Alain HERVÉ, un malthusien historique

Alain HERVÉ, né en 1932, est mort le 8 mai 2019. C’était un historique de l’écologisme, il est le cofondateurs de l’association les Amis de la Terre en 1970, a dirigé le numéro spécial du Nouvel Observateur, « La dernière chance de la terre », en avril 1972. A la suite du succès de cette parution, le patron du Nouvel Obs, Claude Perdriel, lance en 1973 le mensuel Le Sauvage ; Alain Hervé en devient rédacteur en chef. Il a écrit de nombreux livres et participé en 2014 au livre collectif « Moins nombreux, plus heureux (l’urgence écologique de repenser la démographie) » avec le chapitre « De l’inconvénient d’être humain »

Du point de vue du révérend Malthus

Des révérends anglicans du XIXème siècle ont donné leur nom propre à quelques trouvailles intéressantes, dont une race de chiens : le révérend John (Jack) Russel, mais aussi le révérend Thomas Malthus. C’est celui qui nous intéresse. L’un et l’autre ont vu leur découverte devenir plus notoire qu’eux-mêmes. Et dépasser même, et de loin, en ce qui concerne le second, sa formulation initiale. Le malthusianisme est devenu un nom commun.

Le malthusianisme est un grand mot qui vous vient à l’esprit quand vous montez dans le métro aux heures de pointe. Ou bien quand vous fréquentez un magasin Leclerc, ou la salle d’accueil (accueil, tu parles) du Louvre, ou le marché de Baiwanzhuang à Pékin, ou les attentes, urgences de la Pitié-Salpêtrière, ou l’A13, retour vers Paris, un dimanche soir vers 19h, ou le marché Sandaga à Dakar, sous le soleil exactement, ou la Kumbhamela de Hardwar en Inde avec soixante millions de copains au coude à coude…

Le malthusianisme, donc, est une forme d’exaspération d’appartenir à une espèce de mammifères prolifiques, qui baise à tort et à travers, qui a mal digéré les observations des Darwin père et fils.

Le malthusianisme fait naturellement suite à l’observation de Lévi-Strauss qui disait avoir vu la population humaine de la planète Terre multipliée par quatre pendant le seul temps de sa vie.

Évoquer le malthusianisme revient à dire : j’ai le sentiment que nous sommes trop nombreux. On se marche sur les pieds. Nous nous porterions mieux si nous étions moins nombreux. Moins nombreux à se partager les productions alimentaires disponibles, moins nombreux à polluer, moins nombreux à loger… moins nombreux à satisfaire des aspirations individuelles, pour ne pas dire des égoïsmes. Certains vont jusqu’à dire que chaque espèce vivante se voit attribuer un territoire, une « niche », qui se trouve limité par le territoire des autres espèces.

Historiquement le bipède humain a agrandi sa niche en supprimant les autres espèces. Radical, simple.

Petit rappel : moins de deux cents millions d’humains à l’époque du Christ, neuf cents millions au début du XIXème siècle, hier. Et dire que Malthus s’inquiétait déjà. Aujourd’hui, il y a trois cent quatre vingt quinze Anglais au kilomètre carré. Good luck.

Mais certains, pour mieux apprécier notre situation présente, se disent aussi que tant qu’à être humains, mieux vaut en profiter à l’aise. Personnellement j’en suis. J’en suis à penser réclamer le remboursement de ma place.

Il n’a jamais été constaté que le nombre d’humains accroissait la qualité de la vie. Sinon de disposer d’esclaves humains, d’esclaves animaux ou d’esclaves mécaniques. Lesquels, nourris de blé ou de pétrole, consomment des ressources naturelles, vivantes ou fossiles, limitées.

Au delà de ces observations de la vie courante, on reçoit l’averse statistique quotidienne. Il pleut des milliards. Le chiffre le plus contradictoire de l’unité que l’on puisse énoncer. Au delà c’est le bleu du ciel. Mais on quitte le chapitre de l’encombrement et de l’inconfort des niches humaines, pour passer à celui de la douleur, de la tragédie. Qu’en termes humanistes cela soit dit.

Il y aurait par exemple un milliard d’êtres humains qui ne mangeraient pas à leur faim. Lesquels on voit à la télévision décharnés et couverts d’enfants squelettiques. Lesquels, pense-t-on immédiatement, n’ont pas demandé à naître. Lesquels, comme l’a écrit Cioran, souffrent de  l’Inconvénient d’être né(s).

L’humanité, dans sa fringale d’orgasmes, procrée inconsidérément des hommes et des femmes qui n’atteindront jamais, il faut bien l’admettre, la qualité humaine, ni même bestiale. Certains en restent à l’état de larves souffrantes. Leur vie n’est qu’une agonie. On leur promet des remèdes économiques, techniques, nécessairement à longue échéance, et qui donc ne les concernent pas.

Le malthusianisme a mauvaise presse. On le soupçonnerait d’être une invitation à ne plus baiser, à pratiquer l’avortement et la contraception. Papa dixit. On y reviendra. Pire une sorte de rétropédalage dans la dynamique de l’évolution. Et certainement une scandaleuse remise en question du Progrès.
Le Progrès avec un « p » majuscule étant donné l’ascension des courbes statistiques dans tous les domaines : de l’économie, donc de la production, de la consommation, de la technologie, de la démographie.

Ne pas accepter ce progrès, c’est, de grands esprits l’affirment, vouloir en « revenir à la bougie ». Pauvre bougie que leurs arrière-grands-parents utilisaient encore avec délice pour lire au coin du feu à la chandelle.

Examinons ces curieux spécimens que sont les démographes. Ils partagent avec les météorologues la religion dite du beau temps. Qu’importe que les faits les contredisent. Leurs prévisions sont déjà oubliées. Jamais je n’ai entendu un démographe dire que les humains se multipliaient excessivement. Ils annoncent avec un grand sourire, toujours le sourire, que « la transition » est en vue.

Le tassement de la courbe de fertilité commence à se manifester, en Europe, en Asie… sauf en Afrique, pour le moment seulement.
L’humanité n’ira pas au-delà de dix milliards. Vers 2050. Puis décroîtra naturellement. Autrement dit, il n’y a plus que quarante ans à tenir et trois milliards de candidats à l’humanité de plus à nourrir.

Je n’aurai pas le privilège d’observer ce qui va se passer dans les quarante prochaines années. Je serai mort. Mes cellules auront obéi à l’injonction programmée dans leur substance, qui leur enjoint d’aller se faire voir ailleurs.

Je me pose donc la légitime question de l’âge de l’espèce humaine. Quel âge a-t-elle ? Est elle programmée pour ne vivre qu’un certain temps ? S’est-elle engagée dans une trajectoire obsolescente ? Autrement dit suicidaire.

En 1971, en tant que directeur de collection, je publiais aux éditions Fayard « la Bombe P » de Paul et Ann Erhlich. Ce livre, qui avait été vendu à deux millions d’exemplaires aux Etats-Unis, ne trouva pas plus de quelques milliers de lecteurs en France. Le chœur des démographes pétris de philosophie chrétienne cria au scandale et annonça que la population humaine se stabiliserait naturellement. L’injure suprême fut clamée : « Malthusianisme ».

Cette imprécation s’accompagnait de noms d’oiseaux divers. Sur ce, pendant les quarante ans qui suivirent, l’humanité a continué d’augmenter de quelques milliards. Et ce n’est pas fini. Mais les démographes continuèrent et continuent d’annoncer le tassement annoncé. On imagine qu’ils sont payés pour ça, sinon pourquoi les paierait-on ? Ces démographes ont tendance à observer l’accroissement de population comme ne constituant pas une preuve de l’accroissement de population. Ils observent un tassement des courbes de croissance. Ils observent une baisse rapide de la fertilité. Leur tassement finira effectivement par se produire mais on ne peut encore dire à quelle échéance.

En attendant, l’entassement le plus visible fut celui des populations urbaines, chassées des campagnes par la contrainte ou la séduction. En route vers le Progrès.

Du point de vue des milliards

Il semble qu’un humain, il y a quelques centaines de milliers d’années, se penchant sur une mare ait vu son reflet et s’interrogeant sur l’identité de cette apparition l’ait baptisée « humain » plutôt que « grenouille ». Depuis cette date, la prolifération du genre a formé l’humanité. L’espèce en question s’est accrochée à la mince peau d’une planète du système solaire et l’a baptisée Terre. Un peu de la même manière que les poux s’accrochent à un crâne en profitant de la toison qui le recouvre.

Depuis des millions d’années, des humains : sorciers, prophètes, philosophes, scientifiques, chercheurs, humoristes… ont tenté de comprendre ce que nous étions et pourquoi nous étions là. Sans y parvenir. Tout au plus ont-ils établi que nous étions un avatar d’une mystérieuse entreprise de l’Evolution qu’ils ont intitulée « vie ». Nous en dépendions sine qua non. Hors de la vie pas d’humain. Donc pour faire durer l’humain, il faut d’abord et absolument préserver la vie. Cela, une autre catégorie d’humains, qui se sont baptisés « politiques » ou « économistes », ne l’ont toujours pas compris, tandis qu’ils prétendaient guider l’espèce.

Voilà où nous en sommes en ce moment même.

Nos hommes, qui se disent politiques, nous assomment avec leurs comptes d’apothicaire (ou d’épicier?). Personne ne comprend cette jonglerie de milliards, lorsque la plupart d’entre nous cherchent cent euros pour finir le mois. Mais à aucun moment ils ne parlent de la vie menacée. Pas un mot. Priorité à l’incantation des milliards. Ils n’ont pas compris que les poux ne survivent pas sur le crâne des chauves. Or la pullulation humaine et l’économie dite moderne rendent notre planète chauve et c’est ce drame qui est prioritaire.

On reparlera de la Grèce sommée d’avaler des milliards et de recracher des milliards. Les millions de Grecs qui vivent sur une terre ingrate entendent ce message abstrait et descendent dans la rue pour exprimer leur refus, leur peur, leur incompréhension. Ils se réfugient à la campagne chez leurs parents, pour y trouver à manger. Ils demandent, eux, de vivre. Ils exigent qu’on leur parle d’abord de la vie.

Des babas béats se sont produits sur les plateaux de télévision le soir du Ier novembre 2012 pour célébrer l’arrivée du sept milliardième être humain sur la Planète Terre. Ils se sont entre congratulés, tutoyés et se sont lavés de l’horrible soupçon de pouvoir apparaître comme des malthusiens.

Seul l’humoriste Gaspard Proust, interrogé ensuite, a trouvé qu’il ne voyait aucun charme à devoir vivre dans l’encombrement et de manquer d’air.

Mais les babas béats ornés de l’étiquette d’économiste, de philosophe, de politologue, d’agronome, de démographe, de psyquelquechose, ont tous considéré que l’espèce humaine pouvait être nourrie sans trop de problèmes, même si elle s’accroît encore de quelques milliards dans les années à venir.

Réjouissons-nous avec eux de la beauté du spectacle. Le grouillement urbain les comble sans doute. Une visite aux 25 millions d’habitants de Bombay s’impose pour admirer une réussite de l’espèce.  Un milliard d’affamés ne leur semble qu’un détail à régler, sans problème.

 Personne ne peut ignorer que 18 000 enfants meurent CHAQUE JOUR de faim; sans parler de ceux qui meurent de soif, de maladie, de maltraitance, de guerres accompagnées ou non de génocides ou autres petites tueries … Sophie Chauveau.(in lesauvage.org)

Avoir commis tous les crimes, hormis celui d’être père Cioran

Pas une seule fois les babas n’ont pas davantage mentionné l’épuisement des ressources, la surexploitation de la planète, l’empoisonnement des sols et de la mer par les produits chimiques, l’envahissement des déchets, l’augmentation de la radioactivité ambiante, le massacre et l’exploitation des autres formes de la vie…

La planète Terre qui abrite le cancer humain n’est plus qu’un champ de ruines.

Grâce à la science, l’espèce humaine a éliminé la presque totalité de ses prédateurs naturels.

Il ne reste plus qu’un seul prédateur en piste. C’est le plus redoutable. C’est l’homme lui-même. Nous vivons une nouvelle ère: l’anthropocène.

Parlons encore un peu milliards. C’est devenu l’unité de base de notre actualité. Les milliards déferlent sur les ondes de la radio et de la télé. Nos politiques se les jettent à la figure.

Je me vois acheter un kilo de carottes pour un milliard d’euros, emprunter à mon voisin boulanger cinq milliards.

Toutes ces transactions sont trop modestes. Vous me mettrez un EPR pour trois milliards. Non ? Vous ne voulez me le livrer que pour six milliards. Bien. C’est entendu je vais les trouver, ni vu, ni connu, dans la poche de mes contribuables.

Mon voisin allemand vient de m’annoncer qu’il avait déraillé dans sa comptabilité. Il ne s’est trompé que de cinquante cinq milliards et demi de pertes. Donc si j’ai bien compris, ceux là ne sont jamais sortis. Où sont-ils passés ? Difficile de les trouver quelque part, s’ils n’ont existé nulle part ? Ce demi montre à quel point l’Allemand est précis dans ses comptes.

Un autre voisin, le Grec, me demande neuf milliards à livrer demain matin. Celui là va attendre. Il faudrait d’abord savoir où sont passés ces milliards qui lui manquent. Ce sont les popes qui les ont cachés dans leur soutane au mont Athos ? Ou les armateurs ?

Il faudra sept cents cinquante milliards pour démonter le nucléaire. Ca devient sérieux. On ne sait pas ce qu’on va en faire une fois qu’on l’aura démonté. Mais je suis rassuré, il faudrait sept cents milliards pour le remplacer…

Entre temps le sept milliardième humain est avancé. Celui là sait dans quelle époque il se pointe. Il sait parler le jargon d’actualité.

Par pitié ne parlez plus de centaines d’euros. Quelle mesquinerie. Allez plutôt dans votre banque demander je ne sais pas… dix milliards par exemple. Ils comprendront. Ils ont l’habitude.

Du point de vue de la mort

L’humanité dans son ensemble est un grand corps vivant, de la même manière que chacun de nous est vivant.

Chaque être humain est l’équivalent d’une cellule de ce grand corps de l’humanité. Le nombre des cellules d’un corps vivant est limité par des facteurs internes et externes, de la même manière pour un être humain ou pour l’humanité.

Ces deux organismes peuvent être victimes de la prolifération de leurs cellules. Pour un individu cela s’appelle un cancer.  Il semble que l’humanité souffre d’un cancer, d’une prolifération excessive de ses cellules.

Un cancer ça s’opère chirurgicalement ou ça se réduit par une radiothérapie ou un traitement chimique. Pour ma part j’ai été atteint d’un cancer que l’on a traité chirurgicalement. J’ai échappé aux deux autres issues. Dix ans plus tard, les médecins m’ont annoncé que je ne mourrais probablement pas de ce cancer.

L’humanité subit des opérations chirurgicales. Ce sont les guerres, les épidémies, les famines, les génocides, les stérilisations massives autoritaires, les perturbations climatiques…

L’hygiène, les vaccinations… ont réduit l’efficacité de ces opérations chirurgicales. Merci Pasteur, merci les Droits de l’homme…

Restent les traitements par radiothérapie et chimiothérapie, que les Etats et les Nations Unies peuvent concevoir sous diverses formes d’incitations persuasives à la dénatalité.  Voir Chine, Inde…

On a observé depuis le début du vingtième siècle une diminution du nombre de spermatozoïdes dans le sperme des hommes de plusieurs pays industriellement développés.

Le spermatozoïde est le bandit à l’état pur.  Cioran

Ce « sperm fall » est souvent attribué aux perturbateurs endocriniens qui nous environnent, principalement des pesticides. L’apparition du DDT a laissé des traces dans les courbes démographiques.

Enfin, les démographes décèlent un ralentissement de la fécondité pour toute l’humanité, qui signifierait peut-être un vieillissement de l’espèce. Annonciatrice de sa disparition ?

La diminution de la fécondité, à l’échelle planétaire, a commencé il y a quarante ans : on est passé de 5 enfants par femme en 1970 à un peu moins de 2,5 aujourd’hui. La tendance indique une stabilisation de la population mondiale vers 9-10 milliards en 2050 : il n’est pas certain que ce chiffre sera atteint car les ressources énergétiques risquent d’être insuffisantes et les catastrophes environnementales dévastatrices. Les causes de la transition sont certainement multiples, il n’y a pas que la scolarisation des petites filles, évoquée à juste titre par certains.

Pour ma part j’ai vécu une existence privilégiée dans une longue période de paix et de prospérité matérielle, même si factice, et je mourrai bientôt. Avant ou pendant la catastrophe ? Je me le demande.

Et pour récapituler le propos, revenons à Paul et Anne Erhlich : Lorsque des cellules vivantes prolifèrent sans contrôle, il y a cancer ; l’explosion démographique, c’est la multiplication sans contrôle des êtres humains. Si nous ne soignons que les symptômes du cancer, le malade peut en être soulagé quelque temps : mais tôt ou tard il mourra, souvent après d’atroces souffrances. (La Bombe P)

Le point de vue du misanthrope

Nous apprenons, quelque temps après notre naissance, que nous appartenons à une espèce de singes qui s’appellent humains. Plus tard quand on a suffisamment fréquenté ses semblables singes, on souhaiterait appartenir à l’espèce des lemmings ou des éléphants, ces grands sages. Autrement dit nous devenons misanthropes.

Je n’y puis plus tenir, j’enrage et mon dessein

Est de rompre en visière à tout le genre humain s’exclame Alceste. La misanthropie résulte pour une grande part de l’observation du comportement des foules humaines. « Ce sont mes semblables ces spectateurs hystériques de matchs de sports divers ? Ce sont mes semblables ces adeptes de religions de la haine ? Ce sont mes semblables ces hurleurs de manifs ? Ce sont mes semblables ces moutonniers gobeurs de publicité ? Ce sont mes semblables  ces couples stériles qui veulent à tout prix se payer un moutard ? Ce sont mes semblables ces obstinés qui mettent au monde un fœtus non viable et qui, comble de l’obscénité, demandent à la science et à la sécu de leur livrer un être humain incomplet promis à un martyre de trente ans ?… » Alceste rumine, rage, s’étouffe, s’exile, se suicide, ou jouit de la vie au jour le jour.

Il se souvient de cette réflexion de Woody Allen, un de nos très rares philosophes contemporains :  Je sais qu’il y a d’autres êtres intelligents dans l’univers à part nous humains. La preuve, ils ne nous ont pas contactés. 

Et encore Cioran :  … de tous les êtres, les moins insupportables sont ceux qui haïssent les hommes. Il ne faut jamais fuir un misanthrope.

Du point de vue des géniteurs

Pas de sujet plus sensible que la reproduction humaine.

Si l’on parle de surpopulation, chaque couple se sent visé. Le couple se forme dans l’intention de procréer. Il s’agirait d’un droit naturel, fondamental, qui obéit en effet à la loi naturelle de l’espèce, qui vise d’abord à sa reproduction, à son extension.

Avoir un enfant est un but dans l’existence. Surtout si l’on en n’a pas d’autre. Même si l’on mesure dans nos sociétés le boulet que l’on se met aux pieds pour vingt, trente ans, Tanguy…

Mais on n’y pense pas. Ego vise à sa duplication, sa reproduction. Avoir un enfant à son image. « Il me ressemble, il te ressemble ». Des enfants qui vous accompagneront dans la vieillesse. S’assurer une sorte de survie à travers ses enfants. Donner la vie est une manière de conjurer partiellement le précipice de la mort.

La femme enceinte projette son ventre en avant et le caresse avec affection et affectation. Elle est en général considérée avec bienveillance, considération. On lui cède les places assises. Le bébé suscite des attendrissements guili, guili. Le petit enfant jouit d’un statut protégé eu égard à sa vulnérabilité. On oublie l’invective de Guido Ceronetti :  Comment une femme enceinte peut-elle lire un journal sans avorter aussitôt. (Le Silence du corps)

Ces comportements animaux, de protection de la progéniture, se sont exprimés de diverses manières au fil des civilisations et des cultures humaines. Ils persistent presque intacts dans les sociétés contemporaines.

Sauf pour quelques individus qui affectent une distance avec ce qu’ils considèrent comme des manifestations archaïques.

On ne saurait négliger cette remise en question de la loi naturelle, lorsqu’on prétend intervenir sur la reproduction de l’espèce pour des raisons rationnelles. Les individus peuvent souffrir violemment des limitations imposées à ce qui leur semble être un droit absolu de se reproduire. On l’a vu en Chine. C’est pour cette raison que le malthusianisme est connoté négativement dans le vocabulaire courant.

« Malthusien » est une insulte contre la vie et une invocation à la mort. Même si l’on prétend sauvegarder l’espèce tout entière, en limitant le nombre de ses représentants.

Mais revenons en arrière. L’espèce humaine ne s’accroissait que très lentement pendant les dizaines de milliers d’années que dura son expansion territoriale ; avant qu’elle n’occupe tous les continents. Au début de la révolution néolithique, il y dix mille ans, on défrichait de nouveaux territoires, seulement poussé par la nécessité. La densité des populations paysannes résultait de la capacité de travail humain ajustée à la productivité de la terre.

Par suite, les villes, lieux d’échanges, restaient limitées en taille.

Avec la découverte de l’utilisation des ressources fossiles, charbon, pétrole… les capacités énergétiques humaines se trouvèrent multipliées par cent et plus. Ce fut comme un feu que l’on nourrit d’un violent courant d’air. Souvenez-vous des forges des forgerons et de leur énorme soufflet. Les facteurs de limitation naturelle se rompirent. On entra dans un âge d’abondance de biens, de services et d’innovations techniques, qui semblaient affranchis de toutes contraintes. Les épidémies furent vaincues. A partir de 1935 la fièvre puerpérale disparut… La démographie s’était déjà emballée dès la naissance de l’âge industriel. Des illuminés qui s’appelaient Herman Kahn ou Alvin Töfler par exemple prêchèrent un délire croissantiste caché sous le nom de futurologie. La notion de limites disparut.

Il faut en arriver à 1973 et au premier choc pétrolier, pour voir réapparaître la menace de pénuries et ce que l’on a baptisé du mot flou de « Crise » pour dissimuler une dramatique erreur d’appréciation. Nous y sommes encore. Nos pathétiques et aveugles responsables politiques de droite et de gauche, continuent de bramer à la croissance, leur Veau d’or.

Nous allons aborder la phase la plus radicale avec des dizaines de millions de chômeurs et nous devons revoir de fond en comble les perspectives de l’avenir de notre espèce. Nous redécouvrons que nous habitons une très petite planète. Nous l’avons vue depuis la lune. Chaque être humain doit décider de combien de descendants il va l’occuper. Ou l’encombrer.

De mon point de vue personnel

J’hésite entre deux attitudes.

Soit je m’insurge spontanément contre l’encombrement humain. Je le fréquente dans la rue, le métro, la route, les cinémas, le bord de mer… En croisant les dizaines de grandioses poussettes aérodynamiques, en discutant avec les désœuvrés, en devant suivre des files d’attente, en fuyant les défilés, les célébrations…

Je le perçois en fréquentant la statistique, en revoyant la courbe de croissance de la population mondiale.

Ensuite je me reproche d’obéir à des réactions épidermiques. Pourquoi je fréquente les centres-villes? Pourquoi je ne vais pas au cinéma le matin aux heures creuses? Pourquoi je monte dans le train la veille du week-end ? Pourquoi je ne vais pas vivre dans les Cévennes ?…

Survolant la France en avion je vois un territoire vide, des forêts, de la campagne à perte de vue et des concentrations urbaines limitées aux confluents des fleuves et sur le littoral.

J’ai connu une France figée pendant toute mon enfance à quarante cinq millions d’habitants. Comment en est-on arrivé à soixante en quelques décennies ? Jamais la France n’a été autant peuplée. Quelle part résulte de l’immigration ?

Mais pour quoi faire ? Pour prendre une position dominante en Europe ? Pour produire de la chair à canon ? Pour produire davantage ? Pour consommer davantage ? Pour alimenter les caisses de retraite ? Les politiques se rengorgent comme s’ils les avaient faits ces nouveaux Français.

Est-ce pour accéder à davantage de bonheur de vivre, d’harmonie sociale, de savoir-vivre … ?

Pourquoi Giscard a-t-il autorisé le regroupement familial ?

Rocard a dit que l’on ne pouvait pas accueillir toute la misère du monde. Je souscris avec hypocrisie à cette déclaration estampillée à Gauche. L’immigration n’est qu’un facteur. Je trouve que la France n’est plus le pays que j’ai connu. Et alors la belle affaire ? Nous en sommes à la mondialisation

Si l’on n’en reste pas aux incantations des démographes, qui entendent des voix comme Bernadette Soubirous, il faut en revenir au rapport entre ressources et population tel que l’avait analysé Malthus.

La faim sévit, la terre s’épuise… déjà vu. Il faut donc comme le proposaient Paul et Ann Ehrlich il y a quarante ans réduire la croissance de la population. D’abord dans les pays riches qui consomment et gaspillent le plus. Ensuite dans les pays pauvres qui ne peuvent plus nourrir leurs habitants.

Ce n‘est pas une tâche impossible. Les Chinois y sont parvenus. Nous n’avons pas vu naître quatre cents millions de Chinois, qui seraient présents aujourd’hui sans les mesures coercitives qui furent prises.

Comment ? En supprimant les encouragements financiers à la procréation. Plus d’aide au delà du deuxième enfant et des pénalités au delà, si nécessaire. Cajolons les deux premiers, donnons leur une éducation soignée, une vie désencombrée, harmonieuse, Donnons leur une chance de devenir des humains à part entière… Halte au troisième.

Généraliser l’information sur les méthodes contraceptives et l’avortement dès l’école et les rendre les plus accessibles possible. Critiquer les morales natalistes des religions. A quand un pape moderne en faveur de la pilule, du préservatif et de l’avortement ?

Autant de pays, autant de situations, autant de solutions adaptées.

Il s’agit pour l’humanité d’un choix dramatique pour éviter une fatalité dramatique.

Le dernier mot à Cioran : Ces enfants dont je n’ai pas voulu, s’ils savaient le bonheur qu’ils me doivent ! 

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3 réflexions sur “Alain HERVÉ, un malthusien historique”

  1. « La diminution de la fécondité, à l’échelle planétaire, a commencé il y a quarante ans : on est passé de 5 enfants par femme en 1970 à un peu moins de 2,5 aujourd’hui. La tendance indique une stabilisation de la population mondiale vers 9-10 milliards en 2050  »

    Pas vraiment d’accord avec ce propos, on peut engendrer plus d’enfants avec un taux de 2,5 qu’avec un taux de 5, ça dépend de la base effective de la population. On le voit dans les pays du Maghreb, en Égypte avoir un taux de 3 enfants sur une base de 100 millions d’habitants, ce n’est pas la même chose que 6 enfants sur une base de 10 millions. Ou encore en Inde, en 2019, la taux de fécondité était de 2,2, mais vu la base de population (1,3 milliard d’hbts) ça représente quand même 19 millions de naissance par an !!! (soit 190 millions en 10 ans soit l’équivalent de 3 fois la population française à nourrir en plus en 1 décennie)

    1. D’un autre côté plus une population est importante et plus il meurt de gens chaque année. Mis à part que ce n’est pas quarante mais cinquante il n’y a rien à redire à ce propos. Au niveau mondial le taux de fécondité des femmes a été divisé par deux entre 1950 et 2017 (4,7 enfants en 1950 et 2,4 en 2017) et ça c’est factuel. D’autre part rien n’indique que ce taux pourrait repartir à la hausse, au contraire. N’en déplaise à certains, en 2050 un terrien sur quatre sera africain.

      1. Certainement plus de morts, mais ça n’arrange pas le solde entre morts et naissances. Que ce soit bien clair, il est calculé le seuil du taux de renouvellement des générations qui est de 2,1… Autrement dit même avec une proportion de morts plus importante à 2,2 de taux de natalité la population continue d’augmenter. A 2,1 la population se maintient exactement au même niveau, à partir du moment où tout le monde a la même espérance de vie concernant l’âge. Donc même à 2,1 si la démographie est déjà en surpopulation alors à 2,1 elle se maintient en état de surpopulation. D’autant que l’espérance de vie à progressé en Inde. Conclusion l’Inde a besoin d’un taux inférieur à 2,1 pour régler ses problèmes de surpopulation. Seuls les pays qui ne sont pas en surpopulation peuvent se maintenir à 2,1 et autant dire qu’il n’y en a pas beaucoup dans le monde

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