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RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

Bi-mensuel (1er au 15 avril 2013)

On ne peut inventer à l’envi des formes de liberté qui nous permettraient de faire n’importe quoi de nous-même et de notre environnement. Jacques Ellul (1912-1994) met au contraire des réalités précises sous le mot liberté : elle est liée à la responsabilité et à la conscience. Voici un résumé des actes des conférences du 12 mai 2012, « Hériter d’Ellul ».

Ce résumé est suivi de quelques extraits de deux  livres de Jacques Ellul. Notons que le message d’Ellul sur la technique est aussi relayé par l’association TECHNOlogos.

I) Hériter d’Ellul

1/3) Jean-Luc Porquet, l’accélération

Je prendrai trois idées fortes d’Ellul :

1. « La Technique rend l’avenir impensable. » On en est maintenant au transhumanisme, un mouvement prédisant que bientôt l’homme va fusionner avec la machine. Ce qui rend le monde de demain vraiment impensable, et les réjouit. On doit donc à la Technique et à son développement ce fait nouveau : l’avenir est encore plus impensable qu’hier, et ce sont les techniciens qui s’en réjouissent.

2. « La Technique crée des problèmes qu’elle promet de résoudre grâce à de nouvelles techniques. » Les techniciens rêvent de pouvoir refroidir la Terre grâce à la géo-ingénierie : injection dans la haute atmosphère d’une très grande quantité de soufre, fertilisation du phytoplancton des océans avec de la limaille de fer, etc. Bref, face à la menace qu’il a sécrétée lui-même, le système technicien ne sait offrir que des réponses techniques.

3. « La Technique renforce l’Etat qui lui-même renforce la Technique. » Une des accélérations les plus visibles de ces dernières années concerne le flicage généralisé. Tous les systèmes de biométrie, de géolocalisation, de vidéo-surveillance, de traque numérique, tous ces systèmes de traçage du citoyen mènent droit vers un monde où la vie privée n’existe plus.

Dans Le bluff technologique, Ellul citait un analyste américain prédisant qu’après une ère de dilapidation et de gaspillage, il y aurait forcément une remise en ordre du système. Jacques Ellul ne voyait aucun tendance du système à la stabilisation, il prévoyait que le système technicien poursuivrait inexorablement son expansion. Celle-ci est aujourd’hui en pleine accélération. D’où cette question qui reste ouverte : comment freiner ?

2/3) Philippe Gruca, de la vie moderne comme mensonge par omission

« L’homme est fait pour six kilomètres à l’heure, et il en fait mille », écrivait Jacques Ellul dans La technique ou l’enjeu du siècle. L’être humain a toujours agi localement et pensé localement. Nous nous posons toujours des questions à hauteur d’homme : hors de la vue, hors de l’esprit. Sachant que son intelligence a été modelée au sein de collectifs humains ne dépassant généralement pas 500 personnes, que ses sens ne franchissaient pas les montagnes, est-il véritablement capable de penser globalement ? Or, a l’heure de la délocalisation, c’est désormais avec des ouvriers chinois que nous nous retrouvons à faire société. Nos lieux de vie ne se suffisent pas à eux-mêmes mais sont éminemment parasites ; la vie, majoritairement urbaine, peut être assimilée à un permanent mensonge par omission.

La vie dans nos macrosociétés se caractérise par la maximisation du décalage entre l’internalisation des commodités et l’externalisation des nuisances. Les vitrines brillent, les rues sont nettoyées la nuit, les publicités caressent de promesses, les intérieurs sont bien chauffés. Tout va bien. Où est le problème, où est-il ? Nous ne fréquentons pas le nucléaire : nous fréquentons des interrupteurs, des écrans et des voitures bientôt « propres ». Entre nos mains ne se retrouvent que les éléments de la part infime des circuits s’étalant sur des milliers de kilomètres. Hors du segment entre le caddie et la poubelle s’active tout un monde que nous ne connaissons pas. Nous vivons en milieu technicien, pour reprendre l’expression de Jacques Ellul. Tant que seront absents de notre cadre de vie les éléments sur lesquels la conscience puisse avoir prise, il sera inutile d’espérer une quelconque prise de conscience.

Il nous faut trouver des lieux ou habiter. Le champ de blé dans le champ de vision, en voilà la condition. Aussi petites peuvent-elles paraître, les démarches collectives allant dans le sens de notre autonomie sont les seules à pouvoir prendre la relève des macrosociétés, quand ces dernières, ivres de leur centralisme, s’effondreront après le verre de trop.

3/3) Simon Charbonneau, l’espérance oubliée

Quand la pierre a quitté la main, c’est le diable qui la guide.

A Fukushima, la puissance de la Nature a mis symboliquement en échec celle de la Technique. Ce qui a changé depuis 40 ans, c’est la multiplicité des menaces de désastres et de catastrophes en tous genres. Ceci explique les désarrois actuels de l’oligarchie, prise au dépourvu par des situations inédites, et qui ne voit d’issues que dans la fuite en avant. De cela, il résulte un sentiment général d’impuissance et un fatalisme de l’opinion qui se réfugie dans des paradis artificiels. Il faut donc résister à la tentation du renoncement. Reste la voie de ce que Ellul appelle paradoxalement le « pessimisme de l’espérance », l’homme ne peut compter que sur lui-même, l’oligarchie ayant choisi le renoncement.

Plus concrètement, il faut un renversement complet des représentations dominantes. Le désarmement dans tous les sens du terme et dans tous les domaines, de l’arme nucléaire à l’informatisation généralisée des relations humaines en passant par le génie génétique, est nécessaire. Nous devons ralentir et freiner l’innovation technologique galopante, source de bouleversements permanents de notre vie quotidienne, introduire de la détente dans nos activités professionnelles et de loisirs, simplifier notre environnement, en un mot, il s’agit de dégonfler l’hybris (la démesure) de l’homme moderne.

Une telle réorientation ne peut se décréter, car elle suppose une véritable conversion spirituelle de l’homme moderne qui devra accepter de ne plus recourir à des prothèses technologiques pour vivre. Cela suppose l’acquisition d’une culture de l’effort moral et physique. Il ne s’agit pas de rêver mais d’œuvrer à la renaissance de l’Esprit dans le cœur des hommes.

Source : Hériter d’Ellul, actes des conférences du 12 mai 2012 (éditions de la table ronde, 2013, 196 pages pour 7,10 euros)

II) La technique ou l’enjeu du siècle de Jacques ELLUL (1960, réédition Economica 1990)

1/2) La technique a créé un milieu inhumain

La machine a créé un milieu inhumain, concentration des grandes villes, manque d’espace, usines déshumanisées, travail des femmes, éloignement de la nature. La vie n’a plus de sens. Il est vain de déblatérer contre le capitalisme : ce n’est pas lui qui  crée ce monde, c’est la machine. La technique va encore plus loin, elle intègre la machine à la société, la rend sociable. Elle lui construit le monde qui lui était indispensable, elle met de l’ordre là où le choc incohérent des bielles avaient accumulé des ruines. Elle est efficace. Mais lorsque la technique entre dans tous les domaines et dans l’homme lui-même qui devient pour elle un objet, la technique cesse d’être elle-même l’objet pour l’homme, elle n’est plus posée en face de l’homme, mais s’intègre en lui et progressivement l’absorbe…

L’atomisation des individus confère à la société la plus grande plasticité possible, elle est une condition décisive de la technique : c’est en effet la rupture des groupes sociaux originels qui permettra les énormes déplacements d’hommes au début du XIXe siècle et assure la concentration humaine qu’exige la technique moderne.  Il faut arracher l’homme à son milieu, à la campagne, à ses relations, pour l’entasser dans les cités. Aujourd’hui chaque homme ne peut avoir de place pour vivre que s’il est un technicien. On pourrait même dire que tous les hommes de notre temps sont tellement passionnés par la technique, tellement assurés de sa supériorité, qu’ils sont tous orientés vers le progrès technique, qu’ils y travaillent tous, si bien que la technique progresse continuellement par suite de cet effort commun. En réalité la technique s’engendre elle-même ; lorsqu’une forme technique nouvelle apparaît, elle en conditionne plusieurs autres, la technique est devenue autonome. Il faut toujours l’homme, mais n’importe qui fera l’affaire pourvu qu’il soit dressé à ce jeu !

2/2) La technique sert à faire obéir la nature

La technique sert aussi à faire obéir la nature. Nous nous acheminons rapidement vers le moment où nous n’aurons plus de milieu naturel. La technique détruit, élimine ou subordonne le monde naturel et ne lui permet ni de se reconstituer, ni d’entrer en symbiose avec elle. L’accumulation des moyens techniques crée un monde artificiel qui obéit à des ordonnancements différents. Mais les techniques épuisant au fur et à mesure de leur développement les richesses naturelles, il est indispensable de combler ce vide par un progrès technique plus rapide : seules des inventions toujours plus nombreuses pourront compenser les disparitions irrémédiables de matières premières (bois, charbon, pétrole… et même eau). Le nouveau progrès va accroître les problèmes techniques, et exiger d’autres progrès encore. Mais l’histoire montre que toute application technique présente des effets imprévisibles et seconds beaucoup plus désastreux que la situation antérieure. Ainsi les nouvelles techniques d’exploitation du sol supposent un contrôle de l’Etat de plus en plus puissant, avec la police, l’idéologie, la propagande qui en sont la rançon. Alors qu’il y avait des principes de civilisation différents, tous les peuples aujourd’hui suivent le même mouvement : les forces destructrices du milieu naturel ont maintenant gagné tout le globe.

En conséquence, le milieu dans lequel vit l’homme n’est plus son milieu. L’homme est fait pour six kilomètres à l’heure et il en fait mille. Il est fait pour manger quand il a faim et dormir quand il a sommeil, et il obéit à l’horloge et au chronomètre. Il est fait pour le contact avec les choses vivantes, et il vit dans un monde de pierre.

III) Le bluff technologique de Jacques ELLUL (Hachette, 1988)

Pourquoi, alors que la technique présente tant d’effets négatifs, n’en prend-on pas conscience ? Le premier facteur qui joue dans le sens de l’oblitération est très simple : les résultats positifs d’une entreprise technique sont ressentis aussitôt (il y a davantage d’électricité, davantage de spectacles télévisés, etc.) alors que les effets négatifs se font toujours sentir à la longue. On sait maintenant que l’automobile est un jeu de massacre, cela ne peut enrayer la passion collective pour l’auto. Il faut en second lieu tenir compte du paradoxe de Harvey Brooks : « Les coûts ou les risques d’une technique nouvelle ne sont souvent supportés que par une fraction limitée de la population totale alors que ses avantages sont largement diffusés. Le public ne sent rien (la pollution de l’air), ou ne sait rien (la pollution des nappes phréatiques). Un troisième caractère joue dans le même sens. Sauf lors des accidents, ces dangers sont très diffus et il ne paraît pas de lien de cause à effet évident entre telle technique et tels effets : techniques industrielles et création du prolétariat, techniques médicales et explosion démographique, etc. Enfin un dernier facteur est à retenir : les avantages sont concrets, les inconvénients presque toujours abstraits. Le motocycliste éprouve une joie sans mélange sur son engin, et la  redouble en faisant le maximum de bruit. Le bruit est un fléau, mais ce danger apparaît dans l’opinion tout à fait abstrait. Bien souvent même le danger n’est accessible qu’à la suite de longs raisonnement, ainsi des effets psychosociologiques de la télévision.

L’affaire n’est pas finie, car si cette prise de conscience a lieu, on va se heurter à trois obstacles. D’abord ce qu’on peut appeler le complexe technico-militaro-industriel. Donc cela englobe aussi le régime socialiste. Tout ce que l’on peut faire contre les centrales nucléaires n’a servi à rien. A cela vient s’ajouter que sont engagés dans les opérations techniques des capitaux gigantesques : on ne va pas interrompre une fabrication parce que le public est inquiet. Nous en sommes toujours au stade du XIXe siècle où les maladies pulmonaires des mineurs de charbon n’empêchaient pas l’exploitation des mines. A la  rigueur on évaluera les risques en argent et on paiera quelques indemnités. Et c’est là la troisième oblitération, tous les dommages sont simplement évalués en argent, cela fait dorénavant partie des frais généraux. Il faudrait accepter d’avance le principe de faire une balance effective entre les avantages et tous les inconvénients, tant sur le plan de la structure des groupes sociaux que des effets psychologiques ! Impensable !

S’il y a une chance que l’homme puisse sortir de cet étau idéologico-matériel, il faut avant tout se garder d’une erreur qui consisterait à croire que l’individu est libre. Si nous avons la certitude que l’homme est bien libre en dernière instance de choisir son destin, de choisir entre le bien et le mal, de  choisir entre les multiples possibles qu’offrent les milliers de gadgets techniques, si nous croyons qu’il est libre d’aller coloniser l’espace pour tout recommencer, si… si… si…, alors nous sommes réellement perdus car la seule voie qui laisse un étroit passage, c’est que l’homme ait encore un niveau de conscience suffisant pour reconnaître qu’il descend, depuis un siècle, de marche en marche l’escalier de l’absolue nécessité.

 

Le point de vue des écologistes

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