année 2011

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

N’oublions jamais que la démocratie ne protège pas de l’esclavage : Rome et Athènes avaient des citoyens… et des esclaves en même temps ! Il est donc toujours possible d’assister au retour à des formes de travail forcé. L’esclavage qui avait disparu des sociétés européennes à partir du XVIIe siècle connut un nouvel âge d’or de l’autre côté de l’Atlantique. Main d’œuvre et bête de somme faisaient en effet cruellement défaut, si bien que certains colons considérèrent qu’il y avait un manque d’équipement énergétique. Donc on importait d’Afrique des « moteurs humains ». La résurgence d’un prolétariat esclave dans l’Europe allemande entre 1939 et 1945 illustre aussi cette fonction de recours énergétique qu’a tenue dans l’histoire le convertisseur humain servile. Tous nos animaux domestiques sont d’ailleurs formellement nos esclaves, et même les pucerons sont esclaves des fourmis. L’esclavage est-il anormal ?

En fait la disparition de l’esclavage a accompagné l’apparition des esclaves mécanique. Comme les forçats des temps anciens, les machines cassent des cailloux, cultivent, cousent, pompent… et ce pour un coût considérablement inférieur à celui du travail humain. Le charbon et le pétrole auraient donc été la cause profonde de l’abolitionnisme ?

Tout cela porte en germe un défi supplémentaire quand il va falloir se passer des énergies fossiles.

1/4) Les esclaves humains

Les hommes ont un meilleur taux d’efficacité que les chevaux, et bien plus élevé que les bœufs ; les gros animaux domestiques étaient souvent un luxe à l’époque préindustrielle. L’esclavage constituait le meilleur moyen par lequel les riches et puissants pouvaient devenir encore plus riches et plus puissants.

On ne peut prendre en compte l’avantage qu’il y a à se passer d’esclaves qu’à partir du moment où des sources d’énergie non musculaire deviennent disponibles.

2/4) Les esclaves énergétiques

Vers la fin du XIe siècle en France et en Angleterre il y avait environ un moulin pour 250 habitants. Cette énergie hydraulique équivalait à celle que pouvait déployer le quart de la population adulte. En Amérique, les muscles et l’eau fournissaient la majeure partie de l’énergie jusqu’aux alentours de 1800. En 1840, les moulins à eau fournissaient encore beaucoup plus d’énergie que la vapeur, et le bois plus de chaleur que le charbon. La « puissance musculaire » et l’esclavage furent, à partir de la fin du XVIIe siècle, considérés de plus en plus comme rétrogrades et comme obstacles au progrès. Mais à la fin du XIXe siècle, le travail humain représentait toujours environ 95 % du travail industriel aux Etats-Unis. Aujourd’hui il n’en représente que 8 %. Nous nous installons ainsi dans une nouvelle forme de dépendance.

Un seul litre de pétrole contient l’équivalent de près de 9 kWh d’énergie, alors que le rendement moyen d’un être humain est d’environ 3 kWh au cours d’une semaine de 40 heures de travail ! A travers sa consommation d’énergie, chaque Européen dispose désormais de 100 domestiques en permanence qui s’appellent machines d’usines, trains et voitures, tracteurs, chauffage central, électroménager (selon Jancovici)… Ces esclaves énergétiques font aujourd’hui notre lessive, cuisinent à notre place, nous transportent à l’autre bout du monde, nous divertissent, et font pour nous la majeure partie des travaux pénibles nécessaires à notre survie ou à notre confort. L’énergie utilisée par personne est équivalente à 15 esclaves énergétiques en Inde, 30 en Amérique du Sud, 150 en Europe et 300 aux Etats-Unis (selon Craig).

3/4) esclavagisme, réchauffisme, même combat

Esclavage et combustion d’énergies fossiles diffèrent pour partie. Il n’est pas évident pour l’instant de voir le lien entre une centrale au charbon crachat du CO2 en Europe et un camp de réfugiés en Afrique et, plus compliqué encore, de réaliser les effets que pourra avoir le changement climatique pour les générations futures. Ensuite, contrairement à l’asservissement d’autres êtres humains, il n’y a pas de volonté délibérée de causer du mal. Dans le cas de l’esclavage et du réchauffement climatique, les députés représentent un électorat qui a intérêt dans le maintien du statu quo, les coûts étant transférés sur des populations qui ne font pas partie de cet électorat.  De plus, chaque fois que des sociétés ont eu la possibilité d’avoir quelqu’un ou quelque chose qui puisse effecteur des tâches à leur lace, elles en ont presque toujours profité, quel que fut le coût moral. Or une unité de dioxyde de carbone émise par un paysan indien, essentielle à sa subsistance, charrie un poids moral différent d’une unité émise par un touriste américain se rendant aux Bahamas.

Les Etats-Unis, par ses modes de consommation et de productions, sont aussi dépendants aujourd’hui des énergies fossiles que le Sud l’était des esclaves au milieu du XIXe siècle. Comme l’esclavage, le réchauffement climatique entraîné par la combustion des énergies fossiles cause du tort aux populations les plus vulnérables de la planète. Mais quand vous dites aux gens que c’est mal de prendre l’avion, au lieu de changer leur comportement, ils répondent : « dans ce cas, je ne crois pas au réchauffement climatique ». Aujourd’hui les membres du Congrès américain cherchent à justifier l’utilisation des énergies fossiles malgré les risques pour les générations futures, de la même manière que les représentants sudistes avant la guerre de sécession s’efforçaient de justifier l’esclavage en dépit d’idéaux égalitaires. Un politologue a d’ailleurs montré que le pétrole, d’une manière générale, nuit à la démocratie dans le monde : effet de rente et répression. Mais les pays riches, pour la plupart démocratique, ne veulent pas voir changer leurs façons de vivre.

Aujourd’hui les citoyens ordinaires agissent d’une manière qui sera considérée un jour comme immorale et égoïste, tout comme l’esclavage passé.

4/4) Critique du livre

Jean-François Mouhot croit que si nous sommes convaincus que nous nous comportons à la façon des esclavagistes, il y a plus de chance que nous souhaitions moralement modifier nos agissements… mais tout son livre montre que non seulement nous ne sommes sortis de l’esclavagisme humain que grâce à nos esclaves mécaniques, mais qu’en plus nous n’avons aucun sens moral quand il s’agit de maintenir nos privilèges et notre confort. Quand nous n’aurons plus de ressources fossiles, il y a donc de fortes chances qu’un système de type esclavagiste se remette en place… Rappelons la foi chrétienne fervente de pratiquement tous les abolitionnistes britanniques et américains passés, constatons le discours empreint de religiosité des démocrates américains actuels niant le réchauffement climatique et voulant protéger le niveau de vie américain. Alors Jean-François Mouhot rêve, il croit à des « énergies propres » découvertes par miracle.

Pire, Mouhot attaque méchamment les écolos : « La bonne conscience et l’autosatisfaction de certains militants de la cause écologique non seulement dissuadent beaucoup de rejoindre les rangs des militants, mais elles peuvent être aussi illusoires (…) Les gens qui économisent l’énergie chez eux sont aussi ceux qui font le plus fréquemment des vols longs-courriers à l’étranger (…) Le discours alarmiste que l’on entend souvent parmi les écologistes peut facilement devenir contre-productif. ».

(Champ Vallon)