spiritualités

Le terrorisme ne peut que s’amplifier

Samuel Paty a été assassiné pour avoir défendu dans sa classe la liberté d’expression et fait ainsi son métier d’enseignant. C’est le prolongement d’une longue série de meurtres perpétrés par un islamisme dévoyé et voyou. Mais cela ne doit pas occulter le fait que le nombre total de morts par ce genre de terrorisme en France est marginal par rapport au résultat des interventions militaires occidentales en Afghanistan, en Irak, en Libye ou au Mali. Avec des menaces aussi visuellement impressionnantes que le terrorisme après les attentats du 11 septembre 2001, on a perdu tout sens des proportions et on réagit avec force à des probabilités très faibles. Des centaines de milliards de dépenses publiques ont été voté aux États-Unis pour se défendre contre de nouveaux attentats terroristes ; depuis le 11 janvier 2013, date du début de l’intervention au Mali, difficile d’obtenir le coût cumulé pour la France de cette intervention toujours en cours. Face à un ennemi invisible qui œuvre aussi sur le territoire français, la lutte militaire et policière contre le terrorisme ne peut rien résoudre au fond ; les causes de la violence terroriste demeurent. Les inégalités de niveau de vie entraînent forcément frustrations et colère, et ceux qui ne deviendront pas terroristes eux-mêmes toléreront ou soutiendront quand même des terroristes. Dominique Lestel se permet d’écrire : « A propos des attentats d’Al-Quaeda, certains se sont demandés avec une naïveté ahurissante pourquoi les peuples du Tiers-Monde nous en voulaient autant. La vraie question, me semble-il, est plutôt de savoir pourquoi ils ne nous en veulent pas plus. Remarque qui n’est bien évidemment pas une apologie d’Al-Quaeda. ». Alain Hervé s’exclamait : « Si nous brûlons le pétrole du Proche-Orient dans nos voitures, si nous nous éclairons à l’énergie nucléaire, si nous achetons notre nourriture au supermarché, si nous passons des heures sur Internet… alors, nous appartenons à la civilisation des tours. Alors nous sommes des cibles pour ceux qui ont été chassé de leurs terres par les monocultures, par la construction de grands barrages, par la déforestation… pour tous ceux qui ont été chassés de leurs traditions, de leurs cultures, de leur civilisation. »

Un très grand nombre de musulman(e)s sont des femmes et des hommes de bon sens, réellement pacifiques, et ils sont sincères lorsqu’ils désavouent l’assassinat ignoble de Samuel Paty, comme ils l’ont fait pour les précédents. Mais tant que les musulmans n’auront pas fait le nettoyage dans cette religion, ils seront rendus comptable des crimes islamistes. La réforme de la théologie musulmane devrait être leur priorité, comme le firent les catholiques qui écrivaient encore en 1925 que les lois de l’Église devaient être supérieures à celles de la république laïque. Cela ne devrait pas nous faire oublier l’essentiel, le combat principal n’est pas la lutte contre le terrorisme islamique mais les mesures à prendre pour éviter le pillage de la planète et pourfendre l’explosion des inégalités. Du côté des nantis, ils doivent diminuer leur niveau de vie pour aller vers une sobriété partagée, ils donneront ainsi beaucoup moins de motifs de revendications. Par la simplicité qui devrait être volontaire, ils participeront aussi à la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre.

Enfin disons-le clairement, nous sommes tous des Samuel Paty, nous devons tous œuvrer pour la liberté d’expression et condamner la violence contre les personnes. Sur notre blog biosphere, voici les articles précédents à propos des différentes facette du terrorisme :

15 décembre 2017, Peur du terrorisme, insouciance totale pour le climat

18 octobre 2016, Le terrorisme islamique, plus visible que l’écoterrorisme

21 octobre 2015, Les centrales à charbon, un terrorisme contre le climat

11 septembre 2013, Agir contre les TGV, est-ce terrorisme ou bon sens ?

19 septembre 2012, Ecoterrorisme et écoguerriers, le cas Paul Watson

M. Maxime Egger, Se libérer du consumérisme

Le système CPC, « Croissanciste, Productiviste et Consumériste » exalte l’illimité avec trois axiomes proprement délirants : technologique, (tout ce qui est possible, nous le ferons), économique (tout ce qui nous fait envie, nous l’acquerrons) et financier (tous les profits potentiels, nous les réaliserons). L’économie est devenue en elle-même sa propre fin et une forme de religion universelle. Avec son Dieu (l’argent), son clergé (les PDG), son credo (le libre marché), ses théologiens (les économistes), ses temples (les supermarchés), ses promesses (le bonheur), ses rites (le shopping), ses fidèles (les consommateurs) et ses tables de loi : rentabilité, compétitivité, libre échange. De la santé à la spiritualité, en passant par l’éducation et jusqu’aux relations de couple, plus rien n’échappe à l’écorègne.

Les débats sur l’après-coronavirus (retour à la normale ou changement de cap ?) ont montré la prégnance de cette religion de la croissance. Ainsi cette position du Centre patronal suisse : « Il faut éviter que certainespersonnes soient tentées de s’habituer à la situation actuelle, voire de se laisser séduire par ses apparences insidieuses : beaucoup moins de circulation sur les routes, un ciel déserté par le trafic aérien, moins de bruit et d’agitation, le retour à une vie simple et à un commerce local, la fin de la société de consommation... »

Alors que les collapsologues nous annoncent la fin de la civilisation thermo-industrielle, nous ne sommes pas disposés à en faire le deuil ; ce qui est à perdre apparaît trop important par rapport à ce qui pourrait être gagné, avec toute l’incertitude dont ce « pourrait » est chargé. Difficile donc de ne pas penser à cette prophétie amérindienne adressée aux Blancs, plus que jamais d’actualité : « Lorsque le dernier arbre aura été abattu, que la dernière rivière aura été polluée, que le dernierpoisson aura été pêché, alorsseulement vous verrez que l’argent ne se mange pas. »

(extraits du livre de Michel Maxime Egger, Se libérer du consumérisme – un enjeu majeur pour l’humanité et la Terre (Éditions jouvence, septembre 2020). Une recension de ce livre a été faite sur le site des JNE,

Avortement, euthanasie… droit à la mort

Avortement : «  En 1971, le manifeste des 343 femmes proclamant avoir avorté a lancé un sacré pavé dans la mare. Simone de Beauvoir, Françoise Sagan, Catherine Deneuve, Delphine Seyrig… et moi ! J’avais tenu à le signer malgré ma profession d’avocate et le blâme probable qui en résulterait. Car j’avais moi aussi, à 19 ans, connu la plus profonde détresse après un avortement réalisé par un jeune médecin sadique, un monstre, qui avait fait un curetage à vif en disant : « Comme ça, tu ne recommenceras pas. » J’ai beaucoup pleuré cette nuit-là, avec le sentiment qu’on m’avait torturée pour sanctionner ma liberté de femme et me rappeler que je dépendais des hommes. Mais je ne regrettais pas. La biologie m’avait tendu »n piège. Je l’avais déjoué. Je voulais vivre en harmonie avec mon corps, pas sous son diktat. » (Gisèle Halimi, défenseuse des droits des femmes, morte le 28 juillet 2020)

Euthanasie : En 1995, un médecin japonais a été condamné pour meurtre à du sursis pour avoir mis fin aux jours d’un cancéreux en phase terminale. L’affaire, la première impliquant un praticien, avait fait grand bruit. Les juges avaient alors défini quatre critères pour l’euthanasie. Le patient devait être affecté d’une douleur insupportable et être condamné à court terme. Il ne fallait pas qu’il existe de méthode pour soulager la douleur et le malade devait avoir donné son accord pour mettre fin à ses jours. Par la suite, le ministère de la santé a défini la « planification préalable des soins », qui oblige le patient, sa famille et le médecin traitant à décider, par écrit, du recours ou non à des traitements pour prolonger la vie. L’arrestation de deux médecins soupçonnés d’avoir aidé à mourir une femme atteinte de la maladie de Charcot (la sclérose latérale amyotrophique) relance en juillet 2020 le débat sur l’euthanasie au Japon.

Suicide : «  En 1949 je me présente à un tournoi d’éloquence ouvert aux jeunes avocats. Je suis la première femme à m’inscrire à ce concours, le thème : « Le droit de supprimer la vie. » Le sujet me passionne, et quand je commence à parler, je me sens m’envoler. Non à la peine de mort, bien sûr ; je cite Camus et Victor Hugo. Oui à l’euthanasie et au droit au suicide ; et je cite les stoïciens. Je suis proclamée lauréate à l’unanimité. Et, dès le lendemain, je suis embauchée par l’un des meilleurs avocats de Tunisie.(Gisèle Halimi)

Triage médical : « Il y a eu une forme de régulation qui, a privé d’accès à l’hôpital des personnes âgées, notamment les résidents des Ehpad. La commission a réclamé des données chiffrées auprès de la DGS. Nous venons de les recevoir, ces chiffres sont éloquents. Au pic de la crise, début avril, le nombre des personnes âgées de plus de 75 ans admises en service de réanimation chute brutalement. Nous passons de 25 % en moyenne (à la même période, au cours des années précédentes) à 14 % pendant la crise, et même à 6 % en Ile-de-France. Notre système a donc bel et bien été débordé. On a réduit les chances des personnes âgées. Beaucoup auraient pu vraisemblablement être sauvées. » (Eric Ciotti, rapporteur de la commission d’enquête parlementaire sur le Covid)

Ces quatre informations sont issues de MONDE papier du 30 juillet 2020. Nous les avons regroupées car on nous parle toujours du droit à la vie ou à la mort. Notons que la fin de vie dès la conception, la fin de vie des personnes âgées, le droit au suicide et le triage médical sont ressentis comme des avancées sociales, mais qu’il existe un blocage sur la peine de mort, interdit de couper un homme en deux  !

Pour en savoir plus grâce à notre blog biosphere :

18 avril 2020, Covid, regardons sans ciller la mort en face

26 mars 2020, Covid-19, le « droit à la vie » est relatif

20 février 2020, L’euthanasie en Belgique, facile ?

1er juillet 2019, Droit à la vie ou droit à une mort digne ?

13 mars 2018, Le suicide assisté, atteinte à la liberté individuelle ?

29 novembre 2014, L’avortement serait-il contraire à la nature humaine ?

17 juillet 2013, Pour limiter le nombre de morts, vive l’avortement…

5 juillet 2013, Suicide mode d’emploi, voici les nouvelles recettes

28 janvier 2011, assistance au suicide et liberté humaine

25 janvier 2011, l’avortement dans la dignité

9 juillet 2010, significations du suicide

L’écologisme sera la religion du XXIe siècle

Toute politique renvoie à un ensemble de prémisses fondamentales sur ce que sont le monde, le réel, la vie, donc à une ontologie (une métaphysique) qui formate nos croyances. La politique ramène donc à des conceptions religieuses au sens de « ce qui nous relie » et fait société. Et toute religion est une construction sociale élaborée pour résoudre un problème.

« Le Dieu unique du monothéisme était originellement celui d’Israël. Cette conception nouvelle dans un monde où régnait une pléthore de divinités est né tardivement, vers les VIe-Ve siècles avant notre ère, au sein du peuple hébreu. En 587 avant notre ère, le temple de Jérusalem est détruit par les troupes du roi babylonien ; certains Judéens se trouvent en exil à Babylone, d’autres en Égypte, le dieu d’Israël risquait de disparaître. C’est de ce désastre que va jaillir l’idée monothéiste, les scribes exilés à Babylone vont réécrire l’histoire. Non, disent-ils, le peuple d’Israël n’a pas été anéanti par les armées des conquérants : les divinités babyloniennes ne sont que des dieux faits de main d’homme alors que Yahvé, lui, est un dieu invisible, transcendant. Le judaïsme a produit la Torah (le Pentateuque) qui est devenue une sorte de patrie portative. Avec le décloisonnement entre la pratique religieuse et les institutions étatiques, la fonction royale n’est plus indispensable, ce qui est radicalement novateur dans le Proche-Orient antique – où, traditionnellement, ce sont les dieux qui transmettaient aux rois leurs codes de loi. » (Thomas Römer)

Dès la Préhistoire, les aspirations spirituelles de l’humanité manifeste que la quête du transcendant fait partie de l’être humain. Nous ne pouvons être libéré de la religion, mais nos références fluctuent selon nos besoins sociaux. Les discours du Parti communiste français ont historiquement des accents religieux : si l’on doute, on est excommunié. Aujourd’hui les gémissements de la planète favorisent la progression d’une religion moins anthropocentrique, tournée vers la Terre-mère, sacralisant d’une certaine façon ce qui existe sans l’homme au fur et à mesure que l’activisme humain fait disparaître les derniers éléments de la nature sauvage. Comme les Juifs, nous vouons garder trace de ce qi est en train de disparaître pour garder espoir. Le monothéisme en tant que concept philosophique ou théologique était assez difficile à penser, parce que très abstrait. L’écologisme veut garder les pieds sur Terre.

Pour conclure. Le XXIe siècle verra sans doute l’émergence d’une nouvelle religion qui donne cohérence à la société humaine et à nos comportements individuels. Éthique de la Terre, Pacha Mama, peu importe la dénomination exacte et le nom de ses prophètes du moment qu’il ne s’agit plus d’anthropocentrisme, mais d’une humanité qui se ressent à nouveau immergée dans la biosphère. Pour en savoir plus grâce à notre blog biosphere :

1er mars 2020, Biosphere-Info, écologisme et religions

18 février 2020, L’écologisme concurrence les religions

22 août 2019, Spiritualité, religion et écologie (Arturo Escobar)

25 juillet 2019, L’écologie a besoin d’une spiritualité (Satish Kumar)

15 avril 2019, Rejoignez notre Alliance des gardiens de Mère Nature

19 août 2018, Pour connaître John Seed et l’écologie profonde

3 août 2018, Religion et écologie commencent à faire bon ménage

4 juillet 2018, La religion écologique n’est pas une religion

28 février 2015, Une religion pour la terre-mère est-elle dangereuse ?

21 septembre 2014, Religion catholique et écologie : comparaison papale

29 décembre 2009, notre Terre-mère Pachamama

16 septembre 2009, bien-être et religion

22 décembre 2008, quelle religion pour le XXIe siècle ?

10 commandements plutôt que 100 principes

Nicolas Hulot énonce cent principes fondateurs dans une tribune au « MONDE ». Autant nous rendons régulièrement hommage à NH sur ce blog biosphere, autant le mot « consternant » nous vient à l’esprit pour qualifier tous ces poncifs. Exemples : 1. Le temps est venu, ensemble, de poser les premières pierres d’un nouveau monde.. 10. Le temps est venu de réanimer notre humanité… 20. Le temps est venu de se rappeler que la vie ne tient qu’à un fil… 30. Le temps et venu d’apprendre de nos erreurs… 40. Le temps est venu d’une mondialisation qui partage, qui coopère et qui donne aux plus faibles… 50. Le temps est venu de s’extraire des idéologies stériles………… 100. Le temps est venu de créer un lobby des consciences.

On aurait pu faire beaucoup plus court et beaucoup plus incisif, style « les Dix commandements de la Biosphère» :

Tu pratiqueras la simplicité volontaire ;

Tu as autant de devoirs que de droits ;

Tu aimeras la planète comme toi-même ;

Tu réagiras toujours de façon proportionnée ;

Tu protégeras l’avenir des générations futures ;

Tu respecteras chaque élément de la Biosphère ;

Tu ne laisseras pas les machines te dicter leur loi ;

Tu adapteras ta fécondité aux capacités de  ton écosystème ;

Tu ne causeras pas de blessures inutiles à ton environnement ;

Tu vivras des fruits de la Terre sans porter atteinte au capital naturel.

Dix Commandments

You will love the Earth as yourself ;

You have as many duties as rights ;

You will not allow machines to govern you ;

You will always respond in a balanced manner ;

You will respect each element of the Biosphere ;

You will lead your life in an intentionally modest way ;

You will protect the future of  the generations to come ;

You will not cause unnecessary damage to your environment ;

You will adapt your fruitfulness to the capacity of your ecosystem ;

You will live on the fruits of the Earth without undermining its natural wealth.

post-Covid, la conception d’Edgar Morin

La théologie scolastique du Moyen Age formait un tout théorique cohérent, très argumenté. Aujourd’hui ce système nous semble désuet. Demain des mots comme «croissance» et «chômage» nous sembleront aussi bizarres que «anges» ou «immaculée conception». Des intellectuels que nous estimons visionnaires nous montrent la voie d’une spiritualité écologique qui s’épanouira au XXIe siècle. Ainsi, Edgar Morin, 99 ans, et toujours solide face au virus :

« Toutes les futurologies du XXe siècle qui prédisaient l’avenir en transportant sur le futur les courants traversant le présent se sont effondrées. L’expérience des irruptions de l’imprévu dans l’histoire n’a guère pénétré les consciences. J’étais de cette minorité qui prévoyait des catastrophes en chaîne provoquées par le débridement incontrôlé de la mondialisation techno-économique, dont celles issues de la dégradation de la biosphère et de la dégradation des sociétés. Mais je n’avais nullement prévu la catastrophe virale. Cette épidémie nous apporte un festival d’incertitudes. Nous ne sommes pas sûrs de l’origine du virus , nous ne savons pas les mutations que pourra subir le virus au cours de sa propagation, nous ne savons pas quand l’épidémie régressera, nous ne savons pas quelles seront les suites politiques, économiques, nationales et planétaires, nous ne savons pas si nous devons en attendre du pire, du meilleur, un mélange des deux : nous allons vers de nouvelles incertitudes. Mais je garde une certitude avec ces bouleversements, tout ce qui semblait séparé est relié ; cette crise planétaire met en relief la communauté de destin de tous les humains en lien inséparable avec le destin bio-écologique de la planète Terre. Il est tragique que la pensée disjonctive et réductrice règne en maîtresse dans notre civilisation. Pour moi, cela révèle une fois de plus la carence du mode de connaissance qui nous a été inculqué, qui nous fait disjoindre ce qui est inséparable et réduire à un seul élément ce qui forme un tout à la fois un et divers. La science est ravagée par l’hyperspécialisation, qui est la fermeture et la compartimentation des savoirs spécialisés au lieu d’être leur communication. La conviction que la libre concurrence et la croissance économiques sont panacées sociales universelles escamotait la tragédie de l’histoire humaine. La folie euphorique du transhumanisme portait au paroxysme le mythe de la maîtrise par l’homme non seulement de la nature, mais aussi de son destin.

L’épidémie mondiale du virus a transformé un mode de vie extraverti en introversion sur le foyer, mettant en crise violente la mondialisation. Cette dernière avait créé une interdépendance mais sans que cette interdépendance soit accompagnée de solidarité. Pire, elle avait suscité, en réaction, des confinements ethniques, nationaux, religieux qui se sont aggravés. Nous pouvons craindre fortement la régression généralisée qui s’effectuait déjà au cours des vingt premières années de ce siècle (crise de la démocratie, corruption et démagogie triomphantes, régimes néo-autoritaires, poussées nationalistes, xénophobes, racistes). Les déconfinés reprendront-ils le cycle chronométré, accéléré, égoïste, consumériste ? La Covid-19 nous pousse pourtant à nous interroger sur notre mode de vie, sur nos vrais besoins masqués dans les aliénations de la vie quotidienne. Elle devrait ouvrir nos esprits depuis longtemps confinés sur l’immédiat, le secondaire et le frivole, sur l’essentiel : l’amour et l’amitié pour notre épanouissement individuel, la communauté, le destin de l’Humanité dont chacun de nous est une particule. En somme, le confinement physique devrait favoriser le déconfinement des esprits, modérer la bougeotte compulsive et l’évasion à Bangkok, diminuer le consumérisme c’est-à-dire l’obéissance a l’incitation publicitaire. Une réforme de civilisation associerait les termes contradictoires : « mondialisation » (pour tout ce qui est coopération) et « démondialisation » (pour établir une autonomie vivrière sanitaire et sauver les territoires de la désertification) ; « croissance » (de l’économie des besoins essentiels, du durable, de l’agriculture fermière ou bio) et « décroissance » (de l’économie du frivole, de l’illusoire, du jetable) ; « développement » (de tout ce qui produit bien-être, santé, liberté) et « enveloppement » (dans les solidarités communautaires).Toute crise me stimule, et celle-là, énorme, me stimule énormément.

Biosphere-Info, écologisme et religions

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introduction-synthèse : Toute organisation humaine renvoie un ensemble de présupposés sur le sens de notre existence, donc à une ontologie, une métaphysique considérée comme référence à notre comportement. La religion joue ce rôle, elle relie (religare) et elle rassemble. Elle permet une pratique institutionnalisée qui apporte une cohérence au monde et le maintien de cet ordre. Aucune société ne peut vivre sans une certaine forme de religion. Le problème de fond c’est de déterminer à quoi se relier : une divinité ? Le collectif humain ? La Nature ?

Dans les sociétés premières, on était en phase avec les rythmes naturels. Les religions du livre (la bible et le coran) ont coupé le cordon ombilical. La perte du jardin d’Eden est symbolique de la rupture avec l’époque de chasse et de cueillette ; place au néolithique, une société agricole  qui s’instaure progressivement il y a plus de 10 000 ans. Dieu le père défini de façon abstraite va remplacer l’idée de Terre-mère.

Ce n’est qu’en 1979 que l’Église catholique va rechercher dans ses lointaines archives le nom de François d’Assise pour en faire le saint de l’écologie. Jusque là domine la conception d’une création de l’homme à l’image de dieu considéré comme propriétaire de la Terre : « Remplissez la terre et soumettez-là, dominez sur toutes les créatures » (Genèse 1,28). Mais la dégradation des conditions de vie sur Terre et la concurrence de l’écologie va pousser à une évolution de la doctrine catholique. L’interprétation despotique de la Genèse laisse place à l’idée que nous sommes les « intendants » de Dieu sur la création ; nous sommes chargés d’en prendre soin et non ses propriétaires. Dans sa lettre encyclique de 2015, « Laudate Si » (loué sois-tu, sur la sauvegarde de la maison commune), le pape François en appelle à « toute la famille humaine, croyants ou non, catholiques ou autres », à joindre leurs efforts pour surmonter la crise et engager un changement radical « de style de vie, de production et de consommation ». Mais L’Église catholique refuse d’aller plus loin : « Un anthropocentrisme dévié ne doit pas nécessairement faire place à un « biocentrisme », parce que cela impliquerait d’introduire un nouveau déséquilibre qui ne résoudrait pas les problèmes mais en rajouterait d’autres. » (§ 118. Laudate Si). C’est le philosophe et écologiste Arne Naess qui propose une autre conception de notre rapport avec la nature : « Le bien-être et l’épanouissement de la vie humaine et non-humaine sur Terre ont une valeur intrinsèque (en eux-mêmes). Ces valeurs sont indépendantes de l’utilité que peut représenter le monde non-humain pour nos intérêts humains. » L’espèce humaine n’est qu’une maille dans le tissu du vivant.

Il apparaît alors une différence de fond entre les religions « révélées » des monothéismes et la sacralisation possible de la Terre-mère. Alors qu’on peut faire dire à Dieu ce qu’on veut, l’état de la planète est concret, on peut à la fois l’étudier scientifiquement et respecter la biodiversité, c’est-à-dire élaborer une certaine spiritualité. L’écologisme cherche dorénavant à se concrétiser dans des textes législatifs. Tout un chapitre de la Constitution Équatorienne de 2008 est dédié aux droits de la Nature ; son article 71 dispose que « laNature ou Pacha Mama, où se reproduit et réalise la vie, a le droit à ce que soient intégralement respectés son existence, le maintien et la régénération de ses cycles vitaux, sa structure, ses  fonctions et ses processus évolutifs.» En 2017, un fleuve considéré comme sacré par les Maoris s’est vu doter par le Parlement néo-zélandais du statut de personnalité juridique, avec tous les droits et les devoirs attenants. L’écologisme porte donc en lui une rupture avec religions du livre (bible, nouveau testament, coran), un retour à une vision plus en phase avec les possibilités d’une vie viable, vivable et conviviale sur cette planète.

Voici maintenant des références documentaires pour mieux appréhender cette évolution historique.

1) Rupture biblique avec le monde naturel

11) Le néolithique. Avec la fin de la glaciation, autour de dix mille ans avant J.-C., le monde change totalement de physionomie avec l’invention de l’agriculture. Une véritable révolution des symboles s’opère alors. L’expulsion du jardin d’Eden représente l’abandon par Homo sapiens de la place écologique qui avait été prévue pour lui dans la nature, le statut de chasseur-cueilleur. Dans le Croissant fertile du Moyen Orient propice au développement de l’agriculture, on a choisi de déchirer le ventre de la terre en la désacralisant ; pour se déculpabiliser, on a projeté  dans le ciel les divinités et on leur a demandé l’autorisation de poursuivre le labeur. A partir de là, fin progressive de l’idée de Terre-mère et ses différentes variantes dans les sociétés premières et début d’une figure tutélaire abstraite, Dieu le père.

12) Récupération des fêtes païennes. « Noël est en réalité deux fêtes confondues et superposées. La fête païenne était celle du solstice d’hiver : la fin de la progression de la nuit, et le début de la reprise de l’allongement des jours. D’où les lumières allumées partout. Fête païenne, celle de l’arbre toujours vert, du sapin, qui a traversé le froid, la neige, attestant la permanence de la vie contre cet hiver qui symbolise la mort. Mais Noël se fonde aussi dans la plus ancienne tradition religieuse : la naissance de Jésus. Bien entendu, le 25 décembre n’est nullement la date réelle de la naissance de Jésus. On a choisi le moment de la fête païenne. Ainsi chaque détail de ce Noël se rattachait à une croyance qui donnait à chacun une signification de ce qu’il faisait. Tout ce qui constituait Noël était « symbolique », destiné à nous rappeler quelque chose de plus important, à nous faire revivre un événement qui avait une valeur essentielle. » (Jacques Ellul in Sud-Ouest du 23 décembre 1984)

13) Le catholicisme, une religion anthropocentrique. Lynn White imputait en 1967 les racines historiques de notre crise écologique à la vision du monde judéo-chrétienne. Selon la Genèse les êtres humains, seuls de toutes les créatures, furent créés à l’image de Dieu. Il leur fut donc donné d’exercer leur supériorité sur la nature et de l’assujettir. « Remplissez la terre et soumettez-là, dominez sur toutes les créatures » (Genèse 1,28). Il y a dorénavant dualisme institutionnalisé entre nature et humanité. Deux mille ans de mise en œuvre toujours plus efficace de cette vision de la relation homme/nature ont abouti à la fois aux merveilles technologiques et à la crise environnementale. (The Historical Roots of Our Ecologic Crisis)

2) Reconsidération de la nature par l’Église catholique

21) Quelques références historiques ponctuelles

François d’Assise (1182-1226). L’ordre religieux des franciscains, fondé en 1210, s’appuient sur sa pensée, à savoir grande pauvreté et simplicité évangélique. Le jésuite Jorge Mario Bergoglio, devenu pape François, reprendra la référence franciscaine en 2015 : « Chaque fois qu’il (St François d’Assise) regardait le soleil, la lune ou les animaux même les plus petits, sa réaction était de chanter, en incorporant dans sa louange les autres créatures. Il entrait en communication avec toute la création, et il prêchait même aux fleurs « en les invitant à louer le Seigneur, comme si elles étaient dotées de raison »… Si nous nous approchons de la nature et de l’environnement sans cette ouverture à l’étonnement et à l’émerveillement, si nous ne parlons plus le langage de la fraternité et de la beauté dans notre relation avec le monde, nos attitudes seront celles du dominateur, du consommateur ou du pur exploiteur de ressources, incapable de fixer des limites à ses intérêts immédiats. En revanche, si nous nous sentons intimement unis à tout ce qui existe, la sobriété et le souci de protection jailliront spontanément. » (§ 11. Laudate Si, 2015)

Baruch Spinoza (1632-1677) : L’hypothèse que Dieu et la nature sont un seul et même être n’a jamais été explorée par les trois religions du livre. Spinoza a été banni de la synagogue d’Amsterdam et qu’il est également considéré comme hérétique par les chrétiens et les musulmans ! Il a dit en effet que la racine la plus profonde de la servitude humaine se trouve dans ce préjugé que la Création est une séparation, parce qu’alors toute réunification ne peut être que le fruit d’une médiation. Et l’intermédiaire, c’est toujours un clergé. Mais si Dieu est la Nature et si donc la Nature est Dieu, il n’y a pas de séparation et aucune raison d’instaurer une médiation. Par conséquent, toutes les hiérarchies ecclésiastiques sont des usurpations de pouvoir. Son message a été complètement marginalisé.

22) La concurrence émergente de l’écologisme au XXIe siècle

« Les grandes matrices structurantes comme le catholicisme, le bloc républicain et le communisme se sont effondrées. N’assiste-t-on pas aujourd’hui à la consécration d’une nouvelle matrice, où l’écologie ferait office d’une nouvelle religion, à savoir qui crée du lien ? (Jérôme Fourquet de l’IFOP (LE MONDE du 21 janvier 2020)). La matrice écologique se substitue à la matrice catholique. Il a ses figures prophétiques annonçant l’apocalypse (Yves Cochet, la collapsologie…), ses sanctuaires (les réserves naturelles…), ses convertis (les agriculteurs qui passent au bio…), et ses préceptes de vie (simplicité volontaire, sobriété énergétique, interdits alimentaires…) qui touchent à la vie de tous les jours. Le Vert Yannick Jadot répète que « le temps de l’écologie est venu ». La pensée de l’Église catholique se retrouve dans une situation où elle est obligée d’évoluer (ou pas).

23) Le catholicisme devient écologiste

1979, Jean-Paul II proclame François d’Assise saint patron de l’écologie

Un organisme international civil consacré à la réflexion écologique avait demandé à la Sacrée Congrégation pour le clergé que soit consacrée une figure emblématique. Ce qui fut mis en œuvre par Jean Paul II  un an après son accession au pontificat : « Nous déclarons saint François d’Assise patron céleste des écologistes, en y joignant tous les honneurs et privilèges liturgiques qui conviennent. Donné à Rome le 29 novembre de l’an du Seigneur 1979. » Le texte officiel de canonisation souligne que la nature est un don de Dieu fait aux humains, ce qui montre que l’Église n’avait pas compris le message d’humilité vis-vis de la Nature que propageait François d’Assise.

13 mars 2013, élection du pape François et références à François d’Assise

On passe d’une interprétation despotique de la Genèse à l’idée que nous sommes les « intendants » de Dieu sur la création ; nous sommes chargés d’en prendre soin et non ses propriétaires.

Lors de la messe inaugurale du 19 mars 2013, le pape François a confirmé sa volonté de mettre la défense de la création dans ses priorités. Partant de l’image de Joseph qui a élevé Jésus, il précise la notion de « gardien » qui « concerne tout le monde. C’est le fait de garder la création tout entière, la beauté de la création, comme il nous est dit dans le Livre de la Genèse et comme nous l’a montré saint François d’Assise : c’est le fait d’avoir du respect pour toute créature de Dieu et pour l’environnement dans lequel nous vivons… ».

Discours urbi et orbi du nouveau pape François en décembre 2013 : «  La famille humaine a reçu en commun un don du Créateur : la nature. La vision chrétienne de la création comporte un jugement positif sur la licéité des interventions sur la nature pour en tirer bénéfice, à condition d’agir de manière responsable, c’est-à-dire en en reconnaissant la “grammaire”qui est inscrite en elle, et en utilisant sagement les ressources au bénéfice de tous, respectant la beauté, la finalité et l’utilité de chaque être vivant et de sa fonction dans l’écosystème. Bref, la nature est à notre disposition, et nous sommes appelés à l’administrer de manière responsable. Par contre, nous sommes souvent guidés par l’avidité, par l’orgueil de dominer, de posséder, de manipuler, de tirer profit ; nous ne gardons pas la nature, nous ne la respectons pas, nous ne la considérons pas comme un don gratuit dont nous devons prendre soin et mettre au service des frères, y compris les générations futures (…) »

février 2014, Nicolas Hulot, envoyé spécial du président François Hollande pour la protection de la planète : « Tous les ingrédients sont aujourd’hui réunis pour que la conférence de Paris de 2015, où doit être signé le premier accord mondial engageant tous les pays contre le réchauffement, soit un échec… Peut-être les autorités religieuses pourront rappeler les politiques à la raison… L’homme est-il là pour dominer la nature, comme l’affirment certains textes ?Il est fondamental que les Eglises, et l’Eglise catholique en particulier, clarifient la responsabilité de l’homme vis-à-vis de la «Création», pour reprendre le langage des croyants… Les Eglises peuvent-elles rester inaudibles alors que l’œuvre de la Création est en train de se déliter sous leurs yeux ?… Après avoir étudié les textes religieux pour préparer ma visite au Vatican, j’ai réalisé que l’Eglise catholique n’évoquait pas le changement climatique. Or, comme vous le savez, les choses mal nommées n’existent pas. Il est donc important que l’Eglise précise clairement les choses… » (LE MONDE du 5 février 2014, « Les Eglises peuvent provoquer un sursaut de conscience face à la crise climatique »)

2015, Laudate Si, (loué sois-tu, sur la sauvegarde de la maison commune) : Dans sa lettre encyclique, le pape François en appelle à « toute la famille humaine, croyants ou non, catholiques ou autres », à joindre leurs efforts pour surmonter la crise et engager un changement radical « de style de vie, de production et de consommation ».

§ 67. Nous ne sommes pas Dieu. La terre nous précède et nous a été donnée. Cela permet de répondre à une accusation lancée contre la pensée judéo-chrétienne : il a été dit que, à partir du récit de la Genèse qui invite à «dominer» la terre (cf. Gn 1, 28), on favoriserait l’exploitation sauvage de la nature en présentant une image de l’être humain comme dominateur et destructeur. Ce n’est pas une interprétation correcte de la Bible, comme la comprend l’Église. S’il est vrai que, parfois, nous les chrétiens avons mal interprété les Écritures, nous devons rejeter aujourd’hui avec force que, du fait d’avoir été créés à l’image de Dieu et de la mission de dominer la terre, découle pour nous une domination absolue sur les autres créatures.

§ 116. La façon correcte d’interpréter le concept d’être humain comme « seigneur » de l’univers est plutôt celle de le considérer comme administrateur responsable.

§ 117. Si l’être humain se déclare autonome par rapport à la réalité et qu’il se pose en dominateur absolu, l’homme se substitue à Dieu et ainsi finit par provoquer la révolte de la nature.

3) naissance de nouvelles spiritualités

31) Refus du biocentrisme par l’Eglise

L’Église catholique est donc passée récemment d’une vision despotique de l’humanité par rapport à la nature à une vision gestionnaire. Elle refuse d’aller plus loin. Jusqu’à aujourd’hui, les papes veulent se différencier de l’option biocentrique (ou écocentrique).

Jean-Paul II, discours au Congrès Environnement et Santé( 24 mars 1997) » : « Au nom d’une conception inspirée par l’écocentrisme et le biocentrisme, on propose d’éliminer la différence ontologique et axiologique entre l’homme et les autres êtres vivants, considérant la biosphère comme une unité biotique de valeur indifférenciée. On en arrive ainsi à éliminer la responsabilité supérieure de l’homme au profit d’une considération égalitariste de la dignité de tous les êtres vivants. Mais l’équilibre de l’écosystème et la défense d’un environnement salubre ont justement besoin de la responsabilité de l’homme. La technologie qui infecte peut aussi désinfecter, la production qui accumule peut distribuer équitablement.

Pape François : Un anthropocentrisme dévié ne doit pas nécessairement faire place à un « biocentrisme », parce que cela impliquerait d’introduire un nouveau déséquilibre qui ne résoudrait pas les problèmes mais en rajouterait d’autres. (§ 118. Laudate Si)

32) émergence d’une « valeur intrinsèque » donnée aux composantes de la nature

– Aldo Leopold (1949) et l’« Ethique de la terre ».

« Les premières éthiques, tel le décalogue de Moïse (les dix commandements), portaient sur les relations interindividuelles. Les ajouts ultérieurs touchent les relations entre les individus et la société. La règle d’or (ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse) tente d’intégrer l’individu dans la société ; et la démocratie tâche d’intégrer l’organisation sociale dans l’individu. Il n’existe pas encore d’éthique de la relation de l’homme à la terre, aux plantes et au animaux. La terre, comme les esclaves, reste considérée comme une propriété. La relation est toujours strictement économique, comporte des privilèges, mais n’impose pas de devoirs. L’extension de l’éthique à ce troisième élément est une nécessité écologique. Elle élargit les frontières de la communauté au sol, à l’eau, aux plantes et aux animaux – en un mot : à la terre. » (L’éthique de la Terre – petite bibliothèque Payot, 2019)

L’éthique devient pour Aldo Leopold une limitation de la liberté d’action dans la lutte pour la vie. « Une chose est bonne quand elle tend à préserver l’intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique, et mauvaise dans le cas contraire. Le mouvement actuel de protection de la nature est l’embryon de cette nouvelle éthique. » (Almanach d’un comté des sables, Flammarion 2000)

– Arne Naess (1912-2009) et l’écologie profonde.

« Arne Naess propose une éthique écologique qui dépasse à la fois une vision romantique de la nature, et une vision technicienne d’une écologie cherchant à réparer les dégâts des interventions humaines. Il réintègre l’homme dans la totalité de la biosphère. Il propose une plate-forme de l’écologie profonde en huit propositions concernant une ontologie de la vie, une éthique. Il n’y a dans cette démarche aucune haine de l’homme, ni totalitarisme écologique (contrairement à une vision réductrice et manichéenne de certains). Il propose une humanisation écologique par la pleine réalisation de soi, qui devient « Soi » en s’ouvrant à l’ensemble de l’écosphère, à tous les êtres humains et aux espèces animales. C’est un véritable changement anthropologique dont il propose la mise en pratique, conduisant à apprécier la qualité de la vie plutôt qu’un haut niveau de vie. Cela jusqu’à dire que seul l’homme est capable de s’identifier par l’imagination à l’autre et même à l’animal. » (Pour un engagement écologique : simplicité et justice (Diocèse de Nantes – édition Parole et silence 2014, p.182).

Première proposition de la plate-forme d’Arne Naess: « Le bien-être et l’épanouissement de la vie humaine et non-humaine sur Terre ont une valeur intrinsèque (en eux-mêmes). Ces valeurs sont indépendantes de l’utilité que peut représenter le monde non-humain pour nos intérêts humains. » (Écologie, communauté et style de vie, différentes éditions dans les années 1970, édition MF 2008)

Cette notion de valeur intrinsèque se retrouve même dans Laudate Si : « Les différentes créatures sont liées et constituent ces unités plus grandes que nous nommons écosystèmes. Nous ne les prenons pas en compte seulement pour déterminer quelle est leur utilisation rationnelle, mais en raison de leur valeur intrinsèque indépendante de cette utilisation. Tout comme chaque organisme est bon et admirable, en soi, parce qu’il est une créature de Dieu, il en est de même de l’ensemble harmonieux d’organismes dans un espace déterminé, fonctionnant comme un système. Bien que nous n’en ayons pas conscience, nous dépendons de cet ensemble pour notre propre existence. » (§ 140.)

33) Concrétisation de spiritualités alternatives

Arne Naess : « Le bien-être et l’épanouissement des formes de vie humaines et non-humaines sur Terre ont une valeur en elle-même (intrinsèque). Nous n’utilisons pas le terme de « vie » au sens technique, et nous l’employons aussi pour désigner des éléments que les biologistes considèrent comme non vivants : les rivières, les paysages, les champs, les écosystèmes, la terre vivante. Des slogans tels que « laissez vivre la rivière » illustrent bien cet usage du mot « vie », si répandu dans différentes cultures. Il n’y a que dans nos écoles occidentales que le terme « vivant « est exclusivement associé à la science de la biologie. Les espèces de plantes et d’animaux prétendument simples, inférieures ou primitives contribuent de façon décisive à la richesse et à la diversité de la vie. Elles ont une valeur en elles-mêmes et ne sont pas simplement des étapes dans l’avènement de formes de vie prétendument supérieures et rationnelles. »(Arne Naess, la réalisation de soi – éditions wildproject 2017). Applications :

– Terre-mère, constitutionnalisée ?

Il y a une différence de fond entre la sacralisation de la terre-mère et les religions « révélées » des monothéismes. Les dieux là-haut dans les cieux sont une invention abstraite et arbitraire de la pensée humaine : on peut faire dire à Dieu ce qu’on veut puisqu’il n’existe nulle part d’endroit où on peut dialoguer directement avec lui. Il faut toujours l’intermédiaire de livres et de paroles d’humains pour accéder à la foi. La Terre par contre est concrète, on peut la toucher et la ressentir physiquement. L’idée de Terre-mère, d’un autre rapport à la nature, cherche à se concrétiser dans des textes législatifs.

2008. Tout un chapitre de la Constitution Équatorienne de 2008 est dédié aux droits de la Nature ; son article 71 dispose que « la Nature ou Pacha Mama, où se reproduit et réalise la vie, a le droit à ce que soient intégralement respectés son existence, le maintien et la régénération de ses cycles vitaux, sa structure, ses  fonctions et ses processus évolutifs.  »

2009. Evo Moralès, président de la Bolivie, milite pour la reconnaissance de Pachamama, nom de la Terre mère dans les cultures indigènes. La Terre, dit-il, ne peut pas être considérée comme une simple ressource naturelle, elle est la maison de tous les êtres vivants. (Hervé Kempf « Pachamama » dans LE MONDE du 27-28 décembre 2009)

2019. Quatorze représentants de peuples indigènes de différents continents lancent un appel à protéger le caractère « sacré » de la nature et à s’opposer aux projets du président du Brésil Bolsonaro: « Nous, gardiens et enfants de la Terre Mère, peuples indigènes et alliés, notre sagesse et nos savoirs nous ont permis de constater que la vie sur la Terre Mère est en danger et que l’heure d’une grande transformation est arrivée. Nous appelons l’humanité à prendre des mesures pour protéger le caractère sacré de l’eau, de l’air, de la terre, du feu, du cycle de la vie et de tous les êtres humains, végétaux et animaliers. Il est vital de transformer notre approche de la nature en l’envisageant non comme une propriété, mais un sujet de droit, garante de la vie… Nous devons évoluer vers un paradigme basé sur la pensée et la philosophie indigènes, qui accorde des droits égaux à la Nature et qui honore l’interrelation entre toute forme de vie. Il n’y a pas de séparation entre les droits des peuples indigènes et les droits de la Terre Mère… Il est plus que jamais urgent que le monde adopte une Déclaration universelle des droits de la Terre Mère… (LE MONDE du 11 avril 2019, Appel des peuples indigènes : « Depuis l’élection de Jair Bolsonaro, nous vivons les prémices d’une apocalypse »)

– Droit des fleuves… à ester en justice.

1972. Christopher D.Stone : « Désormais il n’est plus nécessaire d’être vivant pour se voir reconnaître des droits. Le monde des avocats est peuplé de ces titulaires de droits inanimés : trusts, joint ventures, municipalités. Je propose que l’on attribue des droits juridiques aux forêts, rivières et autres objets dits « naturels » de l’environnement, c’est-à-dire, en réalité, à l’environnement tout entier. Partout ou presque, on trouve des qualifications doctrinales à propos des « droits » des riverains à un cours d’eau non pollué. Ce qui ne pèse pas dans la balance, c’est le dommage subi par le cours d’eau, ses poissons et ses formes de vie « inférieures ». Tant que l’environnement lui-même est dépourvu de droits, ces questions ne relèvent pas de la compétence d’un tribunal. S’il revient moins cher au pollueur de verser une amende plutôt que d’opérer les changements techniques nécessaires, il pourra préférer payer les dommages-intérêts et continuer à polluer. Il n’est ni inévitable ni bon que les objets naturels n’aient aucun droit qui leur permette de demander réparation pour leur propre compte. Il ne suffit pas de dire que les cours d’eau devraient en être privés faute de pouvoir parler. Les entreprises n’ont plus ne peuvent pas parler, pas plus que les Etats, les nourrissons et les personnes frappées d’incapacité. Le tuteur légal représente la personne incapable. Bien sûr, pour convaincre un tribunal de considérer une rivière menacée comme une « personne », il aura besoin d’avocats aussi imaginatifs que ceux qui ont convaincu la Cour suprême qu’une société ferroviaire était une « personne » au sens du quatorzième amendement (qui garantit la citoyenneté à toute personne née aux Etats-Unis). » (in les Grands Textes fondateurs de l’écologie, présentés par Ariane Debourdeau)

2017. Un fleuve considéré comme sacré par les Maoris a été reconnu par le Parlement néo-zélandais comme une entité vivante. Le Whanganui, troisième plus long cours d’eau du pays, s’est vu doter du statut de personnalité juridique, avec tous les droits et les devoirs attenants. Une décision qui pourrait être une première mondiale. La tribu locale luttait pour la reconnaissance de ses droits sur ce cours d’eau depuis les années 1870. « La nouvelle législation est une reconnaissance de la connexion profondément spirituelle entre l’iwi [tribu] Whanganui et son fleuve ancestral », a relevé le ministre de la justice,M. Finlayson. Ce statut aura pour traduction concrète que les intérêts du Whanganui (Te Awa Tupua pour les Maoris) seront défendus dans les procédures judiciaires par un avocat représentant la tribu et un autre le gouvernement. (Le Monde.fr avec AFP | 16.03.2017, En Nouvelle-Zélande, un fleuve reconnu comme une entité vivante)

Conclusion

Nicolas Hulot et le rapport au vivant : « Je pense que la spiritualité est le chemin que l’on cherche pour nous relier, parce que l’homme n’est pas le Tout, il est la fraction d’un Tout. Je me sens lié avec le vivant. Je ne me sens pas étranger ou dissocié. Je sens intimement que je fais partie d’un tout ; je n’arrive pas à le démontrer, mais je le ressens. Quand je fais eau commune avec des baleines, je n’ai pas une étrangère en face de moi. Nous sommes issus d’une même histoire, d’une même matrice. Et d’ailleurs la science nous l’a confirmé : il y a beaucoup de nous dans la baleine et il y a beaucoup de la baleine en nous. La fragmentation, les divisions qui sont les produits de la pensée, pour nous cataloguer dans des espèces, des races, dans des nationalités, pour moi tout ceci est abstrait. Notre civilisation s’emploie à nous désolidariser et à couper tous les liens avec le reste du vivant et à le  détruire. » (Extraits tirés du livre récapitulatif Crise écologique, crise des valeurs – Labor et Fides, 2010)

– L’avantage de l’écologisme sur les religions : L’écologie politique s’appuie sur la science écologique, elle repose sur des bases bio-physiques. Les recherches scientifiques sur l’état de la planète ne sont pas des constructions dogmatiques, reposant sur des arguments d’autorité, ellesont la particularité d’être réfutables si on en fait la démonstration. Leur registre n’est pas moral, il ne renvoie pas à des valeurs mais à des faits. La connaissance scientifique accumulée par les GIEC et bien d’autres instances d’analyse de l’air, de l’eau et du sol a l’immense mérite de nous représenter un bien commun en péril sans lequel on ne pourrait pas fonder des droits et des devoirs faute de moyens.

La place future de l’écologisme : Il s’agit de mettre en place une nouvelle éthique de la Terre. L’écologisme porte en lui un changement profond par rapport aux religions du livre (bible, nouveau testament, coran), un retour à une vision plus en phase avec les possibilités d’une vie viable, vivable et conviviale sur cette planète. Pour mieux se faire entendre du public, il est nécessaire de formaliser ce message par un terme générique. On peut parler de façon édulcorée de développement durable, de tournant culturel, de transition écologique ou de convivialisme. D’autres, plus incisifs disent simplicité volontaire, sobriété heureuse ou décroissance. Il semble pourtant que le drapeau « écologisme » se suffit à lui-même, il signifie que nous voulons nous relier à notre maisons commune, qui est à la fois notre maisonnée, la société et de façon globale la Terre. Mais l’écologie politique aura de dures controverses à affronter au cours du XXIe siècle, mélangeant connaissances scientifiques, contraintes socio-économiques et interprétations philosophiques. L’écologie politique connaîtra ses conciles, synodes et d’autres encycliques dans les siècles des siècles à venir ! Le risque de toute spiritualité, ce sont les extrémismes qui ne veulent pas s’exprimer dans le cadre démocratique…

Bibliographie complémentaire

1991 Genèse (la Bible et l’écologie) de John Baird CALLICOTT

2006 Les gémissements de la création (20 textes écolo) de Jean Paul II

2014 Dans les pas de Saint François d’Assise (l’appel de Jean-Paul II en faveur de l’écologie) de Marybeth Lorbiecki

L’écologisme concurrence les religions

« Il y a environ trois cents ans, une Société de la terre plate a été fondée par ceux qui ne croyaient pas à la rotondité de la planète. Cette société existe toujours, elle doit compter une dizaine de membres »*. Mais il y a encore mieux dans l’invention humaine de croyances folkloriques, le culte du Monstre en spaghettis volant ou« pastafarisme » : le créateur de l’Univers est un amas de pâtes truffé de deux boulettes de viande. Canular inventé en 2005 aux Etats-Unis, la religion du dieu-spaghettis est officiellement reconnue, aujourd’hui, par plusieurs pays du monde, notamment les Pays-Bas et Taïwan**.

Dans Deus Casino, François De Smet prend cette aventure loufoque comme point de départ de ses réflexions sur les religions. Au nom de quoi refuser à cette croyance, même si elle constitue une extravagance revendiquée, le nom de religion ? Le débat ne peut porter sur l’invraisemblance du dogme, puisque les religions établies sont dans la même situation. Difficile d’opposer au pastafarisme des arguments scientifiques, dans la mesure où les religions en place soulignent toutes, pour justifier leur légitimité, qu’elles échappent à la réfutation par les faits. Quand la croyance se prend au sérieux, elle transforme ses rêveries en réalités supposées. C’est en jouant à se raconter des histoires extraordinaires sur le monde, sur eux-mêmes et sur le destin que les humains forgent des moyens de survivre à leurs angoisses. Puis ils oublient qu’il s’agit d’un jeu. Au bout du compte, ils croient savoir, au lieu de savoir qu’ils croient. Mais concevoir une société sans croyance, un groupe humain sans foi commune, ne semble pas possible.

La religion a une double signification, elle relie (religare) et elle rassemble. Elle permet une pratique institutionnalisée qui apporte une cohérence au monde et le maintien de cet ordre. Aucune société ne peut vivre sans une certaine forme de religion.Toute organisation humaine renvoie en effet à un ensemble de prémisses fondamentales sur ce que sont le monde, le réel, la vie, donc à une ontologie, une métaphysique considérée comme référence à notre éthique. Le problème de fond c’est de déterminer à quoi se relier : une divinité ? le collectif humain ? la Nature ? L’écologisme porte en lui un changement profond par rapport aux religions du livre (bible, nouveau testament, coran), un retour à une vision plus en phase avec les possibilités d’une vie viable, vivable et conviviale sur cette planète. L’écologisme signifie que nous voulons nous relier à notre maisons commune, qui est à la fois notre maisonnée, la société et de façon globale la Terre. Cela n’éliminera pas les controverses ; le mélange des connaissances scientifiques, des contraintes socio-économiques et des interprétations philosophiques laisse un large manœuvre de débat sans fin. Mais l’important c’est de reconnaître que nous sommes dépendants de réalités biophysiques, c’est la Terre-mère qui importe, pas Dieu-le-père caché dans la stratosphère. Sur ce blog biosphere, voici nos articles antérieurs sur la question religieuse :

22 août 2019, Spiritualité, religion et écologie

16 juillet 2019, Alain Hervé, la religion, le terrorisme…

3 août 2018, Religion et écologie commencent à faire bon ménage

4 juillet 2018, La religion écologique n’est pas une religion

15 août 2016, En finir avec la religion du progrès

28 février 2015, Une religion pour la terre-mère est-elle dangereuse ?

21 septembre 2014, Religion catholique et écologie : comparaison papale

16 septembre 2009, bien-être et religion

22 décembre 2008, quelle religion pour le XXIe siècle ?

* réponse de l’ancien président du GIEC (Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat), l’Indien Rajendra Pachauri, à ceux qui lui demandaient ce qu’il pensait des détracteurs du réchauffement climatique.

** LE MONDE des livres du 14 février 2020, « Deus Casino », de François De Smet : la chronique « philosophie » de Roger-Pol Droit

Paroles d’évangile des temps présents

Faites attention à vos pensées, vos pensées deviennent des paroles. Faites attention à vos paroles, car vos paroles deviennent des actes. Faites attention à vos actes, car vos actes deviennent des habitudes. Faites attention à vos habitudes , car vos habitudes façonnent qui vous êtes. Faites attention à qui vous êtes, car celui que vous êtes façonne notre destin collectif.

Pierre Richard : Je suis très pessimiste sur le monde. La déforestation massive, la fonte des glaces, la pollution des océans, les animaux qui disparaissent… c’est atterrant. Le communisme a raté son coup et le capitalisme est en train de nous foutre en l’air. Nicolas Hulot raison de dire que le capitalisme et écologie sont fondamentalement antinomique. Tant qu’on voudra gagner un maximum d’argent dans un minimum de temps, on bousillera la planète. Et je ne vois pas le capitalisme disparaître… (LM, 15-16 décembre 2019

Isabelle Adjani : L’époque est propice au découragement, entre promesses politiques non tenues, retour des régimes autorirtaires et lutte contre le réchauffement climatique sans cesse repoussée. Ce qui est décourageant dans nos vies, c’est d’enchaîner des déceptions. (LM, 17 décembre 2019)

Le loup créé des emplois : Depuis la réapparition du loup dans le Mercantour au début des années 1990, les bergers sont très demandés. Les « débouchés professionnels sont nombreux », assure M. Laurent. Les éleveurs, trop occupés, recherchent de plus en plus des salariés pour accompagner les brebis en estive. Le berger, alors accompagné de chiens, surveille et prend soin de centaines de bêtes.

« économie de la promesse » : Les nouvelles technologies – 5G, voiture autonome, thérapie génique… ne sont qu’avatar contemporain des paradis religieux. Cette promesse contient un tiers de prouesse scientifique, un tiers de rêve de progrès humain for good ( « pour le bien »), et un plus grand tiers de profitabilité exponentielle. Ce discours enchanté de la technique s’écarte de plus en plus d’une réalité faite d’effets indésirables, de complexités ingérables, d’accidents, de limites… Mais tout problème posé par la technique est réglé par la promesse… d’une nouvelle technique.

Procès en destitution de Trump : Se protéger entre “copains et coquins” est une tendance naturelle qui n’épargne pas les cercles des pouvoirs qu’ils soient politiques, financiers ou religieux. Ce n’est docn pas vraiment étonnant, ce scénario incroyable où Trump ne va pas être condamné par un Sénat à sa botte, et où les Démocrates vont élire un candidat inéligible et où Donald Trump sera réélu. Qui aurait pu imaginer ça à part… ben, tous les gens un peu sérieux, en fait. Churchill disait que « La démocratie est le pire des systèmes, à l’exclusion de tous les autres », encore faut-il accepter de faire évoluer ce système.

Davi Kopenawa, chaman et leader du peuple indigène yanomami du Brésil : «  Le peuple de la marchandise est en train de gagner cette guerre qui a commencé il y a cinq siècle aux Etats-Unis. Si les Blancs pouvaient comme nous entendre d’autres paroles que celles de la marchandise, ils sauraient se montrer moins hostiles envers les peuples autochtones. Vous, les peuples des villes, vous n’êtes pas des chamans qui entrez en contact avec les esprits. Les capitalistes, les politiciens et les grands hommes d’affaires veulent arracher toutes les racines de la terre. Ils ne peuvent pas s’imaginer qu’à force d’extraire tous les minerais ils vont faire tomber le ciel. Nous, nous rêvons et alertons les Blancs pour les prévenir qu’il ne faut pas continuer ainsi. Dans le futur, le ciel ne va pas vous prévenir. Bolsonaro, lui, fait beaucoup de bruit, il aboie comme un chien. Mais quand le ciel tombera, on n’entendra plus rien. » En décembre 2019, à Stockholm, il a reçu le Right Livelihood Award, connu comme le « prix Nobel alternatif ».

Le droit au blasphème, c’est démocratique

Blasphème, « parole impie », sarcasmes envers un dieu ou une religion. Aujourd’hui encore, soixante-douze pays, dont treize en Europe, ont toujours une législation pénale qui condamne le blasphème, considéré parfois comme un crime. En France, c’est au contraire un fondement du principe de neutralité de l’État sur les questions religieuses. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen abolissait en 1789 le blasphème, crime pour lequel le chevalier de La Barre avait été condamné à mort par torture en 1766. Rappelons l’état du droit au niveau international avec la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1948) :

Article 18 : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites. 

Article 19 : « Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit. »

Aujourd’hui c’est une adolescente, Mila, qui fait débat en postant sur instagram : « Je déteste la religion, (…) le Coran il n’y a que de la haine là-dedans, l’islam c’est de la merde. (…) J’ai dit ce que j’en pensais, vous n’allez pas me le faire regretter. Il y a encore des gens qui vont s’exciter, j’en ai clairement rien à foutre, je dis ce que je veux, ce que je pense. Votre religion, c’est de la merde, votre Dieu, je lui mets un doigt dans le trou du cul, merci, au revoir. » Sa messagerie explose : « je recevais 200 messages de pure haine à la minute. » La lycéenne se justifie : « Contrairement à eux, je n’ai insulté personne, ni menacé, ni appelé à la violence envers qui que ce soit. Ce que j’ai fait, c’est du blasphème, c’est une critique générale des religions, et rien d’autre. » Nicole Belloubet, pourtant ministre de la justice, déclare que l’insulte contre une religion constituait « évidemment une atteinte à la liberté de conscience ». La sénatrice Laurence Rossignol lui rappelle qu’« en France, il est interdit d’insulter les adeptes d’une religion mais on peut insulter une religion, ses figures, ses symboles ». Le parquet a classé sans suite, le 30 janvier 2020, la première enquête ouverte contre Mila pour « provocation à la haine raciale ». En revanche, une seconde enquête est « ouverte du chef de menaces de mort, menace de commettre un crime, harcèlement ».

Rappelons quelques précédents. En 2006 le professeur R.Redecker qualifiait dans une diatribe le prophète Mahomet « de chef de guerre, impitoyable, pillard, massacreur de juifs et polygame » et le Coran de livre « d’inouïe violence ». Il n’a été poursuivie en justice par aucune association musulmane. Le procès qui s’est ouvert le 7 février 2007 contre Charlie Hebdo est une autre illustration de cette thématique. Dans les différences caricatures sur Mahomet reprises par ce journal satirique, c’était la religion qui est visée, pas les musulmans.En 2014, Houellebecq déclarait publiquement : « La religion la plus con, c’est quand même l’islam. L’islam est une religion dangereuse, et ce depuis son apparition. Heureusement, il est condamné. D’une part, parce que Dieu n’existe pas, et que même si on est con, on finit par s’en rendre compte. À long terme, la vérité triomphe. » Nous avons inventé la démocratie pour qu’il y ait recherche de la vérité par le débat. Puisque la religion n’est qu’une idéologie comme les autres, elle doit pouvoir être critiquée. Aussi pénible que cela puisse être pour les croyants, on doit pouvoir dire ce que l’on veut de la religion, tout en faisant clairement la distinction entre la religion comme idée discutable, et ceux qui la pratiquent. En effet l’injure publique à l’égard d’un groupe de personnes à raison de leur religion est en France poursuivie par la loi. Ni la bible, ni le coran, lisez dans le livre de la Nature pour l’amour de toutes les formes de vie. C’est ce que nous vous conseillons sans vouloir faire passer les mécréants par le fil de l’épée.

* LE MONDE du 30 janvier 2020, L’affaire Mila expliquée : insultes contre l’islam, menaces contre une lycéenne et réaction politique « maladroite »

Tout savoir sur la dissonance cognitive

Nous sommes tous soumis à des injonctions contradictoires, l’obligation d’obéir à ce que dicte notre milieu social ou professionnel et notre attachement profond à l’idée de l’acte juste, conforme à notre conscience. Soumission / volontaire, comment sortir de cet oxymore ? Le texte de 1576 d’Etienne de la Boetie sur la servitude volontaire est plus que jamais d’actualité à l’heure où nous savons pertinemment qu’il est urgent de lutter contre la surexploitation de la planète mais où tout nous incite à conforter le système croissanciste qui nous mène à notre perte. Les lanceurs d’alerte sont très rares, les complices du business as usual innombrables. C’est comme pendant la dernière guerre, les résistants sont une poignée, les collaborateurs un peu partout. Il faudrait apprendre à désobéir alors que nous sommes prédisposés par notre socialisation à suivre la voie de la facilité, à se conformer. Ce mécanisme d’injonction contradictoire peut être appelé schisme de réalité, double pensée ou dissonance cognitive. Voici quelques exemples sur ce mécanisme qui nous rend à la fois complice et victime de la société thermo-industrielle :

Philippe Gruca dans « Pouvons-nous compter sur une prise de conscience ? »

Le psychosociologue Leon Festinger a appelé « dissonance cognitive » la situation de notre psyché lorsque se mettent à l’habiter deux croyances contradictoires. De ce sentiment d’inconfort, nous tendons inconsciemment vers un état de stabilité, d’apaisement, vers un état dans lequel cette tension puisse être résolue. Lors d’une projection du film We Feed the World, une amie m’a dit avoir été particulièrement choquée par les images sur l’élevage des poulets en batterie : « Ecoute, pendant trois semaines, je n’ai plus mangé de viande. Et depuis, bon… j’en remange comme avant. » Sa conscience a refoulé les informations, elle nous fait éviter d’y penser. Un autre choix était possible, intégrer les informations nouvelles et veiller à ce que cette prise de conscience se traduise en actes. Mais la conscience ne joue pas à pile ou face : que valent vingt minutes d’images animées contre des journées, des mois et des années entières au cours desquelles nous nous mouvons dans des espaces qui n’ont que peu à voir avec la désagréable intrusion de l’élevage en batterie. Les vitrines brillent, les rues sont nettoyées, les publicités caressent de promesses, les intérieurs sont bien chauffés. Où est le problème ? Nos sociétés modernes se caractérisent par la maximisation du rapport entre l’internalisation des commodités et l’externalisation des nuisances. Quant à mon amie, elle travaille depuis chez Total et, aux dernières nouvelles, l’ambiance dans son équipe est sympa et les conditions de travail plus que confortables.

James Howard Kunstler dans « la fin du pétrole » : « C’est une constante de l’histoire humaine que les évolutions les plus importantes sont souvent les plus ignorées, parce que les changements qu’elles annoncent sont tout simplement impensables. On peut qualifier ce processus de « problème hors contexte », phénomène si éloigné de l’expérience des gens qu’ils ne peuvent comprendre les informations disponibles. On peut aussi l’appeler « dissonance cognitive ». La plupart des économistes orthodoxes ne reconnaissent aucune limite à la croissance projetée dans l’avenir. Otages de leur propre système, ils ne sont pas capables de concevoir une autre forme d’économie. Cela explique pourquoi les Américains se précipitent vers l’avenir en somnambules. La plupart des Américains imaginent que le pétrole est surabondant, voire inépuisable et que de nouvelles technologies de forage accompliront de prodigieux miracles. La réflexion s’arrête là. »

Stéphane Foucart, dans un article sur la COP21, emploie deux dénominations significatives de la dissonnance cognitive: « schisme de réalité » et « double pensée » : « Les politiques savent que nous allons dépasser le seuil de 2°C, passage vers des perturbations ingérables. Ou bien la conscience trouve le moyen d’éviter d’y penser en participant à une mascarade nommée COP21. Il y a une telle opposition entre ce qu’on sait de dramatique (ou catastrophique) de source sûre et le besoin absolu de pouvoir conserver son statut social qu’on veut ignorer ce qui fait mal pour croire à ce qui n’est qu’illusoire. Les politiques choisissent la voie du moindre effort. »

2 mars 2013, les écrits de Pascal Bruckner, cas de dissonance cognitive

11 novembre 2012, Michel Rocard souffre de dissonance cognitive, toi aussi !

Tout savoir sur l’écologie et les spiritualités

Sur ce blog biosphere, nous classons les articles par thème, rubrique « Catégories ». Voici pour 2019 le récapitulatif sur les spiritualités au pluriel. Pour nous le XXIe scièle verra l’émergence d’une nouvelle religion, dans le sens de ce qui relie et donne une cohérence à la société humaine. Ethique de la Terre, Pacha Mama, peu importe la dénomination exacte et le nom de ses prophètes du moment qu’il ne s’agit plus d’anthropocentrisme, mais d’une humanité qui se ressent à nouveau immergée dans la biosphère. Comme le point de vue des écologistes sur cette question est très diversifié, allant d’un culte particulier à une indifférence totale envers la spiritualité, nous comptons sur les commentaires postés par les internautes pour témoigner de cette exubérance. Vous avez toujours la possibilité de nous envoyer un article de votre cru, il suffit d’écrire à biosphere@ouvaton.org. A vous de nous lire selon vos centres d’intérêt.

4 décembre 2019, Ouf, l’écologie devient intelligence collective

29 octobre 2019, Coline Serreau, réalisatrice écolo

22 août 2019, Spiritualité, religion et écologie (Arturo Escobar)

25 juillet 2019, L’écologie a besoin d’une spiritualité (Satish Kumar)

16 juillet 2019, Alain Hervé, la religion, le terrorisme…

16 avril 2019, Rubrique faits divers, Notre-Dame de Paris en flammes

15 avril 2019, Rejoignez notre Alliance des gardiens de Mère Nature

11 avril 2019, L’Écologie sera l’idéologie première du XXIe siècle

10 avril 2019, En Uttar Pradesh, le cauchemar de la vache errante

1er février 2019, BIOSPHERE-INFO, Hans Jonas et notre responsabilité

et les moments forts de 2018

1er septembre 2018, Biosphere-info septembre, l’espérance en mouvement (Joanna Macy et Chris Johnston)

20 août 2018, Pour connaître l’écopsychologue Joanna Macy

19 août 2018, Pour connaître John Seed et l’écologie profonde

4 juillet 2018, La religion écologique n’est pas une religion

Retour en arrière toute, ce que dit la sagesse indienne

Notre mode de vie s’est fait sur la destruction des autres modes de vie, au début par souci d’impérialisme et aujourd’hui essentiellement pour accéder à leurs ressources en sous-sol. Au final nous avons nettement plus détruit que construit : que les cultures d’avant étaient douces ! Nous les avons détruites pour notre seul petit rêve de progrès qui a répandu la misère partout. Nous, oui, pas eux : car nous nous en satisfaisons, massivement. Un océan de destruction pour un îlot de modernité déshumanisée. Non seulement le mythe des sociétés premières précaires et violentes est faux, archi-faux, mais la nôtre de société est violente, réellement, et a créé la précarité partout ailleurs, au nom de sa réussite locale et de son idéologie qui nous aveuglent par médias interposés. Je vais vous proposer quelques sources qui contredisent votre schéma de pensée erroné, par exemple dans « Pieds nus sur la terre sacrée », c’est la nature qui parle au travers des paroles des Peaux-Rouges :

« Nous avons toujours eu beaucoup ; nos enfants n’ont jamais pleuré de faim, notre peuple n’a jamais manqué de rien… Les rapides de Rock River nous fournissaient en abondance un excellent poisson, et la terre fertile a toujours porté de bonnes récoltes de maïs, de haricots, de citrouilles et de courges… Ici était notre village depuis plus de cent ans pendant lesquels nous avons tenu la vallée du Mississippi sans qu’elle nous fût jamais disputée… Notre village était sain et nulle part, dans le pays, on ne pouvait trouver autant d’avantages ni de chasses meilleures que chez nous. Si un prophète était venu à notre village en ce temps-là nous prédire ce qui devait advenir, et qui est advenu, personne dans le village ne l’aurait cru. »

« Jadis nous étions heureux sur nos terres et nous avions rarement faim parce qu’alors les deux-jambes [êtres humains] et les quatre-jambes [animaux quadrupèdes] vivaient ensemble comme une grande famille et il y avait assez de tout, pour eux comme pour nous. »

« Il n’y a pas d’Indien qui ne se regarde comme infiniment plus heureux et plus puissant que le Français. »

« Le soleil du matin, la douce terre nouvelle et le grand silence » écrit par Black Hawk, le chef des Souks et des Foxes.

Il faut ajouter que leur mode de vie était non seulement heureux et confortable, mais écologique au sens qu’il ne détruisait rien. Mais un tel témoignage vous fera-t-il remettre en cause le progrès dont vous êtes seulement 20 % à tirer les bénéfices chimériques et pervers ? Je suis plutôt certain du contraire, au vu de ma triste et désastreuse expérience pour tenter d’ouvrir les yeux de ceux qui vivent dans les pays riches et de changer les consciences occidentales. Je vous le répète, la destruction des sociétés traditionnelles était et est encore consubstantielle à notre développement. Et nous en sommes complices lorsque nous décrétons, en boucle et en cœur, qu’on ne peut pas revenir en arrière, ou que la recherche trouvera une solution. Le fait qu’il faille arrêter de nous culpabiliser n’y changera rien : soit nous entrons en décroissance en renouant avec des manières de produire artisanales, soit nous nous fascisons encore davantage. Jusqu’à y passer à notre tour.

Robin Branchu

pour en savoir plus, http://gorgerouge.unblog.fr/2018/06/06/retour-en-arriere-toute-5-6-juin-2018/

Apprendre aux enfants à se passer de Noël

Une enseignante remplaçante du New Jersey a annoncé à ses élèves, âgés de 6 et 7 ans, que le père Noël n’existait pas. Face au traumatisme enduré, le directeur de l’école élémentaire a envoyé une lettre aux parents pour s’excuser et leur recommande de « prendre les mesures appropriées pour préserver l’innocence des enfants ». L’enseignante a été renvoyée.* Elle aurait du être remerciée, félicitée, montrée en exemple.

Car l’innocence des enfants est exploitée, dénaturée. « Le Père Noël est devenu le camelot immonde des marchands les plus fétides de ce monde. Tous ces marchands de rêve et d’illusion, véritables pirates des aspirations enfantines, colporteurs mercantiles de l’idéologie du flic, du fric, du flingue, sévissent dans les médias et les devantures. Sauter à la corde ou jouer au ballon devient un exploit quasi contestataire sur des abords d’immeubles transformés en parking. Quelles sont les tendances d’enfants élevés dans un milieu naturel et n’ayant pas à souffrir du poids des divers modes d’intoxication ? Ils courent, ils jouent dans les flaques, se roulent dans la boue, ou tentent de percer les mystères de « papa-maman ». Ils vivent, pensent, créent. Refouler ces pulsions naturelles est donc le but criminel de notre société. Le système des marchands au pouvoir a dit : J’achète le Père Noël. Les marchands tuent l’enfant, tuent les parents, tuent le jouet. »**

Noël est une chiotte ignoble et on va plonger nos gosses là-dedans ? Mais faut bien faire plaisir au gamin ! D’ailleurs ces jeux sollicitent de plus en plus de consommation électrique. Allez, tenez, on va fantasmer un peu : bientôt pour construire des EPR nucléaires, EDF s’adressera à nos gosses et leur proclamera la nécessité de l’atome pour fournir de l’électricité à leurs jouets électroniques !

* LE MONDE l’époque du 16-17 décembre 2018

** la Gueule ouverte de janvier 1973… un texte qui reste toujours d’actualité en 2019 !

Le père Noël a tué la symbolique de Noël

« NOËL C’EST QUOI ? Des échanges de cadeaux, généralement superflus. Une fête pour les enfants, avec un arbre et des lumières qui n’ont plus aucun sens. Bien entendu une occasion exceptionnelle de vente et d’affaires pour les commerçants. Et puis, la tradition veut maintenant que les autorités politiques s’en mêlent, et dans chaque commune, on tient à dresser le plus beau sapin, et de mettre dans toutes les rues importantes des guirlandes de lumière. Finalement, je crois que, dans l’opinion commune, Noël ce n’est rien d’autre qu’une occasion pour faire la fête. Autrement dit, il ne reste rien de la signification. Qui donc se demande le sens de ce qu’il est en train de faire ?

Il faudrait se rappeler que Noël est en réalité deux fêtes confondues et superposées. La fête païenne était celle du solstice d’hiver : la fin de la progression de la nuit, et le début de la reprise de l’allongement des jours. D’où les lumières allumées partout. Fête païenne, celle de l’arbre toujours vert, du sapin, qui a traversé le froid, la neige, attestant la permanence de la vie contre cet hiver qui symbolise la mort. Mais Noël se fonde aussi dans la plus ancienne tradition religieuse : la naissance de Jésus. Bien entendu, le 25 décembre n’est nullement la date réelle de la naissance de Jésus. On a choisi le moment de la fête païenne. Ainsi chaque détail de ce Noël se rattachait à une croyance qui donnait à chacun une signification de ce qu’il faisait. Tout ce qui constituait Noël était « symbolique », destiné à nous rappeler quelque chose de plus important, à nous faire revivre un événement qui avait une valeur essentielle. Mais voici que tout cela est parfaitement oublié, on fait la fête parce que c’est la fête et on donne des cadeaux parce que c’est l’habitude. Par conséquent, cette « fête » n’en est pas une.

Elle est un moment absurde où on est bien content de gaspiller pour gaspiller, la publicité nous y aidant. Et ces jours n’ont plus aucun sens, par conséquent aucune profondeur, et je dirai aucune vie. C’est ce qui me frappe souvent pendant ces journées, cette activité fiévreuse me parait extraordinairement morte. Dépouillée de ses significations, la fête de Noël, devenue simple coutume, est en réalité une fête morte et dévoile notre superficialité. Nous, hommes modernes, nous nous agitons sans que cela ait le moindre sens, nous agissons sans savoir ni le pourquoi ni le but et il en est ainsi non seulement un jour de Noël, mais hélas ! pour tous les jours de notre vaine vie.« 

résumé d’un article de Jacques Ellul (Sud-Ouest du 23 décembre 1984)

Supprimez Noël et fêtons le solstice

En Europe, les rituels liés à l’approche de l’hiver sont ancestraux. Fixer la naissance de Jésus près du jour le plus court de l’année, ce fut d’abord la tentative de l’Eglise catholique de nier un paganisme proche de la Nature. La liturgie de la Messe de l’Aurore rappelle que la nuit est passée, le jour est avancé. La fête de la Saint Nicolas (Nicolas de Lycie, protecteur de tous les enfants) était célébrée le 6 décembre. En France les catholiques, qui depuis longtemps s’échangeaient des petits cadeaux à Noël le 25 décembre en l’honneur de la naissance du Christ, ont résisté un temps au « père Noël ». Mais entre le XIX et le XXe siècle, des chrétiens associent cette « fête des enfants » à celle de l’Enfant Jésus : Saint Nicolas fera désormais sa tournée la nuit du 24 décembre.

L’invention du père Noël résulte d’un détournement historique complémentaire. L’Église catholique avait décidé de remplacer les figures païennes par des saints pour marquer son pouvoir. Saint Nicolas de Lycie désignait le saint protecteur des tout-petits car, selon la légende, il aurait ressuscité trois enfants trucidés par un horrible boucher. Mais il était fêté le 6 décembre : un personnage, habillé comme on imaginait que saint Nicolas l’était (grande barbe, crosse d’évêque, grand vêtement à capuche), va alors de maison en maison pour offrir des cadeaux aux enfants sages. C’est seulement en 1809 que l’Américain Washington Irving a créé le personnage du Père Noël. La mondialisation du Père Noël peut commencer, y compris avec sa couleur rouge, utilisée dès 1866. De nombreuses firmes avaient déjà utilisé cette symbolique dans des publicités, mais Coca-Cola a largement contribué à fixer l’image actuelle : à partir de 1930, une série de publicités pour la marque Coca-Cola utilise le costume rouge et blanc. Le système marchand s’empare dorénavant des mythes religieux.

En 1900, il suffisait d’une orange donnée à un enfant pour avoir l’impression d’un immense cadeau. De nos jours les consoles de jeux vidéos du père Noël finissent par intoxiquer les jeunes esprits autour d’un arbre à cadeaux. Le père Noël n’est qu’un hérétique dont la hotte va être garnie par les marchands du Temple. L’enfant Jésus est bien oublié, Noël est devenu la fête des marchands. Même des pays n’ayant pas de tradition chrétienne comme la Chine utilisent désormais le 25 décembre comme outil de vente. Rien n’est plus emblématique de l’esprit de notre temps que cette fête de Noël (censée représenter la naissance du fondateur d’une religion à l’origine ascétique) qui a dégénéré en un rite purement commercial et mène à son paroxysme la fièvre consumériste. Il nous faut supprimer le père Noël et son emprise commerciale. Il nous faut supprimer Noël et l’emprise de la religion du Dieu unique sur nos pensées. Il nous faut revenir à des fêtes tournées vers la nature endormie au moment du solstice d’hiver le 22 décembre qui correspond à la nuit la plus longue dans l’hémisphère nord.

Le père Noël vu par des yeux d’enfants

Il s’agit d’enfants de CE1 mais cela peut se passer partout en France. Un garçon dit ne pas croire au père Noël. Les autres lui rétorquent : « Attention, si tu n’y crois pas, tu n’auras pas de cadeaux ! » Ce mécanisme d’intimidation est fréquent : « Attention, si tu ne crois pas en Dieu, tu iras rôtir en enfer… »

– Une fillette de cinq ans a fait une liste pour le père Noël longue comme un jour sans pain. Un membre de sa famille lui pose la question : « Si tu n’avais qu’un seul choix à faire, lequel ferais-tu ? » Et la petite fille de répondre sans sourciller, « Premièrement celui-ci, deuxièmement celui-là, et aussi… » Comme chacun sait, la société de consommation ne connaît pas de limites dès le plus jeune âge.

– Ce petit garçon ne croit plus trop au père Noël. Son oncle veut lui faire sentir les limites de toute chose : « Et si ta maman n’a pas assez d’argent pour t’offrir des cadeaux à Noël. » Sans se démonter, l’enfant envisage immédiatement de changer de mode de garde et d’aller vivre chez son père. L’affectif dans une famille n’est plus ce qu’il était.

– Dans cette famille, c’est terrible. Dès que les cadeaux sont achetés et cachés, les enfants ont un sixième sens pour le deviner ; ils exigent d’avoir ces cadeaux immédiatement tout de suite sans attendre le jour de Noël. Pourtant il y a de fortes chances que ces cadeaux soient oubliés aussitôt qu’ouverts.

Ainsi va le conditionnement dans la société des marchands. Cela commence très tôt, dès le jour de Noël et chaque fois qu’un enfant passe devant la caisse d’un supermarché où s’amoncelle (à sa hauteur !) les friandises. Mais on peut toujours rencontrer pire, par exemple l’objet en caoutchouc que machouille le bébé et qui a la forme d’un portable.

Si vous avez d’autres histoires d’enfants intoxiqués par la société de consommation, prière de les mettre en commentaire sur ce post, merci… ou de nous les envoyer à biosphere@ouvaton.org

Ouf, l’écologie devient intelligence collective

Un maelstrom de conversions à l’écologie parcourt LE MONDE. Le plus réconfortant, c’est que cela touche tous les centres de pouvoir, élus, médias, culture… Ainsi par exemple :

– Au congrès des maires, l’écologie s’impose comme un « thème incontournable : « Moins de voitures, plus de verdure ! « , « Aménager des îlots de fraîcheur dans la cité », « Des solutions pour une route plus durable », plus rien ne sera comme avant dans la prise de conscience… (LE MONDE du 22 novembre 2019)

– Pour sauver la planète, commençons par lire : numéro de « la Grande Librairie » avec Pierre Rabhi, apôtre d’une sobriété heureuse, Cyril Dion, cofondateur du mouvement Colibri, Emmanuelle Pouydebat (Comment les animaux nous inspirent), Hubert Reeves et sa prise de conscience progressive de l’écologie… (LE MONDE du 27 novembre 2019)

– Un collectif surnommé « The Freaks » composé d’une soixantaine d’artistes, s’engage à mettre en pratique et à diffuser une liste de petits gestes permettant de réduire drastiquement notre impact sur la planète : « Pour agir contre le dérèglement climatique, il est temps de passer de la parole aux actes… » (LE MONDE du 29 novembre 2019)

– Les discours de fin du monde sont-ils utiles ? Oui car les perspectives catastrophistes peuvent être de vrais aiguillons démocratiques…L’effondrisme fait faire des choses qui ne sont pas des formes de mobilisation classique, mais il ne s’agit pas moins de politique…(LE MONDE du 29 novembre 2019)

Tout cela, ce n’est qu’un simple frémissement de la pensée collective, mais que ça fait du bien de ne pas se sentir complètement seul pour agiter le tocsin avec ce blog biosphere et quelques intellectuels hors norme !

Coline Serreau, réalisatrice écolo

Solutions locales pour un désordre global était un film-documentaire de Coline Serreau, en lien avec un livre de 2010. Elle y exprimait son point de vue écolo en introduction : « L’un de nos grands chantiers philosophiques actuels est d’accepter que l’humain n’est supérieur à rien. L’accepter, c’est vivre une blessure narcissique très violente, du même ordre que celle qui nous a frappé lorsque nous avons découvert que la Terre était ronde, tournait autour du soleil, qui n’était lui-même qu’une banale étoile semblable à des milliards de milliards d’autres dans un univers dont les véritables dimensions nous échappaient. Les généticiens ont été très vexés de découvrir qu’une simple plante comme l’orge avait deux fois plus de gènes que l’homme. Les humains s’autoproclament la race la plus évoluée, ils devraient avoir l’intelligence de s’interroger sur cette soi-disant supériorité… Nous ne pouvons plus dépendre du bon vouloir des marchands et des politiques en ce qui concerne notre survie. Les gouvernants sont devenus les gérants et les valets des multinationales. Une des solutions, c’est le « retour en avant ». Retrouver à travers de petites structures locales une autonomie alimentaire sans produits chimiques, qui nous rende notre liberté et assure notre subsistance. » Voici quelques autres réflexions de Coline Serreau, née le 29 octobre 1947, qui méritent lecture :

« J’ai passé mes premières années à vivre dans la nature, j’ai passé ma jeunesse dans les arbres, à faire cent mètres en traversant de branche en branche, c’est pourquoi j’ai une conscience écologique ; mais la pensée se travaille aussi grâce à des lectures. J’ai commencé à lire de manière assidue vers 6-7 ans, et aussi à écrire. A 15 ans, j’avais lu tout Freud. Puis je me suis attaquée au marxisme, leur analyse de la société de classes est d’une importance fondamentale. Dès 18 ans je me suis attelée à la littérature féministe et aux premiers ouvrages sur l’écologie. Le massacre de la Terre vient du patriarcat. La Terre, sur le plan symbolique, c’est la mère, la femme, la fécondité. Si le corps de la femme m’appartient, la Terre m’appartient. Le patriarcat nous a formatés, il faut en sortir. Mais je ne suis pas féministe, parce que ça donne l’impression qu’on se bagarre pour sa boutique. L’écologie et le mouvement des femmes n’ont pas encore leur cadre théorique, mais ça va venir… J’ai découvert « l’âme des arbres ». C’était dans les années 1990, une nuit à Nantes. J’attendais un taxi et je me mets à entendre, au milieu du silence, le bruissement d’un arbre et de ses feuilles. C’était comme une parole. J’ai le sentiment, tout d’un coup, qu’on a des gens en face de soi, que tout est vivant, comme nous, pas mieux ni moins bien. Il y a aussi une rencontre fondamentale. Michèle Rivasi (Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (Criirad)), m’a un jour invitée dans son labo et j’ai découvert quelque chose que je n’ai jamais oublié : l’énergie de la pierre.

Je ne suis pas optimiste, c’est sauve-qui-peut. Il faut se mettre aux abris, en groupe, avec de la terre, de l’eau et du bois. Je ne suis pas collapsologue, mais je suis pour le boycott et pour le « devenez riche, n’achetez plus ». Et puis il y a un hôpital dans notre corps. Il faut arrêter d’ingurgiter des toxines toute la journée. Mais c’est compliqué, c’est une bagarre, moi aussi, j’en suis pleine. On est empoisonné et tout le monde s’en fout. » (extraits, LE MONDE du 20-21 octobre 2019)

Bon anniversaire, Coline…

Spiritualité, religion et écologie

– Toute politique renvoie à un ensemble de prémisses fondamentales sur ce que sont le monde, le réel, la vie, donc à une ontologie (une métaphysique).

– Dans l’ontologie moderne, appelée dualiste car basée sur la séparation radicale ente nature et culture, le monde est peuplé d’individus qui se meuvent sur des marchés. Un tel postulat conduit à la monoculture.

– Le développement a échoué en tant que projet socio-économique, mais le discours du développement contamine encore la réalité sociale.

– Lorsque les fissures du maillage ontologique individu-marché-technoscience se feront plus visibles avec l’aggravation de la crise environnementale, on percevra de plus en plus nettement la forme relationnelle.

– Aucun entité ne préexiste aux relations qui la constituent. Une fleur n’existe pas, elle inter-existe. Des liens de continuité existent entre toutes les formes du vivant. Une ontologie relationnelle implique une culture diversifiée de type agro-écologique.

– Tout être vivant, y compris bien sûr l’être humain, n’est autre que l’expression de la force créatrice de la Terre. Les conceptions qui découlent de cette conviction, par exemple celles des ethnies qui se battent paru la défense de la Terre-mère, sont des visions anticipatrices.

– Aujourd’hui on voit bien que la crise écologique a le potentiel de déstabiliser n’importe quel contexte de développement existant, n’importe quelle promesse de développement.

– La montée des fondamentalismes religieux suppose un rejet de la modernité à l’occidentale.

Arturo Escobar

extraits de son livre « Sentir-penser avec la Terre (une écologie au-delà de l’Occident) » aux éditions anthropocène, le Seuil