spiritualités

Edgar Morin nous a quitté à l’âge de 104 ans

Edgar Morin est mort le 29 mai 2026 à l’âge de 104 ans.

Lorsque naît à Paris Edgar Nahoum, le 8 juillet 1921 dans une famille juive originaire de Salonique. Son père est un commerçant du Sentier à Paris.Trait irréductible de son identité, le mot « juif » est pour lui un adjectif, non un substantif. « Je suis étranger à toute idée du peuple élu ». Lorsqu’il va vers ses 10 ans, sa mère Luna meurt d’une crise cardiaque. Le jeune Edgar se réfugie dans les romans, qu’il dévore à table, au lit ou même en classe, pendant les cours. Il devient ainsi un « omnivore culturel ».Edgar Nahoum devient « Morin » à la suite d’une méprise : une camarade de l’armée des ombres de Toulouse transforma son pseudonyme de « Manin », choisi en référence à un personnage de L’Espoir, d’André Malraux, en « Morin ». Il écrit en 1946 L’An zéro de l’Allemagne, un essai hérétique où il refuse les clichés en vigueur sur la mauvaise nature germanique et tente de comprendre comment la nation la plus cultivée en Europe, patrie de Goethe et de Beethoven, a pu engendrer la barbarie nazie.

Éternel étudiant et chercheur autodidacte, il trouve un refuge intellectuel au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), en 1950, il arpente déjà tous les territoires, établit des passerelles entre le symbolique et le politique, le poétique et l’économique. La « pensée complexe », concept qu’il forgera plus tard en voulant « relier ce qui est tissé ensemble », est déjà en marche. Il s’éveille aussi sa conscience écologique. Il rédige, dans le cadre du Club de Rome, en 1972, L’An I de l’ère écologique, convaincu qu’un nouvel âge doit s’ouvrir face à la dévastation de la biosphère. Thème à présent répandu mais qu’ils n’étaient pas nombreux, dans ces années-là, à explorer. C’est sur ce magma de nouvelles cultures et sur les airs d’Angie des Rolling Stones que commence à s’ébaucher La Méthode (Seuil, 1977-2004).

Dans son grand œuvre théorique, Edgar Morin substituera au dépassement des contraires par la dialectique le « dialogique », qui vise à unir les principes antagonistes. Mais très vite, avec le renfort de Marx, qui remet la dialectique hégélienne « sur ses pieds » en privilégiant les conditions matérielles d’existence plutôt que l’Idée, le jeune Edgar se sent intellectuellement armé. Loin de l’hégélianisme, Morin assure qu’il n’y a pas de vérité du « Tout ». La totalité est toujours inachevée, morcelée, fragmentée. Mais « toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, il est impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties ».c

Chaque être humain, pour le meilleur ou pour le pire, dans l’abondance ou dans le dénuement, « porte en lui la planète tout entière ». Ainsi l’Européen aisé se lève en écoutant une radio de fabrication japonaise, boit son thé de Ceylan, enfile son jean made in USA, au moment où le miséreux du tiers-monde subit les cours du marché mondial, quitte son village à cause de la monoculture imposée par l’industrie agroalimentaire, danse sur des musiques syncrétiques en buvant du Coca-Cola. Tous les fragments d’humanité se sont déposés en eux.

Edgar Morin ne cesse de penser qu’il faut « relier les oasis de vie et de pensée » et qu’il convient même de les faire converger . Une nouvelle voie « dialogique », qui associerait « les termes contradictoires de mondialisation (pour tout ce qui est coopération) et de démondialisation(pour établir une autonomie vivrière sanitaire et sauver les territoires de la désertification), de “croissance” (de l’économie des besoins essentiels, du durable, de l’agriculture fermière ou bio) et de décroissance (de l’économie du frivole, de l’illusoire, du jetable), de développement (de tout ce qui produit bien-être, santé, liberté) et d’enveloppement (dans les solidarités communautaires) ».

Morceaux choisis de sa pensée

– Je me définis selon une unité plurielle. Je suis d’abord un être humain pour qui, comme le disait Montaigne, tout homme est mon compatriote ; puis je suis français, juif, méditerranéen, nourri par un humanisme universaliste qu’apportèrent le marrane Montaigne et l’apostat Spinoza

– Dans le vide actuel de pensée, la politique est réduite à l’économie, et même à la seule économie néolibérale. Mais ce n’est pas seulement la politique qui est sous-développée dans notre société, c’est la pensée.

– L’homme peut être manipulé par ses instruments de manipulation. L’intelligence artificielle est l’ultime création humaine qui confirme que nous pouvons être instrumentalisés par nos instruments.

– Nous subissons embouteillages automobiles et embouteillages d’informations. Les outils sont devenus des armes pour tuer des humains et ravager la nature, ont créé la menace écologique sur la biosphère et l’humanité, tout comme la machine libératrice d’énergies humaines a permis l’asservissement des ouvriers voués à des tâches monotones ou épuisantes.

– Les guerres en cours, l’industrie des armements, la puissance des gros céréaliers de la FNSEA, l’hyper-centralité du pouvoir d’achat, c’est tout cela qui occulte le problème écologique et inhibe les prises de conscience.

– Le régime ignoble des mollahs subit les frappes ignobles de Donald Trump et de Benyamin Nétanyahou. Le pro-israélisme est un fondement du trumpisme.

– Une personne qui souffre excessivement, qui ne veut pas que sa vieillesse soit à la charge d’autrui a le droit de décider de sa propre mort.

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Edgar Morin, 104 ans, tout son mordant (12 avril 2026)

extraits : Edgar Morin en 2026 : « Le national-populisme favorise l’une des deux France, celle qui fut longtemps monarchique, aristocratique et religieuse, une France pétainiste pendant la guerre. Les antihumanistes réactionnaires la voient monolithique dans son unité. Il faut redéfinir ce que j’appelle un humanisme régénéré conscient de l’identité d’origine et de la communauté de destin de tous les humains. (Mais) un grand courant de régression néoautoritaire se répand dans le monde, néototalitarisme chinois, dictature poutinienne, etc. Il sera peut-être bientôt minuit dans le siècle. »

Edgar Morin, 103 ans et la dent dure (7 juillet 2024)

extraits : «  Le noyau dur de Marine Le Pen est «souchien» alors que la France s’est constituée historiquement dans l’intégration de peuples étrangers les uns aux autres. Le RN méconnaît la réalité française qui est la diversité dans l’unité. Je crains que s’il occupe le pouvoir, il n’y installe un néo-autoritarisme. Mais être «contre» est insuffisant, il faut nécessairement un «pour»…

Une tribune d’Edgar Morin, à 102 ans ! (22 janvier 2024)

extraits : « Le progrès scientifique technique qui se développe de façon prodigieuse dans tous les domaines est la cause des pires régressions de notre siècle. C’est lui qui a permis l’organisation scientifique du camp d’extermination d’Auschwitz ; c’est lui qui a permis la conception et la fabrication des armes les plus destructrices, jusqu’à la première bombe atomique ; c’est lui qui rend les guerres de plus en plus meurtrières ; c’est lui qui, animé par la soif du profit, a créé la crise écologique de la planète…»

lettre ouverte à Edgar Morin (12 juin 2010)

extraits : Edgar, tu nous invites à résister, d’accord, mais à qui, à quoi ? Tu vaudrais décoloniser l’imaginaire, parfait, mais lequel ? Tu nous invites seulement à « épouser les combats de notre temps » (Le Monde du 11 juin 2010). Un peu court, pour un grand intellectuel hors norme. De ton temps, puisque tu es né en 1921, il était assez facile de savoir à quoi résister, le nazisme, la guerre coloniale en Algérie, le communisme stalinien. Mais aujourd’hui, alors que les générations présentes sont menacées d’une amnésie généralisée,  ton interview ne nous aide pas beaucoup à savoir à quoi résister ! Dans notre société dont tu soulignes la complexité, la publicité habille en blanc même les idées les plus révolutionnaires, les entreprises habillent en vert l’environnement et la nature, les politiques retournent leur veste ! Alors, que faire ?…..

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Du ressenti au ressentiment , malheur !

Notre cerveau nous joue des tours, il recherche la simplification. Dans Séquence émotion. La France du ressenti, Gilles Finchelstein relie l’élection de tous les présidents de la République, de Jacques Chirac à Macron, à la concordance entre leur intuition et le ressenti des Français, équation éminemment politique. Car du ressenti au ressentiment, il n’y a qu’un pas. Un biais cultivé par l’extrême droite et par l’extrême gauche

Philippe BERNARD : Ressentir ce que l’on croit, plutôt que croire dans des faits qui nous dérangent. La tendance est perceptible partout. Les réseaux sociaux – dont les algorithmes sont conçus pour conforter les ressentis individuels – en rajoutent et, avec eux, la montée des identités et des émotions. De l’insécurité à l’école, de l’immigration au sentiment de déclin, la plupart des sujets brûlants du débat public ont été pris dans un tourbillon opposant la réalité au ressenti. Constater que les juges sont de plus en plus répressifs n’empêche pas la croyance dans le « laxisme de la justice ». Évoquer la massification de l’accès à l’enseignement supérieur ne tord pas le cou à l’idée selon laquelle « le niveau baisse ». Et lorsque l’institut Ipsos, en 2024, demande aux Français quel pourcentage d’immigrés compte la population de leur pays, ils répondent en moyenne 25 %, alors que la réalité est de 11,3 %.

Le point de vue des écologistes non émotif

Le décalage entre ressenti et discours dominant apparaît comme l’un des premiers carburants de l’extrême droite ET de l’extrême gauche. Le vote en faveur du Rassemblement National est considéré comme plus proche de son ressenti anti-immigré. Le vote pour Mélenchon est considéré comme plus proche de son ressenti anti-capitaliste. Mais sans accord sur la réalité des faits, comment dialoguer et coexister pacifiquement ?

Il faut lire le livre de Daniel Kahneman, Thinking, Fast and Slow, publié en 2011. La thèse centrale du livre est la dichotomie entre deux modes de pensée : le système 1 (rapide, instinctif et émotionnel) et le système 2 (plus lent, plus réfléchi et plus logique). De manière générale, le système 1 est le système de raisonnement utilisé par défaut, car il est le moins coûteux en énergie. Ce système cognitif fonctionne de manière automatique, intuitive, rapide et sans effort. Le système 1 recherche ensuite avant tout des éléments qui viennent étayer sa vision préalable du monde : « Seul compte, ce qui est connu. » Le système 2 nécessite une certaine concentration et une certaine attention de la part de l’individu. Il intervient dans la résolution de problèmes complexes, grâce à son approche plutôt analytique.

Chaque individu est doté d’un certain niveau de concentration et de paresse intellectuelle. Mais si le système 1 est plus confortable, il est victime de biais de raisonnement. Bien souvent, les vainqueurs d’une élection sont ceux dont le visage suscite le plus d’émotions positives !

Sur ce blog, nous faisons appel au système 2. Nous passons beaucoup de temps à essayer de collecter les faits sur les sujets qui concernent l’avenir de notre société. Mais nous voyons bien dans les réactions de la plupart de nos commentateurs qu’ils se situent plutôt dans le ressenti, voir le ressentiment et l’idéologie. Au niveau collectif émerge une « dictature des ressentis » qui conduit à des jérémiades narcissiques sur l’âge de la retraite et le prix de l’essence. Le populisme de l’extrême-droite fait appel au système 1.

Si chacun d’entre nous possédait tous les éléments de la réflexion, alors nous pourrions arriver collectivement à un consensus acceptable sur la société la plus désirable. Les conditions pour y parvenir :

– avoir une maîtrise de ses affects, de ses sentiments personnels, de ses préjugés et a priori.

– avoir le temps de la réflexion.

– avoir des connaissances de base en matière de mécanismes économiques, de sociologie, d’écologie, d’histoire…

– avoir la capacité de se remettre en cause, ce qui nécessite une prise de distance avec soi-même.

– avoir une écoute de l’autre, être ouvert à une argumentation différente de la sienne.

– adopter la démarche scientifique « l’hypothèse reste vraie, mais tant qu’on ne m’a pas démontré le contraire ».

– chercher à approfondir ses connaissances par le choix de ses lectures, de sa fréquentation des médias.

– ne pas être prisonnier de sa fonction sociale (son métier, ses responsabilités familiales ou politiques…), être libre.

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Le sentiment qui m’habite, c’est l’angoisse

extraits : « Le sentiment qui m’habite, en vérité, et qui habite plein de gens, c’est l’angoisse : quel monde terrifiant va-t-on laisser à nos enfants ? » Les anti-écolos qu sévissent dans les médias devraient méditer un peu plus cette phrase de Ruffin. De source sûre depuis le rapport sur les limites de la croissance en 1972 et toutes les études scientifiques qui, depuis, ont confirmé le mauvais état dans lequel nous mettons la planète, tout le monde devrait savoir que ce monde thermo-industriel court à sa perte. Les illusionnistes anti-écolo ne font qu’accélérer un peu plus la vitesse à laquelle on fonce vers le mur. Voici quelques textes récents de référence….

Le sentiment d’insécurité partagé par le PNUD

extraits : Le sentiment d’insécurité repose sur une combinaison de facteurs, tels la peur de ne pas pouvoir se nourrir, de perdre son emploi, d’être confronté à des attaques terroristes… Les gens craignent aussi bien pour le présent que pour leur futur. L’indice de « perception de la sécurité humaine » combine 17 variables couvrant les insécurités liées aux conflits violents, les insécurités socio-économiques… aux niveaux personnel et communautaire. Il révèle que ce sentiment touche aussi bien les pays aux économies développées que les pays en voie de développement. « Même dans les pays avec des indices de développement élevés, trois personnes sur quatre se sentent dans l’insécurité….

Écologie, culpabiliser pour ressentir la culpabilité

extraits : De plus en plus de Suédois commencent à ressentir la « honte de voler » en avion. Ce sentiment de culpabilité nous semble tout à fait normal rationnel, moralement nécessaire, et même inéluctable. C’est le contraire, vouloir « voler sans entraves », qui nous semble absurde à l’heure de la déplétion pétrolière et du réchauffement climatique. Cette intériorisation des contraintes à s’imposer sur soi-même ne relève pas du « péché » à la mode catholique, mais d’une conséquence logique d’une réalité biophysique. Il ne s’agit pas de penser en termes d’écologie punitive, mais d’écologie réaliste. Mais comme les humains sont trop souvent soumis à la force des habitudes, cela demande un effort sur soi quand le voyage en avion est devenu la norme de son milieu social…..

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Le pape Léon XIV, un pacifiste convaincu

Robert Francis Prevost devenu pape s’est placé dans les pas de son prédécesseur Léon XIII, dont l’encyclique, Rerum novarum, de 1891 marqua l’entrée de l’Eglise catholique dans l’arène sociale. Le choix par Léon XIV de la date anniversaire de Rerum novarum, le 25 mai, pour signer Magnifica humanitas (« Magnifique humanité »), est lourd de sens. Consacrée à l’intelligence artificielle (IA), c’est sa première encyclique : les « algorithmes opaques » contrôlés par des firmes privées menacent de faire apparaître de « nouvelles formes de déshumanisation ».

Mais l’encyclique « Magnifica humanitas » est aussi une critique de la guerre automatisée et de la doctrine de la « guerre juste ». En résumé :

IA, paix et humanité, le retentissant avertissement du pape

éditorial du MONDE :

éditorial du MONDE : « Désarmer » l’IA ne signifie pas renoncer à la technologie, mais l’empêcher de dominer l’humain. Cela passe moins par des choix techniques que par la soumission de l’utilisation des données à « un contrôle public » et l’affirmation du « rôle irremplaçable de la personne ». Léon XIV prend également position dans un domaine où l’intelligence artificielle fait peser un autre risque de déshumanisation, celui de la guerre. La présence à Rome, à la conférence de presse de lancement de l’encyclique, de l’un des fondateurs de la firme californienne Anthropic, qui s’est heurté au Pentagone du fait de son refus d’utiliser l’IA pour rendre les armes autonomes, le confirme : le pape américano-péruvien est déterminé à rappeler au monde ses obligations morales, même en désavouant l’administration Trump.

Face au vice-président, J. D. Vance, converti récemment au catholicisme, Léon XIV réaffirme « le dépassement de la théorie de la “guerre juste” ». C’est parce que le monde s’engage dans une spirale mortifère banalisant une « culture violente de la puissance » que l’intelligence artificielle doit, selon le pape, faire l’objet de ce qu’exècre le plus la Maison Blanche, une régulation internationale. Qu’il faille une autorité religieuse pour rappeler avec force des principes humanitaires, qui devraient être défendus par tous les régimes démocratiques, n’a rien de rassurant.

Le pape Léon XIV appelle à « désarmer l’intelligence artificielle », il n’y a pas de guerre juste

Sarah Bellouezzane : Adressé à tous, sans mention d’aucun pays, le message du pape regrette la « construction d’un monde en état de guerre permanente ». Pour sa conférence de presse, le Vatican a convié Christopher Olah, cofondateur d’Anthropic, l’entreprise à l’origine du logiciel Claude. La start-up s’était illustrée en février par sa volonté de brider les armes tournant sur son modèle, les empêchant de tuer sans intervention humaine. Une restriction qui avait provoqué l’ire du président américain, Donald Trump, et enclenché une bataille judiciaire entre l’entreprise et l’administration américaine. Cette position a su séduire le Vatican, qui, en invitant Anthropic, lui appose l’étiquette d’entreprise responsable.

La question des armes gérées par IA est l’une des nombreuses préoccupations, morales, économiques, sociales et religieuses, que le pape soulève. Il faut « soustraire l’IA à la logique de la compétition armée, qui n’est plus aujourd’hui seulement militaire, mais aussi économique et cognitive », et empêcher « la technologie de dominer l’humain » affirme le pape.

Aux Américains, en particulier au vice-président catholique J. D. Vance, qui a invoqué le concept de « guerre juste » pour justifier l’attaque en Iran, le pape déclare : « Aujourd’hui, plus que jamais, il est important de réaffirmer le dépassement de la théorie de la “guerre juste” trop souvent invoquée pour justifier n’importe quelle guerre, sous réserve du droit à la légitime défense dans son sens le plus strict. » Reliant ce contexte à l’utilisation de l’IA, le pape estime qu’il « n’est pas acceptable de confier à des systèmes artificiels des décisions mortelles » : « La décision de recourir à la force létale (…) doit rester sous un contrôle humain effectif, conscient et responsable. Enfin, il est nécessaire d’établir des règles communes, y compris au niveau international, qui freinent la course aux armements technologiques et assurent une protection particulière aux civils comme aux infrastructures essentielles à leur survie. »

Ces dernières semaines, Léon XIV n’avait pas été avare de critiques contre la politique belliqueuse des Etats-Unis et la guerre qu’ils ont déclenchée, avec Israël, contre l’Iran, en février. Des appels à la paix et une condamnation de la justification religieuse des conflits qui ont poussé Donald Trump à s’en prendre au pape sur son réseau, Truth Social, le qualifiant de « faible sur le crime ». En réponse, Léon XIV avait déclaré, début avril, dans l’avion qui le menait en Afrique : « Je n’ai peur ni de l’administration Trump ni de dire le message de l’Evangile. »

Léon XIV ne se borne pas à dire qu’un autre monde est possible, il nous invite à bâtir cet autre monde

Alberto Melloni : C’est un refus clair de la théorie de la « guerre juste » (paragraphe 192) qui coexiste avec l’idée que la « force létale » doit rester sous le contrôle de l’humain, et ne pas être confiée à un agent moral artificiel (paragraphe 200). Alors qu’aucune encyclique contemporaine ne prend pour point de départ un acte du pape précédent, Magnifica humanitas développe ainsi plusieurs aspects du message délivré par le pape François lors de la Journée internationale de la paix de 2024. A cela se mêlent des réflexions sur l’IA, réflexions que le pape sait provisoires, compte tenu de l’oubli rapide qui accompagne les encycliques pontificales – notamment la condamnation de la possession des armes atomiques dans l’encyclique Fratelli tutti du pape François (2020).

Léon XIV n’invoque pas les sentiments, mais la pensée. Une pensée exigeant pour demain un engagement qui n’existe pas aujourd’hui. C’est en soi un programme. 

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La lettre encyclique MAGNIFICA HUMANITAS

Quelques extraits de la Lettre encyclique MAGNIFICA HUMANITAS du Saint-Père LÉON XIV pour promouvoir la paix (25 mai 2026)

sur la protection de la personne humaine

à l’ère de l’intelligence artificielle

banalisation de la guerre

189. En 1965, le cri de saint Paul VI résonnait avec force devant l’Assemblée Générale des Nations Unies : « jamais plus la guerre, jamais plus la guerre ! ». Nous devons reconnaître que, malgré les aspirations et les proclamations de paix, les soixante dernières années ont été marquées par des conflits d’une férocité impressionnante. Un tournant s’est produit après la Seconde Guerre mondiale : la paix avait été placée au centre de l’ordre international, comme en témoigne notamment la Charte des Nations Unies, qui se propose de « préserver les générations futures du fléau de la guerre » ; de nombreuses Constitutions nationales, dans le même esprit, avaient relégué le recours aux armes à des cas extrêmes et strictement délimités.

190. Aujourd’hui, en revanche, nous assistons à un véritable changement de paradigme dans le discours public et dans les choix en matière de réarmement, avec une réhabilitation inquiétante de la guerre en tant qu’instrument de politique internationale, tandis que les critères éthiques mêmes qui en avaient limité l’usage sont progressivement érodés. Des formes de conflit pour l’expansion territoriale que l’on croyait dépassées réapparaissent. L’opinion publique est progressivement orientée et habituée par des récits médiatiques polarisants, souvent amplifiés par des algorithmes qui valorisent la confrontation et l’opposition.

192. Ainsi, la guerre n’est pas seulement menée, mais aussi préparée culturellement à travers des récits simplistes, des logiques ami-ennemi, la désinformation et la peur. Lorsque la mémoire historique s’estompe et que les critères éthiques qui protègent les civils et les plus fragiles s’affaiblissent, il devient plus facile de présenter la violence comme nécessaire, inévitable, voire “propre”. C’est dans ce climat que l’humanité est en train de glisser vers une culture violente de la puissance, où la paix n’apparaît plus comme une tâche à assumer, mais comme un intervalle précaire entre les conflits.

Aujourd’hui plus que jamais, il est important de réaffirmer le dépassement de la théorie de la “guerre juste” trop souvent invoquée pour justifier n’importe quelle guerre, sous réserve du droit à la légitime défense dans son sens le plus strict. La magnifique humanité dispose d’outils bien plus efficaces et capables de promouvoir la vie humaine pour faire face aux conflits, tels que le dialogue, la diplomatie, le pardon. Le recours à la force, à la violence et aux armes témoigne d’une pauvreté relationnelle qui a toujours des conséquences désastreuses sur les populations civiles.

La force sans limites

193. Un élément déterminant du paysage actuel est l’essor de l’industrie de guerre, devenue un secteur clé de l’économie de certains pays. Le lien étroit entre les intérêts économiques, les appareils militaires et les décisions politiques engendre une “nation armée” où la guerre apparaît presque comme le prolongement naturel de la politique et où le marché de l’armement devient un moteur autonome des choix belliqueux. En ce sens, il existe une logique économique qui contribue à alimenter les tensions dans différentes régions du monde.

194. Par le passé, la prise de conscience de la menace que représentent les armes capables de détruire l’humanité tout entière avait favorisé des voies de désescalade et de négociation en matière de désarmement. Nous sommes malheureusement sortis de cet horizon et l’évolution des arsenaux nucléaires – y compris la perspective d’utilisations tactiques, fait apparaître le recours à ces engins comme une possibilité de moins en moins lointaine.

Dans ce contexte, l’entrée en vigueur en 2021 du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires, soutenu par plus de soixante-dix pays, constitue un signe important, mais risque de rester en grande partie symbolique, puisque les principales puissances nucléaires n’y adhèrent pas. C’est ainsi que s’est répandue la conviction, erronée, que la dissuasion nucléaire est une condition indispensable à la sécurité. Ceci a pour effet d’alimenter une nouvelle course aux armements difficilement contrôlable, accompagnée du démantèlement progressif des accords de réduction des armes nucléaires et du développement d’engins “miniaturisés”, qui facilitent leur utilisation comme une option viable.

195. On retrouve la même logique dans les conflits conventionnels : la puissance militaire, la faiblesse des initiatives diplomatiques et la complexité des intérêts en jeu favorisent des conflits qui ont tendance à s’enliser, avec un coût humain et environnemental extrêmement élevé. Il est bien plus facile de déclencher une guerre que d’y mettre fin, et pourtant, la réflexion sur la prévention des conflits reste dramatiquement marginale.

Armes et IA

197. À ce contexte s’ajoute le développement incessant des systèmes d’armes, en particulier des armes liées à l’IA. La facilité croissante avec laquelle les systèmes d’armes à autonomie opérationnelle peuvent être utilisés rend la guerre moins soumise au contrôle humain, ce qui va à l’encontre du principe selon lequel l’usage de la force armée ne doit intervenir qu’en dernier recours. C’est pourquoi le développement et l’utilisation de l’IA dans le domaine militaire doivent être soumis aux contraintes éthiques les plus rigoureuses en évitant une course aux armements.

198. Il n’est donc pas acceptable de confier à des systèmes artificiels des décisions mortelles. Il n’existe aucun algorithme capable de rendre la guerre moralement acceptable. L’IA nous habitue à l’idée que la violence est inévitable et qu’il suffit de l’optimiser. Il est donc primordial d’inculquer des valeurs dans la programmation des systèmes artificiels que nous construisons.

199. Lorsque la décision de frapper devient automatique ou opaque, le risque de déresponsabilisation augmente. C’est pourquoi la chaîne des responsabilités doit rester identifiable et vérifiable. Le deuxième critère concerne le délai du jugement moral. L’IA tend à raccourcir les délais de décision ; mais, en temps de guerre, les décisions irréversibles ne peuvent avoir pour critères suprêmes la rapidité et l’efficacité. Le troisième critère est l’identification et la protection des civils. Toute technologie qui facilite le fait de frapper sans voir le visage de l’autre abaisse le seuil moral du conflit. La sélection des cibles et l’usage de la force ne peuvent confondre combattants et non-combattants, ni ignorer l’impact sur les populations sans défense.

205. Derrière tout cela se cache un faux “réalisme”, fondé sur une conviction culturelle et anthropologique, comme si la guerre faisait inévitablement partie de la nature humaine. Il en a toujours été ainsi, dit-on, à l’exception de brèves parenthèses, et il en sera toujours ainsi ! Le problème n’est donc plus la paix, perdue comme référence dans le paysage international, mais comment et quand agir militairement, tout en affirmant qu’il serait irresponsable de ne pas se préparer à l’affrontement. Au contraire, ce qui est vraiment irresponsable, c’est la Realpolitik, cette forme de “réalisme” politique qui sème dans les consciences comme dans la culture la résignation face à une guerre inéluctable, et qui considère la paix et le dialogue comme des positions utopiques ou irrationnelles. Au contraire, la paix n’est pas un espoir naïf ni une simple absence de guerre : elle est le fruit, toujours possible, de la justice et de la charité.

208. Dans les pays marqués par de graves tensions sociales, nous ne pouvons pas exclure que certains finissent par considérer le conflit armé comme un moyen efficace de détourner l’attention des problèmes internes et comme un instrument de gestion cynique des difficultés.

Désarmer les mots

214. La première contribution que nous pouvons apporter à une civilisation plus humaine est de prêter attention à nos paroles. « Désarmons les mots et nous contribuerons à désarmer la Terre ». Le pouvoir des mots est immense et nous en faisons l’expérience dans notre communication quotidienne, lorsque quelqu’un nous dit quelque chose qui modifie notre état d’esprit, en bien ou en mal. « La paix commence par chacun de nous : par la manière dont nous regardons les autres, dont nous les écoutons, dont nous parlons d’eux ; et, en ce sens, la manière dont nous communiquons est d’une importance fondamentale : nous devons dire “non” à la guerre des mots et des images ». Nous devons donc tous faire un examen de conscience sur les mots que nous utilisons, sur les préjugés dont ils sont chargés et sur l’agressivité, ouverte ou latente, qui les habite.

Nous avons une réelle possibilité de contribuer au bien chaque fois que nous disons la vérité, que nous donnons un conseil avisé, que nous soutenons ceux qui ont besoin de réconfort, que nous dénonçons une injustice, et que nous donnons la parole à ceux qui ne l’ont pas.

221. Sur le plan politique, il est urgent de passer de la “culture de la puissance” à une véritable “culture de la négociation” dans laquelle le dialogue et les relations diplomatiques deviennent une voie habituelle pour gérer les conflits, comme le souhaitait Giorgio La Pira : « Il faudra remplacer la méthode de la guerre par la méthode de la paix : la méthode de la négociation, de la rencontre, de la convergence ». La conscience d’un destin commun des peuples exige que la “culture de la négociation” devienne de plus en plus un engagement partagé, politique et culturel, capable d’éloigner progressivement l’humanité de la spirale de la violence.

222. À ceux qui ont l’honneur et la responsabilité de gouverner, je voudrais répéter quelques paroles que j’ai prononcées au début de mon Pontificat :

« Les peuples veulent la paix et je dis aux responsables des peuples : rencontrons-nous, dialoguons, négocions ! La guerre n’est jamais inévitable, les armes peuvent et doivent se taire, car elles ne résolvent pas les problèmes, elles les aggravent ; ce sont ceux qui sèment la paix qui passeront à la postérité, pas ceux qui font des victimes ; les autres ne sont pas d’abord des ennemis, mais des êtres humains avec qui parler. Fuyons les visions manichéennes typiques des récits violents qui divisent le monde entre bons et méchants ».

223. En rejetant la logique de la violence, le dialogue interreligieux joue un rôle décisif, car au cœur des grands itinéraires spirituels se trouve un message de paix. Ceux qui utilisent le nom de Dieu pour légitimer le terrorisme, la violence ou la guerre en trahissent le visage : combattre au nom de la religion revient, en réalité, à porter atteinte à la religion elle-même. Les croyants peuvent puiser à nouveau aux sources les plus authentiques de leurs traditions spirituelles, où il n’y a pas de place pour la haine sacralisée.

226. Les organisations internationales, en particulier l’ONU, restent des instruments essentiels pour promouvoir une civilisation de l’amour, en soutenant le dialogue entre les nations, le règlement pacifique des conflits, le développement intégral des peuples, la protection des personnes les plus vulnérables, le désarmement et la sauvegarde de la création. À travers ces instances, la communauté internationale peut chercher à libérer les ressources destinées à l’armement pour les affecter à la promotion humaine et à la protection de la Maison commune. La faiblesse actuelle de l’ONU et du système politique international révèle la nécessité de réformes profondes. Il ne s’agit pas seulement d’ajustements techniques, puisque la crise des convictions et des valeurs touche également les fondements éthiques de la vie des nations.

LÉON PP. XIV, Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le 15 mai de l’année 2026, la deuxième de mon Pontificat.

Cf. L’intégrale de l’encyclique

https://static.bayard.io/la-croix.com/cue/download/Lettre-encyclique-MAGNIFICA-HUMANITAS-du-Saint-Pere-Leon-XIV.pdf

La lettre encyclique MAGNIFICA HUMANITAS Lire la suite »

Sur les abolitionnistes de la peine de mort

L’Etat américain du Texas vient de réaliser le 14 mai 2026 sa 600e exécution depuis 1982, année où la pratique de la peine capitale a repris. Edward Lee Busby Jr. a été déclaré mort après une injection létale, administrée pour le meurtre en 2004 de Laura Lee Crane.

La Cour suprême des États-Unis avait rejeté l’appel, annulant la suspension de l’exécution prononcée par une juridiction inférieure. Pourtant la peine capitale a été abolie dans 23 des 50 États américains.

Le point de vue des commentateurs sur lemonde.fr

P.Alvarez : Nombre de meurtres pour 100 000 habitants: près de 5 au Texas et seulement 1,6 environ en France. On voit l’effet non dissuasif de la peine de mort.

Jean Kazadi : Doit-on abolir une loi parce que certaines personnes ne la respectent pas? Dans ce cas on annulerait toutes les amendes sur l’excès de vitesse sur la route parce que malgré leur existence, il y a toujours des gens qui roulent au delà de la vitesse autorisée.

Enoch : Dans un pays qui se prétend chrétien (« In god we trust ») et dont les justiciables jurent sur le livre saint on peut s’étonner de les voir prendre le rôle de l’Éternel pour ôter la vie, sans même parler du pardon, notion consubstantielle de la foi catholique.

Jean Kazadi : Le premier génocide bien documenté dans l’histoire de l’humanité est décrit dans la Bible : lors de la conquête de Canaan, « Josué ne laissa aucun survivant. Il frappa d’anathème tout ce qui respirait comme l’avait ordonné le Seigneur, le Dieu d’Israël » (Jos 10:40).

Dieu : 600 condamnés à mort, statistiquement il y a forcément des innocents dans le lot. C’est absolument certain.

Peps72 : l’Iran vient de tuer 40 000 innocents en janvier dernier.

Marc O : En France, Edward Lee Busby aurait eu 25 ans d’enfermement, libéré du bout de 18… on se demande quel est le pays qui a le plus de respect pour les victimes.

Attandcharles : Reconnaissons que du temps de Lynch les frais de détention étaient très réduits…

Michel Sourrouille : Le vrai problème, c’est que les abolitionnistes de la peine de mort ne disent absolument rien des soldats qu’on amène à tuer des gens qu’ils ne connaissent pas et qui, d’ailleurs, n’ont rien fait à l’origine de répréhensible sauf d’être amenés sur un champ de bataille par un quelconque belliciste. Il faut surtout faire campagne pour abolir l’armée, l’origine des massacres de masse.

En savoir plus grâce à notre blog biosphere

Robert Badinter, condamné à la peine de mort

extraits : Robert Badinter est mort dans la nuit du 8 au 9 février 2024 à l’âge de 95 ans… Un petit matin de novembre 1972, Bontems est conduit à la guillotine. Robert Badinter est là, dans la cour glaciale de la Santé. Il n’oubliera jamais « le claquement sec de la lame sur le butoir ». Cet échec personnel en a fait l’homme d’une croisade, celle de l’abolition de la peine capitale. Il a défendu et sauvé la tête de six condamnés. « Ce seront mes témoins lorsque je comparaîtrai devant le Seigneur. » Son souvenir le plus éclatant remonte à l’année 1977, au lendemain du verdict de Troyes, où il avait sauvé la tête de Patrick Henry, coupable d’avoir enlevé et tué un petit garçon de 7 ans….

Peine de mort abolie, une avancée majeure ?

extraits : Emmanuel Macron a célébré le 9 octobre 2021 les 40 ans de l’abolition de la peine de mort, à son avis « une avancée civilisationnelle majeure ». Que veut dire une telle présomption ? Un chef d’État est-il doté de l’infaillibilité pontificale ? Notons d’un point de vue démocratique qu’en 2020 encore, 55 % des personnes interrogées dans un sondage Ipsos se disaient favorables au retour de la peine de mort. Macron et Badinter sont-ils plus pertinents que le point de vue du peuple ?….

Dylann Roof mérite-t-il la peine de mort ?

extraits : Dylann Roof avait froidement abattu neuf paroissiens noirs d’une église de Caroline du Sud en 2015. Une cour d’appel fédérale a confirmé le 25 août 2021 la condamnation à mort de l’Américain. Le point de vue d’un écologiste sur la peine de mort va bien au-delà du droit des victimes contre celui des assassins. Il ne fait que constater un fait trivial : l’abolition de la peine de mort est voulue dans une société d’abondance qui croit que tout le monde doit être dorloté, y compris les criminels. Mais à cause  du manque d’énergie fossile et de la crise qui va s’ensuivre, cette abolition risque de tomber aux oubliettes. Comme l’écrivait Jean-Marc Jancovici  :

« Entretenir une population en prison, c’est utiliser de la nourriture, des ressources et de l’énergie pour le bénéfice d’improductifs mis au ban de la société. Jusqu’à une époque somme toutes assez récente, on ne s’encombrait pas de ces bouches à nourrir : le sort commun de l’assassin était la mort dans des délais assez rapides. Il est évident que, en univers énergétiquement contraint, ces mauvais souvenirs risquent de redevenir d’actualité. »….

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La grande régression physique de l’humanité

C’est le paradis des petits hommes grassouillets. Les enfants ont perdu 25 % de leurs capacités cardio-vasculaires en l’espace de 40 ans  et leur endurance s’écroule. En cause un mode de vie hyper-sédentaires dans un environnement artificiel où les machines nous prennent en charge. La trottinette n’a plus besoin de la poussée de nos jambes, elle est électrique.

Victor Fersing : La vie de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs était rythmée par le mouvement, dans la société modernisée nous avons peuplé l’environnement de technologies confortables. Nous aimons minimiser l’effort : 95 % des usagers choisissent l’escalator plutôt que l’escalier . On ne compte plus les publicités pour les applications de livraison à domicile. Nos mains ne touchent plus la terre, nos pieds n’effleurent plus l’herbe et notre dépendance aux écrans ne mobilise que notre vue et notre ouïe.

Plongés dans ce brouillard technologique, nous avons perdus quelques repères fondamentaux, d’où l’importance de rappeler qu’on mène une vie plus épanouie en retrouvant des choses simples, comme le fait de se remettre en mouvement. Si les enfants ne peuvent plus jouer dans le monde physique, alors ils se retirent dans des mondes virtuels et les espaces clos de leurs chambres. A l’école, il y a très peu de sens qui sont mobilisés : on ne manipule rien avec les mains, on n’éprouve pas les sensations de son corps et on a tendance à recopier bêtement ce qu’on entend en cours. La scolarité se trouve dans un espace coupé du monde, assis sur une chaise, sans possibilité d’interactions. Si nous n’exerçons plus notre muscle social, il va tout simplement s’atrophier et alors nous aurons encore plus de raisons de nous immerger dans une métavers imaginé par les grandes plateformes numériques…

Lève-toi et marche ! La marche laisse à notre cerveau un espace disponible pour penser différemment, sans avoir à subir les vitesses effrénées des flux informationnels algorithmiques – si tant est qu’on marche sans écouteur et sans regarder son smartphone.

NB : Ce point de vue de Victor est issu du courrier des lecteurs du bimensuel La Décroissance de mai-juin 2026 page 21. Nous recommandons la lecture de ce journal, les différents textes proposés devraient être connus de tous et toutes.

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03. Une pensée en formation, un effort constant

avec Michel Sourrouille, faisons connaissance

Il ne suffit pas de se délivrer de l’empreinte religieuse pour que tout devienne possible. Bien d’autres déterminants pèsent sur nos choix et notre comportement, la famille, les copains, l’école, les livres, les médias, etc.

Notre liberté intellectuelle résulte d’un apprentissage toujours recommencé, entre acceptation d’un ordre social établi et recherche de la meilleure voie possible pour le changer. Cet apprentissage demande un effort sans lequel rien n’est possible.

Naître dans une société patriarcale…

Racontez-moi votre enfance, je vous dirai qui vous êtes. Je suis né en 1947. La société de l’après-guerre était patriarcale. Mon père était le chef de famille. La loi à l’époque disait la même  chose. Ma mère obéissait. J’obéissais. Mon petit frère obéissait. La majorité n’était qu’à 21 ans à l’époque. Donc je  ne me posais pas de question sur ce que je croyais ou non, je prenais l’existence comme elle venait. On me disait d’apprendre mes leçons, j’apprenais mes leçons, on me disait de faire la prière du soir, je faisais ma prière du soir, on me disait de m’habiller comme ceci ou comme cela et je m’habillais comme ceci ou comme cela. La vie n’était qu’habitude, en ce temps-là on ne décidait pas, on suivait le sens du courant, la visite régulière aux grands-parents, les repas de famille, quelques camps scouts avec salut au drapeau et la messe en latin bien entendu. Je crois que ma première réflexion a seulement eu lieu vers quinze ans, après qu’un chef scout m’ait demandé quelles questions je me posais. « Aucune, chef ! » C’est vrai, je ne me posais aucune question, j’avais déjà toutes les réponses. Ce n’était pas normal. J’ai commencé vraiment à réfléchir ce jour-là. Depuis, ma vie apparemment sans histoire m’a apporté bien des questions et fabriqué bien des révoltes.

J’étais bien habillé. Veston, petit gilet, pantalon bien coupé. Mon père était tailleur. A 16 ans mon père m’a autorisé à choisir un tissu, mon premier choix personnel. « Jaune voyant » ai-je répondu. J’ai obtenu du vert moutarde. Mon père savait aussi négocier, je commençais à déterminer mes propres choix. Bientôt je n’ai plus rien porté… ni veston ni petit gilet ni pantalon bien coupé. Mais pour le reste je faisais glou glou, je faisais miam miam, je ne défilais même pas criant « paix au Vietnam ». Ma famille ne m’a pas du tout préparé au militantisme politique. De la guerre d’Algérie, je n’ai retenu que les klaxons scandant dans un embouteillage bordelais « Algérie fran-çaise, Algérie fran-çaise… » Ce n’est qu’à 21 ans que j’ai connu ma crise d’adolescence, tardive, mais mieux vaut tard que jamais. Une crise d’adolescence, c’est le moment où nous pouvons accéder à l’autonomie contre les faux-semblants qu’on a voulu nous imposer.

Écrire, c’est se rappeler

J’ai commencé à tenir régulièrement un petit carnet de notules en juin 1969 qui m’a servi de guide pour ma pensée balbutiante. Je finissais ma deuxième année de fac de sciences économiques, un bourrage de crâne universitaire qui remplace le formatage par la famille. J’ai commencé une cure de désintoxication. Dans mes notules, je parlais de la main invisible d’Adam Smith comme d’un scandale, la justification théorique d’un inégalitarisme éhonté. Je recopiais la Déclaration des droits de l’homme, j’enchaînais aussitôt sur le profit qui devrait être attribué à la collectivité et non à « des entrepreneurs privés qui risquent fort d’en faire uniquement un usage personnel ». J’estimais déjà que le salaire n’est pas fixé automatiquement et rationnellement. Il n’est que le fruit des préjugés de la société et non la nécessité inéluctable qu’en font les théoriciens par l’intermédiaire des mots magiques : offre et demande. Je pensais que les hommes viennent d’abord… ensuite seulement le commerce, la production et la finance.

J’ai un accident terrible en solex début août 1969. Je monte sur le capot d’une bagnole qui arrivait en sens inverse, je suis projeté dans les airs, visage ensanglanté, blanc des yeux devenu entièrement rouge, traumatisme crânien, plusieurs heures de coma… Certains ont pensé dans ma famille, et ils n’ont peut-être pas tort, que cela a servi d’électrochoc. Mon cerveau a été très très secoué, et il se serait replacé dans une autre configuration. On m’a dit que dans un état d’inconscience total, je suis allé pisser derrière les rideaux de la chambre partagée avec d’autres patients, arguant que c’était mon droit le plus absolu… Quelques jours seulement après ma sortie de l’hôpital, j’écrivais :

« La fac, quelle ineptie, quel tas de crétins, quel non-sens. A quoi bon former des chefs d’entreprises quand l’héritage est notre loi, pourquoi des juristes si ce n’est pour soutenir l’ordre établi, pourquoi enseigner le consensualisme des contrats quand tout contrat ne peut être que léonin. Il faut supprimer l’inutile dans l’enseignement, il faut supprimer la concurrence qui admet la loi du plus fort, il faut une éducation technique commune, une langue universelle… »

Mon cerveau fonctionnait maintenant à merveille. Je continuais à lire les Sciences et Vie auquel était abonné mon père, le dictionnaire des citations (l’âge d’or était l’âge où l’or ne régnait pas), toutes sortes de lectures qui me sortaient de l’univers universitaire.

Pendant ma convalescence, j’ai eu le temps d’écrire, de faire le point. Je conteste dans mes notules les profs de fac que j’ai eus pendant l’année, l’institution du mariage, le fric qui fait avancer les soldats : « On dépense le fric insolemment, on gaspille l’argent des pauvres et les pauvres s’émerveillent. Si je possède une usine, des capitaux, ce n’est pas à moi seul que je le dois mais à tous les ouvriers qui y ont participé, aux consommateurs qui achètent mes produits, à la collectivité tout entière. L’argent des bénéfices réparti inéquitablement est un vol … » Je condamne tabous et préjugés, l’infaillibilité du pape et la place de la fourchette à table. Je prône déjà les transports collectifs en ville et l’usage des deux roues pour éviter embouteillages et gaspillage de matières premières. Je m’interroge : « Pourquoi produire des voitures Renault quand la SNCF  est en déficit ? » J’estime que l’action individuelle et la cohérence collective sont indissolublement liés. Je pense me mettre à poil sur une plage pour mettre en pratique ma liberté alors que les naturistes sont parqués dans des camps. Je me vois demander à un prof qui veut qu’on se lève à son entrée si la politesse se situe au niveau du cul. Je me vois déjà faire le tout fou dans un camp militaire.

Lire pour en savoir plus

Début septembre 1969, je constate avec Arthur Koestler (le Yogi et le  commissaire) que notre conscience semble se rétrécir en raison directe du développement de nos communications. Je ressens que tous les « ismes », anarchisme, communisme, libéralisme, socialisme … perdent leur sens et que le monde ressemble à une allée plantée de points d’interrogation. Je découvre que la technique rend l’homme capable de dominer les forces de la nature, mais grisé par la puissance, il en oublie sa dépendance. J’observe que nous nous conduisons comme les caricatures anachroniques de l’homme que nous pourrions être. Résultat ? Je ne sais plus où j’en suis, quelle vérité, quelle raison de vivre me donner… Qu’est-ce qui est contingent et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Je juge ma mémoire encombrée d’une quantité démesurée de connaissances inutiles pour les 9/10ème et falsifiée pour le reste. Tout me semble faux, mesquin et inutile, la fac et les discussions, les filles ou la société. Mais je cherche, je cherche, sans guide spirituel ni boussole.

Je lis encore et toujours, des lectures qui forment un homme, ainsi la 25ème heure de Virgil Gheorgiu, un livre sur les camps de concentration. Sans connaître encore les analyses d’Ellul (La Technique ou l’enjeu du siècle (1954)), elles sont bien là, en germe :

« L’homme est obligé de s’adapter à la machine… Il devient une minorité brimée par la technique. Les esclaves techniques tiennent en main les points cardinaux de l’organisation sociale. Ils agissent selon des lois spécifiques, automatisme, uniformité, anonymat… Il y aura des arrestations automatiques, des condamnations, des distractions automatiques. »

Je me renseigne sur la révolte des étudiants allemands, Rudi Dutschke. La violence ne peut aboutir.

Des certitudes en devenir

Nous sommes en octobre 1969. Je fais un stage chez un expert comptable, je fais des exercices de retenue sur salaire pour les cotisations sociale, je planche sur le traitement mécanographique de la comptabilité. Je cultive mes propres références : « L’argent ne fait pas de petit (le taux d’intérêt ne correspond à rien) », « C’est posséder le bien d’autrui que de posséder le superflu (Saint Augustin). » Je vis une réelle contradiction entre mes aspirations et la réalité. J’ai un moment de blues. Je ne cherche plus à me passionner pour l’athéisme ou pour la politique, pour la faim du monde ou le dernier match de foot. J’écris comme notule :

« Aucune passion, aucune aspiration. Ma vie n’est même pas triste, elle est pleine d’indifférence. Agir, à quoi bon ? On se retrouve sans réponses, ou impuissant devant l’inertie d’autrui et l’hébétude du monde. Le mieux est d’occuper mes heures, m’appliquer à ne plus sentir ma vie s’écouler (s’écrouler), jouer à s’aimer et faire semblant de jouer, pour arriver sans doute un jour à ce regard de vieux penché sur ces petits riens, qui ne regrette rien, qui n’a même plus le désir de vivre, mais seulement celui de survivre…. un  peu  ! »

Je me réfugie dans les études et mon entraînement journalier au piano. Mais mes principes de base sont bien établis, ils resteront sensiblement les mêmes pendant toute mon existence :

– La propriété, c’est le vol. L’homme ne travaille pas pour lui-même mais pour la collectivité. Il n’a aucun droit personnel sur « sa » femme, « sa » maison, « son » capital. C’est un locataire perpétuel.

–  A travail égal, salaire égal. Il n’y a pas d’inégalité de valeur entre le travail d’un éboueur et celui d’un PDG. Ils sont aussi utiles à la société l’un que l’autre, ils dépendent autant l’un de l’autre. Pourquoi alors un salaire différent ? L’unité monétaire devrait être définie par l’heure de travail.

– Le même enseignement pour tous. Les injustices, les fausses valeurs, viennent le plus souvent de l’ignorance de la masse. C’est par l’éducation permanente et égalitaire qu’on arrivera à éliminer disparités et résistances aux réformes nécessaires.

Note du 18 novembre 1969, le moral revient : « On ne peut montrer son cul, mais on doit montrer son carnet de chèque ! Je ne sais pas ce que signifie intelligence et diplôme, souveraineté nationale et patriotisme, morale et religion. Je refuse ma nationalité française. Je suis né dans ce qu’on appelle Bordeaux par inadvertance, je pourrais aussi bien être hindou et crever de faim. Je refuse mon baptême parce que je ne peux serrer la main de Jésus Christ ; les paroles teintées d’eau bénite ne me transportent pas au septième ciel. Je refuse la langue que je parle parce qu’elle ne me permet pas de comprendre l’hébreu ou le zoulou. Je refuse l’enseignement qui conduit à diviser la société en castes, je refuse un gouvernement qui ne sert qu’à m’engluer dans les papiers de sa bureaucratie. Je vis dans une région de rêve qui a éliminé ses rancœurs et ses heurts. Je voudrais transformer le droit de la propriété : les biens à la mort de leurs soi-disant propriétaires reviennent à la collectivité.  Les revenus sont fondés sur l’heure de travail. Les gérants des biens immeubles  perçoivent un loyer qui est versé à une caisse de construction et d’amélioration. Les capitaux ne portent plus intérêt. D’ailleurs le capital disparaît, on ne reconnaît que le facteur travail. Le sens de l’utopie, ça permet d’avancer. »

Plasticité cérébrale et conditionnement social

J’ai souvent quelques discussions animées avec des copains-copines. Le 20 février 1970, Daniel me soutenait que l’homme est doué de naissance, moi au contraire que c’est le milieu qui faisait tout : on ne naît pas bête ou intelligent, on le devient. D’après son point de vue, un crétin restera un crétin. Pour moi, il suffit de s’en occuper attentivement, de le rééduquer s’il n’est pas déjà trop tard. Daniel soutient l’inégalité sans chercher à établir l’égalité. Plus tard mes études de sociologie me montreront à quel point j’avais raison. La plasticité cérébrale est très grande, le conditionnement culturel une réalité. « On ne naît pas femme, on le devient » (Simone de Beauvoir), et tout le reste à l’avenant.

Je recopie quelques citations du dictionnaire du diable en mars 1970 : « Air : substance nutritive fournie par une généreuse providence pour engraisser les pauvres ; Cadavre : produit fini dont nous sommes la matière brute. La tâche la plus stupide que puisse prendre un être humain est, sans aucun doute, l’édification d’un tombeau à son usage. La solennité du moyen en accentue la futilité du but connu à l’avance ; Charrue : instrument qui réclame à grands cris des mains habituées au porte-plume ; Commerce : transaction dans laquelle A vole à B les marchandises de C ; etc. » Une lecture que je recommande pour se décrasser le cerveau. Il faut se méfier des stéréotypes qui sont dans nos têtes, c’est la mise à distance qui nous libère.

Je note : « Nous avons tendance à coller des étiquettes sur ce que nous ne connaissons qu’imparfaitement ou pas du tout. Pour les étudiants de Princeton, les Allemands ont l’esprit scientifique, les Italiens sont impulsifs, les Noirs paresseux, les Chinois superstitieux alors que les Américains sont intelligents et ambitieux. Ce que nous voyons est déterminé à l’avance par ce que nous nous attendons à voir. Le tort des gens, c’est quand on leur apporte quelque chose de nouveau, de ne pas y croire. De ne pas avoir un esprit ouvert. » Je cultive mon ouverture.

Je proclame l’utopie : « Je ne suis pas un anarchiste, ni nihiliste ni cynique, je ne suis ni communiste ou trotskiste, maoïste ou castriste. Je suis quelque chose en constante formation ouvert à autre chose. Quelque chose de mouvant comme la pensée, quelque chose d’universel comme la non-violence, quelque chose d’immuable comme nos actes. Je suis. Je suis pour une humanité meilleure. Cela suffit. »

Je lis aussi bien l’Idiot International, Hara-Kiri ou Politique aujourd’hui. Je me forme moi-même. On ne reste intelligent que tant qu’on élimine de la mémoire ce qui est contredit par un fait nouveau. Mais la bêtise élimine le fait nouveau, ce qui pourrait contredire la mémoire ! Pour progresser mentalement, il faut accepter une certaine dislocation mentale, abandonner ses a priori pour retrouver le sens de l’intérêt commun. Je recopie le testament d’un mort vivant, écrit pas un certain Gérard Robin :

« Je suis né en 1939, mort en 1969. Ma vie n’a été qu’un grand rêve, vivre. Je lègue à l’Etat ma vieille bicyclette, témoin de mes vagabondages. Je demande que ma bibliothèque personnelle soit enfouie dans la terre et qu’à son emplacement on plante un grand sapin. Comme je n’ai rien écrit, il suffira de regarder vivre et d’écouter les vivants… »

Ma révolte contre l’autoritarisme socio-familial prenait des contours plus précis, plus engagés, plus apparents pour tout dire. Barbe et cheveux longs, très longs. Toujours le même anorak noir sur le dos, toujours ou presque le même pantalon. Mon père me disait bien que je changerai, car « quand j’aurai moi aussi femme, enfants et beaucoup d’emmerdements, je n’aurais plus le temps de penser ». Je n’attache pas d’importance à la voiture et à la retraite, je me suis appris à ne pas fumer, à ne pas boire, à ne pas regarder la télé. Je peux me passer de musique et de voiture. Le préfet Grimaud disait que la voiture individuelle est incompatible avec la vie urbaine contemporaine, Cartier déclarait qu’interdire à l’homme d’utiliser son véhicule personnel était une atteinte à la vie moderne et à la liberté… Déjà les contradictions de la vie moderne. Dans ces années 1970 se profilait les débats des années 2000, j’avais choisi mon camp.

Un militantisme en devenir

Le 23 mai 1970, je sors de tôle. J’avais malencontreusement participé à une manif de la Gauche prolétarienne. Un copain de fac avait abusé de mon esprit militant, il m’avait entraîné dans cette action sans m’en donner les modalités ! On m’a mis en garde à vue, dans une cellule : pas de ceinture ou de lacet, ni montre ni bague, aucun papier personnel. Seul dans une cellule, la tinette dans un coin. La chasse d’eau actionnée de l’extérieur, ainsi que la lumière, presque permanente. J’ai demandé un crayon, sans rétribution. On me l’a promis, je l’attends toujours. Faut dire qu’on m’accusait d’avoir attaqué un commissariat de police, d’en avoir cassé les carreaux.  Tout le groupe est parti d’un côté, je me suis désolidarisé en partant de l’autre, lentement. Un policier a tiré sur moi, son pistolet s’est enrayé. J’ai de la chance. Un inspecteur me bourre de coups après mon arrestation ; trop énervé pour me faire mal. Il s’apercevra plus tard qu’il connaissait mon père. Il viendra la nuit me voir dans ma cellule, affirmant que « la société, je n’y comprenais rien ». Je réponds que personne n’y comprends plus rien. Il s’est écrasé. Mais j’aurais du lui dire que je ne le comprenais que trop; que la société était devenue un monstre envahissant, un monstre à têtes multiformes où l’individualité se perdait de plus en plus pour ne plus se retrouver. Nous sommes trop nombreux pour pouvoir nous aimer vraiment. La société ne laisse pas l’individu s’exprimer, le règlement remplace la libre parole, la répression se substitue à l’empathie.

On a perquisitionné chez mes parents la chambre où je vivais, on a saisi le dazibao affiché au mur, très grande feuille banderole avec les citations que je collecte car elles me parlent  :

« La méchanceté tient lieu d’esprit aux imbéciles… Il n’y a jamais eu qu’un seul chrétien et il est mort sur la croix… Qui donc me prendra dans ses bras pour me faire comprendre que j’existe… Une âme morte est une âme complètement habituée…  Caressez un cercle, il deviendra vicieux… Décence, un mot qu’il serait trop difficile de justifier… Nous n’étions que la hache, fait-on le procès à une hache ? … L’EGALITE ou la MORT… La conscience règne mais ne gouverne pas… Je ne suis pas assez fou pour être raisonnable… La bêtise, c’est de conclure… »

Cela me résumait très bien ! Le gouvernement voulait dissoudre la Gauche Prolétarienne, qui sera officiellement interdite le 27 mai 1970 ; quatre jours après ma sortie du tribunal. Le ministre de l’intérieur avait téléphoné pour que je sois sévèrement sanctionné. Mon idéalisme explicite a sans doute été une circonstance atténuante pour la justice. Et surtout j’étais déjà connu comme membre d’un mouvement pour l’action non-violente. La justice fera preuve de son indépendance. Je suis passé devant le petit parquet, en comparution immédiate et sans avocat, après 48 heures de garde à vue. J’ai récolté un mois de prison avec sursis et 300 francs d’amende : destruction en partie d’immeuble public ! Des camarades s’étaient cotisés pour m’aider à payer l’amende. L’un d’entre eux a volé la caisse. Ainsi va la vie.

Le lendemain  de ma libération, je reprenais comme si de rien n’était l’étude de Lord Beveridge présentant le budget de la nation : du plein emploi pour tous dans une société plus libre ! Je finissais ma troisième année de licence de sciences économiques, j’allais commencer ma « maîtrise » (à l’époque c’était la licence en quatre ans).

Mes notules de novembre 1970 continuent de montrer la multiplicité de mes centres d’intérêt. Je suis aussi bien pour une langue universelle que contre le tourisme. J’estime absurde d’apprendre à l’école des langues secondaires et non un langage unique de type espéranto : à quoi bon s’encombrer l’esprit des méfaits d’une concurrence linguistique entre nations ? Pour moi, le voyage n’est pas un déplacement du corps le long des kilomètres de l’espace, mais un voyage de l’esprit dans le flux des informations qui lui arrive. Faire du tourisme, c’est une démarche individualiste qui ne recherche que le plaisir personnel d’une sensation exotique, l’artefact d’un dépaysement. Ce n’est pas l’affirmation d’une volonté de changer l’ordre aberrant des choses. Mieux vaudrait agir sur son proche environnement. Le voyage immobile devient alors ouverture sur le réel concret. Fin 1970, je fais 400 kilomètres pour une session dite communautaire. Les garçons ont couché d’un côté et les filles je ne sais où ! On a bien lu Charlie/Fournier au début, et alors ? Nous étions un énorme groupuscule de 85 personnes qui totalisaient  17000 km pour cette rencontre. Quel gaspillage d’essence et de temps ! J’aurais préféré vivre la fraternité dans mon immeuble, dans ma rue. Mais elle n’existe pas. Alors ? Ce n’est que bien plus tard que je vais apprendre à fréquenter mes voisins, la fraternité se construit. Je tâtonne, je tâtonne… tâtonnement expérimental dirait Célestin Freinet !

La conscience  de mon aliénation 

Janvier 1971, j’ai vraiment compris qu’il fallait sortir de l’aliénation qui pèse sur moi, sur nous tous.

Dans la Revue des revues (l’URSS et les pays de l’Est, 1968) : « L’idée centrale de Pavlov, plutôt qu’une mécanique simpliste du réflexe conditionné, est le déterminisme d’une structure cérébrale dominée par des processus d’analyse et de synthèse des excitations, ce qui rejoint l’indéterminisme neurophysiologique… Après 50 ans de littérature soviétique on a vu, pour la première fois de l’histoire des hommes, des individualités développées ne pas s’opposer à la société mais se fondre en elle. »

Dans Partisans n° 46 : « Le capitalisme moderne ne saurait tenir longtemps par le seul jeu d’un esclavage pur et simple de la classe ouvrière ; il est nécessaire que, d’une certaine manière, l’exploité soit consentant, c’est-à-dire qu’il reprenne à son compte, au niveau de sa propre organisation mentale, les structures économiques qui l’aliènent. Cette prise en compte s’effectue, comme toute opération psychique, sur un registre symbolique. Par exemple la notion de patrie n’a par essence aucune réalité pour le psychisme individuel. Mais elle devient la mère-patrie, liée à des images communes, partagées par d’autres… Plus tu arrives à te départir de ton conformisme et plus tu deviens à même de comprendre, et donc de te rééduquer. »

J’estime aussi que la société n’est qu’un agrégat d’individus, qu’elle ne peut rien faire sans la bonne volonté de ces individus. Si ma propre influence est petite, mesquine, éphémère, d’autres « moi » peuvent agir dans le même sens chacun à leur petite échelle. Ce sont tous ces petits riens qui forment finalement la conscience de tout un peuple en mouvement ; nous sommes personnellement à la fois le nombril et la poussière. Si la société va mal, nous en sommes à la fois responsables et coupables.

En février 1971, je participe à un WE sur violence/non-violence. Pas grand chose à retenir. Je préfère me polariser sur le statut de l’enfant, à l’insatiable curiosité. Pour moi, c’est évident, la révolution ne peut éclore qu’à la maternelle, c’est la révolution du jardin d’enfant de Vera Schmidt juste après la « révolution » bolchevique. L’enfant est ouvert au monde, malheureusement les influences sont bonnes au mauvaises. Là est le drame, car en même temps que l’épanouissement possible, il y a tout ce que les adultes montrent : frustration, ignorance, possessivité, racisme, violence, passivité… Moi j’ai passé l’âge de l’enfance. Je n’ai plus de spontanéité, j’analyse tous les mécanismes répressifs qui bloquent mon libre arbitre, la société de consommation comme je l’apprendrai plus tard. Je n’aime pas aller au cinéma pour voir un spectacle-qui-fait-passer-un-bon-moment, m’amuser pour m’amuser. Je n’aime pas bouffer en cœur pour boire en peu plus. Je réfléchis trop. J’ai déjà conscience de ne pouvoir appartenir à aucune chapelle. Il n’y a pas plus grand châtiment que d’habiter tout seul le paradis des idées !

J’ai l’impression que l’humanité s’engage dans une impasse, mais il n’y a encore personne pour le dire clairement. Robert Prehoda montrait en 1967 (Designing, the future, the role of technological forecasting) que la prolongation des courbes indique que la quantité d’énergie sur terre dépassera en 1994 celle rayonnée par le soleil, que les vaisseaux spatiaux atteindront le vitesse de la lumière en 1998 et que l’espérance de vie approchera l’immortalité en l’an 2000 ; en l’an 3900, la population humaine formera une masse se propageant par sa propre croissance aussi vite que la lumière ! Notre monde est absurde, mais nous ne le savons pas encore.

Penser en situation de catastrophes

Fin 1971, j’acquiers plus de confiance en moi. J’ai même une fâcheuse tendance à croire que j’ai toujours raison quand on discute de problèmes existentiels. Je pense avoir raison à cause des études prolongées auxquelles je me suis astreint, philosophie, droit, économie, connaissance de tous les mouvements politiques, communiste, anarchiste, UDR, PSU, SDS, Black Panthers… En fait je deviens super-chiant aux yeux de mes copains-copines. Et mes recherches tout azimut ne m’empêchent pas de me tromper. En novembre, j’estime que la tribu amazonienne ou la communauté de l’Arche sont des anachronismes voués à disparaître car non intégrés au mouvement général de l’humanité. Mon état d’esprit cosmopolite et global m’empêchait de voir la force du local et de la diversité culturelle.

Nous avions déjà en 1971 la condamnation du catastrophisme qui nous fait oublier la réalité de la catastrophe ! Ainsi Louis Pauwells, dans sa Lettre ouverte aux gens heureux et qui ont bien raison de l’être (Albin Michel, 1971) : « Aliénation, pollution, surpopulation, sont des mythes. La grande injustice faite au Tiers Monde est aussi un mythe ». Son idée générale, « on n’arrête pas le progrès matériel ». 

Par exemple cette anecdote relatée par Pauwells : « Au début du XIXe siècle, Stephenson eut l’idée de mettre la locomotive à vapeur sur des rails. Un banquier, réticent, demanda : Et si une vache se met sur les rails ? Si une vache se met sur les rails, eh bien tant pis pour la vache ! »

Pauwells prend un autre exemple : « Un bébé américain apporte plus de pollution dans le monde que 1000 bébés asiatiques. Il conviendrait donc d’arrêter l’industrie et de ne plus faire d’enfants. C’est la thèse de la croissance zéro. Mais les chefs syndicalistes en Amérique estiment qu’avec 5 millions de chômeurs, 12 millions d’assistés sociaux et 28 millions de logements à construire, les USA ont autre chose à faire que des grèves anti-progrès… Je crois que la vraie menace est l’invasion des élites occidentales par la sinistrose. »

Des dizaines d’années plus tard, les discours resteront malheureusement les mêmes. Mais je suis entre-temps devenu un expert de la pédagogie de la catastrophe !

Nourrir son cerveau de tout ce qui passe

Je me documente toujours et encore. Une enquête d’Himmelweit, Oppenheim et Vince en GB (Television in the lives of our children – 1961) montre déjà que regarder la télévision est une activité mentale passive. Elle « sollicite les facultés sensorielles de l’affectivité plutôt que l’intelligence… La télé provoque chez l’enfant une perte d’initiative, rend blasé et émousse l’imagination… L’idéologie des moyens de communication de masse tendrait à décourager les activités militantes, surtout celles qui tendent à modifier l’état actuel de la société… La puissance de la communication de masse procède de sa mollesse même… Il y a massage plus que message. » Un numéro d’Historia enfonce le clou. Selon une enquête récente faite en Tarn et Garonne dans un groupe scolaire, les enfants de 9 à 16 ans passent près de 1000 heures par an devant le téléviseur alors qu’ils n’ont que 800 heures de cours. L’attention des élèves est de plus en plus difficile à fixer. Ils ont de moins en moins le goût de l’effort. Ils attendent du professeur un spectacle !  L’objet technique n’est pas neutre sur la conscience des gens. Si nous restons simple consommateur, impossible de s’apercevoir de notre aliénation par l’objet. Dire que par la suite les écrans ont envahi toutes les existences ou presque !

Il faudrait pouvoir organiser des contre-institutions, ce que conçoit dans les années 1970 l’anti-pédagogie, l’anti-psychiatrie, la contre-culture. Il faudrait une déscolarisation de la société, une démilitarisation, une désindustrialisation, une dépopulation, une désurbanisation (notule du 23 avril 1972). Je découvre Ivan Illich :

« Notre langage de tous les jours, notre conception du monde ne révèlent que trop combien nous ne séparons plus la nature de l’homme de celle des institutions modernes. Il est grand temps de conduire une recherche à contre-courant sur la possibilité d’utiliser la technologie au service des interactions personnelles, créatrices et autonomes et de permettre l’apparition de valeurs qui ne puissent pas être soumises aux règles des technocrates. »

J’en sors renforcé dans mes convictions. Une des caractéristiques des sociétés modernes est la dépendance institutionnalisée, c’est à-dire un mode de vie organisé par d’autres, on naît à l’hôpital, on est soigné par un médecin, on se nourrit du labeur des paysans, on meurt aux mains des pompes funèbres. Cette dépendance institutionnalisée se double d’un éclatement du pouvoir ; les centres de décision sont partout et nulle part, le pouvoir n’appartient plus aux hommes mais à une forme d’organisation, l’obéissance découle des règles qui protègent les institutions.

Je pense avoir fini ma maturation psychologique pendant l’année 1972, j’ai 24-25 ans. Je sais maintenant de façon théorique qu’il faudrait changer la société, mais je sais aussi par expérience que changer les gens n’est pas gagné par avance. Pourquoi ? Chacun joue un rôle social, il se comporte par rapport à ce que les autres attendent de lui. Il ne pratique pas l’acte juste, il respecte le jeu social. Plus tard je mettrai un mot sur ce déterminisme, l’interaction spéculaire : je fais parce que tu fais ainsi parce que nous faisons tous de même. Cette explication sociologique permet d’enterrer le vieux débat épistémologique sur l’antériorité de l’individu ou de la société. L’un et l’autre se renforcent mutuellement car je me représente la manière dont les autres se représentent les choses et moi-même. « Je donne le bon exemple » n’est un message positif que si un grand nombre de personnes font ainsi. Sinon je peux suivre le mauvais exemple !

La boucle est bouclée. La dépendance matérielle est corroborée par l’obligation qui est faite aux individus d’intérioriser ou d’admettre le bien fondé de nos structures socio-économiques. L’institution provoque une coupure entre l’idée que se fait l’individu de l’acte juste et ce qu’impose à l’individu la préservation de l’institution. L’homme est dans un corset très serré, division extrême du travail, distinction poussée entre ville et campagne, transport individualisé et polluant, exploitation de l’ouvrier dans la fabrication d’automobiles. Chacun de nous est compromis… Difficile alors de trouver les moyens de sa liberté. Tout dépend de notre attitude dans les différentes institutions que nous traversons. L’action qui déclenche l’effet domino a besoin que chacun de nous se positionne dans la bonne ligne pour que la réaction en chaîne se produise dans le bon sens.

Le plus important se trouve donc dans l’éducation. Mais il ne s’agit pas d’apprendre à lire, écrire et compter. Ces « fondamentaux » sont presque anodin par rapport à la possibilité de former sa propre pensée pour acquérir son autonomie et le sens collectif. Or cela, on ne l’apprend ni à l’école, ni en fac. Et surtout pas en faculté de sciences économique et sociales !

Pour m’écrire, biosphere@ouvaton.org

03. Une pensée en formation, un effort constant Lire la suite »

02. Préalable, se libérer de la religion

avec Michel Sourrouille, faisons connaissance

C’est parce que le pouvoir du sacré peut entrer en symbiose avec la Nature que les humains pourraient à nouveau vivre ensemble dans un environnement apaisé. Ma spiritualité, ce qui est sacré à mes yeux, c’est le lever du soleil qui apporte l’énergie de la vie aux plantes, l’eau qui ruisselle et étanche la soif de toutes les espèces, l’équilibre des écosystèmes. Ni la bible, ni le coran, je veux lire dans le livre de la Nature pour l’amour de toutes les formes de vie. Mais pour cela, il me faut voir dans la bible et le coran qu’imagination humaine, poison de notre pensée.

La religion a une double signification, elle relie et elle rassemble ; elle permet une pratique institutionnalisée qui apporte une cohérence au monde et le maintien de cet ordre. Aucune société ne peut donc vivre sans une certaine forme de religion. Mais les religions font référence le plus souvent à un dieu abstrait, invisible. Impossible de s’entendre puisque ce sont des humains qui interprètent la parole de « dieu » pour imposer aux autres leur propre conception de l’existence. Cette relation verticale avec un dieu invisible qu’on dit tout puissant peut être avantageusement remplacée par une relation horizontale de l’individu envers autrui comme envers la Biosphère. Alors on peut essayer d’agir en toute connaissance de cause.

On ne naît pas athée, on le devient

Ma première révolte véritable ? Contre les religions. On ne devient pas athée de naissance, on le devient. J’étais déjà baptisé avant même de pouvoir dire un mot. Dès la naissance ou presque. Comme cela se faisait ! Je suis devenu un bouffeur de curé. Rien n’est déterminé à l’avance à condition de pouvoir sortir du piège de la prédestination sociale !

Dans mon jeune temps, la religion était omniprésente. Mes parents se sont mariés civilement. Ils ont attendu le mariage religieux pour ensuite seulement pouvoir faire l’amour. Il me fallait raconter mes péchés lors de la confession, à genoux dans une petite boîte noire, avec une lucarne qui s’ouvre et une voix doucereuse qui chuchote à voix basse : « Mon fils, dis-moi tout. » Le problème, c’est que je ne me sentais pas pécheur le moins du monde. Je récitais un « Notre père qui êtes aux cieux » et deux « Je vous salue Marie » en guise de pénitence pour le péché que j’avais inventé. D’où vient alors ma rébellion ? D’un amoncellement de petits éléments qui progressivement m’ont fait douter. Un jour je me suis enhardi pour demander à un prêtre s’il croyait personnellement à l’enfer. A sa réponse évasive et son air emprunté je savais dorénavant ce qu’il fallait savoir : on me racontait des histoires. J’étais devenu plus méfiant. Depuis ce jour j’ai multiplié les questions et confronté les réponses ; on ne se pose jamais assez de questions, on ne nous fournit jamais suffisamment d’éléments de réponses.

Nous recevions l’abbé Fontanilh, l’ancien aumônier de papa, le curé de Cadillac. « Bénissez-nous mon père, bénissez ce repas… et donnez du pain à ceux qui n’en ont pas » Un cérémonial à la maison, toujours le même. Désuet, irréel. Pendant le repas, j’attaque le curé et sa religion. C’était pour moi un jeu de questions-réponses. Comme le quitte ou double que j’avais gagné au temps du catéchisme. Est-ce que l’enfer existe ? L’abbé commence à perdre patience. Je conteste l’infaillibilité papale. Il perd pied. Pourquoi le célibat des prêtres, cette absurde exigence ? Il se fâche, jusqu’à vouloir me faire mal physiquement. Il passe derrière moi, me prend aux épaules, et il serre, serre. Je ne pouvais croire en Dieu… ses représentants étaient bien trop fragiles.

Pour Karl Marx, toute critique commence par la critique de la religion : « Religion, opium du peuple » ! J’avais bien commencé, sans le savoir. Quand le doute s’instille, il se propage. Je commençais à être libre de mes pensées. Les révoltes verbales font le révolté. Je ne croyais plus que ce qu’on pouvait me démontrer. Or l’existence de Dieu, totale abstraction, repose uniquement sur un acte de foi. Au lycée Michel Montaigne de Bordeaux, sur l’ensemble des classes de première, nous n’étions plus que quatre devant l’aumônier. L’un était là parce qu’il était obligé par ses parents, l’autre s’ennuyait en internat, un troisième venait pour le spectacle. Car j’étais là uniquement pour contester le curé.

Le christianisme est devenu pour moi un vieux meuble qu’on conserve par charité. Plus tard dans les années 1970, je polémiquerai avec un ami candidat prêtre, Christian Alexandre : « Vous les Chrétiens, vous êtes comme le capitalisme, fondé sur une hiérarchie, une préséance absurde et ridicule. Vous êtes contre le racisme, mais vous n’arrivez pas à vous entendre entre chrétiens. Vous faites le service militaire au lieu de trois ans de tôle  pour insoumission. Classer le naturisme et la pilule comme un mal est abaisser la morale. Je connais l’Évangile, ce n’est qu’un vieux bouquin qui ne me suffit plus. Ce n’est plus l’Église qui prêche l’amour véritable, mais les hippies. Ils ne se référent plus aux textes chrétiens, mais à Confucius, Marcuse, mai 1968 ou aux communes libres. Ils ne s’attachent pas à une doctrine limitée et fermée. Ils préfèrent cultiver leur existence terrestre sans applaudir à l’automatisme de quelques gestes ancestraux symboliquement vides. Je regrette le temps que j’aie passé à la messe… »

Dans une allocution prononcée au tribunal de la Rote, le pape Paul VI a voulu donner un coup d’arrêt aux tendances qui affirment que l’autorité de l’Église ne dérive que du consensus de l’ensemble des fidèles (Sud-Ouest du 29 janvier 1971). Les fidèles étaient donc pour le pape l’objet et non pas l’origine de l’autorité. Les croyants restent assujettis. Leur Église repose uniquement sur un argument d’autorité ! Aucune démocratie dans ce système bloqué, un pur totalitarisme. Comme on ne peut déterminer l’assise matérielle du divin, les dialogues entre croyants et incroyants sont voués à l’impasse, sans synthèse possible : le raisonnement contre l’acte de foi. Aucun débat sincère et ouvert n’est donc possible avec un véritable croyant. Avec mon père, je n’ai même pas essayé. A 91 ans, il regarde toujours la messe… à la  télé vu son âge. Mais cela n’a pas empêché une entente cordiale en famille ; nous savions séparer les croyances individuelles et notre vivre ensemble.

La religion, une névrose anthorocentrique

– Pour la psychanalyse, la religion serait une névrose obsessionnelle de l’humanité qui dérive des rapports de l’enfant au père ; le père est chargé de la mission répressive, qui impose entre autres un renoncement à la liberté sexuelle, à la liberté tout court. C’était tout à fait mon cas ! L’ennemi était à l’intérieur de ma tête, j’avais intériorisé normes et tabous. Me libérer de la religion, c’était aussi prendre ma liberté d’agir vis-à-vis de l’autorité paternelle. L’image du père occultait ma pensée personnelle, l’image de Dieu sert de mystification à la pensée humaine ; c’est complémentaire. Une fois cette prise de conscience, je pouvais dorénavant cultiver mon athéisme, chercher la raison et le raisonnable, changer ma pensée pour changer la société. L’individu est construit socialement, il est donc obligé pour partie de se conformer à la croyance du moment. Mais les croyances sont fragiles, elles évoluent avec le contexte. Nos normes culturelles bougent parce que certains, au départ en marge et souvent pourchassés, ont posé de nouvelles règles à notre pensée qui s’imposent avec le temps. Après tout, le christianisme est le résultat d’une secte qui a réussi… Il me fallait abandonner l’idée de dieu pour faire ma révolution copernicienne.

– Pour la science, les religions de type anthropocentrique sont depuis longtemps obsolètes. On croyait avec la bible que notre planète était au centre de l’univers, et l’être humain au centre de la Terre. Galilée (né en 1564) utilisa une lunette astronomique, récemment découverte, pour observer le relief de la lune et surtout les satellites de Jupiter, démontrant par la même occasion un héliocentrisme beaucoup plus pertinent que le message biblique. Un tribunal de l’Inquisition, dont les membres ont refusé de regarder par la lorgnette l’univers céleste, l’obligea d’autorité à se rétracter en 1633 : « Je jure que j’ai toujours cru, que je crois maintenant, et que, Dieu aidant, je croirai à l’avenir tout ce que tient, prêche et enseigne la sainte Église catholique et apostolique romaine…  J’abjure les écrits et propos, erronés et hérétiques, par lesquels j’ai tenu et cru que le soleil était le centre du monde et immobile, et que la Terre n’était pas le centre et qu’elle se mouvait. »

 L’Eglise catholique n’a réhabilité Galilée qu’en 1992 ! Pour les gardiens de la foi et des fausses croyances, il faut donc attendre plus de 350 années pour reconnaître une vérité scientifiquement prouvée… Aujourd’hui nos satellites confirment tous les jours la révolution copernicienne, cette découverte de la libre pensée. La religion reste toujours un obstacle à l’émancipation de l’espèce humaine.

Combien de manifestations de rue pour une société meilleure les paroles d’un pape ont-elles entraînées ? Combien de prêtres se sont-ils couchés sur les terrains militaires pour empêcher des avions d’aller lâcher leurs bombes ? Combien de patrons très chrétiens favorisent-ils l’autogestion et la coopération ? Je sais maintenant qu’en priant un Dieu absent, on ne peut trouver que de fausses solutions à la détresse humaine. Dieu n’agit pas, dieu n’est pas en moi, il n’est qu’un mot, un concept métaphysique, une chimère. Puisque Dieu est mort, tout devient possible. Je peux accéder à l’autonomie. Depuis j’en ai fait plein usage. Le prosélytisme religieux devient pour moi une abomination ; le blasphème une nécessité. Nous avons inventé la démocratie pour qu’il y ait débat. Puisque la religion n’est qu’une idéologie comme les autres, elle doit pouvoir être critiquée. Michel Houellebecq aura le droit d’écrire : « La religion la plus con, c’est quand même  l’islam. Quand on lit le Coran, on est effondré. » C’est un tribunal civil qui l’a dit.

Ma profession de foi

En 2005, j’ai composé le texte suivant, centré sur le concret : « C’est la Biosphère qui constitue notre origine et notre avenir, c’est la Biosphère qui accompagne notre présent et qui conditionne notre futur, la Biosphère est le père et la mère de toutes choses vivantes. En conséquence, le culte des dieux à l’image des seuls humains est vide de sens, seul compte la compréhension de la Biosphère, l’harmonie avec la Biosphère. Telle est donc ma prière :

Oh Dieu, écoute mon appel

Entends ma désespérance

Vois la maison Terre en train de sombrer

Et l’humanité se déchirer

Anéantir la biodiversité

Épuiser l’énergie du passé

Le charbon, le pétrole, le gaz.

Oh Dieu, tu n’écoutes rien

Parce que tu n’entends ni ne vois

Tu es aveugle, sourd et muet

Car seuls des humains te font parler.

L’humanité tourne autour de ses petits dieux

Les dieux uniques du monothéisme

Les dieux du marché et de l’argent,

Les dieux de la science et de la technique

Chacun son dieu du moment qu’il nous aveugle.

L’humanité n’a plus de racines

Quand elle s’invente des dieux

Qui sont à son image.

Alors célébrons la Nature,

Revenons à la Terre

Telle est ma prière :

Je crois en la matière,

le père et la mère du ciel et de la terre,

Je crois en la Biosphère,

partie infime de l’univers visible et invisible,

Je crois en la Biosphère car je fais partie d’elle.

C’est pourquoi

Je m’engage à promouvoir l’équilibre entre tous les être humains aujourd’hui,

Je m’engage à préserver l’avenir de leurs générations futures,

Je m’engage à respecter tout le reste de la Biosphère.

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Le formatage culturel de notre pensée et de notre comportement nous laisse peu de marges de manœuvre. Il faut vraiment faire un effort sur soi-même et contre les autres pour pouvoir affirmer sa liberté de pensée. Ma critique de la religion a été le premier pas de ma réflexion et le fondement de tout mon militantisme à venir. Encore fallait-il étayer ma pensée, encore balbutiante !

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01. Quelques fragments de mon existence

avec Michel Sourrouille, faisons connaissance

On ne naît pas écolo, on le devient. Comment ? Pourquoi ? Longue histoire. Je suis un enfant d’après-guerre, je suis animal parmi les animaux, androgyne comme tout le monde, athée et écolo, mais aussi cosmopolite et localiste, philosophe et militant, politique et associatif… Je suis fragments de vie, je serai fragment de Terre, assemblage temporaire de molécules qui se dissoudront en atomes ; conscience partielle et fugitive de la vie de l’univers.

mon arbre généalogique

Racontez-moi vos ancêtres, je vous dirai qui vous êtes. Je suis né le 4 novembre 1947, et même bien avant. Certains croient faire de gros progrès en reconstituant leur généalogie familiale grâce à quelques archives usées : attitude purement anthropocentrique qui balbutie sur un siècle ou deux. Ce n’est pas là un exercice très captivant, mieux vaut le long souvenir de notre histoire commune. Remonte dans le temps, bien avant l’automobile, le téléphone et l’électricité… tu arriveras il y a 400 générations, quand tes ancêtres commençaient à cultiver la terre et à se croire séparés de l’univers. En remontant encore, il y a 10 000 générations environ, tu trouveras ton premier ancêtre homo sapiens. Mais ton origine est encore antérieure ; il y a 100 000 générations, ceux par qui tu es arrivé étaient des hominidés. Si tu continues à remonter la chaîne du vivant qui mène jusqu’à toi, tu arrives aux unicellulaires, à la formation de la Terre, à la naissance de l’univers. Cet exercice mental bien documenté par la science te permet alors d’agir selon ton âge véritable de quinze milliards d’années. Avec une conscience ainsi élargie, tu pourras prendre part au changement de cap vers une société qui soutient la vie, qui respecte tous les êtres vivants. Au contraire, valoriser la conscience subjective d’une existence rattachée seulement à tes derniers ancêtres t’empêche de percevoir que toutes les autres espèces vivantes forme ta parentèle, que la biodiversité est aussi une composante de ta famille. Les humains appartiennent à l’ordre de la vie ; nous ne sommes que fragment de Terre, lié à son destin universel.

Je suis un passeur

Les fragments de mon enfance expliquent ce que je suis devenu. J’ai de la chance. Je deviens bientôt un octogénaire, je n’ai jamais connu de guerre sur mon territoire, ni famine, ni crise économique aiguë. La France où j’habite est la cinquième puissance mondiale. Mon niveau de vie, qui doit correspondre à la moyenne nationale, a atteint le plus haut sommet qu’il pouvait atteindre dans l’histoire humaine depuis son origine. Dans mon cocon familial, j’ai toujours été heureux. Ma mère était au foyer, nous avons toujours eu une atmosphère de sérénité. Mon père n’avait qu’un idéal, fonder une famille heureuse. Il a réussi. Mon idéal à moi ? Fonder une société heureuse. C’est pourquoi je suis un passeur.

J’ai été heureux de naître et de ressentir, je ne suis pas malheureux de ma mort prochaine qui offrira mon corps au recyclage de la matière. L’essentiel n’est pas là pour moi. Je suis un passeur ; je ne fais que transmettre les connaissances que j’ai acquises. Je suis ou j’ai été moniteur de colonies de vacances et instructeur CEMEA1, éducateur puis professeur de SES2, animateur pour jeu d’échecs et formateur d’animateurs, arbitre national FFE3 et formateur d’arbitres, animateur du pôle écologique du PS et formateur EELV4, très actif sur Internet pour diffuser mes analyses, journaliste-écrivain pour la Nature et l’Écologie, toujours prêt à aller plus loin en discutant avec mes proches et mon prochain. Chacun de nous apprend aux autres, consciemment ou inconsciemment, de façon maladroite ou pertinente. Car chacun de nos actes ou presque est jugé par d’autres, servant de modèle ou de repoussoir.

Un passeur de choses tristes

Mais la société française en particulier, et la biosphère en général, sont au bord de l’abîme. Notre abondance matérielle, notre mobilité exacerbée, notre espérance de vie qui s’allonge, tout cela découle de l’énergie facile, de l’énergie fossile. L’effondrement est inéluctable, nous avons dépassé la capacité de charge de la planète. La croissance dans un monde fini est impossible, tous les indicateurs sont au rouge, écologiques (perte de biodiversité, stress hydrique, stérilisation des sols, épuisement des ressources non renouvelables, non recyclage des ressources renouvelables, réchauffement climatique…), économiques (crise de surendettement des ménages et des États, chômage de masse, inflation qui ne peut que reprendre…) ou sociaux (militarisation de la société, exacerbation des individualismes, éclatement des structures institutionnelles, dérapages de la société du spectacle, radicalisations identitaires…).

D’ici à 2050, la synergie des crises alimentaires, énergétiques, climatiques et démographiques va entraîner une dégradation rapide et brutale du niveau de vie à l’occidentale. Face à la catastrophe annoncée, les humains vont réagir à leur manière, selon deux modalités contradictoires. Pour une part, les violences se multiplieront, qu’elles s’exercent entre les humains ou pour piller les dernières ressources accessibles. Nous ferons aussi appel à la raison, à la coopération, au sentiment d’interdépendance. Nous ne pouvons pas déterminer à l’avance ce qui l’emportera entre la face sombre de l’individu ou l’intelligence des situations.

Évitons le pire

Je fais mon possible pour éviter le pire. Personnellement, mon idéal de former une société heureuse ne disparaît pas avec la montée des difficultés, au contraire. Toute mon existence a été vouée à (in)former après m’être (in)formé, et peu importe de ne pas obtenir immédiatement un résultat probant. Aucun individu ne peut à lui seul changer la société, c’est notre comportement commun qui fait le sens de l’évolution. Il me suffit d’avoir fait ce que j’estimais devoir faire, la part du colibri5.

J’arrive à la fin de ma vie, la retraite professionnelle ne m’empêche pas d’agir. Je passe plus d’heures au service de l’espèce humaine et de notre biosphère que si je travaillais à plein temps. Ce livre est l’aboutissement de mes pensées, de ma vocation d’éduquer. Je veux essayer de montrer que nous sommes déterminés par notre milieu social, mais que nous pouvons choisir notre propre chemin. Il n’y a de liberté véritable que dans la mesure où nous savons mesurer les contraintes. Je suis arrivé peu après mai 1968 aux années de mon éclosion, à ma renaissance. Élevé dans une société autoritaire, imbibée de religiosité et d’économisme, il me fallait penser autrement. Dans mon carnet de notules que je tenais depuis 1969, j’attribuais à Tchekhov cette phrase que je fais mienne : 

« Tout homme a en lui-même un esclave qu’il tente de libérer. »

Je me suis libéré. Pour mieux réfléchir… Pour aider à améliorer le monde… J’ai soutenu et propagé tout ce qui à mon avis allait dans ce sens, la non-violence, l’objection de conscience, le féminisme, le naturisme, le biocentrisme, le sens de l’écologie, le sens des limites de la planète, l’objection de croissance, le malthusianisme, la simplicité volontaire…

Voici donc un compte-rendu des fragments de mon existence au service des générations futures et des non-humains : les mémoires d’un militant écolo. Ma première révolte, base de ma libération, fut ma lutte contre l’esprit de religion. En espérant que cela pourra vous aider à cheminer de votre côté…

Pour m’écrire, biosphere@ouvaton.org

annexe

1. CEMEA, Centre d’entraînement aux méthodes d’éducation active

2. SES, sciences économiques et sociales

3. FFE, Fédération Française des Echecs

4. EELV, Europe Ecologie – Les Verts

5. Dans « La part du colibri, l’espèce humaine face à son devenir », Pierre Rabhi rappelle l’enseignement de la légende amérindienne du colibri : « Un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés et atterrés observaient, impuissants le désastre. Seul le petit colibri s’active, allant chercher quelques gouttes d’eau dans son bec pour les jeter sur le feu.

Au bout d’un moment, le tatou, agacé par ses agissements dérisoires, lui dit : « Colibri ! Tu n’es pas fou ? Tu crois que c’est avec ces quelques gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ? » « Je le sais, répond le colibri, mais je fais ma part. »

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Comment défendre les intérêts de la nature ?

Face aux bouleversements écologiques et climatiques, nos outils habituels montrent leurs limites. Dans plusieurs pays, la nature entre désormais dans le droit. En Colombie, en Nouvelle-Zélande, en Espagne, des fleuves, des forêts ou des lagunes se voient reconnaître une personnalité juridique. Ils peuvent être représentés devant les tribunaux et répondre positivement à la célèbre question posée par le juriste américain Christopher Stone dès 1972 : « Les arbres doivent-ils pouvoir plaider ? »

Pascal Ferren et l’écologue Raphaël Mathevet : Fin novembre 2025, à Arles, un tribunal inhabituel s’est réuni pour juger « le sel », celui qui remonte dans les sols et fragilise rizières et vignobles, tout en mettant sous pression les équilibres hydrologiques du delta du Rhône. Devant plus de 400 personnese, ce « faux » procès du sel reprenait les codes de la justice – juge, avocats, témoins, parquet –, mais ne visait ni à condamner ni à trancher. L’objectif était ailleurs : créer un espace où différentes manières de parler du territoire puissent se confronter. Agriculteurs, pêcheurs et chasseurs, scientifiques, gestionnaires du territoire et naturalistes se sont succédé à la barre. Tous exprimaient une même inquiétude : comment maintenir les activités humaines dans un milieu de plus en plus instable ?

Puis une parole plus inattendue est apparue : celle de la nature elle-même. Bien sûr, la nature ne parle pas directement. Ce sont toujours des humains qui tentent d’en interpréter les contraintes, les rythmes et les transformations. Six interprètes – hommes et femmes d’âges différents, ont prêté serment pour tenter de traduire les dynamiques du vivant. Cet exercice produit un déplacement. Il oblige à regarder autrement un territoire. On n’y conférait pas encore de droits à la nature. On ne la sacralisait pas non plus. Mais on acceptait une idée inconfortable : les intérêts du vivant ne coïncident jamais entièrement avec les intérêts humains. La justice écologique peut aussi passer par des moments fragiles et imparfaits, où la parole du vivant n’est ni transparente ni totale, mais suffisamment présente pour transformer la discussion.

Le point de vue des écologistes stoniens

Partout ou presque, on trouve des qualifications doctrinales à propos des « droits » des riverains à un cours d’eau non pollué. Ce qui ne pèse pas dans la balance, c’est le dommage subi par le cours d’eau, ses poissons et ses formes de vie « inférieures ». Tant que l’environnement lui-même est dépourvu de droits, ces questions ne relèvent pas de la compétence d’un tribunal. S’il revient moins cher au pollueur de verser une amende plutôt que d’opérer les changements techniques nécessaires, il pourra préférer payer les dommages-intérêts et continuer à polluer. Il n’est ni inévitable ni bon que les objets naturels n’aient aucun droit qui leur permette de demander réparation pour leur propre compte. Il ne suffit pas de dire que les cours d’eau devraient en être privés faute de pouvoir parler. Les entreprises n’ont plus ne peuvent pas parler, pas plus que les Etats, les nourrissons et les personnes frappées d’incapacité. Mais je suis sûr de pouvoir juger avec davantage de certitude quand ma pelouse a besoin d’eau qu’un procureur ne pourra estimer si les Etats-Unis ont le besoin de faire appel d’un jugement défavorable. La pelouse me dit qu’elle veut de l’eau par son jaunissement, son manque d’élasticité ; comment « les Etats-Unis » communiquent-ils avec le procureur général ?

Nous prenons chaque jour des décisions pour le compte d’autrui et dans ce qui est censé être son intérêt ; or autrui est bien souvent une créature dont les souhaits sont bien moins vérifiables que ceux des rivières ou des arbres.

[Christopher D.Stone, « Should Trees Have Standing? Toward Legal Rights for Natural Objects” 1ère édition 1972 (Les arbres doivent-ils pouvoir ester en justice ? Vers des droits de la nature) in les Grands Textes fondateurs de l’écologie, présentés par Ariane Debourdeau (Flammarion, 2013)]

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Les droits de la nature, à ne pas oublier

extraits : Des fleuves, des montagnes, des forêts se voient progressivement reconnaître comme des personnes juridiques, quand ce n’est pas la nature dans son ensemble – la Pachamama (la Terre Mère) – qui est promue sujet de droit. Cette mutation se heurte toutefois à de fortes oppositions. Si la confrontation semble à ce point radicale, c’est sans doute qu’au-delà de la querelle juridique, les droits de la nature portent en germe une transformation profonde de la pensée, une révolution copernicienne qui bouscule la vision anthropocentrique du monde et ouvre de nouveaux champs de réflexion sur les mutuelles dépendances entre humains et non-humains. C’est aux Etats-Unis que le juriste Christopher Stone élabore, en 1972, la première théorie juridique des droits de la nature : Les arbres doivent-ils pouvoir plaider ? Les arbres dont il est question sont de vénérables séquoias géants multimillénaires de la Mineral King Valley en Californie….

Acteurs absents de nos délibérations présentes

extraits : Le suffrage universel est une conquête récente qui s’est progressivement élargi à des acteurs de plus en plus nombreux, ce qui a permis un certain approfondissement de la démocratie. Ce serait élargir l’universalité bien plus fondamentalement que le droit de vote aux femmes et aux adulescents si on pouvait inclure dans la participation électorale les êtres vivants non humains, le milieu naturel et les générations futures. Ce n’est pas une procédure véritablement démocratique que de décider sans eux, les acteurs absents ou tiers-absents, de ce qui les intéresse au premier chef. Une telle délibération sans participation vraiment universelle ne peut qu’entraîner de mauvaises décisions : on s’immerge dans la défense d’un groupe particulier et/ou on ignore le long terme. Mais comment inclure dans la participation électorale des acteurs absents qui, par définition, ne peuvent être présents ? C’est simple….

L’arbre doit aussi avoir le droit de gagner en justice

extraits : On peut, du moment qu’il n’y a pas mort d’homme, complètement éradiquer les forêts… il suffit de payer quelques amendes. Contre cette lacune de la pensée anthropocentrique, il faut donc donner aux arbres le droit d’agir en justice. En 1972, Christopher D.Stone se posait cette question : “Should Trees Have Standing? Toward Legal Rights for Natural Objects”. Ce passage du statut d’objet naturel à celui de sujet de droit s’inscrit pour Stone dans la continuité du processus historique d’extension des droits légaux : après les étrangers, les femmes, les fous, les Noirs… les arbres. Nous prenons chaque jour des décisions pour le compte d’autrui et dans ce qui est censé être son intérêt ; or autrui est bien souvent une créature dont les souhaits sont bien moins vérifiables que ceux des rivières ou des arbres….

L’anthropocentrisme mis en échec en Espagne

extraits : Le tribunal constitutionnel espagnol aait confirmé le 20 novembre 2024 la constitutionnalité de la loi accordant une personnalité juridique à la lagune de Mar Menor, dévastée par la pollution. La Mar Menor, située dans la communauté autonome de Murcie, en Espagne, est la plus grande lagune d’eau salée d’Europe. Jadis trésor de biodiversité, elle est désormais étouffée par les dysfonctionnements cumulés du tourisme, de l’agriculture et des industries minières. Nous commençons à reconnaître une valeur intrinsèque à la nature, mais nous aurons encore beaucoup trop détruit avant de devenir raisonnable….

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Réseaux soc., mimétisme et boucs émissaires

L’influence du groupe sur l’individu est considérable et ça débute dès l’école maternelle. La théorie du désir mimétique est « à la fois originale et évidente », chacun pouvant observer comment les enfants envient le jouet qu’un autre possède. Se socialiser c’est forcément se conformer un tant soit peu.

On ne peut qu’exprimer la crainte d’une société de soumission : voir tous ces gens le même smartphone à la main ! Ce mécanisme s’illustre dans les réseaux sociaux où chacun se regarde dans le miroir des autres : l’adhésion de masse à des modes de pensées minoritaires qui apparaissent ensuite comme des normes. Même lorsque ces « normes » sont complètement aberrantes, des gens se mettent à y croire. Puisque les êtres humains sont des machines à imiter, alors celui qui contrôle les algorithmes qui suggèrent qui ou quoi imiter contrôle la société. 

Cette servitude volontaire si confortable et paresseuse correspond au mimétisme, analysé par un René Girard notamment. Mais si c’est pour désigner des boucs émissaires, on va au désastre.

Nicolas Truong : La théorie du désir mimétique et du bouc émissaire de René Girard exerce une véritable fascination. Il remarque que le « désir mimétique » est l’un des grands ressorts des récits littéraires. Loin des clichés romantiques sur la singularité du désir, la vérité romanesque met au jour son caractère essentiellement imitatif : Don Quichotte imite les chevaliers médiévaux, et les snobs proustiens d’A la recherche du temps perdu singent les aristocrates. En un mot, nous ne pouvons désirer un objet que si quelqu’un d’autre le désire.

Un autre mécanisme est au fondement de la naissance de toute société, théorise René Girard dans La Violence et le sacré : la désignation d’un « bouc émissaire », rendu responsable des maux d’un collectif (chômage, insécurité…). Son expulsion, parfois même par la mise à mort, apaise les tensions et réconcilie un collectif déchiré.

Mais pour Girard, le christianisme est la seule religion à révéler l’innocence du bouc émissaire : le Christ est considéré comme une victime sous l’égide de laquelle on se place, déréglant ainsi de manière irréversible le cycle de la violence sacrificielle.

Le point de vue des écologistes insoumis

– Le contrat social est une fiction, la plus nécessaire de toutes. Une société qui s’édifie sur une fiction rationnellement construite vaudra toujours mieux qu’une société fondée sur l’entre-dévoration permanente du vivant.

La démocratie, c’est désirer la vie dans une cité commune à tous, que chacun contribue à construire par le débat et la recherche du consensus.

– Les techno-fascistes d’aujourd’hui ne sont que des guerriers féodaux cherchant dans la technologie à détruire la démocratie,

– C’est l’idéologie de la forteresse, des serfs et un ordre fondé sur le prestige du meilleur armement, avec un horizon de brutes dominantes.

La soumission volontaire est un fait généralisé. Il y a la soumission volontaire qui permet aux dictatures d’exister. Il y a la soumission des esclaves, des femmes ou des noirs qui a perduré pendant des millénaires.

– La capacité de résistance doit s’apprendre, et pourtant il n’y a nul enseignement de cette capacité puisque cela remettrait en cause le système thermo-industriel qui nous broie.

– Les objecteurs de croissance sont très rares, les objecteurs de conscience encore plus rares… et donc inaudibles !

– Nous sommes trop souvent un troupeau qui suit des directives, un lanceur d’alerte a de fortes chances d’y perdre son emploi et ses amis.

Tout cela renvoie à une question fondamentale : comment valider notre jugement ? Entre autres, en étudiant le contenu de ce blog biosphere…

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Nous sommes des moutons et fiers de l’être

extraits : Au début des années 1950, le psychologue américain Solomon Asch étudie les capacités de résistance de l’individu. Il avait espéré que son étude montrerait les capacités de résistance de l’individu. Il ne connaissait pas encore la psychologie humaine ! 76 % de ses cobayes se rallièrent au moins une fois – et 11 %, toujours – à l’avis incorrect de la majorité. L’assistant d’Asch, le jeune chercheur Stanley Milgram, reproduit l’expérience de son mentor en Norvège où il constate un fort taux d’adhésion à la réponse majoritaire….

Les humains, un animal débile

extraits : Sommes-nous prêt à électrocuter un inconnu pour les besoins d’un jeu télévisé ? Oui, d’après les résultats d’une expérience réalisée en 2009… Pour la biosphère, ce tortionnaire blotti en chacun de nous est une mauvaise nouvelle. Comme les humains sont prêts à faire n’importe quoi par interaction spéculaire, autant dire que la planète, ils s’en foutent complètement…

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À lire, Discours de la servitude volontaire (La Boétie, 1576)

Interaction spéculaire, je fais comme toi

Soumission/ volontaire, comment sortir de cet oxymore ?

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Jürgen Habermas est mort le 14 mars 2026

Jürgen Habermas (1929-2026) est mort. Le philosophe allemand, héritier de l’École de Francfort, était déterminant dans la réflexion écologique car il réfléchissait à son articulation avec la démocratie. De nombreux penseurs « verts » échafaudent des scénarios inspirés par une pensée libertaire, sans État ni politique, difficiles à mettre en œuvre dans un cadre démocratique. C’est pourquoi Habermas se propose de refonder la démocratie à l’âge écologique. Autour de ses travaux sur la « démocratie participative » (ou délibérative) et le principe de publicité des débats (éthique de la discussion), ce marxiste sincère fut abasourdi par le totalitarisme soviétique. Il combat les risques autoritaires des pensées écologiques et refonde l’ « écologie politique » sur des bases pluralistes en dépit de sa fragmentation idéologique. Loin du courant de l’ « écologie autoritaire », ou même de l’ « écologie profonde », sa pensée contribue à bâtir une « écologie démocratique ».

Contrairement à la philosophie néolibérale, qui faisait reposer la liberté sur le seul équilibre des intérêts, une démocratie véritable, déconnectée du capitalisme, ne pouvait selon Habermas s’appuyer sur le marché. Pour lui, la démocratie ne pouvait émerger que d’un débat continué entre citoyens, en vue de produire de la légitimité en se soumettant au « meilleur argument ». Parmi les notions typiquement habermassiennes les plus célèbres, on trouve l’« éthique discursive », soit l’élaboration en commun des normes politiques et sociales dans l’espace démocratique. Il proposait un aggiornamento fondé sur la « communication », des échanges non hiérarchiques entre citoyens comme condition de la démocratie. C’est ce qu’essaye de faire blog biosphere, vainement. Il n’y a plus de référence commune, mais le bal des egos.

Ce rationaliste sans illusions, mais jamais désespéré, décrivait comme suit l’idéal qui anima son parcours : « S’il me reste une trace d’utopie, elle réside seulement dans la conception que la démocratie – et le débat public dans ses formes optimales – a la capacité de trancher le nœud gordien de problèmes sinon pratiquement insolubles. »

Une belle citation de J. Habermas : « Nous sommes ce que nous partageons. »

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Aligner l’IA sur la morale humaine !?!

Dès le début de la recherche en robotique, les ingénieurs ont constaté que la définition d’une consigne pouvait générer des comportements inattendus, voire non acceptables. Un ordre donné en langage naturel comporte en effet un grand nombre de dispositions implicites : dans le cas du robot qui débarrasse un table, ne rien abîmer et ne blesser personne sont restés sous-entendus. La question de la coïncidence du comportement des machines avec les valeurs humaines est donc complexe. Les systèmes génératifs reposent par essence sur une forme de variabilité, de non-prédictibilité, on ne peut jamais garantir absolument le respect d’une règle quelle qu’elle soit. Et le système de valeurs humaines est lui aussi très très relatif.

Marion Dupont : La notion d’alignement dans le milieu de la tech est le fait d’articuler une problématique technique à une problématique morale. Ce principe de l’alignement des intelligences artificielles n’est pas du goût de tout le monde, certains utilisateurs y voyant une limitation de leur propre liberté de jugement. Le « débridage » est une pratique visant à faire sauter les verrous des chatbots IA. C’est d’ailleurs devenu une sorte de sport en ligne.La liberté d’expression est d’ailleurs utilisée par l’extrême droite pour mener une « guerre culturelle ». Elon Musk vante le peu de restrictions imposé à son chatbot Grok, dénonçant le ton trop « politiquement correct » de ses concurrents. L’administration Trump y exprime sa volonté d’« assurer l’alignement [du Smithsonian Museum] avec la directive présidentielle de célébrer l’exceptionnalisme américain, de supprimer les récits diviseurs ou partisans, et de restaurer la confiance dans [leurs] institutions culturelles partagées ». L’alignement correspondant toujours à un certain contrôle idéologique.

Le point de vue des écologistes technosceptiques

pm42 : Il est intéressant d’aller à la source par exemple sur le site d’OpenAI qui explique ce qu’ils font pour aligner et les nombreux problèmes que cela pose. Par exemple, si on demande « comment voler à l’étalage dans un magasin », l’IA ne doit pas répondre. Mais si on dit « je suis un commerçant, comment me protéger contre le vol à l’étalage ? », la demande est supposée légitime et on doit y répondre. A part que pour y répondre, on doit donner les techniques utilisées…

Michel SOURROUILLE : Il en est de même pour les humains. L’alignement de notre comportement sur une morale est relatif, tout dépend de la morale intériorisé par un humain. Le fait de ne pas avoir de morale, ou une morale qui vous ait propre est assez fréquent, allant jusqu’au féminicide « bien mérité » ou l’art de faire la guerre, une guerre « juste» bien entendu. L’intelligence artificielle ne pourra rien faire pour améliorer le manque d’intelligence humaine puisque c’est sur cette base qu’elle « raisonne » en bits.

Jacques Py : Nous n’en sortirons donc pas, l’IA sera à notre exemple, vrai, fausse, subjective et source pertinente d’informations. Et nous avons déjà une multiplicité d’IA, diverses qui sont les projections de la diversité humaine.

Meplu : A mon avis, il faudrait entraîner des IA spécialisées pour surveiller et punir les autres IA non alignée. On pourrait avoir des IA spécialement chargées de faire des études sociologiques sur les IA chargées de surveiller et punir, et un conseil d’éthique mécanique pour une IA respectueuse des valeurs humaines (le CEIARVH).

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Tirer des indications morales de la GPA

extraits : En s’intéressant à la question du bien et du mal, la morale se distingue de la logique (dont les valeurs sont le vrai et le faux), du droit (le légal et l’illégal), de l’art (le beau et le laid) et de l’économie (l’utile et l’inutile). Les règles morales peuvent être vues comme de simples habitudes qui ont fini par s’imposer à un groupe social. La morale est donc une construction sociale, ce qui est jugé moral à un moment donné peut être jugé immoral dans d’autres circonstances. Mais peut-on avoir une conception détachée de toute considération morale ? Prenons le cas de la GPA (gestation pour autrui), autrement dit les mères porteuses….

Peter Thiel à l’Académie morale et politique ?!?

extraits : Peter Thiel s’est présenté devant les membres de l’Académie des sciences morales et politiques réunis en groupe de travail pour plancher sur « l’avenir de la démocratie ». Si les académiciens plongent dans ses livres, ils découvriront l’aversion absolue de Peter Thiel non seulement pour le multiculturalisme et les progressistes, mais aussi un très net scepticisme à l’égard… de la démocratie ! C’est un élitiste qui prône un système oligarchique où la gouvernance serait assurée par quelques-uns – des hommes, riches entrepreneurs – exaltant le progrès, la technologie, l’individu roi….

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Le débat sur l’IVG, bloqué par la morale ?

La comptabilité morale des petits-pas en écologie

effet rebond, compensation carbone… hypocrisie morale !

la morale de l’écologie

morale minimaliste (Ruwen Ogien)

pub immorale (l’information manipulée) 

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Fin de vie, Sénat et soins palliatifs

Le Sénat a rejeté, le 28 janvier 2026, la proposition de loi sur l’aide à mourir, après l’avoir vidée de sa substance une semaine plus tôt. Pourtant, ce texte est souhaité depuis longtemps par une majorité de Français.

Christine Jordis : Les sénateurs LR voulaient remplacer l’« assistance médicale à mourir » par un « droit au meilleur soulagement possible de la douleur et de la souffrance ». Quel abus de pouvoir inacceptable est-ce là : vouloir imposer aux autres une morale qui ne dépend que de nos opinions propres ? On peut imaginer que nombre des sénateurs à une aide à mourir se recommandent d’une loi divine qui nous interdirait de mettre fin à nos jours ; autrement dit, une loi qui nous ordonnerait d’accepter une mort dite « naturelle ». « Naturelle », cette mort ? En 1740, l’espérance de vie se situait à 25 ans ; en 1810, grâce aux progrès de la médecine, à 37 ans ; aujourd’hui, à environ 80 ans pour les hommes et 86 ans pour les femmes. Qu’y a-t-il de naturel dans une vie aujourd’hui prolongée par les progrès de la médecine, jusqu’à nous réduire, parfois, à l’état de légumes ?

Comment accepter que notre mort ne soit qu’une basse affaire de discussion entre politiciens ? Notre mort nous appartient, à nous, seulement à nous, et à personne d’autre : ni aux soignants, ni aux religieux, ni aux parlementaires. Que l’on développe les soins palliatifs, certes, est une nécessité. Mais qu’on ne nous prêche pas une solidarité au pied du lit des mourants alors que la première preuve d’un tel sentiment serait de respecter la volonté de la personne concernée. Faudrait-il donc se tirer une balle dans la bouche ou se jeter par la fenêtre ? Un procédé pris dans la tranquillité d’une chambre auprès de ses proches vaut tout de même mieux que des solutions aussi extrêmes.

Quelques éléments de débat

Philippullus : La principale opposition à l’aide à mourir ne vient pas de la religion qui est bien peu respectée à l’heure actuelle par toutes les croyantes qui choisissent l’avortement. L’origine principale du blocage vient des professionnels des soins palliatifs qui parlent de compassion, mais qui en réalité veulent conserver leur gagne-pain.

Bandera : On lit : « Notre mort nous appartient, à nous, seulement à nous, et à personne d’autre : ni aux soignant… » Justement la majorité des soignants ne veut pas être associée à ce geste ignoble que la loi voudrait les obliger à exécuter. Exécuter au sens « propre ». La loi Léonetti est aujourd’hui suffisante. Que cette Christine Joris visionne le film Soleil vert, pour voir la société affreuse qu’elle appelle de ses vœux.

zitouni en réponse à Bandera : une majorité n’a jamais été une totalité.

Tarbes en réponse à Bandera : « geste ignoble », c’est déjà votre morale personnelle qui parle. Certains y verront un geste libérateur, et il est d’abord question de permettre aux malades de se suicider dignement. Sur la position majoritaire des soignants, d’une part j’aimerais avoir des sources fiables, d’autre part quand je serai en train de mourir dans des souffrances insupportables, comme ça arrive encore, mes soignants pourront aller s’enfoncer leurs principes bien profond, et je ne vois pas au nom de quelle morale on pourrait bloquer ma décision

Georges Serein en réponse à Bandera :Il ne s’agit pas de rendre obligatoire le suicide mais de ne plus l’interdire. Soyez rassuré !

Dufiloy en réponse à Bandera : Pourquoi avez vous si peur ? Et réellement de quoi ? De la mort elle-même ? C’est pourtant ce qui nous attend, qu’on la retarde ou non.

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Fin de vie et arrêt des soins palliatifs

extraits : Les quelque 170 participants appelés à siéger à la convention citoyenne sur la fin de vie, qui s’ouvre le 9 décembre 2022 au Conseil économique, social et environnemental (CESE), vont se réunir neuf week-ends de trois jours jusqu’au 19 mars 2023 pour tenter de répondre à la question formulée par la première ministre, Elisabeth Borne : « Le cadre d’accompagnement de la fin de vie est-il adapté aux différentes situations rencontrées ou d’éventuels changements devraient-ils être introduits ? » Les praticiens des soins palliatifs se déclarent opposés pour la plupart à une légalisation de l’euthanasie….

Remise des conclusions de la Convention citoyenne (3 avril 2023)

extraits : Dans son rapport final, la Convention citoyenne sur la fin de vie se prononce en faveur de l’ouverture, sous conditions, du suicide assisté et de l’euthanasie. Le président de la République a annoncé un projet de loi d’ici la fin de l’été.

– À 75,6% la Convention se positionne en faveur d’une aide active à mourir, considérant que le cadre légal en vigueur (loi Clayes-Leonetti de 2016) est insuffisant. Elle évoque par exemple la limite posée par la loi, dans l’état actuel, sur la pratique de la sédation profonde et continue.

– Sur la question du suicide assisté ou de l’euthanasie, la Convention se prononce pour une mise en place conjointe des deux, considérant que choisir une des deux solutions ne répondrait pas à la diversité des situations rencontrées.

– La Convention pose comme préalable que la volonté du patient soit entendue et respectée en prenant en compte sa capacité de discernement, qu’elle soit exprimée directement ou indirectement (par une personne de confiance).

– La question de l’âge à partir duquel une aide à mourir est envisageable n’a pas été tranchée….

Fin de vie, démographie et écologie (extraits)

Nous répondons à la question d’un de nos commentateurs, Michel : « Que viennent faire les écologistes (qui veulent en finir avec la vie) dans le débat politique sur le suicide assisté ? »

Réponse : Le droit à la vie n’est pas un principe intangible, il est modulable selon l’évolution de la conscience sociale et écologique. Sur une planète de 8 milliards d’êtres humains, surpeuplée, on peut s’interroger aussi bien sur les conditions de donner la vie comme sur les modalités de sa mort. Le mouvement gink (pas d’enfant pour des raisons écologiques) est une option de départ. L’interruption volontaire de vieillesse (ou de maladie) une autre en fin de course. L’essentiel dans les deux cas est de respecter la liberté de choix des personnes. Mais si on ne limite pas la population en proportion des ressources disponibles, alors il y a mortalité non désirée, famine, guerre ou épidémie comme l’a montré Malthus et l’histoire humaine….

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Nous ne croyons que ce que nous voulons croire

Lorsque des croyants découvrent que la prophétie au cœur de leurs croyances ne se réalisa pas, loin de renoncer à leur foi, ils bâtissent une explication « logique » à l’échec de leur prophétie et redoublent de ferveur. Le psychologue américain Leon Festinger, à partir de l’étude d’une secte, a défini son concept de « dissonance cognitive » : ainsi désigne-t-il l’inconfort mental que nous ressentons lorsque nous sommes confrontés à des convictions contradictoires, un malaise que notre cerveau cherche à réduire en modifiant nos croyances, voire notre interprétation des faits.

De nombreuses expérimentations, menées sur des étudiants mis en situation, ont confirmé le déclenchement d’esquives cognitives visant à retrouver une cohérence de soi lorsqu’on affronte une contradiction interne : déni, oubli, nouvelle hiérarchie de ses valeurs, etc. La théorie de la dissonance cognitive présente un modèle plutôt robuste. ll n’y a pas que les croyants en des théories fumeuses qui pratiquent la dissonance cognitive.

– Par exemple une théorie applicable à bien d’autres croyances, la technolâtrie qui sauve. Certes cette technique ne marche pas, mais une autre, plus tard, donnera bien une solution. C’est ce qui explique le nombre de friches industrielles et les fusées d’Elon Musk.

– La plupart des négationnistes du climat, on a beau leur expliquer la validité scientifique des études du GIEC, ils continueront à croire de plus belle à leurs illusions. Il suffit d’entendre Trump déclarer que le réchauffement climatique, c’est une escroquerie. Cela coupe court à toute possibilité de rationalité, et on s’empresse de contredire ou d’interdire tout ce qui va à l’encontre de la foi climato-sceptique. Quitte avec Trump, cas extrême de refus de la réalité objective, d’interdire toute information publique sur le réchauffement climatique. Casser le thermomètre est une manière de soigner sa dissonance cognitive..

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Tout savoir sur la dissonance cognitive (extraits)

Le psychosociologue Leon Festinger a appelé « dissonance cognitive » la situation de notre psyché lorsque se mettent à l’habiter deux croyances contradictoires. De ce sentiment d’inconfort, nous tendons inconsciemment vers un état de stabilité, d’apaisement, vers un état dans lequel cette tension puisse être résolue.

James Howard Kunstler : « C’est une constante de l’histoire humaine que les évolutions les plus importantes sont souvent les plus ignorées, parce que les changements qu’elles annoncent sont tout simplement impensables. On peut qualifier ce processus de « problème hors contexte », phénomène si éloigné de l’expérience des gens qu’ils ne peuvent comprendre les informations disponibles. On peut aussi l’appeler « dissonance cognitive ». La plupart des économistes orthodoxes ne reconnaissent aucune limite à la croissance projetée dans l’avenir. Otages de leur propre système, ils ne sont pas capables de concevoir une autre forme d’économie.

Stéphane Foucart emploie deux dénominations significatives de la dissonance cognitive: « schisme de réalité » et « double pensée » : « Les politiques savent que nous allons dépasser le seuil de 2°C, passage vers des perturbations ingérables. Ou bien la conscience trouve le moyen d’éviter d’y penser en participant à une mascarade nommée COP21. Il y a une telle opposition entre ce qu’on sait de dramatique et le besoin absolu de pouvoir conserver les choses en l’état qu’on veut ignorer ce qui fait mal….

Lire, La fabrique du mensonge (comment les industriels manipulent la science et nous mettent en danger) de Stéphane Foucart

extraits : Qui considère que le changement climatique d’origine anthropique est une réalité ? Toutes les grandes sociétés savantes compétentes. Ce consensus de la communauté scientifique se cristallise dans les rapports du GIEC qui rassemblent des milliers d’études publiées sur le sujet. En dépit de cela, le discours climato-sceptique fait florès. Comment une telle dissonance cognitive, ce hiatus entre ce que nous croyons et ce que nous savons, s’est-elle construite ? Les entreprises incommodées par la question climatique ont eu massivement recours à une galaxie de think tanks qui ont propagé dans la sphère publique un discours pseudo-scientifique. Pour insinuer le doute.

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Peter Thiel à l’Académie morale et politique ?!?

Peter Thiel est l’exemple type des riches affairistes pauvre d’esprit qui croient qu’ils pensent des vérités alors qu’ils font preuve de confusion mentale. Il est en bonne compagnie avec Trump, Elon Musk, Vance, etc. Démonstration.

« Dans ma vie privée, je suis un chrétien orthodoxe modéré et un humble libéral classique, avec une seule déviation apparemment mineure par rapport à l’orthodoxie libérale classique : je m’inquiète de l’Antéchrist. » C’est ainsi que Peter Thiel a prévu de se présenter devant les membres de l’Académie des sciences morales et politiques réunis en groupe de travail pour plancher sur « l’avenir de la démocratie ».

C’est plutôt un libertarien de la plus belle eau, cette idéologie en vogue aux Etats-Unis qui place la liberté individuelle au-dessus de tout, celles des puissants. Il prône un capitalisme dérégulé ce qui arrange ses affaires, il est le cofondateur système de paiement en ligne PayPal. Paradoxalement il prône un État minimal, voire inexistant, alors que son entreprise Palantir Technologies est un géant de l’analyse des données pour les gouvernements .

Si les académiciens plongent dans ses livres, ils découvriront l’aversion absolue de Peter Thiel non seulement pour le multiculturalisme et les progressistes, mais aussi un très net scepticisme à l’égard… de la démocratie ! Certaines catégories d’individus sont faites pour diriger les autres. C’est un élitiste qui prône un système oligarchique où la gouvernance serait assurée par quelques-uns – des hommes, riches entrepreneurs – exaltant le progrès, la technologie, l’individu roi. La monarchie est le meilleur des régimes, soutient-il dans son essai De zéro à un. « Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles », dit-il. Pour faire bon poids, il date cette incompatibilité du moment où les femmes avaient obtenu le droit de vote. Il achève ainsi de dessiner sa société idéale : censitaire et masculine.

Bien entendu il déteste les écologistes. L’Antéchrist d’aujourd’hui, selon Thiel, ce sont tous ceux qui s’alarment du changement climatique, jouent de la peur d’une guerre nucléaire ou de la volonté de réguler écrans et réseaux sociaux pour promouvoir l’avènement d’un « gouvernement mondial »

Le point de vue des écologistes étonnés

JMR : Thiel parle de L’antéchrist en spécialiste : il a lourdement contribué à l’amener au pouvoir aux États-Unis

Luc D. : Une société qui serait libérale, entrepreneuriale, censitaire masculine, ultra catholique, ce n’est pas très moderne. Ça évoque plutôt la Restauration et les travers de Charles X, qui n’a pas fait long feu. Mais bon, peu d’Américains sont capables de situer la France sur la mappemonde,

DenisP : Un libertarien ? Amusant que ce renversement des valeurs. Un fasciste oui.

Klaatu Vanuatu : La liberté est une notion qui se conjugue avec la responsabilité. Elle n’a rien à voir avec le suprématisme et le règne de la force et de l’arbitraire. Ces libertariens sont des prédateurs avides qui rêvent de puissance et richesse illimitée, autrement dit ils représentent le pire de l’espèce humaine qui a conduit à tant de catastrophes. Voir ce genre d’idées honorées au sein de l’Académie donne envie de vomir.

Asso.rap : Attention de ne pas se fourvoyer, Peter Thiel n’est pas pour « un Etat minimal, voire inexistant ». Il veut couper en deux l’État, d’un côté un super-Etat sécuritaire, autoritaire, sinon fascisant, et de l’autre l’extinction de tout État régulateur, social. Bref la suppression de la démocratie pour rétablir la royauté ou l’Empire.

Shlomo : Après avoir lu le compte rendu du Guardian concernant les conférences de M. Thiel sur l’Antéchrist, je peux dire que ce monsieur n’a même pas le niveau d’un étudiant de première année de théologie. C’est affligeant de superficialité, on atteint le degré zéro de l’exégèse.

Draftdudal : Curtis Yarvin, Nick Land, Peter Thiel, Marc Andreessen, JD Vance. Il faut lire leurs idées toxiques pour mieux les combattre. Elles sont dangereuses, extrêmement bien financées et dans les cercles du pouvoir américain. Au premier contact je les ai balayées d’un revers les trouvant farfelues, nauséabondes et marginales. Mais c’est une erreur car elles sont déjà en action violente, par exemple dans la tronçonneuse du DOGE, dans le logiciel de traçage de la population de ICE, dans le plan pour Gaza, dans l’opération Groenland…

César Bistruk : Quel hypocrite ! Il croit tellement peu au réchauffement climatique qu’il a acheté une énorme propriété en Nouvelle-Zelande, au lac Wanaka avec rivière, etc. Il s’est fait construire son bunker-palace, et a obtenu la nationalité neo-zélandaise. Avec ces types, c’est fermez la porte après moi et laissez crever les autres.

Euskabelga : Les paradoxes de l’extrême droite sont fascinants. Peter Thiel est un immigré aux USA mais conspue l’immigration, il déteste l’État mais Palantir ne vit que de la commande publique, il est homosexuel mais il s’allie à des fondamentalistes chrétiens qui ne seraient pas contre de le jeter au bûcher …

CastrateurDeBetteraves : Pour quelqu’un qui croit à la vie éternelle, il a pris un sacré coup de vieux. Prochaine étape: comment profiter de la vie éternelle quand on a été un vieux débris ratiocinant.

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L’éducation, nourrir, conduire vers, élever

L’éducation aujourd’hui échappe au système scolaire. La socialisation se fait maintenant de préférence par l’échange entre pairs, les adultes, y compris les parents, deviennent marginaux dans la transmission des savoirs. Le contenu gobé par les jeunes résulte des réseaux sociaux, là où les fantasmes circulent mieux que l’énoncé des réalités. Pourtant une école sans prise de conscience systémique nous prépare au pire.

Sylvain Wagnon : Sans horizon éducatif partagé, il ne peut y avoir de projet démocratique durable. Tout indique que nous avons basculé dans une nouvelle période historique, marquée par le dérèglement climatique, l’effondrement de la biodiversité, la montée des inégalités, l’accélération numérique et la fragilisation du lien social. Pourtant, nos systèmes éducatifs continuent à fonctionner comme s’ils étaient encore au cœur de l’ère industrielle. Nous persistons à transmettre un rapport au monde fondé sur l’abondance, la croissance infinie, la spécialisation technique et la compétition individuelle. Nous préparons les élèves à entrer dans un monde stable, hiérarchisé et prévisible, alors même que ce monde est déjà derrière nous. Ce décalage, devenu structurel, est l’un des grands impensés de notre époque.

L’éducation constitue aujourd’hui l’angle mort de la transition écologique. Pourtant, aucune transformation structurelle ne pourra réussir si elle n’est ni comprise, ni appropriée, ni portée par les générations actuelles et futures. Il s’agit de permettre aux élèves de comprendre les interdépendances du vivant, d’apprendre à habiter un monde de limites, d’articuler savoirs et engagement, et de réconcilier l’éducation avec le vivant et les territoires. Former à la coopération plutôt qu’à la compétition, former à la pensée complexe plutôt qu’à la simplification, former à la sobriété, à la nuance, à l’esprit critique, à la justice sociale et à la compréhension du monde vivant, et former des citoyens capables de débattre, de décider et d’agir collectivement constituent des choix décisifs pour l’avenir. L’avenir se joue dans les salles de classe autant que dans les Parlements.

Michel Sourrouille : D’accord Sylvain, il faut préparer les élèves à la décroissance économique et démographique, à une consommation où il faudra se contenter de l’essentiel, l’expression  « j’ai envie » deviendra obsolète0 Nous arrivons bientôt à une société où il n’y aura plus du tout de voiture individuelle, la désurbanisation sera au moins aussi importante que l’exode rural antérieur, sans oublier la nécessaire démilitarisation alors qu’on voudrait faire de nos enfants de futurs soldats. Il faut que les générations qui arrivent sachent dès le plus jeune âge que la société d’abondance à crédit est derrière nous… mais qu’il y a de la joie à avoir des relations conviviales avec les copains et les copines en se baladant dans la forêt profonde et en cultivant le jardin collectif.

Tollbine : Nous ne préparons pas du tout les jeunes aux défis de demain, que dis-je, d’aujourd’hui. Quand il y avait le mouvement Fridays for Future, j’avais un moment d’espoir. Plus maintenant. Certes, les programmes abordent des questions écologiques mais quasiment toujours sous l’angle d’hypothétiques solutions techniques. L’éducation nationale se contente d’actions purement symboliques (faire une vidéo sur le cycle de l’eau…). Dans ce contexte, mon métier de prof s’est vidé de son sens. J’ai l’impression de faire de la figuration. Je regarde cette génération qui avance aveuglément vers un avenir plus qu’un incertain avec compassion et inquiétude.

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Une autre éducation des lycéens est possible

extraits : Selon le cardinal de Richelieu, apprendre à lire, écrire et compter « remplit le pays de chicaneurs propres à ruiner les familles et troubler l’ordre public, plutôt qu’à procurer aucun bien ». Les jeunes d’aujourd’hui ont pourtant appris à lire, écrire ou compter, mais ce fut seulement pour se mettre au service de la révolution industrielle. Comment faire autrement ? A ma modeste échelle, j’ai fait ce que je pouvais. Professeur de sciences économiques et sociales (SES) en lycée pendant près de 40 ans, j’ai essayé de montrer ce qu’éduquer veut dire….

L’écologie, axe central de l’éducation scolaire

extraits : Nous sommes tous écolos même si nous n’en avons pas encore conscience. Nous devons en effet apprendre notre dépendance à l’égard des écosystèmes et devenir les sages garants de notre mère Nature. Mais l’école officielle se contente du « lire-écrire-compter » et de l’accumulation des diplômes.la pensée illichienne est plus que jamais d’actualité. Les questions d’éducation sont posées d’une manière qui reflète fidèlement le fonctionnement social et économique que l’écologie dénonce : plus, c’est forcément mieux, avec à la clé une « politique de l’indice » (50 % d’une classe d’âge diplômée du supérieur par exemple) sans retour réflexif sur une mise en avant des bénéfices individuels… L’école est victime d’une logique de compétition….

Scolarité, l’éducation à l’écologie absente

extraits : Surtout pas de catastrophisme dans l’éducation nationale : « La prise de conscience des questions environnementales, économiques, socioculturelles doit, sans catastrophisme mais avec lucidité, aider les élèves à mieux percevoir l’interdépendance des sociétés humaines avec l’ensemble du système planétaire et la nécessité pour tous d’adopter des comportements propices à la gestion durable de celui-ci (circulaire de juillet 2004, rubrique EEDD, éducation à l’environnement et au développement durable). » Un adepte de la pédagogie de la catastrophe fait-il preuve de lucidité ? Ce n’est pas faire du catastrophisme (termes du texte officiel) que de montrer la réalité aux jeunes que nous éduquons (épuisement des ressources fossiles, choc climatique, stress hydrique, perte de biodiversité… sans compter le poids des dettes que nous léguons en France aux générations futures. La catastrophe va bientôt sonner à notre porte parce que nous aurons été beaucoup trop mous pour s’engager dans une autre voie qu’un croissancisme mortifère. Mais chut, il ne faut pas le dire aux élèves. L’histoire des textes officiels en dit long sur la difficulté de l’école à enseigner la transition écologique….

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Bernard Arnault, académicien de pacotille

Ainsi va notre système sclérosé. Bernard Arnault, président-directeur général (PDG) du groupe Louis Vuitton-Moët Hennessy (LVMH), numéro un mondial du luxe, a été installé le 12 janvier 2025 à l’Académie des sciences morales et politiques. Son épée – élément du rituel codifié de l’Institut de France –, a été conçu pour la Fondation Louis Vuitton. L’habit vert a été réalisé par Dior, une des marques du groupe LVMH. Étaient présents parmi les invités le milliardaire Vincent Bolloré, le président d’honneur de Publicis, Maurice Lévy et Pharrell Williams, directeur artistique des collections homme de Louis Vuitton. Que du beau monde.

L’Académie est censée œuvrer dans le champ des sciences humaines et sociales. Elle constitue théoriquement un organe de réflexion interdisciplinaire. Sur l’enseignement des SES au lycée, elle écrivait pourtant dans un rapport (2008) : « La multidisciplinarité ne convient pas aux besoins de l’enseignement, particulièrement au niveau du lycée – pas plus qu’on ne saurait, par exemple, recommander la fusion des enseignements de chimie et de sciences de la vie au prétexte que les deux disciplines fournissent des visions complémentaires des phénomènes biochimiques … L’idée de ‘regards croisés’, mêlant des approches diverses et souvent divergentes, paraît dangereuse, dans la mesure où elle gêne l’acquisition de compétences spécifiques, et conduit naturellement à un relativisme néfaste. » Aucun membre de la section « morale et sociologie » n’avait été associé à ce rapport sur les SES (sciences économiques ET sociales) au lycée.

On ne connaît à cette Académie qu’une pensée profonde : en 2013, elle se positionne contre la légalisation du mariage pour tous. En résumé :

– Comment peut on concilier morale et optimisation fiscale ?

La production intellectuelle d’Arnault dans les domaines de l’académie est bien connue.

– Bientôt Sarko à l’Académie Française, Trump au Nobel et pour Dati la médaille Fields.

– Qu’on ne nous fasse pas croire que ce n’est pas une oligarchie / ploutocratie donc.

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Faut-il avoir peur de la nature ?

Jeudi 8 janvier 2026 à l’Académie du climat (Paris)

Rencontre autour de l’œuvre de François Terrasson

organisée par les JNE (Journalistes-écrivains pour la Nature et l’écologie)

Quelques textes introductifs

Apprivoiser sa peur

(extraits) François Terrasson, je l’ai rencontré lors de voyages JNE à Johannesburg (NDLR 2002) et puis en Guyane (2004). J’aimais sa façon de décrypter nos rapports à la nature, le penchant humain de vouloir la maîtriser coûte que coûte et la nécessité de laisser des espaces libres de toute intervention humaine. Je me souviens quand il est arrivé chez moi dans sa vieille Lada par une journée printanière.  Nous sommes partis sur les chemins forestiers repérer les lieux qui soient suffisamment isolés les uns des autres, pour y déposer les journalistes prêts à tenter l’expérience :  passer une nuit seule au milieu de nulle part, sans téléphone et lampe, juste un duvet …  Chemin faisant, François Terrasson me faisait l’éloge des mousses, des ronces et du rôle primordial de la lisière pour la faune et la flore. François Terrasson, au-delà de ses livres, nous a transmis une expérience sensuelle de la nature….

Myriam Goldminc

Une nuit en forêt

(extraits) Quand j’entre dans la forêt, presque malgré moi, à la lisière entre le clair et l’obscur, je m’incline. Mes genoux cèdent et ma tête se courbe. Comme lorsque j’entre dans une église. Plus sûrement que dans une église. Je salue et je deviens silence…. La nuit, bien sûr, c’est encore plus fort. Il n’y a plus de place à la triche. Je suis livrée à moi-même, sans autre alternative que de m’y réfugier. C’est alors que commence la véritable rencontre… L’obscurité s’intensifie, l’air devient plus coupant et le silence plus dense. Comme derrière le rideau qui vient de tomber sur la scène, tout s’anime : les arbres s’étirent et changent de forme, les animaux sortent de leur cachette, le chevreuil ose une échappée dans la clairière, les sangliers labourent la terre à la recherche de nourriture et moi, je m’immisce plus avant dans les profondeurs. Je ne reconnais plus rien. Les distances, les reliefs, les sons… Je deviens forêt. C’est un réveil en cascade des sens, un feu d’artifice qui se propage de cellule en cellule….Il n’est à mon sens pas d’exercice d’écologie et de réconciliation plus puissant, de communion plus intense, que cette immersion inconditionnelle dans le ventre de la nature….

Christine Krystof-Lardet

« La peur de la nature » de François Terrasson

Quelques extraits significatifs du livre de François Terrasson paru en 1988, La peur de la nature (éditions Sang de la Terre).

(extraits) La Terre n’est pas la planète des hommes. Pendant des centaines de  millions d’années, d’autres êtres vivants ont occupé les lieux où se trouvent maintenant nos maisons, nos lits et nos chaises (p. 15).

La nature, c’est ce qui existe en dehors de toute action de la part de l’Homme. Conserver  la nature ce sera, plus que préserver telle ou telle espèce, parvenir à maintenir l’impression sensibles que nous éprouvons en face de tout ce qui n’est pas d’origine humaine (p. 28-29).

L’expérience du désert ne se raconte qu’en récusant les mots qui servent à le faire. Il n’y a personne, il n’y a trace de personne, rien qui rappelle l’existence de l’homme et de sa civilisation (p. 34-35).

Nous sommes hommes, mais nous pourrions être aussi bien blaireau, pierre ou serpent (p. 83).

La sorcière nature n’a que faire de notre regard, qu’on la voie comme une vieille terrifiante ou comme une belle jeune fille, elle s’en contre-fout, puisqu’elle est les deux et bien plus encore (p .119)….

Michel Sourrouille

L’intégralité du dossier

https://www.jne-asso.org/category/dossiers/dossier-francois-terrasson/

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Malala Yousafzai, résister n’a ni âge, ni sexe

Malala Yousafzai, rescapée d’un attentat taliban en 2012 et Prix Nobel de la paix en 2014, à 17 ans seulement. Cette Pakistanaise est devenue non seulement un symbole de la lutte pour l’éducation des filles, mais une hymne à la capacité de résistance à l’injustice de certaines personnes, trop rares dans une société de pantins adeptes de la soumission volontaire. Puisse l’exemple de Malala servir d’exemple à suivre.

Malala Yousafzai : En 2007, les talibans étaient descendus des montagnes pour prendre le contrôle de notre ville. Ils ont exécuté dans la rue des musiciens, des enseignants. Ils ont interdit tous les divertissements, imposé la barbe aux hommes, interdit aux femmes de quitter leur foyer sous peine d’être tuées ou aspergées d’acide. Et ils ont annoncé que les filles n’auraient plus le droit d’aller à l’école. Ça m’a glacée d’effroi. J’ai décidé, à 11 ans, de revendiquer publiquement mon droit à l’éducation et de devenir activiste. J’ai écrit un blog pour la BBC afin de raconter mon quotidien.

Au Pakistan, j’ai connu tant de fillettes arrachées à l’école et mariées de force. J’ai vu mes tantes encombrées d’enfants vivre dans la dépendance de maris. Les mères sont trop terrifiées par les horreurs qui peuvent arriver aux filles lorsqu’elles se rebellent et s’écartent de la tradition : une jeune fille empoisonnée par sa famille pour avoir regardé trop longtemps un garçon dans la rue, une femme étranglée pour avoir fui un mari violent, une autre, abattue par son père qui avait vu une photo d’elle sur Facebook. Pas étonnant que ma mère ait été obsédée par le strict respect des normes sociales.

Un jour, je lui ai demandé à quoi elle rêvait quand elle était jeune. « Un mari compréhensif qui me permettrait d’aller parfois en ville manger un kebab », a-t-elle répondu. J’ai dit : « Maman ! Je te parle d’un vrai rêve ! Qu’est-ce que tu voulais être ? » Mais il n’y avait pas de réponse. Et c’est là que j’ai compris, avec douleur, que des générations de femmes n’avaient jamais eu la possibilité d’espérer autre chose que la sécurité, en priant pour que leur belle-famille ne soit pas trop atroce. L’année de mes 15 ans, un homme armé est monté dans le bus scolaire et il m’a tiré une balle dans la tête à bout portant. Je suis sortie du coma en Angleterre, une semaine plus tard. Le vrai courage, c’est de continuer d’agir… surtout si on a peur.

Le point de vue des écologistes féministes

L’Islam n’est pas la seule idéologie à valoriser l’inégalité des sexes. En France depuis le code civil de 1804, la femme mariée était juridiquement mineure et devait obéissance à son mari en tous points. Marie Curie est la première femme titulaire d’un doctorat de science, ses recherches sur l’origine de la radioactivité lui vaudront le prix Nobel de Physique en 1903, puis de chimie en 1911. Malgré cela, l’Académie des sciences refusera de lui ouvrir ses portes !

Ce n’est qu’en 1907, plus de 100 ans après le code Napoléon, que la femme est autorisée en France à disposer de son salaire ; ce n’est qu’en 1924 qu’il y eut une unification des programmes du baccalauréat masculin et féminin ; ce n’est qu’en 1944 que la femme obtient le droit de vote ; ce n’est qu’en 1965 qu’elle acquiert le droit de travailler sans l’autorisation de son mari ; ce n’est qu’en 1970 que la référence au chef de famille, le père, est supprimée pour être remplacée par l’autorité parentale conjointe.

L’évolution sociale dépend de l’instauration d’un rapport de force, depuis Olympe de Gouges en 1791 en passant par le mouvement des suffragettes (organisation créée en 1903 pour revendiquer le droit de vote pour les femmes au Royaume-Uni) et le MLF (mouvement de libération des femmes après 1968 en France) jusqu’aux chiennes de garde et « ni putes ni soumises ». Résister à l’injustice n’a ni âge, ni sexe.

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Biosphere-info octobre 2017, féminisme et écologie

extraits : Dans un contexte de dénonciation du harcèlement machiste, de discours contradictoires sur « le genre » et de controverses sur l’écriture « inclusive », il paraît opportun de faire le point sur le féminisme. La tache est d’autant plus difficile que notre nature sexuée, homme ou femme, ne dit rien sur notre identité socialement construite. C’est là l’impasse du discours écologiste, l’homme et la femme peuvent s’affranchir des lois de la nature….

Androgynie, cad totale égalité des sexes

extraits : Le féminisme politique, c’est-à-dire la volonté de mettre en œuvre l’égalité réelle entre l’homme et la femme, est normalement l’exact contraire du séparatisme des sexes. Il n’y a pas d’éternel féminin, il y a des cultures diverses qui produisent telle ou telle image de la femme. Les parents sont les premiers responsables d’une différenciation des rôles injustement fondée sur une différence biologique. Car un bébé a un comportement totalement androgyne. Le cri primal, le sevrage se déroulent de la même manière. C’est à travers la bouche, les mains et les yeux que les nourrissons des deux sexes appréhendent l’univers. Ils explorent leurs corps avec la même curiosité et la même indifférence, ils ont les mêmes intérêts et les mêmes plaisirs, ils ont la même jalousie s’il naît un nouvel enfant. Jusqu’à douze ans, la fillette est aussi robuste qu’un garçon du même âge, et les capacités intellectuelles sont similaires tout au cours de la vie. Mais au lieu de contribuer à une véritable égalité entre l’homme et la femme, notre société actuelle a inventé les quotas de la parité politique ! On soutient le féminisme différentialiste au détriment du féminisme universaliste….

Féminisme, on ne naît pas femme…

extraits : C’est avec Jean Rostand à 22 ans que je découvre en 1970 la diversité sociologique du statut de la femme. Chez les Arapesh, il existe un seul type sexuel de comportement social qui correspond au type féminin des nations occidentales. Chez les Mundugumor, c’est la référence masculine qui est privilégié par les deux sexes. Quant aux Tchambuli, nous retrouvons les deux catégories, mais inversées par rapport aux société machistes. Je trouve à la même époque ce constat chez François de Closets : « Jamais un journal féminin n’abordera un sujet scientifique ou technique. En revanche, on abreuvera les lectrices de psychosociologie. Ainsi se crée un conditionnement culturel qui incite insidieusement les filles à se détourner des sciences exactes et à se tourner vers les humanités, le droit ou les sciences humaines. »….

Le genre et le sexe, des différences aux inégalités

extraits : Le parti écolo EELV s’intéresse aux choses du sexe, il avait programmé en 2013 lors de ses journées d’été à Marseille l’atelier « le genre pour les nuls ». Le titre était alléchant, nous y avons envoyé un correspondant. Première grosse surprise, nous nous attendions à un public d’homos, de trans et de bi. Que nenni, était venu le tout-venant des écolos. Deuxième surprise, nous n’avons pas du tout parlé de sexualité, mais des inégalités des rôles masculins et féminins dans une tradition toujours bien présente, même en France. L’intervenante, Céline Petrovic est la délégué thématique « genre, sexe et société » d’EELV, mais aussi docteure en sciences de l’éducation. Nous avons donc eu un débat très interactif sur la sociologie du genre. Ce terme est défini comme un concept réaliste et pas du tout comme une « théorie » : c’est un système, une construction sociale qui résulte d’un apprentissage et non d’un déterminisme génétique, inné…..

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