sciences et techniques

Bihouix, Low tech contre High tech

L’âge des Low tech de Philippe Bihouix : « Quelle est la capacité de résilience d’un système toujours plus complexe et interdépendant ? Notre monde ultra-technicisé, spécialisé, globalisé pourrait-il résister à une débâcle, que celle-ci vienne de la raréfaction des ressources énergétiques et métalliques, des conséquences du changement climatique ou d’une nouvelle crise financière ? Cet ouvrage développe la thèse qu’au lieu de chercher une sortie avec plus d’innovation et de hautes technologies (high tech), nous devons nous orienter, au plus vite et à marche forcée, vers une société essentiellement basée sur des basses technologies (low tech).

Inutile d’essayer de dresser une liste exhaustive des « bonnes » technologies contre les « mauvaises ». Les Amish s’y essaient depuis longtemps, avec des réponses variables selon les groupes, et des débats qui donnent mal à la tête et occupent de longues soirées d’hiver, à la bougie… (MAIS) il faudra monter les escaliers à pied, réduire la vitesse de nos trains et renoncer aux canettes en aluminium. Pour la lessive, il faudra attendre que le vent se lève pour faire tourner l’éolienne locale. Les journaux seraient à nouveau imprimés en noir et blanc et pourraient servir de papier hygiénique. Le recyclage du verre serait facilité par l’utilisation de verre blanc pour l’ensemble des usages, évitant les produits colorant le verre et rendant le tri impossible. Puisque le recyclage a ses limites, le salut passe aussi par une augmentation considérable de la durée de vie des produits. Une certaine relocalisation est nécessaire pour faire baisser les besoins de transport… »

Kaczynski contre la technologie cloisonnée

L’effondrement du système technologique selon Ted Kaczynski : « Nous faisons une distinction entre deux types de technologies : la technologie cloisonnée et la technologie systémique. La première, qui se développe au niveau de petites cellules circonscrites, jouit d’une grande autonomie et ne nécessite pas d’aide extérieure. La seconde s’appuie sur une organisation sociale complexe, faite de réseaux interconnectés. En ce qui concerne la technologie cloisonnée, aucun exemple de régression n’a été observé. Mais la technologie systémique peut régresser si l’organisation sociale dont elle dépend s’effondre.

Depuis la révolution industrielle, nous sommes entrés dans une ère de technologie systémique. Prenons l’exemple du réfrigérateur. Sans les pièces usinées, il était quasiment impossible à quelques artisans de le fabriquer. Si par miracle ils étaient parvenus à en construire un, il n’aurait servi à rien en l’absence d’une source fiable d’énergie. Il leur aurait été nécessaire de construire un barrage couplé à un générateur. Mais un générateur requiert une grande quantité de fils de cuivre… Le réfrigérateur est un exemple de technologie systémique, faire sécher ou saumurer les aliments pour les conserver est une technologie cloisonnée. Il est clair que si le système techno-industriel venait à s’effondrer, la technologie de la réfrigération disparaîtrait  très vite. Il en serait de même pour toute la technologie systémique. »

Ellul et le bluff technologique

Le bluff technologique de Jacques ELLUL : « Pourquoi, alors que la technique présente tant d’effets négatifs, n’en prend-on pas conscience ? Le premier facteur qui joue dans le sens de l’oblitération est très simple : les résultats positifs d’une entreprise technique sont ressentis aussitôt (il y a davantage d’électricité, davantage de spectacles télévisés, etc.) alors que les effets négatifs se font toujours sentir à la longue. On sait maintenant que l’automobile est un jeu de massacre, cela ne peut enrayer la passion collective pour l’auto. Il faut en second lieu tenir compte du paradoxe de Harvey Brooks : « Les coûts ou les risques d’une technique nouvelle ne sont souvent supportés que par une fraction limitée de la population totale alors que ses avantages sont largement diffusés. Le public ne sent rien (la pollution de l’air), ou ne sait rien (la pollution des nappes phréatiques). Un troisième caractère joue dans le même sens. Sauf lors des accidents, ces dangers sont très diffus et il ne paraît pas de lien de cause à effet évident entre telle technique et tels effets : techniques industrielles et création du prolétariat, techniques médicales et explosion démographique, etc. Enfin un dernier facteur est à retenir : les avantages sont concrets, les inconvénients presque toujours abstraits. Le motocycliste éprouve une joie sans mélange sur son engin, et la  redouble en faisant le maximum de bruit. Le bruit est un fléau, mais ce danger apparaît dans l’opinion tout à fait abstrait. Bien souvent même le danger n’est accessible qu’à la suite de longs raisonnement, ainsi des effets psychosociologiques de la télévision.

L’affaire n’est pas finie, car si cette prise de conscience a lieu, on va se heurter à trois obstacles. D’abord ce qu’on peut appeler le complexe technico-militaro-industriel. Donc cela englobe aussi le régime socialiste. Tout ce que l’on peut faire contre les centrales nucléaires n’a servi à rien. A cela vient s’ajouter que sont engagés dans les opérations techniques des capitaux gigantesques : on ne va pas interrompre une fabrication parce que le public est inquiet. Nous en sommes toujours au stade du XIXe siècle où les maladies pulmonaires des mineurs de charbon n’empêchaient pas l’exploitation des mines. A la  rigueur on évaluera les risques en argent et on paiera quelques indemnités. Et c’est là la troisième oblitération, tous les dommages sont simplement évalués en argent, cela fait dorénavant partie des frais généraux. Il faudrait accepter d’avance le principe de faire une balance effective entre les avantages et tous les inconvénients, tant sur le plan de la structure des groupes sociaux que des effets psychologiques ! Impensable !

S’il y a une chance que l’homme puisse sortir de cet étau idéologico-matériel, il faut avant tout se garder d’une erreur qui consisterait à croire que l’individu est libre. Si nous avons la certitude que l’homme est bien libre en dernière instance de choisir son destin, de choisir entre le bien et le mal, de  choisir entre les multiples possibles qu’offrent les milliers de gadgets techniques, si nous croyons qu’il est libre d’aller coloniser l’espace pour tout recommencer, si… si… si…, alors nous sommes réellement perdus car la seule voie qui laisse un étroit passage, c’est que l’homme ait encore un niveau de conscience suffisant pour reconnaître qu’il descend, depuis un siècle, de marche en marche l’escalier de l’absolue nécessité. Nous l’avons souvent dit, après Hegel et Marx et Kierkegaard, c’est lorsqu’il reconnaît sa non-liberté qu’alors il atteste par là sa liberté ! Oui nous sommes déterminés, mais non, en fait. Ce système techno-industriel ne cesse de grandir et il n’y a pas d’exemple jusqu’ici de croissance qui n’atteigne son point de déséquilibre et de rupture. Nous devons donc nous attendre, même sans guerre atomique ou sans crise exceptionnelle, à un énorme désordre mondial qui se traduira par toutes les contradictions et tous les désarrois. Il faudrait que  ce soit le moins coûteux possible. Pour cela deux conditions : y être préparé en décelant les lignes de fracture, et découvrir que tout se jouera au niveau des qualités de l’individu. (Pessac, le 8 octobre 1986) »

Ivan Illich et l’outil convivial

La convivialité selon Ivan Illich : « L’homme a besoin d’un outil avec lequel travailler, non d’un outillage qui travaille à sa place. Or il est manifeste aujourd’hui que c’est l’outil qui de l’homme fait son esclave. L’outil simple, pauvre, transparent est un humble serviteur ; l’outil élaboré, complexe, secret est un maître arrogant. L’outil maniable est conducteur d’énergie métabolique (endosomatique) ; la main, le pied ont prise sur lui. L’énergie qu’il réclame est productible par quiconque mange et respire. L’outil manipulable est mû, au moins en partie, par l’énergie extérieure (exosomatique). Il peut dépasser l’échelle humaine ; l’énergie fournie par le pilote d’un avion supersonique ne représente plus une part significative de l’énergie consommée en vol. L’outil maniable appelle l’usage convivial.

L’outil reste convivial dans la mesure où chacun peut l’utiliser, sans difficulté, aussi souvent qu’il le désire. Personne n’a besoin d’un diplôme pour avoir le droit de s’en servir. L’outil juste répond à trois exigences : il est générateur d’efficience sans dégrader l’autonomie personnelle, il ne suscite ni esclaves ni maîtres, il élargit le rayon d’action personnel. J’appelle société conviviale une société ou l’outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d’un corps de spécialistes. Conviviale est la société où l’homme contrôle l’outil. »

Mumford contre les techniques autoritaires

Discours prononcé par Lewis Mumford à New York le 21 janvier 1963 : « Pour parler sans ménagement, la thèse que je défends est celle-ci : depuis la fin des temps néolithiques au Moyen-Orient, jusqu’à nos jours, deux techniques ont périodiquement existé côte à côte, l’une autoritaire et l’autre démocratique ; la première émanant du centre du système, extrêmement puissante mais par nature instable, la seconde dirigée par l’homme, relativement faible mais ingénieuse et durable. Si j’ai raison, à moins que nous ne changions radicalement de comportement, le moment est proche où ce qui nous reste de technique démocratique sera totalement supprimé ou remplacé, et ainsi toute autonomie résiduelle sera anéantie ou n’aura d’existence autorisée que dans des stratégies perverses de gouvernement, comme les scrutins nationaux pour élire des dirigeants déjà choisis dans les pays totalitaires. Ce que j’appellerais technique démocratique est la méthode de production à échelle réduite, reposant principalement sur la compétence humaine et l’énergie animale mais toujours activement dirigée par l’artisan ou l’agriculteur ; chaque groupe raffinant ses propres talents par le biais des arts et des cérémonies sociales qui lui conviennent, tout en faisant un usage modéré des dons de la nature. Cette technique a des ambitions limitées mais, précisément parce qu’elle se diffuse largement et exige relativement peu, elle est très facilement adaptable et récupérable. Alors que cette technique démocratique remonte aussi loin que l’usage primitif des outils, la technique autoritaire est une réalisation beaucoup plus récente: elle apparaît à peu près au quatrième millénaire avant notre ère, dans une nouvelle configuration d’invention technique, d’observation scientifique et de contrôle politique centralisé qui a donné naissance au mode de vie que nous pouvons à présent identifier à la civilisation, sans en faire l’éloge. Sous la nouvelle institution de la royauté, des activités auparavant disséminées, diversifiées, à la mesure de l’homme, furent rassemblées à une échelle monumentale dans une sorte de nouvelle organisation de masse à la fois théologique et technique. cette technique totalitaire était tolérée, voire souhaitée, malgré sa continuelle propension à détruire, car elle organisait la première économie d’abondance règlementée : notamment d’immenses cultures vivrières qui n’assuraient pas seulement l’alimentation d’une population urbaine nombreuse, mais aussi libérait une importante minorité professionnelle pour des activités militaires, bureaucratiques, scientifiques ou purement religieuses. Ce système ne possédait aucune cohérence interne : il suffisait d’une rupture dans la communication, d’un chaînon manquant dans la chaîne de commandement, pour que les grandes machines humaines se désintègrent. la technique autoritaire réapparaît aujourd’hui sous une forme habilement perfectionnée et extrêmement renforcée. Ne nous laissons pas abuser plus longtemps. Au moment même où les nations occidentales renversaient l’ancien régime absolutiste, gouverné par un roi autrefois d’essence divine, elles restauraient le même système sous une forme beaucoup plus efficace de leur technique, réintroduisant des contraintes de nature militaire, non moins draconiennes dans l’organisation de l’usine que dans la nouvelle organisation de l’armée pourvue d’uniformes et rigoureusement entraînée. Les inventeurs des bombes atomiques, des fusées spatiales et des ordinateurs sont les bâtisseurs de pyramides de notre temps : leur psychisme est déformé par le même mythe de puissance illimitée, ils se vantent de l’omnipotence, sinon de l’omniscience, que leur garantit leur science, ils sont agités par des obsessions et des pulsions non moins irrationnelles que celles des systèmes absolutistes antérieurs, et en particulier cette notion que le système lui-même doit s’étendre, quel qu’en soit le coût ultime pour la vie. Tels les pharaons de l’âge des pyramides, ces serviteurs du système identifient ses bienfaits à leur propre bien-être ; comme le dieu-roi, leur apologie du système est un acte d’auto-adoration ; et comme le roi encore, ils sont en proie à un besoin irrépressible et irrationnel d’étendre leurs moyens de contrôle et de repousser les limites de leur autorité. Dans ce collectif placé au centre du système, ce Pentagone de la puissance, aucune présence visible ne donne des ordres: contrairement au Dieu de Job, on ne peut pas faire face aux nouvelles divinités, et encore moins s’opposer à elles. La technique actuelle se distingue de celle des systèmes du passé, ouvertement brutaux et absurdes, par un détail particulier qui lui est hautement favorable : elle a accepté le principe démocratique de base en vertu duquel chaque membre de la société est censé profiter de ses bienfaits. Le marché qui nous est proposé se présente comme un généreux pot-de-vin. Quand notre technique autoritaire aura consolidé son pouvoir, grâce à ses nouvelles formes de contrôle des masses, sa panoplie de tranquillisants, de sédatifs et d’aphrodisiaques, comment la démocratie pourrait-elle survivre? C’est une question idiote: la vie elle-même n’y résistera pas, excepté ce que nous en débitera la machine collective.La question que nous devons nous poser n’est pas de savoir ce qui est bon pour la science, et encore moins pour General Motors, Union Carbide, IBM ou le Pentagone, mais c’est de savoir ce qui est bon pour l’homme : non pas l’homme des masses, soumis à la machine et enrégimenté par le système, mais l’homme en tant que personne, libre de se mouvoir dans tous les domaines de la vie.Nous ne pourrons venir à bout de la surabondance des automobiles qui encombrent et détruisent nos villes qu’en redessinant ces villes de façon à favoriser un agent humain plus efficace: le marcheur. Et si l’on considère la naissance et l’accouchement, on voit heureusement régresser la procédure autoritaire importune, souvent mortelle, centrée sur la routine hospitalière, en faveur d’un procédé plus humain qui redonne l’initiative à la mère et aux rythmes naturels du corps. »

source : https://www.partage-le.com/2015/05/techniques-autoritaires-et-democratiques-lewis-mumford/

Homme-machine dans un monde-machine

Mon tout est un homme-machine dans une maison-machine dans une ville-machine dans un monde-machine. Un emboîtement de machines intégrées les unes dans les autres, en vue d’un contrôle optimal : téléphone portable et smartphone, instrument d’aliénation, de surveillance et de destruction massive ; puces communicantes RFID qui infestent rapidement tous les objets fabriqués et tous les êtres vivants afin de les tracer – animaux domestiques (chiens, chats, moutons), objets et papiers personnels, et maintenant de plus en plus d’humains eux-mêmes, notamment des salariés. Et puis Linky, le capteur communicant d’Enedis, autant destiné à aspirer les données de 35 millions de foyers qu’à réguler de manière autoritaire leur consommation d’électricité. Et au-delà Internet, big data, algorithmes, IA, etc. Cette machinerie – machination -, nous (pièces et main d’œuvre) l’avons dénoncée dès 2008 : «  La société de contrôle, nous l’avons dépassée ; la société de surveillance, nous y sommes ; la société de contrainte, nous y entrons. » Voyez le chapitre intitulé « Le Pancraticon, ou l’invention de la société de contrainte »(L’Echappée, 2008), en conclusion de Terreur et possession, notre enquête sur la police des populations à l’ère technologique .
Par « police », il faut entendre ce que le dictionnaire définit comme « l’organisation rationnelle de l’ordre public, dans un groupe social » et qui va bien au-delà de ce qui est souvent nommé de façon évasive comme « gestion ». Ce Pancraticon, cette police machinale et toute-puissante, c’est « l’organisation rationnelle » de la société que Saint-Simon (1760-1825) et Engels (1820-1895) appelaient jadis de leurs vœux dans une formule célèbre et saisissante : « Remplacer le gouvernement des hommes par l’administration des choses ». On peut dire aussi techno-totalitarisme. Il revenait à Norbert Wiener (1894-1964) et à la cybernétique de concevoir et d’implémenter l’infrastructure matérielle de cette « machine à gouverner » (Le Monde, 1948). C’est fait. Si la critique de la déshumanisation s’est diffusée, notamment dans le mouvement de refus des capteurs communicants, elle ne fait que suivre le progrès de la déshumanisation. Où il s’avère une fois de plus qu’anticiper la techno-trajectoire ne suffit pas à l’enrayer. Notre critique de la « ville intelligente » et de la « planète intelligente », à l’époque où IBM en testait les connexions, a éveillé l’intérêt d’auteurs de fictions « d’anticipation », qui y ont pompé des scénarii ; moins celui des militants ou des cercles supposés soucieux des libertés et des droits humains. Comme si déléguer nos vies et nos villes au système cybernétique ne menaçait ni les unes ni les autres. Comme si l’invasion technologique n’était pas une question politique. La « ville intelligente » n’est plus un business plan d’IBM, mais le programme du prochain mandat de n’importe quel maire de métropole, de ville moyenne sinistrée, de smart village et de smart territoire (sic). D’où la 5G, l’Internet des Objets, l’électrification et la numérisation de la moindre parcelle de vie. Ne reste plus qu’à transformer les hommes en choses.

C’est à quoi s’affaire désormais la société de contrainte. Notre entretien avec L’Age de faire conclut un dossier* de huit pages consacré à l’oppression numérique, c’est-à-dire aux manifestations de la société de contrainte sur lesquelles nous enquêtons depuis 2001. A lire sur papier dans le numéro de mai 2019 (2€, en vente dans tous les bons endroits et au journal* lui-même) Merci de faire circuler,
Pièces et main d’œuvre

La machine a créé un milieu inhumain

La technique ou l’enjeu du siècle de Jacques ELLUL : « La machine a créé un milieu inhumain, concentration des grandes villes, manque d’espace, usines déshumanisées, travail des femmes, éloignement de la nature. La vie n’a plus de sens. Il est vain de déblatérer contre le capitalisme : ce n’est pas lui qui  crée ce monde, c’est la machine. La technique va encore plus loin, elle intègre la machine à la société, la rend sociable. Elle lui construit le monde qui lui était indispensable, elle met de l’ordre là où le choc incohérent des bielles avaient accumulé des ruines. Elle est efficace. Mais lorsque la technique entre dans tous les domaines et dans l’homme lui-même qui devient pour elle un objet, la technique cesse d’être elle-même l’objet pour l’homme, elle n’est plus posée en face de l’homme, mais s’intègre en lui et progressivement l’absorbe. En cela la situation de la technique est radicalement différente de celle de la machine. La technique forme un monde dévorant qui obéit à ses lois propres, la technique repose sur la combinaison de procédés techniques antérieurs. C’est cette recherche du « one best way » qui forme à proprement parler le moyen technique, et c’est l’accumulation de ces moyens qui donne une civilisation technique : il n’y a plus d’activité humaine qui maintenant échappe à cet impératif technique, il y a la technique économique, la technique de l’organisation, et même la technique de l’homme (médecine, génétique, propagande, techniques pédagogiques…) ; exit les traditions humaines.

La technique sert aussi à faire obéir la nature. Nous nous acheminons rapidement vers le moment où nous n’aurons plus de milieu naturel. La technique détruit, élimine ou subordonne le monde naturel et ne lui permet ni de se reconstituer, ni d’entrer en symbiose avec elle. L’accumulation des moyens techniques crée un monde artificiel qui obéit à des ordonnancements différents. Mais les techniques épuisant au fur et à mesure de leur développement les richesses naturelles, il est indispensable de combler ce vide par un progrès technique plus rapide : seules des inventions toujours plus nombreuses pourront compenser les disparitions irrémédiables de matières premières (bois, charbon, pétrole… et même eau). Le nouveau progrès va accroître les problèmes techniques, et exiger d’autres progrès encore. Mais l’histoire montre que toute application technique présente des effets imprévisibles et seconds beaucoup plus désastreux que la situation antérieure. Ainsi les nouvelles techniques d’exploitation du sol supposent un contrôle de l’Etat de plus en plus puissant, avec la police, l’idéologie, la propagande qui en sont la rançon. Alors qu’il y avait des principes de civilisation différents, tous les peuples aujourd’hui suivent le même mouvement : les forces destructrices du milieu naturel ont maintenant gagné tout le globe.

En conséquence, le milieu dans lequel vit l’homme n’est plus son milieu. L’homme est fait pour six kilomètres à l’heure et il en fait mille. Il est fait pour manger quand il a faim et dormir quand il a sommeil, et il obéit à l’horloge et au chronomètre. Il est fait pour le contact avec les choses vivantes, et il vit dans un monde de pierre. Travailler et vivre suppose un espace libre, un no man’s land séparant les êtres. Il n’en est plus question. Le système technique s’est élaboré comme intermédiaire entre la nature et l’homme, mais cet intermédiaire s’est tellement développé que l’homme a perdu tout contact avec le cadre naturel. Enfermé dans son œuvre artificielle, l’homme n’a plus aucune porte de sortie ; il ne peut la percer pour retrouver son ancien milieu, auquel il était adapté depuis tant de milliers de siècles.

Écrans, décérébration à grande échelle

La multiplication des écrans fabrique le crétin digital (Michel Desmurget), c’est un fait incontestable : « De nombreuses études mettent en évidence l’impact des écrans, quels qu’ils soient, sur des retards dans le développement du langage, sur le sommeil et l’attention. Le cerveau – surtout lorsqu’il est en construction – n’est pas fait pour subir ce bombardement sensoriel. Aux Etats-Unis, on est à près de trois heures par jour de temps d’écran à 3 ans, quatre heures quarante entre 8 et 12 ans et six heures quarante entre 13 et 18 ans. En France, les enfants de 6 à 17 ans passaient en moyenne, en 2015, quatre heures et onze minutes par jour devant un écran. Seulement 6 % à 10 % des enfants ne sont pas touchés.

On peut vraiment parler d’épidémie chez les adolescents ; c’est un problème majeur de santé publique. Un grand nombre de travaux montrent des risques accrus de dépression, d’anxiété, de suicide, liés au temps d’écran. A Taïwan, si vous exposez votre enfant de moins de 2 ans à un écran, vous avez une amende de 1 500 euros. Et entre 2 et 18 ans, si c’est plus d’une demi-heure consécutive, c’est la même amende : les Taïwanais considèrent que c’est une maltraitance. Le discours « Il faut utiliser les écrans de façon raisonnée » ou « Ne soyez pas trop alarmiste » commence à se heurter à l’épreuve du réel. Professionnels de l’enfance et enseignants constatent des troubles au niveau de l’attention, du langage, de l’apprentissage, etc. Personne n’est technophobe au point de réclamer le retour à la roue pascaline. » Lu sur le monde.fr* :

AMANDE : La consommation d’écrans n’a pas le même impact chez des enfants/ados que sur des bébés, dont le cerveau est en pleine construction et qui apprend à marcher, parler, faire la pince avec ses doigts etc… Mais j’ajoute que l’ado est en général paresseux et n’a qu’un objectif, rester connecté avec ses potes. Ne vous racontez pas d’histoire, la majorité des ados ne regarde pas d’émission éducative mais préfère s’éclater sur les « Anges de la téléréalité » du replay de TMC, est incapable de faire le tri dans la masse d’infos accessibles sur Internet. Dans le meilleur des cas, l’ado recherche des vidéos de chaton. Dans le pire, il est sidéré par des images ultra violentes de décapitation ou de viol collectif.. .

FNottin : Celui qui fait l’expérience que la lecture sur écran nuit à son sommeil repasse au papier ; les étudiants sérieux constatent rapidement qu’ils apprennent plus efficacement avec un cahier et un stylo … En prépa notamment … La lecture approfondie et l’écriture manuscrite sont de plus en plus réduites aux classes « éduquées » ! Panem et circenses… et le pouvoir dort tranquille

Robert Zimmermann : A mon sens, le parent reste le premier « fabricant » de crétin. Si j’observe les nombreux enfants dans mon entourage, il y a un trou béant entre ceux éduqués avec bon sens et intelligence (ce qui inclut une « consommation » réduite d’écrans, mais aussi et surtout un échange constant avec l’enfant, des jeux, de la lecture, des sorties etc) et ceux dont les parents se sont contentés de les nourrir sans se soucier de leur développement. C’est malheureusement un cercle vicieux.

V. P. : C’est bien de cela qu’il s’agit. Un parent d’élève m’avait dit : si les enfants des autres passent leur temps devant la télé et la tablette, tant pis pour eux ! Mes enfants ne s’en sortiront que mieux ! D’ailleurs Bill Gates ou Steve Jobs avaient confié qu’ils limitaient drastiquement le temps d’écran de leurs enfants, et qu’ils ne leur avaient pas acheté de téléphone portable avant l’âge de 14 ans. Alors qu’en France, même les écoles privées ont recours à la démagogie numérique en distribuant des tablettes à gogo.

le sceptique : Le QI baisse déjà à cause du plomb, du pesticide, du perturbateur endocrinien, du cannabis, de la sous-procréation des géniteurs intelligents, des particules fines … maintenant de l’écran. La demande pour l’intelligence artificielle n’en sera que plus forte, l’écran sera notre cerveau.

Electeuron LIbre : Rappelons que ces décérébrés ont le droit de vote alors qu’ils n’ont jamais lu un programme, écouté un politicien, lu une tribune, regardé un débat à la TV, faute de temps… car trop occupés sur les réseaux sociaux. Résultats des courses, des politiciens élus sur la base de leur bruit « numérimédiatique » : Bolsonaro, Trump, Trudeau, Johnson, Salvini et même quelque part Macron.

Pat Cartier : J’écris ce commentaire dans un tramway où les trois-quarts des passagers au moins sont sur leurs portables en ce moment. Qu’est-ce qu’il croit, l’idéaliste ? Qu’on peut demander à ces passagers adultes de poser leurs portables et de se parler dans la joie, l’amour et la paix ? Même pas en rêve. Qu’il essaye , et il comprendra ce que vivent les témoins de Jehovah qui font du porte à porte.

soyez le premier à réagir @ Pat Cartier : Constater que les passagers d’un bus sont rivés sur leur portable est un fait, énoncer cela en règle absolue de l’humanité au même titre que les lois de Newton, c’est juste votre point de vue, et une confusion des genres toute autant morale que celle de l’article.

Thymie : Ecrans débilitants, décadence des mœurs, obscurantisme conquérant, perturbateurs endocriniens, baisse de la spermatogenèse, tyrannie de l’individu sur la société, réchauffement climatique irréversible… La bonne nouvelle est que tout a une fin.

Pour en savoir plus grâce à notre blog biosphere :

3 octobre 2019, La fabrique du crétin numérique

27 octobre 2017, Libérons nos enfants de l’emprise des écrans

7 janvier 2016, La génération de l’écran en perdition intellectuelle

18 décembre 2012, Noël, sans achat de tablette numérique pour enfants

8 octobre 2011, nuit gravement à la santé… la télé

14 juin 2011, pourquoi vivre sans écrans

13 mars 2011, TV lobotomie, de jeunes esclaves

18 février 2011, la télévision, mouroir de la pensée

10 juin 2011, vivre sans télé

* LE MONDE du 22 octobre 2019, Troubles de l’attention, du sommeil, du langage…

Mumford, l’embrigadement technologique

Les transformations de l’homme de Lewis Mumford (1956) : « L’idéologie mécanique, par un processus d’embrigadement systématique ayant pour moteur le profit, a poussé plus loin les victoires matérielles, en même temps que l’uniformité contraignante, de la civilisation. La finalité, séparée de tout contexte organique et humain, s’incarnait dans la machine et dans la collectivité mécanisée. En un sens, le nouveau Monde ne faisait que reprendre et élargir le processus d’embrigadement qui était né de la civilisation elle-même. L’ordre et la tactique de la phalange sumérienne, c’est-à-dire l’idée de concevoir l’armée comme une machine composée d’éléments spécialisés, solidaires et répondant à une seul centre de commandement avait créé un modèle qui pouvait être appliqué à d’autres organisations. A l’intérieur des nouvelles organisations mécaniques du Nouveau Monde, l’armée, le bureau de comptabilité, l’usine, le succès reposait sur l’aptitude à rassembler en une machine efficace des parties uniformes, interchangeables.

Plutôt que d’établir une relation riche de sens avec la nature pour obtenir son pain quotidien, l’homme s’est condamné à une vie de bien-être sans effort, pour peu qu’il se contente des produits et  des substituts fournis par la machine. Déjà en Amérique, de par sa sujétion à l’automobile, l’homme a commencé à perdre l’usage de ses jambes. Les mères américaines sont désormais encouragées par de nombreux médecins à ne pas allaiter leurs nouveau-nés. Le destin final de l’homme posthistorique est de se transformer en un homoncule artificiel dans une capsule autopropulsée, voyageant à la vitesse maximale et ayant éliminé toute forme spontanée de vie de l’esprit. Si le but de l’histoire humaine est un type d’homme uniforme, maintenu à température constante, avec des besoins physiques uniformes satisfaits par des produits uniformes, toute rébellion se trouve ramenée à la norme par des hypnotiques et des sédatifs. De l’incubateur à l’incinérateur, tous les problèmes du développement humain seront réglés. Considérons un pilote d’avion supersonique. Voici le nouvel homme mécanique, avec tout son harnachement, hermétiquement isolé de l’extérieur, sa combinaison chauffée électriquement, son casque à oxygène, monstrueux animal squameux ressemblant plus à une fourmi géante qu’à un primate. Peut-on appeler cela une vie ? Non. C’est un coma mécaniquement assisté. »

match Low Tech / Techno-croyances

Dérèglement climatique, épuisement des ressources, des espèces et de la biodiversité, mais aussi fragilité d’un système socio-économique trop complexe, les collapsologues prônent la décroissance pour éviter l’effondrement de la civilisation. Philippe Bihouix propose une série de mesures concrètes (réduction de la taille des voitures, instauration d’une politique fiscale environnementale, interdiction des emballages jetables), et une nouvelle utopie, composée de lenteur et de simplicité, de remise en question de nos notions de confort et de désir, mais aussi recherche de liens humains de proximité. Il prône également le développement et l’utilisation de solutions « low-tech ». Ces techniques simples visent à permettre de vivre mieux avec moins, d’encourager des modes de consommation et de production collaboratifs, et de changer notre relation aux technologies en nous incitant à en faire un usage plus sobre. Quelques réactions sur lemonde.fr à cette tribune de Claire Gerardin*, la religion de la techno-science fait rage :

-Alazon- : « Face à l’effondrement de la civilisation industrielle qui guette« . Euh, il guette surtout dans les esprits dérangés de quelques névropathes. Sauf à retourner au Moyen Age, la transition énergétique nécessite beaucoup d’industrie et beaucoup de technologie. Une application comme Blablacar pour le co-voiturage, une voiture électrique, un véhicule à hydrogène… ce n’est pas de l’artisanat ! Les névroses de fin du monde sont devenues la norme. On se croirait dans une secte essénienne avec concours de prophéties d’apocalypse. Entre allumés persuadés que les civilisations vont disparaître, c’est à qui aura la potion de survivalisme la plus amère, en attendant sans doute un messie écologiste que sainte Greta préfigure. Il faut juste reprendre son souffle et regarder le monde : les nations les moins développées aspirent à cette civilisation industrielle qui nous apporte tant de bienfaits.

Pm42 : « Face à l’effondrement de la civilisation industrielle qui guette » ? A la limite j’arrête là. Cela fait penser aux marxistes qui nous ont expliqué pendant un peu plus d’un siècle que l’effondrement du capitalisme était inéluctable. C’est de la pensée religieuse, rien d’autre et cela ne devrait rien avoir à faire dans un journal un peu sérieux.

Happy Failure : La lecture de la majorité des commentaires à cet article suscite une impression simplement effroyable. L’insulte, l’affichage d’un mépris sûr de soi et le dénigrement, que ce soit vis-à-vis des intentions de l’article ou des commentaires allant dans son sens, semble être la manière naturelle de réagir. Appartiennent-ils à cette race qui gâche les réunions de famille en gueulant des a priori péremptoires à chaque conversation ? Et au-delà de ce déficit affligeant de savoir-vivre, que penser de leurs arguments? La réduction à la caricature la plus stupide (la moindre hypothèse de régulation vous range dans le camp des bolcheviques, la réduction de l’emprise énergétique vous condamne à vous éclairer à la chandelle…). Et que craignent-ils ? Devoir renoncer à leur SUV, à leur montre connectée, à leur climatisation ? C’est ça leur bonheur ?

* LE MONDE du 21 septembre 2019, Le « low-tech », pour « vivre mieux avec moins »

Les illusions technologiques de Steven Chu

Steven Chu* : Nous avons toutes les raisons d’être inquiets. La transition énergétique ne va pas assez vite. Le monde consomme encore plus de 100 millions de barils (159 litres) de pétrole par jour (soit presque 16 milliards de litres, plus de deux tonnes par jour et par personne)**.

Biosphere : Le constat de démesure commence à être partagé par toutes les personnes conscientes de l’urgence écologique. On se retrouve toujours plus nombreux sur les fondements biophysiques de toute réflexion, on progresse mais pas assez vite !.

Steven Chu : Je ne pense pas qu’il soit possible d’atteindre 100 % d’énergies renouvelables dans un futur proche, nous n’avons pas assez de moyens de stockage d’électricité.Le réseau électrique continuera à avoir besoin de moyens mobilisables à la demande. Les populations ne seront pas d’accord pour renoncer à la lumière, fermer les usines et mettre à l’arrêt l’économie.

Biosphere : D’accord ou pas, sans ressources fossiles on sera bien obligé de se contenter d’une vie frugale, d’électricité intermittente et surtout de son énergie endosomatique (notre force musculaire). Quant à vouloir toujours ajouter une énergie à une autre énergie (bois, charbon, vent, pétrole, gaz, nucléaire…), on est arrivé au terme de cette fuite en avant : un effondrement probable de notre civilisation thermo-industrielle. Sans pétrole, t’es plus rien !

Steven Chu : Je pense que le nucléaire doit être partie prenante pour prendre le relais des renouvelables. Une option serait de produire à la chaîne des petits réacteurs nucléaires modulaires, s’ils sont suffisamment petits ils peuvent être plus sûrs.

Biosphere : Pour recenser toutes les informations de notre blog biosphere sur le nucléaire, lire notre Biosphere-Info. Nous n’avons trouvé aucun argument crédible pour assurer un avenir durable au nucléaire. Et puis toujours penser à rajouter de l’énergie à notre boulimie, c’est occulter la nécessaire redéfinition de nos besoins. Simplicité volontaire quand tu nous tiens !

Steven Chu : Le véhicule électrique constitue une bonne solution, c’est un objectif difficile, mais atteignable. J’espère qu’on verra des progrès dans le secteur des batteries

Biosphere : Phrase significative de l’illusion technologique qui repose sur un acte de foi, la probable mais incertaine découverte techno-scientifique qui va sauver l’humanité.

Steven Chu : L’industrie automobile américaine, contrairement à Trump, ne souhaite pas revoir à la baisse les normes instaurées pendant le mandat de Barack Obama. Elle veut pouvoir vendre ses véhicules à l’étranger.

Biosphere : Il faut donc rester compétitif, vendre à l’étranger sans se préoccuper s’il y aura encore des véhicules individuels en 2050 ! Business as usual, c’est faire l’impasse sur le futur. De la part d’un prix Nobel de physique, on n’en attendait pas moins, une méconnaissance totale de la déplétion énergétique en cours.

Steven Chu : Une chose est claire : à la fin de ce siècle, le monde doit être neutre en carbone. C’est un objectif très difficile à atteindre.

Biosphere : Nos dirigeants ont décidé une simple « neutralité carbone » en 2050 : on pourra toujours émettre davantage de gaz à effet de serre, il suffirait de compenser par ailleurs ces émissions.Mais un barrage hydroélectrique peut-il remplacer une centrale thermique à charbon ? La compensation carbone n’a jamais fait la preuve de son efficacité. Il est impossible de garantir l’additionnalité des projets, le fait qu’ils n’auraient pas pu voir le jour sans la compensation.

* Steven Chu, prix Nobel de physique en 1997, Secrétaire à l’énergie de Barack Obama entre 2009 et 2013

** LE MONDE du 6-7 octobre 2019, Steven Chu : « La transition énergétique ne va pas assez vite »

Technique démocratique… ou autoritaire ?

« Pour parler sans ménagement, la thèse que je défends est celle-ci : depuis la fin des temps néolithiques au Moyen-Orient, jusqu’à nos jours, deux techniques ont périodiquement existé côte à côte, l’une autoritaire et l’autre démocratique ; la première émanant du centre du système, extrêmement puissante mais par nature instable, la seconde dirigée par l’homme, relativement faible mais ingénieuse et durable. Si j’ai raison, à moins que nous ne changions radicalement de comportement, le moment est proche où ce qui nous reste de technique démocratique sera totalement supprimé ou remplacé, et ainsi toute autonomie résiduelle sera anéantie ou n’aura d’existence autorisée que dans des stratégies perverses de gouvernement, comme les scrutins nationaux pour élire des dirigeants… déjà choisis dans les pays totalitaires.

Ce que j’appellerais technique démocratique est la méthode de production à échelle réduite, reposant principalement sur la compétence humaine et l’énergie animale mais toujours activement dirigée par l’artisan ou l’agriculteur ; chaque groupe raffinant ses propres talents par le biais des arts et des cérémonies sociales qui lui conviennent, tout en faisant un usage modéré des dons de la nature. Cette technique a des ambitions limitées mais, précisément parce qu’elle exige relativement peu, elle est très facilement adaptable et récupérable. Alors que cette technique démocratique remonte aussi loin que l’usage primitif des outils, la technique autoritaire est une réalisation beaucoup plus récente: elle apparaît à peu près au quatrième millénaire avant notre ère, dans une nouvelle configuration d’invention technique et de contrôle politique centralisé qui a donné naissance au mode de vie que nous pouvons à présent identifier à la « civilisation », sans en faire l’éloge. Sous la nouvelle institution de la royauté, des activités auparavant disséminées, diversifiées, à la mesure de l’homme, furent rassemblées à une échelle monumentale dans une sorte de nouvelle organisation de masse à la fois théologique et technique. Cette technique totalitaire était tolérée, voire souhaitée, malgré sa continuelle propension à détruire, car elle organisait la première économie d’abondance réglementée : notamment d’immenses cultures vivrières qui n’assuraient pas seulement l’alimentation d’une population urbaine nombreuse, mais aussi libérait une importante minorité professionnelle pour des activités militaires, bureaucratiques ou purement religieuses. La technique autoritaire réapparaît aujourd’hui sous une forme habilement perfectionnée et extrêmement renforcée. Ne nous laissons pas abuser plus longtemps. Au moment même où les nations occidentales renversaient l’ancien régime absolutiste, gouverné par un roi autrefois d’essence divine, elles restauraient le même système sous une forme beaucoup plus efficace de leur technique, non moins draconiennes dans l’organisation de l’usine que dans la nouvelle organisation de l’armée. Les inventeurs des bombes atomiques, des fusées spatiales et des ordinateurs sont les bâtisseurs de pyramides de notre temps : leur psychisme est déformé par le même mythe de puissance illimitée, ils se vantent de l’omnipotence, sinon de l’omniscience, que leur garantit leur science, ils sont agités par des obsessions et des pulsions non moins irrationnelles que celles des systèmes absolutistes antérieurs, et en particulier cette notion que le système lui-même doit s’étendre, quel qu’en soit le coût ultime pour la vie.Tels les pharaons de l’âge des pyramides, ces serviteurs du système identifient ses bienfaits à leur propre bien-être ; comme le dieu-roi, leur apologie du système est un acte d’auto-adoration ; et comme le roi encore, ils sont en proie à un besoin irrépressible et irrationnel d’étendre leurs moyens de contrôle et de repousser les limites de leur autorité.

Dans ce Pentagone de la puissance, aucune présence visible ne donne des ordres : contrairement au Dieu de Job, on ne peut pas faire face aux nouvelles divinités, et encore moins s’opposer à elles. La technique actuelle se distingue de celle des systèmes du passé, ouvertement brutaux et absurdes, par un détail particulier qui lui est hautement favorable : elle a accepté le principe démocratique de base en vertu duquel chaque membre de la société est censé profiter de ses bienfaits. Le marché qui nous est proposé se présente comme un généreux pot-de-vin. Quand notre technique autoritaire aura consolidé son pouvoir, grâce à ses nouvelles formes de contrôle des masses, sa panoplie de tranquillisants, de sédatifs et d’aphrodisiaques, comment la démocratie pourrait-elle survivre? C’est une question idiote: la vie elle-même n’y résistera pas, excepté ce que nous en débitera la machine collective. La question que nous devons nous poser n’est pas de savoir ce qui est bon pour la science, et encore moins pour General Motors, Union Carbide, IBM ou le Pentagone, mais c’est de savoir ce qui est bon pour l’homme : non pas l’homme des masses, soumis à la machine et enrégimenté par le système, mais l’homme en tant que personne, libre de se mouvoir dans tous les domaines de la vie. Nous ne pourrons venir à bout de la surabondance des automobiles qui encombrent et détruisent nos villes qu’en redessinant ces villes de façon à favoriser un agent humain plus efficace : le marcheur. Et si l’on considère la naissance et l’accouchement, on voit heureusement régresser la procédure autoritaire, centrée sur la routine hospitalière, en faveur d’un procédé plus humain qui redonne l’initiative à la mère et aux rythmes naturels du corps… »

Lewis Mumford, discours prononcé à New York, le 21 janvier 1963 (extraits)

source : https://www.partage-le.com/2015/05/techniques-autoritaires-et-democratiques-lewis-mumford/

La fabrique du crétin numérique

Beau titre pour ce nouveau livre de Michel Desmurget, déjà auteur en 2011 de TV LOBOTOMIE. Faudra-t-il une cure de désintoxication pour la génération des écrans ? Après la honte de partir en avion (flight shame), faudra-t-il instiller la honte du numérique (digital shame) ? Sans aucun doute ! L ’empreinte énergétique de tous nos bits représente déjà 6 à 10 % de la consommation mondiale d’électricité et 4 % des émissions de CO2. Il nous faudra désinformatiser en même temps que démondialiser, dévoiturer, désurbaniser, etc.

Pour la chercheuse Françoise Berthoud*, il est dorénavant central d’envisager toutes les conséquences socio-écologiques de l’industrie du numérique : « La part de la fabrication de ces outils (smartphone, ordinateurs, télévisions…)représente à elle seule entre 30 à 50 % de l’énergie qu’ils consomment. Exploitation de ressources non renouvelables, pollution diffuse, « recyclage » des déchets d’équipements électroniques à main nue dans les pays pauvres, c’est un désastre. Et je ne parle pas des conséquences de l’excès d’usage des équipements terminaux dans les pays occidentaux : myopie, troubles du sommeil, du comportement, addictions, troubles de développement chez l’enfant… De fait, nous ne sommes pas capables de mesurer le moindre effet positif pour de nombreuses raisons, notamment liées à tous ces impacts non pris en compte. Il y a aussi des impacts indirects, par exemple l’impression d’un document est beaucoup plus simple et donc bien plus fréquente aujourd’hui. Les effets rebond sont liés à l’augmentation d’efficacité, gains qui sont immédiatement réinvestis en plus de services, des écrans plus grands, des vidéos plus résolues, etc. L’informatique accélère tous les processus au cœur du fonctionnement de notre société marchande : flux de capitaux, flux de biens, flux de personnes… donc le numérique contribue à amplifier les impacts néfastes de l’ensemble de nos activités. » Quelques réactions sur lemonde.fr :

Cor : Les deux rapports du « Shift project » auraient pu être cités et commentés. « Pour une sobriété numérique » et « L’insoutenable usage de la vidéo en ligne ». Pour tous ceux qui souhaitent aller plus loin dans la réflexion.

Max Lombard : J’ai honte de voyager en avion, j’ai honte de manger de la viande, j’ai honte d’envoyer des SMS, j’ai honte de lire « Le Monde » numérique, j’ai honte de ne pas consommer que du bio, j’ai honte de rester plus de deux minutes sous la douche et de ne pas faire pipi-caca dans des toilettes sèches, j’ai honte de posséder encore une voiture à moteur thermique (vade retro Satanas !), j’ai honte de n’avoir ni éolienne ni panneaux solaires… Je crois que je vais finir par avoir honte d’avoir honte.

Ganesha : Le numérique, c’est aussi une course effrénée à l’augmentation des débits sur les réseaux : l’arrivée de la 5G peut être saluée comme un progrès considérable dans le fonctionnement de nos smartphones, ou comme une catastrophe absolue avec une croissance exponentielle des téléchargements, un usage accru des jeux vidéos, l’apparition de jeux et d’applications de plus en plus gourmands en énergie, tout cela rendant nécessaire la mise en œuvre de toujours plus de serveurs… Quand évaluera-t-on la qualité d’une innovation technique à l’aune de son impact environnemental ?

Fouilla : On sait que 80% du trafic internet est de la vidéo, dont une forte part de youtube et ses vidéos de chatons, de porno et de VoD (netflix…), les 3 à part à peu près égale. La visio-conf, alibi écolo de l’internet, ayant une part négligeable.

V. P. : On voit bien que le numérique, le télétravail, les visio-conférences, n’ont en rien diminué les transports. Au contraire. Il n’y a jamais eu autant de monde dans les avions, dans les bateaux, dans les trains.

Bernard l. : Ce n’est pas produire autrement, voyager autrement, transporter autrement, communiquer autrement qu’il nous faut ! C’est vivre autrement en produisant moins, voyageant moins, transportant moins. Dans le domaine du numérique, supprimer (je ne dis pas interdire, on va me traiter de liberticide !!!) les spams ce serait un tout petit premier pas mais même cela on ne le fait pas.

* LE MONDE du 2 octobre 2019« Pollution, surexploitation des ressources, conséquences sociales… les impacts du numérique sur l’écologie sont multiples »

Les limites de la loi « bioéthique »

Qui a le droit de vivre et qui a le devoir de mourir ? C’est la bioéthique qui est censée nous donner des réponses sur la fin de vie, la procréation médicalement assistée, le clonage, etc. Un Comité consultatif national d’éthique (CCNE) a été créé en 1983 pour mieux baliser le terrain. Les premières dispositions législatives ont été prises en 1994 avec l’adoption de trois lois sur la bioéthique. L’une d’entre elles prévoyait que la procréation médicalement assistée ne peut avoir pour objet que de traiter une stérilité ou d’éviter la transmission à l’enfant d’une maladie génétique grave. En outre, elle était réservée aux couples hétérosexuels vivants, en âge de procréer et vivant ensemble depuis au moins deux ans, l’un des gamètes au moins devant provenir d’un des deux partenaires. L’éthique change avec l’évolution des mœurs, très rapidement aujourd’hui, trop rapidement. En juin 2017, le CCNE s’est déclaré cette fois favorable à l’insémination avec donneur de femmes seules ou homosexuelles. Plus de référence aux couple hétérosexuels, la loi sur le mariage pour tous est passé par là.

ll n’y a actuellement aucune stabilité dans la définition des valeurs qui régissent nos comportements, même en matière de vie et de mort. En l’absence de données scientifiques qui puissent fonder nos conceptions de la naissance et du décès, tout devient possible. Il suffit qu’une majorité d’opinion semble se dégager pour qu’un gouvernement à la recherche du buzz lui emboîte le pas. Or la démocratie suppose la prise en compte d’avis éclairés plutôt que d’opinions, c’est là une condition nécessaire pour définir le bien commun. L’illusion en matière d’éthique est qu’une solution « juste » pourrait résulter du déballage non dosé des intérêts, des convictions, des impressions, et des espoirs. Le consensus est impossible car chacun aura ses raisons d’avoir raison contre tous les autres. Il faudrait donc prendre la question éthique autrement.

Où sont les limites, limite de l’intervention de l’État sur nos vies, limite de l’utilisation des techniques, limite aux intérêts économiques et financiers ? On ne pourra pas définir de limites dans le cadre de délibérations sociales glorifiant la toute-puissance de l’espèce humaine. Il faut donc faire appel à des contraintes externes, imposées par la nature. L’activisme humain perturbe toutes les lois de la nature, les cycles de l’eau, du carbone, du phosphore, et même celles de la naissance et de la mort. Donner la vie malgré sa stérilité n’est que l’aboutissement d’une civilisation techno-industrielle qui donne aux humains la possibilité d’échapper à l’équilibre naturel dynamique qui empêche une espèce de proliférer continuellement au détriment de son milieu. L’avenir n’est pas à obtenir un enfant à tout prix, mais à faire moins d’enfants. L’avenir n’est pas à vivre 1000 ans, mais à savoir reconnaître et accepter quand vient l’heure de notre mort. Nous devrions avoir la lucidité de pouvoir choisir les techniques qui nous mettent en conformité avec les lois de la nature. Si nous ne le faisons pas, la pénurie énergétique nous obligera de toute façon à aller vers une éthique plus proche de nos aptitudes physiques directes sans passer par les structures médicales, institutionnelles ou technologiques. Il y a des techniques dures comme le DPI (diagnostic préimplantatoire) et les mères porteuses. Il y a des techniques douces comme le préservatif ou le stérilet. Il y a des techniques dures comme les soins palliatifs reliés à des tuyaux. Il y a le droit de mourir dans la dignité.

Notre texte du 11 janvier 2018, Bioéthique, qui a le droit de vivre… ou de mourir ?, toujours actuel !

Bioéthique et parti-pris du MONDE

L‘éditorial du MONDE* du vote « pour » la PMA « pour toutes ». Les arguments ne sont pas à la hauteur d’un quotidien qui se croit encore « de référence » :

« La PMA pour toutes restera comme l’avancée sociétale majeure de son quinquennat »

Biosphere : une avance sociétale « majeure » qui va toucher 100 femmes par an, l’éditorial n’a pas peur des mots. La légalisation de la contraception a été une avancée majeure, l’interruption volontaire de grossesse aussi. Ce n’est pas le cas de la satisfaction par la loi de femmes qui veulent se passer des hommes, acte sexiste s’il en est.

« Un débat s’est ouvert sur l’opportunité d’ouvrir la PMA aux femmes seules, par crainte que l’enfant souffre de grandir sans père. Celle des Français paraît claire : 60 % souhaitent que les couples de femmes aient accès à la PMA, 65 % soutiennent son extension aux femmes seules. »

Biosphere : une enquête Ipsos ne vaut pas force de loi. L’opinion publique est changeante, on dit comme dit le voisin et on changera tous ensemble d’avis juste après un bon matraquage médiatique. On parlait autrefois de redonner au père sa juste place dans le foyer, aujourd’hui on veut supprimer les pères, demain le bébé naîtra dans une éprouvette !

« Le projet de loi vise à rendre compatibles les avancées médicales avec ce que la société française juge éthiquement acceptable. »

Biosphere : tout faux. Il n’y a pas d’avancée médicale avec ce sigle très surfait « PMA » (procréation médicalement assistée). On ne traite pas un cas de stérilité féminine, il n’y a pas maladie. Il s’agit en fait, chez des femmes non stériles, de mettre tout simplement du sperme dans un vagin !

« La pratique a précédé le droit. »

Biosphere : cet argument est-il recevable lorsque l’on parle de seulement 2000 femmes sur une populations de près de 25 millions de femmes adultes. Et on peut s’interroger sur d’autres pratiques : de très nombreuses personnes, toutes consentantes, vivent dans une situation de polygamie de fait. Faut-il pour autant autoriser la polygamie ?

« Le texte vient honorer une promesse du candidat Macron, qui s’était engagé à étendre la procréation médicalement assistée (PMA) aux couples de femmes et aux femmes seules. »

Biosphere : LE MONDE escamote le fait qu’il s’agit de l’examen par l’Assemblée nationale du projet de loi bioéthique. Cette loi devient à tort « PMA pour toutes » et confisque le débat autour d’un texte qui présente 35 articles au total. Derrière le prétexte de la « libération féminine » se profile les intentions du lobby pseudo-médical qui veut faire main basse sur les naissances : sélection du sperme, diagnostics génétiques préimplantatoires et recherche sur l’embryon, etc. La loi propose même de supprimer l’interdiction de « création d’embryons transgéniques ou chimériques ». A force de s’éloigner des mécanismes naturels, on donne le pouvoir à des apprentis sorciers.

* LE MONDE du 25 septembre 2019, La PMA pour toutes serait une avancée sociétale majeure

Technique débridée, politique étouffé ?

Assises de l’association TECHNOlogos les 27 et 28 septembre à l’Institut de Paléontologie Humaine – 1, rue René Panhard – Paris 13ème

Vendredi matin (8h45-12h) Que produit l’infiltration du technique dans l’organisation socio-politique ?
L’évolution de la société industrielle

  • La religion techno-industrielle contre la religion politique Pierre Musso
  • Révolution industrielle : quand la technique est devenue politique Nicolas Eyguésier

L’ingérence technique dans les processus de décisions

  • La machine à gouverner PMO
  • L’automatisation des décisions politiques Hélène Tordjman

Vendredi après-midi (14h-17h) Comment s’imposent les innovations techniques dans notre société

  • Pourquoi les innovations s’imposent-elles avec tant d’assurance ? Philipe Gruca
  • Le cas du nucléaire Sezin Topçu
  • Dans le domaine de la biologie Bertrand Louart
  • Art-machine pour monde-machine : une histoire de l’art de 2004 à nos jours Tomjo

Samedi matin (8h45-12h) Comment lutter contre l’emprise de la technique sur le politique ?

  • Linky Nicole Thé
  • OGM Eric Meunier
  • Luttes antinucléaires Jean-Luc Pasquinet
  • Numérique Julia Laïnae et Nicolas Alep

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Notre frontière est terrestre, pas martienne

Au risque de décevoir quelques fans d’astronomie, quelques admirateurs d’Elon Musk et plus largement tous les partisans d’une technologie triomphante, je fais le pari inverse : nous n’irons pas sur Mars. C’est ce qu’exprime un des fidèles commentateurs de ce blog biosphere dont nous nous reproduisons ici l’essentiel de son analyse. « Nous n’irons pas sur Mars, parce que c’est trop compliqué, trop cher, trop au-dessus de tout ce que nous avons fait jusqu’à présent et de tout ce que nous savons faire. Nous n’irons pas sur Mars parce que cela supposerait une rupture technologique que rien ne laisse entrevoir. La distance minimum de Mars à la Terre – un peu plus de 50 millions de kilomètres – représente une centaine de fois celle qui nous sépare de notre satellite, mais les lois de la mécanique céleste nous interdisent d’y aller en ligne droite et nous imposent une trajectoire balistique soit un parcours environ 1 000 fois plus long que le trajet Terre-Lune. Un lanceur reste avant tout un appareil mécanique, dont 95 % de la masse est constituée de carburant et la quasi-totalité du reste de tôles, d’éléments de structure et de plomberie. Aucun progrès déterminant n’a été fait en ces matières.

Depuis le premier survol de la lune en décembre 1968, c’est toujours la même fusée, Saturne 5, qui détient le record d’efficacité (masse satellisée / masse du lanceur). Permettre à douze hommes de passer quelques heures sur la Lune a coûté environ 200 milliards d’euros d’aujourd’hui, que coûterait d’aller mille fois plus loin à une expédition pour une durée environ 80 fois plus longue ? Les problèmes budgétaires et la dette abyssale de la plupart des pays développés ne plaident pas pour des dépenses inconsidérées en matière spatiale. Côté astronautes, les risques pour leur santé sont immenses et aucun ne peut être aujourd’hui considéré comme maîtrisé. Au choix, problèmes cardiaques (absence de gravité), ostéoporose spatiale (absence de gravité), graves dégradations oculaires (rayonnement cosmique, aplatissement du globe oculaire et vue confinée), pertes musculaires (absence de gravité), difficultés d’équilibre (absence de gravité)… Bien entendu, l’importance des lésions et leur irréversibilité croissent avec le temps passé dans l’espace. Dans les conditions aujourd’hui envisageables, un voyage sur Mars demanderait environ 18 mois (6 mois pour l’aller, 6 mois pour le retour plus 6 mois sur place pour attendre une configuration adéquate des planètes).

Toutes ces difficultés expliquent pourquoi, malgré moult velléités, américaines notamment, aucun projet en la matière n’a dépassé le stade de l’intention. Ces renoncements ne sont pas le fruit du hasard, mais bien de la confrontation au réel. Avec un peu de pessimisme, mais sans doute aussi de réalisme ajoutons qu’une raison extra-astronomique vient obérer la possibilité d’un voyage martien, c’est que notre monde va mal. Le temps n’est plus à ces grandes envolées optimistes. De plus en plus d’analystes estiment que les conséquences de la surpopulation et de la destruction des équilibres écologiques de la planète risquent très probablement de conduire à un effondrement sociétal au cours du siècle. Dans ce cadre, un voyage martien qui suppose au contraire une continuité de toute l’activité industrielle mais aussi une certaine stabilité sociale est tout bonnement inenvisageable. Trop tôt nous ne serons pas prêts et plus tard nous ne serons sans doute plus en mesure de le faire. Nous n’irons donc pas sur Mars. »

Pour en savoir plus : http://lesetoiles.over-blog.net/2018/06/nous-n-irons-pas-sur-mars.html

Des médicaments à dose homéopathique

Quarante-cinq députés de tout bord disent « non au déremboursement de l’homéopathie » dans une tribune publiée par Le Journal du dimanche du 21 juillet 2019. La commission santé d’EELV va dans le même sens : « Déremboursement de l’homéopathie : il y a danger ! » Pourtant la décision de déremboursement est déjà prise. Qui a raison ? Pour les uns l’effet placebo est psychologiquement efficace, pour les autres c’est scientifiquement sans effet mesurable. Les deux discours ont chacun leur cohérence et on voit bien qu’il n’y pas consensus possible. Il faut donc dépasser le dualisme si on veut prendre une décision politiquement fondée. Voici les questions qu’il faudrait se poser :

– L’homéopathie est-elle un cas particulier ou un simple aspect des médicaments ayant un faible Service médical rendu (SMR) ?

– Faut-il médicaliser tous les aspects de notre existence ?

– Pour être plus proche des rythmes naturels, ne faudrait-il pas le plus possible permettre à son corps de se soigner par ses propres moyens ?

– En démocratie, le citoyen doit-il s’attendre à une aide de l’État dans tous les domaines ou doit-il prendre ses responsabilités ?

– Comment agir pour lutter contre le déficit structurel de la Sécurité sociale ?

– Si l’écologie politique recherche la sobriété partagée, combien de médicaments méritent une prise en charge collective ?

– Si l’écologie politique était au gouvernement, quelle serait sa défense de l’intérêt commun ?

– Comme on doit justifier sa décision, quelle serait l’explication donnée aux citoyens ?

– L’écologie politique revendique-t-elle plus d’État ou moins d’État ?

– L’écologie politique repose-t-elle sur une démarche scientifique ou est-elle de l’ordre de la croyance ?

Nous demandons à nos fidèles commentateurs de répondre à une ou plusieurs de ces questions… Merci. Pour quelques données supplémentaires, lire sur notre blog biosphere :

5 juillet 2019, L’homéopathie est-elle écolo ?

2 octobre 2009, trop de médicaments ?

5 septembre 2008, médicaments sans pub

Après les homosexuels et les trans, les fluides

L’écologie scientifique constate que les escargots et les lombrics sont hermaphrodites, mais dans la plupart des espèces sexuées on naît mâle ou on naît femelle. Par contre pour l’espèce humaine, qui prend ses constructions cérébrales pour des réalités, on ne naît pas homme ou femme, on le devient par la socialisation. Certains profitent de cette faille potentiellement anti-nature pour entretenir la confusion entre les deux problématiques suivantes : l’ordre biologique, fondé sur la différence de sexe et la complémentarité en vue de la reproduction, et l’ordre culturel qui institue des inégalités de pouvoir selon le sexe d’origine. Or qui dit différence ne dit pas inégalité. Cette confusion est entretenue par un article* de Catherine Vincent dont on peut comparer les deux argumentations :

nature : il existe une catégorisation binaire entre masculin et féminin.

culture : le terme « fluidité de genre » englobe tous ceux qui ne se sentent ni tout à fait homme ni tout à fait femme, ou à la fois homme et femme, ou encore homme né dans un corps de femme ou inversement. Depuis deux ans des étudiants viennent faire part (à leur enseignant es genres) de leur impossibilité ou de leur refus de se voir assigné à un genre. Un nombre croissant de personnes réclament que le « M » ou le « F » puisse être remplacé par un « X » (pour « neutre ») sur leur certificat de naissance, comme l’autorise la ville de New York depuis début 2019.

synthèse : Le concept de genre apparaît pour la première fois dans les années 1950, sous la plume du psycho-sexologue américain John Money, qui utilise l’expression « gender role » pour distinguer le statut social de l’homme et de la femme de leur sexe anatomique. Cette idée est reprise par les féministes, qui s’en emparent pour interroger la domination masculine. Les filles ne sont plus tenues de jouer les midinettes, ni les garçons les fiers-à-bras. MAIS une dizaine d’années plus tard, le psychiatre américain Robert Stoller forge quant à lui la notion de « gender identity » pour étudier les personnes trans, qui ne se reconnaissent pas dans le sexe assigné à leur naissance. La philosophe Judith Butler se démarque en 1990 du féminisme traditionnel en remettant en cause la bipolarisation entre homme et femme. No limit, tout peut s’inventer, tout devient possible, le genre devient fluide. Au plan technique, la prise d’hormones pour un changement de sexe est plus facile à obtenir qu’auparavant… Quelques réactions sur lemonde.fr :

Buber : Le livre de Jean François Braunstein (La Philosophie devenue folle) indique que la personne qui a permis à John Money de lancer ses théories s’est suicidé et voulait revenir à son sexe masculin d’origine. Dans les années 80, il y a eu une épidémie de « personnalités multiples » aux E-U, une catégorie mise en circulation par certains psys. Aujourd’hui les fantasmes de certains sont les profits de certains médecins et l’on voudrait accuser ceux qui sont sceptiques de tous les maux (réacs, homopobes…).

vivement demain : Confusion des genres, ou confusion des esprits ? Une habile propagande dans notre société qui n’aime rien tant que la transgression et l’individualisme, des assocs revendicatives efficaces, et une pensée quelque peu totalitaire (et simpliste au fond dans son propos). Et pourquoi ? Pour constater que des gens, pour changer de sexe et contester la nature, prennent… des hormones. Ça s’appelle un médicament, et c’est fait pour soigner une maladie…

Alta : L’article dit, « Il est essentiel de laisser nos enfants s’épanouir dans différentes directions sans les contraindre au nom de la biologie. » Autant je comprends l’idée de ne pas foutre un enfant dans un carcan sans dialogue et contre son gré, autant je trouve ça inconscient de laisser tous les gosses « s’épanouir dans différentes directions » sans jamais oser leur donner des normes, des codes. L’éducation, c’est aussi d’imposer et de modeler. Qu’une femme puisse se sentir masculine ou inversement, aucun problème, mais l’absence de genre ressemble plus à une immense confusion et à une construction inachevée du Moi qu’à une libération des carcans sociétaux.

Simon : Quand on veut nous faire passer 0,0000001% de la population (qui a toujours existé) pour un mouvement sociétal, c’est un peu gros quand même.

Max Lombard : Prochaine étape de la fluidité d’espèce, si j’ai le sentiment d’être un rhododendron, alors je suis un rhododendron.

* LE MONDE du 20 juillet 2019, Le genre gagne en fluidité

Conquête spatiale, rêveries extraterrestres

21 juillet 1969 UTC, Neil Armstrong, devient le premier humain à marcher sur la Lune. On s’en fout. Décembre 1972, Eugene Cernan reste le dernier humain à avoir marché sur la Lune. On s’en fout. La Lune, c’est un ciel d’un noir absolu, une lumière solaire écrasante, une amplitude thermique de 300 °C entre le jour et la nuit, une surface bouleversée, une poussière abrasive qui s’incruste partout, des particules qui vous irradient. Aucune utilité. La Lune est un monde désert, sans vie, dont le seul intérêt est de nous avoir fait visualiser que notre Terre est bien la seule oasis au sein de l’univers atteignable. Alors retourner sur la Lune, pour quoi faire ? Trump continue de prendre ses désirs pour des réalités ; au début du mois de juillet, il avait tweeté : « Avec tout l’argent que l’on dépense, la Nasa ne devrait PAS parler d’aller sur la Lune – nous l’avons fait il y a 50 ans. Ils devraient se concentrer sur les choses plus grandes que nous faisons, y compris Mars ». Alain Cirou, directeur de la rédaction du magazine Ciel & Espace va dans le même sens : « Il y a aujourd’hui un vrai besoin d’un projet qui enthousiasme et fasse rêver. » La NASA projette depuis quelques années un retour vers notre satellite dans le but de la conquête de Mars. L’envoi direct depuis la Terre d’un vaisseau vers Mars étant difficilement concevable, à cause de la masse énorme qu’il faudrait propulser vers la Planète rouge, ledit vaisseau serait assemblé au LOP-G (Lunar Orbital Platform-Gateway). À la question « retourner sur la Lune, pour quoi faire ? », les décideurs répondent « comme base de départ pour aller sur Mars ». Très intéressant. Mais… aller sur mars, pour quoi faire ?

L’homme n’est pas fait pour vivre dans l’espace, les radiations solaires le lui interdisent à jamais. Les radiations subies par les cosmonautes provoquent des aberrations chromosomiques et l’apesanteur fait que les gènes impliqués dans le système immunitaire, a formation des os et la réparation de l’ADN ne remplissent plus correctement leur rôle. Aujourd’hui les humains préfèrent la conquête à la stabilité, le déséquilibre plutôt que la vie en harmonie avec un territoire déterminé. Vive la con-cu-rrence et le con-flit. Neil plantait avec Buzz Aldrin sur la lune un drapeau américain, geste nationaliste significatif. La fusée a d’abord été inventée pour la guerre, ainsi des V2 mis en œuvre par les Allemands à la fin de la seconde guerre mondiale. Il s’ensuit une compétition entre nations : comme l’URSS socialiste avait lancé le premier spoutnik dans l’espace en 1957, l’Amérique capitaliste a voulu poser le premier homme sur le sol lunaire. En fait la guerre des nations a été remplacé par le goût de l’exploit techniciste au prix d’une débauche de ressources non renouvelables.

MAIS l’humanité a atteint les frontières de son monde, il n’y a plus d’expansion possible. Il y a d’ailleurs fort à parier que lorsque nous aurons les moyens technologiques de nous lancer dans de longs voyages spatiaux, nous aurons atteint un tel niveau de destruction des ressources de la terre que tous les projets extra-terrestres seront jugés déraisonnables. Il faut maintenant reconnaître que nous n’avons qu’une Terre et qu’elle est bien trop petite pour assurer nos fantasmes. L’humanité a trop souvent rêvé de nouvelles frontières, il est temps de se réveiller sur une planète exsangue. Que les humains gèrent au mieux leur propre territoire, qu’ils se contentent pour le reste de contempler la lune et les étoiles. Et à chacun ses propres rêves dans son sommeil, cela ne coûte rien.

Sur notre blog le 28 août 2012, Neil Armstrong, un pas sur la Lune, rien pour la Terre