sciences et techniques

Covid-19, évitons la guerre bactériologique

Comme si la contamination virale naturelle ne suffisait pas, James Howard Kunstler envisageait en 2005 que des régimes submergés par les pressions démographiques utilisent des virus « fabriqués »  contre les populations (après avoir bien sûr vacciné une élite présélectionnée !)… C’est plus qu’une hypothèse, l’audition en 1998, devant le Sénat américain, de Ken Alibek, Russe exfiltré qui fut pendant plusieurs années le directeur adjoint de Biopreparat (le programme de l’Union soviétique destiné à la guerre biologique), « a glacé de peur tous ceux qui l’ont entendue ». En 1972, Moscou ratifie le traité d’interdiction des armes biologiques, en 1973, l’URSS crée le laboratoire Biopreparat. Sa mission principale était de concevoir et de produire des armes à partir des virus, des toxines et des bactéries les plus dangereux que nous connaissions. Au plus fort de leur programme stratégique d’armement bactériologique, les chercheurs américains s’interdirent de développer des armes qui ne pouvaient être contrées par des antibiotiques ou des vaccins, le gouvernement soviétique décida au contraire que les meilleurs agents pathogènes étaient ceux auxquels on ne connaissait aucun remède. Ken Alibek raconte :

« A la mi-avril 1988, je reçus un coup de fil. Ustinov qui était à la tête d’une équipe de recherche sur le virus hémorragique de Marburg, s’est injecté le virus Marburg dans le pouce… Le quinzième jour, les petites ecchymoses qui étaient apparues assez rapidement sur tout son corps avaient viré au bleu foncé, et la peau d’Ustinov était aussi fine que du papier parcheminé. Le sang qui s’accumulait sous la peau commençait à suinter. Il lui coulait par le nez, la bouche, les organes génitaux ; le virus empêche le sang de coaguler, en tuant les plaquettes responsables de ce processus. Tandis qu’il se répand dans le corps de sa victime, les organes internes se mettent littéralement à fondre. Les filovirus étaient en train de se multiplier par milliards, suçant les substances nutritives dont ils avaient besoin pour se reproduire. Chaque particule virale, ou virion, forme une sorte de brique qui force les parois de la cellule pour la faire éclater. Puis la cellule se dote d’antennes tremblotantes semblables à des poils, qui se dirigent vers la prochaine cible, où le processus de forage et de destruction se répète aveuglément… Ustinov est mort. Comme un virus qui est né en laboratoire a toutes les chances de devenir plus virulent quand il transite par l’incubateur naturel que constitue le corps d’un animal ou d’un être humain, personne ne fut surpris quand des échantillons de Marburg, prélevés dans les organes d’Ustinov,montrèrent que la nouvelle variété était beaucoup plus puissante et beaucoup plus stable. Immédiatement, on reçut l’ordre de remplacer l’ancienne souche par la nouvelle. On lui donna un nom qu’Ustinov, avec son sens de l’humour, aurait apprécié : la « variante U »… »*

La menace d’une attaque bactériologique s’est accrue quand la technologie développée dans nos laboratoires est passée entre les mains de régimes dévoyés et de groupes terroristes. Les armes bactériologiques ne coûtent pas cher, elles sont faciles à fabriquer et à utiliser. Dans les années qui viennent, elles joueront un rôle de plus en plus important dans notre existence. Voici deux aricle aténrierus de notre blog biospehre sur cette problématique hallucinante :

24 octobre 2014, Le moment où la technoscience devient insupportable !

Des expérimentations actuelles consistent à modifier le génome de certains virus pour leur faire acquérir des « fonctions » nouvelles, mais délétères – par exemple les rendre transmissibles, virulents, résistants à certains médicaments ou encore capables d’échapper au système immunitaire humain. Autrement dit fabriquer des « Frankenvirus ». Nous avons déjà traité sur ce blog le fait de rendre contagieux entre mammifères un virus grippal exceptionnellement meurtrier pour l’homme, le H5N1. Depuis lors, une demi-douzaine de nouvelles expériences de GOF (Gain of Function) ont été publiées dans les principales revues scientifiques mondiales, impliquant d’autres virus tout aussi meurtriers. Pour les défenseurs de l’« acquisition de fonction », il est essentiel d’étudier comment des virus dangereux mutent et deviennent pandémiques. Pourquoi ne se sont-ils pas contentés d’étudier l’expansion du virus Ebola ?

13 mars 2014, Le virus qui éradiquera le surplus de population humaine

Le sens des limites n’existent pas parmi les scientifiques impliqués dans l’atome ou dans la biotechnologie. C’est pourtant deux domaines où il ne faudrait pas faire ce que nous savons faire. L’exemple des virus mutants pourrait faire cas d’école. Voici en résumé ce qu’en dit LE MONDE : Une série d’expériences visent à rendre contagieux des virus grippaux mortels. Les deux pathogènes soumis à expérience, le H5N1 et le H7N9, sont des virus extraordinairement meurtriers. Les malades, après une brutale poussée de fièvre, développent généralement une pneumonie, puis une grave détresse respiratoire à l’issue souvent fatale…

* https://www.lemonde.fr/archives/article/2001/10/28/les-terribles-secrets-du-docteur-alibekov_4215872_1819218.html

Pour sortir des pièges de la technologie

Les technologies ont envahi notre quotidien, et grignotent à grande vitesse nos modes de vie et libertés. Elles font de nous leurs complices à travers ces objets-pièges, ces objets-espions, ces objets-doudous que nous utilisons chaque jour : téléphones mobiles, ordinateurs, gadgets électroniques… Mais le climat change, les espèces disparaissent, les emplois sûrs et de longue durée sont remplacés par de petits boulots stressants et mal payés : sur Internet, dans les centres d’appel, les Uber, Deliveroo… Le piège se referme, mais nous pouvons lui échapper. Voici une dizaine d’actions légales et sans risque faciles à mettre en œuvre pour affirmer notre singularité face aux GAFA-Microsoft-BATX, qui commandent aujourd’hui aux États, et même au marché :

  • continuer à lire des livres et des journaux papier
  • continuer à envoyer lettres et cartes par la poste
  • continuer à payer par chèque ou en espèces, fuir le sans-contact
  • boycotter les caisses électroniques pour régler nos achats en magasin (et expliquer que passer par elles, c’est justifier le licenciement de personnel)
  • limiter notre utilisation du smartphone, de l’ordinateur, et le temps passé sur Internet (réseaux-sociaux…)
  • réduire nos achats (surtout lointains par Internet) et conserver nos matériels dans la durée (voiture, électro-ménager, high-tech)
  • ne pas donner son avis après un achat ou évaluer une prestation de service
  • refuser la 5 G
  • privilégier les transports en commun (bus, car, train), le vélo ou la marche pour se déplacer
  • restreindre notre consommation de viande et compenser par celle des légumineuses (riz, lentilles, pois chiches, haricots…)
  • en règle générale, fuir puces électroniques, RFID, implants, interconnexion des données ; éviter robots et assistants

Il n’est pas interdit, enfin, d’aller un peu plus loin en se regroupant, pétitionnant ou écrivant aux élus, pour réclamer un véritable « droit à la non-connexion » des personnes qui ne souhaitent pas utiliser Internet pour effectuer les démarches administratives ou payer les impôts.

Olivier Gabriel (association TECHNOlogos)… pour en savoir plus sur ce blog biosphere :

14 septembre 2017, Technologos contre la numérisation de l’éducation

1er octobre 2017, BIOSPHERE-INFO présente l’association TECHNOlogos

1er octobre 2016, BIOSPHERE-INFO, sur la « science sans conscience »

27 juin 2015, Technologos : résistons à la démesure technicienne

10 octobre 2014, Résilience, un passage nécessaire par les low tech

3 septembre 2014, Colloque TECHNOlogos, discours critique sur la technique

25 novembre 2012, Esclaves de la technique, nous glorifions notre maître

Écologue ET écologiste en même temps !

« Suis-je écologue ou écologiste, scientifique dans sa bulle ou politiquement engagé ? » Comme d’autres scientifiques, Franck Courchamp est en pleine crise existentielle : « Pendant des années, j’observais la destruction de la biodiversité de manière neutre, comme un chercheur en médecine verrait une maladie : pour étudier les dysfonctionnements du corps humain Aujourd’hui, je vis très mal cet effondrement du vivant et j’ai décidé de m’engager… Je ne sais pas si c’est notre rôle de résoudre les problèmes environnementaux, mais c’est peut-être notre devoir…  Cela me mettrait mal à l’aise en tant que citoyen de ne pas agir, mais cela me met mal à l’aise en tant que scientifique d’agir, car je risque de perdre de la crédibilité indispensables à mon travail. » Cette ambivalence, que Franck Courchamp désigne comme « la bipolarité de l’écologue », s’applique à d’autres disciplines académiques. Pour un nombre croissant de climatologues, de biologistes, d’agronomes ou d’astronomes, la production de connaissances pour leur seul intérêt scientifique ne suffit plus, alors que les glaciers fondent, la mer monte, les espèces s’éteignent et les événements extrêmes se multiplient. Et que la société, toujours plus inquiète, leur demande des réponses à la crise. La tentation est alors forte de sortir des laboratoires pour investir l’agora.* Quelques controverses sur lemonde.fr :

MrFred : Quand la moitié des Sciences de la Terre sont financés par Total et consort, on s’étonne de décrire les scientifiques comme neutres. Ils sont au contraire une partie prenante du changement climatique.

C H Dontenwille : Pour qu’une science reste rationnelle, vérifiable, elle doit rester descriptive et non prescriptive, et ne peut pas faire de prospective sérieuse, par exemple. Selon Bourdieu, le scientifique doit effacer ses opinions dans ses travaux, puis laisser son autorité scientifique derrière lui lorsqu’il s’engage … sous peine d’être entraîné dans la perte de crédibilité qui entache les polémistes.

Frog : La neutralité de la science est bien aussi illusoire que la neutralité de la presse. Toute parole, toute recherche nécessite un angle avec un regard humain. Ce qui ne change rien aux faits objectifs. Mais quand on constate que la terre est au bord de la destruction, il est normal en tant qu’être humain qu’on s’en inquiète. Et si je puis me permettre, ceux qui détruisent l’environnement, eux, ne se posent pas tant de questions morales ! Se disent-il « ah mais ce n’est pas mon rôle de pomper le pétrole jusqu’au dernier litre » ? « Ai-je bien le droit de vendre des produits dont personne n’a besoin et qui rendent malades les êtres vivants » ? Evidemment non. Alors la pureté face à ça, ça nous fait une belle jambe. Le propre de l’humain est d’avoir des convictions.

Untel : Triste mélange, mais favorisé par le laxisme des pairs qui admettent ou ferment les yeux sur une telle dérive. Normalement il faudrait virer les militants de la science, d’un coup de botte bien placé.

JDL : Je suis scientifique en écologie et ce ne sont ni des coups ni des bruits de bottes qui feront faiblir mon engagement citoyen, sauf a considérer qu’être payé par vos et nos impôts ne donne aucune éthique ni aucun devoir…

-Alazon- : Escroquerie à la science : voilà le bon terme pour désigner cette tendance récente qui consiste à se parer de ses titres académiques pour défendre une position militante. L’exemple le plus caricatural est Aurélien Barrau, astrophysicien qui utilise son titre pour promouvoir ses idées sur un sujet (la régulation du CO2) sans lien sérieux avec sa discipline. C’est un travestissement des opinions en savoir. Les scientifiques sont là pour expliquer les résultats scientifiques (par exemple il y a un réchauffement climatique), ils ne prescrivent pas ce qu’il faut faire face au réchauffement climatique. Cela, c’est du strict ressort du politique.

Aurélien Barrau, astrophysicien: « La vie périclite sur Terre et l’on se demande s’il est bien raisonnable que les scientifiques interviennent dans le débat public. C’est scandaleux de se poser cette question »

CFranck : En tant que scientifique et militant, je suis complètement d’accord sur le biais que le militantisme peut finir par créer sur la démarche et la recherche scientifique. Il faut que les scientifiques ne parlent en expert que dans les domaines où ils le sont. Sinon il finiront par décrédibiliser d’avantage l’ensemble des scientifiques. Un scientifique ne peut pas être un militant social au nom de la science sauf pour la défendre…

Vincent Devictor, directeur de recherche (CNRS) : Neutralité scientifique et devoir de réserve, il y voit des principes qui favorisent l’« autocensure » et un « manque de courage » de la communauté des écologues.

Christophe Cassou, climatologue : « Il s’agit de présenter les faits et leur niveau de certitude, d’expliquer qu’ils sont obtenus dans la rigueur de la démarche scientifique, puis de dresser l’ensemble du panel des solutions à la crise climatique. Dès qu’on communique, on devient impliqué. » Cet engagement se traduit d’abord dans la vulgarisation, l’une des missions dévolues aux scientifiques. Dans leurs prises de parole, certains scientifiques choisissent de s’en tenir à leur domaine d’expertise, tandis que d’autres considèrent qu’il faut s’aventurer au-delà, l’ampleur de la crise environnementale nécessitant une vision d’ensemble et une réponse globale. »

Christophe Bonneuil, historien des sciences : « Les scientifiques ont toujours été engagés dans la société, qu’il s’agisse, depuis la seconde guerre mondiale, de défendre la paix, l’avortement ou de dénoncer le nucléaire. Ce qui est nouveau, depuis un an, c’est que les chercheurs, dans leurs pétitions, n’appellent plus seulement les autorités à agir face à la crise, mais soutiennent également les grèves climatiques et l’action directe. » A ses yeux, tous sont engagés même s’ils ne le reconnaissent pas : « Les scientifiques, via les financements publics, sont encouragés à travailler avec l’industrie, les militaires, mais jamais avec le monde associatif. Or la première position n’est pas neutre. » Il émet l’hypothèse que « la perte de légitimité d’un Etat, qui ne remplit plus ses fonctions régaliennes de sécurisation des personnes, par défaut d’action à la hauteur de l’urgence climatique, conduit des chercheurs fonctionnaires à se désolidariser, à faire un pas de côté ».

Atécopol va plus loin que celui du GIEC, qui s’interdit d’être prescriptif : « On assume de dire que la poursuite d’une croissance économique à tout prix est incompatible avec la limitation du réchauffement climatique à 1,5 °C et la préservation de la biodiversité. Les recherches menées pour développer les techniques, accroître la croissance ou le progrès ne sont pas neutres, c’est juste qu’elles bousculent moins la société. Et qu’elles questionnent moins les scientifiques. » A l’illusion de la neutralité, il faut opposer d’autres vertus comme l’impartialité et l’objectivité.

* LE MONDE du 11 mars 2020, Savants ou militants ? Le dilemme des chercheurs face à la crise écologique

Covid-19, nécessité d’un triage médical

Urgence, pas toujours la même tous. Lors d’un accident « standard », il y a une équipe de deux ou trois personnes pour s’occuper de la victime. Dans une situation à multiples victimes, il y a a plus de victimes que d’intervenants. Un triage médical* devient alors nécessaire, notamment en cas de guerre ou de catastrophe de grande ampleur. Les degrés de priorité déterminent l’ordre dans lequel les patients vont être traités et évacués. La pandémie au coronavirus en Italie pose le problème de qui doit vivre et qui doit mourir.

Avec plus de 1 800 cas supplémentaires diagnostiqués en vingt-quatre heures et 97 morts, ce qui porte le nombre de décès à 463, c’est tout le système sanitaire italien qui menace de s’effondrer. Le nombre de nouveaux cas croît de 25 % à 30 % par jour, à un rythme très supérieur aux nouveaux moyens mobilisables. « L’un des meilleurs systèmes de santé au monde, celui de la Lombardie, est à deux pas de l’effondrement », explique le docteur Antonio Pesenti dans une interview au quotidien milanais Il Corriere della Sera. « Nous faisons de notre mieux, mais sommes dans une situation de pénurie », reconnaît le docteur Matteo Bassetti, qui dirige le service des maladies infectieuses à Gênes. « Nous les réserverons aux patients qui ont le plus de chance d’en bénéficier », poursuit le médecin. Pour accompagner les médecins réanimateurs dans leurs décisions, des recommandations éthiques ont été publiées ce week-end. L’objectif est « d’assurer un traitement intensif aux patients ayant les plus grandes chances de succès thérapeutique : il s’agit donc de donner la priorité à l’espérance de vie », estime la Société italienne des réanimateurs. Il n’est plus possible, dans un tel contexte, d’appliquer la règle du « premier arrivé, premier servi ». La situation est d’autant plus tendue que le nombre de respirateurs artificiels est limité. « C’est un cauchemar, lâche le docteur Matteo Bassetti. Nous avons beaucoup de patients âgés avec des comorbidités, mais nous avons aussi beaucoup de patients plus jeunes, qui souffrent de pneumonies avec une insuffisance respiratoire », ce qui requiert « une ventilation pendant une semaine ou deux ». A Bergame, tout près de l’épicentre de l’infection, les médecins se retrouvent « à devoir décider du sort d’êtres humains, à grande échelle », témoigne le docteur Christian Salaroli, réanimateur. « Pour l’instant, je dors la nuit. Parce que je sais que le choix est basé sur l’hypothèse que quelqu’un, presque toujours plus jeune, est plus susceptible de survivre que l’autre. C’est au moins une consolation. » Ce médecin décrit « une médecine de guerre », dont l’objectif est de « sauver la peau » du plus grand nombre.**

Une recherche « urgence tri hôpital » sur google donne 4 570 000 personnes ; c’est dire son importance. Les malades qui se précipitent aux urgence d’un hôpital trouvent le temps d’attente bien long, mais ils ont rarement conscience qu’ils font l’objet d’un tri, le premier arrivé n’est pas automatiquement le premier servi. Pour la première fois aujourd’hui, grâce au Covid-19, notre société d’abondance se retrouve dans un état de tri généralisé, mais au lieu de réfugiés sur les routes, il y a obligation de confinement. La situation actuelle est à l’image du monde de demain, une société de pénurie sur une planète souillée et exsangue. Yves Cochet a même exprimé l’idée que la tâche principale des politiciens serait de réduire au maximum le nombre de morts. Puisse la sobriété être partagée équitablement et qu’il n’y ait plus de tri entre puissants et misérables….

* https://fr.wikipedia.org/wiki/Triage_m%C3%A9dical

** AFP 10 mars 2020, Face au coronavirus, l’Italie étend les mesures d’isolement à tout son territoire

Écoblanchiment, verdissage, le prix Pinocchio

Un prix pour récompenser « le meilleur du pire »*. Le prix Pinocchio 2020 vient d’être remis par Les Amis de la Terre et la Confédération paysanne à la multinationale Yara, fabricant norvégien d’engrais de synthèse. Cette récompense mal acquise distingue chaque année une entreprise pour son greenwashing, soit le décalage entre l’image vertueuse pour l’environnement qu’elle se donne et la réalité de ses actions.Yara vante ses services pour « une agriculture intelligente pour le climat ». Yara a dépensé plus de 11 millions d’euros depuis 2010 pour des activités de lobbying à l’échelle européenne. Les organisateurs des prix Pinocchio dénoncent « une agriculture basée sur l’utilisation intensive d’intrants chimiques, au détriment de la santé, des écosystèmes et du climat ». La multinationale a vu ses émissions de gaz à effet de serre augmenter de 20 % entre 2009 et 2017, la fabrication d’engrais chimiques nécessitant de l’hydrogène produit à partir d’énergies fossiles. Cette production est également responsables d’émissions de protoxyde d’azote, d’ammoniac et de pollutions de l’eau par les nitrates. Yara, qui a recueilli 40 % des 12 800 votes sur le site prix-pinocchio.org, était en lice face à deux autres mastodontes de l’agroalimentaire : Lactalis, marqué par le scandale en 2017 du lait infantile contaminé à la salmonellose, et Bigard, propriétaire de nombreux abattoirs en France. Voici notre article antérieur sur ce blog biosphere :

22 novembre 2013, pratiques néfastes des multinationales et prix Pinocchio

Et maintenant laissons la parole aux anti-écolos de service sur lemonde.fr, leurs propos se suffisent à eux-mêmes :

-Alazon- : Notez que pour le prix Pinocchio de l’écologisme on a l’embarras du choix : Thunberg et ses croisières sur un voilier en carbone à 4 millions, Hulot et ses six voitures à essence, de Rugy et ses homards, Duflot et ses vacances au bout du monde… On peut même décerner des tartuffes d’honneur.

MarxDarwin : Il faudrait rajouter des prix d’honneur pour l’ensemble de leur œuvre à la Conf pour pulvériser des tonnes de pesticides bio comme le cuivre qui pousse sur les arbres sans doute, pour les Vegans qui mange des céréales importés mélangés avec plein d’adjuvants au lieu de manger de la bonne viande locale, pour les éoliennes et parc photovoltaïques qui polluent les campagnes (mais pour le bien des villes…)…

Untel : Tous les ans je décerne aussi le ***Prix Untel***. Cette année il a été attribué à l’association « Que Choisir » pour avoir réclamé une augmentation des prix des aliments vendus dans la grande distribution. Il s’agit selon elle de mieux rétribuer les agriculteurs, juste revendication mais pas trop de la compétence d’une association de consommateurs dont le rôle est de défendre les prix bas.

le sceptique : J’ai été sur le site de Yara, ils ont un beau logo. L’entreprise a l’air sympathique. Merci aux Amis de la Terre et à la CP de m’avoir fait connaître cet acteur.

* LE MONDE du 25 février 2020, Le prix Pinocchio du « greenwashing » décerné au fabricant d’engrais chimiques Yara

Aux mains des « labo de la mort »

Animaux humains et non humains aux mains des laboratoires de la mort ! Deux informations s’entrechoquent et nous choquent. L’agrochimiste américain Corteva* a annoncé, le 6 février 2020 qu’il cesserait la production du chlorpyrifos d’ici la fin de l’année en cours. Des données sur ses effets délétères s’accumulent depuis plus de vingt ans : érosion des capacités intellectuelles des enfants exposés pendant la grossesse, risque accru de troubles autistiques, faible poids à la naissance, etc. Mais on a attendu un demi-siècle pour ne plus le fabriquer, et encore par manque de débouchés ! Laboratoire agréé par les autorités, LPT (Laboratory of Pharmacology and Toxicology)** avait jugé le glyphosate non cancérogène et « peu susceptible d’être génotoxique » en novembre 2015. le Centre de recherche sur le cancer (CIRC), une agence des Nations unies, avait classifié le glyphosate « cancérogène probable ». Non seulement on y torture des animaux, mais on y falsifie les résultats d’expérience pour permettre aux entreprises agrochimiques de vendre leurs poisons. « Si les résultats ne répondaient pas aux attentes, on me demandait de les améliorer », relate une employée. Quelques réactions sur lemonde.fr :

– La démarche filoutée est toujours la même, qu’il s’agisse d’industrie des pesticides, des produits à risque ou d’industrie pharmaceutique : rapports biaisés, études bidon, mensonges… et qui trouvent face à eux des organismes d’Etat qui semblent au mieux naïfs, au pire complices.

– Quand la filouterie ne rapporte plus assez ou se voit un peu trop, on arrête le produit, ou on continue à nier même au procès, pensez aux laboratoires Servier.

– Je note que ce produit ne sera plus fabriqué surtout parce qu’il ne rapporte plus rien et qu’il devient invendable. Que voulez vous, « les affaires sont les affaires », cela ne semble scandaliser personne en haut lieu.

– Tant que le LOBBYING ne sera pas inscrit comme un lourd délit passible de la juridiction appropriée à la gravité de cet acte assimilable à une incitation à nuire à l’intégrité de la personne humaine par soucis d’enrichissement criminel, notre extinction à petit feu nous sera imposée … Et une pléthore d’irresponsables se lèveront comme à Nuremberg !

– Le QI n’est qu’une des multiples façons de mesurer l’impact du CPF (chlorpyrifos) sur le développement, les résultats les plus impressionnants étant obtenus par IRM cérébrale (rétrécissement frontal et pariétal, réduction de l’épaisseur corticale) chez les enfants avec les taux de CPF les plus élevés (parents non fumeurs).
– Concernant les polluants atmosphérique, le CPF est l’un des 2 ou 3 pesticides qui est les plus fréquemment retrouvé dans les études de qualité de l’air … jusque dans les centres des métropoles, à des km des champs traités, CQFD.

– 54 études indépendantes établissent la génotoxicité du glyphosate, classé cancérogène probable par une agence de l’ONU. Les résultats du laboratoire privé  »garantie label top excellence » sont eux, falsifiés, pour répondre à la commande de l’industriel. Ils ne sont pas fiables, voire délibérément mensongers.
– J’attendrais des autorités européennes une transparence totale des décisions d’autorisation de mise sur le marché. Je trouve scandaleux que les études soient confidentielles.

– Surprenant tous ces commentateurs qui affirment que le glyphosate n’est pas dangereux. 1) les oncologues parlent bien de « cancer des agriculteurs » 2) Compte tenu de la puissance du lobby agro-industriel en général et de Bayer en particulier, l’information qui nous parvient est forcément biaisée. Les lymphomes en zone rurale progresse, la prévalence du cancer de la prostate aussi. A part cela, tout va bien Mme la baronne.

– Je pense que le principe de précaution devrait être la norme. Mais il s’applique… sauf quand celui nuit à des grands groupes capitalistiques. Les scandales du médiator, des opiacés, du tabac, des pressions du lobby de l’alcool n’ont en rien fait changer les pratiques.

– Il est évident que ce genre de laboratoire, rémunéré par les entreprises qui font tester leur produit, peut être tenté de rendre des résultats allant dans le sens de ce qui est attendu par l’entreprise. Il ne s’agit pas d’un laboratoire indépendant dès lors qu’il est mandaté et rémunéré par ceux qui en profitent.

– Durant le XXème siècle les allemands ont testé force produits chimiques toxiques à grande échelle sur des êtres humains. On peut reconnaître le progrès consistant à réserver ces coutumes pittoresques, quoiqu’un peu répugnantes, à des animaux dans l’enceinte confinée d’un laboratoire. Encore un petit effort à fournir pour faire reculer la barbarie.

– L’indignité des hommes jusqu’à la nausée.

* LE MONDE du 9 février 2020, Le chimiste américain Corteva va cesser de produire du chlorpyrifos d’ici à fin 2020

** LE MONDE du 12 février 2020, Le « labo de la mort » en Allemagne testait aussi le glyphosate

Se soigner aux antibiotiques, mourir plus vite

« Demain, des infections banales et des blessures légères, soignées depuis des décennies, pourraient redevenir mortelles. La résistance aux antibiotiques est devenue une réalité cruciale que révèle le premier rapport de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sur la question. A force de se soigner aux antibiotiques, on reste malade ou mourant. L’évolution du vivant est en effet un mécanisme plus performant que les progrès de l’industrie chimique. »* C’est ce que nous écrivions en 2014. Dans un rapport d’avril 2019, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) estimait que les résistances microbiennes causaient 700 000 morts par an dans le monde, et prévoyait 10 millions de morts par an en 2050. En Inde, c’est déjà le désastre.

Il était entré à l’hôpital pour un problème respiratoire. Il est mort quarante jours plus tard d’une infection à bactéries hautement résistantes. Les bactéries sont capables d’échanger leurs gènes de résistance entre elles par simple contact, même entre espèces différentes. Elles peuvent se propager à d’autres patients, notamment par les mains ou les instruments médicaux, véritables « aimants » à bactéries. D’où cette fulgurante propagation des résistances. Sachant qu’il y a plus de 75 000 hôpitaux en Inde, le fardeau de l’antibiorésistance apparaît subitement incommensurable. Il se chiffre en centaines de milliers de morts. Les infections résistantes sont devenues la première cause de décès chez les personnes atteintes de cancers du sang en Inde. Autrement dit, ces infections se révèlent désormais plus mortelles pour ces patients que le cancer lui-même ! Dans une étude menée dans un grand hôpital public de Delhi, 73 % de ces patients étaient porteurs de bactéries résistantes à toute une famille d’antibiotiques de dernière génération, les carbapénèmes, utilisés en derniers recours en France contre les « bactéries hautement résistantes émergentes ». En Inde, difficile de connaître l’impact de la résistance aux antibiotiques. Et pour cause : aucun système de surveillance national n’existe, et les trois quarts des hôpitaux ne tiennent aucune comptabilité de ces infections.  Mais ce n’est pas tout. Ces superbactéries ne se contentent pas d’attaquer à l’intérieur des hôpitaux : on les trouve désormais dans les sols, les rivières, les animaux, le lait, la nourriture… Partout où l’on trouve des antibiotiques, des résistances émergent. Or, les antibiotiques sont omniprésents dans l’environnement indien : ils proviennent des élevages, des rejets hospitaliers, des eaux usées urbaines ou encore des effluents des industries pharmaceutiques qui les produisent, sachant que l’Inde est le plus gros producteur mondial d’antibiotiques avec la Chine. Il n’y a plus besoin d’avoir pris des antibiotiques ou d’être allé à l’hôpital pour être porteur de ces bactéries multirésistantes. On touche là un autre problème, le surcoût astronomique de ces infections. Si les patients qui contractent ces infections à l’hôpital refusaient de payer les surcoûts inhérents, l’ensemble du système de soins indien s’effondrerait.**

Mourir par épidémie médicamenteuse, saine régulation démographique dans un pays surpeuplé comme l’Inde ? Puisque les hommes sont incapables d’auto-limiter leur population, la nature va s’en charger. Donc rien de grave, les super-bactéries font le ménage entre les personnes qui résistent par leur propre force et les autres. C’est ce que pensent certains, miser sur la sélection naturelle. Vaste débat. Comme l’écrivait Rachel Carson en 1962 à propos des insecticides, « L’histoire de la vie sur Terre est l’histoire d’une interaction entre les êtres vivants et ce qui les entoure. C’est seulement dans la séquence temporelle du XXe siècle qu’une espèce – l’homme – a acquis la puissance considérable d’altérer la nature du monde. Depuis que le DDT a été homologué les insectes, dans une splendide confirmation de la théorie darwinienne de la « survie du plus adapté », ont évolué vers des super-races immunisées. Nous avons à résoudre un problème de coexistence avec les autres créatures peuplant notre planète. Nous avons affaire à la vie, à des populations de créatures animées, qui possèdent leur individualité, leurs réactions, leur expansion et leur déclin. Le tir de barrage chimique s’abat sur la trame de la vie, sur ce tissu d’une élasticité et d’une résistance si admirables, capables même de renvoyer la balle de la manière la plus inattendue. Vouloir « contrôler la nature » est une arrogante prétention, née des insuffisances d’une biologie et d’une philosophie qui en sont encore à l’âge de Neandertal… »

* 6 mai 2014, Se soigner aux antibiotiques, mourir de ce mésusage

** LE MONDE du 28 janvier 2020, En Inde, la résistance aux antibiotiques devient un problème sanitaire très sérieux

*** https://www.lemonde.fr/medecine/article/2016/06/06/la-guerre-contre-les-superbacteries-est-declaree_4939189_1650718.html

SDHi et le principe de précaution bafoué

Nous avons reçu le 21 janvier le message suivant de la part de l’UIPP (appelée improprement Union des Industries de la Protection des Plantes) : « Suite à l’annonce d’une action en justice ciblant les produits à base de SDHI, l’UIPP déplore une action fondée sur une lecture résolument excessive du principe de précaution… Les Autorisations de Mise sur le Marché (AMM) ne sont délivrées que lorsque les instances politiques et les experts en charge de l’évaluation ont vérifié et fait l’analyse critique des informations transmises par les industriels… » L’UIPP avoue, il n’y a pas véritablement d’expertise neutre et objective puisqu’on reste tributaire des « informations » faites par les industriels eux-mêmes. C’est du lobbying intéressé, ni plus ni moins. L’UIPP ne veut que protéger les débouchés de ses 19 entreprises membres. Le vrai scandale, c’est que l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) soutienne par sa passivité une industrie chimique mortifère envers la biodiversité. Rappelons la dangerosité potentielle des SDHi, ce que l’UIPP se garde bien d’expliciter.

Les fongicides ou SDHi (pour « inhibiteurs de la succinate déshydrogénase ») bloquent le fonctionnement d’une enzyme (la SDH) nécessaire à la respiration cellulaire des champignons. Ce mécanisme est présent non seulement chez les champignons, mais aussi chez la majorité des organismes – des vers de terre aux insectes en passant par les humains. Avec, comme risque, de voir se développer des maladies chroniques induites par le défaut de fonctionnement de la SDH : « encéphalopathies sévères », « tumeurs du système nerveux  », « prédispose en outre à certains cancers du rein ou du système digestif », est associé à la maladie de Huntington, de Parkinson… détaillaient des chercheurs en avril 2018. En réponse à cette mise en garde, l’Anses avait conclu, dans un rapport rendu en janvier 2019, à l’absence d’alerte sanitaire… tout en recommandant la poursuite de la recherche. Le 19 novembre 2019 la Commission nationale de la déontologie et des alertes en matière de santé ­publique et d’environnement (cnDAspe) a publié un avis estimant que l’alerte était fondée, étayée par « des données scientifiques de qualité ». Les données montrent bien, sur des cultures cellulaires, que les substances appartenant à la famille des SDHI ne ciblent pas seulement les champignons et les moisissures, mais une diversité d’organismes comme l’abeille domestique, le lombric ou l’être humain. Ils précisent que le recul n’est pas suffisant sur les usages actuels de plusieurs de ces produits pour pouvoir se fonder sur des données épidémiologiques relatives aux personnes exposées.

Le 21 janvier 2020, les associations Nous voulons des coquelicots, Générations futures et FNE ont écrit à l’Anses pour lui demander d’abroger l’AMM de trois produits commerciaux à base de SDHI : le Keynote et l’Aviator Xpro commercialisés par Bayer, et le Librax, de BASF. Si dans deux mois l’Anses n’a pas répondu favorablement à la demande des ONG, ces dernières saisiront le tribunal administratif de Lyon, ville où sont installés les sièges français des deux firmes. Ces associations peuvent s’appuyer sur l’avis des scientifiques* : « Les tests réglementaires sont systématiquement effectués dans des conditions qui masquent la toxicité cellulaire des SDHI. Leur toxicité est aggravée en cas de dysfonctionnements mitochondriaux tels que ceux constatés dans de nombreuses maladies humaines. Ces données ont été mises à la disposition de l’Anses, qui est restée sourde à cette argumentation scientifique. L’Anses ne semble pas même être préoccupée du rôle démontré in vivo des SDHI sur nombre d’espèces animales. Ce déni des données scientifiques déjà existantes intervient alors que celles-ci placent objectivement les SDHI très haut dans l’échelle de la toxicité des pesticides, requérant d’appliquer le principe de précaution figurant dans la constitution, principe auquel l’Anses devrait se sentir tenue. »

* LE MONDE du 22 janvier 2020, Pesticides SDHI : 450 scientifiques appellent à appliquer le principe de précaution au plus vite

(Antoni Barrientos: University of Miami Miller School of Medicine | UM · Departments of Neurology and Biochemistry // Paolo Bernardi: University of Padova | UNIPD · Department of Biomedical Sciences – DSB // Howard Jacobs 1182 Biochemistry, cell and molecular biology // Holger Prokisch: Skills and Expertise: Genetics-Mitochondria-Cell Biology-Neuroscience-Molecular Biology-Mutation Sequencing-Cell Viability-Reactive Oxygen Species-Oxidative Stress // etc.)

sur notre blog biosphere et les SDHi, Vers de terre et humains, même combat

lire aussi BIOSPHERE-INFO, le principe de précaution

La 3G évitable, 4G superflue, 5G inacceptable

Est-il normal que la mise en place de la 5G ne s’accompagne en France d’aucune évaluation mettant en balance le supplément de service rendu avec les inconvénients environnementaux additionnels. Devons nous en rajouter alors que les effets négatifs de la « prolifération numérique » commencent à être bien documentés. Un équipement 5G consomme trois fois plus qu’un équipement 4G… L’impact global représenterait environ 10 TWh supplémentaires, soit une augmentation de 2 % de la consommation d’électricité du pays. De plus l’énergie nécessaire à la fabrication des terminaux, serveurs, et éléments de réseau représente trois fois l’énergie de fonctionnement des réseaux, hors data centers. Alors qu’une augmentation de la durée d’utilisation des smartphones serait centrale pour réduire leur empreinte carbone, l’apparition de la 5G accélérerait leur remplacement, entièrement importé. Les services offerts lors de l’introduction des forfaits 5G seront… les mêmes qu’aujourd’hui ! Sans compter l’augmentation de la fracture numérique… Nous devrions consacrer notre temps et nos moyens à d’autres priorités. (Shift Project) *

Il faut de l’innovation technologique pour que chacun ait l’impression que son niveau de vie s’améliore. L’urgence climatique et la raréfaction de nos ressources voudraient qu’on se mette plutôt à la diète… A voir les températures en Australie et la détérioration de pans entiers des services que nous offrait jusqu’à présent gratuitement la biosphère, on peut en effet s’interroger sur nos priorités. Notre mode traditionnel d’existence, notre capacité à faire beaucoup avec peu, le fait de flâner plutôt que de regarder son smartphone… importent-ils moins que le cycle sans fin d’innovations sans réflexion ? Le superflu, le double emploi, l’inutile gadget aggrave notre présent et devient mortel pour nos générations futures. On peut classer, on devrait politiquement classer toutes nos activités de la plus approprié à l’absolument inacceptable :

– Bouche à oreille > téléphone fixe collectif > téléphone fixe au foyer  > téléphone mobile > mobile 3G > nouvelle génération 4G, 5G…

– Energie humaine > solaire passif > éolien > hydroélectrique > bois > biomasse > photovoltaïque > agrocarburants > Gaz > pétrole > nucléaire > charbon

– Maison non chauffée > bois > Géothermique > gaz > électricité > fuel > charbon

– Radio  > cinéma (collectif) > télévision noir et blanc (individualisée) > télévision couleur analogique > passage au numérique >société des écrans

pour en savoir plus, L’art de classer ce qui est bien ou mal
* LE MONDE du 10 janvier 2020, « La 5G est-elle vraiment utile ? »

Vers de terre et humains, même combat

1er acte. Les fongicides ou SDHi (pour « inhibiteurs de la succinate déshydrogénase ») bloquent le fonctionnement d’une enzyme (la SDH) nécessaire à la respiration cellulaire des champignons. Ce mécanisme est présent non seulement chez les champignons, mais aussi chez la majorité des organismes – des vers de terre aux insectes en passant par les humains. Avec, comme risque, de voir se développer des maladies chroniques induites par le défaut de fonctionnement de la SDH : « encéphalopathies sévères », « tumeurs du système nerveux  », « prédispose en outre à certains cancers du rein ou du système digestif », est associé à la maladie de Huntington, de Parkinson… détaillaient des chercheurs en avril 2018. En réponse à cette mise en garde, l’ Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a conclu, dans un rapport rendu en janvier 2019, à l’absence d’alerte sanitaire, tout en recommandant la poursuite de la recherche.

2e acte. La Commission nationale de la déontologie et des alertes en matière de santé ­publique et d’environnement (cnDAspe),une instance officielle indépendante constituée de 22 experts bénévoles, a publié, mardi 19 novembre 2019, un avis estimant que l’alerte était fondée, étayée par « des données scientifiques de qualité ». Les données montrent bien, sur des cultures cellulaires, que les substances appartenant à la famille des SDHI ne ciblent pas seulement les champignons et les moisissures, mais une diversité d’organismes comme l’abeille domestique, le lombric ou l’être humain. Le recul n’est pas suffisant sur les usages actuels de plusieurs de ces produits pour pouvoir se fonder sur des données épidémiologiques relatives aux personnes exposées. Sur les onze substances en question, huit ont été autorisées pour la première fois il y a moins de dix ans.La controverse illustre un hiatus grandissant entre la science réglementaire d’une part (tests standardisés avant une autorisation de mise sur le marché) et la science académique de l’autre, c’est-à-dire l’ensemble des connaissances publiées dans la littérature savante. Elle pose la question des conditions d’application du principe de précaution.

3e acte. « Des travaux financés par l’Anses ont été publiés en 2012 et montrent que le bixafène (l’un des SDHi) est génotoxique [toxique pour l’ADN] in vitro, écrit la députée Mme Batho. Les experts toxicologues disent que ce type de résultat doit être confirmé in vivo : j’ai donc demandé à l’Anses si, depuis sept ans, de tels travaux avaient été entrepris. » L’Anses n’est pas en mesure de répondre !

Merci Stéphane Foucart, journaliste scientifique du MONDE, de nous tenir éveillé sur les risques techno-scientifiques. Le gros problème, c’est combien de nos concitoyens sont éduqués pour s’y retrouver au milieu des SDH, Anses, SDhi, cnDAspe ? La réponse inexpliqué pourquoi le complexe chimico-industriel garde le pouvoir, avec son fric, son pouvoir de lobbying au niveau politique et ses scientifiques qu’il rétribue pour justifier ses poisons.

NB : Vous pouvez signer une pétition en ligne contre glyphosate et SDhi,

https://www.mesopinions.com/petition/nature-environnement/stop-glyphosate-sdhi/67626

ET vous pouvez envoyer une lettre à vos élus,

https://nousvoulonsdescoquelicots.org/sdhi/

Reconnaissance faciale, techno à sale gueule

Rappelez-vous l’étoile jaune cousue sur les vêtements de façon inamovible, marque d’infamie que tous les juifs étaient obligés d’exhiber. Ce sera pire avec l’authentification biométrique qui aura pour conséquence d’instaurer un « contrôle permanent et généralisé » au nom du « solutionnisme technologique » ! Le secrétaire d’Etat au numérique Cédric O a même estimé qu’« expérimenter » la reconnaissance faciale était « nécessaire pour que nos industriels progressent ». Il faudrait que les industriels français comme Thales ou Idemia ne perdent pas pied face à la concurrence chinoise, américaine ou israélienne. Il suffit de travailler l’« acceptabilité sociale » de ces technologies. État et industriels font front commun pour parler d’expérimentations « contrôlées », le temps d’œuvrer à la banalisation de ces technologies et de mettre la population devant le fait accompli. Ce sera la soumission volontaire dénoncée il y a déjà fort longtemps par La Boétie, sauf que nous ne serons pas le jouet d’un dictateur bien personnifié, mais victime d’un système de contrôle omniprésent aux mains de personne dont on ne connaîtra jamais les identités. Emmanuel Macron souligne que « l’administration seule et tous les services de l’Etat ne sauraient venir à bout de l’hydre islamiste. C’est la nation tout entière qui doit s’unir, se mobiliser, agir. Dans une société de vigilance, il faudra savoir repérer à l’école, au travail, dans les lieux de culte, près de chez soi les déviations. » L’alibi du terrorisme paraît implacable, un système de délation se met en place officiellement. Si nos grands-parents avaient vécu au début des années 1940 dans un monde saturé de tels dispositifs électroniques, ils n’auraient pas pu tisser des réseaux clandestins capables de résister au régime nazi.

Les technologies biométriques augurent un changement de paradigme dans l’histoire de la surveillance. A terme, elles reviennent à instaurer un contrôle d’identité permanent et généralisé, exigeant de chaque personne qu’elle se promène en arborant une carte d’identité infalsifiable, qui pourra être lue sans qu’elle ne le sache par n’importe quel agent de police. Mais les femmes seront-elles protégées d’un féminicide, une caméra de surveillance pourra-t-elle déjouer l’acte terroriste d’un loup solitaire ? Ces coûteuses machines seront incapables d’apporter la sécurité vantée par leurs promoteurs. Elles accompagnent l’extension de la répression au détriment de la prévention, si ce n’est la prédiction. Grâce aux algorithmes, Facebook s’engage déjà à détecter les comportements potentiellement suicidaires de ses utilisateurs pour mieux les protéger d’eux mêmes. La police chinois du Net a pour fonction de gérer les alertes et de prévoir les comportements déviants. Sous couvert d’efficacité, la technologie conduit à déshumaniser encore davantage les rapports sociaux, tout en éludant les questions politiques fondamentales qui sous-tendent des phénomènes d’une violence multiforme.

Nous sommes dans une société de masse où l’individu ne fait plus partie d’une communauté où tout le monde se connaît et n’a pas besoin d’une surveillance extérieure. Les habitants des bidonvilles constituent déjà en moyenne 40 % des citadins dans les pays dits « en développement », ce n’est pas une urbanisation gérable même en multipliant les caméras de surveillance… sauf si un système totalement totalitaire se met en place comme dans la Chine de Xi Jinping. Jamais il n’y aura assez de policiers (étymologiquement « créatures de la cité ») pour contrôler une société non policée. Jamais nous aurons suffisamment de ressources énergétiques pour perpétuer durablement une société informatisée si complexe qu’elle risque les effondrements en chaîne.

Cultiver la terre avec bêche et brouette, le rêve

(texte de 1820) Dans notre agriculture, si les chevaux, qui par la quantité de produits qu’ils consomment, sont l’espèce de capital fixe la plus désavantageuse, étaient abandonnés, il est probable qu’une partie des terres qui donnent aujourd’hui du blé resteraient sans culture. Les fonds de terre peu fertiles ne pourraient jamais rapporter assez pour payer le travail de la culture à la bêche, les frais nécessaires pour faire venir les engrais de loin à la brouette, et pour transporter les produits de la terre à des marchés éloignés avec cette même sorte de véhicule. Dans ce cas, il y aurait une grande diminution dans la quantité de blé produite, et par conséquent une grande diminution dans la valeur du produit ; de sorte que la valeur des fonds destinés à entretenir le travail venant à baisser, la demande de travail baisserait dans la même proportion.

On a prétendu dernièrement que la culture à la bêche rapporte à la fois un plus grand produit brut et un plus grand produit net. Je me sens très disposé à me soumettre à l’expérience bien constatée , mais si l’expérience est favorable à cette option, rien ne doit être plus étonnant que de voir encore employer des charrues et des chevaux dans l’agriculture. Et en supposant même que l’usage de la bêche puisse, dans quelques terrains, améliorer la terre au point de payer les frais additionnels du travail, cependant, comme il faut avoir des chevaux pour porter des engrais à des distances considérables, et pour voiturer les produits du sol au marché, le cultivateur ne peut pas trouver son compte à employer des hommes à bêcher la terre, tandis que ses chevaux resteraient oisifs dans l’écurie. D’après ce que l’expérience nous a appris jusqu’à présent, je dirais que c’est le commerce, le prix et l’intelligence, qui pourront rendre productifs les terrains des pays pauvres, et non la bêche. Et d’ailleurs on ne saurait rien conclure de ce qui se passe sur quelques coins de terre rapprochés des terres et des habitation, relativement à la culture d’un grand pays.

D’un autre côté, si, par l’introduction d’une plus grande quantité de capital fixe, on pouvait cultiver la terre et en faire porter les produits au marché à bien moins de frais, on pourrait augmenter considérablement les produits par la culture et l’amélioration de tous nos terrains en friche ; et si l’emploi de ce capital fixe n’avait lieu que de la seule manière qui nous paraisse possible, c’est-à-dire graduellement, il n’y a pas de doute que la valeur des produits bruts du sol ne se maintienne à peu près à son ancien niveau. L’augmentation considérable de la quantité de ces produits, jointe au plus grand nombre de personnes qui pourraient être employées aux manufactures et au commerce, causerait inévitablement une très grande augmentation dans la valeur échangeable de la totalité des produits, accroîtrait les fonds consacrés à l’entretien du travail, et ajouterait ainsi à la demande des bras et à la population.

Malthus, Principes d’économie politique (Calmann-Levy 1969 p.189-190)

Détruire les robots, ce n’est jamais trop tard

Simon Ninheimer : Depuis 150 ans, la machine a entrepris de remplacer l’Homme en détruisant le travail manuel. La poterie sort de moules et de presses. Les œuvres d’art ont été remplacées par des fac-similés. Le domaine de l’artiste est réduit aux abstractions ; son esprit conçoit et c’est la machine qui exécute. Appelez cela le progrès si vous voulez ! Pensez-vous qu’on n’éprouve aucune jouissance à voir l’objet croître sous l’influence conjuguée de la main et de l’esprit ? Un livre doit prendre forme entre les mains de l’écrivain. Il doit travailler et retravailler, voir l’oeuvre croître et se développer. De même le potier. Il existe des centaines de contacts entre une personne et son œuvre, c’est de tout cela que votre robot nous dépouillerait.

Susan Calvin : Ainsi font une machine à écrire, une presse à imprimer. Proposez-vous de revenir à l’enluminure manuelle des manuscrits ?

Ninheimer : Machine à écrire et presse à imprimer nous dépouillent partiellement, mais le robot nous dépouillerait totalement. Ce robot se charge de la correction des épreuves, bientôt il s’emparera de la rédaction originale, de la recherche à travers les sources, et pourquoi pas des conclusions. Que restera-t-il à l’écrivain, au journaliste ? Je veux épargner aux générations futures de sombrer dans un pareil enfer. Et c’est pour cette raison que j’ai entrepris de détruire l’U.S.Robots en employant n’importe quel moyen.

Calvin : Vous étiez voué à l’échec.

Ninheimer : Du moins me fallait-il essayer…

Isaac Asimov, The Rest of the Robots (1964)

PS : Apparus au début des années 2000 dans les rédactions des journaux américains, les robots journalistes sont capables de rédiger des dépêches, des brèves et des comptes-rendus de séances boursières, d’événements sportifs et de résultats électoraux. Le robot n’est qu’un algorithme, pourtant le journaliste n’a plus qu’à sortir de son lit, ouvrir son ordinateur, relire le papier, et appuyer sur le bouton  « publier ». Bientôt il n’y aura plus de journalistes, plus d’enseignants, plus de potiers… vive le progrès !

Biosphere-Info : l’écologie, technophobe ?

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L’écologie, étude de la complexité des interrelations multiples, ne peut être caricaturée par des phrases du type « l’écologie, c’est le retour à la bougie ». Entre la technophobie et la religion du progrès technique, il y a des techniques appropriées au contexte biophysique. Ce qui est certain, c’est que le blocage par la limitation des ressources naturelles et le coût de la complexité vont faire disparaître une grande partie de la mécanisation de notre existence ; le robot n’est pas l’avenir de l’homme. Démonstration :

1) Un classement synthétique des techniques

11) tableau comparatif du Nouvel Observateur de juin-juillet 1972, « spécial écologie – La dernière chance de la Terre » 

Société à technologies dures Communautés à technologies douces
Grands apports d’énergie
Matériaux et énergie non recyclés
production industrielle
priorité à la ville
limites techniques imposées par l’argent…
Petits apports d’énergie
matériaux recyclés et énergie renouvelable
production artisanale
priorité au village
limites techniques imposées par la nature…

L’évolution historique a fait passer la société de la colonne de droite à la colonne de gauche, le futur probable sera constitué du mouvement inverse.

12) tableau comparatif des auteurs

auteur de référence : Jacques Ellul, La technique ou l’enjeu du siècle (1960)

Analyses convergentes Techniques douces Technoscience
Lewis Mumford (1956). démocratique autoritaire
Ivan Illich (1973) outil convivial, techniques manuelles Outil complexe, énergie exosomatique
Ted Kaczynski (2008) technologie cloisonnée technologie systémique (exemple du réfigérateur)
Philippe Bihouix (2014) « low tech » High Tech

Notre société cultive un sentiment de besoins illimités grâce à la profusion actuelle d’énergies fossiles qui met à notre disposition des esclaves mécaniques. Sans pétrole, la majorité du PIB disparaîtra, l’évolution vers la simplification des techniques est donc inéluctable.

2) Techniques et ressources naturelles 

21) l’exemple du  déplacement

Chaque technique correspond à un besoin, une création sociale toujours relative. Ainsi par exemple du besoin de déplacement. Au Moyen Age, 90 % des biens que consommait un paysan étaient produits dans un cercle de cinq kilomètres autour de son habitation ; le paysan restait près de chez lui. Aujourd’hui certains rêvent de populariser le tourisme spatial.

Mais baser le besoin de déplacement sur le slogan « plus loin, plus souvent plus vite et moins cher » se heurte aux limites de la biosphère. Toute mobilité autre que la marche ou le cheval nécessite de l’énergie et aussi des métaux. Or les métaux, toujours moins concentrés sous terre, requièrent plus d’énergie, tandis que la production d’énergie, toujours moins accessible, requiert plus de pétrole. Le peak oil sera donc vraisemblablement accompagné d’un peak everything (pic de tout) et réciproquement.

Nous pouvons donc classer les méthodes de déplacement de celle qui rend la personne le plus autonome possible à celles qui dépendent d’une organisation industrielle. Nous sommes passés de l’utilisation de notre énergie endosomatique, propre à notre corps, puis nous avons ajouté l’énergie exosomatique, énergie animale, et l’énergie du feu (bois, énergie fossile, nucléaire…) pour finir par se déplacer avec des machines de plus en plus monstrueuses.

marche cheval vélo train Voiture Voiture électrique Avion Fusée

Le soi-disant progrès technique nous a fait passer de la gauche du tableau à la droite en épuisant les ressources non renouvelables et en créant une pollution dont le réchauffement climatique n’est qu’un des aspects. Le paradigme actuel du déplacement motorisé va s’inverser, le mot d’ordre deviendra « moins loin, moins souvent, moins vite… et beaucoup plus cher ». Les mouvements anti-aéroport, anti-autoroutes ou anti-LGV (ligne à grande vitesse) préfigurent  cette évolution. Comme disait le Sheikh Rashid ben Saïd al-Maktoum, émir de Dubaï : « Mon grand-père se déplaçait en chameau. Mon père conduisait une voiture. Je vole en jet privé. Mes fils conduiront des voitures. Mes petits-fils se déplaceront en chameau. » 

Bien entendu cela ne dit rien du niveau des inégalités acceptables. La marche était ignorée autrefois par l’aristocratie avec la chaise à porteur et le privilège d’aller à cheval. Être écologiste, c’est être aussi partisan de la sobriété partagée et d’une tcehnique au service de tous et non de quelques-uns.

22) Généralisation du raisonnement

Voici d’autres domaines de réflexion, avec classement de l’approprié à l’inacceptable :

– Energie humaine > solaire passif > éolien > hydroélectrique > bois > biomasse > photovoltaïque > agrocarburants > Gaz > pétrole > charbon > nucléaire

– Maison non chauffée > bois > Géothermique > gaz > électricité > fuel > charbon

– Bouche à oreille > téléphone fixe collectif > téléphone fixe au foyer  > téléphone mobile > mobile 3G > nouvelle génération…

– Radio  > cinéma (collectif) > télévision noir et blanc (individualisée) > télévision couleur analogique > passage au numérique

Le problème, c’est de déterminer où se trouve le seuil de l’inacceptable et quelles procédures démocratiques permettrait d’y arriver.

3) Techniques et complexité

Plus une technique de déplacement est sophistiquée, plus elle s’accompagne d’une complexité croissante. Il y a allongement du détour de production, c’est-à-dire utilisation d’un capital technique de plus en plus imposant, et division extrême du travail social avec intervention de spécialistes, ingénieurs, réseau commercial… Or plus une structure est complexe, plus elle est fragile. Avec le blocage énergétique vu dans la partie précédente, le risque d’un effondrement systémique s’amplifie.

Joseph Tainter a bien analysé le mécanisme dans son livre de  1988 l’effondrement des sociétés complexes  (traduction française en 2013) :  «  Les organisations socio-politiques nécessitent un investissement accru, simplement pour préserver le statu quo. Cet investissement se présente sous des formes telles que l’inflation bureaucratique, l’accroissement de la spécialisation, l’augmentation des coûts du contrôle intérieur et de la défense extérieure. Toutes ces augmentations doivent être supportées en prélevant des sommes plus élevées sur la population sans lui conférer d’avantages supplémentaires. Le rendement marginal dans la complexité se dégrade proportionnellement, d’abord progressivement, puis avec une force accélérée. Divers segments de la population accroissent une résistance active ou passive, ou tente ouvertement de faire sécession. A ce stade, une société complexe atteint la phase où elle devient de plus en plus vulnérable à l’effondrement. »

Bien des auteurs depuis le rapport au Club de Rome en 1972 prédisent l’effondrement de la civilisation thermo-industrielle. Ils s’appuient sur les réalités biophysiques et des considérations socio-économiques systémiques. De nos jours, les mots « effondrement » et « collapsologie » sont médiatisés, l’inquiétude devient palpable dans la population.

Face à cela d’autres auteurs parient sur la découverte technique qui sauve, et on se retrouve en présence de fantasmes comme « le moteur à eau » ou la fusion nucléaire. Cette technophilie est encore généralisée, que ce soit au niveau des politiques, des entreprises ou du citoyen moyen. Elle s’apparente à une religion, dans le futur ce sera mieux car on trouvera bien quelques chose ! Il y a un culte de l’innovation dont Elon Musk est un symbole, voyage sur Mars, hyperloop, etc. Même le principe de précaution est contesté par l’obligation d’innovation. Penser que les OGM résoudront la faim dans le monde, que les nanotechnologies sont la clé des énergies renouvelables, qu’ITER est la solution pour les énergies du futur, que la biomédecine résoudra les problèmes de santé, que la géoingénierie luttera contre le réchauffement climatique… toutes ces promesses technologiques permettent de se détourner des problèmes sociopolitiques graves et de reporter à plus tard les indispensables mesures pour faire face au réchauffement climatique et à la descente énergétique.

Conclusion : L’écologie n’ est pas technophobe

Dans un contexte d’urgence écologique on doit changer de comportement pour aller vers plus de sobriété : refus d’utiliser des techniques énergivores et des matériaux non recyclables, refus de l’objet à la mode, refus des incitations publicitaires, etc. Avec ces critères d’intensité énergétique et de complexité, on peut aborder tous les domaines où l’emprise technologique se fait sentir, y compris s’aventurer dans le domaine de la bioéthique : une procréation hétérosexuelle directe, c’est mieux que le verre (pour le sperme) et la paille (pour la fécondation), c’est largement préférable à une procréation médicalement assistée, c’est infiniment plus acceptable qu’une DPI (diagnostic préimplantatoire, pratiqué sur les embryons fécondés in vitro), le plus détestable étant la futuriste ectogénèse avec utérus artificiel, même si c’est désiré au nom de « l’émancipation de la femme » (Henri Atlan). La médicalisation totale de notre existence, depuis la fécondation jusqu’à l’acharnement thérapeutique en fin de vie en passant par la technicisation des mécanismes naturels de l’accouchement nous a habitué à une existence d’assistés par machine interposée. Le passage à une autre forme de société, à techniques simples et douces, ne sera pas une mince affaire.

Mais il est nécessaire de faire mentir la loi de Gabor : « Tout ce qui est techniquement possible sera nécessairement réalisé ». Le complément de cette loi, « Tout ce qui est techniquement faisable se fera, que sa réalisation soit jugée moralement bonne ou condamnable » devrait nous inciter à redonner de la morale à notre comportement d’utilisateur de techniques. A l’hubris technologique, il faut opposer le sentiment de modération, vivre la convivialité directe les uns avec les autres plutôt qu’utiliser des substituts techniques à nos capacités relationnelles.

Face à la domination techno-industrielle, il est nécessaire de changer de comportement individuel, mais aussi s’engager dans une association environnementale (de type formel ou informel) et/ou adhérer à un parti écolo, sachant que ces trois actions sont complémentaires. On peut par exemple refuser le smartphone et les voyages en avion, adhérer à Technologos, ou devenir acteur de l’écologie dans un parti…

Références bibliographiques

1954, Jacques Ellul, démesure de la société technicienne

1956, Mumford, l’embrigadement technologique

1973, Ivan Illich et l’outil convivial

1988, Ellul et le bluff technologique

2008, Kaczynski contre la technologie cloisonnée

2014, Bihouix, Low tech contre High tech

2015, Mumford contre les techniques autoritaires

Jacques Ellul, démesure de la société technicienne

Dès les années 1930, alors qu’il est encore étudiant, Jacques Ellul (1912-1994) amorce en compagnie de son ami Bernard Charbonneau une réflexion de fond sur le phénomène technicien. Trois livres servent de références : La Technique ou l’enjeu du siècle (1954), Le système technicien (1977) et Le bluff technologique (1988). Le premier opus s’ouvre sur ces mots : « Aucun fait social humain, spirituel, n’a autant d’importance que le fait technique dans le monde moderne. (…) la Technique a progressivement gagné tous les éléments de la civilisation ». Un peu plus loin, il définit la Technique comme « la préoccupation de l’immense majorité des hommes de notre temps de rechercher en toutes choses la méthode absolument la plus efficace ». Il considère qu’elle relève de la démesure (hubris) qui, au XXe siècle, s’est emparée de la civilisation occidentale puis, par contamination, mondiale. Le fantasme de toute-maîtrise et l’ivresse de la puissance ont atteint un seuil inégalé au sein de la « société technicienne ». L’analyse ellulienne est fondée sur quatre idées maîtresses :

1) La « Technique » ne se réduit pas au machinisme, elle inclut également toutes les méthodes d’organisation de la vie sociale, du travail (cf. le taylorisme) comme de la cité (cf. la bureaucratie). La recherche de l’efficacité maximale en toutes choses se substitue désormais à toutes les anciennes valeurs.

2) Au fil de son développement, la Technique est devenue un milieu environnant à part entière; l’ancien environnement – la nature – tend à n’être plus qu’un décorum ou un vestige.

3) Parce que la Technique constitue son nouvel environnement et qu’il n’a jamais cessé de sacraliser son environnement, l’homme sacralise désormais la Technique : celle-ci est d’autant plus sacralisée qu’elle est ce par quoi le précédent environnement – la nature – a été désacralisé (profané, pollué…).

4) Il ne s’agit pas de réagir par le réflexe  technophobe, ni même de chercher à trier les bons et les mauvais usages de la Technique ou de privilégier des techniques « douces » à des techniques « dures ». Ellul s’insurge contre les préjugés du type « ce n’est pas la Technique qui est mauvaise mais l’usage qu’on en fait ». L’automobiliste qui bousille son moteur en fait un mauvais usage mais il ne remet absolument pas en question la prolifération des voitures dans sa ville. Prétendre que la Technique est neutre, s’est se montrer soi-même neutre et passif à son égard. Aujourd’hui comme hier « on n’arrête pas le progrès »  car on ne le remet pas en question.

Dès 1954, dans La Technique ou l’enjeu du siècle, Ellul affirme : «  il est vain de déblatérer contre le capitalisme, ce n’est pas lui qui fait le monde, c’est la machine ».  Le marxisme se réduit chez Ellul à une « pensée fossilisée » qui ne tient aucun compte de l’évolution des infrastructures sur les mentalités, en premier lieu celle du machinisme. Ellul prend l’exemple du communisme au moment de son apparition. Citant Kautsky (« la raison du succès de Lénine, c’est l’échec du socialisme marxiste ») et Lénine lui-même (« le communisme, c’est les soviets plus l’électrification »),  il lâche ce commentaire : « en réalité, Lénine faisait là allusion à la création de l’industrie lourde. Celle que, selon Marx, la bourgeoisie était chargée de faire. Que ce soit en régime communiste ou en régime capitaliste, la création de cette industrie ne peut s’effectuer que par la capitalisation. (…) La seule différence, c’est que dans le cas du communisme, tout le profit revient à l’État (qui n’a rien de prolétarien), tandis que dans le cas du capitalisme, une part de ce profit enrichit des personnes privées » (Changer de révolution, 1982). Pour Ellul, le problème directement lié à la Technique est celui de la capitalisation – l’accumulation des capitaux, sans laquelle les « technologies » ne peuvent se développer –  et non de la forme que celle-ci prend, publique ou privée. Le capitalisme d’État ne s’oppose au capitalisme privé qu’en tant que superstructure mais tous deux conduisent exactement aux mêmes résultats. C’est pourquoi, quand les marxistes (ou les keynésiens) en appellent à l’État pour réguler l’économie, ils commettent une grave erreur d’appréciation, ils n’intègrent pas l’idée qu’un État est « technicien » par essence : « L’État, quel que soit son adjectif qualificatif (républicain, démocratique, socialiste (…), reste un complexe d’appareils bureaucratiques, de moyens de contraintes, et d’apparence de légitimation par une relation fictive au peuple ou au prolétariat ». Le capitalisme, qu’il soit privé ou étatique, est tout entier focalisé par l’optimisation de la croissance économique.  A l’est comme à l’ouest, donc, les hommes partagent une même obsession : produire plus, grâce aux progrès techniques, pour obtenir plus de confort. Raison pour laquelle le concept marxiste de lutte des classes n’est plus pertinent dans la mesure où les classes populaires se sont embourgeoisées et prétendent accéder au même bien-être que celui de la bourgeoisie, succombant du coup au même type d’aliénation. Ellul ne nie pas les inégalités sociales, mais il subordonne les rapports de domination au rapport d’aliénation, faisant apparaître que les inégalités sont elles-mêmes causées et creusées par le développement d’une technique. Plus la Technique donne une impression d’être génératrice de liberté, d’égalité et de démocratie, plus elle est aliénante. La tendance générale est de ne voir que les avantages, car ils apparaissent immédiatement, tandis que les nuisances ne se révèlent que par la suite. L’exemple le plus caractéristique est celui de l’énergie nucléaire mais on l’observe dans tous les domaines. Ainsi, quand certains signent des pétitions contre la multiplication des caméras dans la rue, d’autres (parfois les mêmes) étalent leur vie privée dans les réseaux sociaux, totalement insouciants du devenir des informations qu’ils déversent et de l’usage que n’importe qui pourra en faire.

Comment résister à l’aliénation ? En 1934, Ellul écrivait : « Toute révolution doit être immédiate, elle doit commencer à l’intérieur de chaque individu par une transformation de sa façon de juger (…). La révolution ne peut plus être un mouvement de masse et un grand remue-ménage (…) ;  il est impossible de se dire révolutionnaire sans être révolutionnaire, c’est-à-dire sans changer de vie. (…) Nous verrons le véritable révolutionnaire, non pas dans le fait qu’il prononce un discours sur une charrette à foin mais dans le fait qu’il cesse de percevoir les intérêts de son argent » Puis Ellul s’est laissé dominer par le découragement : « Un monde unitaire et total se constitue. Il est parfaitement vain de prétendre soit enrayer cette évolution, soit la prendre en main et l’orienter…  C’est un système qui s’est élaboré comme intermédiaire entre la nature et l’homme, mais cet intermédiaire est tellement développé que l’homme a perdu tout contact avec le cadre naturel et qu’il n’a plus de relations qu’avec ce médiateur (1954) »… « Actuellement, j’estime que la partie est perdue. Le système technicien exalté par la puissance informatique a échappé définitivement à la volonté directionnelle de l’homme (1988) ».

Bihouix, Low tech contre High tech

L’âge des Low tech de Philippe Bihouix : « Quelle est la capacité de résilience d’un système toujours plus complexe et interdépendant ? Notre monde ultra-technicisé, spécialisé, globalisé pourrait-il résister à une débâcle, que celle-ci vienne de la raréfaction des ressources énergétiques et métalliques, des conséquences du changement climatique ou d’une nouvelle crise financière ? Cet ouvrage développe la thèse qu’au lieu de chercher une sortie avec plus d’innovation et de hautes technologies (high tech), nous devons nous orienter, au plus vite et à marche forcée, vers une société essentiellement basée sur des basses technologies (low tech).

Inutile d’essayer de dresser une liste exhaustive des « bonnes » technologies contre les « mauvaises ». Les Amish s’y essaient depuis longtemps, avec des réponses variables selon les groupes, et des débats qui donnent mal à la tête et occupent de longues soirées d’hiver, à la bougie… (MAIS) il faudra monter les escaliers à pied, réduire la vitesse de nos trains et renoncer aux canettes en aluminium. Pour la lessive, il faudra attendre que le vent se lève pour faire tourner l’éolienne locale. Les journaux seraient à nouveau imprimés en noir et blanc et pourraient servir de papier hygiénique. Le recyclage du verre serait facilité par l’utilisation de verre blanc pour l’ensemble des usages, évitant les produits colorant le verre et rendant le tri impossible. Puisque le recyclage a ses limites, le salut passe aussi par une augmentation considérable de la durée de vie des produits. Une certaine relocalisation est nécessaire pour faire baisser les besoins de transport… »

Kaczynski contre la technologie cloisonnée

L’effondrement du système technologique selon Ted Kaczynski : « Nous faisons une distinction entre deux types de technologies : la technologie cloisonnée et la technologie systémique. La première, qui se développe au niveau de petites cellules circonscrites, jouit d’une grande autonomie et ne nécessite pas d’aide extérieure. La seconde s’appuie sur une organisation sociale complexe, faite de réseaux interconnectés. En ce qui concerne la technologie cloisonnée, aucun exemple de régression n’a été observé. Mais la technologie systémique peut régresser si l’organisation sociale dont elle dépend s’effondre.

Depuis la révolution industrielle, nous sommes entrés dans une ère de technologie systémique. Prenons l’exemple du réfrigérateur. Sans les pièces usinées, il était quasiment impossible à quelques artisans de le fabriquer. Si par miracle ils étaient parvenus à en construire un, il n’aurait servi à rien en l’absence d’une source fiable d’énergie. Il leur aurait été nécessaire de construire un barrage couplé à un générateur. Mais un générateur requiert une grande quantité de fils de cuivre… Le réfrigérateur est un exemple de technologie systémique, faire sécher ou saumurer les aliments pour les conserver est une technologie cloisonnée. Il est clair que si le système techno-industriel venait à s’effondrer, la technologie de la réfrigération disparaîtrait  très vite. Il en serait de même pour toute la technologie systémique. »

Ellul et le bluff technologique

Le bluff technologique de Jacques ELLUL : « Pourquoi, alors que la technique présente tant d’effets négatifs, n’en prend-on pas conscience ? Le premier facteur qui joue dans le sens de l’oblitération est très simple : les résultats positifs d’une entreprise technique sont ressentis aussitôt (il y a davantage d’électricité, davantage de spectacles télévisés, etc.) alors que les effets négatifs se font toujours sentir à la longue. On sait maintenant que l’automobile est un jeu de massacre, cela ne peut enrayer la passion collective pour l’auto. Il faut en second lieu tenir compte du paradoxe de Harvey Brooks : « Les coûts ou les risques d’une technique nouvelle ne sont souvent supportés que par une fraction limitée de la population totale alors que ses avantages sont largement diffusés. Le public ne sent rien (la pollution de l’air), ou ne sait rien (la pollution des nappes phréatiques). Un troisième caractère joue dans le même sens. Sauf lors des accidents, ces dangers sont très diffus et il ne paraît pas de lien de cause à effet évident entre telle technique et tels effets : techniques industrielles et création du prolétariat, techniques médicales et explosion démographique, etc. Enfin un dernier facteur est à retenir : les avantages sont concrets, les inconvénients presque toujours abstraits. Le motocycliste éprouve une joie sans mélange sur son engin, et la  redouble en faisant le maximum de bruit. Le bruit est un fléau, mais ce danger apparaît dans l’opinion tout à fait abstrait. Bien souvent même le danger n’est accessible qu’à la suite de longs raisonnement, ainsi des effets psychosociologiques de la télévision.

L’affaire n’est pas finie, car si cette prise de conscience a lieu, on va se heurter à trois obstacles. D’abord ce qu’on peut appeler le complexe technico-militaro-industriel. Donc cela englobe aussi le régime socialiste. Tout ce que l’on peut faire contre les centrales nucléaires n’a servi à rien. A cela vient s’ajouter que sont engagés dans les opérations techniques des capitaux gigantesques : on ne va pas interrompre une fabrication parce que le public est inquiet. Nous en sommes toujours au stade du XIXe siècle où les maladies pulmonaires des mineurs de charbon n’empêchaient pas l’exploitation des mines. A la  rigueur on évaluera les risques en argent et on paiera quelques indemnités. Et c’est là la troisième oblitération, tous les dommages sont simplement évalués en argent, cela fait dorénavant partie des frais généraux. Il faudrait accepter d’avance le principe de faire une balance effective entre les avantages et tous les inconvénients, tant sur le plan de la structure des groupes sociaux que des effets psychologiques ! Impensable !

S’il y a une chance que l’homme puisse sortir de cet étau idéologico-matériel, il faut avant tout se garder d’une erreur qui consisterait à croire que l’individu est libre. Si nous avons la certitude que l’homme est bien libre en dernière instance de choisir son destin, de choisir entre le bien et le mal, de  choisir entre les multiples possibles qu’offrent les milliers de gadgets techniques, si nous croyons qu’il est libre d’aller coloniser l’espace pour tout recommencer, si… si… si…, alors nous sommes réellement perdus car la seule voie qui laisse un étroit passage, c’est que l’homme ait encore un niveau de conscience suffisant pour reconnaître qu’il descend, depuis un siècle, de marche en marche l’escalier de l’absolue nécessité. Nous l’avons souvent dit, après Hegel et Marx et Kierkegaard, c’est lorsqu’il reconnaît sa non-liberté qu’alors il atteste par là sa liberté ! Oui nous sommes déterminés, mais non, en fait. Ce système techno-industriel ne cesse de grandir et il n’y a pas d’exemple jusqu’ici de croissance qui n’atteigne son point de déséquilibre et de rupture. Nous devons donc nous attendre, même sans guerre atomique ou sans crise exceptionnelle, à un énorme désordre mondial qui se traduira par toutes les contradictions et tous les désarrois. Il faudrait que  ce soit le moins coûteux possible. Pour cela deux conditions : y être préparé en décelant les lignes de fracture, et découvrir que tout se jouera au niveau des qualités de l’individu. (Pessac, le 8 octobre 1986) »

Ivan Illich et l’outil convivial

La convivialité selon Ivan Illich : « L’homme a besoin d’un outil avec lequel travailler, non d’un outillage qui travaille à sa place. Or il est manifeste aujourd’hui que c’est l’outil qui de l’homme fait son esclave. L’outil simple, pauvre, transparent est un humble serviteur ; l’outil élaboré, complexe, secret est un maître arrogant. L’outil maniable est conducteur d’énergie métabolique (endosomatique) ; la main, le pied ont prise sur lui. L’énergie qu’il réclame est productible par quiconque mange et respire. L’outil manipulable est mû, au moins en partie, par l’énergie extérieure (exosomatique). Il peut dépasser l’échelle humaine ; l’énergie fournie par le pilote d’un avion supersonique ne représente plus une part significative de l’énergie consommée en vol. L’outil maniable appelle l’usage convivial.

L’outil reste convivial dans la mesure où chacun peut l’utiliser, sans difficulté, aussi souvent qu’il le désire. Personne n’a besoin d’un diplôme pour avoir le droit de s’en servir. L’outil juste répond à trois exigences : il est générateur d’efficience sans dégrader l’autonomie personnelle, il ne suscite ni esclaves ni maîtres, il élargit le rayon d’action personnel. J’appelle société conviviale une société ou l’outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d’un corps de spécialistes. Conviviale est la société où l’homme contrôle l’outil. »

Mumford contre les techniques autoritaires

Discours prononcé par Lewis Mumford à New York le 21 janvier 1963 : « Pour parler sans ménagement, la thèse que je défends est celle-ci : depuis la fin des temps néolithiques au Moyen-Orient, jusqu’à nos jours, deux techniques ont périodiquement existé côte à côte, l’une autoritaire et l’autre démocratique ; la première émanant du centre du système, extrêmement puissante mais par nature instable, la seconde dirigée par l’homme, relativement faible mais ingénieuse et durable. Si j’ai raison, à moins que nous ne changions radicalement de comportement, le moment est proche où ce qui nous reste de technique démocratique sera totalement supprimé ou remplacé, et ainsi toute autonomie résiduelle sera anéantie ou n’aura d’existence autorisée que dans des stratégies perverses de gouvernement, comme les scrutins nationaux pour élire des dirigeants déjà choisis dans les pays totalitaires. Ce que j’appellerais technique démocratique est la méthode de production à échelle réduite, reposant principalement sur la compétence humaine et l’énergie animale mais toujours activement dirigée par l’artisan ou l’agriculteur ; chaque groupe raffinant ses propres talents par le biais des arts et des cérémonies sociales qui lui conviennent, tout en faisant un usage modéré des dons de la nature. Cette technique a des ambitions limitées mais, précisément parce qu’elle se diffuse largement et exige relativement peu, elle est très facilement adaptable et récupérable. Alors que cette technique démocratique remonte aussi loin que l’usage primitif des outils, la technique autoritaire est une réalisation beaucoup plus récente: elle apparaît à peu près au quatrième millénaire avant notre ère, dans une nouvelle configuration d’invention technique, d’observation scientifique et de contrôle politique centralisé qui a donné naissance au mode de vie que nous pouvons à présent identifier à la civilisation, sans en faire l’éloge. Sous la nouvelle institution de la royauté, des activités auparavant disséminées, diversifiées, à la mesure de l’homme, furent rassemblées à une échelle monumentale dans une sorte de nouvelle organisation de masse à la fois théologique et technique. cette technique totalitaire était tolérée, voire souhaitée, malgré sa continuelle propension à détruire, car elle organisait la première économie d’abondance règlementée : notamment d’immenses cultures vivrières qui n’assuraient pas seulement l’alimentation d’une population urbaine nombreuse, mais aussi libérait une importante minorité professionnelle pour des activités militaires, bureaucratiques, scientifiques ou purement religieuses. Ce système ne possédait aucune cohérence interne : il suffisait d’une rupture dans la communication, d’un chaînon manquant dans la chaîne de commandement, pour que les grandes machines humaines se désintègrent. la technique autoritaire réapparaît aujourd’hui sous une forme habilement perfectionnée et extrêmement renforcée. Ne nous laissons pas abuser plus longtemps. Au moment même où les nations occidentales renversaient l’ancien régime absolutiste, gouverné par un roi autrefois d’essence divine, elles restauraient le même système sous une forme beaucoup plus efficace de leur technique, réintroduisant des contraintes de nature militaire, non moins draconiennes dans l’organisation de l’usine que dans la nouvelle organisation de l’armée pourvue d’uniformes et rigoureusement entraînée. Les inventeurs des bombes atomiques, des fusées spatiales et des ordinateurs sont les bâtisseurs de pyramides de notre temps : leur psychisme est déformé par le même mythe de puissance illimitée, ils se vantent de l’omnipotence, sinon de l’omniscience, que leur garantit leur science, ils sont agités par des obsessions et des pulsions non moins irrationnelles que celles des systèmes absolutistes antérieurs, et en particulier cette notion que le système lui-même doit s’étendre, quel qu’en soit le coût ultime pour la vie. Tels les pharaons de l’âge des pyramides, ces serviteurs du système identifient ses bienfaits à leur propre bien-être ; comme le dieu-roi, leur apologie du système est un acte d’auto-adoration ; et comme le roi encore, ils sont en proie à un besoin irrépressible et irrationnel d’étendre leurs moyens de contrôle et de repousser les limites de leur autorité. Dans ce collectif placé au centre du système, ce Pentagone de la puissance, aucune présence visible ne donne des ordres: contrairement au Dieu de Job, on ne peut pas faire face aux nouvelles divinités, et encore moins s’opposer à elles. La technique actuelle se distingue de celle des systèmes du passé, ouvertement brutaux et absurdes, par un détail particulier qui lui est hautement favorable : elle a accepté le principe démocratique de base en vertu duquel chaque membre de la société est censé profiter de ses bienfaits. Le marché qui nous est proposé se présente comme un généreux pot-de-vin. Quand notre technique autoritaire aura consolidé son pouvoir, grâce à ses nouvelles formes de contrôle des masses, sa panoplie de tranquillisants, de sédatifs et d’aphrodisiaques, comment la démocratie pourrait-elle survivre? C’est une question idiote: la vie elle-même n’y résistera pas, excepté ce que nous en débitera la machine collective.La question que nous devons nous poser n’est pas de savoir ce qui est bon pour la science, et encore moins pour General Motors, Union Carbide, IBM ou le Pentagone, mais c’est de savoir ce qui est bon pour l’homme : non pas l’homme des masses, soumis à la machine et enrégimenté par le système, mais l’homme en tant que personne, libre de se mouvoir dans tous les domaines de la vie.Nous ne pourrons venir à bout de la surabondance des automobiles qui encombrent et détruisent nos villes qu’en redessinant ces villes de façon à favoriser un agent humain plus efficace: le marcheur. Et si l’on considère la naissance et l’accouchement, on voit heureusement régresser la procédure autoritaire importune, souvent mortelle, centrée sur la routine hospitalière, en faveur d’un procédé plus humain qui redonne l’initiative à la mère et aux rythmes naturels du corps. »

source : https://www.partage-le.com/2015/05/techniques-autoritaires-et-democratiques-lewis-mumford/