spiritualités

Biosphere-Info, écologisme et religions

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introduction-synthèse : Toute organisation humaine renvoie un ensemble de présupposés sur le sens de notre existence, donc à une ontologie, une métaphysique considérée comme référence à notre comportement. La religion joue ce rôle, elle relie (religare) et elle rassemble. Elle permet une pratique institutionnalisée qui apporte une cohérence au monde et le maintien de cet ordre. Aucune société ne peut vivre sans une certaine forme de religion. Le problème de fond c’est de déterminer à quoi se relier : une divinité ? Le collectif humain ? La Nature ?

Dans les sociétés premières, on était en phase avec les rythmes naturels. Les religions du livre (la bible et le coran) ont coupé le cordon ombilical. La perte du jardin d’Eden est symbolique de la rupture avec l’époque de chasse et de cueillette ; place au néolithique, une société agricole  qui s’instaure progressivement il y a plus de 10 000 ans. Dieu le père défini de façon abstraite va remplacer l’idée de Terre-mère.

Ce n’est qu’en 1979 que l’Église catholique va rechercher dans ses lointaines archives le nom de François d’Assise pour en faire le saint de l’écologie. Jusque là domine la conception d’une création de l’homme à l’image de dieu considéré comme propriétaire de la Terre : « Remplissez la terre et soumettez-là, dominez sur toutes les créatures » (Genèse 1,28). Mais la dégradation des conditions de vie sur Terre et la concurrence de l’écologie va pousser à une évolution de la doctrine catholique. L’interprétation despotique de la Genèse laisse place à l’idée que nous sommes les « intendants » de Dieu sur la création ; nous sommes chargés d’en prendre soin et non ses propriétaires. Dans sa lettre encyclique de 2015, « Laudate Si » (loué sois-tu, sur la sauvegarde de la maison commune), le pape François en appelle à « toute la famille humaine, croyants ou non, catholiques ou autres », à joindre leurs efforts pour surmonter la crise et engager un changement radical « de style de vie, de production et de consommation ». Mais L’Église catholique refuse d’aller plus loin : « Un anthropocentrisme dévié ne doit pas nécessairement faire place à un « biocentrisme », parce que cela impliquerait d’introduire un nouveau déséquilibre qui ne résoudrait pas les problèmes mais en rajouterait d’autres. » (§ 118. Laudate Si). C’est le philosophe et écologiste Arne Naess qui propose une autre conception de notre rapport avec la nature : « Le bien-être et l’épanouissement de la vie humaine et non-humaine sur Terre ont une valeur intrinsèque (en eux-mêmes). Ces valeurs sont indépendantes de l’utilité que peut représenter le monde non-humain pour nos intérêts humains. » L’espèce humaine n’est qu’une maille dans le tissu du vivant.

Il apparaît alors une différence de fond entre les religions « révélées » des monothéismes et la sacralisation possible de la Terre-mère. Alors qu’on peut faire dire à Dieu ce qu’on veut, l’état de la planète est concret, on peut à la fois l’étudier scientifiquement et respecter la biodiversité, c’est-à-dire élaborer une certaine spiritualité. L’écologisme cherche dorénavant à se concrétiser dans des textes législatifs. Tout un chapitre de la Constitution Équatorienne de 2008 est dédié aux droits de la Nature ; son article 71 dispose que « laNature ou Pacha Mama, où se reproduit et réalise la vie, a le droit à ce que soient intégralement respectés son existence, le maintien et la régénération de ses cycles vitaux, sa structure, ses  fonctions et ses processus évolutifs.» En 2017, un fleuve considéré comme sacré par les Maoris s’est vu doter par le Parlement néo-zélandais du statut de personnalité juridique, avec tous les droits et les devoirs attenants. L’écologisme porte donc en lui une rupture avec religions du livre (bible, nouveau testament, coran), un retour à une vision plus en phase avec les possibilités d’une vie viable, vivable et conviviale sur cette planète.

Voici maintenant des références documentaires pour mieux appréhender cette évolution historique.

1) Rupture biblique avec le monde naturel

11) Le néolithique. Avec la fin de la glaciation, autour de dix mille ans avant J.-C., le monde change totalement de physionomie avec l’invention de l’agriculture. Une véritable révolution des symboles s’opère alors. L’expulsion du jardin d’Eden représente l’abandon par Homo sapiens de la place écologique qui avait été prévue pour lui dans la nature, le statut de chasseur-cueilleur. Dans le Croissant fertile du Moyen Orient propice au développement de l’agriculture, on a choisi de déchirer le ventre de la terre en la désacralisant ; pour se déculpabiliser, on a projeté  dans le ciel les divinités et on leur a demandé l’autorisation de poursuivre le labeur. A partir de là, fin progressive de l’idée de Terre-mère et ses différentes variantes dans les sociétés premières et début d’une figure tutélaire abstraite, Dieu le père.

12) Récupération des fêtes païennes. « Noël est en réalité deux fêtes confondues et superposées. La fête païenne était celle du solstice d’hiver : la fin de la progression de la nuit, et le début de la reprise de l’allongement des jours. D’où les lumières allumées partout. Fête païenne, celle de l’arbre toujours vert, du sapin, qui a traversé le froid, la neige, attestant la permanence de la vie contre cet hiver qui symbolise la mort. Mais Noël se fonde aussi dans la plus ancienne tradition religieuse : la naissance de Jésus. Bien entendu, le 25 décembre n’est nullement la date réelle de la naissance de Jésus. On a choisi le moment de la fête païenne. Ainsi chaque détail de ce Noël se rattachait à une croyance qui donnait à chacun une signification de ce qu’il faisait. Tout ce qui constituait Noël était « symbolique », destiné à nous rappeler quelque chose de plus important, à nous faire revivre un événement qui avait une valeur essentielle. » (Jacques Ellul in Sud-Ouest du 23 décembre 1984)

13) Le catholicisme, une religion anthropocentrique. Lynn White imputait en 1967 les racines historiques de notre crise écologique à la vision du monde judéo-chrétienne. Selon la Genèse les êtres humains, seuls de toutes les créatures, furent créés à l’image de Dieu. Il leur fut donc donné d’exercer leur supériorité sur la nature et de l’assujettir. « Remplissez la terre et soumettez-là, dominez sur toutes les créatures » (Genèse 1,28). Il y a dorénavant dualisme institutionnalisé entre nature et humanité. Deux mille ans de mise en œuvre toujours plus efficace de cette vision de la relation homme/nature ont abouti à la fois aux merveilles technologiques et à la crise environnementale. (The Historical Roots of Our Ecologic Crisis)

2) Reconsidération de la nature par l’Église catholique

21) Quelques références historiques ponctuelles

François d’Assise (1182-1226). L’ordre religieux des franciscains, fondé en 1210, s’appuient sur sa pensée, à savoir grande pauvreté et simplicité évangélique. Le jésuite Jorge Mario Bergoglio, devenu pape François, reprendra la référence franciscaine en 2015 : « Chaque fois qu’il (St François d’Assise) regardait le soleil, la lune ou les animaux même les plus petits, sa réaction était de chanter, en incorporant dans sa louange les autres créatures. Il entrait en communication avec toute la création, et il prêchait même aux fleurs « en les invitant à louer le Seigneur, comme si elles étaient dotées de raison »… Si nous nous approchons de la nature et de l’environnement sans cette ouverture à l’étonnement et à l’émerveillement, si nous ne parlons plus le langage de la fraternité et de la beauté dans notre relation avec le monde, nos attitudes seront celles du dominateur, du consommateur ou du pur exploiteur de ressources, incapable de fixer des limites à ses intérêts immédiats. En revanche, si nous nous sentons intimement unis à tout ce qui existe, la sobriété et le souci de protection jailliront spontanément. » (§ 11. Laudate Si, 2015)

Baruch Spinoza (1632-1677) : L’hypothèse que Dieu et la nature sont un seul et même être n’a jamais été explorée par les trois religions du livre. Spinoza a été banni de la synagogue d’Amsterdam et qu’il est également considéré comme hérétique par les chrétiens et les musulmans ! Il a dit en effet que la racine la plus profonde de la servitude humaine se trouve dans ce préjugé que la Création est une séparation, parce qu’alors toute réunification ne peut être que le fruit d’une médiation. Et l’intermédiaire, c’est toujours un clergé. Mais si Dieu est la Nature et si donc la Nature est Dieu, il n’y a pas de séparation et aucune raison d’instaurer une médiation. Par conséquent, toutes les hiérarchies ecclésiastiques sont des usurpations de pouvoir. Son message a été complètement marginalisé.

22) La concurrence émergente de l’écologisme au XXIe siècle

« Les grandes matrices structurantes comme le catholicisme, le bloc républicain et le communisme se sont effondrées. N’assiste-t-on pas aujourd’hui à la consécration d’une nouvelle matrice, où l’écologie ferait office d’une nouvelle religion, à savoir qui crée du lien ? (Jérôme Fourquet de l’IFOP (LE MONDE du 21 janvier 2020)). La matrice écologique se substitue à la matrice catholique. Il a ses figures prophétiques annonçant l’apocalypse (Yves Cochet, la collapsologie…), ses sanctuaires (les réserves naturelles…), ses convertis (les agriculteurs qui passent au bio…), et ses préceptes de vie (simplicité volontaire, sobriété énergétique, interdits alimentaires…) qui touchent à la vie de tous les jours. Le Vert Yannick Jadot répète que « le temps de l’écologie est venu ». La pensée de l’Église catholique se retrouve dans une situation où elle est obligée d’évoluer (ou pas).

23) Le catholicisme devient écologiste

1979, Jean-Paul II proclame François d’Assise saint patron de l’écologie

Un organisme international civil consacré à la réflexion écologique avait demandé à la Sacrée Congrégation pour le clergé que soit consacrée une figure emblématique. Ce qui fut mis en œuvre par Jean Paul II  un an après son accession au pontificat : « Nous déclarons saint François d’Assise patron céleste des écologistes, en y joignant tous les honneurs et privilèges liturgiques qui conviennent. Donné à Rome le 29 novembre de l’an du Seigneur 1979. » Le texte officiel de canonisation souligne que la nature est un don de Dieu fait aux humains, ce qui montre que l’Église n’avait pas compris le message d’humilité vis-vis de la Nature que propageait François d’Assise.

13 mars 2013, élection du pape François et références à François d’Assise

On passe d’une interprétation despotique de la Genèse à l’idée que nous sommes les « intendants » de Dieu sur la création ; nous sommes chargés d’en prendre soin et non ses propriétaires.

Lors de la messe inaugurale du 19 mars 2013, le pape François a confirmé sa volonté de mettre la défense de la création dans ses priorités. Partant de l’image de Joseph qui a élevé Jésus, il précise la notion de « gardien » qui « concerne tout le monde. C’est le fait de garder la création tout entière, la beauté de la création, comme il nous est dit dans le Livre de la Genèse et comme nous l’a montré saint François d’Assise : c’est le fait d’avoir du respect pour toute créature de Dieu et pour l’environnement dans lequel nous vivons… ».

Discours urbi et orbi du nouveau pape François en décembre 2013 : «  La famille humaine a reçu en commun un don du Créateur : la nature. La vision chrétienne de la création comporte un jugement positif sur la licéité des interventions sur la nature pour en tirer bénéfice, à condition d’agir de manière responsable, c’est-à-dire en en reconnaissant la “grammaire”qui est inscrite en elle, et en utilisant sagement les ressources au bénéfice de tous, respectant la beauté, la finalité et l’utilité de chaque être vivant et de sa fonction dans l’écosystème. Bref, la nature est à notre disposition, et nous sommes appelés à l’administrer de manière responsable. Par contre, nous sommes souvent guidés par l’avidité, par l’orgueil de dominer, de posséder, de manipuler, de tirer profit ; nous ne gardons pas la nature, nous ne la respectons pas, nous ne la considérons pas comme un don gratuit dont nous devons prendre soin et mettre au service des frères, y compris les générations futures (…) »

février 2014, Nicolas Hulot, envoyé spécial du président François Hollande pour la protection de la planète : « Tous les ingrédients sont aujourd’hui réunis pour que la conférence de Paris de 2015, où doit être signé le premier accord mondial engageant tous les pays contre le réchauffement, soit un échec… Peut-être les autorités religieuses pourront rappeler les politiques à la raison… L’homme est-il là pour dominer la nature, comme l’affirment certains textes ?Il est fondamental que les Eglises, et l’Eglise catholique en particulier, clarifient la responsabilité de l’homme vis-à-vis de la «Création», pour reprendre le langage des croyants… Les Eglises peuvent-elles rester inaudibles alors que l’œuvre de la Création est en train de se déliter sous leurs yeux ?… Après avoir étudié les textes religieux pour préparer ma visite au Vatican, j’ai réalisé que l’Eglise catholique n’évoquait pas le changement climatique. Or, comme vous le savez, les choses mal nommées n’existent pas. Il est donc important que l’Eglise précise clairement les choses… » (LE MONDE du 5 février 2014, « Les Eglises peuvent provoquer un sursaut de conscience face à la crise climatique »)

2015, Laudate Si, (loué sois-tu, sur la sauvegarde de la maison commune) : Dans sa lettre encyclique, le pape François en appelle à « toute la famille humaine, croyants ou non, catholiques ou autres », à joindre leurs efforts pour surmonter la crise et engager un changement radical « de style de vie, de production et de consommation ».

§ 67. Nous ne sommes pas Dieu. La terre nous précède et nous a été donnée. Cela permet de répondre à une accusation lancée contre la pensée judéo-chrétienne : il a été dit que, à partir du récit de la Genèse qui invite à «dominer» la terre (cf. Gn 1, 28), on favoriserait l’exploitation sauvage de la nature en présentant une image de l’être humain comme dominateur et destructeur. Ce n’est pas une interprétation correcte de la Bible, comme la comprend l’Église. S’il est vrai que, parfois, nous les chrétiens avons mal interprété les Écritures, nous devons rejeter aujourd’hui avec force que, du fait d’avoir été créés à l’image de Dieu et de la mission de dominer la terre, découle pour nous une domination absolue sur les autres créatures.

§ 116. La façon correcte d’interpréter le concept d’être humain comme « seigneur » de l’univers est plutôt celle de le considérer comme administrateur responsable.

§ 117. Si l’être humain se déclare autonome par rapport à la réalité et qu’il se pose en dominateur absolu, l’homme se substitue à Dieu et ainsi finit par provoquer la révolte de la nature.

3) naissance de nouvelles spiritualités

31) Refus du biocentrisme par l’Eglise

L’Église catholique est donc passée récemment d’une vision despotique de l’humanité par rapport à la nature à une vision gestionnaire. Elle refuse d’aller plus loin. Jusqu’à aujourd’hui, les papes veulent se différencier de l’option biocentrique (ou écocentrique).

Jean-Paul II, discours au Congrès Environnement et Santé( 24 mars 1997) » : « Au nom d’une conception inspirée par l’écocentrisme et le biocentrisme, on propose d’éliminer la différence ontologique et axiologique entre l’homme et les autres êtres vivants, considérant la biosphère comme une unité biotique de valeur indifférenciée. On en arrive ainsi à éliminer la responsabilité supérieure de l’homme au profit d’une considération égalitariste de la dignité de tous les êtres vivants. Mais l’équilibre de l’écosystème et la défense d’un environnement salubre ont justement besoin de la responsabilité de l’homme. La technologie qui infecte peut aussi désinfecter, la production qui accumule peut distribuer équitablement.

Pape François : Un anthropocentrisme dévié ne doit pas nécessairement faire place à un « biocentrisme », parce que cela impliquerait d’introduire un nouveau déséquilibre qui ne résoudrait pas les problèmes mais en rajouterait d’autres. (§ 118. Laudate Si)

32) émergence d’une « valeur intrinsèque » donnée aux composantes de la nature

– Aldo Leopold (1949) et l’« Ethique de la terre ».

« Les premières éthiques, tel le décalogue de Moïse (les dix commandements), portaient sur les relations interindividuelles. Les ajouts ultérieurs touchent les relations entre les individus et la société. La règle d’or (ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse) tente d’intégrer l’individu dans la société ; et la démocratie tâche d’intégrer l’organisation sociale dans l’individu. Il n’existe pas encore d’éthique de la relation de l’homme à la terre, aux plantes et au animaux. La terre, comme les esclaves, reste considérée comme une propriété. La relation est toujours strictement économique, comporte des privilèges, mais n’impose pas de devoirs. L’extension de l’éthique à ce troisième élément est une nécessité écologique. Elle élargit les frontières de la communauté au sol, à l’eau, aux plantes et aux animaux – en un mot : à la terre. » (L’éthique de la Terre – petite bibliothèque Payot, 2019)

L’éthique devient pour Aldo Leopold une limitation de la liberté d’action dans la lutte pour la vie. « Une chose est bonne quand elle tend à préserver l’intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique, et mauvaise dans le cas contraire. Le mouvement actuel de protection de la nature est l’embryon de cette nouvelle éthique. » (Almanach d’un comté des sables, Flammarion 2000)

– Arne Naess (1912-2009) et l’écologie profonde.

« Arne Naess propose une éthique écologique qui dépasse à la fois une vision romantique de la nature, et une vision technicienne d’une écologie cherchant à réparer les dégâts des interventions humaines. Il réintègre l’homme dans la totalité de la biosphère. Il propose une plate-forme de l’écologie profonde en huit propositions concernant une ontologie de la vie, une éthique. Il n’y a dans cette démarche aucune haine de l’homme, ni totalitarisme écologique (contrairement à une vision réductrice et manichéenne de certains). Il propose une humanisation écologique par la pleine réalisation de soi, qui devient « Soi » en s’ouvrant à l’ensemble de l’écosphère, à tous les êtres humains et aux espèces animales. C’est un véritable changement anthropologique dont il propose la mise en pratique, conduisant à apprécier la qualité de la vie plutôt qu’un haut niveau de vie. Cela jusqu’à dire que seul l’homme est capable de s’identifier par l’imagination à l’autre et même à l’animal. » (Pour un engagement écologique : simplicité et justice (Diocèse de Nantes – édition Parole et silence 2014, p.182).

Première proposition de la plate-forme d’Arne Naess: « Le bien-être et l’épanouissement de la vie humaine et non-humaine sur Terre ont une valeur intrinsèque (en eux-mêmes). Ces valeurs sont indépendantes de l’utilité que peut représenter le monde non-humain pour nos intérêts humains. » (Écologie, communauté et style de vie, différentes éditions dans les années 1970, édition MF 2008)

Cette notion de valeur intrinsèque se retrouve même dans Laudate Si : « Les différentes créatures sont liées et constituent ces unités plus grandes que nous nommons écosystèmes. Nous ne les prenons pas en compte seulement pour déterminer quelle est leur utilisation rationnelle, mais en raison de leur valeur intrinsèque indépendante de cette utilisation. Tout comme chaque organisme est bon et admirable, en soi, parce qu’il est une créature de Dieu, il en est de même de l’ensemble harmonieux d’organismes dans un espace déterminé, fonctionnant comme un système. Bien que nous n’en ayons pas conscience, nous dépendons de cet ensemble pour notre propre existence. » (§ 140.)

33) Concrétisation de spiritualités alternatives

Arne Naess : « Le bien-être et l’épanouissement des formes de vie humaines et non-humaines sur Terre ont une valeur en elle-même (intrinsèque). Nous n’utilisons pas le terme de « vie » au sens technique, et nous l’employons aussi pour désigner des éléments que les biologistes considèrent comme non vivants : les rivières, les paysages, les champs, les écosystèmes, la terre vivante. Des slogans tels que « laissez vivre la rivière » illustrent bien cet usage du mot « vie », si répandu dans différentes cultures. Il n’y a que dans nos écoles occidentales que le terme « vivant « est exclusivement associé à la science de la biologie. Les espèces de plantes et d’animaux prétendument simples, inférieures ou primitives contribuent de façon décisive à la richesse et à la diversité de la vie. Elles ont une valeur en elles-mêmes et ne sont pas simplement des étapes dans l’avènement de formes de vie prétendument supérieures et rationnelles. »(Arne Naess, la réalisation de soi – éditions wildproject 2017). Applications :

– Terre-mère, constitutionnalisée ?

Il y a une différence de fond entre la sacralisation de la terre-mère et les religions « révélées » des monothéismes. Les dieux là-haut dans les cieux sont une invention abstraite et arbitraire de la pensée humaine : on peut faire dire à Dieu ce qu’on veut puisqu’il n’existe nulle part d’endroit où on peut dialoguer directement avec lui. Il faut toujours l’intermédiaire de livres et de paroles d’humains pour accéder à la foi. La Terre par contre est concrète, on peut la toucher et la ressentir physiquement. L’idée de Terre-mère, d’un autre rapport à la nature, cherche à se concrétiser dans des textes législatifs.

2008. Tout un chapitre de la Constitution Équatorienne de 2008 est dédié aux droits de la Nature ; son article 71 dispose que « la Nature ou Pacha Mama, où se reproduit et réalise la vie, a le droit à ce que soient intégralement respectés son existence, le maintien et la régénération de ses cycles vitaux, sa structure, ses  fonctions et ses processus évolutifs.  »

2009. Evo Moralès, président de la Bolivie, milite pour la reconnaissance de Pachamama, nom de la Terre mère dans les cultures indigènes. La Terre, dit-il, ne peut pas être considérée comme une simple ressource naturelle, elle est la maison de tous les êtres vivants. (Hervé Kempf « Pachamama » dans LE MONDE du 27-28 décembre 2009)

2019. Quatorze représentants de peuples indigènes de différents continents lancent un appel à protéger le caractère « sacré » de la nature et à s’opposer aux projets du président du Brésil Bolsonaro: « Nous, gardiens et enfants de la Terre Mère, peuples indigènes et alliés, notre sagesse et nos savoirs nous ont permis de constater que la vie sur la Terre Mère est en danger et que l’heure d’une grande transformation est arrivée. Nous appelons l’humanité à prendre des mesures pour protéger le caractère sacré de l’eau, de l’air, de la terre, du feu, du cycle de la vie et de tous les êtres humains, végétaux et animaliers. Il est vital de transformer notre approche de la nature en l’envisageant non comme une propriété, mais un sujet de droit, garante de la vie… Nous devons évoluer vers un paradigme basé sur la pensée et la philosophie indigènes, qui accorde des droits égaux à la Nature et qui honore l’interrelation entre toute forme de vie. Il n’y a pas de séparation entre les droits des peuples indigènes et les droits de la Terre Mère… Il est plus que jamais urgent que le monde adopte une Déclaration universelle des droits de la Terre Mère… (LE MONDE du 11 avril 2019, Appel des peuples indigènes : « Depuis l’élection de Jair Bolsonaro, nous vivons les prémices d’une apocalypse »)

– Droit des fleuves… à ester en justice.

1972. Christopher D.Stone : « Désormais il n’est plus nécessaire d’être vivant pour se voir reconnaître des droits. Le monde des avocats est peuplé de ces titulaires de droits inanimés : trusts, joint ventures, municipalités. Je propose que l’on attribue des droits juridiques aux forêts, rivières et autres objets dits « naturels » de l’environnement, c’est-à-dire, en réalité, à l’environnement tout entier. Partout ou presque, on trouve des qualifications doctrinales à propos des « droits » des riverains à un cours d’eau non pollué. Ce qui ne pèse pas dans la balance, c’est le dommage subi par le cours d’eau, ses poissons et ses formes de vie « inférieures ». Tant que l’environnement lui-même est dépourvu de droits, ces questions ne relèvent pas de la compétence d’un tribunal. S’il revient moins cher au pollueur de verser une amende plutôt que d’opérer les changements techniques nécessaires, il pourra préférer payer les dommages-intérêts et continuer à polluer. Il n’est ni inévitable ni bon que les objets naturels n’aient aucun droit qui leur permette de demander réparation pour leur propre compte. Il ne suffit pas de dire que les cours d’eau devraient en être privés faute de pouvoir parler. Les entreprises n’ont plus ne peuvent pas parler, pas plus que les Etats, les nourrissons et les personnes frappées d’incapacité. Le tuteur légal représente la personne incapable. Bien sûr, pour convaincre un tribunal de considérer une rivière menacée comme une « personne », il aura besoin d’avocats aussi imaginatifs que ceux qui ont convaincu la Cour suprême qu’une société ferroviaire était une « personne » au sens du quatorzième amendement (qui garantit la citoyenneté à toute personne née aux Etats-Unis). » (in les Grands Textes fondateurs de l’écologie, présentés par Ariane Debourdeau)

2017. Un fleuve considéré comme sacré par les Maoris a été reconnu par le Parlement néo-zélandais comme une entité vivante. Le Whanganui, troisième plus long cours d’eau du pays, s’est vu doter du statut de personnalité juridique, avec tous les droits et les devoirs attenants. Une décision qui pourrait être une première mondiale. La tribu locale luttait pour la reconnaissance de ses droits sur ce cours d’eau depuis les années 1870. « La nouvelle législation est une reconnaissance de la connexion profondément spirituelle entre l’iwi [tribu] Whanganui et son fleuve ancestral », a relevé le ministre de la justice,M. Finlayson. Ce statut aura pour traduction concrète que les intérêts du Whanganui (Te Awa Tupua pour les Maoris) seront défendus dans les procédures judiciaires par un avocat représentant la tribu et un autre le gouvernement. (Le Monde.fr avec AFP | 16.03.2017, En Nouvelle-Zélande, un fleuve reconnu comme une entité vivante)

Conclusion

Nicolas Hulot et le rapport au vivant : « Je pense que la spiritualité est le chemin que l’on cherche pour nous relier, parce que l’homme n’est pas le Tout, il est la fraction d’un Tout. Je me sens lié avec le vivant. Je ne me sens pas étranger ou dissocié. Je sens intimement que je fais partie d’un tout ; je n’arrive pas à le démontrer, mais je le ressens. Quand je fais eau commune avec des baleines, je n’ai pas une étrangère en face de moi. Nous sommes issus d’une même histoire, d’une même matrice. Et d’ailleurs la science nous l’a confirmé : il y a beaucoup de nous dans la baleine et il y a beaucoup de la baleine en nous. La fragmentation, les divisions qui sont les produits de la pensée, pour nous cataloguer dans des espèces, des races, dans des nationalités, pour moi tout ceci est abstrait. Notre civilisation s’emploie à nous désolidariser et à couper tous les liens avec le reste du vivant et à le  détruire. » (Extraits tirés du livre récapitulatif Crise écologique, crise des valeurs – Labor et Fides, 2010)

– L’avantage de l’écologisme sur les religions : L’écologie politique s’appuie sur la science écologique, elle repose sur des bases bio-physiques. Les recherches scientifiques sur l’état de la planète ne sont pas des constructions dogmatiques, reposant sur des arguments d’autorité, ellesont la particularité d’être réfutables si on en fait la démonstration. Leur registre n’est pas moral, il ne renvoie pas à des valeurs mais à des faits. La connaissance scientifique accumulée par les GIEC et bien d’autres instances d’analyse de l’air, de l’eau et du sol a l’immense mérite de nous représenter un bien commun en péril sans lequel on ne pourrait pas fonder des droits et des devoirs faute de moyens.

La place future de l’écologisme : Il s’agit de mettre en place une nouvelle éthique de la Terre. L’écologisme porte en lui un changement profond par rapport aux religions du livre (bible, nouveau testament, coran), un retour à une vision plus en phase avec les possibilités d’une vie viable, vivable et conviviale sur cette planète. Pour mieux se faire entendre du public, il est nécessaire de formaliser ce message par un terme générique. On peut parler de façon édulcorée de développement durable, de tournant culturel, de transition écologique ou de convivialisme. D’autres, plus incisifs disent simplicité volontaire, sobriété heureuse ou décroissance. Il semble pourtant que le drapeau « écologisme » se suffit à lui-même, il signifie que nous voulons nous relier à notre maisons commune, qui est à la fois notre maisonnée, la société et de façon globale la Terre. Mais l’écologie politique aura de dures controverses à affronter au cours du XXIe siècle, mélangeant connaissances scientifiques, contraintes socio-économiques et interprétations philosophiques. L’écologie politique connaîtra ses conciles, synodes et d’autres encycliques dans les siècles des siècles à venir ! Le risque de toute spiritualité, ce sont les extrémismes qui ne veulent pas s’exprimer dans le cadre démocratique…

Bibliographie complémentaire

1991 Genèse (la Bible et l’écologie) de John Baird CALLICOTT

2006 Les gémissements de la création (20 textes écolo) de Jean Paul II

2014 Dans les pas de Saint François d’Assise (l’appel de Jean-Paul II en faveur de l’écologie) de Marybeth Lorbiecki

L’écologisme concurrence les religions

« Il y a environ trois cents ans, une Société de la terre plate a été fondée par ceux qui ne croyaient pas à la rotondité de la planète. Cette société existe toujours, elle doit compter une dizaine de membres »*. Mais il y a encore mieux dans l’invention humaine de croyances folkloriques, le culte du Monstre en spaghettis volant ou« pastafarisme » : le créateur de l’Univers est un amas de pâtes truffé de deux boulettes de viande. Canular inventé en 2005 aux Etats-Unis, la religion du dieu-spaghettis est officiellement reconnue, aujourd’hui, par plusieurs pays du monde, notamment les Pays-Bas et Taïwan**.

Dans Deus Casino, François De Smet prend cette aventure loufoque comme point de départ de ses réflexions sur les religions. Au nom de quoi refuser à cette croyance, même si elle constitue une extravagance revendiquée, le nom de religion ? Le débat ne peut porter sur l’invraisemblance du dogme, puisque les religions établies sont dans la même situation. Difficile d’opposer au pastafarisme des arguments scientifiques, dans la mesure où les religions en place soulignent toutes, pour justifier leur légitimité, qu’elles échappent à la réfutation par les faits. Quand la croyance se prend au sérieux, elle transforme ses rêveries en réalités supposées. C’est en jouant à se raconter des histoires extraordinaires sur le monde, sur eux-mêmes et sur le destin que les humains forgent des moyens de survivre à leurs angoisses. Puis ils oublient qu’il s’agit d’un jeu. Au bout du compte, ils croient savoir, au lieu de savoir qu’ils croient. Mais concevoir une société sans croyance, un groupe humain sans foi commune, ne semble pas possible.

La religion a une double signification, elle relie (religare) et elle rassemble. Elle permet une pratique institutionnalisée qui apporte une cohérence au monde et le maintien de cet ordre. Aucune société ne peut vivre sans une certaine forme de religion.Toute organisation humaine renvoie en effet à un ensemble de prémisses fondamentales sur ce que sont le monde, le réel, la vie, donc à une ontologie, une métaphysique considérée comme référence à notre éthique. Le problème de fond c’est de déterminer à quoi se relier : une divinité ? le collectif humain ? la Nature ? L’écologisme porte en lui un changement profond par rapport aux religions du livre (bible, nouveau testament, coran), un retour à une vision plus en phase avec les possibilités d’une vie viable, vivable et conviviale sur cette planète. L’écologisme signifie que nous voulons nous relier à notre maisons commune, qui est à la fois notre maisonnée, la société et de façon globale la Terre. Cela n’éliminera pas les controverses ; le mélange des connaissances scientifiques, des contraintes socio-économiques et des interprétations philosophiques laisse un large manœuvre de débat sans fin. Mais l’important c’est de reconnaître que nous sommes dépendants de réalités biophysiques, c’est la Terre-mère qui importe, pas Dieu-le-père caché dans la stratosphère. Sur ce blog biosphere, voici nos articles antérieurs sur la question religieuse :

22 août 2019, Spiritualité, religion et écologie

16 juillet 2019, Alain Hervé, la religion, le terrorisme…

3 août 2018, Religion et écologie commencent à faire bon ménage

4 juillet 2018, La religion écologique n’est pas une religion

15 août 2016, En finir avec la religion du progrès

28 février 2015, Une religion pour la terre-mère est-elle dangereuse ?

21 septembre 2014, Religion catholique et écologie : comparaison papale

16 septembre 2009, bien-être et religion

22 décembre 2008, quelle religion pour le XXIe siècle ?

* réponse de l’ancien président du GIEC (Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat), l’Indien Rajendra Pachauri, à ceux qui lui demandaient ce qu’il pensait des détracteurs du réchauffement climatique.

** LE MONDE des livres du 14 février 2020, « Deus Casino », de François De Smet : la chronique « philosophie » de Roger-Pol Droit

Paroles d’évangile des temps présents

Faites attention à vos pensées, vos pensées deviennent des paroles. Faites attention à vos paroles, car vos paroles deviennent des actes. Faites attention à vos actes, car vos actes deviennent des habitudes. Faites attention à vos habitudes , car vos habitudes façonnent qui vous êtes. Faites attention à qui vous êtes, car celui que vous êtes façonne notre destin collectif.

Pierre Richard : Je suis très pessimiste sur le monde. La déforestation massive, la fonte des glaces, la pollution des océans, les animaux qui disparaissent… c’est atterrant. Le communisme a raté son coup et le capitalisme est en train de nous foutre en l’air. Nicolas Hulot raison de dire que le capitalisme et écologie sont fondamentalement antinomique. Tant qu’on voudra gagner un maximum d’argent dans un minimum de temps, on bousillera la planète. Et je ne vois pas le capitalisme disparaître… (LM, 15-16 décembre 2019

Isabelle Adjani : L’époque est propice au découragement, entre promesses politiques non tenues, retour des régimes autorirtaires et lutte contre le réchauffement climatique sans cesse repoussée. Ce qui est décourageant dans nos vies, c’est d’enchaîner des déceptions. (LM, 17 décembre 2019)

Le loup créé des emplois : Depuis la réapparition du loup dans le Mercantour au début des années 1990, les bergers sont très demandés. Les « débouchés professionnels sont nombreux », assure M. Laurent. Les éleveurs, trop occupés, recherchent de plus en plus des salariés pour accompagner les brebis en estive. Le berger, alors accompagné de chiens, surveille et prend soin de centaines de bêtes.

« économie de la promesse » : Les nouvelles technologies – 5G, voiture autonome, thérapie génique… ne sont qu’avatar contemporain des paradis religieux. Cette promesse contient un tiers de prouesse scientifique, un tiers de rêve de progrès humain for good ( « pour le bien »), et un plus grand tiers de profitabilité exponentielle. Ce discours enchanté de la technique s’écarte de plus en plus d’une réalité faite d’effets indésirables, de complexités ingérables, d’accidents, de limites… Mais tout problème posé par la technique est réglé par la promesse… d’une nouvelle technique.

Procès en destitution de Trump : Se protéger entre “copains et coquins” est une tendance naturelle qui n’épargne pas les cercles des pouvoirs qu’ils soient politiques, financiers ou religieux. Ce n’est docn pas vraiment étonnant, ce scénario incroyable où Trump ne va pas être condamné par un Sénat à sa botte, et où les Démocrates vont élire un candidat inéligible et où Donald Trump sera réélu. Qui aurait pu imaginer ça à part… ben, tous les gens un peu sérieux, en fait. Churchill disait que « La démocratie est le pire des systèmes, à l’exclusion de tous les autres », encore faut-il accepter de faire évoluer ce système.

Davi Kopenawa, chaman et leader du peuple indigène yanomami du Brésil : «  Le peuple de la marchandise est en train de gagner cette guerre qui a commencé il y a cinq siècle aux Etats-Unis. Si les Blancs pouvaient comme nous entendre d’autres paroles que celles de la marchandise, ils sauraient se montrer moins hostiles envers les peuples autochtones. Vous, les peuples des villes, vous n’êtes pas des chamans qui entrez en contact avec les esprits. Les capitalistes, les politiciens et les grands hommes d’affaires veulent arracher toutes les racines de la terre. Ils ne peuvent pas s’imaginer qu’à force d’extraire tous les minerais ils vont faire tomber le ciel. Nous, nous rêvons et alertons les Blancs pour les prévenir qu’il ne faut pas continuer ainsi. Dans le futur, le ciel ne va pas vous prévenir. Bolsonaro, lui, fait beaucoup de bruit, il aboie comme un chien. Mais quand le ciel tombera, on n’entendra plus rien. » En décembre 2019, à Stockholm, il a reçu le Right Livelihood Award, connu comme le « prix Nobel alternatif ».

Le droit au blasphème, c’est démocratique

Blasphème, « parole impie », sarcasmes envers un dieu ou une religion. Aujourd’hui encore, soixante-douze pays, dont treize en Europe, ont toujours une législation pénale qui condamne le blasphème, considéré parfois comme un crime. En France, c’est au contraire un fondement du principe de neutralité de l’État sur les questions religieuses. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen abolissait en 1789 le blasphème, crime pour lequel le chevalier de La Barre avait été condamné à mort par torture en 1766. Rappelons l’état du droit au niveau international avec la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1948) :

Article 18 : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites. 

Article 19 : « Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit. »

Aujourd’hui c’est une adolescente, Mila, qui fait débat en postant sur instagram : « Je déteste la religion, (…) le Coran il n’y a que de la haine là-dedans, l’islam c’est de la merde. (…) J’ai dit ce que j’en pensais, vous n’allez pas me le faire regretter. Il y a encore des gens qui vont s’exciter, j’en ai clairement rien à foutre, je dis ce que je veux, ce que je pense. Votre religion, c’est de la merde, votre Dieu, je lui mets un doigt dans le trou du cul, merci, au revoir. » Sa messagerie explose : « je recevais 200 messages de pure haine à la minute. » La lycéenne se justifie : « Contrairement à eux, je n’ai insulté personne, ni menacé, ni appelé à la violence envers qui que ce soit. Ce que j’ai fait, c’est du blasphème, c’est une critique générale des religions, et rien d’autre. » Nicole Belloubet, pourtant ministre de la justice, déclare que l’insulte contre une religion constituait « évidemment une atteinte à la liberté de conscience ». La sénatrice Laurence Rossignol lui rappelle qu’« en France, il est interdit d’insulter les adeptes d’une religion mais on peut insulter une religion, ses figures, ses symboles ». Le parquet a classé sans suite, le 30 janvier 2020, la première enquête ouverte contre Mila pour « provocation à la haine raciale ». En revanche, une seconde enquête est « ouverte du chef de menaces de mort, menace de commettre un crime, harcèlement ».

Rappelons quelques précédents. En 2006 le professeur R.Redecker qualifiait dans une diatribe le prophète Mahomet « de chef de guerre, impitoyable, pillard, massacreur de juifs et polygame » et le Coran de livre « d’inouïe violence ». Il n’a été poursuivie en justice par aucune association musulmane. Le procès qui s’est ouvert le 7 février 2007 contre Charlie Hebdo est une autre illustration de cette thématique. Dans les différences caricatures sur Mahomet reprises par ce journal satirique, c’était la religion qui est visée, pas les musulmans.En 2014, Houellebecq déclarait publiquement : « La religion la plus con, c’est quand même l’islam. L’islam est une religion dangereuse, et ce depuis son apparition. Heureusement, il est condamné. D’une part, parce que Dieu n’existe pas, et que même si on est con, on finit par s’en rendre compte. À long terme, la vérité triomphe. » Nous avons inventé la démocratie pour qu’il y ait recherche de la vérité par le débat. Puisque la religion n’est qu’une idéologie comme les autres, elle doit pouvoir être critiquée. Aussi pénible que cela puisse être pour les croyants, on doit pouvoir dire ce que l’on veut de la religion, tout en faisant clairement la distinction entre la religion comme idée discutable, et ceux qui la pratiquent. En effet l’injure publique à l’égard d’un groupe de personnes à raison de leur religion est en France poursuivie par la loi. Ni la bible, ni le coran, lisez dans le livre de la Nature pour l’amour de toutes les formes de vie. C’est ce que nous vous conseillons sans vouloir faire passer les mécréants par le fil de l’épée.

* LE MONDE du 30 janvier 2020, L’affaire Mila expliquée : insultes contre l’islam, menaces contre une lycéenne et réaction politique « maladroite »

Tout savoir sur la dissonance cognitive

Nous sommes tous soumis à des injonctions contradictoires, l’obligation d’obéir à ce que dicte notre milieu social ou professionnel et notre attachement profond à l’idée de l’acte juste, conforme à notre conscience. Soumission / volontaire, comment sortir de cet oxymore ? Le texte de 1576 d’Etienne de la Boetie sur la servitude volontaire est plus que jamais d’actualité à l’heure où nous savons pertinemment qu’il est urgent de lutter contre la surexploitation de la planète mais où tout nous incite à conforter le système croissanciste qui nous mène à notre perte. Les lanceurs d’alerte sont très rares, les complices du business as usual innombrables. C’est comme pendant la dernière guerre, les résistants sont une poignée, les collaborateurs un peu partout. Il faudrait apprendre à désobéir alors que nous sommes prédisposés par notre socialisation à suivre la voie de la facilité, à se conformer. Ce mécanisme d’injonction contradictoire peut être appelé schisme de réalité, double pensée ou dissonance cognitive. Voici quelques exemples sur ce mécanisme qui nous rend à la fois complice et victime de la société thermo-industrielle :

Philippe Gruca dans « Pouvons-nous compter sur une prise de conscience ? »

Le psychosociologue Leon Festinger a appelé « dissonance cognitive » la situation de notre psyché lorsque se mettent à l’habiter deux croyances contradictoires. De ce sentiment d’inconfort, nous tendons inconsciemment vers un état de stabilité, d’apaisement, vers un état dans lequel cette tension puisse être résolue. Lors d’une projection du film We Feed the World, une amie m’a dit avoir été particulièrement choquée par les images sur l’élevage des poulets en batterie : « Ecoute, pendant trois semaines, je n’ai plus mangé de viande. Et depuis, bon… j’en remange comme avant. » Sa conscience a refoulé les informations, elle nous fait éviter d’y penser. Un autre choix était possible, intégrer les informations nouvelles et veiller à ce que cette prise de conscience se traduise en actes. Mais la conscience ne joue pas à pile ou face : que valent vingt minutes d’images animées contre des journées, des mois et des années entières au cours desquelles nous nous mouvons dans des espaces qui n’ont que peu à voir avec la désagréable intrusion de l’élevage en batterie. Les vitrines brillent, les rues sont nettoyées, les publicités caressent de promesses, les intérieurs sont bien chauffés. Où est le problème ? Nos sociétés modernes se caractérisent par la maximisation du rapport entre l’internalisation des commodités et l’externalisation des nuisances. Quant à mon amie, elle travaille depuis chez Total et, aux dernières nouvelles, l’ambiance dans son équipe est sympa et les conditions de travail plus que confortables.

James Howard Kunstler dans « la fin du pétrole » : « C’est une constante de l’histoire humaine que les évolutions les plus importantes sont souvent les plus ignorées, parce que les changements qu’elles annoncent sont tout simplement impensables. On peut qualifier ce processus de « problème hors contexte », phénomène si éloigné de l’expérience des gens qu’ils ne peuvent comprendre les informations disponibles. On peut aussi l’appeler « dissonance cognitive ». La plupart des économistes orthodoxes ne reconnaissent aucune limite à la croissance projetée dans l’avenir. Otages de leur propre système, ils ne sont pas capables de concevoir une autre forme d’économie. Cela explique pourquoi les Américains se précipitent vers l’avenir en somnambules. La plupart des Américains imaginent que le pétrole est surabondant, voire inépuisable et que de nouvelles technologies de forage accompliront de prodigieux miracles. La réflexion s’arrête là. »

Stéphane Foucart, dans un article sur la COP21, emploie deux dénominations significatives de la dissonnance cognitive: « schisme de réalité » et « double pensée » : « Les politiques savent que nous allons dépasser le seuil de 2°C, passage vers des perturbations ingérables. Ou bien la conscience trouve le moyen d’éviter d’y penser en participant à une mascarade nommée COP21. Il y a une telle opposition entre ce qu’on sait de dramatique (ou catastrophique) de source sûre et le besoin absolu de pouvoir conserver son statut social qu’on veut ignorer ce qui fait mal pour croire à ce qui n’est qu’illusoire. Les politiques choisissent la voie du moindre effort. »

2 mars 2013, les écrits de Pascal Bruckner, cas de dissonance cognitive

11 novembre 2012, Michel Rocard souffre de dissonance cognitive, toi aussi !

Tout savoir sur l’écologie et les spiritualités

Sur ce blog biosphere, nous classons les articles par thème, rubrique « Catégories ». Voici pour 2019 le récapitulatif sur les spiritualités au pluriel. Pour nous le XXIe scièle verra l’émergence d’une nouvelle religion, dans le sens de ce qui relie et donne une cohérence à la société humaine. Ethique de la Terre, Pacha Mama, peu importe la dénomination exacte et le nom de ses prophètes du moment qu’il ne s’agit plus d’anthropocentrisme, mais d’une humanité qui se ressent à nouveau immergée dans la biosphère. Comme le point de vue des écologistes sur cette question est très diversifié, allant d’un culte particulier à une indifférence totale envers la spiritualité, nous comptons sur les commentaires postés par les internautes pour témoigner de cette exubérance. Vous avez toujours la possibilité de nous envoyer un article de votre cru, il suffit d’écrire à biosphere@ouvaton.org. A vous de nous lire selon vos centres d’intérêt.

4 décembre 2019, Ouf, l’écologie devient intelligence collective

29 octobre 2019, Coline Serreau, réalisatrice écolo

22 août 2019, Spiritualité, religion et écologie (Arturo Escobar)

25 juillet 2019, L’écologie a besoin d’une spiritualité (Satish Kumar)

16 juillet 2019, Alain Hervé, la religion, le terrorisme…

16 avril 2019, Rubrique faits divers, Notre-Dame de Paris en flammes

15 avril 2019, Rejoignez notre Alliance des gardiens de Mère Nature

11 avril 2019, L’Écologie sera l’idéologie première du XXIe siècle

10 avril 2019, En Uttar Pradesh, le cauchemar de la vache errante

1er février 2019, BIOSPHERE-INFO, Hans Jonas et notre responsabilité

et les moments forts de 2018

1er septembre 2018, Biosphere-info septembre, l’espérance en mouvement (Joanna Macy et Chris Johnston)

20 août 2018, Pour connaître l’écopsychologue Joanna Macy

19 août 2018, Pour connaître John Seed et l’écologie profonde

4 juillet 2018, La religion écologique n’est pas une religion

Retour en arrière toute, ce que dit la sagesse indienne

Notre mode de vie s’est fait sur la destruction des autres modes de vie, au début par souci d’impérialisme et aujourd’hui essentiellement pour accéder à leurs ressources en sous-sol. Au final nous avons nettement plus détruit que construit : que les cultures d’avant étaient douces ! Nous les avons détruites pour notre seul petit rêve de progrès qui a répandu la misère partout. Nous, oui, pas eux : car nous nous en satisfaisons, massivement. Un océan de destruction pour un îlot de modernité déshumanisée. Non seulement le mythe des sociétés premières précaires et violentes est faux, archi-faux, mais la nôtre de société est violente, réellement, et a créé la précarité partout ailleurs, au nom de sa réussite locale et de son idéologie qui nous aveuglent par médias interposés. Je vais vous proposer quelques sources qui contredisent votre schéma de pensée erroné, par exemple dans « Pieds nus sur la terre sacrée », c’est la nature qui parle au travers des paroles des Peaux-Rouges :

« Nous avons toujours eu beaucoup ; nos enfants n’ont jamais pleuré de faim, notre peuple n’a jamais manqué de rien… Les rapides de Rock River nous fournissaient en abondance un excellent poisson, et la terre fertile a toujours porté de bonnes récoltes de maïs, de haricots, de citrouilles et de courges… Ici était notre village depuis plus de cent ans pendant lesquels nous avons tenu la vallée du Mississippi sans qu’elle nous fût jamais disputée… Notre village était sain et nulle part, dans le pays, on ne pouvait trouver autant d’avantages ni de chasses meilleures que chez nous. Si un prophète était venu à notre village en ce temps-là nous prédire ce qui devait advenir, et qui est advenu, personne dans le village ne l’aurait cru. »

« Jadis nous étions heureux sur nos terres et nous avions rarement faim parce qu’alors les deux-jambes [êtres humains] et les quatre-jambes [animaux quadrupèdes] vivaient ensemble comme une grande famille et il y avait assez de tout, pour eux comme pour nous. »

« Il n’y a pas d’Indien qui ne se regarde comme infiniment plus heureux et plus puissant que le Français. »

« Le soleil du matin, la douce terre nouvelle et le grand silence » écrit par Black Hawk, le chef des Souks et des Foxes.

Il faut ajouter que leur mode de vie était non seulement heureux et confortable, mais écologique au sens qu’il ne détruisait rien. Mais un tel témoignage vous fera-t-il remettre en cause le progrès dont vous êtes seulement 20 % à tirer les bénéfices chimériques et pervers ? Je suis plutôt certain du contraire, au vu de ma triste et désastreuse expérience pour tenter d’ouvrir les yeux de ceux qui vivent dans les pays riches et de changer les consciences occidentales. Je vous le répète, la destruction des sociétés traditionnelles était et est encore consubstantielle à notre développement. Et nous en sommes complices lorsque nous décrétons, en boucle et en cœur, qu’on ne peut pas revenir en arrière, ou que la recherche trouvera une solution. Le fait qu’il faille arrêter de nous culpabiliser n’y changera rien : soit nous entrons en décroissance en renouant avec des manières de produire artisanales, soit nous nous fascisons encore davantage. Jusqu’à y passer à notre tour.

Robin Branchu

pour en savoir plus, http://gorgerouge.unblog.fr/2018/06/06/retour-en-arriere-toute-5-6-juin-2018/

Apprendre aux enfants à se passer de Noël

Une enseignante remplaçante du New Jersey a annoncé à ses élèves, âgés de 6 et 7 ans, que le père Noël n’existait pas. Face au traumatisme enduré, le directeur de l’école élémentaire a envoyé une lettre aux parents pour s’excuser et leur recommande de « prendre les mesures appropriées pour préserver l’innocence des enfants ». L’enseignante a été renvoyée.* Elle aurait du être remerciée, félicitée, montrée en exemple.

Car l’innocence des enfants est exploitée, dénaturée. « Le Père Noël est devenu le camelot immonde des marchands les plus fétides de ce monde. Tous ces marchands de rêve et d’illusion, véritables pirates des aspirations enfantines, colporteurs mercantiles de l’idéologie du flic, du fric, du flingue, sévissent dans les médias et les devantures. Sauter à la corde ou jouer au ballon devient un exploit quasi contestataire sur des abords d’immeubles transformés en parking. Quelles sont les tendances d’enfants élevés dans un milieu naturel et n’ayant pas à souffrir du poids des divers modes d’intoxication ? Ils courent, ils jouent dans les flaques, se roulent dans la boue, ou tentent de percer les mystères de « papa-maman ». Ils vivent, pensent, créent. Refouler ces pulsions naturelles est donc le but criminel de notre société. Le système des marchands au pouvoir a dit : J’achète le Père Noël. Les marchands tuent l’enfant, tuent les parents, tuent le jouet. »**

Noël est une chiotte ignoble et on va plonger nos gosses là-dedans ? Mais faut bien faire plaisir au gamin ! D’ailleurs ces jeux sollicitent de plus en plus de consommation électrique. Allez, tenez, on va fantasmer un peu : bientôt pour construire des EPR nucléaires, EDF s’adressera à nos gosses et leur proclamera la nécessité de l’atome pour fournir de l’électricité à leurs jouets électroniques !

* LE MONDE l’époque du 16-17 décembre 2018

** la Gueule ouverte de janvier 1973… un texte qui reste toujours d’actualité en 2019 !

Le père Noël a tué la symbolique de Noël

« NOËL C’EST QUOI ? Des échanges de cadeaux, généralement superflus. Une fête pour les enfants, avec un arbre et des lumières qui n’ont plus aucun sens. Bien entendu une occasion exceptionnelle de vente et d’affaires pour les commerçants. Et puis, la tradition veut maintenant que les autorités politiques s’en mêlent, et dans chaque commune, on tient à dresser le plus beau sapin, et de mettre dans toutes les rues importantes des guirlandes de lumière. Finalement, je crois que, dans l’opinion commune, Noël ce n’est rien d’autre qu’une occasion pour faire la fête. Autrement dit, il ne reste rien de la signification. Qui donc se demande le sens de ce qu’il est en train de faire ?

Il faudrait se rappeler que Noël est en réalité deux fêtes confondues et superposées. La fête païenne était celle du solstice d’hiver : la fin de la progression de la nuit, et le début de la reprise de l’allongement des jours. D’où les lumières allumées partout. Fête païenne, celle de l’arbre toujours vert, du sapin, qui a traversé le froid, la neige, attestant la permanence de la vie contre cet hiver qui symbolise la mort. Mais Noël se fonde aussi dans la plus ancienne tradition religieuse : la naissance de Jésus. Bien entendu, le 25 décembre n’est nullement la date réelle de la naissance de Jésus. On a choisi le moment de la fête païenne. Ainsi chaque détail de ce Noël se rattachait à une croyance qui donnait à chacun une signification de ce qu’il faisait. Tout ce qui constituait Noël était « symbolique », destiné à nous rappeler quelque chose de plus important, à nous faire revivre un événement qui avait une valeur essentielle. Mais voici que tout cela est parfaitement oublié, on fait la fête parce que c’est la fête et on donne des cadeaux parce que c’est l’habitude. Par conséquent, cette « fête » n’en est pas une.

Elle est un moment absurde où on est bien content de gaspiller pour gaspiller, la publicité nous y aidant. Et ces jours n’ont plus aucun sens, par conséquent aucune profondeur, et je dirai aucune vie. C’est ce qui me frappe souvent pendant ces journées, cette activité fiévreuse me parait extraordinairement morte. Dépouillée de ses significations, la fête de Noël, devenue simple coutume, est en réalité une fête morte et dévoile notre superficialité. Nous, hommes modernes, nous nous agitons sans que cela ait le moindre sens, nous agissons sans savoir ni le pourquoi ni le but et il en est ainsi non seulement un jour de Noël, mais hélas ! pour tous les jours de notre vaine vie.« 

résumé d’un article de Jacques Ellul (Sud-Ouest du 23 décembre 1984)

Supprimez Noël et fêtons le solstice

En Europe, les rituels liés à l’approche de l’hiver sont ancestraux. Fixer la naissance de Jésus près du jour le plus court de l’année, ce fut d’abord la tentative de l’Eglise catholique de nier un paganisme proche de la Nature. La liturgie de la Messe de l’Aurore rappelle que la nuit est passée, le jour est avancé. La fête de la Saint Nicolas (Nicolas de Lycie, protecteur de tous les enfants) était célébrée le 6 décembre. En France les catholiques, qui depuis longtemps s’échangeaient des petits cadeaux à Noël le 25 décembre en l’honneur de la naissance du Christ, ont résisté un temps au « père Noël ». Mais entre le XIX et le XXe siècle, des chrétiens associent cette « fête des enfants » à celle de l’Enfant Jésus : Saint Nicolas fera désormais sa tournée la nuit du 24 décembre.

L’invention du père Noël résulte d’un détournement historique complémentaire. L’Église catholique avait décidé de remplacer les figures païennes par des saints pour marquer son pouvoir. Saint Nicolas de Lycie désignait le saint protecteur des tout-petits car, selon la légende, il aurait ressuscité trois enfants trucidés par un horrible boucher. Mais il était fêté le 6 décembre : un personnage, habillé comme on imaginait que saint Nicolas l’était (grande barbe, crosse d’évêque, grand vêtement à capuche), va alors de maison en maison pour offrir des cadeaux aux enfants sages. C’est seulement en 1809 que l’Américain Washington Irving a créé le personnage du Père Noël. La mondialisation du Père Noël peut commencer, y compris avec sa couleur rouge, utilisée dès 1866. De nombreuses firmes avaient déjà utilisé cette symbolique dans des publicités, mais Coca-Cola a largement contribué à fixer l’image actuelle : à partir de 1930, une série de publicités pour la marque Coca-Cola utilise le costume rouge et blanc. Le système marchand s’empare dorénavant des mythes religieux.

En 1900, il suffisait d’une orange donnée à un enfant pour avoir l’impression d’un immense cadeau. De nos jours les consoles de jeux vidéos du père Noël finissent par intoxiquer les jeunes esprits autour d’un arbre à cadeaux. Le père Noël n’est qu’un hérétique dont la hotte va être garnie par les marchands du Temple. L’enfant Jésus est bien oublié, Noël est devenu la fête des marchands. Même des pays n’ayant pas de tradition chrétienne comme la Chine utilisent désormais le 25 décembre comme outil de vente. Rien n’est plus emblématique de l’esprit de notre temps que cette fête de Noël (censée représenter la naissance du fondateur d’une religion à l’origine ascétique) qui a dégénéré en un rite purement commercial et mène à son paroxysme la fièvre consumériste. Il nous faut supprimer le père Noël et son emprise commerciale. Il nous faut supprimer Noël et l’emprise de la religion du Dieu unique sur nos pensées. Il nous faut revenir à des fêtes tournées vers la nature endormie au moment du solstice d’hiver le 22 décembre qui correspond à la nuit la plus longue dans l’hémisphère nord.

Le père Noël vu par des yeux d’enfants

Il s’agit d’enfants de CE1 mais cela peut se passer partout en France. Un garçon dit ne pas croire au père Noël. Les autres lui rétorquent : « Attention, si tu n’y crois pas, tu n’auras pas de cadeaux ! » Ce mécanisme d’intimidation est fréquent : « Attention, si tu ne crois pas en Dieu, tu iras rôtir en enfer… »

– Une fillette de cinq ans a fait une liste pour le père Noël longue comme un jour sans pain. Un membre de sa famille lui pose la question : « Si tu n’avais qu’un seul choix à faire, lequel ferais-tu ? » Et la petite fille de répondre sans sourciller, « Premièrement celui-ci, deuxièmement celui-là, et aussi… » Comme chacun sait, la société de consommation ne connaît pas de limites dès le plus jeune âge.

– Ce petit garçon ne croit plus trop au père Noël. Son oncle veut lui faire sentir les limites de toute chose : « Et si ta maman n’a pas assez d’argent pour t’offrir des cadeaux à Noël. » Sans se démonter, l’enfant envisage immédiatement de changer de mode de garde et d’aller vivre chez son père. L’affectif dans une famille n’est plus ce qu’il était.

– Dans cette famille, c’est terrible. Dès que les cadeaux sont achetés et cachés, les enfants ont un sixième sens pour le deviner ; ils exigent d’avoir ces cadeaux immédiatement tout de suite sans attendre le jour de Noël. Pourtant il y a de fortes chances que ces cadeaux soient oubliés aussitôt qu’ouverts.

Ainsi va le conditionnement dans la société des marchands. Cela commence très tôt, dès le jour de Noël et chaque fois qu’un enfant passe devant la caisse d’un supermarché où s’amoncelle (à sa hauteur !) les friandises. Mais on peut toujours rencontrer pire, par exemple l’objet en caoutchouc que machouille le bébé et qui a la forme d’un portable.

Si vous avez d’autres histoires d’enfants intoxiqués par la société de consommation, prière de les mettre en commentaire sur ce post, merci… ou de nous les envoyer à biosphere@ouvaton.org

Ouf, l’écologie devient intelligence collective

Un maelstrom de conversions à l’écologie parcourt LE MONDE. Le plus réconfortant, c’est que cela touche tous les centres de pouvoir, élus, médias, culture… Ainsi par exemple :

– Au congrès des maires, l’écologie s’impose comme un « thème incontournable : « Moins de voitures, plus de verdure ! « , « Aménager des îlots de fraîcheur dans la cité », « Des solutions pour une route plus durable », plus rien ne sera comme avant dans la prise de conscience… (LE MONDE du 22 novembre 2019)

– Pour sauver la planète, commençons par lire : numéro de « la Grande Librairie » avec Pierre Rabhi, apôtre d’une sobriété heureuse, Cyril Dion, cofondateur du mouvement Colibri, Emmanuelle Pouydebat (Comment les animaux nous inspirent), Hubert Reeves et sa prise de conscience progressive de l’écologie… (LE MONDE du 27 novembre 2019)

– Un collectif surnommé « The Freaks » composé d’une soixantaine d’artistes, s’engage à mettre en pratique et à diffuser une liste de petits gestes permettant de réduire drastiquement notre impact sur la planète : « Pour agir contre le dérèglement climatique, il est temps de passer de la parole aux actes… » (LE MONDE du 29 novembre 2019)

– Les discours de fin du monde sont-ils utiles ? Oui car les perspectives catastrophistes peuvent être de vrais aiguillons démocratiques…L’effondrisme fait faire des choses qui ne sont pas des formes de mobilisation classique, mais il ne s’agit pas moins de politique…(LE MONDE du 29 novembre 2019)

Tout cela, ce n’est qu’un simple frémissement de la pensée collective, mais que ça fait du bien de ne pas se sentir complètement seul pour agiter le tocsin avec ce blog biosphere et quelques intellectuels hors norme !

Coline Serreau, réalisatrice écolo

Solutions locales pour un désordre global était un film-documentaire de Coline Serreau, en lien avec un livre de 2010. Elle y exprimait son point de vue écolo en introduction : « L’un de nos grands chantiers philosophiques actuels est d’accepter que l’humain n’est supérieur à rien. L’accepter, c’est vivre une blessure narcissique très violente, du même ordre que celle qui nous a frappé lorsque nous avons découvert que la Terre était ronde, tournait autour du soleil, qui n’était lui-même qu’une banale étoile semblable à des milliards de milliards d’autres dans un univers dont les véritables dimensions nous échappaient. Les généticiens ont été très vexés de découvrir qu’une simple plante comme l’orge avait deux fois plus de gènes que l’homme. Les humains s’autoproclament la race la plus évoluée, ils devraient avoir l’intelligence de s’interroger sur cette soi-disant supériorité… Nous ne pouvons plus dépendre du bon vouloir des marchands et des politiques en ce qui concerne notre survie. Les gouvernants sont devenus les gérants et les valets des multinationales. Une des solutions, c’est le « retour en avant ». Retrouver à travers de petites structures locales une autonomie alimentaire sans produits chimiques, qui nous rende notre liberté et assure notre subsistance. » Voici quelques autres réflexions de Coline Serreau, née le 29 octobre 1947, qui méritent lecture :

« J’ai passé mes premières années à vivre dans la nature, j’ai passé ma jeunesse dans les arbres, à faire cent mètres en traversant de branche en branche, c’est pourquoi j’ai une conscience écologique ; mais la pensée se travaille aussi grâce à des lectures. J’ai commencé à lire de manière assidue vers 6-7 ans, et aussi à écrire. A 15 ans, j’avais lu tout Freud. Puis je me suis attaquée au marxisme, leur analyse de la société de classes est d’une importance fondamentale. Dès 18 ans je me suis attelée à la littérature féministe et aux premiers ouvrages sur l’écologie. Le massacre de la Terre vient du patriarcat. La Terre, sur le plan symbolique, c’est la mère, la femme, la fécondité. Si le corps de la femme m’appartient, la Terre m’appartient. Le patriarcat nous a formatés, il faut en sortir. Mais je ne suis pas féministe, parce que ça donne l’impression qu’on se bagarre pour sa boutique. L’écologie et le mouvement des femmes n’ont pas encore leur cadre théorique, mais ça va venir… J’ai découvert « l’âme des arbres ». C’était dans les années 1990, une nuit à Nantes. J’attendais un taxi et je me mets à entendre, au milieu du silence, le bruissement d’un arbre et de ses feuilles. C’était comme une parole. J’ai le sentiment, tout d’un coup, qu’on a des gens en face de soi, que tout est vivant, comme nous, pas mieux ni moins bien. Il y a aussi une rencontre fondamentale. Michèle Rivasi (Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (Criirad)), m’a un jour invitée dans son labo et j’ai découvert quelque chose que je n’ai jamais oublié : l’énergie de la pierre.

Je ne suis pas optimiste, c’est sauve-qui-peut. Il faut se mettre aux abris, en groupe, avec de la terre, de l’eau et du bois. Je ne suis pas collapsologue, mais je suis pour le boycott et pour le « devenez riche, n’achetez plus ». Et puis il y a un hôpital dans notre corps. Il faut arrêter d’ingurgiter des toxines toute la journée. Mais c’est compliqué, c’est une bagarre, moi aussi, j’en suis pleine. On est empoisonné et tout le monde s’en fout. » (extraits, LE MONDE du 20-21 octobre 2019)

Bon anniversaire, Coline…

Spiritualité, religion et écologie

– Toute politique renvoie à un ensemble de prémisses fondamentales sur ce que sont le monde, le réel, la vie, donc à une ontologie (une métaphysique).

– Dans l’ontologie moderne, appelée dualiste car basée sur la séparation radicale ente nature et culture, le monde est peuplé d’individus qui se meuvent sur des marchés. Un tel postulat conduit à la monoculture.

– Le développement a échoué en tant que projet socio-économique, mais le discours du développement contamine encore la réalité sociale.

– Lorsque les fissures du maillage ontologique individu-marché-technoscience se feront plus visibles avec l’aggravation de la crise environnementale, on percevra de plus en plus nettement la forme relationnelle.

– Aucun entité ne préexiste aux relations qui la constituent. Une fleur n’existe pas, elle inter-existe. Des liens de continuité existent entre toutes les formes du vivant. Une ontologie relationnelle implique une culture diversifiée de type agro-écologique.

– Tout être vivant, y compris bien sûr l’être humain, n’est autre que l’expression de la force créatrice de la Terre. Les conceptions qui découlent de cette conviction, par exemple celles des ethnies qui se battent paru la défense de la Terre-mère, sont des visions anticipatrices.

– Aujourd’hui on voit bien que la crise écologique a le potentiel de déstabiliser n’importe quel contexte de développement existant, n’importe quelle promesse de développement.

– La montée des fondamentalismes religieux suppose un rejet de la modernité à l’occidentale.

Arturo Escobar

extraits de son livre « Sentir-penser avec la Terre (une écologie au-delà de l’Occident) » aux éditions anthropocène, le Seuil

Les suppôts de l’économisme sévissent sur LM

Christophe Ramaux* : « Les collapsologues ravalent le politique à un mode religieux.L’écologie mérite mieux que la régression des nouveaux prophètes de l’apocalypse. Le réchauffement climatique dépend de la population, mais la dernière bombe démographique en Afrique devrait être résorbée à la fin du siècle). Miser sur la réduction de la croissance économique annihilerait le développement (le soulèvement des « gilets jaunes » atteste l’étendue des besoins insatisfait). L’écologie elle-même exige un surcroît de croissance : rénovation du bâti, etc. Ne trompons pas le monde : la pérennisation des retraites et la hausse du pouvoir d’achat ne pourront se faire, à PIB constant, uniquement par la réduction des inégalités. Le découplage relatif – augmentation des gaz à effet de serre (GES) inférieure à celle du PIB – a déjà commencé à l’échelle mondiale, le découplage absolu n’est pas hors d’atteinte. La réduction de l’intensité carbone de l’énergie implique d’abandonner les énergies fossiles au profit du nucléaire. L’histoire fourmille de promesses d’émancipation abîmées par le dogmatisme. Puisse l’écologie y échapper. » Les commentateurs sur lemonde.fr en savent beaucoup plus que ce prof en Sorbonne :

Hervé Corvellec : Une chronique dogmatico-religieuse qui accuse les autres de dogmatisme religieux.

Macadam : Très étonné de voir un économiste « atterré » tenir de tels propos… Arguments consensuels et sans intérêts, lieux communs et fausses affirmations : affligeant. Pour une personne supposément défenseur d’une pensée économique hétérodoxe, ce discours reprend intégralement les arguments mainstream et dépassés que vous étiez censé combattre. Ignorez-vous tout des courants d’économie écologique ? Le découplage est un concept absurde, comment voulez-vous séparer les flux d’énergie et de matière de l’économie. Vu que vous semblez un peu perdu sur le sujet je vous conseille de relire des auteurs comme Georgescu-Roegen (début du 20ème pourtant) qui montrait très tôt qu’on ne pouvait faire dans l’économie sans prendre en compte une biosphère limitée (en se basant sur la 3ème loi de la thermodynamique : l’entropie).

GM80 : Le premier problème que je repère dans votre article cher Monsieur Ramaux c’est de penser que «... le politique a longtemps été pensé sur un mode religieux, à l’image du communisme. Cette page a été tournée en 1989,… ». Donc d’après vous le mode religieux ne s’appliquerait pas aux politiques néolibérales que nous connaissons depuis? En l’invisibilisant vous construisez un discours qui ne peut être concluant car déjà orienté idéologiquement. Vous êtes « hors-sol » comme pourrait le dire Bruno Latour. Qui d’ailleurs parle très bien d’écologie de religion et de politique dans Face À Gaia que je vous conseille fortement.

Laverdure : Au secours, le dogme de la Croissance éternelle est en danger ! Vite, mobilisons quelques sous-diacres assez idiots pour répéter les vieilles antiennes sur un air nouveau. L’OPEP l’a bien dit, la principale menace qui nous pend au nez vient de ces damnés écologistes. Qu’ils rôtissent dans l’enfer du réchauffement climatique incontrôlé. Nous aurons toujours des climatiseurs…
Au fait, invoquer les fins de mois difficiles des Gilets Jaunes pour justifier la croissance à tous prix témoigne d’une sacrée mauvaise foi. Et si l’on répartissait les richesses autrement ?

piotr veliki : Votre dogmatisme religieux, à vous, M. Ramaux, peut se nommer « angélisme économique ». Croyez-vous sincèrement que tous ceux qui ont engagé une course folle au profits, dont le moteur est la cupidité ( ce qui rime avec stupidité) vont benoîtement cesser ? Et je ne parle pas que de la partie des « ultra-riches » qui ignorent purement et simplement « la vie des vivants » mais de cet « accroissement du POUVOIR d’achat » que vous semblez appeler de vos vœux. P.S. : combien de piscines privées ont été construites cet été ?

Michel Lepesant : Tout discours politique n’a pas toujours un mode religieux ? Politique et religion partagent des objectifs communs : proposer explication et sens du monde qui permettent à chacun de donner un sens à sa vie. Faut-il à la dimension apocaplytique des collapsologues leur opposer l’autre alternative théologique : le miracle !

c3po : Ô Grand PIB,
Toi qui nous guides depuis 70 ans,
Toi qui nous a enseigné que les ressources naturelles étaient gratuites et illimitées,
Mène-nous vers la lumière en ces temps obscurs
Où les physiciens, chevaliers de l’Apocalypse prétendent
Que le monde que Tu nous as donné connait des limites physiques,
Et apporte nous la Croissance Éternelle.
Amen

* LE MONDE du 16 août 2019, Christophe Ramaux : « Les collapsologues ravalent le politique à un mode religieux »

L’écologie a besoin d’une spiritualité

À l’âge de 9 ans, en Inde, Satish Kumar quitte sa famille pour devenir un moine jaïn : « Selon la tradition indienne, un enfant n’est pas un adulte sous-développé, comme on a tendance à le croire en Occident, mais il a une claire compréhension de ce dont il a besoin. Mon père est mort alors que j’avais 4 ans, un moine jaïn que j’interrogeais m’a répondu qu’il était possible d’échapper au cycle de la vie et de la mort en renonçant au monde. Alors, contre l’avis de ma mère et de mes frères, j’ai prononcé mes vœux et j’ai rejoint un monastère jaïn.J’ai été initié aux deux préceptes d’une existence en marche vers son accomplissement. La non-violence, d’abord, est le principe de vie suprême. Ne fais pas le mal, ni à un autre, ni à la nature, ni d’abord à toi-même. C’est une sorte d’amour, prends soin du monde extérieur et de ton monde intérieur. Et le deuxième grand principe spirituel est celui du non-attachement. Je suis en relation avec les êtres et les choses, mais je ne m’en approprie aucune. Je ne suis pas un être englué. La chaise sur laquelle je suis assis est une bonne chaise, j’aime cette chaise, je la remercie. Mais, pour autant, je n’affirme pas qu’elle est à moi et que personne ne peut la prendre. Quand je veux m’en aller, je la quitte. L’attachement est un fardeau qui ne t’apporte que malheur : «ma» femme, «ma» maison, «ma» mère, «mon» argent, «mon» job, «moi, moi, moi» ! Or même le moi ne m’appartient pas. Il est tissé de non-moi : de ces cinq éléments universels, selon la tradition jaïn, que sont la terre, l’eau, l’air, le feu et la conscience. Si j’oublie cela, je me condamne à vivre dans la séparation d’avec la nature, d’avec les autres et finalement d’avec moi. La diversité n’est pas séparation : nous procédons tous d’une réalité unique qu’est la nature. Voilà pourquoi nous devons agir sans violence ni attachement envers elle, afin de la laisser être.

Pourtant j’ai quitté le monastère. J’avais 18 ans lorsqu’un ami m’a transmis en secret l’autobiographie de Gandhi. Lui aussi prônait la non-violence et le non-attachement, mais à la différence du jaïnisme, il affirmait que ces principes devaient s’exercer dans le monde, et non pas hors du monde : en faisant de la politique, en participant à la vie économique, en s’investissant dans l’éducation. Cette lecture a eu sur moi l’effet d’une révolution spirituelle. Une nuit, alors que tout le monde dormait, je me suis enfui du monastère. Et j’ai rejoint un ashram gandhien.L’ idée que nous sommes tissés de nature nous est devenue étrangère : les Occidentaux se vivent comme en exception de la nature… Mais l’hypothèse Gaïa, de James Lovelock, énonce que l’ensemble du vivant sur la Terre forme un superorganisme qui s’autorégule harmonieusement. Si l’on accepte cette idée, nous devons sortir d’une vision mécaniste où chaque cause aura un effet déterminé. Il y a des effets de feedback et de boucle : une interdépendance constante, comme on s’en rend compte aujourd’hui avec le désordre climatique. Cette vision scientifique de Lovelock doit être complétée par la vision éthique d’Arne Naess, philosophe norvégien et fondateur de la deep ecology (écologie profonde). Les plantes, les animaux, les rivières et les montagnes ont un droit intrinsèque à vivre. Il n’y a pas un sujet «homme» et un objet «nature». Il n’y a que des sujets ! Et tous dépendent les uns des autres. L’homme est à la fois l’observateur et l’observé. Avec Lovelock et Naess, nous commençons à nous approcher d’une science, que j’appelle de mes vœux, qui ne serait pas séparée de la spiritualité. J’étais en quête d’une trinité capable d’incarner notre nouvelle histoire : un paradigme neuf dont nous avons besoin pour penser les défis qui nous attendent. La trinité française «Liberté, Égalité, Fraternité» est magnifique, mais ne vise que l’homme et oublie la nature. Quant à la trinité new age du «Mind, Body, Spirit» (l’intellect, le corps, l’esprit), elle néglige la société. D’où ma proposition : «la Terre, l’âme, la société» (Soil, Soul, Society). J’entends certains dire : «Je m’engage pour l’écologie.» D’autres : «L’urgence, c’est le combat pour la justice sociale.» D’autres encore : «Je médite car seul l’éveil spirituel compte.» Ça ne peut pas marcher ! Comme nous l’enseignons au Schumacher College, nous devons faire les trois à la fois : prendre soin de la Terre, c’est prendre soin de son âme ; prendre soin de son âme, c’est se donner les moyens de s’engager de manière juste en politique, et ainsi de militer en retour pour une société favorisant la vie de l’âme et la préservation de la nature. Car le changement ne viendra pas du sommet – dirigeants politiques ou multinationales -, mais de la base : d’une prise de conscience des gens ordinaires. Je reste convaincu que nous pouvons aller vers une société meilleure. Mais ça ne peut pas être un objectif mesurable, planifiable, maîtrisable. C’est un voyage : un pas après l’autre, une action après l’autre. Attentif à ce qui, imprévu, émerge et nous appelle.

La «révolution de l’amour», comme on disait du temps de ma jeunesse, doit commencer par un acte de paix envers soi-même. J’admire Greta Thunberg, mais je l’ai mise en garde : si tu agis par peur, tu seras forcément déçue par le résultat de ton action. Cela ne se passe jamais comme on veut. Alors que si nous agissons par amour, chacune de nos actions, même la plus quotidienne, est un accomplissement, une joie, elle se suffit à elle-même. Agissons en confiance. Nous réussissons ? C’est un cadeau de l’univers ! Nous ne réussissons pas ? Cela valait malgré tout la peine d’être fait. Il s’agit donc d’agir, mais sans s’attacher au résultat ? » (source, Mme Le Figaro, 22 juillet 2019)

Deux lectures pour une formation à l’écologie spirituelle :

Pour une présentation de la spiritualité de Satish Kumar, « Tu es donc je suis – une déclaration de dépendance » (1ère édition 2002, Belfond, 2010) :

http://biosphere.ouvaton.org/de-2000-a-2006/1260-2002-tu-es-donc-je-suis-une-declaration-de-dependance-de-satish-kumar-parution-francaise-belfond-2010

La présentation de « Small is Beautiful » d’Ernst Friedrich Schumacher a été faite par Satish Kumar dans son livre« Pour une écologie spirituelle » (Belfond, 2018), lire :

BIOSPHERE INFO, Small is Beautiful

Alain Hervé, la religion, le terrorisme…

Religion : L’ouvrage philosophique qui sert de référence aux temps modernes, dans lequel on célèbre la religion du plus vite, plus grand, plus gros, plus riche, plus n’importe quoi… s’intitule le Livre Guiness des records.

Supposons que Dieu ait décidé de se reposer le sixième jour, ait oublié de nous créer. A vue de galaxie on peut dire que ça ne changerait rien. Le printemps n’attendrait pas les météorologues pour se présenter, et les grenouilles jouiraient aussi bien du clair de lune sans l’éclairage urbain. Pensons que la vie est tout, et l’homme est le reste.

Terrorisme : Si nous brûlons le pétrole du Proche-Orient dans nos voitures, si nous nous éclairons à l’énergie nucléaire, si nous achetons notre nourriture au supermarché, si nous passons des heures sur Internet… alors, nous appartenons à la civilisation des tours. Alors nous sommes des cibles pour ceux qui ont été chassé de leurs terres par les monocultures, par la construction de grands barrages, par la déforestation… pour tous ceux qui ont été chassés de leurs traditions, de leurs cultures, de leur civilisation.

Urbanisation : Lorsqu’une ville juge nécessaire de s’équiper d’un métro, c’est qu’elle est devenue trop grande. Les habitants ne réussissent plus à se croiser en surface. On les enterre. Paradoxe apparent : c’est dans le métro que l’on trouve le plus grand nombre de publicités pour l’espace, les produits naturels, l’air, le soleil, le confort, la paresse, l’eau pure, et le sexe.

La prolifération humaine dans les magmas urbains, que l’on persiste à appeler des villes, ne semble pas une réussite du bien vivre. Sauf pour d’infimes minorités. Ce sont plutôt des amas de larves affamées qui formeront les milliards dont on peut dire avec certitude qu’ils n’accéderont jamais à la qualité d’hommes, ni même de sujets de la société de consommation. Ce sont les déchets de la religion nataliste.

Homosexualité et décroissance, une révolution éthique

Les valeurs aujourd’hui se modifient à toute allure, mais pas toujours, pas encore. Pierre Palmade n’a plus peur de renouveler son coming out, Dominique Méda se lamente du fait que l’idée de décroissance économique patine. Mais un jour chacun vivra sa sexualité à sa guise tout en ayant dès sa naissance délimitation stricte de son quota de CO2.

Pierre Palmade* : A la fin des années 1960, je me suis affiché une fois avec un garçon à Bordeaux et j’ai été la risée de tout le lycée. Dans ces années-là, on ne parlait pas d’homophobie, puisqu’on ne parlait même pas de l’homosexualité. Donc il n’y avait pas de mots sur ce que je ressentais. Je suis d’une génération qui est passée de la honte à la loi pour le mariage pour tous… C’est le virage le plus historique de la société sur l’homosexualité. C’est incroyable ce changement de regard. Il y a encore quinze ans, si une personne traitait de pédé quelqu’un dans la rue, on regardait le pédé. Maintenant, on regarde l’homophobe. Le délit a changé de camp.

Dominique Méda** : l’économiste Michel Husson a ainsi montré que même si l’intensité en CO2 (la quantité de CO2 émise pour produire une unité de PIB mondial) baissait deux fois plus vite qu’au cours des quarante années passées, une baisse annuelle de 1,8 % du PIB mondial serait nécessaire pour atteindre les objectifs fixés par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC)…Nous sommes quelques-uns à prôner, depuis la fin des années 1990, sinon l’abandon du PIB comme indicateur de référence, du moins son encadrement au sein de normes environnementales et sociales strictes (possiblement représentées par deux indicateurs non monétaires : l’empreinte carbone et l’indice de santé sociale) dans une société que nous qualifions de « postcroissance », une société qui ne se donne plus pour objectif principal d’obtenir des gains de productivité ou de croissance mais de répondre aux besoins sociaux en visant des gains de qualité et de durabilité. Aujourd’hui, l’objectif principal est de diminuer la production de CO2 de la manière la plus égalitaire possible, y compris en adoptant des quotas carbone individuels. De cela, malheureusement, il n’est guère question aujourd’hui.

Greenpower : La phrase clé c’est «quota de CO2 individuel». Mais sur quelle base distribue-t-on de tels quotas ? La France est à 10t/an/hab quand il ne faudrait pas dépasser 2. Alors comment fait on pour diviser par 5 ? Comment découpler progrès technique et croissance industrielle ? À quelle époque la France a t elle atteint le chiffre de 2t/an/ hab ? Avant la Révolution industrielle probablement. Quelles seront les sanctions si vous dépassez votre quota ? On se dirige vers la dictature écologique voilà.

le sceptique ;Si la nature est un bien commun, si l’objectif est sa modification minimale, si le sol, l’air, l’eau, le climat, le vivant doivent être surveillés et si ce qui les impacte doit être contrôlé pour rester dans une enveloppe d’équilibre, alors chacun naîtra en effet avec un quota d’impact jugé soutenable, chacun sera surveillé pour ne pas dépasser ce quota, y compris dans sa vie privée et sa propriété privée. Je ne vois pas trop d’autre aboutissement logique aux présupposés de départ (l’écologie).

* LE MONDE du 28-29 avril 2019, Pierre Palmade : « Je veux m’éloigner de mes démons »

** LE MONDE du 28-29 avril 2019, Dominique Méda : « La croissance est-elle la meilleure ou la pire des choses ? »

L’affaire Vincent Lambert, l’euthanasie en suspens

Euthanasie en suspens, il y a des décisions qu’on n’arrive pas à prendre. Appelé à se prononcer pour la seconde fois sur le cas de Vincent Lambert, le Conseil d’Etat a jugé, mercredi 24 avril, que la décision d’arrêt des traitements prise le 9 avril 2018 à l’issue d’une procédure collégiale portée par le docteur Vincent Sanchez, le chef de l’unité de patients cérébrolésés du CHU de Reims (Marne), était conforme à la loi.* Sur ce blog biosphere, nous avons suivi les pérégrinations de la loi :

10 mai 2018, Le purgatoire à perpétuité pour Vincent Lambert

8 juin 2015, Affaire Vincent Lambert : la loi européenne tranche

7 juin 2015, Vincent Lambert et le droit de mourir dans la dignité

16 janvier 2014, Vincent Lambert, qui peut décider de sa fin de vie ?

Pour complément d’analyse, donnons la parole aux commentateurs sur lemonde.fr, tous unanimes pour condamner l’acharnement thérapeutique :

jjdr : Ça c’est de l’agonie de professionnel, bravo ! Au passage on dirait que les lois Léonetti ne servent à rien juste à leurrer les gogos !

Ac : Ce qui est le plus tragique dans cette histoire, c’est l’hypocrisie de nos lois. Les médecins vont arrêter les traitements et laisser « la nature suivre son cours ». Donc, laisser M. Lambert mourir de faim et de soif (surtout de soif) jusqu’à ce que son cœur lâche. Car ils n’ont pas le droit (et pour certains pas l’envie) d’agir autrement. Chaque dose de morphine administrée est surveillée, documentée. Quand on est en fin de vie, mieux vaut ne pas avoir le cœur trop solide (ni un pacemaker).

Sur : Une sédation profonde et continue empêche toute ressenti de douleur, d’etouffement, de faim ou de soif ou …, et aboutit rapidement à un décès. C’est certain.

Olivier : Le CHU mobilise combien de personnes pour s’occuper de lui ? Et combien de personnes bien vivantes sont elles négligées, subissent elles des retards de prise en charge ? C’est une aberration de notre système. Aux USA ils auraient déjà été mis dehors pour non paiement, idem en Inde ou en Chine. C’est à cause de tels excès que notre système est fragilisé. C’est inhumain mais tellement divin. Je me demande qui paie leurs divers actions en justice, et quand leur sera envoyée la facture du CHU !

advitem eternam : Ces parents sont ignobles, ils empêchent leur belle fille de refaire sa vie, usent et abusent de la générosité de leurs concitoyens (qui financent la sécu), maintiennent artificiellement leur fils (qui n’aurait pas souhaité cela) et n’assument aucun frais de justice. Mais Dieu observe et pour tout cela il les enverra en enfer, la justice humaine et divine passera.

Domnick : Des parents qui préfèrent une idéologie à leur fils sont immatures et dangereux. Quel acharnement, quelle cruauté au nom de grands principes. Là et ailleurs, l’intégrisme n’a pas un beau visage.

Pognon dingue : Si on faisait payer aux parents la journée de soins intensifs ils changeraient d’avis

Bibi de Bordeaux : Qu’en est-il réellement de l’intérêt de ce pauvre garçon, pris en orage par des jusqu’au-boutistes ? Plus généralement, une immense majorité de français est favorable à une loi reconnaissant le droit de mourir dans la dignité et le suicide assisté. Par quelle lâcheté des hommes politiques sommes-nous pris en otage ?

Maï : Même si la loi sur la fin de vie n’est pas parfaite, mieux vaut que tout adulte dès 18 ans exprime ses directives personnelles de fin de vie et désigne sa-es personne-s de confiance chargée-s de faire appliquer les dites directives au cas où il ne pourrait plus s’exprimer.

Enkidou : Quand on voit les conséquences humaines et le coût pour la collectivité engendrés par l’obstination déraisonnable de ces gens, difficile d’admettre que la loi française ne doive pas être modifiée. Il est incompréhensible et inadmissible que, s’agissant d’une personne majeure au moment de l’accident, les parents de la victime aient ce droit de tourment perpétuel, au détriment, en l’occurrence, de son épouse. Cf. Genèse 2:24 : l’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme …

Pierre HUBU : Puisque les parents sont cathos tradis, je ne comprends pas pourquoi ils ne laissent pas leur fils bien aimé s’envoler loin de cette vallée de larmes pour rejoindre un monde meilleur où des angelots à ailes blanches lui chanteront de jolies chansons en attendant le Résurrection. Pendant ce temps là, il ne coûtera plus rien à la Sécu dont l’argent pourra être mieux employé à soigner les vivants plutôt que de maintenir les quasi morts en une vie artificielle..

Épilogue de cette histoire sans fin : Dans un communiqué publié peu après l’annonce de la décision du Conseil d’Etat, Pierre et Viviane Lambert, proches des catholiques intégristes de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X, ont annoncé via leurs avocats le dépôt de deux recours au fond, « sur des fondements différents », devant la CEDH et devant le Comité des droits des personnes handicapées des Nations unies. « La décision du Conseil d’Etat n’est donc pas définitive et la décision de provoquer la mort de Vincent Lambert ne peut pas être exécutée », écrivent-ils.

* LE MONDE du 25 avril 2019, Affaire Vincent Lambert : le Conseil d’Etat valide la décision d’arrêt des traitements

Rubrique faits divers, Notre-Dame de Paris en flammes

Étonnant qu’un discours qui devait clore le Grand débat en France soit complètement oublié pour une cathédrale qui brûle. Le musée du Louvre brûlerait-il intégralement que rien ne serait véritablement changé sur cette Terre. A plus forte raison quand Notre-Dame de Paris connaît un incident de parcours. Notre république est soumise à la dictature des faits-divers. Dès 18h50, les premières flammes sont apparues sur le toit de l’édifice touristique ; quelques instants plus tard, Emmanuel Macron reporte à une date non déterminée l’allocution télévisée qu’il devait prononcer ce lundi 15 avril à 20 heures pour conclure le Grand débat. Qu’est-ce qui était le plus important, la manière de structurer notre avenir ou quelques pensées éparses pour notre passé religieux ? Qu’est-ce qui est le plus important, se laisser emporter par une émotion artificiellement construite autour de quelques pierres et charpente ou agir rationnellement contre les émissions de gaz à effet de serre ? Faisons le tour des réactions politiques*, unanimes pour masquer leurs différences en célébrant l’unité nationale autour des vestiges d’un passé dédié à un dieu abstrait, trop loin de nos contingences bio-physiques  :

Emmanuel Macron : « Notre-Dame de Paris en proie aux flammes. Emotion de toute une nation. Pensée pour tous les catholiques et pour tous les Français. Je suis triste ce soir de voir brûler cette part de nous. Notre-Dame c’est notre histoire, notre littérature, notre imaginaire, le lieu où nous avons vécu tous nos grands moments, nos épidémies, nos guerres, nos libérations. Cette histoire, c’est la nôtre, et elle brûle.  »

Jean-Luc Mélenchon : « Notre-Dame est depuis plus d’un millier d’années le métronome des Français. (…) Ce bâtiment est un membre de notre famille à tous et, pour l’instant, nous sommes en deuil… Il y a ceux pour qui la main de Dieu est à l’œuvre dans l’édification de ce bâtiment. Mais ils savent que si elle y paraît si puissante, c’est sans doute parce que les êtres humains se sont surpassés en mettant au monde Notre-Dame », souligne le député des Bouches-du-Rhône, qui a demandé « vingt-quatre heures de pause politique ».

Laurent Wauquiez : « Désolation en voyant partir en fumée ce symbole de nos racines chrétiennes, de la littérature de Victor Hugo. C’est tout une part de notre histoire, de nous-mêmes, qui brûle ce soir ».

Marine Le Pen : « Les dégâts sont terrifiants. Tous les Français ce soir ressentent un chagrin infini et un vertigineux sentiment de perte. »

De François Hollande à Nicolas Sarkozy, en passant par François Fillon ou Jean-Marc Ayrault, la plupart des anciens dirigeants français sont sortis de leur retraite pour dire leur émotion et appeler à l’implication de chacun dans la reconstruction de l’édifice. Ah, si la même unanimité pouvait se réaliser autour de la condamnation d’une croissance économique sans issue…

* LE MONDE du 17 avril 2019, Incendie de Notre-Dame de Paris : et soudain, le monde politique français se rassemble dans l’émotion