Corinne Maier, féministe et malthusienne

Corinne Maier interroge en 2014 la politique nataliste française, « la grande baby-llusion », dans le livre collectif « Moins nombreux, plus heureux (l’urgence écologique de repenser la démographie) ». Elle avait écrit en 2007 NO KID (40 raisons de ne pas avoir d’enfant).

En France, on adore les enfant !

La presse et les sondages prétendent que pouponner est la préoccupation majeure du-de la Français(e). Du reste, parmi les formules de politesse indispensables, il y a le traditionnel « Comment ça va ? », suivi de près par : « Et les enfants ? ».

À première vue, la France semble être le paradis de la parentalité. Une journaliste américaine, Pamela Druckerman, décrit même le modèle français comme un exemple à suivre par les Américains dans un livre récent devenu un best-seller aux Etats-Unis (traduit en français sous le titre Bébé made in France, Flammarion, 2012). Car, chez nous, les enfants seraient bien élevés et les mères épanouies.

S’il est un sujet sur lequel on ne plaisante pas, c’est bien celui des gosses. Pas étonnant que les anti-natalistes et autre néo-malthusiens n’aient pour ainsi dire jamais la parole dans le débat public. Ils n’ont tout simplement pas voix au chapitre : la droite s’en méfie car elle est traditionnellement pro-famille. La gauche les boude au nom de sa doxa maintes fois martelée : « Tout est une question de répartition des ressources ». Sous-entendu : non, nous ne sommes pas trop nombreux en France et sur terre ; certains sont trop riches, tout le problème est là. Un argument un peu facile et qui évite de se poser des questions.

Il est absurde de financer ce qui ressemble à un véritable effort de guerre démographique national sans en questionner les fins. C’est l’objectif de cet article.

La France a vu en 2011 sa population croître au même rythme que les années précédentes pour atteindre 65,4 millions d’habitants, et a conservé une fécondité élevée avec 2,01 enfants par femme, a annoncé l’INSEE en 2012. Une bonne « performance », se réjouissent les médias unanimes : seule l’Irlande jouit d’une fécondité plus « dynamique ». Un record salué par la presse avec un accent triomphal : nos voisins italiens, espagnols ou allemands affichent des taux qui ne dépassent pas 1,4 enfant par femme. Seuls parmi les pays riches, les Etats-Unis font « mieux » que nous, avec 2,1 enfants par femme.

Ce mini baby-boom français est récent, il date de l’an 2000. Auparavant, le nombre d’enfants par femme était comparable à celui de nos voisins européens, donc faible. Ce sursaut procréateur serait-il une conséquence de la victoire des Bleus contre le Brésil en 1998, lors d’une coupe du monde de football mémorable, qui a suscité en France un enthousiasme populaire sans équivalent ? Nul ne le sait ; rien n’est plus mystérieux que le désir d’enfant, surtout à l’échelle collective.

Regardons-y de plus près. Il s’agit bien sûr d’offrir toujours plus de petits consommateurs jamais rassasiés à un capitalisme qui a besoin de vendre toujours davantage de cochonneries pour bander dur. C’est au nom de l’enfant que les parents achètent voiture, lave-linge, maison et force gadgets… Il coûte une fortune, le bougre ; sur ce point, bizarrement, aucun chiffre n’est connu en France, alors que ce ne sont pas les statisticiens qui manquent. Les Espagnols, plus pragmatiques, estiment qu’élever un enfant depuis la naissance jusqu’à l’âge adulte revient aujourd’hui à une famille entre 98 000 et 300 000 euros (chiffres : CEACCU, Confederación Española de Organizaciones de Amas de Casa, Consumidores et Usuarios).

Des enfants ? Pour l’Etat aussi, c’est une bonne nouvelle. Il s’agit depuis la défaite de 1870 contre l’Allemagne de stimuler une natalité française traditionnellement basse. Gagner la guerre contre l’ennemi, puis fournir des bras à l’industrie, a été l’horizon des politiques mises en œuvres depuis la fin du XIXe siècle. Mais pourquoi continuer à déployer autant d’efforts alors qu’il suffit aujourd’hui de faire appel à l’immigration pour résoudre les problèmes qui pourraient être liés à l’absence de renouvellement démographique ? C’est, du reste, ce que fait l’Allemagne, un pays qui ouvre grand ses bras à des dizaines de milliers de jeunes Espagnols, Portugais et Grecs. Pourquoi cette bébé-mania française ? Je ne vois qu’une réponse : par nationalisme. En fait, l’enjeu est de préserver avec des bébés made in France une certaine vision du monde, autrement dit cultiver cette fleur fragile qu’est la francitude. Un enfant français, porteur d’une certaine conception du monde, vaut plus aux yeux de certains qu’un enfant venu de loin et élevé ailleurs.

Très rarement évoqué publiquement, cet argument n’est pas absent de l’inconscient collectif. Mais la frontière entre un enfant français et un enfant étranger n’est pas toujours facile à tracer. Une question cruciale divise les démographes : la fécondité française ne serait-elle pas alimentée de façon importante par celle de la population d’origine étrangère installée en France, dont une partie non négligeable est sous l’influence de l’islam ? Le débat n’a jamais eu lieu, car les statistiques « ethniques » ne sont pas autorisées en France. On le voit, derrière tout cela surgit la question difficile de « l’identité nationale ». Un sujet qui peut sembler vieillot mais qu’on a vu apparaître au premier plan il n’y a pas si longtemps.

Aussi, rien n’est trop cher pour encourager les naissances. Allocations familiales (dès la naissance d’un deuxième enfant), crèches subventionnées par l’État, allègements d’impôts substantiels, aides au logement, minima sociaux, majorations de retraite… Une politique familiale unique au monde, qui coûte une fortune : l’Hexagone consacre entre 4 % et 6 % de son PIB à la dépense publique en faveur des familles., selon ce que l’on y inclut. Au total, pas moins de 100 milliards d’euros à la charge du contribuable. Un poids considérable dont on peut questionner l’utilité collective : toujours plus d’enfant, cela ne signifie-t-il pas des logements toujours plus chers ? Toujours plus de pollution ? Toujours plus de zones péri-urbaines hideuses ? Rappelons qu’en France, 60 000 hectares d’espaces naturels disparaissent par an, soit 164 hectares par jour.

Mais ce type de critique n’est guère audible dans une société enfantophile. Tout est mis en place pour nous faire comprendre que non seulement l’enfant est le bienvenu, mais qu’il est de surcroît un gage de bonheur, d’épanouissement, voire d’intégration sociale. Pour nous, Français, c’est même un devoir que d’avoir des enfants, un devoir vis-à-vis de la société. Les childfree (le mot n’existe pas en français) sont taxés d’égoïsme, sont soupçonnés d’être de mauvais citoyens. Beaucoup d’entre eux se sentent obligés de se justifier : « Je ne peux pas en avoir, mais j’adore les enfants ». Ce à quoi je me hâte de répliquer, afin de mettre un peu de mordant dans la conversation : « Moi j’en ai, je déteste les gosses ».

Hélas, ce modèle familial « que le monde entier nous envie » n’assure pas l’égalité homme-femme. Voilà un pays où les écarts de salaire entre hommes et femmes sont particulièrement élevés, et où les femmes n’accèdent que rarement aux postes à responsabilité bien payés. Le Global gender gap établi tous les ans par le Forum économique mondial est sans appel : en 2012, la France, au 57e rang, est très mal classée – au même niveau que la Russie de Poutine, qui n’est pas connue pour son féminisme. Avoir un enfant, c’est donc cher payé quand on est une femme. Certains balaient d’un revers de main cet argument ; les Français ne disent-ils pas souvent : « Quoi de plus beau qu’un sourire d’enfant » ?

Le problème, c’est que cet enfant ne va pas sourire longtemps. Le temps passe, et il est appelé à devenir… Un jeune. Un quart d’entre eux sont au chômage, et les autres, souvent surdiplômés, n’ont guère de perspectives d’avenir. Au regard des « non-carrières » qui sont leur lot, il est peu probable qu’ils soient en mesure, demain, de payer les retraites de leurs aînés. Être jeune, c’est no future. Qu’ils oublient les boulots rémunérateurs, le patrimoine immobilier, les sièges à l’assemblée nationale et dans les conseils d’administration, ce n’est pas pour eux. Pour détourner le titre d’un film des frères Coen, No country for young men. Pour se consoler, nos jeunes n’ont qu’à chanter plus souvent La Marseillaise, qui promet : « Nous entrerons dans la carrière quand nos aînés n’y seront plus. »

Pas étonnant qu’en France, les jeunes broient du noir. Selon une étude de la Fondation pour l’innovation politique, les Français figurent parmi les plus pessimistes du monde. Seuls 25 % pensent que leur avenir est prometteur, contre 59% des Danois, 54% des Américains, 49% des Suédois, 36% des Allemands… Seuls les Polonais et les Italiens sont encore plus pessimistes que notre belle jeunesse. Mais le plus triste, c’est le nombre de jeunes Français qui adhèrent à cette phrase : « Pour réussir sa carrière, il faut se conformer aux attentes des autres ». 54% sont d’accord, un pourcentage qui fait de nous le peuple le plus soumis des pays de l’échantillon. Nous nous plaçons juste devant… les Chinois, que nous parvenons à coiffer au poteau de l’obéissance.

La preuve est faite, non seulement notre « boom démographique » ne sert pas la condition des femmes, mais il n’apporte aucun sang neuf à un pays ossifié, qui ne sait que faire de ses jeunes. Il est temps de se demander si le contribuable veut payer pour une politique familiale qui n’apporte pas de bénéfice à la collectivité. Il semble évident que, dans un pays démocratique, la liberté de devenir parent doit être respectée ; mais, si les gens veulent des enfants, qu’ils en assument donc entièrement la charge. A bon enfanteur, salut !

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11 réflexions sur “Corinne Maier, féministe et malthusienne”

  1. conclusion de Corinne Maier après une longue démonstration : « Il semble évident que, dans un pays démocratique, la liberté de devenir parent doit être respectée ; mais, si les gens veulent des enfants, qu’ils en assument donc entièrement la charge. A bon enfanteur, salut ! »
    « Parti d’en rire » parlant du discours de Corinne : « Celle-ci déteste les gosses, c’est son choix. Si ce n’est pour les noyer, celle-ci a ses raisons de ne pas les saquer, les gosses. »

    Il serait bon de ne pas déformer les propos de Corinne, cela s’apparente à de la désinformation, si ce n’est de la manipulation… et cela ne nous fait pas rire !

    1. Parti d'en rire

      C’est tout ce que vous avez trouvé, mon pauvre Rapporterre, c’est quand même un peu juste, non ? Et puis c’est triste. Enfin moi je trouve.
      Ben oui elle l’a dit : « Moi j’en ai, je déteste les gosses [ etc.] »
      Maintenant elle l’a peut-être dit juste pour rire. Eh va savoir …

  2. Il n’ y a pas de débat sur les blog / fora … en général, chacun vient avec ses thèses , les défend mordicus et repart une fois la discussion / pugilat verbal terminés avec ses thèses (on dirait une réponse de G. Marchais) : c’ est malheureux mais c’ est le reflet de la réalité .
    Je ne vous demande pas de partir , de toute façon vous êtes libre de faire ce que vous voulez
    Je suis malthusien mais je ne considère pas la démographie galopante et la surpopulation comme uniques causes de nos souffrances même si elles constituent le problème numéro 1
    Je ne me souviens pas de vous accuser de refuser le débat 😎

    1. Esprit critique

      Tiens Marcel, justement… je suis très curieux de savoir ce que vous dites de ça.
      – « C’est peut-être aussi cela le grand remplacement : inciter les siens à faire place nette pour laisser de l’espace aux autres. Or, l’histoire, tout comme la géographie, a horreur du vide… »

      Pas mal hein ? C’est sur cette idée, que lui a inspirée Corinne Maier *, que David L’Epée termine cet article paru dans le n°184 (juin-juillet 2020) de la revue Eléments.
      Le titre : Le grand retour des malthusiens : instinct de survie ou pulsion de mort ?
      Lisible sur le site davidlepee.com à la rubrique polémiques

      * « Faisons venir des immigrés pour, d’une part, occuper les postes que les jeunes ne veulent pas (maçon, serveur, infirmière) et, d’autre part, financer les retraites. Les volontaires ne manquent pas, il suffit d’ouvrir les portes. » (Corinne Maier)

      1. On n’ est jamais mieux trahi que par les siens !
        En tant que malthusien , je suis abasourdi par les propos de cette femme car farouchement opposé à l’ immigration massive et au regroupement familial , véritables catastrophes pour notre civilisation ; les jeunes européens accompliraient bien les tâches que soi-disant ils ne veulent pas faire (thèse absurde des libéraux et leurs alliés, mais avec un salaire proportionnel à la dureté de ces métiers .
        M. Maier est une féministe dévoyée et immigrationniste

      2. Eh oui mon pauvre Marcel, et j’imagine votre déception. Mais vous auriez quand même pu vous en douter, vous auriez ainsi évité l’abasourdissement. Dans toutes les familles on trouve de tout. Là encore c’est comme partout, pour tout et n’importe quoi, les chasseurs par exemple. D’un côté nous avons donc le bon malthusien, et de l’autre le mauvais malthusien.
        Choisis ton camp camarade ! 🙂

  3. Parti d'en rire

    S’il est un sujet sur lequel on ne plaisante pas, chez Biosphère, c’est bien celui des gosses.
    Oser se moquer, comme je le fais, de tel ou tel rabat-joie, oser discuter et démonter leurs arguments (avec ou sans « »), oser salir la mémoire du Pasteur, le Père de l’Écologie, la Vraie, la Pure, la Dure, la Profonde, tout ça c’est blasphème. Tout ça me vaudra l’Enfer je le sais et je m’en fous ! Rien à foot !
    Celle-ci déteste les gosses, c’est son choix. Des goûts et des couleurs on ne discute pas.
    Ou plutôt si. D’ailleurs on ne fait que ça, en attendant. Si ce n’est pour les noyer, celle-ci a ses raisons de ne pas les saquer, les gosses. Ce qui n’en fait pas pour autant de bonnes raisons de se pourrir la vie avec des conneries.

    1. Misère misère !

      – « Moi j’en ai, je déteste les gosses […] Les miens m’ont ruinée * »
      Qu’elle dit à qui veut l’entendre, la pauvre ! Celle-ci est donc mère de deux enfants. Essayez donc de vous mettre à leur place, les pauvres. Elle en tous cas elle se met à la place des jeunes. C’est comme ça qu’elle comprend pourquoi, en France, les jeunes broient du noir. Celle-ci est psy de métier, comme le Professeur Foldingue. On dit que les cordonniers sont toujours les plus mal chaussés.

      * Une psychanalyste française estime que les enfants ne sont pas synonymes de bonheur : « Les miens m’ont ruinée » (le 06/05/2021 , mis à jour le 03/27/2022 , sain-et-naturel.ouest-france.fr)

  4. Les jours se suivent et se ressemblent, du moins tant que la séquence n’est pas finie.
    Continuons comme ça et la propagande malthusienne va bientôt représenter 80% des articles de ce blog, qui prétend ratisser large.
    => Biosphère = le point de vue des malthusiens.

    1. Au cas où vous ne l’ auriez pas remarqué depuis de longues années , ce site défend des thèses malthusiennes et si cela ne vous convient pas , il vous suffit de quitter ce site !
      Pour appuyer les propos de BGA80 avec lequel je suis souvent d’ accord ,je dirais que vos commentaires nous laissent totalement indifférents et ne démontent en rien les arguments malthusiens

      1. Merci Marcel d’apporter vous aussi de l’eau à mon moulin. Je comprends que ça vous arrangerait, vous pourriez alors claironner : « Vous voyez que NOUS disons vrai, vous en avez encore là la Preuve. Ce sont les AUTRES qui refusent le Débat, qui refusent d’avancer, et blablabla ! »
        Même entre vous (entre quoi au juste ?), je reste con vaincu que vous trouverez toujours un bouc émissaire à désigner comme LE responsable de toute cette misère. Principalement de la votre, bien sûr. Misère misère.
        Quitter ce site, oui je peux, si je veux. C’est d’ailleurs ce qu’on fait bon nombre de lecteurs depuis que ce site existe. On peut les compter, comme on peut compter les nouveaux arrivants. Si on remonte quelques années en arrière et qu’on lit les commentaires, on ne peut que mesurer la baisse du niveau. Peut-être serait-il temps de se demander POURQUOI. En attendant vous ne pourrez jamais raconter que c’est moi qui les a fait fuir, je n’étais pas encore là.

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