incontestablement celles qui sont immédiatement au-dessus de la pauvreté ; elles ont été abaissées d’une manière marquée par les excessives largesses faites aux classes placées au-dessous d’elle. La pauvreté est presque toujours relative.

Personne ne désire avec plus d’ardeur que moi de voir s’élever le prix réel du travail. Mais la tentative d’opérer cet effet en élevant forcément le salaire nominal, comme on l’a presque universellement recommandé dans ces dernières disettes, est une mesure que tout homme réfléchi doit réprouver comme absolument inefficace. Le prix du travail, quand on lui laisse prendre son niveau naturel, est un baromètre politique de la plus haute importance ; il exprime le rapport des moyens de subsistance à la demande que l’on fait. Mais au lieu de considérer les salaires sous ce point de vue, on se plaît à les envisager comme une valeur que nous pouvons hausser et baisser à plaisir. C’est à peu près comme si le baromètre baissait jusqu’au mot tempête, et que pour rétablir le beau temps nous fissions monter le mercure par quelque pression mécanique ; puis que nous fissions étonnés de voir le mauvais temps continuer. Adam Smith a clairement fait voir que la tendance naturelle d’une année de disette est de priver de tout emploi un grand nombre d’ouvriers, ou de les forcer à travailler pour un salaire réduit.

N’oublions pas toutefois que l’humanité et une vraie politique requièrent impérieusement que dans des circonstances de famine, les pauvres reçoivent tous les secours que la nature des choses permet de leur donner. Il est donc de notre devoir de leur donner dans les années de détresse quelques secours temporaires.

2.3) Des lois sur les pauvres (suite) / Malthus, Essai sur le principe de population (Flammarion 1992, tome 2 p.66 à 86)

Les lois sur les pauvres tendent manifestement à accroître la population, sans rien ajouter aux moyens de subsistance. Ainsi les lois y créent les pauvres qu’elles assistent. Secondement, la quantité d’aliments qui se consomme dans les maisons de travail (Work-houses) diminue d’autant les portions qui sans cela seraient réparties à des membres de la société plus laborieux et plus dignes de récompense. C’est une dure maxime, mais il faut que l’assistance ne soit point exempt de honte. C’est un aiguillon au travail, indispensable pour le bien général de la société. Heureusement, il y a encore chez les paysans quelque répugnance à recourir à l’assistance. C’est un sentiment que les lois sur les pauvres tendent à effacer.

Les lois sur les pauvres, telles qu’elles existent en Angleterre, ont contribué à élever le prix des subsistances, et à abaisser le prix réel du travail. Elles ont donc contribué à appauvrir la classe du peuple qui ne vit que de son travail. Il est bien probable d’ailleurs qu’elles ont contribué à faire perdre aux pauvres les vertus de l’ordre et de la frugalité, qui se font remarquer d’une manière si honorable dans la classe de ceux qui font quelque petit commerce ou qui dirigent de petites fermes. Les lois sur les pauvres ont été incontestablement établies dans des vues pleines de bienveillance. Mais il est évident qu’elles n’ont point atteint leur but. Pour mettre le pauvre à portée de cette assistance, il a fallu assujettir toute la classe du peuple à un système de règlement vraiment tyrannique. La persécution que les paroisses font éprouver à ceux qu’elles craignent de voir tomber à leur charge, surtout lorsqu’elles se dirigent contre les femmes prêtes à accoucher, sont odieuses et révoltantes. Je suis persuadé que si ces lois n’avaient jamais existé en Angleterre, la somme totale du bonheur eût été plus grande chez le peuple qu’elle ne l’est à présent. Le vice radical de tous les systèmes de cette nature est d’empirer le sort de ceux qui ne sont pas assistés.

Le fameux statut de la 43e année d’Élisabeth, qu’on a souvent cité avec admiration, est ainsi conçu : « Les inspecteurs des pauvres, de concert avec les juges de paix, lèveront une taxe sur les habitants de leur paroisse suffisante pour se procurer le lin, le chanvre, la laine, le fil, le fer et les autres articles de manufacture, nécessaires pour donner aux pauvres de l’ouvrage. » Il ne serait pas plus déraisonnable d’ordonner qu’il vienne deux épis de blé partout où jusqu’ici la terre n’en a produit qu’un. On n’insiste point sur la nécessité des efforts constants et bien dirigés pour le bon emploi des capitaux agricoles et commerciaux ; mais on paraît s’attendre à voir ces fonds s’accroître immédiatement à la suite d’un édit du gouvernement abandonné pour exécution à l’ignorance de quelques officiers de paroisse. Rien de plus difficile, rien de moins soumis à la volonté des gouvernements, que l’art de diriger le travail et l’industrie, de manière à obtenir la plus grande quantité de subsistance que la terre puisse produire. Où est l’homme d’État qui osât proposer de prohiber toute nourriture animale, de supprimer l’usage des chevaux, de contraindre le peuple entier à vivre de pommes de terre ? En supposant la possibilité d’une semblable révolution, serait-il convenable de l’opérer ? Surtout si l’on vient à réfléchir que, malgré tous ces règlements forcés, en peu d’années on serait en proie aux besoins auxquels on aurait voulu se soustraire, et avec beaucoup moins de ressources pour y subvenir. Les tentatives qu’on a faites pour employer les pauvres dans de grands établissements de manufactures ont presque toujours échoué. Si quelques paroisses ont pu, par une meilleure administration, persévérer dans ce système, l’effet qui en a résulté a été infailliblement de jeter dans l’inaction plusieurs ouvriers, qui travaillaient dans le même genre sans être à la charge de personne. Soit que les balais sortent de la fabrique des enfants ou de celle de quelques ouvriers indépendants, dit le chevalier Eden, il en s’en vendra jamais plus que le public n’en demande. Pour toutes ces raisons, le règlement de la 43e année d’Élisabeth, envisagé comme une loi permanente, est d’une exécution physiquement impossible. Dire qu’il faudrait fournir de l’ouvrage à tous ceux qui ne demandent qu’à travailler, c’est vraiment dire que les fonds destinés au travail sont infinis ; qu’ils ne sont soumis à aucune variation ; que sans égard aux ressources du pays rapidement ou lentement rétrogrades, le pouvoir de donner de bons salaires à la classe ouvrière doit toujours rester exactement le même. Cette assertion contredit les principes les plus évidents de l’offre et de la demande, et renferme implicitement cette proportion absurde, qu’un territoire limité peut nourrir une population illimitée. Il est inexcusable de promettre sciemment ce qu’il n’est pas possible d’exécuter.

On m’a accusé de proposer une loi pour défendre aux pauvres de se marier. Cela n’est pas vrai. J’ai dit distinctement que si un individu voulait se marier sans avoir une espérance légitime d’être en état d’entretenir sa famille, il devait avoir la plus pleine liberté de le faire ; et toutes les fois que des propositions prohibitives m’ont été suggérées, je les ai toutes fermement réprouvées. Je suis de l’opinion que toute loi positive pour limiter l’âge du mariage serait injuste et immorale. Ce que je propose, c’est l’abolition graduelle des lois sur les pauvres, assez graduelle pour n’affecter aucun individu qui soit actuellement vivant, ou qui doivent naître dans les deux années prochaines. La raison pour laquelle j’ai hasardé une proposition de cette espèce est la ferme conviction où je suis que ces lois ont décidément fait baisser les salaires des classes ouvrières et ont rendu généralement leur condition plus mauvaise qu’elle n’aurait été, si ces lois n’avaient jamais existé.

2.4) Du système commercial / Malthus, Essai sur le principe de population (Flammarion 1992, tome 2 p. 107 à 111)

Un pays qui est obligé d’acheter des nations étrangères les matières brutes de ses manufactures, et les moyens de subsistance de sa population, dépend presque entièrement, pour l’accroissement de sa richesse et de sa population, de l’accroissement de richesses et de demandes des pays avec lesquels il commerce. Venise présente un exemple frappant d’un État commercial arrêté tout à coup dans son progrès en richesse et en population par la concurrence étrangère. La découverte faite par les Portugais d’un passage aux Indes par le cap de Bonne-Espérance changea complètement la route du commerce de l’Inde. Le pouvoir et la richesse des Vénitiens se resserra bientôt dans les limites que leur assignaient leurs ressources naturelles.

2.5) Des systèmes agricoles et commercial combinés / Malthus, Essai sur le principe de population (Flammarion 1992, tome 2 p. 116 à 119)

Un pays qui se nourrit lui-même ne peut point être réduit tout à coup, par la concurrence étrangères, à voir sa population éprouver une décadence inévitable. Si les exportations d’un pays purement commercial éprouvent une diminution importante par la concurrence étrangère, ce pays peut perdre, en un temps assez court, le pouvoir d’entretenir tous ses habitants. Il doit finalement convenir à la plupart des nations riches en terres de fabriquer pour leur propre usage. Que des cotons bruts soient embarqués en Amérique, pour être transportés à quelques milliers de milles de là ; débarqués dans les pays où ils ont été transportés pour y être manufacturés ; puis embarqués à nouveau pour le marché américain, c’est un état de choses qui ne peut pas être permanent.

Quel effet a sur la liberté civile la connaissance de la principale cause de la pauvreté / Malthus, Essai sur le principe de population (Flammarion 1992, tome 2 p. 237 à 249)

Le peuple doit s’envisager comme étant lui-même la cause principale de ses souffrances. Peut-être, au premier coup d’œil, cette doctrine paraîtra peu favorable à la liberté. Mais il ne faut pas juger sur l’impression reçue au premier coup d’œil. Tant qu’il sera au pouvoir d’un homme mécontent et doué de quelque pouvoir d’agiter le peuple, de lui persuader que c’est au gouvernement qu’il doit imputer les maux qu’il s’est lui-même attiré, il est manifeste qu’on aura toujours de nouveaux moyens de fomenter le mécontentement et de semer des germes de révolution. Après avoir détruit le gouvernement établi, le peuple, toujours en proie à la misère, tourne son ressentiment sur ceux qui ont succédé à ses premiers maîtres. La multitude qui fait les émeutes est le produit d’une population excédante. Cette multitude égarée est un ennemi redoutable de la liberté, qui fomente la tyrannie ou la fait naître. Si les mécontentements politiques se trouvaient mêlés aux cris de la faim, et qu’une révolution s’opéra par la populace, en proie aux besoins d’être nourrie, il faudrait s’attendre à de perpétuels changements, à des scènes de sang sans cesse renouvelées, à des excès de tout genre qui ne pourraient être contenus que par le despotisme absolu.

Le gouvernement est un quartier où la liberté n’est pas, ne peut pas être fidèlement gardée. Si nous nous manquons à nous-mêmes, si nous négligeons de donner attention à nos premiers intérêts, c’est le comble de la folie et de la déraison de s’attendre que le gouvernement en prendra soin. Ni avant ni après l’institution des lois sociales, un nombre d’individus illimité n’a joui de la faculté de vivre. Il est donc de la plus haute importance d’avoir une idée distincte de ce que le gouvernement peut faire et de ce qui est hors de sa puissance.

3) Malthus, hier et aujourd’hui

idée générale : Il nous reste à aborder le fait que Malthus peut également être considéré comme un précurseur de l’analyse socio-culturelle. Il a en effet replacé le principe de population dans un contexte social en s’intéressant à tous les paramètres qui agissent sur la fécondité humaine.

3.1) Des obstacles à la population dans les nations indigènes de l’Amérique / Malthus, Essai sur le principe de population (Flammarion 1992, tome 1, page 91 à 113)

Tournons maintenant nos regards sur les diverses contrées de l’Amérique. A l’époque où l’on fit la découverte, la plus grande partie de ce vaste continent était habité par de petites tribus de sauvages, indépendantes les unes des autres. Dans les forêts on ne trouvait pas, comme aux îles de la mer du Sud, une abondance de fruits et de végétaux nourrissants. Les habitants de cette partie du monde vivaient donc principalement des produits de la chasse ou de la pêche. On a dès longtemps remarqué qu’un peuple chasseur doit étendre beaucoup les limites de son territoire pour y trouver de quoi vivre. Si l’on compare le nombre des bêtes sauvages qui peuvent s’y rencontrer au nombre de celles qu’on peut prendre, on verra qu’il est impossible que les hommes s’y multiplient beaucoup. Les peuples chasseurs, comme les bêtes de proie, auxquelles ils ressemblent par la manière dont ils pourvoient à leur subsistance, ne peuvent être fort rapprochées. Leurs tribus sont éparses, il faut qu’ils s’évitent ou se combattent. Ainsi la faible population de l’Amérique répandue sur son vaste territoire n’est qu’un exemple de cette vérité évidente, que les hommes ne peuvent multiplier qu’en proportion de leurs moyens de subsistance. Mais la partie la plus intéressante de la recherche que nous avons entreprise, celle sur laquelle j’ai le plus à cœur de diriger l’attention du lecteur, est l’examen des moyens par lesquels la population se maintient au niveau des faibles secours qui sont à sa portée. L’insuffisance des moyens de subsistance ne se montre pas uniquement sous la forme de la famine. On a remarqué que les femmes américaines étaient assez peu fécondes. Le mépris et la dégradation des femmes sont un des traits qui caractérisent cette époque. Une femme n’est à proprement parlé qu’une bête de somme tandis que la vie d’un homme se partage entre la paresse et les plaisirs. Cet état d’abaissement, et l’assujettissement à un travail forcé, joints à la dureté de la vie sauvage, ne peuvent manquer d’être très défavorables à la grossesse des femmes mariées. Les causes auxquelles Charlevoix attribue la stérilité des Américaines sont le long temps pendant lequel elles allaitent et se séparent de leurs maris, temps qui est ordinairement de plusieurs années.

On expose généralement les enfants difformes ; et quelques peuplades du Sud font éprouver le même sort aux enfants dont les mères ne supportent pas bien les peines de la grossesse et le travail de l’enfantement, de peur qu’ils héritent de la faiblesse de leurs mères. C’est à de telles causes qu’il faut attribuer l’exemption remarquable de difformité qu’on observe chez ces sauvages. Et lors même qu’une mère veut élever tous ses enfants sans distinction, la mort en enlève un si grand nombre, par la manière dure dont on les traite, qu’il est à peu près impossible que ceux d’une constitution délicate puissent atteindre l’âge d’homme. Il ne faut pas croire que les épidémies épargnent les peuples du Nord. Les sauvages, par une suite de leur ignorance et de leur malpropreté, perdent l’avantage que peut donner, pour prévenir la contagion, une population clairsemée. Échappé à la mortalité de l’enfance, le sauvage est exposé à tous les dangers de la guerre. Ces nations connaissent fort bien leur droit de propriété sur le territoire qu’elles occupent ; et comme il est pour elles de la plus grande importance de ne pas souffrir que d’autres s’emparent de leur gibier, elles le gardent avec une attention jalouse. De là d’innombrables sujets de querelle. Le simple accroissement (démographique) d’une tribu est envisagé par les autres comme une véritable agression, par cela seul qu’il exige une augmentation de territoire. Les Iroquois expriment la résolution prise de faire la guerre par ce peu de mots : « Allons manger cette nation. » Une tribu qui croît en force compte sur la faiblesse de ses adversaires ; et c’est en les détruisant qu’elle pourvoit à son entretien. Réciproquement, la diminution du nombre des habitants, loin de mettre ceux qui restent plus à l’aise, les expose aux irruptions de leurs voisins, et par là même à la dévastation et à la famine.

En général le continent d’Amérique, en nous rapportant à ce qu’en disent tous ceux qui ont écrit l’histoire, offre partout le tableau d’une population répandue sur sa surface en proportion de la quantité de nourriture que peuvent se procurer ceux qui l’habitent, dans l’état actuel de leur industrie. Partout, à peu d’exceptions près, elle paraît toucher à la limite qu’elle ne peut jamais dépasser. Si la faim seule avait pu suffire pour engager les sauvages d’Amérique à changer leur genre de vie, je ne saurais concevoir comment il serait resté sur ce continent une seule nation de chasseurs ou de pêcheurs. Mais il faut pour opérer un tel changement une suite de circonstances favorables. Il est bien probable que l’art de se procurer des aliments en cultivant le sol doit être inventé et perfectionné d’abord dans les pays qui sont les plus propres à la culture, dont la situation et la fertilité permettent aux hommes de se rassembler en grand nombre ; car c’est un moyen de développer leurs facultés inventives.

Chez quelques nations américaines, on ne connaît pas l’inégalité des conditions, en sorte que toutes les rigueurs de la vie sauvage y sont également réparties, en particulier celles de la famine. Mais chez quelques nations plus méridionales, la distinction des rangs était établie. En conséquence, lorsque les subsistances venaient à manquer, les basses classes, réduites à un état de servitude absolue, souffraient presque seules ; et c’était sur elles que frappait principalement le fléau destructeur. Il faut ajouter à cela que, presque partout, les relations des Européens avec les indigènes ont abattu le courage de ceux-ci, ont donné à leur industrie une fausse direction, et diminué par là même leurs ressources et leurs subsistances. Au Pérou et au Chili, on força les naturels à creuser les entrailles de la terre, au lieu de féconder sa surface. Et chez les peuples du Nord, la passion pour l’eau-de-vie dirigea leur activité vers la recherche de pelleteries, ce qui les empêcha de donner aucune attention aux moyens d’augmenter leurs subsistances, et les porta même à détruire rapidement leur gibier. Il est probable en effet, que, dans toutes les parties de l’Amérique où les Européens ont pénétré, les bêtes sauvages ont éprouvé une dépopulation au moins égale à celle qu’y a subie l’espèce humaine.

Comment il faudrait s’y prendre pour corriger les opinions erronées sur la population / Malthus, Essai sur le principe de population (Flammarion 1992, tome 2, page 267 à 273)

Il convient d’insister particulièrement sur cette vérité, que ce n’est point pour l’homme un devoir de travailler à la propagation de l’espèce, mais bien de contribuer de tout son pouvoir à propager le bonheur et la vertu. Si l’on veut obtenir des classes inférieures le degré de prudence nécessaire pour contenir les mariages dans de justes bornes, il faut faire naître parmi elles les lumières et la prévoyance. Le meilleur moyen de parvenir à ce but serait d’établir un système d’éducation paroissiale semblable à celui qui a été proposé par Adam Smith. Outre les sujets ordinaires d’instruction, je voudrais qu’on exposât fréquemment, dans ces écoles, l’état des classes inférieures relativement au principe de population, et l’influence qu’elles ont à cet égard sur leur propre bonheur. On aurait soin de faire remarquer que le mariage est un état désirable, mais que pour y parvenir c’est une condition indispensablement requise d’être en état de pourvoir à l’entretien d’une famille. Si dans la suite on pouvait joindre dans ces écoles quelques-uns des principes les plus simples de l’économie politique, il en résulterait pour la société un avantage infini. Adam Smith propose d’enseigner les parties élémentaires de la géométrie de la mécanique. Je ne puis m’empêcher de croire que l’on pourrait également mettre à la portée du peuple les principes communs sur lesquels se règlent les prix d’achat et de vente. Ce sujet intéresse immédiatement la classe du peuple et ne pourrait manquer d’exciter son attention. On a répandu en Angleterre des sommes immenses en assistance, et il y a lieu de croire qu’elles n’ont servi qu’à aggraver les maux de ceux qui les ont reçues. On a trop peu fait au contraire pour l’éducation du peuple ; on a négligé de l’instruire de quelques vérités politiques qui touchent de près à son bonheur, qui sont peut-être le seul moyen par lequel il pourrait améliorer son état. Il est peu honorable pour l’Angleterre que l’éducation des classes inférieures du peuple ne se fasse que par quelques écoles du dimanche, entretenues par des souscriptions particulières, et qui même n’ont été fondées que fort récemment.

Je pense entièrement comme Adam Smith ; je crois qu’un peuple instruit et bien élevé serait beaucoup moins susceptible qu’un autre d’être séduit par des écrits incendiaires, et saurait mieux discerner et apprécier à leur valeur les vaines déclamations de quelques démagogues qu’anime l’ambition et l’intérêt. Les écoles serviraient à instruire le peuple de sa vraie situation ; qu’une révolution, si elle avait lieu, ne ferait point changer en leur faveur le rapport de l’offre de travail à la demande, ou celui de la quantité de nourriture au nombre des consommateurs. Ce serait le vrai moyen de relever la partie inférieure du peuple, de la faire sortir de son état d’abaissement, de la rapprocher de la classe moyenne. Le bienfait d’une bonne éducation est du nombre de ceux dont tous peuvent jouir. Et comme il dépend du gouvernement de le mettre à la portée de tous, il est sans contredit de son devoir de le faire.

3.2) De la direction de notre charité / Malthus, Essai sur le principe de population (Flammarion 1992, tome 2, page 274 à 283)

Le mouvement de sensibilité, qui nous engage à soulager nos semblables lorsqu’ils sont dans la souffrance, ressemble à toutes les autres passions qui nous agitent : c’est une passion qui est, sous certains rapports, aveugle et irréfléchie. Il est donc manifeste que l’impulsion de la bienveillance, comme celle des passions de l’amour, de la colère, de l’ambition, ou toute autre, doit être soumise à l’épreuve de l’utilité, sous peine de lui voir manquer le but pour lequel elle a été placée dans notre cœur.

Ces raisonnements ne s’appliquent pas aux cas d’une urgente détresse, produite par quelque accident que n’a point occasionné l’indolence ou l’imprudence de celui qui en est la victime. En aucun cas, nous ne devons perdre l’occasion de faire du bien. Dans tous les cas douteux, on peut établir que notre devoir est de céder à l’instinct de la bienveillance. Mais la raison nous impose de peser avec soin les suites de notre action.

3.3) Appendice contenant la réfutation des principales objections / Malthus, Essai sur le principe de population (Flammarion 1992, tome 2, page 341 à 347)

La plupart des attaques contre mon essai sont moins des réfutations que des déclamations ou des injures qui ne méritent aucune réponse. Je suis donc appelé à relever des objections qui ont été faites en simple conversation. Je saisis cette occasion de corriger les erreurs qui ont été commises sur la nature de mes opinions, et j’invite ceux qui n’ont pas le temps de lire en entier cet ouvrage, à jeter du moins les yeux sur le court résumé que je vais en donner, s’ils ont à cœur de me juger d’après mes propres sentiments et non d’après ceux qu’on me prête. C’est méconnaître mes principes que de m’envisager comme un ennemi de la population, les ennemis que je combats sont le vice et la misère.

La première grande objection est que mes principes contredisent le commandement du Créateur, ordre de croître, de multiplier et de peupler la terre. Je suis pleinement persuadé que c’est le devoir de l’homme d’obéir à son Créateur, mais ce commandement est subordonné aux lois de la nature dont il est l’auteur. Si, par une opération miraculeuse, l’homme pouvait vivre sans nourriture, nul doute que la terre ne fût très rapidement peuplée. Mais comme nous n’avons aucune raison de compter sur un tel miracle, nous devons, en qualité de  créatures raisonnables, examiner quelles sont les lois que notre Créateur a établies relativement à la multiplication de l’espèce. Si nous prétendons obéir au Créateur en augmentant la population sans aucun moyen de la nourrir, nous agissons comme un cultivateur qui répandrait son grain dans les haies et dans tous les lieux où il sait qu’il ne peut pas croître. Il n’y a aucun chiffre absolu : garnir une ferme de bestiaux, c’est agir selon la grandeur de la ferme et selon la richesse du sol qui comportent chacune un certain nombre de bêtes. Le fermier doit désirer que ce nombre absolu croisse. C’est vers ce but qu’il doit diriger tous ses efforts. Mais c’est une entreprise vaine de prétendre augmenter le nombre de leurs bestiaux, avant d’avoir mis les terres en état de les nourrir. Je crois que l’intention du Créateur est que la terre se peuple ; mais qu’il veut qu’elle se peuple d’une race saine, vertueuse et heureuse ; non d’une race souffrante, vicieuse et misérable.

Sur le haut prix qu’on doit mettre à une grande et forte population, je ne diffère en rien des plus chauds partisans de cette doctrine. Je suis prêt à reconnaître avec tous les anciens écrivains que la puissance d’un État ne doit pas se mesurer par l’étendue d’un territoire, mais par l’étendue de la population. La France recrute ses armées avec plus de facilité que ne peut le faire l’Angleterre. Il faut convenir que la pauvreté et le manque d’emploi sont des aides puissants pour un sergent recruteur. Ce ne serait pas néanmoins un projet bien humain que celui de maintenir le peuple anglais dans le besoin, afin de pouvoir l’enrôler à plus bas prix. Je me suis exprimé sur la possibilité d’accroître la population. J’ai dit que dans le cours de quelques siècles, il pourrait se faire que l’Angleterre contînt deux ou trois fois le nombre de ses habitants actuels, et que tous néanmoins fussent mieux nourris et mieux vêtus qu’ils ne le sont à présent.

3.4) Du droit des pauvres à être nourris, réfutation de A.Young / Malthus, Essai sur le principe de population (Flammarion 1992, tome 2, page 351 à 382)

La seconde grande objection est tirée de ce que je nie que les pauvres aient droit d’être entretenus par le public. Ceux qui font cette objection sont tenus de prouver que les deux taux d’accroissement de la population et des subsistances, admis dans mon ouvrage, sont faux ; car s’ils sont vrais, l’assertion qu’ils attaquent est incontestable. Ces deux taux étant admis, il s’ensuit que si chacun se marie dès que son goût l’y porte, tout le travail de l’homme ne peut nourrir tout ce qui naît. D’où il suit inévitablement que le droit d’être nourri ne peut appartenir à tous. Ceux qui soutiennent que ce droit existe, et qui cependant vont en voiture, vivent dans l’abondance, nourrissent même des chevaux sur un sol qui pourrait nourrir des hommes, me semblent mal d’accord avec leurs propres principes. L’office de la bienveillance est d’empêcher l’amour de nous-mêmes de dégénérer en égoïsme ; de nous rappeler sans cesse que ce n’est pas pour notre avantage personnel que nous devons être animé du désir de vivre dans l’abondance, mais pour concourir par nos efforts à procurer l’abondance commune.

Si je suis fermement convaincu que les lois de la nature, c’est-à-dire, les lois de Dieu, ne me donnent aucun droit à l’assistance, je me sentirai d’abord fortement tenu de mener une vie frugale et laborieuse. Mais si, malgré toute ma prudence, j’étais en proie au besoin, j’envisagerais ce malheur du même œil dont on envisage la maladie, comme une épreuve qu’il est de mon devoir de supporter avec courage et résignation, lorsque je n’ai pas pu réussir à l’éviter. Le pouvoir que peut avoir la société de soulager les souffrances d’une certaine partie de la classe pauvre est une considération entièrement distincte de la question générale, et je suis bien sûr de n’avoir jamais dit qu’il n’est pas de notre devoir de faire tout le bien qui dépend de nous. Mais ce pouvoir limité, d’assister quelques individus, ne peut en aucun façon établir un droit général. La proposition suivante est susceptible d’être mathématiquement démontrée. Dans un pays dont les ressources ne permettent pas à la population de croître d’une manière permanente plus rapidement que son taux d’accroissement naturel, il est impossible d’améliorer le sort du peuple de manière à diminuer la mortalité, sans diminuer le nombre des naissances. Cela est dit en supposant que l’émigration n’augmente pas par quelque cause particulière.Tous mes raisonnements et tous les faits que j’ai recueillis prouvent que, pour améliorer le sort des pauvres, il faut que le nombre proportionnel des naissances diminue. Il suffit d’améliorer les principes de l’administration civile, de répandre sur tous les individus les bienfaits de l’éducation, de rendre commun à tous les avantages dont tous peuvent se réjouir. A la suite de ces opérations, on peut se tenir pour assuré qu’on verra une diminution des naissances. Je doit répéter qu’une diminution dans le nombre proportionnel des naissances peut très bien aller avec une augmentation constante de la population absolue.

J’ai encore une difficulté à lever. Mais à vrai dire c’est moins un raisonnement à discuter, qu’un sentiment à prévenir. Plusieurs personnes ont déclaré que les principes exposés dans cet Essai leur paraissaient incontestables, mais elles ont paru s’affliger de voir ainsi. Il leur a semblé que cette doctrine répandait sur la nature un voile lugubre et fermait la porte aux espérances, à ces espérances d’amélioration et de perfectionnement qui embellissent la vie humaine. L’expérience du passé ne me permet pas de compter sur une telle amélioration, c’est sans chagrin que j’envisage une difficulté intimement liée à notre nature, contre laquelle nous avons une lutte constante à soutenir ; lutte propre à exciter l’activité de l’homme, à développer ses facultés, et qui semble en un mot singulièrement assortie à un état d’épreuve. Je me persuade que tous les maux de la vie pourraient facilement disparaître, si la perversité de ceux qui influent sur les institutions sociales ne prévenait toute utile entreprise.

3.5) Réfutation des théories de MM. Grahame / Malthus, Essai sur le principe de population (Flammarion 1992, tome 2, page 382 à 387)

Selon M. Grahame, « M.Malthus regarde les folies des hommes, avec tous leurs produits, la famine, les maladies et la guerre, comme des remèdes bienfaisants, par lesquels la nature a mis les êtres humains en état de corriger les maux que pourrait entraîner cet excès de population ». Telles sont les opinions qui me sont imputées. Je vais pour la dernière fois y répondre. Que si ensuite on y revient, je me croirai autoriser à ne faire aucune attention à l’imputation et à ceux qui se plairont à la renouveler.

Je n’ai pas considéré le vice et la misère qu’engendre une population excessive comme des maux inévitables et qu’on ne peut pas diminuer. J’ai indiqué au contraire un moyen de les prévenir, ou de les adoucir, en travaillant sur la cause même qui les produit. J’ai tâché de faire voir que l’on peut y réussir sans porter atteinte au bonheur et à la vertu. J’ai expressément proposé la contrainte morale comme seul remède efficace et que la raison approuve. Que le remède soit efficace ou inefficace, il suffit que j’en recommande fortement l’usage pour que l’on ne puisse pas m’attribuer d’avoir considéré le vice et la misère comme des remèdes. Je repousserai toujours tout moyen artificiel et hors des lois de la nature, que l’on voudrait employer pour contenir la population, comme étant un moyen immoral. Il n’est pas aisé de concevoir un plus puissant encouragement au travail et à la bonne conduite, que d’avoir en perspective le mariage comme étant l’état auquel on aspire, mais dont on ne peut jouir qu’en acquérant des habitudes de travail, de prudence et d’économie. Et c’est sous cet aspect que j’ai constamment voulu le présenter. Quant au fond de l’ouvrage de M. Grahame, il semble destiné à établir que l’émigration est le remède naturel d’un excès de population ; et qu’à défaut de celui-là, on n’en peut proposer aucun qui n’ait pas des suites pires que le mal. L’émigration, en supposant qu’on en pût faire un libre usage, est une ressource qui ne peut être de longue durée. On ne peut donc, en aucun cas, l’envisager comme un remède suffisant.

3.6) Fin de l’essai sur le principe de population / Malthus, Essai sur le principe de population (Flammarion 1992, tome 2, page 405-406))

J’ai toujours considéré le principe de population comme une loi particulièrement assortie à un état de discipline et d’épreuve. Comme chaque individu a le pouvoir d’éviter les suites fâcheuses du principe de population, tant pour lui que pour la société, en pratiquant une vertu qui lui est clairement prescrite par les lumières naturelles et que la révélation a sanctionné, on ne peut se dispenser de reconnaître que les voies de Dieu, à l’égard de l’homme, en ce qui a rapport à cette grande loi de la nature, sont pleinement justifiées. J’ai éprouvé en conséquence autant de regret que de surprise, en remarquant qu’un grand nombre des objections élevées contre les principes et les conséquences de l’Essai sur la population, venaient de personnes dont le caractère moral et religieux m’inspiraient un vrai respect. Je serai toujours prêt à effacer tout ce qui, dans mon ouvrage, paraîtra, à des juges compétents, avoir un effet contraire au but et nuire aux progrès de la vérité. Par déférence pour de tels juges, j’ai déjà fait disparaître les passages qui avaient le plus donné lieu à des objections.

Mais avant ou après ces changements, tout lecteur équitable doit, je pense, reconnaître que l’objet pratique que l’auteur a eu en vue par dessus tout, est d’améliorer le sort et d’augmenter le bonheur des classes inférieures de la société.

C’était notre série d’articles sur MALTHUS,

un précurseur de la décroissance (13 articles au total)

20 août 2020, MALTHUS, considérations de Serge Latouche (1/13)

21 août 2020, pour mieux connaître le démographe MALTHUS (2/13)

22 août 2020, 1798, MALTHUS contre les optimistes crédules (3/13)

23 août 2020, MALTHUS, le prophète du sens des limites (4/13)

24 août 2020, MALTHUS, pour une maîtrise de la fécondité (5/13)

25 août 2020, MALTHUS, aider les pauvres n’est pas aider ! (6/13)

26 août 2020, Libérons MALTHUS de la critique marxiste (7/13)

27 août 2020, MALTHUS, décroissant nié par les décroissants (8/13)

28 août 2020, MALTHUS, un scientifique éclairé en 1798 (9/13)

29 août 2020, MALTHUS, un religieux en dehors du dogme (10/13)

30 août 2020, MALTHUS réfute avec rigueur les critiques (11/13)

31 août 2020, Actualisation de la question malthusienne (12/13)

1er septembre 2020, Biosphere-Info, les textes de MALTHUS (13/13)

Actualisation de la question malthusienne

La réponse démographique ne peut pas être définie comme une solution universelle aux problèmes de la croissance économique actuelle. On peut penser, pêle-mêle et de façon non exhaustive, au rapport des sociétés contemporaines au vivant sous toutes ses formes, aux logiques de domination et d’exploitation induites par le capitalisme, à la déstructuration des rapports sociaux par leur monétisation, au caractère univoque de la concurrence comme mode de relations entre les humains, aux impératifs de rentabilité, de performance, de profit… ou encore à la montée en puissance du solutionnisme technologique, à l’amenuisement des formes collectives de délibération et de prise de décision, à la question de l’autonomie, etc. La question démographique mérite d’être prise en considération, c’était l’objet de notre série d’articles sur MALTHUS. Mais cette question ne peut être traitée qu’en lien avec toutes les autres problématiques, la question sociale, les diktats économiques, les inerties politiques. Elle n’a donc de réelle chance d’être considérée qu’au terme d’une transformation profonde de notre rapport à la science, à la technique, au vivant, bref, de notre rapport au monde. Sinon nous pourrions renouer avec les sombres impasses de la résurgence des totalitarismes et des guerres. C’est pourquoi nous pensons sur ce blog biosphere que l’humanité devrait adopter un nouvel imaginaire dont nous proposons ici quelques caractéristiques.

Il est indispensable de pratiquer la sobriété partagée et de contribuer ainsi à un décroissance économique maîtrisée, il est de même absolument nécessaire de maîtriser la fécondité humaine pour la faire correspondre étroitement aux capacités durables des écosystèmes. N’oublions jamais que le nombre d’automobiles est en rapport direct avec le nombre d’automobilistes. Autre point, s’il était positif que soit établie une déclaration universelle des droits des citoyen(ne)s, il est aussi incontournable de reconnaître que nos droits s’accompagnent toujours de devoirs. Le droit individuel à avoir un enfant va de pair avec nos devoirs envers la société. En France, la Charte de l’environnement était approuvée par les parlementaires français réunis en Congrès  le 28 février 2005 pour lui donner une valeur constitutionnelle : « Aux côtés des droits de l’homme de 1789 et des droits sociaux de 1946, et au même niveau, nous allons reconnaître les principes fondamentaux d’une écologie soucieuse du devenir de l’homme ». Cette Charte énumère plusieurs de nos responsabilités, par exemple : « Art. 2. – Toute personne a le devoir de prendre part à la préservation et à l’amélioration de l’environnement.« Art. 3. – Toute personne doit, dans les conditions définies par la loi, prévenir les atteintes qu’elle est susceptible de porter à l’environnement ou, à défaut, en limiter les conséquences. »

La question démographique est apparemment absente de ces formulations, mais réfléchir sur nos actes de procréation, c’est bien également « prévenir les atteintes à l’environnement ». Il nous faut adopter le message essentiel de Malthus. Le rapport du nombre d’humains aux ressources alimentaires devient en langage moderne « vivre des fruits de la Terre sans porter atteinte au capital naturel ». Il ne faudrait causer aucune blessures inutiles à notre environnement, il nous faudrait respecter chaque élément de la Biosphère. En fin de compte, si une nouvelle spiritualité moins anthropocentrique pouvait se développer, si un humanisme pouvait s’élargir à l’ensemble des autres éléments de la trame du vivant, ce serait une bonne nouvelle. L’impératif d’aimer son prochain comme soi-même nous semble constituer un sous-ensemble du précepte d’aimer la planète comme soi-même : notre Terre-mère, disent certaines sagesses ancestrales. Rappelons en guise de conclusion le préambule de la Charte de l’environnement :

« Le peuple français, Considérant que les ressources et les équilibres naturels ont conditionné l’émergence de l’humanité ; que l’avenir et l’existence même de l’humanité sont indissociables de son milieu naturel ; que l’homme exerce une influence croissante sur les conditions de la vie et sur sa propre évolution ; que la diversité biologique et l’épanouissement de la personne sont affectés par certains modes de consommation ou de production et par l’exploitation excessive des ressources naturelles… Proclame : « Art. 1er. – Chacun a le droit de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé… »

A nous d’en tirer les conséquences…

Pour une vison globale de MALTHUS, notre série d’articles :

20 août 2020, MALTHUS, considérations de Serge Latouche (1/13)

21 août 2020, pour mieux connaître le démographe MALTHUS (2/13)

22 août 2020, 1798, MALTHUS contre les optimistes crédules (3/13)

23 août 2020, MALTHUS, le prophète du sens des limites (4/13)

24 août 2020, MALTHUS, pour une maîtrise de la fécondité (5/13)

25 août 2020, MALTHUS, aider les pauvres n’est pas aider ! (6/13)

26 août 2020, Libérons MALTHUS de la critique marxiste (7/13)

27 août 2020, MALTHUS, décroissant nié par les décroissants (8/13)

28 août 2020, MALTHUS, un scientifique éclairé en 1798 (9/13)

29 août 2020, MALTHUS, un religieux en dehors du dogme (10/13)

30 août 2020, MALTHUS réfute avec rigueur les critiques (11/13)

31 août 2020, Actualisation de la question malthusienne (12/13)

MALTHUS réfute avec rigueur les critiques

Malthus était bien conscient du fait que le principe de population soulevait de multiples objections et il a consacré la dernière partie de son Essai à réfuter un certain nombre de critiques. Pour ceux qui se refusent à lire son livre, il en proposait même un résumé. Il s’est révélé un homme de dialogue tout en sachant qu’avec un certain nombre d’interlocuteurs, la discussion n’avance pas à grand-chose : « La plupart des attaques contre mon essai sont moins des réfutations que des déclamations ou des injures qui ne méritent aucune réponse. »

Une majeure partie de l’Essai de 1803 est constituée de comparaisons ethnologiques sur près de 300 pages. Elles révèlent le grand sens de la relativité culturelle de Malthus et portent même un regard critique sur la colonisation : « On a remarqué constamment, que toutes les colonies nouvelles établies dans des pays salubres, où la place et la nourriture ne manquent point, ont fait des progrès rapides dans leur population… Si l’Amérique continue à croître en population, les indigènes seront toujours plus repoussés dans l’intérieur des terres, jusqu’à ce qu’enfin leur race vienne à s’éteindre…. Aussi longtemps que l’Europe continuera d’être assez barbare pour acheter des esclaves en Afrique, nous pouvons être sûrs que l’Afrique continuera d’être assez barbare pour lui en vendre. » Cependant l’idée générale de Malthus est toujours de démontrer de façon déductive son point de vue de départ, la population est tendanciellement en trop forte expansion par rapport aux ressources. Malthus utilise aussi les prémices des statistiques en regrettant qu’elles soient imparfaites : « On a commencé, il n’y a pas longtemps, à cultiver cette branche de la statistique ; et de telles recherches répandront sans doute du jour sur la structure interne du corps social. Mais on peut dire qu’à cet égard, la science est encore dans l’enfance. Nous n’avons que des données imparfaites sur le rapport de la mortalité des enfants chez les pauvres et chez les riches, les variations du prix réel du travail… (Essai tome 1 p.81) »

Il y a un autre domaine où Malthus est un précurseur. A l’aube du XIXe siècle, à une époque où l’école pour le peuple n’existait pas, il a émis l’idée que l’éducation était nécessaire. Mais ce qui est le plus extraordinaire dans sa démarche, c’est qu’il interprète le « croissez et multipliez-vous » de la bible en tant que philosophe de la nature bien qu’il soit statutairement un homme d’Église. Il était toujours à l’écoute des critiques, prêt à discuter, toute la dernière partie de son Essai le démontre : « J’ai éprouvé autant de regret que de surprise, en remarquant qu’un grand nombre des objections élevées contre les principes et les conséquences de l’Essai sur la population, venaient de personnes dont le caractère moral et religieux m’inspiraient un vrai respect. Je serai toujours prêt à effacer tout ce qui, dans mon ouvrage, paraîtra, à des juges compétents, avoir un effet contraire au but et nuire aux progrès de la vérité. Par déférence pour de tels juges, j’ai déjà fait disparaître les passages qui avaient le plus donné lieu à des objections. Mais avant ou après ces changements, tout lecteur équitable doit, je pense, reconnaître que l’objet pratique que l’auteur a eu en vue par dessus tout, est d’améliorer le sort et d’augmenter le bonheur des classes inférieures de la société. »

Pour conclure, il semble qu’une considération sérieuse de la situation mondiale actuelle ne peut que ramener Malthus sur le devant de la scène. La course poursuite entre la population humaine et l’état des ressources naturelles s’accélère. La situation géopolitique mondiale montre l’émergence croissante de tensions et de risques de rupture. Jusqu’ici l’humanité semble s’en sortir grâce à l’organisation de grandes conférences internationales et sa capacité apparente de s’adapter, mais cela ne peut se faire de façon durable qu’en respectant les réalités biophysiques de la planète. Imaginons que Malthus revienne sur terre. La guerre, la famine, la pauvreté y règnent encore. L’inégalité, l’oppression, l’ignorance sont toujours le lot de l’espèce humaine. Malthus pensera qu’il a eu raison. Fin 2017, 815 millions de personnes se couchent le ventre vide ! Comment fermer les yeux plus longtemps sur la misère croissante dans des zones hyperpeuplées et toujours prisonnières du dilemme malthusien population/subsistances ? Ne disons rien des plus aveugles qui jurent qu’aucun problème ne se pose, ne s’est jamais posé, ne se posera jamais en Afrique ou dans les bidonvilles. Pessimiste, Malthus ne s’abandonnait pas à la fatalité ; il cherchait les moyens d’éviter la catastrophe.

Notre série d’articles sur MALTHUS, un précurseur de la décroissance (13 articles au total)

20 août 2020, MALTHUS, considérations de Serge Latouche (1/13)

21 août 2020, pour mieux connaître le démographe MALTHUS (2/13)

22 août 2020, 1798, MALTHUS contre les optimistes crédules (3/13)

23 août 2020, MALTHUS, le prophète du sens des limites (4/13)

24 août 2020, MALTHUS, pour une maîtrise de la fécondité (5/13)

25 août 2020, MALTHUS, aider les pauvres n’est pas aider ! (6/13)

26 août 2020, Libérons MALTHUS de la critique marxiste (7/13)

27 août 2020, MALTHUS, décroissant nié par les décroissants (8/13)

28 août 2020, MALTHUS, un scientifique éclairé en 1798 (9/13)

29 août 2020, MALTHUS, un religieux en dehors du dogme (10/13)

30 août 2020, MALTHUS réfute avec rigueur les critiques (11/13)

MALTHUS, un religieux en dehors du dogme

Les écrits de Malthus questionnent aussi la pensée religieuse. L’affirmation que la population du globe, laissée à sa croissance naturelle, augmente plus que la nature ne peut la nourrir, ne va-t-elle pas à l’encontre de l’enseignement sur la bonté de Dieu ? Comment accorder ce constat avec le précepte de la Genèse « Croissez et multipliez ? ». Malthus répond explicitement dans son Essai à ce commandement. Pour la première fois, la religion chrétienne est confrontée à la problématique de la population énoncée à partir de données statistiques et avec une investigation de type sociologique. Le pasteur Malthus pose en principe que Dieu ne peut être connu qu’à partir de la nature et de l’observation de ses lois. Il évite soigneusement tout recours à la révélation : « Il semble absolument nécessaire pour nous de raisonner à partir de la nature jusqu’au Dieu de la nature, et non de prétendre raisonner sur la nature en partant de Dieu.» Il adopte ainsi le point de vue d’une théologie naturelle très moderne. Tout ce qui est se ramène à une seule réalité. Si nous qualifions de dualistes les philosophies qui distinguent Dieu et la Création, l’esprit et la matière, il apparaît que la perspective de Malthus est essentiellement moniste : « Nous serons tous disposés à convenir que Dieu est le créateur de l’esprit aussi bien que du corps ; ceux-ci, d’autre part, semblent se former et se déployer tous deux simultanément ; donc il ne peut être incompatible ni avec la raison ni avec la révélation, pourvu que cela semble compatible avec les phénomènes de la nature, de penser que Dieu est continuellement occupé à façonner l’esprit à partir de la matière. » Nous rejoignons ainsi la définition que donne Spinoza (1632-1677) d’un dieu qui se manifeste au travers du monde naturel, ce qui revient pour ainsi dire à exclure l’existence d’un dieu abstrait.

Dans un premier temps les penseurs catholiques ne font pas mauvais accueil à Malthus. Il y a une certaine harmonie entre le moral restraint malthusien et la chasteté dont l’Église fait traditionnellement l’éloge. La foi chrétienne peut en particulier donner la force de pratiquer la continence sexuelle. Mais au cours du XIXe siècle, l’Église va prendre conscience de la misère ouvrière et définir progressivement une doctrine sociale. Malthus réprouvait la charité organisée  et sa critique de l’assistance aux pauvres va être taxée d’inhumanité. On reproche aussi à Malthus de n’avoir pas tenu compte du génie inventif de l’homme, du pouvoir de l’industrie et des possibilité jugées quasi indéfinies d’extension des ressources. Telle est la perspective qui inspire notamment les encycliques Mater et magistra (1961) et Populorum progressio (1967). Le pape François, dans son encyclique Laudato’ Si de 2015, a une vision moins optimiste : « La technologie, liée aux secteurs financiers, qui prétend être l’unique solution aux problèmes, de fait, est ordinairement incapable de voir le mystère des multiples relations qui existent entre les choses, et par conséquent, résout parfois un problème en en créant un autre. » Mais ce pape reste néanmoins nataliste : « Il faut reconnaître que la croissance démographique est pleinement compatible avec un développement intégral et solidaire. Accuser l’augmentation de la population et non le consumérisme extrême et sélectif de certains est une façon de ne pas affronter les problèmes…  » Le pape François a toutefois, en particulier dans ses interventions en Afrique, nuancé son propos par la suite.

Un autre aspect de l’avant-gardisme de Malthus a trait à sa conception de l’éducation du peuple. Malthus n’est ni le premier, ni le dernier à juger les classes inférieures de la société plus proches du monde animal que les classes aisées, mais il gardait bon espoir que l’éducation éliminerait de telles différences de classe. Malthus nous prie de voir l’homme tel qu’il est, « apathique, paresseux et ennemi du travail à moins d’y être contraint par la nécessité ». Pour lui, c’est la nécessité qui est mère de l’invention : « Les efforts que les hommes sont obligés de faire pour subvenir à leurs besoins ou à ceux de leur famille éveillent souvent des facultés qui autrement auraient pu rester endormies pour toujours. » En observant que les classes aisées de l’Angleterre avaient peu d’enfants, il se serait même convaincu qu’il y avait une possibilité de progrès, passant d’un point de vue biologique à un point de vue sociologique : l’homme vivant en société pouvait devenir capable de contrôler sa fécondité. En ce qui concerne l’instruction à dispenser aux pauvres, sa conception radicale d’instituer l’école pour le peuple trouve son origine chez Adam Smith. Celui-ci écrivait en 1776 : « Moyennant une très petite dépense, l’État peut faciliter l’acquisition de ces parties essentielles de l’éducation (lire, écrire, compter) parmi la masse du peuple, et même lui imposer l’obligation de les acquérir (…) Un peuple instruit et intelligent est toujours plus disposé à l’ordre, qu’un peuple ignorant et stupide. » Il se distinguait ainsi de la majorité de ses contemporains qui craignaient que l’éducation n’eut pour effet que de précipiter le peuple dans la rébellion. Malthus reprend explicitement les idées d’Adam Smith, sauf qu’il trouve à l’éducation un avantage supplémentaire, à savoir devenir plus prudent au niveau de la fécondité. Cet aspect de l’éducation est singulièrement absent aujourd’hui. Rien par exemple dans l’enseignement actuel en France ne prépare les élèves à raisonner en terme de capacité de charge des différents territoires. Les discours politiques, médiatiques et scolaires sont tous imprégnés de croissancisme. A une époque, le programme de sciences économiques et sociales en spécialisation confrontait les points de vue de Malthus et de Marx. Aujourd’hui l’enseignement de spécialité en terminale pose la problématique « Économie et démographie » de cette façon, dans l’air du temps : « Comment la dynamique démographique influe-t-elle sur la croissance économique ? Quel est l’impact des variables économiques et démographiques sur le financement de la protection sociale ? » Cet aspect (secondaire) de la démographie n’est étudié que par une frange des élèves de la filière SES, le mécanisme malthusien n’est plus du tout au programme.

Notre série d’articles sur MALTHUS, un précurseur de la décroissance (13 articles au total)

20 août 2020, MALTHUS, considérations de Serge Latouche (1/13)

21 août 2020, pour mieux connaître le démographe MALTHUS (2/13)

22 août 2020, 1798, MALTHUS contre les optimistes crédules (3/13)

23 août 2020, MALTHUS, le prophète du sens des limites (4/13)

24 août 2020, MALTHUS, pour une maîtrise de la fécondité (5/13)

25 août 2020, MALTHUS, aider les pauvres n’est pas aider ! (6/13)

26 août 2020, Libérons MALTHUS de la critique marxiste (7/13)

27 août 2020, MALTHUS, décroissant nié par les décroissants (8/13)

28 août 2020, MALTHUS, un scientifique éclairé en 1798 (9/13)

29 août 2020, MALTHUS, un religieux en dehors du dogme (10/13)

MALTHUS, un scientifique éclairé en 1798

Thomas Robert Malthus peut également être considéré comme un précurseur de l’analyse socio-culturelle. Il a en effet replacé le principe de population dans un contexte social en s’intéressant à tous les paramètres qui agissent sur la fécondité humaine.

« En ce siècle, où tous s’interrogent sur les limites de la croissance économique et démographique, comment ne pas lire et relire Malthus ? » C’est ainsi qu’Antoinette Fauve-Chamoux introduisait le congrès qui a marqué le cent-cinquantenaire de la mort de Malthus (1766-1834). Ce congrès international consacré à « Malthus hier et aujourd’hui » se tint au siège de l’Unesco à Paris en 1980. C’est le seul événement d’importance qui a été consacré en France à la question démographique. Le Parti ouvrier européen alla jusqu’à qualifier ce Congrès d’émanation du Club de Rome ; il accusait les organisateurs de célébrer les théories raciales et les idéologies de génocide. Toujours cette propension à l’exagération pour déconsidérer un adversaire en lui faisant dire des choses qu’il n’avait nullement pensé et encore moins écrit. Initiateur du Congrès, l’historien Jacques Dupâquier a lancé le débat sur son vrai terrain en demandant : « Avez-vous lu Malthus ? » Les militants du POE n’avaient probablement pas lu Malthus. Or celui-ci mérite mieux que des anathèmes.

Un livre récapitulatif de ce congrès est paru aux éditions du CNRS en 1984. Onze communications ont traité de la dimension sociologique et même anthropologique de l’analyse malthusienne. La valeur d’un spécialiste des sciences sociales ne pouvant logiquement se mesurer à sa capacité de prévoir l’avenir, Malthus ne pourrait qu’être bien noté pour sa bonne analyse du passé et du présent de son époque. Une des principales modifications de l’Essai qui distingue la première édition de 1798 de la seconde en 1803 consiste en l’examen systématique par Malthus (sur près de 300 pages) des ouvrages des explorateurs de son temps. La documentation de Malthus est très étendue, fort bien choisie et comporte les principaux ouvrages publiés à l’époque. Ses sources sont pratiquement les mêmes que celles des plus remarquables géographes de son temps. On avait organisé des expéditions pour faire systématiquement l’inventaire des ressources du monde et constituer une « Histoire naturelle de l’Homme » dont Buffon s’était fait l’avocat. Pourquoi utiliser ces parcours par personnes interposées ? Malthus nous le dit lui-même, « pour reconnaître l’influence du principe de population sur l’état présent et futur de la société », « pour l’envisager dans toute son étendue », « pour prendre l’expérience comme guide ». C’est une démarche déductive, qui part d’un principe théorique pensé comme universel à une étude comparative pour illustrer cette hypothèse de départ. Malthus s’est servi de l’ethnographie à une époque où cette discipline n’existait pas encore ; les totalisations abstraites étaient la manière habituelle de faire des philosophes. Aucun anthropologue contemporain ne peut cependant souscrire à cette affirmation de Malthus, « J’ai considéré l’état de la société en différents pays et j’ai tiré de cette contemplation des conséquences toujours semblables. » Le biais ethno-centré est un piège, particulièrement dans le préjugé de Malthus en faveur de la famille monogamique et patrilinéaire européenne posée comme « norme ». Tous les spécialistes apprécieraient cependant l’idée que chercher sérieusement les causes qui règlent le mouvement des populations « jetterait de la lumière sur la structure interne du corps social ».

Ce qu’il y a de plus éclairé dans l’approche malthusienne, c’est d’avoir trouvé étrange et donc intéressant à analyser l’absence d’expansion démographique notée par les voyageurs à propos de nombreuses sociétés exotiques. Malthus s’est particulièrement intéressé aux différentes pratiques sociales employées pour arriver à ce résultat. Il veut « découvrir dans la manière de vivre de ces peuples quelques obstacle puissants à l’accroissement de leur population ». C’est ce que nous verrons dans les extraits choisis du chapitre sur les nations indigènes d’Amérique. Malthus n’ignore pas non plus que la surpopulation est toujours relative à la structure de la répartition sociale des richesses. Rappelons enfin que la théorie de Malthus a besoin de chiffres pour s’établir et que l’ethnographie de son temps ne lui en fournissait guère. Malthus le souligne pour le regretter mais quand il dispose de chiffres, il est remarquable qu’il ne les accepte pas sans précaution. La capacité analytique de Malthus vaut encore aux yeux de la science aujourd’hui ou tout au moins vaut la peine qu’on en discute. Les ratés actuels des « sciences » économiques, incapable de prévoir, de prévenir et a fortiori de juguler une crise comme celle de 2008 devraient nous faire réfléchir : il y a quelque chose qui a été oublié dans la collecte intensive des données, c’est l’imprévisibilité du changement socio-économique. Cela ne devrait pas empêcher de collecter des données pour mieux comprendre les tendances en cours comme le faisait Malthus. L’ethnologue Saladin d’Anglure souligne que son œuvre démontre combien toute théorie démographique comporte des choix idéologiques et combien toute idéologie implique un principe de population plus ou moins explicite.

Notre série d’articles sur MALTHUS, un précurseur de la décroissance (13 articles au total)

20 août 2020, MALTHUS, considérations de Serge Latouche (1/13)

21 août 2020, pour mieux connaître le démographe MALTHUS (2/13)

22 août 2020, 1798, MALTHUS contre les optimistes crédules (3/13)

23 août 2020, MALTHUS, le prophète du sens des limites (4/13)

24 août 2020, MALTHUS, pour une maîtrise de la fécondité (5/13)

25 août 2020, MALTHUS, aider les pauvres n’est pas aider ! (6/13)

26 août 2020, Libérons MALTHUS de la critique marxiste (7/13)

27 août 2020, MALTHUS, décroissant nié par les décroissants (8/13)

28 août 2020, MALTHUS, un scientifique éclairé en 1798 (9/13)

MALTHUS, décroissant nié par les décroissants

Aujourd’hui encore, tout un pan du mouvement de la décroissance rejette le malthusianisme. Un dossier inclus en supplément de la revue La Décroissance (juillet 2009) titre : « La décroissance contre Malthus ». C’est une philippique contre les « malthusiens ». Vincent Cheynet, le rédacteur en chef, estime que c’est un débat miné : « Pour sauver l’humanité, faut-il sacrifier ce qu’il y a d’humain en nous ? » Il évoque une double facette du malthusianisme, la nécessité de prendre en compte les limites écologiques d’une part et une pensée antisociale d’autre part. Il écrit : « En fréquentant les milieux écologistes, nous croisons inévitablement des militants pour la réduction de la population humaine […] Il est particulièrement aisé de percevoir le caractère pathologique de leur démarche. » Serge Latouche, dans « Le pari de la décroissance » nuance le propos : « La question démographique constitue un élément incontestable du débat sur la décroissance. Toutefois il s’agit d’un point particulièrement délicat. Les prises de position risquent de déraper très vite vers l’eugénisme, voir le racisme au nom d’un darwinisme rationalisé. » Dans le périodique « La décroissance » en novembre 2013, François Jarrige fait une approche encore plus subtile, mais la conclusion reste la même : « Oublions Malthus. » La seule fonction de ce mot serait d’empêcher le débat, le malthusianisme étant considéré a priori comme une idéologie malfaisante. Son principal argument se veut pragmatique : « L’accusation de malthusianisme vaut mort médiatique et politique… La référence à Malthus est piégée, elle vise avant tout à fermer la discussion et à empêcher tout débat sérieux… Lorsque certains mots ne permettent plus d’avancer sur le chemin de la compréhension du monde, mieux vaut simplement les abandonner. » Pour Clément Wittmann, qui s’est voulu lors de la présidentielle 2012 candidat du mouvement des décroissants, « il n’y a aucun problème démographique, la seule menace pour la planète ce sont les riches et leurs mode de vie. » Le livre de Ian Angus et Simon Butler, « Une planète trop peuplée ? »présente le point de vue écosocialiste. Il s’agissait pour eux de répondre à la nouvelle vague du « malthusianisme vert » tel qu’il s’exprime notamment dans les pays anglo-saxons. Il faudrait remplacer le capitalisme actuel, anti-écologique, par un système pro-écologique qui défende un développement humain et durable. Selon eux les arguments malthusiens entravent cette cause. Ian Angus et Simon Butler reprennent le débat entre Paul Ehrlich et Barry Commoner. Pour l’un, « combien de vasectomies permettrait un programme financé par les 1,8 milliards de dollars qu’exige la construction d’un seul complexe nucléaire… Tout individu, cherchant à se procurer le nécessaire pour vivre, a un effet net négatif sur son environnement ». Pour l’autre, « La pollution commence non pas dans la chambre à coucher, mais dans la salle de conférences des entreprises… Un système économique beaucoup plus préoccupé de l’organisation des transaction privés que de la reconnaissance des impératifs sociaux est inadéquat  ».

Encore plus anti-malthusien est l’attitude du mouvement des décroissants d’obédience chrétienne, donc plutôt traditionnellement nataliste. Ainsi dans « Limites, revue de l’écologie intégrale », le point de vue de Gaultier Bès en 2015 : « Castrer chimiquement les pauvres pour qu’ils s’arrêtent de pulluler ? Ou bien attendre qu’une bonne vieille pandémie vienne réguler tout ça ? Et si une bonne part de la solution était là, sous nos yeux ? Décroître, réduire notre consommation plutôt que notre fécondité, le nombre de bagnoles plutôt que le nombre de gosses ». Dans le même dossier de ce numéro, « Produire moins pour se reproduire plus », cette phrase de Mahaut Herrmann : « Le malthusianisme n’est pas la décroissance. C’est l’égoïsme se donnant bonne conscience pour continuer à se goinfrer de gâteaux en espérant que les convives seront moins nombreux… Loin de l’individu unidimensionnel du modèle croissanciste, la décroissance permet à l’espèce humaine de se perpétuer sans craindre la surpopulation. » De son côté Pierre Rabhi écrivait en 2013 dans Kaizen : « Les arguments démographiques que les repus exhibent sans cesse pour justifier l’inanition des pauvres sont fallacieux et ne résistent pas à un examen attentif. Accuser le million de ventres vides d’être responsables du fléau dont ils sont victimes relèvent du cynisme que la raison et le cœur ne peuvent que récuser. Pour contribuer à réduire ou à supprimer ce terrible fléau, l’agroécologie est souveraine. » En 2017 dans le journal La Croix, il répond ainsi à l’avertissement des 15 000 scientifiques : « L’argument démographique est une imposture. Il y a largement de quoi nourrir tout le monde. La question est celle de l’équité, de la répartition des ressources. »

En définitive il est quand même étonnant que certains objecteurs de croissance, qui rappellent inlassablement les limites de la planète, adoptent parfois l’idée d’un monde sans limites lorsqu’ils abordent la question démographique. Il faudrait qu’ils intègrent dans leurs raisonnements l’équation I = P.A.T qui démontre que la démographie est toujours un multiplicateur des menaces, quel que soit le niveau de vie de la population et de ses techniques. Ajoutons qu’il paraît aujourd’hui bien plus difficile, à l’heure de la mondialisation des comportements, d’agir sur la boulimie consumériste de la population mondiale que sur son niveau de fécondité. Il faut de toute façon toujours replacer Malthus dans son contexte, le tout début du XIXe siècle, une époque où les facteurs terre et travail étaient déterminants alors qu’actuellement ce ne sont que deux paramètres parmi d’autres, le capital technique, le niveau technologique, le contexte socio-politique, le libre-échangisme, etc. Sauf que la quantité d’humains sur la Terre a désormais atteint un chiffre vertigineux, bientôt plus de 10 milliards, ce qui rend le sort des générations futures très incertain.

Notre série d’articles sur MALTHUS, un précurseur de la décroissance (13 articles au total)

20 août 2020, MALTHUS, considérations de Serge Latouche (1/13)

21 août 2020, pour mieux connaître le démographe MALTHUS (2/13)

22 août 2020, 1798, MALTHUS contre les optimistes crédules (3/13)

23 août 2020, MALTHUS, le prophète du sens des limites (4/13)

24 août 2020, MALTHUS, pour une maîtrise de la fécondité (5/13)

25 août 2020, MALTHUS, aider les pauvres n’est pas aider ! (6/13)

26 août 2020, Libérons MALTHUS de la critique marxiste (7/13)

27 août 2020, MALTHUS, décroissant nié par les décroissants (8/13)

Libérons MALTHUS de la critique marxiste

En faisant de l’équilibre population/ressources la clé de la misère, Malthus heurtait de plein fouet les marxistes qui cherchaient plutôt la solution du côté de l’organisation sociale et dans le développement des forces productives. Continuateurs des Lumières, résolument optimistes, les socialistes ne voient pas de bornes au progrès humain. Karl Marx répondait à Malthus, quelque trois quarts de siècle plus tard, que la formation d’une population surnuméraire ne devait rien à des lois « naturelles » de la sexualité humaine ou des rendements agricoles. Ce serait selon lui les rapports sociaux capitalistes qui produisent « artificiellement » une population indigente.  « Certes, écrit-il dans un « Cahier » rédigé en 1858 et qui ne sera publié que de façon posthume, ce sont des lois naturelles, mais des lois naturelles de l’homme à un niveau déterminé de l’évolution historique, à un stade de développement des forces productives correspondant au processus historique de l’homme… Malthus transforme en limites extérieures des limites inhérentes, historiquement changeantes, du processus de reproduction humain… La surpopulation relative n’a pas la moindre relation avec les moyens de subsistance comme tels, mais avec la manière de les produire. » On voit bien l’approche, très moderne, de Marx : le niveau de reproduction humaine n’est pas une donnée, mais une conséquence du niveau de développement, lequel est fonction du système social. Dans Le Capital, Marx exprime le fondement idéologique du débat : « Il était naturellement bien plus conforme aux intérêts des classes régnantes d’expliquer cette « surpopulation » par les lois éternelles de la nature que par les lois historiques de la production capitaliste. » Ce n’est pas à la population de s’adapter aux capacités de production, ce sont à ces dernières de s’adapter à l’évolution de la population. Libérons le système productif du carcan capitaliste qui le bride, et le problème démographique sera réglé.

Le rapport au capitalisme est resté structurant dans l’anti-malthusianisme. Fondé sur l’appropriation privée des richesses produites et la logique de la production marchande, il est vrai que le capitalisme se montre incapable de satisfaire les besoins sociaux de toute la population (accès à un revenu et à des biens et services socialement nécessaires). Sa logique de production étant celle du profit privé, les capitalistes préfèrent même ne pas produire que de vendre à des prix insuffisamment profitables, excluant dès lors la demande non-solvable. Dans leur « soif d’accumulation », les capitalistes cherchent d’ailleurs à augmenter la productivité du travail en mécanisant de plus en plus la production. Ce qui pourrait être une bonne nouvelle pour l’humanité – travailler moins et produire plus – se transforme, dans le cadre des rapports sociaux capitalistes, en privation d’accès au revenu d’une partie de plus en plus importante des travailleurs. Cela n’est d’ailleurs pas sans rendre le système instable à tous points de vue… Et si la nature est menacée d’épuisement, c’est bien plus en raison de la logique de croissance du capitalisme, infinie et productiviste, que de celle la population. Cette conception, dite de la « surpopulation relative », a conduit à repenser les crises alimentaires et bientôt écologiques en les rapportant aux logiques des pratiques économiques (de production et de consommation) et non à une « surpopulation absolue ».

Karl Marx a-t-il ou non réussi à démontrer que la croissance de l’armée industrielle de réserve (le nombre de chômeurs), et par conséquent l’évolution des salaires, sont indépendants de la croissance démographique. Comme la fécondité est restée une variable exogène et incontrôlable, Marx a échoué à réfuter complètement la construction malthusienne.  Il paraît en outre intéressant de relever que Malthus a été, d’une certaine manière, un précurseur de Marx. Ils font tous deux une tentative d’expliquer de façon systémique toute l’évolution socio-économique par le « matérialisme historique ». Pour Marx il s’agit de l’infrastructure industrielle et culturelle, à l’origine de l’accumulation du capital. Pour Malthus il s’agit de l’infrastructure naturelle (permettant la production alimentaire) et de l’infrastructure socio-culturelle (déterminant la fécondité). En fait, ce que Marx ne peut accepter dans la proposition de Malthus, c’est qu’elle retarde le face à face des deux classes qui sont aux prises dans le processus d’accumulation, les deux seules qui comptent économiquement à ses yeux, le prolétariat et les capitalistes. En d’autres termes, elle retarde l’effondrement du capitalisme et l’avènement de la société communiste. Dans l’excès du nombre, Malthus redoute la foule barbare ; les marxistes voient poindre les armées conquérantes du prolétariat.

Replaçons Marx et Malthus dans leur contexte historique ; ils se situent à deux phases distinctes de la transition démographique. Malthus écrivait dans un monde pré-industriel, caractérisé par une double régulation de la croissance de la population, une forte natalité qui allait de pair avec une forte mortalité. Marx au contraire élabore sa théorie dans un monde industriel où la demande de travail (l’offre d’emploi) gouvernait le niveau de vie de la population. En termes marxistes, « ce n’est pas la reproduction naturelle qui fait l’armée industrielle de réserve (les chômeurs), ce n’est pas elle qui est le levier de l’accumulation (du capital). » Personne à l’époque de Malthus ne pouvait pressentir l’accélération de la révolution industrielle puisque le passé ne lui fournissait aucun exemple permettant d’imaginer qu’une rupture totale pouvait se produire. Sans qu’il soit possible d’établir une filiation directe avec Marx, le débat rebondit au tout début des années 1970. Les premiers écologistes avaient essayé d’attirer l’attention sur un éventail de problèmes allant des pesticides au contrôle démographique sans toujours les définir par ordre d’importance. Un des signes avant-coureurs d’une hiérarchie apparut lorsque Paul Ehrlich et Barry Commoner débattirent de l’importance relative de la maîtrise de la fécondité. Le malthusien Ehrlich avait publié en 1968 The Population Bomb, qui plaçait l’expansion de la population comme la menace écologique prioritaire : « Trop de voitures, trop d’usines, trop de pesticides. Pas assez d’eau, trop de dioxyde de carbone, tout peut être attribué à une cause unique : trop de personnes sur Terre. » Commoner lui répondit  en 1971 dans L’encerclement que « la dégradation écologique n’est pas la simple conséquence d’un processus unique qui va en s’amplifiant – croissance démographique, augmentation de la demande – mais également des changements importants dans les techniques de production, changements qui eux-mêmes dépendent de facteurs économiques et politiques importants. » Le débat entre Commoner et Ehrlich a rapidement dépassé le désaccord scientifique pour fonder deux stratégies radicalement différentes. Ehrlich définit ainsi « la surpopulation » comme le nombre d’habitants dépassant « la capacité d’accueil » de la Terre ; iI proposait un « bureau de la Population et de l’Environnement » pour apprécier le niveau de peuplement optimal, et préconisait les mesures permettant d’y arriver. De son côté, Commoner projetait de transformer la technologie moderne « pour satisfaire aux exigences indéniables de l’écosystème ». Une synthèse est-elle possible ?

Notre série d’articles sur MALTHUS, un précurseur de la décroissance (13 articles au total)

20 août 2020, MALTHUS, considérations de Serge Latouche (1/13)

21 août 2020, pour mieux connaître le démographe MALTHUS (2/13)

22 août 2020, 1798, MALTHUS contre les optimistes crédules (3/13)

23 août 2020, MALTHUS, le prophète du sens des limites (4/13)

24 août 2020, MALTHUS, pour une maîtrise de la fécondité (5/13)

25 août 2020, MALTHUS, aider les pauvres n’est pas aider ! (6/13)

26 août 2020, Libérons MALTHUS de la critique marxiste (7/13)

MALTHUS, aider les pauvres n’est pas aider !

Tout au long du XIXe siècle, les deux progressions antagonistes de l’Essai sur le principe de population de Malthus (progression géométrique de la population et progression arithmétique des subsistances) ont constitué un piège redoutable pour les idéologies généreuses issues de la Révolution française. La pression de la population sur les subsistances agit comme un étau qui se resserre dès que la croissance démographique est trop rapide, toute tentative de redistribution de la richesse dans un sens moins inégalitaire se trouve anéantie. Tel est le sens de l’allégorie du banquet qui figure dans la deuxième édition de 1803 : « Un homme qui naît dans un monde déjà occupé, si sa famille ne peut pas le nourrir, ou si la société ne peut pas utiliser son travail, n’a pas le moindre droit à réclamer une portion quelconque de nourriture, et il est réellement de trop sur terre. Au grand banquet de la nature, il n’y a point de couvert mis pour lui. La nature lui commande de s’en aller et elle ne tarde pas à mettre elle-même cet ordre à exécution. »

L’allégorie du banquet n’a pas échappé à Pierre Joseph Proudhon (1809-1865). Le 10 août 1848, dans un pamphlet qui fit grand bruit, Les Malthusiens, il s’écrie : « Ce sont 2 millions, 4 millions d’hommes qui périront de misère et de faim, si l’on ne trouve pas le moyen de les faire travailler. C’est un grand malheur assurément, vous disent les Malthusiens, mais qu’y faire ? Il vaut mieux que 4 millions d’hommes périssent que de compromettre le privilège : ce n’est pas la faute du capital, si le travail chôme : au banquet du crédit, il n’y a pas de place pour tout le monde. » Notons que Malthus avait supprimé cette allégorie des éditions ultérieures: « Je serai toujours prêt à effacer tout ce qui, dans mon ouvrage, paraîtra, à des juges compétents, avoir un effet contraire au but. » Mais cette allégorie du banquet a été constamment reprise pour dénoncer cet aspect de Malthus jugé sulfureux, sa manière d’envisager la question sociale.

La critique principale à l’encontre de Malthus porte donc sur son opposition au maintien d’une assistance aux pauvres. Une loi de 1536, souvent considéré comme la première loi anglaise sur les pauvres, est consacrée à l’organisation de fonds volontaires pour le secours aux personnes incapables d’exercer une activité. A partir de 1576, les communes sont tenues de faire travailler les pauvres qui y sont aptes. En 1795, dans le district de Speenhamland, on décide que la paroisse doit compléter tout salaire inférieur à un minimum considéré comme absolu en fonction du prix du pain et de la situation de famille. Cette loi bien intentionnée est en fait un soutien aux employeurs qui trouvent ainsi de la main-d’œuvre à bas prix, une main-d’œuvre qui ne peut ultérieurement selon Malthus que devenir toujours plus nombreuses, donc toujours moins chère. Il avait dans un premier ouvrage (jamais publié) en 1796 proposé le développement de l’aide aux pauvres. Deux ans après sa position sera exactement l’inverse. Il porterait ainsi une part de responsabilité intellectuelle dans la réforme de 1833 de la Loi sur les Pauvres, qui abolissait toute forme de secours au niveau des paroisses. Aujourd’hui encore une partie de l’intelligentsia fait mine de croire qu’il s’agit d’être « anti-pauvres » alors que Malthus pensait au contraire défendre la cause des pauvres. Il croit en une approche qu’on pourrait appeler aujourd’hui social-libérale, reposant sur la responsabilité individuelle : « Le peuple doit s’envisager comme étant lui-même la cause principale de ses souffrances… Si nous négligeons de donner attention à nos premiers intérêts, c’est le comble de la folie et de la déraison d’attendre que le gouvernement en prendra soin… En Angleterre, les lois sur les pauvres ont été incontestablement établies dans des vues pleines de bienveillance. Mais il est évident qu’elles n’ont point atteint leur but… Les lois sur les pauvres tendent manifestement à accroître la population sans rien ajouter aux moyens de subsistance… Ainsi les lois y créent les pauvres qu’elles assistent… Ce que je propose, c’est l’abolition graduelle des lois sur les pauvres, assez graduelle pour n’affecter aucun individu qui soit actuellement vivant, ou qui doivent naître dans les deux années prochaines… »

Le problème se pose aujourd’hui de la même manière : comment aider les enfants déjà nés sans susciter par là même la conception de nouveaux enfants qui eux aussi seront pauvres ? C’est le cercle vicieux de la pauvreté. Un vrai dilemme que la sentimentalité ne suffit pas à résoudre. On peut transposer ce dilemme au niveau international. Dans un compte-rendu de colloque, « Malthus hier et aujourd’hui » (1984), le politicien sénégalais Landing Savané affirme : « L’aide internationale est comparable à la Loi des pauvres puisqu’elle bloque la nécessité de développer la production locale et d’assurer l’autosuffisance alimentaire. On voit mal comment il serait soutenable de fournir en permanence des aides alimentaires toujours croissantes à une population dont la croissance provoquerait la dégradation des sols sur lesquels elle vit, et donc une diminution de ses propres ressources. » Donner des poissons ou apprendre à pêcher ? Malthus dans ses écrits laisse entendre qu’il n’aurait rien à redire à la solidarité internationale en temps de famine, du moins tant que cette solidarité ne renforcerait pas la dépendance des nations ainsi assistées ni ne réduirait leur capacité à résoudre leurs difficultés en faisant appel à leurs propres ressources. Évoquant les collectes importantes qui se firent en Angleterre auprès des classes riches pour venir en aide aux pauvres, il écrit à Samuel Whitbread : « Je serai enclin à penser que toute cette collecte a été bien employée, ou même qu’une somme plus importante encore l’aurait été si elle a servi uniquement à alléger le fardeau de ceux qui, en nombre relativement faible, étaient dans le besoin, s’il n’y a pas eu de réglementation publique en faveur de ces pauvres, et si on a pu les aider en évitant la conséquence fatale et inévitable d’augmenter ainsi continuellement leur nombre et de rendre toujours plus intenable la condition de ceux qui luttent pour se maintenir dans l’indépendance. »

Série d’articles sur MALTHUS, un précurseur de la décroissance (13 articles au total)

20 août 2020, MALTHUS, considérations de Serge Latouche (1/13)

21 août 2020, pour mieux connaître le démographe MALTHUS (2/13)

22 août 2020, 1798, MALTHUS contre les optimistes crédules (3/13)

23 août 2020, MALTHUS, le prophète du sens des limites (4/13)

24 août 2020, MALTHUS, pour une maîtrise de la fécondité (5/13)

25 août, MALTHUS, aider les pauvres n’est pas aider ! (6/13)

MALTHUS, pour une maîtrise de la fécondité

Que faire face à l’écart croissant entre population et alimentation, sachant que pour Malthus il était préférable d’agir sur la fécondité étant donné le blocage des rendements agricoles. Comment interférer avec le libre choix des couples quant à la reproduction humaine ? Après de longues fiançailles, Malthus ne s’est marié qu’à l’âge de 38 ans et il eut trois enfants, ce qui, étant donné l’importance de la mortalité infantile à cette époque, était insuffisant pour assurer la descendance. Le retard au mariage et l’abstinence sont essentiels pour Malthus. Bien après sa mort, Malthus a été abusivement mêlé à des controverses parfois violentes, et son nom associé à l’idée que la prévention des naissances par l’avortement forcé ou la stérilisation de masse était souhaitable, sinon nécessaire.

Il faut bien distinguer sa position de ceux qui se revendiquent de lui à la fin du XIXe siècle, les néo-malthusiens, partisan de la contraception. Malthus était profondément hostile à toute méthode de contraception pour des raisons d’ordre moral, mais aussi parce qu’à ses yeux seule la contrainte morale pouvait stimuler l’activité individuelle. Un article du Larousse encyclopédique de 1931 prenait soin de distinguer malthusianisme et néo-malthusianisme : « Le principe même de la doctrine de Malthus a reçu des applications pour une cause qui n’a plus rien à voir avec la raréfaction des ressources alimentaires. Cette cause est essentiellement égoïste et dérive surtout de la peur qu’a la femme des accidents de la grossesse et de l’accouchement, et l’homme des charges de famille. D’où dans les pays civilisés, une diminution de la natalité. Les médecins qui ont exagéré les risques de l’enfantement et ont, sans le vouloir, propagé l’usage des injections antiseptiques et des procédés abortifs, ont une part importante de responsabilité dans cet état de choses. Ce sont ces idées et ces moyens (mesures anticonceptionnelles, avortements provoqués, castration opératoire…) qui constituent ce qu’on appelle le néomalthusianisme car le malthusianisme de Malthus engageait seulement à la restriction volontaire par abstention.  »

En ce qui concerne la contrainte morale, Malthus l’a définie ainsi : il s’agit d’une conduite chaste, avec recul volontaire du mariage jusqu’au moment où l’individu a une chance raisonnable de pouvoir entretenir tous les enfants nés de son union. Il paraît certain que pour Malthus la contrainte morale n’impliquait aucun contrôle de la fécondité à l’intérieur du mariage. Quant à l’autre méthode de lutte contre un surplus de population, l’émigration, on peut résumer sa pensée par cette phrase : « Dans toute supposition qui pourrait être favorable au système de l’émigration, le secours qu’on pourrait tirer de cette pratique serait de très courte durée. » Le point de vue des darwinistes sociaux, partisan de l’eugénisme, aurait paru bien étrange à Malthus, pour qui le devoir de l’homme n’est pas simplement de travailler à la propagation de l’espèce, mais bien de contribuer de tout son pouvoir à propager le bonheur et la vertu.

L’œuvre de Malthus est beaucoup plus complexe que ce qu’on en dit sans l’avoir jamais lu. Pour l’économiste Malthus, il se dégage une interrelation constante entre les dynamiques de la croissance économique et de la croissance démographique. Le marché du travail est la charnière qui relie ces deux types de croissance. Malthus cherche dans les comportements démographiques et dans les mécanismes économiques des régulations, entendons par là des procédures d’ajustement qui sont à la fois inhérentes au fonctionnement social, conformes aux lois naturelles et capables d’éclairer la coordination de conduites disparates et de fonder des décisions. Le prix du travail est un déterminant essentiel du comportement des classes laborieuses. On trouve ce genre de phrases chez Malthus : « Une augmentation du nombre d’ouvriers qui reçoivent les mêmes salaires en argent doit nécessairement produire, par l’effet de la concurrence des demandes, une hausse monétaire dans le prix du blé. Au fait, c’est une baisse réelle du prix du travail. » Le salaire nominal est diminué des effets de l’inflation, d’où un salaire réel moindre. Plus généralement on peut déceler deux principes complémentaires. D’une part toute société est soumise à une contrainte de rareté qui constitue un principe restrictif. D’autre part le mécanisme de régulation qui permet de parvenir à un ajustement entre niveau démographique et niveau des richesses, la loi du marché, n’est rien d’autre que la recherche d’un équilibre socio-économique. Il s’exprime par le jeu de l’offre et la demande. Or il faut bien voir que la régulation peut engendrer son contraire, le dérèglement, ou encore que les mécanismes qui ramènent à l’équilibre peuvent aussi en éloigner. Les difficultés socio-économiques peuvent être considérés comme des stimulants de l’activité humaine, mais ils peuvent aussi conduire à des excès qui mènent à la crise. L’activé économique est cyclique, ponctuée de crises. Malthus écrivait : « Une des principales raisons pour lesquelles on n’a pas beaucoup remarqué ces oscillations, c’est que les historiens ne s’occupent guère que des classes les plus élevées de la société. » Il était aussi conscient que le cycle démographique n’est pas de même longueur que celui des phénomènes économiques. Malthus l’empiriste contre Ricardo le théorique prend aujourd’hui une revanche qu’il n’aurait sans doute jamais imaginée.

Contre des auteurs d’utopies comme Condorcet ou Godwin, Malthus respecte le principe de réalité. Pour lui, on doit tenir compte des imperfections de l’esprit humain autant que des réalités biophysiques. La Terre est un espace clos dans lequel tout n’est pas possible. Avec cette perception des limites, on peut donc considérer que Malthus est un précurseur de l’écologie. Il a élaboré sous forme mathématique ce qu’on appelle aujourd’hui la loi de Malthus qui observe un décalage tendanciel entre population humaine et ressources alimentaires. Il en tire la conclusion logique : comme il semble difficile de faire croître suffisamment la production agricole à cause de la loi des rendements décroissants, il est nécessaire d’agir sur la fécondité humaine. C’est à cette condition qu’on pourra améliorer le « bonheur national brut ». Sinon se déclenche le mécanisme régulateur de la famine, des guerres et des épidémies. Malthus envisage aussi la possibilité de l’émigration. Mais il prend toujours bien soin de distinguer solutions à court terme et impossibilités à long terme. Dans ses Principes d’économie politique, il envisagera aussi le progrès technique.

Notre série sur MALTHUS, il y aura 13 articles au total :

20 août 2020, MALTHUS, considérations de Serge Latouche (1/13)

21 août 2020, pour mieux connaître le démographe MALTHUS (2/13)

22 août 2020, 1798, MALTHUS contre les optimistes crédules (3/13)

23 août 2020, MALTHUS, le prophète du sens des limites (4/13)

MALTHUS, le prophète du sens des limites

Si l’on pense que la substance de l’Essai réside dans l’avertissement que la Terre constitue un espace clos et un fonds borné, alors Malthus précède de 170 ans le Club de Rome et ses courbes exponentielles. Pour ses opposants, Malthus n’aurait pas perçu les extraordinaires potentialités de la révolution agricole. Dans la course poursuite entre population et alimentation, on pourrait considérer que l’analyse de Malthus a été invalidé par la croissance de la production agricole. Dans un Larousse encyclopédique de 1931, on trouve déjà : « A l’époque où il écrivait, les conclusions de Malthus paraissaient assez justes parce qu’on ne connaissait pas encore les moyens d’accroître la production agricole. Mais depuis la fin du XVIIIe siècle, le sol peut nourrir ses habitants, si nombreux qu’ils soient, comme en témoigne la rareté des famines dans les pays civilisés. »

En fait Malthus s’appuyait sur une constante, la loi des rendements décroissants en agriculture : « Lorsqu’un arpent a été ajouté à un autre arpent, jusqu’à ce qu’enfin toute la terre fertile soit occupée, l’accroissement de nourriture dépend de l’amélioration des terres déjà mises en valeur. Cette amélioration, par la nature de toute espèce de sol, ne peut faire des progrès toujours croissants. » Cette approche reste toujours valide aujourd’hui quand on fait le calcul intégral des rendements. Si on compare le nombre de quintaux à l’hectare transformés en calories au nombre de calories d’énergie (tracteurs, engrais, irrigation…) nécessaire à cette production, on constate une diminution des rendements au fil des années. Les raisonnements sur la productivité réelle de l’agriculture sont complexes.

En 1971 Nicholas Georgescu-Roegen écrivait : « En ayant troqué l’énergie solaire, certes diffuse mais durable, contre l’énergie fossile concentrée mais sans avenir, l’agriculture a certes vu croître spectaculairement sa productivité, mais au prix d’une baisse non moins spectaculaire de son rendement thermodynamique, ce qui signifie une réduction proportionnellement accrue de la quantité de vie future. »

Comme l’exprimait en 1974 Philippe Lebreton : « S’il est statistiquement exact que l’agriculteur français actuel nourrit 20 personnes alors que son ancêtre n’en nourrissait que 2.5, il convient de souligner que l’écosystème agricole fonctionnait autrefois en circuit relativement clos ; l’agriculteur produisait sa propre force de travail (bœufs et chevaux), transformait et commercialisait une forte partie de sa production. Actuellement il faut ajouter à la population agricole ceux qui fabriquent les tracteurs, les pétroliers, les chercheurs en chimie et en génétique, les fonctionnaires de l’INRA et du Crédit Agricole, les transporteurs, les industries de transformation, les commerçants de gros et de détail… » Cette situation ne peut pas s’améliorer.

Comme l’exprimait Jean Autard en 2017 à l’adresse de l’institut Momentum : « Depuis le début du XXe siècle, l’usage d’engrais minéraux fossile ou de synthèse (azote produit par le procédé Haber-Bosch à partir de gaz) est devenu massif. Ils sont aujourd’hui devenus indispensables au maintien de la fertilité de sols utilisés de façon très intensive, et donc à notre agriculture. Or, les mines de phosphore et de potassium s’épuisent, de même que les hydrocarbures nécessaires à l’azote. Le problème du renouvellement de la fertilité est encore aggravé par ce que Marx appelé la « rupture métabolique » : alors que dans les systèmes agricoles traditionnels les nutriments consommés étaient pour une grande part rejetés (sous forme d’excréments, de déchets de culture…) sur place, aujourd’hui ils sont massivement exportés vers des villes lointaines où ils sont perdus définitivement vers la mer ou pollués dans des boues d’épuration mélangées de pathogènes, de métaux lourds et de produits chimiques divers. La valorisation des résidus de culture par les biocarburants ou les plastiques biosourcés aggrave encore ce problème, car c’est autant de matière retirée à des sols qui s’épuisent. De plus, dans un monde en effondrement, il deviendra difficile de soutenir les vastes infrastructures qui permettent leur approvisionnement mondial… »

La catastrophe démographique n’est pas survenue non pas parce que la Terre pourrait nourrir n’importe quelle population, mais parce que, jusqu’à présent, le développement agricole et industriel a pu grosso modo suivre la croissance des besoins. Or, il apparaît depuis quelques années que cette expansion que l’on croyait indéfiniment durable butte sur la double limite de l’épuisement des ressources naturelles et des capacités de régénération du milieu. Le principe de population resurgit là où on l’attendait le moins : dans l’air, dans l’eau et dans les sols. Malthus estimait déjà à son époque que des solutions bénéfiques à court terme peuvent être néfastes à long terme. C’est d’ailleurs une des caractéristiques du mouvement écologique aujourd’hui, vouloir gérer le long terme. On redécouvre que la sphère des activités économiques est dépendante de la reproduction de la biosphère. Au moment où l’homme met en péril les conditions de sa propre survie, un malthusianisme « élargi » nous rappelle la nécessité d’une pensée des limites, limites alimentaires à son époque, auxquelles il faut aujourd’hui ajouter les limites du consumérisme et de l’emprise techno-scientifique. Ce n’est plus seulement la nourriture qui est en jeu, mais les ressources globales de la planète. Ce qui est démontré par de multiples études, ce qui est dénoncé dans un message d’avertissement de 15 000 scientifiques en novembre 2017, c’est la perturbation des équilibres écologiques et de la biodiversité. Les scientifiques co-signataires de l’appel plaident notamment pour la stabilisation de la population humaine, en décrivant comment la pression démographique sur la Terre − accrue par une augmentation de la population mondiale de 35 % depuis 1992, soit deux milliards de personnes supplémentaires − est si forte qu’elle peut entraver les efforts entrepris dans le sens d’un avenir soutenable. Cet appel, relayé intégralement par le quotidien LE MONDE (14 novembre 2017), demandait entre autres aux politiques de « déterminer à long terme une taille de population humaine soutenable et scientifiquement défendable tout en s’assurant le soutien des pays et des responsables mondiaux pour soutenir cet objectif vital. »

Série d’articles sur MALTHUS, un précurseur de la décroissance (13 articles au total)

20 août 2020, MALTHUS, considérations de Serge Latouche (1/13)

21 août 2020, pour mieux connaître le démographe MALTHUS (2/13)

22 août 2020, 1798, MALTHUS contre les optimistes crédules (3/13)



1798, MALTHUS contre les optimistes crédules

A l’époque de Malthus, fin du XVIII et début du XIXe siècle, l’optimisme est une pensée répandue dans les élites. On célèbre le siècle des Lumières (1715-1789), L’Encyclopédie et la révolution française. Le girondin Condorcet, après un décret d’arrestation à son encontre, se cache pendant neuf mois et écrit Esquisse d’un tableau historique du progrès de l’esprit humain. Arrêté, retrouvé mort dans sa cellule en mars 1794, son ouvrage fut publié l’année suivante. Dans ce texte qui faisait un raccourci de l’histoire humaine, il prévoyait l’amélioration continuelle de l’existence individuelle et collective, sur le plan matériel comme spirituel. Son terme ultime verrait l’abolition de toutes les inégalités, un langage universel, une espérance de vie prolongée sans limite assignable. La même année de l’autre côté de la Manche, le livre de William Godwin, Essai sur la justice politique et son influence sur la moralité et le bonheur, nous offre une description aussi idyllique : « Chaque homme recherchera, avec une ineffable ardeur, le bien de tous. » Godwin promettait un avenir lointain où il n’y aurait plus de guerre, ni de crime, ni de gouvernement. Voici ce qu’en pense Malthus : « L’ouvrage de Condorcet est un exemple remarquable de l’attachement qu’un homme peut vouer à des principes démentis par l’expérience de chaque jour (…) Godwin se repose avec trop de confiance sur des propositions abstraites et générales. »

Contre cet idéalisme, Malthus fait preuve de réalisme. Sa conception repose sur deux postulats : « Premièrement que la nourriture est nécessaire à l’homme. Secondement que la passion entre les sexes est nécessaire et se maintiendra, à peu de choses près, telle qu’elle existe maintenant. » Cette pression sexuelle est la source de la tendance à la progression géométrique de la population. Elle agit universellement, avec la même force, que ce soit il y a fort longtemps ou au XXIe siècle. C’est pourquoi il faut, selon Malthus, des obstacles à cette tendance à l’explosion démographique. Le taux de croissance démographique mondiale a certes diminué aujourd’hui, il est passé de 2 % dans les années 1960 (doublement tous les 35 ans) à un peu plus de 1 % (doublement tous les 70 ans). Mais c’est toujours une évolution exponentielle comme le décrivait ainsi Malthus en 1798 : « Portons à mille millions d’homme le nombre des habitants actuels de la Terre : la race humaine croîtrait selon les nombres, 1, 2, 4, 8, 16, 32, 64, 128, 256 » Une exponentielle est une évolution si rapide qu’il est souvent trop tard pour agir. Albert Jacquard faisait remarquer que, avec un taux d’accroissement de seulement 0,5 % par an, la population humaine, qui était d’environ 250 millions il y a  deux mille ans, serait de 5000 milliards aujourd’hui. De plus le calcul de l’empreinte écologique montre que l’on a dépassé dès 1960 les capacités de soutenabilité de la planète. Or à l’époque, la Terre ne comptait que 3 milliards d’habitants. Le fait de disposer d’une source d’énergie abondante et bon marché, le pétrole, a permis un bond prodigieux, faisant passer la population mondiale à plus de 7 milliards d’individus en 2017. La disparition de cette source non renouvelable nous condamnera peut-être à revenir à un chiffre de population compatible avec les capacités de charge de la planète, soit à peu près le chiffre de la population antérieur à l’industrialisation (1 milliard en 1860). Le point de vue de Malthus semble toujours valide ; l’humanité devrait impérativement maîtriser sa reproduction. Une société de décroissance ne pourra par évacuer la question d’un régime démographique soutenable. A travers les écrits de Malthus et de ses successeurs, il nous faut comprendre que la question de la surpopulation humaine est à l’origine du sens des limites qui progresse aujourd’hui dans les mentalités. Le problème, c’est que certains spécialistes n’en sont pas convaincus.

En France particulièrement, l’approche malthusienne se heurte à une idéologie nataliste. L’Institut national d’études démographiques (INED), créé en 1945, s’est sous des dehors scientifiques mis dès l’origine au service d’une telle propagande. Son fondateur, Alfred Sauvy, était partisan d’une répression rigoureuse de l’avortement dans un de ses écrits de 1943. Le congrès du parti communiste en 1956 le répète : « Le malthusianisme, conception ultra-réactionnaire, remise à la mode par les idéologues de l’impérialisme américain, est une arme aux mains de la bourgeoisie pour détourner les travailleurs de la lutte pour les revendications immédiates, pour le pain, pour le socialisme. » La naissance du 50 millionième français en 1968, est présentée comme un exploit national. Délégué de la France au Comité de la population des Nations Unies en 1974, Alfred Sauvy montre l’ambiguïté du positionnement officiel. Il plaide pour la limitation des naissances dans les pays à croissance démographique rapide ; mais pour les pays riches à structure par âge  » vieillissante « , Sauvy est partisan au contraire de l’incitation aux naissances afin de préserver une proportion suffisante de jeunes dans la population. A ceux qui arguent d’un trop-plein de population, il leur oppose que l’agression de l’environnement est moins une question de  » surnombre  » qu’une question de mode de vie. Oui, incontestablement, si tout le monde devait consommer comme un Américain moyen. Mais à l’inverse, la pratique de la diète par le Burkinabé de base pourrait offrir encore une large marge de manœuvre. Alors que dans le premier cas la population devrait décroître pour revenir à 1 milliard d’individus, elle pourrait s’élever dans le second cas jusqu’à 23 milliards ! Ce n’est pas le genre de société que désirait Malthus, qui voulait voir s’améliorer le sort des catégories défavorisées et non aligner tout le monde vers le bas.