sciences et techniques

Reconnaissance faciale, techno à sale gueule

Rappelez-vous l’étoile jaune cousue sur les vêtements de façon inamovible, marque d’infamie que tous les juifs étaient obligés d’exhiber. Ce sera pire avec l’authentification biométrique qui aura pour conséquence d’instaurer un « contrôle permanent et généralisé » au nom du « solutionnisme technologique » ! Le secrétaire d’Etat au numérique Cédric O a même estimé qu’« expérimenter » la reconnaissance faciale était « nécessaire pour que nos industriels progressent ». Il faudrait que les industriels français comme Thales ou Idemia ne perdent pas pied face à la concurrence chinoise, américaine ou israélienne. Il suffit de travailler l’« acceptabilité sociale » de ces technologies. État et industriels font front commun pour parler d’expérimentations « contrôlées », le temps d’œuvrer à la banalisation de ces technologies et de mettre la population devant le fait accompli. Ce sera la soumission volontaire dénoncée il y a déjà fort longtemps par La Boétie, sauf que nous ne serons pas le jouet d’un dictateur bien personnifié, mais victime d’un système de contrôle omniprésent aux mains de personne dont on ne connaîtra jamais les identités. Emmanuel Macron souligne que « l’administration seule et tous les services de l’Etat ne sauraient venir à bout de l’hydre islamiste. C’est la nation tout entière qui doit s’unir, se mobiliser, agir. Dans une société de vigilance, il faudra savoir repérer à l’école, au travail, dans les lieux de culte, près de chez soi les déviations. » L’alibi du terrorisme paraît implacable, un système de délation se met en place officiellement. Si nos grands-parents avaient vécu au début des années 1940 dans un monde saturé de tels dispositifs électroniques, ils n’auraient pas pu tisser des réseaux clandestins capables de résister au régime nazi.

Les technologies biométriques augurent un changement de paradigme dans l’histoire de la surveillance. A terme, elles reviennent à instaurer un contrôle d’identité permanent et généralisé, exigeant de chaque personne qu’elle se promène en arborant une carte d’identité infalsifiable, qui pourra être lue sans qu’elle ne le sache par n’importe quel agent de police. Mais les femmes seront-elles protégées d’un féminicide, une caméra de surveillance pourra-t-elle déjouer l’acte terroriste d’un loup solitaire ? Ces coûteuses machines seront incapables d’apporter la sécurité vantée par leurs promoteurs. Elles accompagnent l’extension de la répression au détriment de la prévention, si ce n’est la prédiction. Grâce aux algorithmes, Facebook s’engage déjà à détecter les comportements potentiellement suicidaires de ses utilisateurs pour mieux les protéger d’eux mêmes. La police chinois du Net a pour fonction de gérer les alertes et de prévoir les comportements déviants. Sous couvert d’efficacité, la technologie conduit à déshumaniser encore davantage les rapports sociaux, tout en éludant les questions politiques fondamentales qui sous-tendent des phénomènes d’une violence multiforme.

Nous sommes dans une société de masse où l’individu ne fait plus partie d’une communauté où tout le monde se connaît et n’a pas besoin d’une surveillance extérieure. Les habitants des bidonvilles constituent déjà en moyenne 40 % des citadins dans les pays dits « en développement », ce n’est pas une urbanisation gérable même en multipliant les caméras de surveillance… sauf si un système totalement totalitaire se met en place comme dans la Chine de Xi Jinping. Jamais il n’y aura assez de policiers (étymologiquement « créatures de la cité ») pour contrôler une société non policée. Jamais nous aurons suffisamment de ressources énergétiques pour perpétuer durablement une société informatisée si complexe qu’elle risque les effondrements en chaîne.

Cultiver la terre avec bêche et brouette, le rêve

(texte de 1820) Dans notre agriculture, si les chevaux, qui par la quantité de produits qu’ils consomment, sont l’espèce de capital fixe la plus désavantageuse, étaient abandonnés, il est probable qu’une partie des terres qui donnent aujourd’hui du blé resteraient sans culture. Les fonds de terre peu fertiles ne pourraient jamais rapporter assez pour payer le travail de la culture à la bêche, les frais nécessaires pour faire venir les engrais de loin à la brouette, et pour transporter les produits de la terre à des marchés éloignés avec cette même sorte de véhicule. Dans ce cas, il y aurait une grande diminution dans la quantité de blé produite, et par conséquent une grande diminution dans la valeur du produit ; de sorte que la valeur des fonds destinés à entretenir le travail venant à baisser, la demande de travail baisserait dans la même proportion.

On a prétendu dernièrement que la culture à la bêche rapporte à la fois un plus grand produit brut et un plus grand produit net. Je me sens très disposé à me soumettre à l’expérience bien constatée , mais si l’expérience est favorable à cette option, rien ne doit être plus étonnant que de voir encore employer des charrues et des chevaux dans l’agriculture. Et en supposant même que l’usage de la bêche puisse, dans quelques terrains, améliorer la terre au point de payer les frais additionnels du travail, cependant, comme il faut avoir des chevaux pour porter des engrais à des distances considérables, et pour voiturer les produits du sol au marché, le cultivateur ne peut pas trouver son compte à employer des hommes à bêcher la terre, tandis que ses chevaux resteraient oisifs dans l’écurie. D’après ce que l’expérience nous a appris jusqu’à présent, je dirais que c’est le commerce, le prix et l’intelligence, qui pourront rendre productifs les terrains des pays pauvres, et non la bêche. Et d’ailleurs on ne saurait rien conclure de ce qui se passe sur quelques coins de terre rapprochés des terres et des habitation, relativement à la culture d’un grand pays.

D’un autre côté, si, par l’introduction d’une plus grande quantité de capital fixe, on pouvait cultiver la terre et en faire porter les produits au marché à bien moins de frais, on pourrait augmenter considérablement les produits par la culture et l’amélioration de tous nos terrains en friche ; et si l’emploi de ce capital fixe n’avait lieu que de la seule manière qui nous paraisse possible, c’est-à-dire graduellement, il n’y a pas de doute que la valeur des produits bruts du sol ne se maintienne à peu près à son ancien niveau. L’augmentation considérable de la quantité de ces produits, jointe au plus grand nombre de personnes qui pourraient être employées aux manufactures et au commerce, causerait inévitablement une très grande augmentation dans la valeur échangeable de la totalité des produits, accroîtrait les fonds consacrés à l’entretien du travail, et ajouterait ainsi à la demande des bras et à la population.

Malthus, Principes d’économie politique (Calmann-Levy 1969 p.189-190)

Détruire les robots, ce n’est jamais trop tard

Simon Ninheimer : Depuis 150 ans, la machine a entrepris de remplacer l’Homme en détruisant le travail manuel. La poterie sort de moules et de presses. Les œuvres d’art ont été remplacées par des fac-similés. Le domaine de l’artiste est réduit aux abstractions ; son esprit conçoit et c’est la machine qui exécute. Appelez cela le progrès si vous voulez ! Pensez-vous qu’on n’éprouve aucune jouissance à voir l’objet croître sous l’influence conjuguée de la main et de l’esprit ? Un livre doit prendre forme entre les mains de l’écrivain. Il doit travailler et retravailler, voir l’oeuvre croître et se développer. De même le potier. Il existe des centaines de contacts entre une personne et son œuvre, c’est de tout cela que votre robot nous dépouillerait.

Susan Calvin : Ainsi font une machine à écrire, une presse à imprimer. Proposez-vous de revenir à l’enluminure manuelle des manuscrits ?

Ninheimer : Machine à écrire et presse à imprimer nous dépouillent partiellement, mais le robot nous dépouillerait totalement. Ce robot se charge de la correction des épreuves, bientôt il s’emparera de la rédaction originale, de la recherche à travers les sources, et pourquoi pas des conclusions. Que restera-t-il à l’écrivain, au journaliste ? Je veux épargner aux générations futures de sombrer dans un pareil enfer. Et c’est pour cette raison que j’ai entrepris de détruire l’U.S.Robots en employant n’importe quel moyen.

Calvin : Vous étiez voué à l’échec.

Ninheimer : Du moins me fallait-il essayer…

Isaac Asimov, The Rest of the Robots (1964)

PS : Apparus au début des années 2000 dans les rédactions des journaux américains, les robots journalistes sont capables de rédiger des dépêches, des brèves et des comptes-rendus de séances boursières, d’événements sportifs et de résultats électoraux. Le robot n’est qu’un algorithme, pourtant le journaliste n’a plus qu’à sortir de son lit, ouvrir son ordinateur, relire le papier, et appuyer sur le bouton  « publier ». Bientôt il n’y aura plus de journalistes, plus d’enseignants, plus de potiers… vive le progrès !

Biosphere-Info : l’écologie, technophobe ?

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L’écologie, étude de la complexité des interrelations multiples, ne peut être caricaturée par des phrases du type « l’écologie, c’est le retour à la bougie ». Entre la technophobie et la religion du progrès technique, il y a des techniques appropriées au contexte biophysique. Ce qui est certain, c’est que le blocage par la limitation des ressources naturelles et le coût de la complexité vont faire disparaître une grande partie de la mécanisation de notre existence ; le robot n’est pas l’avenir de l’homme. Démonstration :

1) Un classement synthétique des techniques

11) tableau comparatif du Nouvel Observateur de juin-juillet 1972, « spécial écologie – La dernière chance de la Terre » 

Société à technologies dures Communautés à technologies douces
Grands apports d’énergie
Matériaux et énergie non recyclés
production industrielle
priorité à la ville
limites techniques imposées par l’argent…
Petits apports d’énergie
matériaux recyclés et énergie renouvelable
production artisanale
priorité au village
limites techniques imposées par la nature…

L’évolution historique a fait passer la société de la colonne de droite à la colonne de gauche, le futur probable sera constitué du mouvement inverse.

12) tableau comparatif des auteurs

auteur de référence : Jacques Ellul, La technique ou l’enjeu du siècle (1960)

Analyses convergentes Techniques douces Technoscience
Lewis Mumford (1956). démocratique autoritaire
Ivan Illich (1973) outil convivial, techniques manuelles Outil complexe, énergie exosomatique
Ted Kaczynski (2008) technologie cloisonnée technologie systémique (exemple du réfigérateur)
Philippe Bihouix (2014) « low tech » High Tech

Notre société cultive un sentiment de besoins illimités grâce à la profusion actuelle d’énergies fossiles qui met à notre disposition des esclaves mécaniques. Sans pétrole, la majorité du PIB disparaîtra, l’évolution vers la simplification des techniques est donc inéluctable.

2) Techniques et ressources naturelles 

21) l’exemple du  déplacement

Chaque technique correspond à un besoin, une création sociale toujours relative. Ainsi par exemple du besoin de déplacement. Au Moyen Age, 90 % des biens que consommait un paysan étaient produits dans un cercle de cinq kilomètres autour de son habitation ; le paysan restait près de chez lui. Aujourd’hui certains rêvent de populariser le tourisme spatial.

Mais baser le besoin de déplacement sur le slogan « plus loin, plus souvent plus vite et moins cher » se heurte aux limites de la biosphère. Toute mobilité autre que la marche ou le cheval nécessite de l’énergie et aussi des métaux. Or les métaux, toujours moins concentrés sous terre, requièrent plus d’énergie, tandis que la production d’énergie, toujours moins accessible, requiert plus de pétrole. Le peak oil sera donc vraisemblablement accompagné d’un peak everything (pic de tout) et réciproquement.

Nous pouvons donc classer les méthodes de déplacement de celle qui rend la personne le plus autonome possible à celles qui dépendent d’une organisation industrielle. Nous sommes passés de l’utilisation de notre énergie endosomatique, propre à notre corps, puis nous avons ajouté l’énergie exosomatique, énergie animale, et l’énergie du feu (bois, énergie fossile, nucléaire…) pour finir par se déplacer avec des machines de plus en plus monstrueuses.

marche cheval vélo train Voiture Voiture électrique Avion Fusée

Le soi-disant progrès technique nous a fait passer de la gauche du tableau à la droite en épuisant les ressources non renouvelables et en créant une pollution dont le réchauffement climatique n’est qu’un des aspects. Le paradigme actuel du déplacement motorisé va s’inverser, le mot d’ordre deviendra « moins loin, moins souvent, moins vite… et beaucoup plus cher ». Les mouvements anti-aéroport, anti-autoroutes ou anti-LGV (ligne à grande vitesse) préfigurent  cette évolution. Comme disait le Sheikh Rashid ben Saïd al-Maktoum, émir de Dubaï : « Mon grand-père se déplaçait en chameau. Mon père conduisait une voiture. Je vole en jet privé. Mes fils conduiront des voitures. Mes petits-fils se déplaceront en chameau. » 

Bien entendu cela ne dit rien du niveau des inégalités acceptables. La marche était ignorée autrefois par l’aristocratie avec la chaise à porteur et le privilège d’aller à cheval. Être écologiste, c’est être aussi partisan de la sobriété partagée et d’une tcehnique au service de tous et non de quelques-uns.

22) Généralisation du raisonnement

Voici d’autres domaines de réflexion, avec classement de l’approprié à l’inacceptable :

– Energie humaine > solaire passif > éolien > hydroélectrique > bois > biomasse > photovoltaïque > agrocarburants > Gaz > pétrole > charbon > nucléaire

– Maison non chauffée > bois > Géothermique > gaz > électricité > fuel > charbon

– Bouche à oreille > téléphone fixe collectif > téléphone fixe au foyer  > téléphone mobile > mobile 3G > nouvelle génération…

– Radio  > cinéma (collectif) > télévision noir et blanc (individualisée) > télévision couleur analogique > passage au numérique

Le problème, c’est de déterminer où se trouve le seuil de l’inacceptable et quelles procédures démocratiques permettrait d’y arriver.

3) Techniques et complexité

Plus une technique de déplacement est sophistiquée, plus elle s’accompagne d’une complexité croissante. Il y a allongement du détour de production, c’est-à-dire utilisation d’un capital technique de plus en plus imposant, et division extrême du travail social avec intervention de spécialistes, ingénieurs, réseau commercial… Or plus une structure est complexe, plus elle est fragile. Avec le blocage énergétique vu dans la partie précédente, le risque d’un effondrement systémique s’amplifie.

Joseph Tainter a bien analysé le mécanisme dans son livre de  1988 l’effondrement des sociétés complexes  (traduction française en 2013) :  «  Les organisations socio-politiques nécessitent un investissement accru, simplement pour préserver le statu quo. Cet investissement se présente sous des formes telles que l’inflation bureaucratique, l’accroissement de la spécialisation, l’augmentation des coûts du contrôle intérieur et de la défense extérieure. Toutes ces augmentations doivent être supportées en prélevant des sommes plus élevées sur la population sans lui conférer d’avantages supplémentaires. Le rendement marginal dans la complexité se dégrade proportionnellement, d’abord progressivement, puis avec une force accélérée. Divers segments de la population accroissent une résistance active ou passive, ou tente ouvertement de faire sécession. A ce stade, une société complexe atteint la phase où elle devient de plus en plus vulnérable à l’effondrement. »

Bien des auteurs depuis le rapport au Club de Rome en 1972 prédisent l’effondrement de la civilisation thermo-industrielle. Ils s’appuient sur les réalités biophysiques et des considérations socio-économiques systémiques. De nos jours, les mots « effondrement » et « collapsologie » sont médiatisés, l’inquiétude devient palpable dans la population.

Face à cela d’autres auteurs parient sur la découverte technique qui sauve, et on se retrouve en présence de fantasmes comme « le moteur à eau » ou la fusion nucléaire. Cette technophilie est encore généralisée, que ce soit au niveau des politiques, des entreprises ou du citoyen moyen. Elle s’apparente à une religion, dans le futur ce sera mieux car on trouvera bien quelques chose ! Il y a un culte de l’innovation dont Elon Musk est un symbole, voyage sur Mars, hyperloop, etc. Même le principe de précaution est contesté par l’obligation d’innovation. Penser que les OGM résoudront la faim dans le monde, que les nanotechnologies sont la clé des énergies renouvelables, qu’ITER est la solution pour les énergies du futur, que la biomédecine résoudra les problèmes de santé, que la géoingénierie luttera contre le réchauffement climatique… toutes ces promesses technologiques permettent de se détourner des problèmes sociopolitiques graves et de reporter à plus tard les indispensables mesures pour faire face au réchauffement climatique et à la descente énergétique.

Conclusion : L’écologie n’ est pas technophobe

Dans un contexte d’urgence écologique on doit changer de comportement pour aller vers plus de sobriété : refus d’utiliser des techniques énergivores et des matériaux non recyclables, refus de l’objet à la mode, refus des incitations publicitaires, etc. Avec ces critères d’intensité énergétique et de complexité, on peut aborder tous les domaines où l’emprise technologique se fait sentir, y compris s’aventurer dans le domaine de la bioéthique : une procréation hétérosexuelle directe, c’est mieux que le verre (pour le sperme) et la paille (pour la fécondation), c’est largement préférable à une procréation médicalement assistée, c’est infiniment plus acceptable qu’une DPI (diagnostic préimplantatoire, pratiqué sur les embryons fécondés in vitro), le plus détestable étant la futuriste ectogénèse avec utérus artificiel, même si c’est désiré au nom de « l’émancipation de la femme » (Henri Atlan). La médicalisation totale de notre existence, depuis la fécondation jusqu’à l’acharnement thérapeutique en fin de vie en passant par la technicisation des mécanismes naturels de l’accouchement nous a habitué à une existence d’assistés par machine interposée. Le passage à une autre forme de société, à techniques simples et douces, ne sera pas une mince affaire.

Mais il est nécessaire de faire mentir la loi de Gabor : « Tout ce qui est techniquement possible sera nécessairement réalisé ». Le complément de cette loi, « Tout ce qui est techniquement faisable se fera, que sa réalisation soit jugée moralement bonne ou condamnable » devrait nous inciter à redonner de la morale à notre comportement d’utilisateur de techniques. A l’hubris technologique, il faut opposer le sentiment de modération, vivre la convivialité directe les uns avec les autres plutôt qu’utiliser des substituts techniques à nos capacités relationnelles.

Face à la domination techno-industrielle, il est nécessaire de changer de comportement individuel, mais aussi s’engager dans une association environnementale (de type formel ou informel) et/ou adhérer à un parti écolo, sachant que ces trois actions sont complémentaires. On peut par exemple refuser le smartphone et les voyages en avion, adhérer à Technologos, ou devenir acteur de l’écologie dans un parti…

Références bibliographiques

1954, Jacques Ellul, démesure de la société technicienne

1956, Mumford, l’embrigadement technologique

1973, Ivan Illich et l’outil convivial

1988, Ellul et le bluff technologique

2008, Kaczynski contre la technologie cloisonnée

2014, Bihouix, Low tech contre High tech

2015, Mumford contre les techniques autoritaires

Jacques Ellul, démesure de la société technicienne

Dès les années 1930, alors qu’il est encore étudiant, Jacques Ellul (1912-1994) amorce en compagnie de son ami Bernard Charbonneau une réflexion de fond sur le phénomène technicien. Trois livres servent de références : La Technique ou l’enjeu du siècle (1954), Le système technicien (1977) et Le bluff technologique (1988). Le premier opus s’ouvre sur ces mots : « Aucun fait social humain, spirituel, n’a autant d’importance que le fait technique dans le monde moderne. (…) la Technique a progressivement gagné tous les éléments de la civilisation ». Un peu plus loin, il définit la Technique comme « la préoccupation de l’immense majorité des hommes de notre temps de rechercher en toutes choses la méthode absolument la plus efficace ». Il considère qu’elle relève de la démesure (hubris) qui, au XXe siècle, s’est emparée de la civilisation occidentale puis, par contamination, mondiale. Le fantasme de toute-maîtrise et l’ivresse de la puissance ont atteint un seuil inégalé au sein de la « société technicienne ». L’analyse ellulienne est fondée sur quatre idées maîtresses :

1) La « Technique » ne se réduit pas au machinisme, elle inclut également toutes les méthodes d’organisation de la vie sociale, du travail (cf. le taylorisme) comme de la cité (cf. la bureaucratie). La recherche de l’efficacité maximale en toutes choses se substitue désormais à toutes les anciennes valeurs.

2) Au fil de son développement, la Technique est devenue un milieu environnant à part entière; l’ancien environnement – la nature – tend à n’être plus qu’un décorum ou un vestige.

3) Parce que la Technique constitue son nouvel environnement et qu’il n’a jamais cessé de sacraliser son environnement, l’homme sacralise désormais la Technique : celle-ci est d’autant plus sacralisée qu’elle est ce par quoi le précédent environnement – la nature – a été désacralisé (profané, pollué…).

4) Il ne s’agit pas de réagir par le réflexe  technophobe, ni même de chercher à trier les bons et les mauvais usages de la Technique ou de privilégier des techniques « douces » à des techniques « dures ». Ellul s’insurge contre les préjugés du type « ce n’est pas la Technique qui est mauvaise mais l’usage qu’on en fait ». L’automobiliste qui bousille son moteur en fait un mauvais usage mais il ne remet absolument pas en question la prolifération des voitures dans sa ville. Prétendre que la Technique est neutre, s’est se montrer soi-même neutre et passif à son égard. Aujourd’hui comme hier « on n’arrête pas le progrès »  car on ne le remet pas en question.

Dès 1954, dans La Technique ou l’enjeu du siècle, Ellul affirme : «  il est vain de déblatérer contre le capitalisme, ce n’est pas lui qui fait le monde, c’est la machine ».  Le marxisme se réduit chez Ellul à une « pensée fossilisée » qui ne tient aucun compte de l’évolution des infrastructures sur les mentalités, en premier lieu celle du machinisme. Ellul prend l’exemple du communisme au moment de son apparition. Citant Kautsky (« la raison du succès de Lénine, c’est l’échec du socialisme marxiste ») et Lénine lui-même (« le communisme, c’est les soviets plus l’électrification »),  il lâche ce commentaire : « en réalité, Lénine faisait là allusion à la création de l’industrie lourde. Celle que, selon Marx, la bourgeoisie était chargée de faire. Que ce soit en régime communiste ou en régime capitaliste, la création de cette industrie ne peut s’effectuer que par la capitalisation. (…) La seule différence, c’est que dans le cas du communisme, tout le profit revient à l’État (qui n’a rien de prolétarien), tandis que dans le cas du capitalisme, une part de ce profit enrichit des personnes privées » (Changer de révolution, 1982). Pour Ellul, le problème directement lié à la Technique est celui de la capitalisation – l’accumulation des capitaux, sans laquelle les « technologies » ne peuvent se développer –  et non de la forme que celle-ci prend, publique ou privée. Le capitalisme d’État ne s’oppose au capitalisme privé qu’en tant que superstructure mais tous deux conduisent exactement aux mêmes résultats. C’est pourquoi, quand les marxistes (ou les keynésiens) en appellent à l’État pour réguler l’économie, ils commettent une grave erreur d’appréciation, ils n’intègrent pas l’idée qu’un État est « technicien » par essence : « L’État, quel que soit son adjectif qualificatif (républicain, démocratique, socialiste (…), reste un complexe d’appareils bureaucratiques, de moyens de contraintes, et d’apparence de légitimation par une relation fictive au peuple ou au prolétariat ». Le capitalisme, qu’il soit privé ou étatique, est tout entier focalisé par l’optimisation de la croissance économique.  A l’est comme à l’ouest, donc, les hommes partagent une même obsession : produire plus, grâce aux progrès techniques, pour obtenir plus de confort. Raison pour laquelle le concept marxiste de lutte des classes n’est plus pertinent dans la mesure où les classes populaires se sont embourgeoisées et prétendent accéder au même bien-être que celui de la bourgeoisie, succombant du coup au même type d’aliénation. Ellul ne nie pas les inégalités sociales, mais il subordonne les rapports de domination au rapport d’aliénation, faisant apparaître que les inégalités sont elles-mêmes causées et creusées par le développement d’une technique. Plus la Technique donne une impression d’être génératrice de liberté, d’égalité et de démocratie, plus elle est aliénante. La tendance générale est de ne voir que les avantages, car ils apparaissent immédiatement, tandis que les nuisances ne se révèlent que par la suite. L’exemple le plus caractéristique est celui de l’énergie nucléaire mais on l’observe dans tous les domaines. Ainsi, quand certains signent des pétitions contre la multiplication des caméras dans la rue, d’autres (parfois les mêmes) étalent leur vie privée dans les réseaux sociaux, totalement insouciants du devenir des informations qu’ils déversent et de l’usage que n’importe qui pourra en faire.

Comment résister à l’aliénation ? En 1934, Ellul écrivait : « Toute révolution doit être immédiate, elle doit commencer à l’intérieur de chaque individu par une transformation de sa façon de juger (…). La révolution ne peut plus être un mouvement de masse et un grand remue-ménage (…) ;  il est impossible de se dire révolutionnaire sans être révolutionnaire, c’est-à-dire sans changer de vie. (…) Nous verrons le véritable révolutionnaire, non pas dans le fait qu’il prononce un discours sur une charrette à foin mais dans le fait qu’il cesse de percevoir les intérêts de son argent » Puis Ellul s’est laissé dominer par le découragement : « Un monde unitaire et total se constitue. Il est parfaitement vain de prétendre soit enrayer cette évolution, soit la prendre en main et l’orienter…  C’est un système qui s’est élaboré comme intermédiaire entre la nature et l’homme, mais cet intermédiaire est tellement développé que l’homme a perdu tout contact avec le cadre naturel et qu’il n’a plus de relations qu’avec ce médiateur (1954) »… « Actuellement, j’estime que la partie est perdue. Le système technicien exalté par la puissance informatique a échappé définitivement à la volonté directionnelle de l’homme (1988) ».

Bihouix, Low tech contre High tech

L’âge des Low tech de Philippe Bihouix : « Quelle est la capacité de résilience d’un système toujours plus complexe et interdépendant ? Notre monde ultra-technicisé, spécialisé, globalisé pourrait-il résister à une débâcle, que celle-ci vienne de la raréfaction des ressources énergétiques et métalliques, des conséquences du changement climatique ou d’une nouvelle crise financière ? Cet ouvrage développe la thèse qu’au lieu de chercher une sortie avec plus d’innovation et de hautes technologies (high tech), nous devons nous orienter, au plus vite et à marche forcée, vers une société essentiellement basée sur des basses technologies (low tech).

Inutile d’essayer de dresser une liste exhaustive des « bonnes » technologies contre les « mauvaises ». Les Amish s’y essaient depuis longtemps, avec des réponses variables selon les groupes, et des débats qui donnent mal à la tête et occupent de longues soirées d’hiver, à la bougie… (MAIS) il faudra monter les escaliers à pied, réduire la vitesse de nos trains et renoncer aux canettes en aluminium. Pour la lessive, il faudra attendre que le vent se lève pour faire tourner l’éolienne locale. Les journaux seraient à nouveau imprimés en noir et blanc et pourraient servir de papier hygiénique. Le recyclage du verre serait facilité par l’utilisation de verre blanc pour l’ensemble des usages, évitant les produits colorant le verre et rendant le tri impossible. Puisque le recyclage a ses limites, le salut passe aussi par une augmentation considérable de la durée de vie des produits. Une certaine relocalisation est nécessaire pour faire baisser les besoins de transport… »

Kaczynski contre la technologie cloisonnée

L’effondrement du système technologique selon Ted Kaczynski : « Nous faisons une distinction entre deux types de technologies : la technologie cloisonnée et la technologie systémique. La première, qui se développe au niveau de petites cellules circonscrites, jouit d’une grande autonomie et ne nécessite pas d’aide extérieure. La seconde s’appuie sur une organisation sociale complexe, faite de réseaux interconnectés. En ce qui concerne la technologie cloisonnée, aucun exemple de régression n’a été observé. Mais la technologie systémique peut régresser si l’organisation sociale dont elle dépend s’effondre.

Depuis la révolution industrielle, nous sommes entrés dans une ère de technologie systémique. Prenons l’exemple du réfrigérateur. Sans les pièces usinées, il était quasiment impossible à quelques artisans de le fabriquer. Si par miracle ils étaient parvenus à en construire un, il n’aurait servi à rien en l’absence d’une source fiable d’énergie. Il leur aurait été nécessaire de construire un barrage couplé à un générateur. Mais un générateur requiert une grande quantité de fils de cuivre… Le réfrigérateur est un exemple de technologie systémique, faire sécher ou saumurer les aliments pour les conserver est une technologie cloisonnée. Il est clair que si le système techno-industriel venait à s’effondrer, la technologie de la réfrigération disparaîtrait  très vite. Il en serait de même pour toute la technologie systémique. »

Ellul et le bluff technologique

Le bluff technologique de Jacques ELLUL : « Pourquoi, alors que la technique présente tant d’effets négatifs, n’en prend-on pas conscience ? Le premier facteur qui joue dans le sens de l’oblitération est très simple : les résultats positifs d’une entreprise technique sont ressentis aussitôt (il y a davantage d’électricité, davantage de spectacles télévisés, etc.) alors que les effets négatifs se font toujours sentir à la longue. On sait maintenant que l’automobile est un jeu de massacre, cela ne peut enrayer la passion collective pour l’auto. Il faut en second lieu tenir compte du paradoxe de Harvey Brooks : « Les coûts ou les risques d’une technique nouvelle ne sont souvent supportés que par une fraction limitée de la population totale alors que ses avantages sont largement diffusés. Le public ne sent rien (la pollution de l’air), ou ne sait rien (la pollution des nappes phréatiques). Un troisième caractère joue dans le même sens. Sauf lors des accidents, ces dangers sont très diffus et il ne paraît pas de lien de cause à effet évident entre telle technique et tels effets : techniques industrielles et création du prolétariat, techniques médicales et explosion démographique, etc. Enfin un dernier facteur est à retenir : les avantages sont concrets, les inconvénients presque toujours abstraits. Le motocycliste éprouve une joie sans mélange sur son engin, et la  redouble en faisant le maximum de bruit. Le bruit est un fléau, mais ce danger apparaît dans l’opinion tout à fait abstrait. Bien souvent même le danger n’est accessible qu’à la suite de longs raisonnement, ainsi des effets psychosociologiques de la télévision.

L’affaire n’est pas finie, car si cette prise de conscience a lieu, on va se heurter à trois obstacles. D’abord ce qu’on peut appeler le complexe technico-militaro-industriel. Donc cela englobe aussi le régime socialiste. Tout ce que l’on peut faire contre les centrales nucléaires n’a servi à rien. A cela vient s’ajouter que sont engagés dans les opérations techniques des capitaux gigantesques : on ne va pas interrompre une fabrication parce que le public est inquiet. Nous en sommes toujours au stade du XIXe siècle où les maladies pulmonaires des mineurs de charbon n’empêchaient pas l’exploitation des mines. A la  rigueur on évaluera les risques en argent et on paiera quelques indemnités. Et c’est là la troisième oblitération, tous les dommages sont simplement évalués en argent, cela fait dorénavant partie des frais généraux. Il faudrait accepter d’avance le principe de faire une balance effective entre les avantages et tous les inconvénients, tant sur le plan de la structure des groupes sociaux que des effets psychologiques ! Impensable !

S’il y a une chance que l’homme puisse sortir de cet étau idéologico-matériel, il faut avant tout se garder d’une erreur qui consisterait à croire que l’individu est libre. Si nous avons la certitude que l’homme est bien libre en dernière instance de choisir son destin, de choisir entre le bien et le mal, de  choisir entre les multiples possibles qu’offrent les milliers de gadgets techniques, si nous croyons qu’il est libre d’aller coloniser l’espace pour tout recommencer, si… si… si…, alors nous sommes réellement perdus car la seule voie qui laisse un étroit passage, c’est que l’homme ait encore un niveau de conscience suffisant pour reconnaître qu’il descend, depuis un siècle, de marche en marche l’escalier de l’absolue nécessité. Nous l’avons souvent dit, après Hegel et Marx et Kierkegaard, c’est lorsqu’il reconnaît sa non-liberté qu’alors il atteste par là sa liberté ! Oui nous sommes déterminés, mais non, en fait. Ce système techno-industriel ne cesse de grandir et il n’y a pas d’exemple jusqu’ici de croissance qui n’atteigne son point de déséquilibre et de rupture. Nous devons donc nous attendre, même sans guerre atomique ou sans crise exceptionnelle, à un énorme désordre mondial qui se traduira par toutes les contradictions et tous les désarrois. Il faudrait que  ce soit le moins coûteux possible. Pour cela deux conditions : y être préparé en décelant les lignes de fracture, et découvrir que tout se jouera au niveau des qualités de l’individu. (Pessac, le 8 octobre 1986) »

Ivan Illich et l’outil convivial

La convivialité selon Ivan Illich : « L’homme a besoin d’un outil avec lequel travailler, non d’un outillage qui travaille à sa place. Or il est manifeste aujourd’hui que c’est l’outil qui de l’homme fait son esclave. L’outil simple, pauvre, transparent est un humble serviteur ; l’outil élaboré, complexe, secret est un maître arrogant. L’outil maniable est conducteur d’énergie métabolique (endosomatique) ; la main, le pied ont prise sur lui. L’énergie qu’il réclame est productible par quiconque mange et respire. L’outil manipulable est mû, au moins en partie, par l’énergie extérieure (exosomatique). Il peut dépasser l’échelle humaine ; l’énergie fournie par le pilote d’un avion supersonique ne représente plus une part significative de l’énergie consommée en vol. L’outil maniable appelle l’usage convivial.

L’outil reste convivial dans la mesure où chacun peut l’utiliser, sans difficulté, aussi souvent qu’il le désire. Personne n’a besoin d’un diplôme pour avoir le droit de s’en servir. L’outil juste répond à trois exigences : il est générateur d’efficience sans dégrader l’autonomie personnelle, il ne suscite ni esclaves ni maîtres, il élargit le rayon d’action personnel. J’appelle société conviviale une société ou l’outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d’un corps de spécialistes. Conviviale est la société où l’homme contrôle l’outil. »

Mumford contre les techniques autoritaires

Discours prononcé par Lewis Mumford à New York le 21 janvier 1963 : « Pour parler sans ménagement, la thèse que je défends est celle-ci : depuis la fin des temps néolithiques au Moyen-Orient, jusqu’à nos jours, deux techniques ont périodiquement existé côte à côte, l’une autoritaire et l’autre démocratique ; la première émanant du centre du système, extrêmement puissante mais par nature instable, la seconde dirigée par l’homme, relativement faible mais ingénieuse et durable. Si j’ai raison, à moins que nous ne changions radicalement de comportement, le moment est proche où ce qui nous reste de technique démocratique sera totalement supprimé ou remplacé, et ainsi toute autonomie résiduelle sera anéantie ou n’aura d’existence autorisée que dans des stratégies perverses de gouvernement, comme les scrutins nationaux pour élire des dirigeants déjà choisis dans les pays totalitaires. Ce que j’appellerais technique démocratique est la méthode de production à échelle réduite, reposant principalement sur la compétence humaine et l’énergie animale mais toujours activement dirigée par l’artisan ou l’agriculteur ; chaque groupe raffinant ses propres talents par le biais des arts et des cérémonies sociales qui lui conviennent, tout en faisant un usage modéré des dons de la nature. Cette technique a des ambitions limitées mais, précisément parce qu’elle se diffuse largement et exige relativement peu, elle est très facilement adaptable et récupérable. Alors que cette technique démocratique remonte aussi loin que l’usage primitif des outils, la technique autoritaire est une réalisation beaucoup plus récente: elle apparaît à peu près au quatrième millénaire avant notre ère, dans une nouvelle configuration d’invention technique, d’observation scientifique et de contrôle politique centralisé qui a donné naissance au mode de vie que nous pouvons à présent identifier à la civilisation, sans en faire l’éloge. Sous la nouvelle institution de la royauté, des activités auparavant disséminées, diversifiées, à la mesure de l’homme, furent rassemblées à une échelle monumentale dans une sorte de nouvelle organisation de masse à la fois théologique et technique. cette technique totalitaire était tolérée, voire souhaitée, malgré sa continuelle propension à détruire, car elle organisait la première économie d’abondance règlementée : notamment d’immenses cultures vivrières qui n’assuraient pas seulement l’alimentation d’une population urbaine nombreuse, mais aussi libérait une importante minorité professionnelle pour des activités militaires, bureaucratiques, scientifiques ou purement religieuses. Ce système ne possédait aucune cohérence interne : il suffisait d’une rupture dans la communication, d’un chaînon manquant dans la chaîne de commandement, pour que les grandes machines humaines se désintègrent. la technique autoritaire réapparaît aujourd’hui sous une forme habilement perfectionnée et extrêmement renforcée. Ne nous laissons pas abuser plus longtemps. Au moment même où les nations occidentales renversaient l’ancien régime absolutiste, gouverné par un roi autrefois d’essence divine, elles restauraient le même système sous une forme beaucoup plus efficace de leur technique, réintroduisant des contraintes de nature militaire, non moins draconiennes dans l’organisation de l’usine que dans la nouvelle organisation de l’armée pourvue d’uniformes et rigoureusement entraînée. Les inventeurs des bombes atomiques, des fusées spatiales et des ordinateurs sont les bâtisseurs de pyramides de notre temps : leur psychisme est déformé par le même mythe de puissance illimitée, ils se vantent de l’omnipotence, sinon de l’omniscience, que leur garantit leur science, ils sont agités par des obsessions et des pulsions non moins irrationnelles que celles des systèmes absolutistes antérieurs, et en particulier cette notion que le système lui-même doit s’étendre, quel qu’en soit le coût ultime pour la vie. Tels les pharaons de l’âge des pyramides, ces serviteurs du système identifient ses bienfaits à leur propre bien-être ; comme le dieu-roi, leur apologie du système est un acte d’auto-adoration ; et comme le roi encore, ils sont en proie à un besoin irrépressible et irrationnel d’étendre leurs moyens de contrôle et de repousser les limites de leur autorité. Dans ce collectif placé au centre du système, ce Pentagone de la puissance, aucune présence visible ne donne des ordres: contrairement au Dieu de Job, on ne peut pas faire face aux nouvelles divinités, et encore moins s’opposer à elles. La technique actuelle se distingue de celle des systèmes du passé, ouvertement brutaux et absurdes, par un détail particulier qui lui est hautement favorable : elle a accepté le principe démocratique de base en vertu duquel chaque membre de la société est censé profiter de ses bienfaits. Le marché qui nous est proposé se présente comme un généreux pot-de-vin. Quand notre technique autoritaire aura consolidé son pouvoir, grâce à ses nouvelles formes de contrôle des masses, sa panoplie de tranquillisants, de sédatifs et d’aphrodisiaques, comment la démocratie pourrait-elle survivre? C’est une question idiote: la vie elle-même n’y résistera pas, excepté ce que nous en débitera la machine collective.La question que nous devons nous poser n’est pas de savoir ce qui est bon pour la science, et encore moins pour General Motors, Union Carbide, IBM ou le Pentagone, mais c’est de savoir ce qui est bon pour l’homme : non pas l’homme des masses, soumis à la machine et enrégimenté par le système, mais l’homme en tant que personne, libre de se mouvoir dans tous les domaines de la vie.Nous ne pourrons venir à bout de la surabondance des automobiles qui encombrent et détruisent nos villes qu’en redessinant ces villes de façon à favoriser un agent humain plus efficace: le marcheur. Et si l’on considère la naissance et l’accouchement, on voit heureusement régresser la procédure autoritaire importune, souvent mortelle, centrée sur la routine hospitalière, en faveur d’un procédé plus humain qui redonne l’initiative à la mère et aux rythmes naturels du corps. »

source : https://www.partage-le.com/2015/05/techniques-autoritaires-et-democratiques-lewis-mumford/

Homme-machine dans un monde-machine

Mon tout est un homme-machine dans une maison-machine dans une ville-machine dans un monde-machine. Un emboîtement de machines intégrées les unes dans les autres, en vue d’un contrôle optimal : téléphone portable et smartphone, instrument d’aliénation, de surveillance et de destruction massive ; puces communicantes RFID qui infestent rapidement tous les objets fabriqués et tous les êtres vivants afin de les tracer – animaux domestiques (chiens, chats, moutons), objets et papiers personnels, et maintenant de plus en plus d’humains eux-mêmes, notamment des salariés. Et puis Linky, le capteur communicant d’Enedis, autant destiné à aspirer les données de 35 millions de foyers qu’à réguler de manière autoritaire leur consommation d’électricité. Et au-delà Internet, big data, algorithmes, IA, etc. Cette machinerie – machination -, nous (pièces et main d’œuvre) l’avons dénoncée dès 2008 : «  La société de contrôle, nous l’avons dépassée ; la société de surveillance, nous y sommes ; la société de contrainte, nous y entrons. » Voyez le chapitre intitulé « Le Pancraticon, ou l’invention de la société de contrainte »(L’Echappée, 2008), en conclusion de Terreur et possession, notre enquête sur la police des populations à l’ère technologique .
Par « police », il faut entendre ce que le dictionnaire définit comme « l’organisation rationnelle de l’ordre public, dans un groupe social » et qui va bien au-delà de ce qui est souvent nommé de façon évasive comme « gestion ». Ce Pancraticon, cette police machinale et toute-puissante, c’est « l’organisation rationnelle » de la société que Saint-Simon (1760-1825) et Engels (1820-1895) appelaient jadis de leurs vœux dans une formule célèbre et saisissante : « Remplacer le gouvernement des hommes par l’administration des choses ». On peut dire aussi techno-totalitarisme. Il revenait à Norbert Wiener (1894-1964) et à la cybernétique de concevoir et d’implémenter l’infrastructure matérielle de cette « machine à gouverner » (Le Monde, 1948). C’est fait. Si la critique de la déshumanisation s’est diffusée, notamment dans le mouvement de refus des capteurs communicants, elle ne fait que suivre le progrès de la déshumanisation. Où il s’avère une fois de plus qu’anticiper la techno-trajectoire ne suffit pas à l’enrayer. Notre critique de la « ville intelligente » et de la « planète intelligente », à l’époque où IBM en testait les connexions, a éveillé l’intérêt d’auteurs de fictions « d’anticipation », qui y ont pompé des scénarii ; moins celui des militants ou des cercles supposés soucieux des libertés et des droits humains. Comme si déléguer nos vies et nos villes au système cybernétique ne menaçait ni les unes ni les autres. Comme si l’invasion technologique n’était pas une question politique. La « ville intelligente » n’est plus un business plan d’IBM, mais le programme du prochain mandat de n’importe quel maire de métropole, de ville moyenne sinistrée, de smart village et de smart territoire (sic). D’où la 5G, l’Internet des Objets, l’électrification et la numérisation de la moindre parcelle de vie. Ne reste plus qu’à transformer les hommes en choses.

C’est à quoi s’affaire désormais la société de contrainte. Notre entretien avec L’Age de faire conclut un dossier* de huit pages consacré à l’oppression numérique, c’est-à-dire aux manifestations de la société de contrainte sur lesquelles nous enquêtons depuis 2001. A lire sur papier dans le numéro de mai 2019 (2€, en vente dans tous les bons endroits et au journal* lui-même) Merci de faire circuler,
Pièces et main d’œuvre

La machine a créé un milieu inhumain

La technique ou l’enjeu du siècle de Jacques ELLUL : « La machine a créé un milieu inhumain, concentration des grandes villes, manque d’espace, usines déshumanisées, travail des femmes, éloignement de la nature. La vie n’a plus de sens. Il est vain de déblatérer contre le capitalisme : ce n’est pas lui qui  crée ce monde, c’est la machine. La technique va encore plus loin, elle intègre la machine à la société, la rend sociable. Elle lui construit le monde qui lui était indispensable, elle met de l’ordre là où le choc incohérent des bielles avaient accumulé des ruines. Elle est efficace. Mais lorsque la technique entre dans tous les domaines et dans l’homme lui-même qui devient pour elle un objet, la technique cesse d’être elle-même l’objet pour l’homme, elle n’est plus posée en face de l’homme, mais s’intègre en lui et progressivement l’absorbe. En cela la situation de la technique est radicalement différente de celle de la machine. La technique forme un monde dévorant qui obéit à ses lois propres, la technique repose sur la combinaison de procédés techniques antérieurs. C’est cette recherche du « one best way » qui forme à proprement parler le moyen technique, et c’est l’accumulation de ces moyens qui donne une civilisation technique : il n’y a plus d’activité humaine qui maintenant échappe à cet impératif technique, il y a la technique économique, la technique de l’organisation, et même la technique de l’homme (médecine, génétique, propagande, techniques pédagogiques…) ; exit les traditions humaines.

La technique sert aussi à faire obéir la nature. Nous nous acheminons rapidement vers le moment où nous n’aurons plus de milieu naturel. La technique détruit, élimine ou subordonne le monde naturel et ne lui permet ni de se reconstituer, ni d’entrer en symbiose avec elle. L’accumulation des moyens techniques crée un monde artificiel qui obéit à des ordonnancements différents. Mais les techniques épuisant au fur et à mesure de leur développement les richesses naturelles, il est indispensable de combler ce vide par un progrès technique plus rapide : seules des inventions toujours plus nombreuses pourront compenser les disparitions irrémédiables de matières premières (bois, charbon, pétrole… et même eau). Le nouveau progrès va accroître les problèmes techniques, et exiger d’autres progrès encore. Mais l’histoire montre que toute application technique présente des effets imprévisibles et seconds beaucoup plus désastreux que la situation antérieure. Ainsi les nouvelles techniques d’exploitation du sol supposent un contrôle de l’Etat de plus en plus puissant, avec la police, l’idéologie, la propagande qui en sont la rançon. Alors qu’il y avait des principes de civilisation différents, tous les peuples aujourd’hui suivent le même mouvement : les forces destructrices du milieu naturel ont maintenant gagné tout le globe.

En conséquence, le milieu dans lequel vit l’homme n’est plus son milieu. L’homme est fait pour six kilomètres à l’heure et il en fait mille. Il est fait pour manger quand il a faim et dormir quand il a sommeil, et il obéit à l’horloge et au chronomètre. Il est fait pour le contact avec les choses vivantes, et il vit dans un monde de pierre. Travailler et vivre suppose un espace libre, un no man’s land séparant les êtres. Il n’en est plus question. Le système technique s’est élaboré comme intermédiaire entre la nature et l’homme, mais cet intermédiaire s’est tellement développé que l’homme a perdu tout contact avec le cadre naturel. Enfermé dans son œuvre artificielle, l’homme n’a plus aucune porte de sortie ; il ne peut la percer pour retrouver son ancien milieu, auquel il était adapté depuis tant de milliers de siècles.

Écrans, décérébration à grande échelle

La multiplication des écrans fabrique le crétin digital (Michel Desmurget), c’est un fait incontestable : « De nombreuses études mettent en évidence l’impact des écrans, quels qu’ils soient, sur des retards dans le développement du langage, sur le sommeil et l’attention. Le cerveau – surtout lorsqu’il est en construction – n’est pas fait pour subir ce bombardement sensoriel. Aux Etats-Unis, on est à près de trois heures par jour de temps d’écran à 3 ans, quatre heures quarante entre 8 et 12 ans et six heures quarante entre 13 et 18 ans. En France, les enfants de 6 à 17 ans passaient en moyenne, en 2015, quatre heures et onze minutes par jour devant un écran. Seulement 6 % à 10 % des enfants ne sont pas touchés.

On peut vraiment parler d’épidémie chez les adolescents ; c’est un problème majeur de santé publique. Un grand nombre de travaux montrent des risques accrus de dépression, d’anxiété, de suicide, liés au temps d’écran. A Taïwan, si vous exposez votre enfant de moins de 2 ans à un écran, vous avez une amende de 1 500 euros. Et entre 2 et 18 ans, si c’est plus d’une demi-heure consécutive, c’est la même amende : les Taïwanais considèrent que c’est une maltraitance. Le discours « Il faut utiliser les écrans de façon raisonnée » ou « Ne soyez pas trop alarmiste » commence à se heurter à l’épreuve du réel. Professionnels de l’enfance et enseignants constatent des troubles au niveau de l’attention, du langage, de l’apprentissage, etc. Personne n’est technophobe au point de réclamer le retour à la roue pascaline. » Lu sur le monde.fr* :

AMANDE : La consommation d’écrans n’a pas le même impact chez des enfants/ados que sur des bébés, dont le cerveau est en pleine construction et qui apprend à marcher, parler, faire la pince avec ses doigts etc… Mais j’ajoute que l’ado est en général paresseux et n’a qu’un objectif, rester connecté avec ses potes. Ne vous racontez pas d’histoire, la majorité des ados ne regarde pas d’émission éducative mais préfère s’éclater sur les « Anges de la téléréalité » du replay de TMC, est incapable de faire le tri dans la masse d’infos accessibles sur Internet. Dans le meilleur des cas, l’ado recherche des vidéos de chaton. Dans le pire, il est sidéré par des images ultra violentes de décapitation ou de viol collectif.. .

FNottin : Celui qui fait l’expérience que la lecture sur écran nuit à son sommeil repasse au papier ; les étudiants sérieux constatent rapidement qu’ils apprennent plus efficacement avec un cahier et un stylo … En prépa notamment … La lecture approfondie et l’écriture manuscrite sont de plus en plus réduites aux classes « éduquées » ! Panem et circenses… et le pouvoir dort tranquille

Robert Zimmermann : A mon sens, le parent reste le premier « fabricant » de crétin. Si j’observe les nombreux enfants dans mon entourage, il y a un trou béant entre ceux éduqués avec bon sens et intelligence (ce qui inclut une « consommation » réduite d’écrans, mais aussi et surtout un échange constant avec l’enfant, des jeux, de la lecture, des sorties etc) et ceux dont les parents se sont contentés de les nourrir sans se soucier de leur développement. C’est malheureusement un cercle vicieux.

V. P. : C’est bien de cela qu’il s’agit. Un parent d’élève m’avait dit : si les enfants des autres passent leur temps devant la télé et la tablette, tant pis pour eux ! Mes enfants ne s’en sortiront que mieux ! D’ailleurs Bill Gates ou Steve Jobs avaient confié qu’ils limitaient drastiquement le temps d’écran de leurs enfants, et qu’ils ne leur avaient pas acheté de téléphone portable avant l’âge de 14 ans. Alors qu’en France, même les écoles privées ont recours à la démagogie numérique en distribuant des tablettes à gogo.

le sceptique : Le QI baisse déjà à cause du plomb, du pesticide, du perturbateur endocrinien, du cannabis, de la sous-procréation des géniteurs intelligents, des particules fines … maintenant de l’écran. La demande pour l’intelligence artificielle n’en sera que plus forte, l’écran sera notre cerveau.

Electeuron LIbre : Rappelons que ces décérébrés ont le droit de vote alors qu’ils n’ont jamais lu un programme, écouté un politicien, lu une tribune, regardé un débat à la TV, faute de temps… car trop occupés sur les réseaux sociaux. Résultats des courses, des politiciens élus sur la base de leur bruit « numérimédiatique » : Bolsonaro, Trump, Trudeau, Johnson, Salvini et même quelque part Macron.

Pat Cartier : J’écris ce commentaire dans un tramway où les trois-quarts des passagers au moins sont sur leurs portables en ce moment. Qu’est-ce qu’il croit, l’idéaliste ? Qu’on peut demander à ces passagers adultes de poser leurs portables et de se parler dans la joie, l’amour et la paix ? Même pas en rêve. Qu’il essaye , et il comprendra ce que vivent les témoins de Jehovah qui font du porte à porte.

soyez le premier à réagir @ Pat Cartier : Constater que les passagers d’un bus sont rivés sur leur portable est un fait, énoncer cela en règle absolue de l’humanité au même titre que les lois de Newton, c’est juste votre point de vue, et une confusion des genres toute autant morale que celle de l’article.

Thymie : Ecrans débilitants, décadence des mœurs, obscurantisme conquérant, perturbateurs endocriniens, baisse de la spermatogenèse, tyrannie de l’individu sur la société, réchauffement climatique irréversible… La bonne nouvelle est que tout a une fin.

Pour en savoir plus grâce à notre blog biosphere :

3 octobre 2019, La fabrique du crétin numérique

27 octobre 2017, Libérons nos enfants de l’emprise des écrans

7 janvier 2016, La génération de l’écran en perdition intellectuelle

18 décembre 2012, Noël, sans achat de tablette numérique pour enfants

8 octobre 2011, nuit gravement à la santé… la télé

14 juin 2011, pourquoi vivre sans écrans

13 mars 2011, TV lobotomie, de jeunes esclaves

18 février 2011, la télévision, mouroir de la pensée

10 juin 2011, vivre sans télé

* LE MONDE du 22 octobre 2019, Troubles de l’attention, du sommeil, du langage…

Mumford, l’embrigadement technologique

Les transformations de l’homme de Lewis Mumford (1956) : « L’idéologie mécanique, par un processus d’embrigadement systématique ayant pour moteur le profit, a poussé plus loin les victoires matérielles, en même temps que l’uniformité contraignante, de la civilisation. La finalité, séparée de tout contexte organique et humain, s’incarnait dans la machine et dans la collectivité mécanisée. En un sens, le nouveau Monde ne faisait que reprendre et élargir le processus d’embrigadement qui était né de la civilisation elle-même. L’ordre et la tactique de la phalange sumérienne, c’est-à-dire l’idée de concevoir l’armée comme une machine composée d’éléments spécialisés, solidaires et répondant à une seul centre de commandement avait créé un modèle qui pouvait être appliqué à d’autres organisations. A l’intérieur des nouvelles organisations mécaniques du Nouveau Monde, l’armée, le bureau de comptabilité, l’usine, le succès reposait sur l’aptitude à rassembler en une machine efficace des parties uniformes, interchangeables.

Plutôt que d’établir une relation riche de sens avec la nature pour obtenir son pain quotidien, l’homme s’est condamné à une vie de bien-être sans effort, pour peu qu’il se contente des produits et  des substituts fournis par la machine. Déjà en Amérique, de par sa sujétion à l’automobile, l’homme a commencé à perdre l’usage de ses jambes. Les mères américaines sont désormais encouragées par de nombreux médecins à ne pas allaiter leurs nouveau-nés. Le destin final de l’homme posthistorique est de se transformer en un homoncule artificiel dans une capsule autopropulsée, voyageant à la vitesse maximale et ayant éliminé toute forme spontanée de vie de l’esprit. Si le but de l’histoire humaine est un type d’homme uniforme, maintenu à température constante, avec des besoins physiques uniformes satisfaits par des produits uniformes, toute rébellion se trouve ramenée à la norme par des hypnotiques et des sédatifs. De l’incubateur à l’incinérateur, tous les problèmes du développement humain seront réglés. Considérons un pilote d’avion supersonique. Voici le nouvel homme mécanique, avec tout son harnachement, hermétiquement isolé de l’extérieur, sa combinaison chauffée électriquement, son casque à oxygène, monstrueux animal squameux ressemblant plus à une fourmi géante qu’à un primate. Peut-on appeler cela une vie ? Non. C’est un coma mécaniquement assisté. »

match Low Tech / Techno-croyances

Dérèglement climatique, épuisement des ressources, des espèces et de la biodiversité, mais aussi fragilité d’un système socio-économique trop complexe, les collapsologues prônent la décroissance pour éviter l’effondrement de la civilisation. Philippe Bihouix propose une série de mesures concrètes (réduction de la taille des voitures, instauration d’une politique fiscale environnementale, interdiction des emballages jetables), et une nouvelle utopie, composée de lenteur et de simplicité, de remise en question de nos notions de confort et de désir, mais aussi recherche de liens humains de proximité. Il prône également le développement et l’utilisation de solutions « low-tech ». Ces techniques simples visent à permettre de vivre mieux avec moins, d’encourager des modes de consommation et de production collaboratifs, et de changer notre relation aux technologies en nous incitant à en faire un usage plus sobre. Quelques réactions sur lemonde.fr à cette tribune de Claire Gerardin*, la religion de la techno-science fait rage :

-Alazon- : « Face à l’effondrement de la civilisation industrielle qui guette« . Euh, il guette surtout dans les esprits dérangés de quelques névropathes. Sauf à retourner au Moyen Age, la transition énergétique nécessite beaucoup d’industrie et beaucoup de technologie. Une application comme Blablacar pour le co-voiturage, une voiture électrique, un véhicule à hydrogène… ce n’est pas de l’artisanat ! Les névroses de fin du monde sont devenues la norme. On se croirait dans une secte essénienne avec concours de prophéties d’apocalypse. Entre allumés persuadés que les civilisations vont disparaître, c’est à qui aura la potion de survivalisme la plus amère, en attendant sans doute un messie écologiste que sainte Greta préfigure. Il faut juste reprendre son souffle et regarder le monde : les nations les moins développées aspirent à cette civilisation industrielle qui nous apporte tant de bienfaits.

Pm42 : « Face à l’effondrement de la civilisation industrielle qui guette » ? A la limite j’arrête là. Cela fait penser aux marxistes qui nous ont expliqué pendant un peu plus d’un siècle que l’effondrement du capitalisme était inéluctable. C’est de la pensée religieuse, rien d’autre et cela ne devrait rien avoir à faire dans un journal un peu sérieux.

Happy Failure : La lecture de la majorité des commentaires à cet article suscite une impression simplement effroyable. L’insulte, l’affichage d’un mépris sûr de soi et le dénigrement, que ce soit vis-à-vis des intentions de l’article ou des commentaires allant dans son sens, semble être la manière naturelle de réagir. Appartiennent-ils à cette race qui gâche les réunions de famille en gueulant des a priori péremptoires à chaque conversation ? Et au-delà de ce déficit affligeant de savoir-vivre, que penser de leurs arguments? La réduction à la caricature la plus stupide (la moindre hypothèse de régulation vous range dans le camp des bolcheviques, la réduction de l’emprise énergétique vous condamne à vous éclairer à la chandelle…). Et que craignent-ils ? Devoir renoncer à leur SUV, à leur montre connectée, à leur climatisation ? C’est ça leur bonheur ?

* LE MONDE du 21 septembre 2019, Le « low-tech », pour « vivre mieux avec moins »

Les illusions technologiques de Steven Chu

Steven Chu* : Nous avons toutes les raisons d’être inquiets. La transition énergétique ne va pas assez vite. Le monde consomme encore plus de 100 millions de barils (159 litres) de pétrole par jour (soit presque 16 milliards de litres, plus de deux tonnes par jour et par personne)**.

Biosphere : Le constat de démesure commence à être partagé par toutes les personnes conscientes de l’urgence écologique. On se retrouve toujours plus nombreux sur les fondements biophysiques de toute réflexion, on progresse mais pas assez vite !.

Steven Chu : Je ne pense pas qu’il soit possible d’atteindre 100 % d’énergies renouvelables dans un futur proche, nous n’avons pas assez de moyens de stockage d’électricité.Le réseau électrique continuera à avoir besoin de moyens mobilisables à la demande. Les populations ne seront pas d’accord pour renoncer à la lumière, fermer les usines et mettre à l’arrêt l’économie.

Biosphere : D’accord ou pas, sans ressources fossiles on sera bien obligé de se contenter d’une vie frugale, d’électricité intermittente et surtout de son énergie endosomatique (notre force musculaire). Quant à vouloir toujours ajouter une énergie à une autre énergie (bois, charbon, vent, pétrole, gaz, nucléaire…), on est arrivé au terme de cette fuite en avant : un effondrement probable de notre civilisation thermo-industrielle. Sans pétrole, t’es plus rien !

Steven Chu : Je pense que le nucléaire doit être partie prenante pour prendre le relais des renouvelables. Une option serait de produire à la chaîne des petits réacteurs nucléaires modulaires, s’ils sont suffisamment petits ils peuvent être plus sûrs.

Biosphere : Pour recenser toutes les informations de notre blog biosphere sur le nucléaire, lire notre Biosphere-Info. Nous n’avons trouvé aucun argument crédible pour assurer un avenir durable au nucléaire. Et puis toujours penser à rajouter de l’énergie à notre boulimie, c’est occulter la nécessaire redéfinition de nos besoins. Simplicité volontaire quand tu nous tiens !

Steven Chu : Le véhicule électrique constitue une bonne solution, c’est un objectif difficile, mais atteignable. J’espère qu’on verra des progrès dans le secteur des batteries

Biosphere : Phrase significative de l’illusion technologique qui repose sur un acte de foi, la probable mais incertaine découverte techno-scientifique qui va sauver l’humanité.

Steven Chu : L’industrie automobile américaine, contrairement à Trump, ne souhaite pas revoir à la baisse les normes instaurées pendant le mandat de Barack Obama. Elle veut pouvoir vendre ses véhicules à l’étranger.

Biosphere : Il faut donc rester compétitif, vendre à l’étranger sans se préoccuper s’il y aura encore des véhicules individuels en 2050 ! Business as usual, c’est faire l’impasse sur le futur. De la part d’un prix Nobel de physique, on n’en attendait pas moins, une méconnaissance totale de la déplétion énergétique en cours.

Steven Chu : Une chose est claire : à la fin de ce siècle, le monde doit être neutre en carbone. C’est un objectif très difficile à atteindre.

Biosphere : Nos dirigeants ont décidé une simple « neutralité carbone » en 2050 : on pourra toujours émettre davantage de gaz à effet de serre, il suffirait de compenser par ailleurs ces émissions.Mais un barrage hydroélectrique peut-il remplacer une centrale thermique à charbon ? La compensation carbone n’a jamais fait la preuve de son efficacité. Il est impossible de garantir l’additionnalité des projets, le fait qu’ils n’auraient pas pu voir le jour sans la compensation.

* Steven Chu, prix Nobel de physique en 1997, Secrétaire à l’énergie de Barack Obama entre 2009 et 2013

** LE MONDE du 6-7 octobre 2019, Steven Chu : « La transition énergétique ne va pas assez vite »

Technique démocratique… ou autoritaire ?

« Pour parler sans ménagement, la thèse que je défends est celle-ci : depuis la fin des temps néolithiques au Moyen-Orient, jusqu’à nos jours, deux techniques ont périodiquement existé côte à côte, l’une autoritaire et l’autre démocratique ; la première émanant du centre du système, extrêmement puissante mais par nature instable, la seconde dirigée par l’homme, relativement faible mais ingénieuse et durable. Si j’ai raison, à moins que nous ne changions radicalement de comportement, le moment est proche où ce qui nous reste de technique démocratique sera totalement supprimé ou remplacé, et ainsi toute autonomie résiduelle sera anéantie ou n’aura d’existence autorisée que dans des stratégies perverses de gouvernement, comme les scrutins nationaux pour élire des dirigeants… déjà choisis dans les pays totalitaires.

Ce que j’appellerais technique démocratique est la méthode de production à échelle réduite, reposant principalement sur la compétence humaine et l’énergie animale mais toujours activement dirigée par l’artisan ou l’agriculteur ; chaque groupe raffinant ses propres talents par le biais des arts et des cérémonies sociales qui lui conviennent, tout en faisant un usage modéré des dons de la nature. Cette technique a des ambitions limitées mais, précisément parce qu’elle exige relativement peu, elle est très facilement adaptable et récupérable. Alors que cette technique démocratique remonte aussi loin que l’usage primitif des outils, la technique autoritaire est une réalisation beaucoup plus récente: elle apparaît à peu près au quatrième millénaire avant notre ère, dans une nouvelle configuration d’invention technique et de contrôle politique centralisé qui a donné naissance au mode de vie que nous pouvons à présent identifier à la « civilisation », sans en faire l’éloge. Sous la nouvelle institution de la royauté, des activités auparavant disséminées, diversifiées, à la mesure de l’homme, furent rassemblées à une échelle monumentale dans une sorte de nouvelle organisation de masse à la fois théologique et technique. Cette technique totalitaire était tolérée, voire souhaitée, malgré sa continuelle propension à détruire, car elle organisait la première économie d’abondance réglementée : notamment d’immenses cultures vivrières qui n’assuraient pas seulement l’alimentation d’une population urbaine nombreuse, mais aussi libérait une importante minorité professionnelle pour des activités militaires, bureaucratiques ou purement religieuses. La technique autoritaire réapparaît aujourd’hui sous une forme habilement perfectionnée et extrêmement renforcée. Ne nous laissons pas abuser plus longtemps. Au moment même où les nations occidentales renversaient l’ancien régime absolutiste, gouverné par un roi autrefois d’essence divine, elles restauraient le même système sous une forme beaucoup plus efficace de leur technique, non moins draconiennes dans l’organisation de l’usine que dans la nouvelle organisation de l’armée. Les inventeurs des bombes atomiques, des fusées spatiales et des ordinateurs sont les bâtisseurs de pyramides de notre temps : leur psychisme est déformé par le même mythe de puissance illimitée, ils se vantent de l’omnipotence, sinon de l’omniscience, que leur garantit leur science, ils sont agités par des obsessions et des pulsions non moins irrationnelles que celles des systèmes absolutistes antérieurs, et en particulier cette notion que le système lui-même doit s’étendre, quel qu’en soit le coût ultime pour la vie.Tels les pharaons de l’âge des pyramides, ces serviteurs du système identifient ses bienfaits à leur propre bien-être ; comme le dieu-roi, leur apologie du système est un acte d’auto-adoration ; et comme le roi encore, ils sont en proie à un besoin irrépressible et irrationnel d’étendre leurs moyens de contrôle et de repousser les limites de leur autorité.

Dans ce Pentagone de la puissance, aucune présence visible ne donne des ordres : contrairement au Dieu de Job, on ne peut pas faire face aux nouvelles divinités, et encore moins s’opposer à elles. La technique actuelle se distingue de celle des systèmes du passé, ouvertement brutaux et absurdes, par un détail particulier qui lui est hautement favorable : elle a accepté le principe démocratique de base en vertu duquel chaque membre de la société est censé profiter de ses bienfaits. Le marché qui nous est proposé se présente comme un généreux pot-de-vin. Quand notre technique autoritaire aura consolidé son pouvoir, grâce à ses nouvelles formes de contrôle des masses, sa panoplie de tranquillisants, de sédatifs et d’aphrodisiaques, comment la démocratie pourrait-elle survivre? C’est une question idiote: la vie elle-même n’y résistera pas, excepté ce que nous en débitera la machine collective. La question que nous devons nous poser n’est pas de savoir ce qui est bon pour la science, et encore moins pour General Motors, Union Carbide, IBM ou le Pentagone, mais c’est de savoir ce qui est bon pour l’homme : non pas l’homme des masses, soumis à la machine et enrégimenté par le système, mais l’homme en tant que personne, libre de se mouvoir dans tous les domaines de la vie. Nous ne pourrons venir à bout de la surabondance des automobiles qui encombrent et détruisent nos villes qu’en redessinant ces villes de façon à favoriser un agent humain plus efficace : le marcheur. Et si l’on considère la naissance et l’accouchement, on voit heureusement régresser la procédure autoritaire, centrée sur la routine hospitalière, en faveur d’un procédé plus humain qui redonne l’initiative à la mère et aux rythmes naturels du corps… »

Lewis Mumford, discours prononcé à New York, le 21 janvier 1963 (extraits)

source : https://www.partage-le.com/2015/05/techniques-autoritaires-et-democratiques-lewis-mumford/

La fabrique du crétin numérique

Beau titre pour ce nouveau livre de Michel Desmurget, déjà auteur en 2011 de TV LOBOTOMIE. Faudra-t-il une cure de désintoxication pour la génération des écrans ? Après la honte de partir en avion (flight shame), faudra-t-il instiller la honte du numérique (digital shame) ? Sans aucun doute ! L ’empreinte énergétique de tous nos bits représente déjà 6 à 10 % de la consommation mondiale d’électricité et 4 % des émissions de CO2. Il nous faudra désinformatiser en même temps que démondialiser, dévoiturer, désurbaniser, etc.

Pour la chercheuse Françoise Berthoud*, il est dorénavant central d’envisager toutes les conséquences socio-écologiques de l’industrie du numérique : « La part de la fabrication de ces outils (smartphone, ordinateurs, télévisions…)représente à elle seule entre 30 à 50 % de l’énergie qu’ils consomment. Exploitation de ressources non renouvelables, pollution diffuse, « recyclage » des déchets d’équipements électroniques à main nue dans les pays pauvres, c’est un désastre. Et je ne parle pas des conséquences de l’excès d’usage des équipements terminaux dans les pays occidentaux : myopie, troubles du sommeil, du comportement, addictions, troubles de développement chez l’enfant… De fait, nous ne sommes pas capables de mesurer le moindre effet positif pour de nombreuses raisons, notamment liées à tous ces impacts non pris en compte. Il y a aussi des impacts indirects, par exemple l’impression d’un document est beaucoup plus simple et donc bien plus fréquente aujourd’hui. Les effets rebond sont liés à l’augmentation d’efficacité, gains qui sont immédiatement réinvestis en plus de services, des écrans plus grands, des vidéos plus résolues, etc. L’informatique accélère tous les processus au cœur du fonctionnement de notre société marchande : flux de capitaux, flux de biens, flux de personnes… donc le numérique contribue à amplifier les impacts néfastes de l’ensemble de nos activités. » Quelques réactions sur lemonde.fr :

Cor : Les deux rapports du « Shift project » auraient pu être cités et commentés. « Pour une sobriété numérique » et « L’insoutenable usage de la vidéo en ligne ». Pour tous ceux qui souhaitent aller plus loin dans la réflexion.

Max Lombard : J’ai honte de voyager en avion, j’ai honte de manger de la viande, j’ai honte d’envoyer des SMS, j’ai honte de lire « Le Monde » numérique, j’ai honte de ne pas consommer que du bio, j’ai honte de rester plus de deux minutes sous la douche et de ne pas faire pipi-caca dans des toilettes sèches, j’ai honte de posséder encore une voiture à moteur thermique (vade retro Satanas !), j’ai honte de n’avoir ni éolienne ni panneaux solaires… Je crois que je vais finir par avoir honte d’avoir honte.

Ganesha : Le numérique, c’est aussi une course effrénée à l’augmentation des débits sur les réseaux : l’arrivée de la 5G peut être saluée comme un progrès considérable dans le fonctionnement de nos smartphones, ou comme une catastrophe absolue avec une croissance exponentielle des téléchargements, un usage accru des jeux vidéos, l’apparition de jeux et d’applications de plus en plus gourmands en énergie, tout cela rendant nécessaire la mise en œuvre de toujours plus de serveurs… Quand évaluera-t-on la qualité d’une innovation technique à l’aune de son impact environnemental ?

Fouilla : On sait que 80% du trafic internet est de la vidéo, dont une forte part de youtube et ses vidéos de chatons, de porno et de VoD (netflix…), les 3 à part à peu près égale. La visio-conf, alibi écolo de l’internet, ayant une part négligeable.

V. P. : On voit bien que le numérique, le télétravail, les visio-conférences, n’ont en rien diminué les transports. Au contraire. Il n’y a jamais eu autant de monde dans les avions, dans les bateaux, dans les trains.

Bernard l. : Ce n’est pas produire autrement, voyager autrement, transporter autrement, communiquer autrement qu’il nous faut ! C’est vivre autrement en produisant moins, voyageant moins, transportant moins. Dans le domaine du numérique, supprimer (je ne dis pas interdire, on va me traiter de liberticide !!!) les spams ce serait un tout petit premier pas mais même cela on ne le fait pas.

* LE MONDE du 2 octobre 2019« Pollution, surexploitation des ressources, conséquences sociales… les impacts du numérique sur l’écologie sont multiples »

Les limites de la loi « bioéthique »

Qui a le droit de vivre et qui a le devoir de mourir ? C’est la bioéthique qui est censée nous donner des réponses sur la fin de vie, la procréation médicalement assistée, le clonage, etc. Un Comité consultatif national d’éthique (CCNE) a été créé en 1983 pour mieux baliser le terrain. Les premières dispositions législatives ont été prises en 1994 avec l’adoption de trois lois sur la bioéthique. L’une d’entre elles prévoyait que la procréation médicalement assistée ne peut avoir pour objet que de traiter une stérilité ou d’éviter la transmission à l’enfant d’une maladie génétique grave. En outre, elle était réservée aux couples hétérosexuels vivants, en âge de procréer et vivant ensemble depuis au moins deux ans, l’un des gamètes au moins devant provenir d’un des deux partenaires. L’éthique change avec l’évolution des mœurs, très rapidement aujourd’hui, trop rapidement. En juin 2017, le CCNE s’est déclaré cette fois favorable à l’insémination avec donneur de femmes seules ou homosexuelles. Plus de référence aux couple hétérosexuels, la loi sur le mariage pour tous est passé par là.

ll n’y a actuellement aucune stabilité dans la définition des valeurs qui régissent nos comportements, même en matière de vie et de mort. En l’absence de données scientifiques qui puissent fonder nos conceptions de la naissance et du décès, tout devient possible. Il suffit qu’une majorité d’opinion semble se dégager pour qu’un gouvernement à la recherche du buzz lui emboîte le pas. Or la démocratie suppose la prise en compte d’avis éclairés plutôt que d’opinions, c’est là une condition nécessaire pour définir le bien commun. L’illusion en matière d’éthique est qu’une solution « juste » pourrait résulter du déballage non dosé des intérêts, des convictions, des impressions, et des espoirs. Le consensus est impossible car chacun aura ses raisons d’avoir raison contre tous les autres. Il faudrait donc prendre la question éthique autrement.

Où sont les limites, limite de l’intervention de l’État sur nos vies, limite de l’utilisation des techniques, limite aux intérêts économiques et financiers ? On ne pourra pas définir de limites dans le cadre de délibérations sociales glorifiant la toute-puissance de l’espèce humaine. Il faut donc faire appel à des contraintes externes, imposées par la nature. L’activisme humain perturbe toutes les lois de la nature, les cycles de l’eau, du carbone, du phosphore, et même celles de la naissance et de la mort. Donner la vie malgré sa stérilité n’est que l’aboutissement d’une civilisation techno-industrielle qui donne aux humains la possibilité d’échapper à l’équilibre naturel dynamique qui empêche une espèce de proliférer continuellement au détriment de son milieu. L’avenir n’est pas à obtenir un enfant à tout prix, mais à faire moins d’enfants. L’avenir n’est pas à vivre 1000 ans, mais à savoir reconnaître et accepter quand vient l’heure de notre mort. Nous devrions avoir la lucidité de pouvoir choisir les techniques qui nous mettent en conformité avec les lois de la nature. Si nous ne le faisons pas, la pénurie énergétique nous obligera de toute façon à aller vers une éthique plus proche de nos aptitudes physiques directes sans passer par les structures médicales, institutionnelles ou technologiques. Il y a des techniques dures comme le DPI (diagnostic préimplantatoire) et les mères porteuses. Il y a des techniques douces comme le préservatif ou le stérilet. Il y a des techniques dures comme les soins palliatifs reliés à des tuyaux. Il y a le droit de mourir dans la dignité.

Notre texte du 11 janvier 2018, Bioéthique, qui a le droit de vivre… ou de mourir ?, toujours actuel !

Bioéthique et parti-pris du MONDE

L‘éditorial du MONDE* du vote « pour » la PMA « pour toutes ». Les arguments ne sont pas à la hauteur d’un quotidien qui se croit encore « de référence » :

« La PMA pour toutes restera comme l’avancée sociétale majeure de son quinquennat »

Biosphere : une avance sociétale « majeure » qui va toucher 100 femmes par an, l’éditorial n’a pas peur des mots. La légalisation de la contraception a été une avancée majeure, l’interruption volontaire de grossesse aussi. Ce n’est pas le cas de la satisfaction par la loi de femmes qui veulent se passer des hommes, acte sexiste s’il en est.

« Un débat s’est ouvert sur l’opportunité d’ouvrir la PMA aux femmes seules, par crainte que l’enfant souffre de grandir sans père. Celle des Français paraît claire : 60 % souhaitent que les couples de femmes aient accès à la PMA, 65 % soutiennent son extension aux femmes seules. »

Biosphere : une enquête Ipsos ne vaut pas force de loi. L’opinion publique est changeante, on dit comme dit le voisin et on changera tous ensemble d’avis juste après un bon matraquage médiatique. On parlait autrefois de redonner au père sa juste place dans le foyer, aujourd’hui on veut supprimer les pères, demain le bébé naîtra dans une éprouvette !

« Le projet de loi vise à rendre compatibles les avancées médicales avec ce que la société française juge éthiquement acceptable. »

Biosphere : tout faux. Il n’y a pas d’avancée médicale avec ce sigle très surfait « PMA » (procréation médicalement assistée). On ne traite pas un cas de stérilité féminine, il n’y a pas maladie. Il s’agit en fait, chez des femmes non stériles, de mettre tout simplement du sperme dans un vagin !

« La pratique a précédé le droit. »

Biosphere : cet argument est-il recevable lorsque l’on parle de seulement 2000 femmes sur une populations de près de 25 millions de femmes adultes. Et on peut s’interroger sur d’autres pratiques : de très nombreuses personnes, toutes consentantes, vivent dans une situation de polygamie de fait. Faut-il pour autant autoriser la polygamie ?

« Le texte vient honorer une promesse du candidat Macron, qui s’était engagé à étendre la procréation médicalement assistée (PMA) aux couples de femmes et aux femmes seules. »

Biosphere : LE MONDE escamote le fait qu’il s’agit de l’examen par l’Assemblée nationale du projet de loi bioéthique. Cette loi devient à tort « PMA pour toutes » et confisque le débat autour d’un texte qui présente 35 articles au total. Derrière le prétexte de la « libération féminine » se profile les intentions du lobby pseudo-médical qui veut faire main basse sur les naissances : sélection du sperme, diagnostics génétiques préimplantatoires et recherche sur l’embryon, etc. La loi propose même de supprimer l’interdiction de « création d’embryons transgéniques ou chimériques ». A force de s’éloigner des mécanismes naturels, on donne le pouvoir à des apprentis sorciers.

* LE MONDE du 25 septembre 2019, La PMA pour toutes serait une avancée sociétale majeure