de 1182 à 1999

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

Préambule de biosphere

Homo disparitus ? Cela ne me gêne pas que l’humanité disparaisse. Avec ma mort d’ailleurs, et je suis sûr qu’il en sera ainsi,  l’humanité disparaîtra en moi. Mais je sais que mes atomes tourbillonneront encore pour l’éternité de l’espace infini et je dis que cela est bon. Et si l’espèce humaine disparaissait un jour, et je suis sûr qu’il en sera ainsi,  la vie continuerait à s’épanouir sur la Terre et je dis que cela est bon. Et quand la Terre disparaîtra un jour, et je suis sûr qu’il en sera ainsi, les atomes de « notre » planète continueront à tourbillonner pour un jour créer à nouveau la vie, et je dis que cela est bon. Cela est bon en soi, et pourtant je serai mort depuis fort longtemps et homo sapiens de même. Cela est bon car je suis un homme sans vanité, mon petit moi ne m’intéresse pas beaucoup.

Après ce petit détour métaphysique, revenons à l’humanité actuelle qui a le bonheur (ça dépend des jours et des personnes) d’exister aujourd’hui pour le plus grand malheur de l’épanouissement de la vie sur Terre. L’humanité tue son frère ou sa sœur, l’humanité actuelle assassine des pans entiers des autres espèces, stérilise les sols sous ses bétons, vide de ses richesses les entrailles de la terre et remplis l’espace de ses immondices. Mon humanité ne s’adresse pas à ce genre d’humanité, ce n’est pas de cette humanité-là dont la planète a besoin. L’humanité que je préfère, c’est celle qui n’oppose pas les droits des puissants aux droits des pauvres, les droits du cœur aux droits de l’intestin, les droits de l’humanité aux droits des non-humains. En effet ça n’a pas de sens, écologiquement parlant, d’opposer les droits des humains à ceux des autres créatures et de la nature en général. C’est aussi ce que dit John Baird Callicott, Arne Naess, la philosophie de l’écologie profonde, ma philosophie.

1/6) Les malédictions de Yahvé

Près de trois siècles de réflexion et de recherche savantes ont révélé que la Genèse, telle qu’elle nous ait parvenue, est constitué de trois fils narratifs, désignés par convention par les lettres J, P et E correspondant respectivement aux sources yahviste, sacerdotale et élohiste. Le récit sacerdotal est le premier dans l’ordre de la présentation, mais le dernier dans l’ordre de la composition, rédigé au cours du Ve siècle avant Jésus-Christ. Le récit yahviste remonte au IX ou Xe siècle avant J.-C. La source élohiste ne figure pas dans les textes dont se sont emparés les environnementalistes.

L’agriculture est une préoccupation centrale et ambivalente de J. Au commencement, le chaos de poussière était stérile pour deux raisons : parce que « le Seigneur Dieu n’avait pas fait pleuvoir sur la terre et il n’y avait pas d’homme pour cultiver le sol » (Gn, II, 5). Mais pour avoir été bannis de la forêt d’abondance, les hommes doivent maintenant manger l’herbe de champs (Gn, III, 18). Le péché originel est bien l’éloignement de la nature.  L’expulsion du jardin d’Eden représente l’abandon par Homo sapiens de la place écologique qui avait été prévue pour lui dans la nature. J semble même avoir désigné le lieu géographique exact des sinistres origines de l’agriculture : la Mésopotamie, les vallées du Tigre et de l’Euphrate. Elle désigne l’aube du néolithique comme le point de départ d’une montée en flèche de la population humaine. Elle suggère avec précision, bien que de façon elliptique, que les premiers ancêtres d’Homo sapiens vivaient dans une forêt tropicale et se nourrissaient de fruits.

Mais nous avons goûté au fruit défendu. Quelle que soit l’énergie que nous y mettrons, nous ne pourrons jamais revenir en Eden, au statut de chasseur-cueilleur. Par contre nous pouvons espérer transcender, individuellement et collectivement, notre égocentrisme et parvenir à une réalisation de Soi profondément écologique.

2/6) les racines de la crise

Lynn White imputait en 1967 les racines historiques de notre crise écologique à la vision du monde judéo-chrétienne. Selon la Genèse les êtres humains, seuls de toutes les créatures, furent créés à l’image de Dieu. Il leur fut donc donné d’exercer leur supériorité sur la nature et de l’assujettir. Deux mille ans de mise en œuvre toujours plus efficace de cette vision de la relation homme/nature ont abouti aux merveilles technologiques et à la crise environnementale du XXe siècle.

Ce n’est qu’une interprétation de la Bible. D’un autre point de vue, le statut singulier des êtres humains, entre toutes les créatures de Dieu, leur confère des responsabilités singulières. L’une est de prendre soin du reste de la création et de le transmettre aux générations futures dans le même état, voire en meilleur état qu’ils ne l’ont reçu. Nous sommes les « intendants » de Dieu sur la création - nous sommes chargés d’en prendre soin - et non ses nouveaux propriétaires.

Mais qu’on souscrive à l’interprétation despotique ou à celle de l’intendance, on se place dans les deux cas dans la perspective d’une position dominante de l’homme à l’égard de la nature. John Baird Callicott propose une troisième interprétation des textes controversés, interprétation suggérée par les remarques de John Muir. Dans la lecture de la Genèse qu’il suggère, les êtres humains sont conçus comme des membres à part entière de la nature et non plus comme ses maîtres tyranniques ou comme ses gestionnaires bienveillants.

3/6) structures de nos valeurs

En 1967, White écrivait : « Ce que font les gens dépend de ce qu’ils pensent d’eux-mêmes en lien avec les choses qui les entourent ; l’écologie humaine est profondément déterminée par des croyances. Plus de science et plus de technologie ne nous tirerons pas de la crise écologique actuelle sauf à trouver une nouvelle religion ou à repenser l’ancienne. » Il concluait en 1973 : «  On peut en discuter indéfiniment, mais à la fin, on en revient toujours aux structures de nos valeurs. »

La condition sine qua non d’une éthique écologique est la mise au point d’une théorie de la valeur intrinsèque des entités non humaines et de la nature dans son ensemble - valeur qu’elles possèdent en elles-mêmes et par elles-mêmes - à la différence de la valeur que leur confère l’usage que nous en faisons. Dieu, observant le résultat de l’acte de création (Genèse I, 10-31), et le déclarant « bon » - confère d’ailleurs  une valeur intrinsèque au monde et à toutes ses créatures. Pour le dire de façon technique, Dieu représente un point de référence axiologique objectif indépendant de la conscience humaine. Le transcendantalisme, il me semble, est en dernière analyse une sorte d’humanisme éthéré.

Aldo Leopold (1949), dans son « Ethique de la terre » (non religieuse), proposait d’échanger le rôle de conquérant, tenu par homo sapiens vis-à-vis de la communauté biotique, non contre le rôle de vice-roi ou d’intendant, mais contre celui de « membre et citoyen à part entière ». Il écrit : « L’écologie n’arrive à rien parce qu’elle est incompatible avec notre idée abrahamique de la terre, Nous abusons de la terre parce que nous la considérons comme une marchandise qui nous appartient. Si nous la considérons au contraire comme une communauté à laquelle nous appartenons, nous pouvons commencer à l’utiliser avec amour et respect. » En hommage à Aldo Leopold, j’appelle donc l’interprétation de Muir « interprétation de la citoyenneté ».

4/6) les écrits de John Muir

John Muir commence par une parodie agressive de la lecture despotique de la Bible : « Le monde, nous dit-on, a été formé spécialement pour l’homme – présomption que les faits ne corroborent pas toujours. Beaucoup de gens se font une idée tranchée des intentions du Créateur : il est considéré comme un homme à la fois civilisé et respectueux de la loi, adepte soit d’une monarchie limitée soit d’un gouvernement républicain ; c’est un chaud partisan des sociétés missionnaires ; c’est enfin purement et simplement un article manufacturé comme n’importe quel pantin d’un théâtre à deux sous. Avec de pareilles idées du Créateur, il n’est bien sûr pas surprenant qu’on ait une conception erronée de la création. Pour les gens « comme il faut », les moutons sont faits pour nous nourrir et pour nous vêtir. Les baleines sont des dépôts d’huile, instaurés à notre intention pour aider les étoiles à éclairer nos voies obscures en attendant la découverte des puits de pétrole de Pennsylvanie. Le chanvre est un exemple évident de destination dans le domaine de l’emballage, du gréement des navires et de la pendaison des scélérats. Mais qu’en est-il donc des animaux qui mangent l’homme tout cru ? Et ces myriades d’insectes malfaisants qui ruinent son travail, qui boivent son sang ? Ne fait-il aucun doute que l’homme ait été destiné à leur servir de nourriture et de boisson ? » Il poursuit :

« Il semble bien, du reste, ne jamais venir à l’esprit de ces professeurs avisés qu’en faisant plantes et animaux, la nature puisse avoir pour objet le bonheur de chacun d’entre eux, et non pas que la création de tous ne vise que le bonheur d’un seul. Pourquoi l’homme se considérerait-il autrement que comme une petite partie du grand Tout de la création ? Sans l’homme, l’univers serait incomplet ; mais il le serait également sans la plus petite créature microscopique vivant hors de la portée de nos yeux et de notre savoir présomptueux.

Cette étoile, notre bonne Terre, avait déjà accompli quantité de voyages réussis autour des cieux avant même que l’homme eût été fait, et des règnes entiers de créatures avaient joui de l’existence puis étaient retournés à la poussière avant que l’homme fût apparu. Après que les humains auront joué leur rôle dans le plan de la Création, ils pourraient bien disparaître eux aussi. C’est de la poussière de la terre, du fonds élémentaire le plus banal, que Dieu a tiré Homo sapiens. Et c’est du même matériau qu’il a tiré les autres créatures, même les plus nuisibles et les plus insignifiantes pour nous. Toutes sont consœurs par leur origine terrestre et nos compagnes de mortalité. Mais dans le laborieux manteau d’Arlequin qu’est la civilisation moderne, les braves gens timorés crient à l’hérésie sur tous ceux dont les sympathies outrepassent, ne serait-ce que d’un cheveu, l’épiderme qui marque la limite de notre propre espèce. »

5/6) l’apport d’Arne Naess

Il me semble, écrit Naess (1987), que dans l’avenir il faudra insister davantage sur les conditions dans lesquelles nous étendons et approfondissons notre « soi ». Avec un « soi » suffisamment vaste et profond, ego et alter, en tant que contraires, sont éliminés par étapes successives. La distinction est en un sens transcendé. John Seed, un adepte de l’écologie profonde, écrit (1985) : « A mesure que les implications de l’évolution et de l’écologie sont intériorisées, il y a une identification à toute forme de vie. Je protège la forêt tropicale devient « je suis une part de la forêt tropicale qui me protège moi-même ». »

L’intuition centrale de l’écologie est que les innombrables êtres vivants n’existent pas isolément les uns des autres, Nous autres, créatures terrestres sommes empêtrées dans un inextricable tissu de vie. Comme l’a exprimé Paul Shepard (1962) : « Le soi est un centre d’organisation dont la peau et le comportement sont des zones souples qui nous mettent en contact avec le monde et ne nous en excluent pas. La pensée écologique implique une vision qui ne s’arrête pas aux frontières. L’épiderme de la peau ressemble, d’un point de vue écologique, à la surface d’un étang ou au terreau d’une forêt ; elle agit moins comme une coquille que comme une zone de délicate interpénétration. Le soi, dans la mesure où il fait partie du paysage et de l’écosystème, se révèle anobli et prolongé plutôt que menacé. Le monde est ton corps. »

Il n’est guère plus raisonnable, du point de vue de l’écologie profonde, de penser le monde comme une multiplicité de centres, aux intérêts clairement définis, exclusifs et concurrents, que d’imaginer quelque chose du même ordre entre les différentes parties du corps. On n’oppose pas les droits du cœur aux droits du foie, ou les droits des mains aux droits des pieds. De même ça n’a pas de sens, écologiquement parlant, d’opposer les droits des hommes à ceux des autres créatures et de la nature en général. Nous pouvons essayer de vivre harmonieusement dans et avec la nature, mais en employant toute notre ingéniosité technologique postindustrielle à créer une civilisation durable et bienveillante à l’égard de l’environnement. Les activités humaines sont en principe compatibles avec la diversité, l’intégrité et la beauté écologiques. Oui, en vérité je vous le dis, nous pouvons enrichir la nature, tout en nous enrichissant nous-mêmes. Ne pourrions-nous pas valoriser un peu moins la pléthore des gadgets inutiles et un peu plus la prodigalité esthétique, intellectuelle et spirituelle de la nature ?

6/6) postface de Catherine Larrère

En étant religieux, on peut faire de l’écologie ; on peut aussi être écologiste sans être religieux. Rejetant l’atomisme et le dualisme de la philosophie moderne, et s’appuyant sur une ontologie relationnelle, Arne Naess montre qu’on est d’autant plus soi-même qu’on développe mieux ses relations avec l’ensemble des existants. Cette vision de l’épanouissement de soi dans la relation aux autres permet d’intégrer l’enseignement de l’écologie scientifique : nous faisons partie d’un monde dont tous les éléments sont interdépendants. On pourrait penser que cette façon de se déclarer lié à la nature revient à sacraliser la nature, à vouloir s’y fondre. Arne Naess invite à ne pas céder à un mysticisme de la nature, la fusion dans le grand Tout. Contre une interprétation religieuse, il a soin d’affirmer que les individus restent distincts. Mais est-il toujours suivi par ses disciples ?

Dans les pays de libre examen et de tolérance, dire que quelque chose est religieux, ce n’est pas nécessairement prononcer une condamnation, c’est inviter à un examen. Revenir aux Grecs, c’est revenir à un moment où pensée scientifique, pensée philosophique et pensée religieuse sont contiguës. Réfléchir sur la nature, c’est se poser des questions métaphysiques.

(Wildproject, 2009)