L’écologie a besoin d’une spiritualité

À l’âge de 9 ans, en Inde, Satish Kumar quitte sa famille pour devenir un moine jaïn : « Selon la tradition indienne, un enfant n’est pas un adulte sous-développé, comme on a tendance à le croire en Occident, mais il a une claire compréhension de ce dont il a besoin. Mon père est mort alors que j’avais 4 ans, un moine jaïn que j’interrogeais m’a répondu qu’il était possible d’échapper au cycle de la vie et de la mort en renonçant au monde. Alors, contre l’avis de ma mère et de mes frères, j’ai prononcé mes vœux et j’ai rejoint un monastère jaïn.J’ai été initié aux deux préceptes d’une existence en marche vers son accomplissement. La non-violence, d’abord, est le principe de vie suprême. Ne fais pas le mal, ni à un autre, ni à la nature, ni d’abord à toi-même. C’est une sorte d’amour, prends soin du monde extérieur et de ton monde intérieur. Et le deuxième grand principe spirituel est celui du non-attachement. Je suis en relation avec les êtres et les choses, mais je ne m’en approprie aucune. Je ne suis pas un être englué. La chaise sur laquelle je suis assis est une bonne chaise, j’aime cette chaise, je la remercie. Mais, pour autant, je n’affirme pas qu’elle est à moi et que personne ne peut la prendre. Quand je veux m’en aller, je la quitte. L’attachement est un fardeau qui ne t’apporte que malheur : «ma» femme, «ma» maison, «ma» mère, «mon» argent, «mon» job, «moi, moi, moi» ! Or même le moi ne m’appartient pas. Il est tissé de non-moi : de ces cinq éléments universels, selon la tradition jaïn, que sont la terre, l’eau, l’air, le feu et la conscience. Si j’oublie cela, je me condamne à vivre dans la séparation d’avec la nature, d’avec les autres et finalement d’avec moi. La diversité n’est pas séparation : nous procédons tous d’une réalité unique qu’est la nature. Voilà pourquoi nous devons agir sans violence ni attachement envers elle, afin de la laisser être.

Pourtant j’ai quitté le monastère. J’avais 18 ans lorsqu’un ami m’a transmis en secret l’autobiographie de Gandhi. Lui aussi prônait la non-violence et le non-attachement, mais à la différence du jaïnisme, il affirmait que ces principes devaient s’exercer dans le monde, et non pas hors du monde : en faisant de la politique, en participant à la vie économique, en s’investissant dans l’éducation. Cette lecture a eu sur moi l’effet d’une révolution spirituelle. Une nuit, alors que tout le monde dormait, je me suis enfui du monastère. Et j’ai rejoint un ashram gandhien.L’ idée que nous sommes tissés de nature nous est devenue étrangère : les Occidentaux se vivent comme en exception de la nature… Mais l’hypothèse Gaïa, de James Lovelock, énonce que l’ensemble du vivant sur la Terre forme un superorganisme qui s’autorégule harmonieusement. Si l’on accepte cette idée, nous devons sortir d’une vision mécaniste où chaque cause aura un effet déterminé. Il y a des effets de feedback et de boucle : une interdépendance constante, comme on s’en rend compte aujourd’hui avec le désordre climatique. Cette vision scientifique de Lovelock doit être complétée par la vision éthique d’Arne Naess, philosophe norvégien et fondateur de la deep ecology (écologie profonde). Les plantes, les animaux, les rivières et les montagnes ont un droit intrinsèque à vivre. Il n’y a pas un sujet «homme» et un objet «nature». Il n’y a que des sujets ! Et tous dépendent les uns des autres. L’homme est à la fois l’observateur et l’observé. Avec Lovelock et Naess, nous commençons à nous approcher d’une science, que j’appelle de mes vœux, qui ne serait pas séparée de la spiritualité. J’étais en quête d’une trinité capable d’incarner notre nouvelle histoire : un paradigme neuf dont nous avons besoin pour penser les défis qui nous attendent. La trinité française «Liberté, Égalité, Fraternité» est magnifique, mais ne vise que l’homme et oublie la nature. Quant à la trinité new age du «Mind, Body, Spirit» (l’intellect, le corps, l’esprit), elle néglige la société. D’où ma proposition : «la Terre, l’âme, la société» (Soil, Soul, Society). J’entends certains dire : «Je m’engage pour l’écologie.» D’autres : «L’urgence, c’est le combat pour la justice sociale.» D’autres encore : «Je médite car seul l’éveil spirituel compte.» Ça ne peut pas marcher ! Comme nous l’enseignons au Schumacher College, nous devons faire les trois à la fois : prendre soin de la Terre, c’est prendre soin de son âme ; prendre soin de son âme, c’est se donner les moyens de s’engager de manière juste en politique, et ainsi de militer en retour pour une société favorisant la vie de l’âme et la préservation de la nature. Car le changement ne viendra pas du sommet – dirigeants politiques ou multinationales -, mais de la base : d’une prise de conscience des gens ordinaires. Je reste convaincu que nous pouvons aller vers une société meilleure. Mais ça ne peut pas être un objectif mesurable, planifiable, maîtrisable. C’est un voyage : un pas après l’autre, une action après l’autre. Attentif à ce qui, imprévu, émerge et nous appelle.

La «révolution de l’amour», comme on disait du temps de ma jeunesse, doit commencer par un acte de paix envers soi-même. J’admire Greta Thunberg, mais je l’ai mise en garde : si tu agis par peur, tu seras forcément déçue par le résultat de ton action. Cela ne se passe jamais comme on veut. Alors que si nous agissons par amour, chacune de nos actions, même la plus quotidienne, est un accomplissement, une joie, elle se suffit à elle-même. Agissons en confiance. Nous réussissons ? C’est un cadeau de l’univers ! Nous ne réussissons pas ? Cela valait malgré tout la peine d’être fait. Il s’agit donc d’agir, mais sans s’attacher au résultat ? » (source, Mme Le Figaro, 22 juillet 2019)

Deux lectures pour une formation à l’écologie spirituelle :

Pour une présentation de la spiritualité de Satish Kumar, « Tu es donc je suis – une déclaration de dépendance » (1ère édition 2002, Belfond, 2010) :

http://biosphere.ouvaton.org/de-2000-a-2006/1260-2002-tu-es-donc-je-suis-une-declaration-de-dependance-de-satish-kumar-parution-francaise-belfond-2010

La présentation de « Small is Beautiful » d’Ernst Friedrich Schumacher a été faite par Satish Kumar dans son livre« Pour une écologie spirituelle » (Belfond, 2018), lire :

BIOSPHERE INFO, Small is Beautiful

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5 réflexions sur “L’écologie a besoin d’une spiritualité”

  1. « La «révolution de l’amour», comme on disait du temps de ma jeunesse, doit commencer par un acte de paix envers soi-même. J’admire Greta Thunberg, mais je l’ai mise en garde :  »

    « La «révolution de l’amour», Hyperlol ===> par les studios bisounours corporated .
    Et si on demandait son avis au Sarabidranath Duval cher aux très regrettés Pierre Dac et Francis Blanche ?

    1. Excellent MARCEL ! Comme quoi. En effet, il en avait sous le chapeau celui-là, le Sâr Rabindranath Duval !
      Mieux que la révolution de l’amour, je propose la révolution de la Rigolade. Autrement dit de prendre le parti d’en rire. Mieux, de s’encarter au Parti d’en Rire.

       » Oui, notre parti, Parti d’en rire ! Oui, c’est le parti de tous ceux qui n’ont pas pris de parti ! Un parti placé au-dessus des partis ! Un parti, oui, qui puisse protéger la patrie de tous les autres partis ! Et ceci, jusqu’à qu’une bonne partie soit partie et que l’autre parti, c’est parti, ait compris qu’il faut être en partie répartis, tous en un seul parti, notre parti !  » 🙂

      1. He oui , j’ adore l’ humour absurde et les calembours de ces 2 zozos qui ont égayé ma jeunesse .

        Le parti d’ en rire : j’ aimerais y avoir une carte de membre à vie !

  2. L’écologie a certainement besoin d’une spiritualité, justement ça tombe bien. Même ça, la spiritualité, n’échappe pas au Système. Business as usual !
    Vous êtes mal dans votre peau, dans votre couple, dans votre travail, vous voulez vous développer personnellement, en même temps que votre entreprise… vous voudriez être en paix avec votre petite con science, qui vous tracasse… vous êtes paumé, en quête de sens etc. etc. Qu’à cela ne tienne, vous avez le « choix » parmi des tas de produits, de remèdes, de thérapies, appelez ça comme vous voulez !

    Pour commencer, des tas de bouquins ! Pour dire à quel point nous allons mal, les ventes de livres sur le bien-être explosent. Santé, bien-être, spiritualité, management… tout se mélange.
    Et puis des tas de stages, il en existe pour toutes les bourses. Là, un coach vous apprendra déjà à méditer, faute de pouvoir réfléchir. Par exemple, vous apprendrez également, ou plus exactement vous réapprendrez, à marcher pieds nus, à parler aux arbres et Jean Passe.
    Parce que vous le valez bien, vous pouvez aussi vous offrir un voyage en Inde. C’était déjà la mode il y a 50 ans, et on a vu ce que ça a donné. Comme on sait la mode ça tourne, je parie que les pattes d’éph seront de retour cet hiver. Bref, à votre retour d’Inde et contre la somme modique de quelques milliers d’euros, le yoga, la méditation, le ying et le yang, la médecine ayurvédique et Jean Passe n’auront plus aucun secret pour vous.
    Vous serez alors littéralement mé-ta-mor-pho-sé ! Vous serez définitivement é-clai-ré ! Vous serez enfin une véritable lumière. 🙂

  3. L’écologie a besoin d’une spiritualité
    Oui mais surtout
    Les écologistes ont besoin de beaucoup d’exemplarité
    Car pour le moment
    C’est beaucoup de leçons de moral du genre
    Fais ce que je dis pas ce que je fais !

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