Désarmement démographique de la France
de la part d’un de nos correspondants, Martin Rott
Dans sa conférence de presse du 16 janvier 2024, le président de la république M. Emmanuel Macron a exprimé son inquiétude face à la baisse de la natalité et a évoqué la nécessité de lancer un plan de réarmement démographique pour la France. Or c’est d’un désarmement démographique dont la France a besoin.
Le choix du terme » réarmement » est malheureux, rappelant un temps où les hommes étaient considérés comme des instruments de la puissance militaire, de la chaire à canons. Surtout en France, où dans les milieux politiques français dominait longtemps l’ idée que les défaites de 1870 et de 1940 étaient liées à l’infériorité numérique des Français vis-à-vis des Allemands, et qu’il conviendrait donc de rattraper le « retard » français au moyen d’une vigoureuse politique nataliste, qui fut finalement mise en place en 1945. La retenue verbale aurait été aussi souhaitable face à la persistance d’une perception belliqueuse de la natalité chez Poutine et autres autocrates.
Le poids du nombre
Certes l’indicateur conjoncturel de fécondité en France n’a jamais été aussi bas depuis la Seconde Guerre mondiale hormis en 1993 et 1994. Il s’établit à 1,68 enfant par femme en 2023, après 1,79 en 2022. Mais cette information a relégué au second rang le fait essentiel que la France comptait 68,4 millions d’habitants au 1er janvier 2024. Ce nombre indique que la France n’a jamais été aussi peuplée, elle est en croissance démographique permanente depuis plus de 80 ans. Malgré un taux de fécondité en dessous du seuil du renouvellement des générations de 2,1 enfants par femme, l’augmentation est dû principalement à l’apport migratoire. Il est actuellement de 400 000 personnes par an et cela va se poursuivre du fait de la démographie mondiale.
La population mondiale, actuellement en 2024 de 8,1 milliards, croit de 80 millions par an, pour la moitié en Afrique subsaharienne. Cette augmentation démographique mondiale, conjuguée à la crise climatique et les conflits armés toujours plus nombreux augmentera inévitablement le nombre des immigrants, légaux et illégaux, en Europe et en France. La croissance de la population, qu’elle soit d’origine migratoire ou résultat de mesures pour augmenter le nombre de naissances, augmentera l’empreinte écologique en France qui dépasse déjà largement sa biocapacité, symbolisée par le jour du dépassement, en 2023 le 5 mai. A cette date le pays avait donc consommé tout ce qu’il pouvait produire annuellement de façon renouvelable et avait puisé après cette date dans les ressources de notre planète déjà largement entamées. A cet effet mécanique s’ajoute une incohérence politique : l’appel du président à augmenter la population sur le sol français ira à l’encontre de tous les objectifs par ailleurs exprimés par le gouvernement : la limitation de l’artificialisation des sols, la maîtrise des émissions de CO2, l’indépendance énergétique et alimentaire.
Pourtant, la plupart des commentateurs du jour du dépassement estiment que le déséquilibre écologique n’est pas dû au nombre d’humains, mais à une consommation individuelle excessive. Pour rétablir l’équilibre écologique, on peut effectivement agir sur la consommation/pollution moyenne par habitant : c’est la stratégie de la frugalité. Mais elle est extraordinairement difficile à mettre en place dans les pays démocratiques, comme on vient de le voir en France. En effet, qui voterait pour quelqu’un qui s’engage à réduire fortement le pouvoir d’achat, le niveau de vie ? Une autre façon de ne pas affronter la réalité démographique, est la transition énergétique. C’est un slogan, un leurre et les résolutions non contraignantes de la dernière COP à Dubaï confirment sa nature utopique. La promesse de la transition à venir, de la décarbonation de l’énergie ne résiste pas à l’examen des faits, comme vient de le démontrer encore tout récemment Jean -Baptiste Fressoz 1 .
La hiérarchie des problèmes
Évidemment, le vieillissement de la population pose des problèmes économiques et sociétaux. Même ils restent secondaires par rapport au péril écologique que doivent affronter nos sociétés. La pire des solutions serait de vouloir les résoudre par une croissance économique et démographique perpétuelle qui, dans un monde limité, n’est rien d’autre qu’une fuite en avant, un système de Ponzi qui éclatera tôt ou tard. On le sait, cette croissance ravit les acteurs économiques qui sont intéressés par toujours plus de consommateurs et de main-d’œuvre bon marché. Mais à quoi servirait la sauvegarde d’un système de retraites ou de santé au moyen d’une politique familiale nataliste si les conséquences même de cette politique conduisaient à un monde devenu invivable?
Ce n’est pas un hasard si les pays les plus pauvres du monde sont des pays à forte fécondité et à croissance démographique rapide, contrairement aux pays les plus développés dans lesquels le manque de main-d’œuvre y stimule l’innovation technologique, comme au Japon, pays riche, dont la population vieillit et diminue depuis plus 20 ans.
Le devoir d’exemplarité de la France
Comme la France pèse aujourd’hui moins de 1% des émissions mondiales de gaz à effets de serre, il faut constater que l’effort français d’atténuation du changement climatique n’a qu’une incidence marginale sur le réchauffement climatique mondial. D’où la tentation pernicieuse de laisser courir les choses en France et, par voie de conséquence, d’adopter des mesures natalistes qui plaisent au public, aux médias et aux partis politiques, surtout de droite.
La meilleure façon pour la France d’ œuvrer pour la nécessaire diminution de l’empreinte écologique mondiale consiste à donner l’exemple de la sobriété climatique et démographique sur son propre sol ; il ne faut pas se comporter comme un passager clandestin de l’effort des autres. Les exhortations du président Macron, dans son discours à Ouagadougou en novembre 2017, à maîtriser la démographie africaine sonneraient fausses si la France se mettait dans la posture détestable du « faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais « . Au contraire la France agirait, avec la renonciation à une politique nataliste, en conformité avec la vielle devise écologiste » Penser globalement, agir localement »
1« Sans transition – une nouvelle histoire de l’énergie » (Seuil 2023)
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