année 2013

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

224 pages, 14 euros, aux presses de la fondation nationale des sciences politiques

Penser la décroissance (politiques de l’Anthropocène) reprend, sous la direction d’Agnès Sinaï, les analyses de plusieurs auteurs déjà connues en partie. Voici quelques extraits :

Le concept d’overshoot désigne le dépassement de la capacité de charge des écosystèmes naturels dès lors qu’une trop grande pression est exercée sur les ressources (W.R Catton, 1982). A partir de l’après-guerre commence la grande accélération de la détérioration des capacités de la planète. En 1950, la quantité d’émissions globales de gaz à effet de serre est d’un milliard de tonnes de  carbone, en 1970 elles atteignaient trois milliards, puis 7 milliards en 2000 et 9 milliards en 2012. C’est la spirale de l’énergie-complexité, selon les termes de Joseph Tainter. Cela signifie que nous avons besoin de quantités d’énergie accrues pour simplement rester au même niveau. Nos modes de vie et les défis extraordinaires auxquels nous sommes confrontés engendrent des problèmes qui nécessitent une complexité additionnelle pour leur résolution. Les sociétés sont condamnées à recourir à des technologies de plus en plus complexes qui, elles-mêmes, donnent lieu à de nouveaux rôles sociaux, très spécialisés.

Les sociétés de croissance sont prises dans un engrenage : elles ne peuvent que continuer à tenter de se complexifier pour résoudre leurs problèmes. Typiquement, l’appauvrissement des puits de pétrole conventionnel oblige à se jeter dans des technologies d’extraction toujours plus complexes. Une ère de brutalité énergétique s’annonce, fondée sur l’extraction de gaz de schiste et de pétroles lourds qui suppose des technologies coûteuses et agressives. Fut-elle verte, la croissance porte en elle une logique de démesure et de disqualification de la qualité des relations entre les êtres humains. Pour Joseph Tainter, l’effondrement des systèmes sociohistoriques résulte d’une diminution du niveau de complexité d’une civilisation et d’une réduction correspondante de la spécialisation économique.

Pour interrompre la fuite en avant, il faut se tourner vers une simplification des techniques, par la promotion de low techs. Le développement humain durable a pour condition le renoncement à la croissance, sur la base d’une réduction des quantités produites et consommées.

1/5) Trois modèles du monde (Yves Cochet)

Le premier modèle de l’avenir du monde est productiviste. La naissance du productivisme coïncide avec l’émergence des sociétés industrielles au XVIIIe siècle. L’avenir sera une continuation du passé proche. La pensée unique répète son credo : « Une croissance forte, durable, reposant sur des réformes structurelles et des investissements destinés à stimuler la compétitivité. » L’ensemble de la science est convoqué pour appuyer un projet démiurgique, une volonté de refabrication du monde. En somme, c’est un totalitarisme.

Un deuxième modèle est augustinien : « Le monde est comme un homme, il naît, il grandit et il meurt. (Saint Augustin, décembre 410) »  Le temps est cyclique, tout ce qui est né mourra, tout ce qui monte doit redescendre. N’écoutez jamais ceux qui vous parlent de croissance sans parler de pic. Comme le pic pétrolier, de nombreux phénomènes évoluent selon une courbe en cloche. La croissance économique entraîne la hausse des prix de l’énergie, d’où une récession qui provoque la chute des prix et une reprise économique à un niveau inférieur à cause de la déplétion des ressources. L’économie oscille par pallier vers un niveau d’activité de plus en plus bas, mais sans rupture catastrophique.

Le troisième modèle est discontinuiste. Parfois une petite perturbation dans le système peut entraîner des changements considérables. Mon hypothèse est que la probabilité d’un effondrement rapide est une fonction de l’interdépendance entre éléments clés du monde globalisé. Après une rupture financière ou énergétique et sous l’intensification de l’interaction spéculaire, le chaos social pourrait renverser des gouvernements. Quand vous et votre famille ne pouvez plus manger, vous vous révoltez à condition que vos voisins le fassent aussi (interaction spéculaire). Le passage de la révolte individuelle à l’émeute de masse est déclenché par le franchissement d’un seuil dont la cause peut être minime. Cela éclaire les révoltes du « printemps arabe » de 2011. L’effondrement global est probable avant 2020, certain avant 2030. Comme en physique, il s’agit d’une transition de phase globale dont nous ne connaissons pas l’état suivant, mais dont nous pouvons craindre certaines caractéristiques.

Parce qu’il est trop tard pour éviter l’effondrement, il n’y aura pas d’atterrissage en douceur. Protéger les plus exposés est devenu la tâche politique prioritaire.

2/5) Il est trop tard pour le développement durable (Dennis Meadows)

Dennis Meadows a co-écrit The Limits to Growth, livre paru en 1972. Il s’exprime ainsi aujourd’hui :

« Je suis inquiet. Il y a quarante ans, il était encore théoriquement possible de ralentir le cours des choses et de parvenir à un équilibre. Cela ne l’est plus. Ce qui nous attend est une période de déclin incontrôlé. L’expression « développement durable » est utilisée par les gens pour justifier ce qu’ils allaient faire de toute façon, ne rien changer au fond. Nous ne cessons de filtrer, de biaiser et de sélectionner l’information qui vient à nous. Nous ne voulons pas savoir ce qui se passe réellement, nous voulons seulement la confirmation de ce que nous sommes déjà. On préfère changer la justification de notre paradigme plus que le paradigme lui-même. Dans les années 1970, les critiques de notre livre affirmaient : « Il n’y a pas de limites. Tous ceux qui pensent qu’il y a des limites ne comprennent tout simplement rien. » Dans les années 1980, il devint clair que les limites existaient, ils ont alors dit : «  D’accord, il y a des limites, mais elles sont très loin. Nous n’avons pas à nous en soucier. » Dans les années 1990, il est apparu qu’elles n’étaient pas si éloignées que ça. Les partisans de la croissance ont alors clamé : « Les limites sont peut-être proches, mais nous n’avons pas d’inquiétudes à avoir puisque les marchés et la technologie résoudront les problèmes. » Dans les années 2000, il devint évident que marché et technologies ne résoudraient pas la question des limites. Le raisonnement a changé une fois de plus : « Il faut continuer la croissance, parce que c’est ce qui nous donnera les ressources dont nous avons besoin pour faire face aux problèmes. »

On observe des signes d’affaiblissement de la rationalité. Il est tellement plus facile de changer notre raison que de changer notre comportement. Les sans-limites ont donc continué à changer les raisons pour ne pas changer de comportement. Or en 1972, nous avions atteint environ 85 % de la soutenabilité planétaire. Aujourd’hui, nous avons atteint 150 %, dépassé la soutenabilité, nous devons nécessairement décroître. Si nous traversons cette période de déclin sans connaissance et sans préparation, je crains le dépérissement de beaucoup de nos valeurs fondamentales... »

3/5) Matérialité du productivisme (Philippe Bihouix)

Les métaux sont, au même titre que les énergies fossiles, des ressources non renouvelables, dont nous faisons un gâchis immense au détriment des générations futures. En l’espace d’une génération, nous devrions extraire de la croûte terrestre une quantité plus grande de métaux que pendant toute l’histoire de l’humanité. Or les problèmes arrivent plus vite que le nombre théorique d’années de réserves : toute ressource finie passe par un pic de production. Les découvertes majeures ont été faites, les coûts de production augmentent avec la baisse de la teneur en métal. De plus il n’existe aucun substitut raisonnable au cuivre pour les applications électriques, au nickel et au chrome pour les aciers inoxydables, à l’étain pour la soudure, au tungstène pour les produits de forage…

Les métaux, toujours moins concentrés, requièrent de plus en plus d’énergie. La production d’énergie, toujours moins accessible, requiert de plus en plus de métaux. Métaux et ressources énergétiques sont donc étroitement liés. Les énergies renouvelables font aussi massivement appel aux ressources métalliques, et des plus rares : néodyme et dysprosium des aimants pour les éoliennes, gallium, indium, sélénium et cadmium pour certains panneaux photovoltaïques. C’est encore pire pour le nucléaire. Titane, cobalt et tantale dans les aciers inoxydables, zyrconium pour emballer les crayons de combustible, tungstène pour les conteneurs de combustible nucléaire, hafnium, cadmium, indium, argent et sélénium pour absorber les neutrons, lithium pour réfrigérer les réacteurs… Comment imaginer que nous pourrons construire suffisamment de centrales alors que les réserves de tous ces métaux si spécifiques ne dépassent pas le siècle ?

Conclusion qui s’impose : le peak oil (pic de pétrole) sera accompagné d’un peak everything (pic de tout). Le recyclage n’est pas une alternative. Milliers d’alliages métalliques différents, mélanges de plastiques et d’additifs, matériaux composites, la complexité nous empêche de récupérer facilement les ressources : trente métaux différents dans un ordinateur portable, dix types d’aciers dans une voiture, quinze métaux différents dans un superalliage aéronautique. Le second problème est lié aux usages dispersifs : pigments dans les peintures, catalyseurs, additifs dans les verres et les plastiques, pesticides (bouillie bordelaise au sulfate de cuivre), cosmétiques… Le cas extrême est le titane dont 98 % sont utilisés sous forme d’oxyde comme colorant blanc universel. On touche parfois à l’absurde comme le nano-argent incorporé dans des chaussettes comme technologie anti-odeurs ! De toute façon chaque cycle de recyclage perd une partie des ressources. Et notre économie favorise le jetable, l’obsolescence et l’high tech à tout prix.

Plutôt que l’effondrement d’un système trop complexe, notre préférence va vers une baisse drastique de la consommation afin de préserver les générations futures d’une trop grande pénurie. Plutôt que l’hyperspécialisation des banquiers et publicitaires, les héros de demain seront les paysans, les chiffonniers, les menuisiers. Comme disait Sénèque, « Animus ex ipsa desesperatione sumatur » (Puisons notre courage à la source de notre désespoir).

4/5) Régimes de justice énergétique (Mathilde Szuba)

Si une ressource existe en quantité déterminée, les consommations des uns se font au détriment des autres, dans un jeu à somme nulle. La discussion politique des termes du partage apparaît alors nécessairement. On comprend le regain d’intérêt, ces dernières années, pour des formes de rationnement de l’énergie : la garantie d’une consommation minimum pour chacun passe directement par une limitation en quantité des consommations des plus riches.

Les partisans de la carte carbone citent en exemple la politique de rationnement menée au Royaume-Uni. En 1916-1917 les mesures de rationnement pour l’essence et la nourriture avaient considérablement amélioré la situation et réduit de façon spectaculaire les files d’attente devant les magasins. Dans les années 1940-1950, le célèbre slogan, fair shares for all rend compte de deux idées : des parts justes, calculées de façon équitable à partir de la quantité disponible. Celle de l’égalité de tous, évoquant une suspension des privilèges sociaux. C’est pourquoi le rationnement a été relativement bien accepté. De plus les relevés de santé pendant les années 1950-1960 montrent que la santé et la longévité des Britanniques, en particulier des enfants, se sont améliorés pendant la période du rationnement ; les restrictions des plus gros consommateurs permettent d’assurer un minimum garanti pour tous. Si le rationnement peut apparaître comme la solution de bon sens aux yeux de la population, il n’en a pas toujours été de même pour les autorités politiques. David Flem­ing et Mayer Hill­man pro­posèrent dans les années 1990 les pre­mières ébauches d’une « carte car­bone ». La carte carbone a été proposée à la Chambre des communes dès 2004. La crise financière de 2008 a relégué le projet à l’arrière plan.

La nécessité de réduire fortement nos consommations d’énergie, que ce soit pour des raisons climatiques ou géologiques, oblige à reconsidérer les politiques énergétiques sous un angle nouveau : étant donné l’état de dépendance énergétique dans lequel nous nous trouvons, peut-on encore envisager de laisser le marché en charge de l’allocation, de la distribution et des quantités d’énergie que nous consommons ?

NB : Pour en savoir plus sur la carte carbone et le rationnement de l’énergie, lire Biosphere-Info du 16 mai 2013.

5/5) Politiques locales de décroissance (Luc Semal)

Le catastrophisme des pionniers de la transition réside dans leur conviction de militer dans un contexte de basculement global, lequel serait en train de précipiter l’humanité d’une ère de croissance vers une ère de pénurie énergétique. Cette pensée politique n’est pas de nature apocalyptique : elle ne prétend pas s’inquiéter de la fin du monde, mais plus exactement d’une réorganisation brusque et potentiellement traumatisante des écosystèmes et des sociétés. Cette rupture n’est pas réductible à une date unique que l’on pourrait prophétiser : il s’agit plutôt d’un processus s’étalant sur plusieurs années, voire sur plusieurs décennies, et que ces militants estiment déjà enclenché. Le premier basculement est l’emballement climatique, qui a gagné en plausibilité au cours de la décennie 2000-2010. Le deuxième est le pic pétrolier, survenu pour le pétrole conventionnel en 2005-2006 et qui devrait être suivie par le « pic de tout ». Le troisième est l’effondrement de l’économie mondialisée, une démondialisation.

Cette triple contrainte conduit à penser la résilience, capacité d’un écosystème à encaisser un choc brutal et à se réorganiser pour le surmonter. Les expérimentations locales des Transition Towns fournissent matière à l’étude empirique d’une appropriation territoriale des enjeux globaux liés au pic des ressources. Malgré un cadrage alarmiste, les mouvements de la transition se met en scène comme un mouvement fondamentalement optimiste et constructif. Les communautés locales peuvent organiser une forme de sobriété heureuse et d’abondance frugale. Prenons l’exemple de Totnes, figure historique de la transition.

En contrebas de la rue principale se trouve un jardin public très fréquenté. Il abrite principalement des arbres d’essence exotique. Mais les militants de la transition ont obtenu l’autorisation d’y planter des arbres fruitiers et des noyers, pour accroître la capacité d’autonomie alimentaire du territoire en prévision de l’après-pétrole et de l’après-mondialisation. L’opération a aussi une dimension symbolique. Les arbres figurant la grandeur de l’empire colonial britannique cèdent la place à des arbres incarnant une relocalisation agricole massive.

Le mouvement de la transition est d’existence très récente dans le paysage des mobilisations écologistes contemporaines. Ce processus semble cependant pouvoir contribuer à un renouvellement de la vie démocratique et des pratiques délibératives locales. Il s’agit déjà d’une des formes les plus abouties de territorialisation de la pensée politique de la décroissance à l’heure du pic pétrolier.