La fin de notre monde aura lieu en 2035

Joël : voila .. voila …  Yves Cochet à écouter absolument, et sérieusement …bonne écoute … 

https://www.francetvinfo.fr/meteo/climat/video-pour-l-ex-ministre-de-l-environnement-yves-cochet-la-fin-du-monde-aura-lieu-en-2035_3528107.html

ha oui, il ne s’agit pas de la fin du monde” comme le laisse croire le titre accrocheur (ou comment décrédibiliser le propos par du sensationnalisme) mais – juste .. – la fin de notre civilisation …

Christian : J’ai trouvé cette vidéo d’une suffisance insupportable et franchement il fait bobo qui a payé ses voisins pour lui couper son bois. De plus ses propos frise le survivalisme , il devra se défendre contre ses amis, il ne nous a pas donné la marque du fusil mais ce n’était pas loin … détestable !


Patrick : Yves Cochet, malgré les excès et limites de ses modèles (ex: les 8 bio-régions autonomes de l’île de France) établit clairement que la politique des petits pas (ou la politique absolument « révolutionnaire » de Brune Poirson qui ose mais qui ose, incroyable…… renoncer aux touillettes plastiques) ne suffit plus. Il nous met devant la responsabilité de changer radicalement nos modes de vie.

Pascal : Je n’ai aucune culture marxiste, mais ce à quoi nous sommes confrontés c’est bien une révolution. Nous allons bientôt vivre sur une autre planète, moins accueillante que celle d’aujourd’hui. S’il y a encore des livres d’histoire dans les prochaines décennies, nous allons apparaître comme celles et ceux qui au moment critique pour l’avenir de l’espèce humaine, on fait ou pas les bons choix. Si nous ne parlons pas de résilience, sobriété, autonomie, coopération, convivialité, nouvelle relation avec la nature, permaculture, relocalisation, non-violence, démocratie horizontale (approche libertaire ?)… les verts vont s’éteindre, comme les partis du vieux monde (PC, PS, LR…). Combien de temps pour que les jeunes des manifs climat, action directe non violente, extinction rebellion, collapsos… s’intéresse à la politique et ceux là pourraient bien ne pas se laisser recycler.

Écologie et politique démographique

Le progressisme est en porte-à-faux avec les grands impératifs de notre temps que sont la décélération, la déconnexion et la décroissance, surtout démographique, comme l’avait bien vu Lévi-Strauss. Voici une application possible selon Gilles Lacan :

« Nul ne sait vraiment aujourd’hui quel nombre d’habitants pourrait nourrir le territoire de la métropole, avec une agriculture sans pétrole, sans engrais azoté et sans pesticides, soucieuse de la condition animale et de la biodiversité, dans un pays où 99 % de la population n’a pas de formation agricole, où les problèmes de stockage des énergies renouvelables ne sont pas maîtrisés, où les terres arables sont abîmées et où il ne subsiste que 15 000 chevaux de trait. En revanche, il ressort des données de l’ONG Global Footprint Network, mesurées en hectares globaux, que la France a une empreinte écologique 1,87 fois supérieure à sa bio-capacité. Pour que l’empreinte écologique du pays soit équivalente à sa bio-capacité, c’est-à-dire qu’elle respecte les capacités de renouvellement des ressources naturelles du territoire, il faudrait :

– soit diviser la consommation moyenne par 1,87 ce qui donnerait un smic net mensuel de 626 € à population et à répartition des revenus inchangées ;

– soit réduire la population dans une proportion de 1,87 ce qui correspondrait à une France de 36,4 millions d’habitants à consommation inchangée ;

– soit encore réduire la consommation et la population dans une proportion cumulée de 1,87.

La France ne manque donc pas d’habitants, bien au contraire. La politique nataliste menée depuis la Libération n’a aujourd’hui pour finalité que d’accompagner la logique de croissance du système économique. Elle n’est plus justifiée, aggrave notre empreinte écologique et rend la vie quotidienne de chacun plus difficile.

Le solde des flux migratoires est largement positif : d’un côté près de 100 000 ressortissants français partent chaque année à l’étranger, de l’autre au moins 350 000 étrangers s’installent en France. Ce solde contribue pour l’essentiel à l’augmentation régulière de la population globale. Une politique de décroissance démographique ne peut ignorer l’incidence des phénomènes migratoires. Elle doit comporter un volet de réduction de l’immigration légale dans ses deux composantes principales : le regroupement familial et l’accueil des étudiants. Concernant l’immigration clandestine, l’action préventive visant à empêcher l’entrée illégale des étrangers sur le territoire doit être privilégiée par rapport aux mesures ostentatoires mais coûteuses et peu efficaces de reconduites à la frontière. D’où ce programme :

1. Supprimer les allocations familiales au-delà du deuxième enfant.

2. Reculer l’âge légal du départ à la retraite pour répondre au déséquilibre financier résultant du vieillissement de la population.

3. Réduire l’immigration légale en limitant les conditions de délivrance des titres de séjour.

4. Réduire l’immigration illégale en renforçant les capacités de Frontex et de la police aux frontières.

5. Stabiliser la population française en deçà de 70 millions d’habitants vers 2030 et amorcer ensuite sa diminution. »

Homo sapiens, demens… disparitus !

homo demens (Michel Tarrier)

Notre espèce du genre Homo fut décrite en 1758 par Carl von Linné et élogieusement nommée sapiens. Or Homo sapiens n´est rien de plus qu’une espèce parmi deux millions d’autres officiellement recensées. Sauf que l´humain brille par l´ampleur des destructions qu´il opère sur les écosystèmes. Sans doute parce que sa fameuse conscience n´a pas pris conscience qu´il s´agissait des murs de sa propre maison, cette maison dont il retire chaque jour une ou plusieurs briques. Notre politique est bien celle de la terre brûlée. Pour les trois quarts de l´humanité, la Terre-nourricière ne l´est déjà plus. Nous, Homo demens, vils urbanistes, économistes imbus, agronomes-valets ou politiques impérieux, fourbes et bouffis, nous ne sommes pas sapiens, nous ne le sommes plus. Homo sapiens n’est qu’une sombre brute.

homo disparitus (Alan Weisman)

Et si le pire arrivait ? Si par le miracle d’un virus mutant la population humaine était balayée de la surface de la Terre ? Alan Weisman envisage l’hypothèse qu’homo sapiens devienne ainsi « Homo disparitus » (éditions Flammarion) et s’interroge sur le devenir de la planète. Après les dinosaures, l’extinction de l’espèce humaine ! C’est alors que les réseaux péniblement entretenus par des myriades d’humains  se briseraient rapidement, les canalisations d’eau exploseraient avec le gel, les métros souterrains seraient envahis par les eaux, les barrages et canaux engorgés de vase déborderaient, la végétation recouvrirait le bitume et le béton, tout ce qui fait les routes et les villes, les maisons et les usines disparaîtrait du regard. Ce processus ne prendrait que quelques centaines d’années. Mais les métaux lourds comme le plomb, le mercure ou le cadmium mettraient des millénaires à être recyclés et la concentration en gaz carbonique dans l’atmosphère ne retrouverait des niveaux pré-humains que dans au moins 100 000 ans. Il faudra même attendre que les processus géologiques refaçonnent la surface de la Terre pour que soit anéanti le plastique de la poupée Barbie.

homo domesticus (James C. Scott)

Ereinté, cassé en deux au milieu de son champ à prendre soin de ses pommes de terre, un cultivateur se demande tout à coup si c’est vraiment l’homme qui a domestiqué la patate, ou l’inverse. Ce ne sont bien sûr ni la patate ni les céréales qui ont domestiqué sapiens mais une succession d’événements culminant avec l’émergenced e l’Etat. Les données archéologiques montrent que la sédentarisation des populations dans des zones humides aux ressources nombreuses et variées permettait de faire coexister une variété de modes de subsistance – agriculture occasionnelle mais aussi chasse, pêche, cueillette. Et que des millénaires se sont écoulés ainsi entre le Tigre et l’Euphrate sans qu’apparaissent les signes d’une centralisation du pouvoir (érection de murailles, concentration démographique, intensification agricole, administration, architecture monumentale, etc.). Mais la nécessité de rationaliser les pratiques agricoles conduit à accentuer la culture du blé et de l’orge. Ce sont elles qui permettent le développement de l’Etat. Plus que toute autre production agricole, les céréales facilitent le contrôle de l’activité des sujets-cultivateurs, le prélèvement de l’impôt, le stockage – contrairement à la majorité des autres plantes cultivées, qui pourrissent trop vite ou arrivent lentement à maturité. Le grain : voilà l’ennemi ! Partout, de l’Amérique centrale au Fleuve jaune, la céréale est un instrument de domination des hommes, soumis à un travail incessant. Par rapport aux chasseurs-cueilleurs, la gamme d’expériences qui caractérisait l’agriculteur était beaucoup plus étroite et sa vie en était appauvrie, tant sur le plan culturel que rituel. L’assujettissement, l’ennui, les altérations physiologiques sont liées au labeur et à une alimentation peu diversifié. Les premiers villages du Proche-Orient ont domestiqué les plantes et les animaux, les institutions urbaines ont domestiqué les humains. 

Homo œconomicus (Jean-Paul Fitoussi et Eloi Laurent)

Nous sommes aujourd’hui huit à dix fois plus riches, en moyenne, que nos grands-parents. Mais qu’en est-il de la répartition des revenus et des inégalités de toutes sortes ? Dans une société où prévaudrait un sentiment d’injustice, où les tendances au repli sur soi et au conflit domineraient, il nous semble qu’il y aurait peur de place pour l’altruisme intergénérationnel. L’homo oeconomicus, le fou rationnel comme dirait Amartya Sen, n’a d’intérêt que pour lui-même, en ce que son bien-être est supposé totalement indépendant de celui des autres. Il est difficile de postuler, dans un monde où l’équité horizontale (intragénérationnelle) ne tiendrait aucune place, que l’équité verticale (intergénérationnelle) préoccuperait la société. La décroissance qui importe véritablement est celle des inégalités. ( Homo domesticus. Une histoire profonde des premiers Etats (Against the Grain. A Deep History of the Earliest States), de James C. Scott))

homo sapiens (François Ramade)

Notre espèce a éradiqué peu à peu toutes les autres espèces de grande taille qui lui étaient proches, les autres Homo comme la grande faune. En outre, autre indice d’une animalité incomplète, l’homme n’a plus régulé ses effectifs à partir du néolithique, à l’opposé de ce que font les autres espèces animales supérieures qui représentent ce que l’on dénomme en écologie des espèces K, que privilégient le développement au détriment de la reproduction. La stratégie r est adoptée normalement par des petits mammifères de faible longévité et de croissance rapide. L’homme constitue la seule espèce de grand Primates qui se comporte depuis le néolithique comme un stratège r. Par ailleurs, à la pression insensée qu’exerce depuis déjà longtemps la surpopulation humaine sur la nature et ses ressources, se sont ajoutées les conséquences parfois calamiteuse du développement de technologies pas toujours maîtrisées, ce qui a accru de façon exponentielle l’impact effectif de nos espèce non seulement sur la biosphère, mais bien au-delà sur l’écosphère.

homo technologicus (Michel Puech)

 Dans Homo Sapiens Technologicus, ce qui fait problème, ce n’est pas Technologicus, c’est Sapiens. Ce que pense la philosophie première, c’est la présence des humains au monde. Dans les technologies spectaculaires, il ne passe pas grand-chose de cette présence. Il y a un collectif symbolique, qui est une symbolique du pouvoir : dangereuse, un peu surannée, à la limite du ridicule. En l’absence de consensus moral, aucune base commune de valeurs n’est disponible pour statuer sur la technologie et nous sommes toujours à la recherche de ce que serait une société technologique démocratique et pas seulement libérale. Jusqu’ici, l’immense majorité de l’humanité a vécu sans le confort moderne, c’est-à-dire eau et gaz à tous les étages. Si c’est à ce niveau de dispositif matériel que l’on situe le problème des mal-logés, alors la seule voix autorisée pour parler du confort est celle de l’INSEE et de ses normes. On peut espérer mieux. La technologie ne nous pose pas un problème de savoir, mais un problème de sagesse. Nous n’avons pas besoin d’un savoir supplémentaire. Nous avons besoin d’une sagesse, d’une maîtrise de la maîtrise du monde qui ne peut être qu’une maîtrise de soi.

Spiritualité, religion et écologie

– Toute politique renvoie à un ensemble de prémisses fondamentales sur ce que sont le monde, le réel, la vie, donc à une ontologie (une métaphysique).

– Dans l’ontologie moderne, appelée dualiste car basée sur la séparation radicale ente nature et culture, le monde est peuplé d’individus qui se meuvent sur des marchés. Un tel postulat conduit à la monoculture.

– Le développement a échoué en tant que projet socio-économique, mais le discours du développement contamine encore la réalité sociale.

– Lorsque les fissures du maillage ontologique individu-marché-technoscience se feront plus visibles avec l’aggravation de la crise environnementale, on percevra de plus en plus nettement la forme relationnelle.

– Aucun entité ne préexiste aux relations qui la constituent. Une fleur n’existe pas, elle inter-existe. Des liens de continuité existent entre toutes les formes du vivant. Une ontologie relationnelle implique une culture diversifiée de type agro-écologique.

– Tout être vivant, y compris bien sûr l’être humain, n’est autre que l’expression de la force créatrice de la Terre. Les conceptions qui découlent de cette conviction, par exemple celles des ethnies qui se battent paru la défense de la Terre-mère, sont des visions anticipatrices.

– Aujourd’hui on voit bien que la crise écologique a le potentiel de déstabiliser n’importe quel contexte de développement existant, n’importe quelle promesse de développement.

– La montée des fondamentalismes religieux suppose un rejet de la modernité à l’occidentale.

Arturo Escobar

extraits de son livre « Sentir-penser avec la Terre (une écologie au-delà de l’Occident) » aux éditions anthropocène, le Seuil

Notre frontière est terrestre, pas martienne

Au risque de décevoir quelques fans d’astronomie, quelques admirateurs d’Elon Musk et plus largement tous les partisans d’une technologie triomphante, je fais le pari inverse : nous n’irons pas sur Mars. C’est ce qu’exprime un des fidèles commentateurs de ce blog biosphere dont nous nous reproduisons ici l’essentiel de son analyse. « Nous n’irons pas sur Mars, parce que c’est trop compliqué, trop cher, trop au-dessus de tout ce que nous avons fait jusqu’à présent et de tout ce que nous savons faire. Nous n’irons pas sur Mars parce que cela supposerait une rupture technologique que rien ne laisse entrevoir. La distance minimum de Mars à la Terre – un peu plus de 50 millions de kilomètres – représente une centaine de fois celle qui nous sépare de notre satellite, mais les lois de la mécanique céleste nous interdisent d’y aller en ligne droite et nous imposent une trajectoire balistique soit un parcours environ 1 000 fois plus long que le trajet Terre-Lune. Un lanceur reste avant tout un appareil mécanique, dont 95 % de la masse est constituée de carburant et la quasi-totalité du reste de tôles, d’éléments de structure et de plomberie. Aucun progrès déterminant n’a été fait en ces matières.

Depuis le premier survol de la lune en décembre 1968, c’est toujours la même fusée, Saturne 5, qui détient le record d’efficacité (masse satellisée / masse du lanceur). Permettre à douze hommes de passer quelques heures sur la Lune a coûté environ 200 milliards d’euros d’aujourd’hui, que coûterait d’aller mille fois plus loin à une expédition pour une durée environ 80 fois plus longue ? Les problèmes budgétaires et la dette abyssale de la plupart des pays développés ne plaident pas pour des dépenses inconsidérées en matière spatiale. Côté astronautes, les risques pour leur santé sont immenses et aucun ne peut être aujourd’hui considéré comme maîtrisé. Au choix, problèmes cardiaques (absence de gravité), ostéoporose spatiale (absence de gravité), graves dégradations oculaires (rayonnement cosmique, aplatissement du globe oculaire et vue confinée), pertes musculaires (absence de gravité), difficultés d’équilibre (absence de gravité)… Bien entendu, l’importance des lésions et leur irréversibilité croissent avec le temps passé dans l’espace. Dans les conditions aujourd’hui envisageables, un voyage sur Mars demanderait environ 18 mois (6 mois pour l’aller, 6 mois pour le retour plus 6 mois sur place pour attendre une configuration adéquate des planètes).

Toutes ces difficultés expliquent pourquoi, malgré moult velléités, américaines notamment, aucun projet en la matière n’a dépassé le stade de l’intention. Ces renoncements ne sont pas le fruit du hasard, mais bien de la confrontation au réel. Avec un peu de pessimisme, mais sans doute aussi de réalisme ajoutons qu’une raison extra-astronomique vient obérer la possibilité d’un voyage martien, c’est que notre monde va mal. Le temps n’est plus à ces grandes envolées optimistes. De plus en plus d’analystes estiment que les conséquences de la surpopulation et de la destruction des équilibres écologiques de la planète risquent très probablement de conduire à un effondrement sociétal au cours du siècle. Dans ce cadre, un voyage martien qui suppose au contraire une continuité de toute l’activité industrielle mais aussi une certaine stabilité sociale est tout bonnement inenvisageable. Trop tôt nous ne serons pas prêts et plus tard nous ne serons sans doute plus en mesure de le faire. Nous n’irons donc pas sur Mars. »

Pour en savoir plus : http://lesetoiles.over-blog.net/2018/06/nous-n-irons-pas-sur-mars.html

Jane Goodall à l’heure du chimpanzé humain

A 85 ans, l’éthologue et primatologue Jane Goodall aime encore nous raconter des histoires*:

« En 1957, aucun zoologiste ne faisait d’observations de terrain . Les animaux sauvages n’étaient connus qu’en captivité. Il n’y avait aucune méthode scientifique que je pouvais suivre. Je devais gagner la confiance des primates. Ils n’avaient jamais vu de singe blanc comme moi, dit-elle en riant. Au bout de quatre mois, je n’avais toujours pas fait d’observations majeures.U n jour, je voit le singe alpha se servir d’une tige pour attraper des termites pour son déjeuner. Une révolution ! On pensait alors que l’outil était le propre de l’homme. Or les animaux étaient dotés de la même capacité à se servir d’outils dans leur vie quotidienne. Nous faisons partie du règne animal. Nous avons tellement en commun biologiquement et en termes de comportement. Nous devons accepter le chimpanzé comme humain. » Jane Goodall relève toutefois une différence qu’elle pense majeure entre l’homme et les primates : « C’est la progression explosive de notre intellect. Si nous sommes capables d’envoyer une fusée sur Mars, nous pouvons trouver des solutions aux problèmes de la planète. »

En 1965, la National Geographic Society accepte de lui financer une nouvelle mission, à condition de pouvoir filmer et photographier la chercheuse dans la forêt primaire : « J’ai fini par accepter le fait qu’il y avait deux Jane : celle qui vous parle, et l’icône qui a été créée à la fois par le National Geographic et par les choses inhabituelles que j’avais faites. Je n’avais pas demandé cette médiatisation, je ne l’avais pas voulue. Mais à un moment, j’ai réalisé que je pouvais m’en servir. »

En 1986, la primatologue prend un nouveau virage : alors qu’elle se rend à une conférence d’éthologues à Chicago, aux Etats-Unis, elle est submergée par les constats alarmants sur l’état des forêts tropicales dans le monde. « Je me suis rendue à cette conférence en tant que scientifique. J’en suis repartie en tant qu’activiste. »

« Je sais que chaque année il me reste un peu moins de temps pour vivre. Alors j’essaie chaque année d’en faire un peu plus. Je ne me battrais pas si je ne pensais pas que cela pouvait faire la différence. Et même si à la fin j’échoue, je mourrai en me battant. »

« Je me soucie passionnément de l’environnement, je me soucie passionnément des enfants. Et plus les perspectives sont sombres, plus je suis déterminée »

« Les jeunes sont la principale raison de mon optimisme. Ce n’est pas qu’ils peuvent changer le monde. Ils sont en train de changer le monde. 

« En lui donnant un peu de temps, et parfois un peu d’aide, la nature peut regagner la place qu’on lui a volée. »

Sur ce blog biosphere, le point de vue global de Jane : « Si nous tenons à notre avenir, il y a trois problèmes majeurs en apparence insolubles que nous devons absolument surmonter. Le premier est la pauvreté. Si vous êtes très pauvre et vivez dans une région rurale, vous êtes forcé de détruire votre environnement – vous devez cultiver davantage de nourriture, ou fabriquer du charbon de bois. Deuxième problème – et le plus difficile à résoudre : nous devons lutter contre le mode de vie consumériste de tous ceux qui ne sont pas les plus pauvres. Nous avons à notre disposition bien plus de choses que ce dont on a besoin. Enfin, il est impératif de réduire le taux de croissance démographique. Il est tout à fait absurde de penser qu’il peut y avoir une croissance économique illimitée dans un monde aux ressources naturelles limitées. Même le pape François nous dit que ce n’est pas parce que nous avons la capacité de nous reproduire comme des lapins que nous sommes obligés de le faire ! (LE MONDE idées du 5 janvier 2019) »

à lire, son livre de 2008, Nous sommes ce que nous mangeons

* LE MONDE du 11-12 août 2019, Jane Goodall : « Plus les perspectives sont sombres, plus je suis déterminée »

Les suppôts de l’économisme sévissent sur LM

Christophe Ramaux* : « Les collapsologues ravalent le politique à un mode religieux.L’écologie mérite mieux que la régression des nouveaux prophètes de l’apocalypse. Le réchauffement climatique dépend de la population, mais la dernière bombe démographique en Afrique devrait être résorbée à la fin du siècle). Miser sur la réduction de la croissance économique annihilerait le développement (le soulèvement des « gilets jaunes » atteste l’étendue des besoins insatisfait). L’écologie elle-même exige un surcroît de croissance : rénovation du bâti, etc. Ne trompons pas le monde : la pérennisation des retraites et la hausse du pouvoir d’achat ne pourront se faire, à PIB constant, uniquement par la réduction des inégalités. Le découplage relatif – augmentation des gaz à effet de serre (GES) inférieure à celle du PIB – a déjà commencé à l’échelle mondiale, le découplage absolu n’est pas hors d’atteinte. La réduction de l’intensité carbone de l’énergie implique d’abandonner les énergies fossiles au profit du nucléaire. L’histoire fourmille de promesses d’émancipation abîmées par le dogmatisme. Puisse l’écologie y échapper. » Les commentateurs sur lemonde.fr en savent beaucoup plus que ce prof en Sorbonne :

Hervé Corvellec : Une chronique dogmatico-religieuse qui accuse les autres de dogmatisme religieux.

Macadam : Très étonné de voir un économiste « atterré » tenir de tels propos… Arguments consensuels et sans intérêts, lieux communs et fausses affirmations : affligeant. Pour une personne supposément défenseur d’une pensée économique hétérodoxe, ce discours reprend intégralement les arguments mainstream et dépassés que vous étiez censé combattre. Ignorez-vous tout des courants d’économie écologique ? Le découplage est un concept absurde, comment voulez-vous séparer les flux d’énergie et de matière de l’économie. Vu que vous semblez un peu perdu sur le sujet je vous conseille de relire des auteurs comme Georgescu-Roegen (début du 20ème pourtant) qui montrait très tôt qu’on ne pouvait faire dans l’économie sans prendre en compte une biosphère limitée (en se basant sur la 3ème loi de la thermodynamique : l’entropie).

GM80 : Le premier problème que je repère dans votre article cher Monsieur Ramaux c’est de penser que «... le politique a longtemps été pensé sur un mode religieux, à l’image du communisme. Cette page a été tournée en 1989,… ». Donc d’après vous le mode religieux ne s’appliquerait pas aux politiques néolibérales que nous connaissons depuis? En l’invisibilisant vous construisez un discours qui ne peut être concluant car déjà orienté idéologiquement. Vous êtes « hors-sol » comme pourrait le dire Bruno Latour. Qui d’ailleurs parle très bien d’écologie de religion et de politique dans Face À Gaia que je vous conseille fortement.

Laverdure : Au secours, le dogme de la Croissance éternelle est en danger ! Vite, mobilisons quelques sous-diacres assez idiots pour répéter les vieilles antiennes sur un air nouveau. L’OPEP l’a bien dit, la principale menace qui nous pend au nez vient de ces damnés écologistes. Qu’ils rôtissent dans l’enfer du réchauffement climatique incontrôlé. Nous aurons toujours des climatiseurs…
Au fait, invoquer les fins de mois difficiles des Gilets Jaunes pour justifier la croissance à tous prix témoigne d’une sacrée mauvaise foi. Et si l’on répartissait les richesses autrement ?

piotr veliki : Votre dogmatisme religieux, à vous, M. Ramaux, peut se nommer « angélisme économique ». Croyez-vous sincèrement que tous ceux qui ont engagé une course folle au profits, dont le moteur est la cupidité ( ce qui rime avec stupidité) vont benoîtement cesser ? Et je ne parle pas que de la partie des « ultra-riches » qui ignorent purement et simplement « la vie des vivants » mais de cet « accroissement du POUVOIR d’achat » que vous semblez appeler de vos vœux. P.S. : combien de piscines privées ont été construites cet été ?

Michel Lepesant : Tout discours politique n’a pas toujours un mode religieux ? Politique et religion partagent des objectifs communs : proposer explication et sens du monde qui permettent à chacun de donner un sens à sa vie. Faut-il à la dimension apocaplytique des collapsologues leur opposer l’autre alternative théologique : le miracle !

c3po : Ô Grand PIB,
Toi qui nous guides depuis 70 ans,
Toi qui nous a enseigné que les ressources naturelles étaient gratuites et illimitées,
Mène-nous vers la lumière en ces temps obscurs
Où les physiciens, chevaliers de l’Apocalypse prétendent
Que le monde que Tu nous as donné connait des limites physiques,
Et apporte nous la Croissance Éternelle.
Amen

* LE MONDE du 16 août 2019, Christophe Ramaux : « Les collapsologues ravalent le politique à un mode religieux »

Méga-yachts, à couler d’urgence

Insupportable luxe ostentatoire. Le port d’Antibes* abrite des méga-yachts où les magnats de la finance ou du pétrole créent leur propre univers. Le même pavillon de complaisance, celui des îles Caïmans, flotte à la poupe de presque tous les méga-yachts positionnés à la perpendiculaire du« quai des milliardaires ». La zone, surveillée par vingt caméras vidéo, est interdite au public et aucun drone n’a l’autorisation de la survoler. Quelques spécimens amarrés : le Barbara (88,50 mètres), propriétaire de l’oligarque russe Vladimir Potanin.. Deux fleurons de famille royale saoudienne jouxtent le Barbara, le Montkaj (78 m) et le Sarafsa (82 m). Le magnat russe Alicher Ousmanov est propriétaire du Dilbar ; coût ? Entre 500 et 700 millions de dollars. Ces paradis fantasmés comportent des cabines spacieuses, avec une salle de bains pour madame et une pour monsieur, Jacuzzi d’eau de mer, piscine, salle de cinéma, héliport, télécommunications par satellite. Et énormément de jouets aquatiques : Jet-Ski, kayaks, sous-marin de poche et équipements de plongée. L’Al Saïd (155 m), qui appartient à la famille royale du sultanat d’Oman, dispose, par exemple, d’une salle de concert susceptible d’accueillir un orchestre de cinquante musiciens. Le Prince Abdulaziz (147 m), qui complète l’escadre de la famille royale saoudienne, jouit d’un bloc opératoire et d’une mosquée.

Normalement, vu la vacuité et la trivialité des richesses exposées dans les 5 numéros de la série du MONDE « Sur la planète des ultra-riches » on devrait avoir une conclusion … Rien, nada ! La « démocratie » est le moteur de ce tas de boue et les médias simples fournisseurs à l’étalage d’insignifiantes dépenses somptuaires ? A défaut de critique sur le yachting de luxe, la journaliste Marie-Béatrice Baudet se contente d’évoquer les effets sur l’emploi, un ruissellement de quelques gouttelettes :  « Le yachting haut de gamme, c’est une chaîne de métiers et d’emplois : l’architecte, le constructeur, le courtier, la maintenance, les équipages, jusqu’aux agents maritimes…. N’oubliez pas qu’un méga-yacht en escale fait aussi vivre les commerces d’une ville, du vendeur de gasoil à l’épicerie fine spécialisée dans le caviar. » Après avoir lu l’intégralité de la série, on peut conclure que ces super-prédateurs n’ont plus aucune raison de se considérer comme membres à part entière de la société des humains, avec lesquels ils ne partagent plus rien.

Comparez à ces extravagances l’initiative de Trevor Neilson**. Cet investisseur américain a lancé début juillet le Climate Emergency Fund (CEF), un fonds consacré au financement de la désobéissance civile pour le climat. Son fonds a pour l’heure rassemblé 600 000 dollars, attribués à différents mouvements américains (les groupes Extinction Rebellion de New York et de Los Angeles et le groupe The Climate Mobilization). Somme à comparer aux 500 à 700 milliards de dollars qu’aurait coûté le seul « Dilbar ». Trevor Neilson raconte : « Le plus grand feu de l’histoire de la Californie du Sud a atteint ma ville en novembre. Cette expérience, ma famille fuyant un feu provoqué par le changement climatique, m’a convaincu : nous n’avons pas le temps d’être diplomates. » Faut-il envoyer tous les méga-yachts par le fond ?

* LE MONDE du 17 août 2019, Ces palaces amarrés au « quai des milliardaires »

** LE MONDE du 17 août 2019, Des mécènes financent la désobéissance civile sur le climat

L’écologie politique comme force dominante ?

L’écologie, nouvelle force politique, va être une entreprise de longue haleine tout au cours du XXIe siècle. Elle va en effet à rebours de tous les systèmes socio-économiques que nous avons vécu depuis le néolithique : la Terre subit aujourd’hui au pillage mondialisé, les générations futures vont hériter d’une planète exsangue. Dans les péripéties électoralistes du court terme, nous ne devons jamais oublier notre horizon à long terme, écocentrée et non anthropocentrique, ayant le sens des limites contre une société croissanciste. Comme se rassembler autour de ce message ?

Nous constatons que l’axe droite/gauche de l’échiquier politique a perdu toute crédibilité, que ce soit au niveau national ou international. Il y a désormais trois forces en présence qui se profilent. Celle qui monte est la tentation populiste (de droite ou de gauche) avec personnification par un leader et désignation de boucs émissaires à nos difficultés (les immigrés, les « élites », l’Europe…). Face à cela, un magma qui se dit « progressiste » et rassemble des forces de droite comme de gauche au nom de la démocratie et de la libre entreprise. C’est en fait la perpétuation du système issu de la révolution industrielle, « business as usual ». De son côté le mouvement écologique, divers et éclaté comme toute force émergente, porte cependant un projet de société durable, en équilibre avec les possibilité biophysiques de la planète : c’est le seul mouvement réaliste possible. Certains prônent une écologie superficielle, d’autres pensent approfondir les fondements de cette écologie, mais c’est toujours le mot « écologique » qui rassemble, pas les vieilles étiquettes gauche ou droite. La stratégie, ce qui structure fondamentalement l’écologie politique, c’est son message reposant sur les résultats de l’écologie scientifique, réchauffement climatique, extinction des espèces, pic pétrolier ou des métaux, état des ressource renouvelables, etc. Elle repose sur l’idée que les contraintes naturelles conditionnent l’état d’une société, la délibération démocratique déterminant normalement le fonctionnement de l’économie. Il ne s’agit plus d’une lutte travailleurs (option de gauche) contre le capital (défendu par la droite), il s’agit de prendre en considération le facteur Terre. Le problème, c’est de passer de la vision du long terme au programme électoral présent et à la cuisine électorale.

Pour les programmes, leur contenu a amplement montré la diversité des écologismes pratiqués par les différentes tendances de l’échiquier politique français. Pour simplifier, il y a des fragments d’écologie profonde (une éthique de la Terre) chez certains et des variétés infinies d’écologie superficielle chez la plupart, axée sur la croissance verte, le moteur propre, etc. Ces tendances souvent contradictoires traversent le parti EELV lui-même, ce sera un débat permanent. Ajoutons que même l’extrême droite se targue aujourd’hui de considérations écologiques. Pour la petite histoire, l’extrême-droite récuse officiellement cette différenciation droite/gauche puisqu’elle dit représenter « le peuple ». A chacun son vernis écolo, mais notons que c’est toujours l’écologie qui fait le socle commun, pas l’étiquette droite ou gauche. Cette démarcation n’a d’ailleurs plus d’importance pour la grande majorité des électeurs. Mais chaque force politique en présence aura son propre programme social-écologique, les tribunes et analyses ici ou là ne déterminent pas l’évolution des différents groupes politiques institutionnalisés qui possèdent leur propre logique interne. Le rassemblement de ces mouvements disparates paraît pour l’instant impossible.

Quant à la tactique électorale, les événements depuis la présidentielle 2017 montre que l’arrimage à la gauche socialiste voulue par Voynet puis par Duflot a abouti à un véritable échec pour EELV. Avec le positionnement de Yannick Jadot aux européennes 2019, les Verts reviennent à leur fondement historique depuis René Dumont (1974) et surtout Waechter : « l’écologie n’est pas à marier », elle se suffit à elle-même. L’urgence écologique est en effet devenue de nos jours un cri de ralliement, que ce soit pour une jeunesse qui s’était dépolitisée, une gauche sans repères ou des conservateurs qui se diraient de droite. L’écologie politique peut-elle devenir un parti de gouvernement ? Les soubresauts de la planète l’exige…

Michel Sourrouille, coopérateur EELV

L’invention de l’écologie politique… en 1957

Le premier auteur à avoir employé l’expression « écologie politique » semble avoir été Bertrand de Jouvenel en 1957. Il précisait : « l’instruction économique devrait toujours être précédée d’une introduction écologique ». En d’autres termes, on ne peut pas être un bon économiste si on n’est pas d’abord un bon écologiste. Résumons l’analyse de Jouvenel.

A la fin des années 1950, à une époque où la discipline scientifique qu’est l’écologie, dûment institutionnalisée depuis le début du XXème siècle dans le cadre des sciences du Vivant, n’était guère connue de l’opinion publique, Bertrand de Jouvenel prononça à Tokyo une conférence* préconisant « le passage nécessaire de l’économie politique à l’écologie politique » . Notre espèce est en co-évolution avec les autres espèces dans une situation de dépendance forcée à l’égard de notre environnement naturel qu’il qualifie de « machine terraquée » : « Aussi bien qu’un organisme inférieur, la plus orgueilleuse société est un parasite de son milieu : c’est seulement un parasite intelligent et qui varie ses procédés. » Il y a chez Bertrand de Jouvenel une perception très vive de la mutation anthropologique constituée par la Révolution industrielle : « Réduite à ses traits matériels les plus simples, l’histoire du genre humain est celle d’un accroissement de forces. Accroissement des forces d’abord par le nombre des hommes, qui a été très longtemps le fait principal ; ensuite par la captation de forces auxiliaires, les animaux de labeur, plus tard l’énergie du vent et du cours d’eau, plus tard les combustibles fossiles, de nos jours enfin l’énergie nucléaire.  » Ce qui est désormais déterminant, c’est notre dépendance à l’égard de sources d’énergie extérieures au monde vivant actuel, puisées dans les entrailles de la Terre.

En tant que membre de la Commission des comptes de la Nation, Bertrand de Jouvenel appartenait à la corporation des économistes de sorte que la critique de la science économique qu’il amorça en 1957 et poursuivit dans ses ouvrages de 1965 et 1976 ne procède pas d’un point de vue extérieur mais bien plutôt interne à ladite corporation : « L’économiste ne peut que sous-estimer ce que la société sous-estime. Ce n’est pas déficience de sa part, mais seulement soumission à sa discipline. Sa soumission à la valeur que la société donne aux choses est une condition de sa rigueur ; néanmoins il limite ainsi son horizon et ne peut pas toujours voir les conséquences éloignées de cette attitude. » A l’origine du fourvoiement de l’économie politique se trouve la place prépondérante accordée par Adam Smith à la division du travail et à l’accumulation du capital plutôt qu’à l’exploitation croissante de la nature. « Cette erreur du génial fondateur de la science économique a été lourde de conséquences : elle a orienté ses successeurs vers le problème de l’équilibre général, ce qui a beaucoup retardé l’intelligence de la croissance. Elle fausse nos plus modernes calculs économiques en laissant hors de compte l’intervention des agents naturels. » Or, non seulement ces derniers sont loin d’être illimités, mais encore leurs composantes vivantes entretiennent des relations complexes avec le milieu. Parmi les autres causes du fourvoiement de l’économie politique figurent sa sur-estimation du modèle monétaire, sa sous-estimation des « déséconomies externes », autrement dit des externalités négatives, et sa fascination pour la croissance. « L’étroite liaison de la vision économique avec l’instrument monétaire restreint son champ de vision au domaine de la circulation de l’argent, qui ne s’emploie qu’entre hommes, donc à l’intérieur de l’organisme social, et ne s’applique point à ses rapports avec la nature. La vision monétaire ne permet de voir les choses qu’à partir du moment où elles entrent dans le système des relations humaines comme marchandises, et aussi longtemps qu’elles conservent ce caractère : avant d’avoir été ainsi perçues, elles sont sans existence économique; sitôt rejetées, elles perdent l’existence économique. »

La thèse centrale de son texte de 1957 ressort de la citation ci-après : « Pour ces raisons, il me semble que l’instruction économique devrait toujours être précédée d’une introduction écologique. Avant de parler de l’organisation des hommes pour l’obtention de biens, il faudrait montrer que ces biens sont obtenus à partir de l’environnement naturel et que, dès lors, l’organisation dont il s’agit est essentiellement une organisation pour tirer parti de l’environnement. » Au fond, il préconisait rien de moins qu’un changement de paradigme faisant de l’économie un prolongement de l’écologie, c’est-à-dire d’une science du Vivant, alors que l’économie de l’environnement tente aujourd’hui encore de réaliser l’inverse. Non seulement « l’économie politique » qu’on enseignait encore en faculté dans les années 1970 n’est pas devenu « écologie politique », mais elle a été dénaturée en se nommant de façon injustifiée « sciences économiques ». Erreur funeste qui nous a entraîné vers une croissance économique hors sol !

* texte paru dans le Bulletin du SEDEIS du 1er mars 1957 sous le titre « De l’économie politique à l’écologie politique », reproduit dans La civilisation de puissance, paru en 1976

source : https://www.catallaxia.org/wiki/Bertrand_de_Jouvenel:Jouvenel,_pionnier_m%C3%A9connu_de_l%27%C3%A9cologie_politique

Les origines historiques de l’écologie politique

Ralph Waldo Emerson dans son manifeste « La nature » (édité en 1836) appelle à réveiller sa sensibilité pour communier avec une nature dont l’homme fait partie et pouvoir ainsi affronter le conformisme. Le concept d’écologie apparaît en 1859 dans le préambule de De l’origine des espèces de Charles Darwin, sous le nom d’« économie de la nature ». Il y décrit les relations entre les prairies de trèfles, pollinisés par les bourdons, et les chats qui mangent les mulots qui eux-mêmes délogent les bourdons de leurs terriers. Le terme écologie en tant que tel est construit sur le grec oikos (« maison, habitat ») et lógos (« discours ») : c’est la science de l’habitat. Il fut inventé en 1866 par Ernst Haeckel, biologiste allemand. Dans son ouvrage Morphologie générale des organismes, il désignait par ce terme « la science des relations des organismes avec le monde environnant, c’est-à-dire, dans un sens large, la science des conditions d’existence ». l’origine de l’écologie est d’essence scientifique, ceux qui font l’étude des écosystèmes s’appellent écologues. A partir du moment où les observations concordantes des biologistes, naturalistes et autres chercheurs montreront la dégradation de la planète, l’écologie entrera en politique : il faut bien prendre des décisions, ne pas se contenter d’observer et comprendre. Rares sont les personnes qui réagissent à la société dominante. On peut certes nommer Elysée Reclus (1830-1905), Henry David Thoreau (La désobéissance civile, 1849) ou même Gandhi (lire son autobiographie, 1925-1929). Plus explicitement précurseur de l’écologie politique, nous pensons à l’ouvrage « La planète au pillage » de Fairfield Osborn (1948). Il faut aussi citer l’ouvrage de la biologiste américaine Rachel Carson sur les ravages du DDT, « Le printemps silencieux » (1962). En France, ce sont les naturalistes qui ont été les premiers à s’inquiéter du dérèglement planétaire. Ainsi Jean Dorst, « Avant que nature meure » (1965).

Dans les années 1960, on ne parle pas encore d’écologie politique en France, c’est le mouvement associatif qui mène seul le combat environnemental. Le livre de Serge Moscovici en 1968 n’est qu’un « Essai sur l’histoire humaine de la nature ». Sa démarche n’est pas politique : « Quelles sont les racines de l’inégalité sociale, de quelle façon peut-on la combattre ? Quelle est la société la plus juste ? Voilà les demandes auxquelles on est pressé de fournir une réponse. » Son livre « De la nature, pour penser l’écologie » est seulement publié en 1976. Notons que le mouvement de mai 1968 ne parlait pas encore d’écologie. Mais au cœur de la contestation de la guerre du Vietnam, le mouvement « Survivre » des scientifiques critiques (devenu Survivre et Vivre à l’été 1971) contribue à l’apparition d’un écologisme d’ultra-gauche. Rassemblés autour d’Alexandre Grothendieck, une poignée de mathématiciens dénonce la militarisation de la recherche et l’orientation mortifère du développement techno-scientifique. De 1971 à 1973, la revue constitue le journal écologique le plus important, atteignant un tirage de 12 500 exemplaires, avant que les éditions du Square ne lancent La Gueule ouverte et le Nouvel Observateur Le Sauvage. Il ne s’agit pas encore d’écologie politique, mais de dénonciation du système. Ce sont les prémices de l’écologie politique. Alain Hervé a été une cheville ouvrière du passage de l’écologie médiatisée à la présence de l’écologie dans l’arène électorale. Il avait fondé en 1970 la branche française des Amis de la Terre et supervisé le hors-série du Nouvel Observateur en avril 1972 : « La dernière chance de la Terre ». À partir de 1973, il dirigeait le mensuel écologique Le Sauvage. Lors de la candidature de René Dumont à la Présidence de la République en 1974, il a été responsable du bureau de presse.

Excepté quelques expériences locales aux élections, l’écologie politique ne devient donc visible qu’à partir de la présidentielle 1974. Et encore, c’est le mouvement associatif qui est maître d’œuvre. Justification : « Plutôt que de chercher à politiser l’écologie Philippe Saint-Marc, animateur du Comité de la Charte de la Nature (signée par près de 300 000 personnes), préconisait à l’époque d’écologiser les politiques en sensibilisant les différents partis aux enjeux environnementaux. Mais en novembre 1973, l’Association des Journalistes-écrivains pour la protection de la nature (AJEPN) organise un débat entre neufs délégués des partis politiques chargés des questions environnementales. D’après Jean Carlier, alors directeur du service des informations à RTL et militant de la protection de la nature et de l’environnement, « ça a été lamentable, sauf un ou deux exemples, des centristes plutôt ». À l’issue de cette réunion, Jean se dit convaincu que les partis politiques ne prendront jamais les enjeux environnementaux au sérieux, à moins d’y être contraints. Le 3 décembre 1973, lors d’une réunion du bureau de l’AJEPN, il propose de présenter un candidat écologiste aux prochaines élections présidentielles qui, selon lui, ne devraient pas tarder du fait de la détérioration de l’état de santé de Georges Pompidou. Ce sera René Dumont. » (extraits du livre de Michel Sourrouille, « L’écologie à l’épreuve du pouvoir », 2016)

Le philosophe Hans JONAS (1903-1993) n’a fait éditer son livre « Le principe responsabilité » qu’en 1979, et ce n’était pas de la politique, c’était de la philosophie. Il n’y a pas là d’écologie politique au sens de politique « politicienne », c’est-à-dire par présentation à des élections. Lors de la présidentielle de 1974, nous sommes en présence d’un programme explicitement écologiste qui sera porté par l’agronome René Dumont. L’action écologique de terrain passe dans le jeu institutionnel. Notons que la structure partisane de l’écologie politique a été encore longue à se mettre en place. Les Verts sont issus en 1984 de la fusion de la confédération écologiste et du parti écologiste, ils ne comptaient que 1700 adhérents à la fin de 1988.

La volonté du peuple exprimée grâce au tirage au sort

Convention citoyenne pour le climat, une assemblée de 150 Français tirés au sort à partir des listes électorales… mais aussi à partir des listes des abonnés au téléphone afin d’élargir la convention aux personnes éloignées de la politique. Les travaux dureront six mois et les propositions « pour lutter contre le réchauffement climatique » votées par le Parlement ou soumises à un référendum*. En Irlande, une assemblée purement citoyenne a été à l’initiative de la reconnaissance du droit à l’avortement. Quelques commentaires du point de vue des écologistes démocrates :

Le nombre de personnes pour représenter le peuple en réflexion est trop grand ; plus il y a de personnes, plus le nombre d’interrelations se multiplie et bloque l’expression d’une intelligence collective. Une Conférence de consensus avec une vingtaine de participants aurait suffi. Le fait qu’il n’y a pas de compétence particulière des membres est un avantage, l’ouverture d’esprit de chacun n’est pas viciée par un parti pris associatif, politique ou économique. Même si par miracle un climato-sceptique s’y retrouve, il lui faudra trouver la meilleure façon de comprendre et assumer des avis différents. Quant à la compétence technique, mieux vaut ne pas faire confiance aux experts ; le sens du bien commun est une qualité partagée par tous nos concitoyens ou presque, surtout quand on est réuni pour le rechercher ensemble. Notons d’ailleurs que nos députés n’ont pas de compétence particulière, si ce n’est l’art et la manière de se faire élire, ce qui ne prédispose en rien à être représentatif d’autrui. Le problème de fond, c’est le passage de la proposition à la décision finale. Les parlementaires risquent fort de réduire en charpie les bonnes idées. Un référendum ne sera pas forcément en adéquation avec la proposition de citoyens qui ont été formés pour maîtriser un sujet donné. Par exemple, si la taxe carbone est proposée par la Convention citoyenne, quelle majorité de votants pourrait accepter le fait de devoir payer plus cher son essence « si nécessaire au mode de vie actuel ». Pourtant tout le monde ressent plus ou moins consciemment que limiter nos émissions de gaz à effet de serre est une nécessité absolue et que cela ne va pas être une partie de plaisir. Pour en savoir plus sur le tirage au sort, quelques éléments de réflexion sur notre blog biosphere:

21 mars 2017, Allons bien au-delà de la démocratie représentative

Biosphere-Info du 3 janvier 2017, comment faire de la politique autrement ?

26 août 2016, Votons pour des députés désignés par tirage au sort

15 mars 2016, Le tirage au sort peut remplacer les procédures électives

* LE MONDE du 19-20 mai 2019, 150 Français tirés au sort, six mois de débat, la taxe carbone sur la table : la Convention citoyenne sur le climat se précise

40 ans après, comment redire l’indicible

Jean-Marc Jancovici : La limite, c’est notre ennemie. Quand ils ne peuvent s’affranchir eux-mêmes des limites, les hommes s’inventent d’innombrables divinités capables de le faire à leur place. La ribambelle des Dieux du temps des Grecs et des Romains étaient aptes à s’affranchir d’à peu près n’importe quelle loi terrestre s’il leur plaisait de le faire. Aujourd’hui, que l’on soit grand sportif, grand drogué, grand président, grand patron ou grand artiste, on est « grand » quand on a dépassé une limite. L’élève en difficulté que l’on essaie de remettre sur les rails n’obéit pas à une loi différente : il doit lui aussi dépasser ses propres limites. Avec le présent livre*, «  Les limites à la croissance », il s’agit uniquement de limites, non point pour les dépasser, mais pour s’en accommoder. L’idée de base de ce travail, initialement mené en 1972, est d’une simplicité biblique : pour que les hommes puissent produire, qu’il s’agisse de nourriture ou de la fusée Ariane, il leur faut des ressources naturelles. Tant que nous poursuivrons un objectif de croissance économique, nous pouvons être aussi optimistes que nous le voulons sur le stock initial de ressources et la vitesse du progrès technique, le système finira par s’effondrer sur lui-même au cours du XXIe siècle. La seule manière d’éviter cette issue était de stabiliser le PIB mondial au niveau de 1975. Bien évidemment ce n’est pas le chemin que nous avons suivi depuis. (préface)

Préface des auteurs : The Limits to Growth a été publié en 1972. Une version révisée, Beyond the Limits, est parue en 1992. Cette nouvelle mise à jour de 2004 fait le bilan des données que nous avons récoltées durant ces trente dernières années. L’un des piliers de notre projet était le modèle informatique World3 qui produit des scénarios sur le développement mondial. L’expansion de la population et du capital physique contraint petit à petit l’humanité à consacrer davantage de capital à la résolution de problèmes nés de l’association de plusieurs limites. A bout du compte, ces problèmes accaparent tellement de capital qu’il devient impossible d’alimenter la croissance. Le déclin de l’industrie empêche alors la société d’assurer la production dans d’autres secteurs : alimentation, services et autres formes de consommation. Et lorsque ces secteurs cessent de se développer, l’accroissement démographique s’arrête lui aussi. Nous plaidions pour que l’empreinte écologique de l’humanité ne dépasse pas la capacité de charge de la planète Terre.

En 1992 le monde est déjà en dépassement. La production mondiale de céréales par habitant a atteint son maximum au milieu des années 1980. La perspective d’une importante augmentation des captures de poissons marins s’est envolée. Nous payons un tribut toujours plus lourd aux catastrophes naturelles. La concurrence de plus en plus féroce autour des ressources en eau douce et de combustibles fossiles provoque des tensions, voire des conflits. Les États-Unis et d’autres émettent toujours plus de gaz à effet de serre et les données météorologiques fournissent la preuve que les activités humaines modifient le climat mondial. On constate déjà un déclin économique continu dans plusieurs régions. 54 pays représentant 12 % de la population mondiale ont enregistré une baisse du PIB par habitant de 1990 à 2001. La consommation actuelle de ressources dépasse de quelque 20 % la capacité de charge mondiale (empreinte écologique de Mathis Wackernagel). Mais hélas peu de personnes ont pris conscience de la gravité de la situation. Nous n’avons pas réussi à faire accepter le concept de « dépassement » comme une préoccupation légitime du débat public. Nous sommes beaucoup plus pessimistes qu’en 1972 quant à l’avenir qui nous attend. Jorgen est le cynique de notre groupe. Il pense que l’humanité va poursuivre, jusqu’à ce qu’il soit trop tard, les objectifs à court terme que sont toujours plus de consommation, d’emplois et de sécurité financière. Il est affligé à l’idée que les humains vont intentionnellement renoncer au monde merveilleux qui aurait pu être le leur. (janvier 2004)

* Les limites à la croissance (dans un monde fini) de Dennis Meadows, Donella Meadows & Jorgen Randers

édition rue de l’échiquier 2017, édition originale 2004 sous le titre The Limits to Growth, the 30-Year Update

L’écologiste effondré et l’élu potentiel

L’écologiste effondré : J’ai encore du chemin à faire pour diviser par 5 ma production de CO2. Mais le problème ce n’est pas moi, c’est notre incapacité collective à agir à la hauteur des enjeux. Notre société va disparaître dans les pleurs et le sang. L’effondrement a commencé, il faudrait nous préparer aux chocs à venir, renforcer notre résilience individuelle et collective pour tenter limiter la casse… Mais nous continuons à mentir, à promettre que « demain nous allons raser gratis », que quelques aménagements à la marge nous permettront de ne pas remettre en cause notre mode de vie. J’ai deux petites filles de 15 mois et de 5 ans qui vont survivre ou mourir au cœur des horreurs qui se préparent…

Le politicien écolo : Je partage ton angoisse à propos de l’avenir. Et alors ? Tu proposes quoi au juste ? Je serais très intéressé de savoir comment tu fais avaler ce discours catastrophiste aux électeurs. Tu t’imagines que ce discours est vendeur pour les élections municipales ? Tu penses faire combien d’adhérents et récolter combien de voix avec un programme proposant de réduire de 10 fois notre empreinte carbone, comme le suggère Yves Cochet ? Le problème, c’est la démocratie… Si l’on veut être en position de prendre de vraies décisions, significatives, il faut être élus et avant d’être élu, il faut être en capacité d’être élu… Je constate que « les pauvres » dans les quartiers populaires de ma ville de banlieue parisienne se foutent pas mal du danger de « collapse ». Ils pensent surtout à gagner plus pour dépenser plus. Et je ne peux leur en vouloir puisque toute la société tourne autour de cette seule fonction de « consommateur »… Bref, notre programme tient aussi compte de ce que les électeurs peuvent entendre… Une règle de base dans une démocratie, pour qui veut prendre le pouvoir grâce aux élections pour être en position de prendre de bonnes décisions par la suite.

Biosphere : Cet échange réalisé entre deux militants d’un même parti écologiste résume la contradiction entre le fait qu’il y a vraiment urgence écologique d’une part, mais que pour arriver en situation de décider, il faut être élu et donc faire plaisir. « Le problème, c’est la démocratie ! ». C’est exact, des populations qui peuvent élire Poutine, Trump, Bolsonaro ou Macron ne sont pas du tout préparées à la rupture. La démission de Nicolas Hulot de son poste de ministre de l’écologie de Macron a démontré que même avec un président qui se dit « progressiste », il n’y a pas d’avancée réelle possible en matière écologiste dans un monde « business as usual ». Or nous sommes déjà entrés en temps de guerre, une guerre que nous menons internationalement contre la planète pour s’accaparer ses richesses et éliminer tout ce qui n’est pas appropriation humaine. Il faudrait donc annoncer politiquement « Du sang, du labeur, des larmes et de la sueur »… comme en temps de guerre*. Un écologiste qui ne dirait pas cela aujourd’hui, à quelque poste électoral qu’il brigue, ne serait pas un véritable écologiste. Nous devons par exemple dire aux « pauvres » qui roulent en automobile et s’accaparent parfois les ronds-points que le prix du litre d’essence devrait être au moins dix fois plus cher que son montant actuel pour atténuer la brutalité du prochain choc pétrolier et diminuer le réchauffement climatique. Qu’on ne soit pas élu quand on tient un discours de vérité n’est pas grave puisque ce discours était le seul qui devait être tenu. Flatter le peuple n’est pas un exercice démocratique, mais une manœuvre démagogique et populiste indigne d’un parti écologiste. Au fur et à mesure que l’effondrement de la société militaro-industrielle deviendra une évidence aux yeux des électeurs, il y aura deux pistes offertes. Soit mettre des écologistes réalistes au pouvoir et accepter la sobriété partagée, soit acclamer un nouveau Führer et accumuler les guerres. Le peuple n’a pas toujours raison… Comme l’écrivait Henry David Thoreau dans La désobéissance civile (1849), « Tout homme qui a raison contre les autres constitue déjà une majorité d’une voix ».

* « « I have nothing to offer but blood, toil, tears and sweat » (Je n’ai à offrir que Du sang, du labeur, des larmes et de la sueur) est une expression célèbre prononcée par Winston Churchill le 13 mai 1940, dans son premier discours devant la Chambre des communes, après sa nomination au poste de Premier ministre du Royaume-Uni durant la Seconde Guerre mondiale.

Naissance de l’eugénisme… dans la lignée de Darwin

A la fin du XIXe siècle et au début du XXe, l’eugénisme, c’est-à-dire le souci d’améliorer l’espèce humaine, se répandit dans tout le monde occidental. Il inspira de nombreuses lois instaurant notamment la stérilisation des indésirables. En Allemagne prénazie, l’un des principaux tenants de l’eugénisme fut Ernst Haeckel, celui-là même qui forgea en 1866 le néologisme « écologie ». Voici quelques extraits tirés du livre de Ivo Rens, Entretiens sur l’écologie (de la science au politique) :

Darwin : « Chez les sauvages, les individus faibles de corps ou d’esprit sont promptement éliminés, et les survivants se font ordinairement remarquer par leur vigoureux état de santé. Quant à nous, hommes civilisés, nous faisons, au contraire, tous nos efforts pour arrêter la marche de l’élimination ; nous construisons des hôpitaux pour les idiots, les informes et les malades ; nous faisons des lois pour venir en aide aux indigents ; nos médecins déplient toute leur science pour prolonger autant que possible la vie de chacun » (La descendance de l’homme – 1871, p 179)

Darwin : « Tous ceux qui ne peuvent éviter une abjecte pauvreté pour leurs enfants devraient éviter de se marier, car la pauvreté est non seulement un grand mal, mais elle tend à s’accroître en entraînant à l’insouciance dans le mariage. D’autre part, comme l’a remarqué M.Galton, si les gens prudents évitent le mariage, pendant que les insouciants se marient, les individus inférieurs de la société tendant à supplanter les individus supérieurs » (La descendance de l’homme – 1871, p 750)

Clémence Royer : « Je veux parler de cette charité imprudente pour les êtres mal constitués où notre ère chrétienne a toujours cherché l’idéal de la vertu sociale et que la démocratie voudrait transformer en une source de solidarité obligatoire, bien que sa conséquence la plus directe soit d’aggraver dans la race humaine les maux auxquels elle prétend porter remède. On arrivait ainsi à sacrifier ce qui est fort à ce qui est faible, les bons aux mauvais, les êtres bien doués d’esprit et de corps aux être vicieux et malingres… » (Préface de à la première édition française de L’Origine des espèces de Darwin – 1862 )

Une actualisation avec un extrait de Serge Latouche commentant William Stanton : Le scénario [que Stanton propose], présenté comme une programmation volontaire équitable et paisible, vise à une réduction progressive de la population sur cent cinquante ans à un taux égal à celui de la déplétion du pétrole afin d’éviter le cauchemar d’une réduction brutale à travers guerres (y compris nucléaires), massacres, famines, etc. Les ingrédients en sont les suivants : « L’immigration est interdite. Les arrivants non autorisés sont traités comme des criminels. L’avortement ou l’infanticide sont obligatoires si le fœtus ou le bébé s’avèrent très handicapés (la sélection darwinienne élimine les inaptes). Quand, par l’âge avancé, par un accident ou une maladie, un individu devient plus un poids qu’un bénéfice pour la société, sa vie est humainement arrêtée. L’emprisonnement est rare, remplacé par des punitions corporelles pour les petits délits et par le châtiment capital sans douleur pour les cas les plus graves. » L’auteur est conscient des oppositions qui peuvent surgir de la mise en place de son schéma : « Le plus grand obstacle dans le scénario ayant le plus de chance de succès est probablement (à mon avis) la dévotion inintelligente du monde occidental pour le politiquement correct, les droits humains et le caractère sacré de la vie humaine. » La réponse est aussi impitoyable que le diagnostic : « Aux sentimentalistes qui ne peuvent pas comprendre le besoin de réduire la population de la Grande-Bretagne de 60 millions à environ 2 millions sur cent cinquante ans, et qui sont outrés par la proposition de remplacement des droits humains par une froide logique, je pourrais répondre : ’Vous avez eu votre temps’. » (William Stanton , The Rapid Growth of Human Population 1750-2000 : Histories, Consequences, Issues, Nation by Nation, Multi-Science Publishing, 2003) ; (Serge Latouche Le pari de la décroissance, Arthème Fayard/Pluriel, 2006, pp. 142-143)

Il y a cinq milliards d’hommes en trop sur Terre

« Le réchauffement climatique » OU « Cinq milliards d’hommes en trop », un livre de Jean-Michel, Jean-Claude HERMANS… et Thomas MALTHUS. En résumé :

Ce livre n’a aucune connotation politique, il n’est ni de gauche, ni de droite, il est simplement 100% écologique. Cela concerne simplement l’avenir de l’humanité. La démographie est sans doute le plus important des sujets et pourtant on n’en parle jamais, ou exceptionnellement pour dire que la démographie se porte bien en France et que nous sommes les champions. Comme si la démographie était une chance et une richesse. Plutôt une puissance par le nombre, ce qui était un avantage pour combattre ses voisins ! Il fallait de la chair à canon et de la main-d’œuvre. Il y a encore actuellement des personnes qui raisonnent ainsi, mais c’est indigne. Autrefois les océans regorgeaient de poissons, les forêts et les plaines de gibier. Mais dès 1900, on avait déjà éliminés les baleines du golf de Gascogne, l’esturgeon de nos fleuves, le thon de la mer du Nord, le loup et le lynx de nos forêts, la loutre, le castor et les moules perlières de nos rivières, l’ours, l’aigle et le vautour gypaète de nos montagnes, les tortues de nos landes. Si autrefois les espèces mettaient des siècles pour disparaître, aujourd’hui, tout va plus vite et on assiste à une hécatombe. Aujourd’hui c’est de l’eau morte qui coule dans nos rivières. Encore quand elles ne sont pas asséchées par des pompages abusifs. Aujourd’hui, les champs sont comme des terrains de football sans aucune vie. Où sont nos papillons, nos libellules, nos sauterelles, nos hannetons, nos coccinelles et nos pauvres abeilles ? Tout ça à cause des saloperies de pesticides que l’on met partout dans les champs et les jardins. Toutes ces disparitions sont dues à la pollution ou l’exploitation, mais la cause première est la surpopulation humaine.

Nous serons bientôt sept milliards sur la terre et c’est trop pour notre petite planète. L’homme est la seule espèce qui produit des enfants sans se soucier s’ils auront de quoi manger ou pas. L’homme est une espèce qui n’a pas de prédateur, c’est pourquoi, il peut se multiplier à l’infini. L’homme se reproduit même dans les pires conditions. Aujourd’hui, le leitmotiv est le réchauffement de la planète ; on ne parle jamais de la cause première, les sept milliards d’humains. On parle des gaz d’échappement des voitures, des fumées d’usine, des chauffages d’habitations, mais il faut des voitures, des usines et des habitations pour sept milliards de personnes. Si la terre n’avait qu’un milliard d’habitants comme en 1900, il y aurait sept fois moins de voitures, d’usines et d’habitations et sept fois moins de gaz à effet de serre. Nous avons atteint un seuil critique, il ne faut plus augmenter la population humaine, si nous pouvons la diminuer ce serait encore mieux. Si paresse est mère de tous les vices, démographie est mère de tous les maux. Le dépeuplement des océans est dû à la surpopulation humaine. La déforestation est due à l’accroissement de la population. La Chine est un pays totalitaire et impérialiste, mais pour ce qui concerne la démographie, ils ont eu raison ; sans cette planification familiale, la Chine aurait aujourd’hui 300 millions d’habitants de plus. Il y a évidemment un problème religieux concernant la démographie, car Dieu a dit : « Croissez et multipliez ». A l’époque de la Bible, cela ne posait pas de problème, on pouvait croître et multiplier, la terre était peu habitée et il y avait une forte mortalité infantile. Aujourd’hui, les gens religieux continuent à faire des grandes familles pour plaire à Dieu, sans réfléchir aux conséquences que cela a sur la planète. Aujourd’hui, il y a moins de mortalité infantile dans tous les pays car l’Occident a apporté sa médecine, mais les femmes continuent à faire des enfants comme au temps où il y avait une forte mortalité infantile.

En 1945, la France comptait 40 millions d’habitants. Nous sommes donc 25 millions de plus qu’il y a 65 ans. On s’étonne de la disparition des terres agricoles ? Comment faire pour multiplier les emplois ? En Europe et dans les pays occidentaux, il faudrait demander aux familles de n’avoir que deux enfants. De ne donner des allocations familiales que pour les deux premiers enfants et ne rien donner pour les suivants. On n’ose même pas stériliser les personnes condamnées pour maltraitance à enfants, ce qui serait pourtant la chose la plus logique pour éviter toute récidive. Et dans beaucoup de pays du tiers monde, c’est malheureusement l’enfant unique qu’il faut préconiser. Si nous nous soucions d’écologie, commençons par nous occuper de la surpopulation humaine. C’est curieux, les médias parlent de surpêche, de surexploitation, mais jamais de surpopulation et c’est pourtant la même chose.

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Ah, si la population française diminuait !

Avant toute chose, il faut considérer que l’expansion démographique d’un pays dans un monde largement surpeuplé et sur des territoires de plus en plus fermés car eux-mêmes surpeuplés, toute croissance démographique dans un pays doit être considérée comme défavorable. Les médias, particulièrement pour le cas français, s’intéressent à l’indicateur de fécondité de 2,1 enfants par femme, chiffre permettant un renouvellement de la population au même niveau. Mais une population stationnaire n’indique en rien que ce niveau soit supportable économiquement, socialement et écologiquement. Des pays comme le Japon ou l’Allemagne ont fait le bon choix de réduire leur population dans un contexte où des expertises scientifiques indiquent que nous courrons à la catastrophe dans beaucoup de domaine, climatique, énergétique, agricole, etc.

D’ici 2060, l’Allemagne devrait perdre presque 15 millions d’habitants et avoir une population de 66 millions d’habitants, contre plus de 80 millions à l’heure actuelle. Que ce soit la Tribune, Challenges ou l’Economiste, nos médias français s’inquiètent pour les Allemands. Ils ont bien tort. Chaque année arrive sur le marché du travail des classes d’âges moins nombreuses, ce qui fait baisser le taux de chômage puisqu’on a pas à leur fournir des emplois en aussi grand nombre. De plus moins de chômage veut dire moins de prestations à verser (les salaires et les revenus des entreprises sont moins ponctionnés, le coût du travail est ainsi moindre pour un salaire net identique et donc ça facilite encore plus l’emploi). Là aussi l’Allemagne a bénéficié de ce phénomène. Qui dit baisse de la population dit aussi baisse de la pression foncière, ce qui fait baisser le coût du logement pour les particuliers. On le voit en Allemagne où, bien que le niveau de vie soit un peu plus élevé qu’en France, se loger revient moins cher.

Les contempteurs de la décroissance démographique dans un pays s’attardent principalement sur le vieillissement de la population, donc le manque de main d’œuvre et le problème des retraites. La compensation par l’afflux de migrants forme pour les malthusiens une solution qui n’en est pas une. Les choses sont toujours beaucoup plus complexes que ce qu’on croit. Voici quelques extraits du livre « Moins nombreux, plus heureux, l’urgence écologique de repenser la démographie » :

1) la question du vieillissement :

Yves Cochet : La solution à un vieillissement de la population ne peut pas être l’augmentation de la proportion de jeunes, car ces derniers seraient vieux à leur tour un jour et réclameraient donc encore plus de jeunes : c’est la fuite en avant, la situation ne ferait que s’aggraver. Nous croyons, au contraire, que la peur occidentale du vieillissement de la population doit être affrontée aujourd’hui, et que, d’ailleurs, nous ne devons pas craindre une population âgée. Une société âgée possède des qualités économiques, sociales et écologiques comparables, voire meilleures, qu’une société plus jeune. Même à la retraite, les personnes âgées contribuent de façon appréciable à la prospérité de la société, par tout le travail bénévole qu’elles assument, auquel il faut ajouter les contributions intellectuelles de la sagesse de l’âge. Les grands-parents européens assurent les deux-tiers des services de garde informels des enfants. La grande majorité des personnes âgées sont auto-suffisantes, elles ne sont pas un fardeau financier pour leurs enfants. C’est plutôt elles qui, bien souvent, soutiennent les jeunes générations, notamment les chômeurs. Tout compte fait, les jeunes sont plus coûteux pour l’économie, en temps et en argent pour leur entretien et leur éducation, que les vieux pour leurs pensions. Plus de retraites à payer est compensé par moins d’investissements scolaires. De même, dans le secteur de l’habitat et des infrastructures en général, une population stagnante ou déclinante est évidemment moins coûteuse qu’une population croissante. A l’échelon individuel, une famille avec un ou deux enfants disperse moins son héritage qu’une famille avec trois ou quatre, ce qui favorise les enfants de la première famille.

Jean-Christophe Vignal : Ce qui est certain, c’est que la transition démographique implique un vieillissement général de la population, avec un gonflement du nombre de personnes âgées et un affaiblissement du nombre de jeunes. Ce qui signifie qu’il y aura moins de jeunes pour s’occuper de plus de vieux. Avec des besoins médicaux en hausse. Mais aussi qu’il n’y aura plus à construire – sauf à imaginer une nouvelle occupation spatiale du territoire, nullement improbable pour répondre aux besoins d’une économie durable relocalisée – des centaines de milliers de logements par an pour accueillir les nouvelles familles. De même, les infrastructures communes seront moins sollicitées par une population moins nombreuse, et les dépenses éducatives, premières dépenses de l’État, pourront diminuer. Quoiqu’il en soit, impossible de dire aujourd’hui si les gains compenseront les pertes. Tout ce à quoi il est possible de s’attendre, c’est à une restructuration sévère de secteurs entiers et importants de notre appareil productif de biens et de services. D’autant plus que cette transition démographique doit s’accompagner, pour avoir du sens, d’une révolution écologique profonde dans nos manières de produire comme de consommer. A quoi en effet servirait-il d’être moins nombreux si cela conduisait seulement à pouvoir consommer toujours plus, en continuant à détruire le biotope Terre qui nous fait vivre ?

Michel Tarrier : Prenons l’exemple des retraites. Contrairement à l’idée, répandue par nos gestionnaires qui ont les yeux rivés sur leurs projections à 20 ans, selon laquelle nous avons besoin de plus de jeunes pour pouvoir payer les retraites des seniors sans troubles économiques et sociaux (afin d’éviter un poids des prélèvements trop grands sur les premiers, ou un désastre financier aux seconds avec des retraites ‘peau de chagrin’), cette croissance démographique ne peut être appréhendée que comme une pyramide de Ponzi ne pouvant se terminer que par un krach, en générant des  »excès de capacité de charge » comme l’évoque précédemment Alain Gras en se référant au modèle de Lotka-Volterra. En effet, si chaque génération doit être plus nombreuse que la précédente pour supporter le coût des seniors, nous sommes en présence d’un mécanisme de fuite en avant qui ne peut que se heurter à un moment au mur des réalités, que celles-ci soient sociales, économiques ou écologiques. Il suffit que le chômage des jeunes s’aggrave et perdure pour que ceux-ci ne se révèlent qu’un poids-mort économique incapable de prendre en charge ses propres besoins comme les besoins des classes âgées … une situation ‘à la tunisienne’ en quelque sorte (9), et qui plus est dans un pays qui a l’habitude d’un certain confort et vivrait d’autant plus mal un déclassement. Et si nous faisons fi de la crise économique en pariant sur une relance prochaine, que fera-t-on dans une France de 80 millions d’habitants sinon une projection à 100 millions pour la génération suivante, et puis 120 pour la fois d’après ? Sérieusement, vous y croyez, vous, à une France pareille où le Grand Paris absorberait Lille et Lyon ? A la viabilité de ce pays-là ? Ou bien plus simplement à l’intérêt d’y vivre ?

2) la question migratoire :

Yves Cochet : Si l’on s’en tient à l’idéal de la pensée politique progressiste courante, l’Europe vieillissante et en baisse démographique devra accueillir des millions de jeunes émigrés du Sud pour tenter de résoudre les problèmes d’une société de croissance : déséquilibre entre le nombre de retraités et le nombre d’actifs, mutation de la demande de biens et services traditionnels et des types d’emplois afférents dans le sens du « care », évolution des jeux de pouvoir nationaux au profit des nouveaux citoyens émigrés. C’est là une conception de l’augmentation démographique qui ne profite qu’aux tenants de la croissance, du dynamisme des marchés et de la compétitivité à tout prix.

Didier Barthès : « Croissez et multipliez » lit-on dans la Genèse. Ces propos ont largement dépassé leur origine religieuse. Beaucoup, même parmi les athées les plus convaincus, ont intériorisé cette injonction. Mais, croyants et non-croyants oublient généralement que cette phrase, datant de quelques siècles avant Jésus-Christ, fut écrite dans un monde qui ne comptait environ que 150 millions d’individus soit le cinquantième de ce qu’il héberge aujourd’hui. Si l’on admet que la nature d’un problème est largement déterminée par son ordre de grandeur, alors, constatons que cet appel au peuplement se trouve désormais bien inadapté aux circonstances. Nous serons bientôt neuf milliards et nous touchons chaque jour un peu plus aux limites de notre biotope. Dans un monde de 150 millions d’habitants tous les problèmes locaux et provisoires de surpopulation pouvaient se régler par l’émigration, c’est d’ailleurs ainsi que la Terre s’est couverte d’hommes. Sur une planète entièrement peuplée, ce mécanisme n’a plus de sens.

Michel Sourrouille : j’aborde une question rarement évoquée, « la décroissance des migrations sur une planète close et saturée ». En effet cet aspect sent le souffre puisque l’arrêt des migrations est une thématique portée par l’extrême droite. Mais pas seulement. Sur une planète saturée d’humains, les frontières se ferment. Les lois contre les étrangers se durcissent un peu partout, dans les pays riches comme dans les pays pauvres.

Jean-Christophe Vignal : Il faut aussi poser la question de l’immigration. Comment des Français pourraient admettre qu’il leur faut limiter leur procréation pour permettre à terme une gestion écologiquement équilibrée de leur territoire sans consommation prédatrice de ressources sur d’autres pays, et continuer à voir arriver des dizaines de milliers de nouveaux arrivants chaque année ? Une gestion limitative de notre procréation, même dans un cadre purement incitatif à mille lieux du mode contraignant et punitif pratiqué en Chine, n’aide pas à soutenir une politique d’accueil. Je soutiens à titre personnel qu’il nous faut être d’autant plus rigoureux dès aujourd’hui, pour nous-mêmes comme pour les migrants économiques, afin que notre pays ait demain les ressources nécessaires et durables pour accueillir toute notre part des éco-réfugiés qu’évoque précédemment Michel Sourrouille, victimes lointaines d’un mode de développement prédateur que nous avons largement contribué à faire émerger.

La démographie fait polémique au sein des décroissants

Alain Adriaens : « La question de la démographie est un des rares sujets à faire polémique au sein des Objecteurs de croissance. Nous sommes tous convaincus que la croissance démographique est un des 3 facteurs (I=PAT) qui est à la source du problème mais nous savons que c’est une question que la politique ne peut résoudre par volontarisme.  Une certaine impuissance donc. Je viens d’aborder indirectement cette question dans une analyse destinée à un centre d’étude écologiste. » Voici quelques extraits de son analyse de l’équation IPAT qui complètent notre article précédent sur le Que sais-je ? » consacré à la décroissance.

Technologies : confiance, méfiance ou défiance ? (février 2019)

L’impasse de l’actuel modèle d’organisation des sociétés devient évidente pour celles et ceux qui ne sont pas dans le déni. Se pose dès lors la question, non plus de la probabilité des temps mauvais à venir, mais de comment faire pour éviter le pire. Entre la croissance verte et l’objection de croissance, le débat se cristallise souvent autour de la place accordée aux technologies nouvelles. Si l’on veut tenter une approche globale et distancée de l’impact des activités humaines sur les écosystèmes, l’équation dite d’Ehrlich1 qui date déjà des années 70 est éclairante. I = PAT montre que l’impact environnemental, noté I, est le produit de trois facteurs : la taille de la population (P), les consommations de biens et de services de celle-ci, directement liée à sa richesse, (A, pour « Affluence » en anglais) et les technologies utilisées pour la production des biens (T). Si l’on regarde ce qui s’est passé ces dernières décennies, on constate qu’au niveau mondial, le taux annuel de la croissance de la population est de 1,2%, le taux de croissance du PIB est en moyenne de 3,2% et l’amélioration de l’efficience des techniques, difficile à estimer2 est d’environ 1,5%. Au total, chaque année a vu (et continuera à voir, sauf changement radical) un accroissement de l’impact environnemental de 3,1% (1,2 + 3,2 – 1,5), avec les conséquences terriblement néfastes que l’on ne peut plus nier (sur le dérèglement climatique dû au émissions de CO2 à la mode aujourd’hui mais aussi sur la biodiversité et plus largement sur les 9 secteurs critiques listés par Kate Raworth dans son Doughnut Economics.

Que faire ? Selon les sensibilités, les intérêts ou les aveuglements, on peut donner la priorité à l’action sur l’un des trois facteurs : population, consommation ou technologies employées.

Passons d’abord rapidement sur ceux qui souhaitent d’abord voir diminuer la population mondiale. Il est évident qu’il importe de conseiller aux couples de ne pas avoir trop d’enfants, surtout dans les pays dits développés où un humain est environ 40 fois plus « lourd » pour les écosystèmes que dans les pays pauvres3. Dire et redire « Un enfant ça va, trois enfants, bonjour les dégâts » est une vérité mais tous les démographes savent que, sauf mesures coercitives autoritaires ou anti-humanistes, l’action politique a très peu d’influence sur les désirs d’enfants. Certes, mettre fin aux politiques natalistes (allocations familiales plus élevées selon le rang de l’enfant – fort heureusement fini depuis peu en Belgique) ou permettre un accès plus aisé aux méthodes anticonceptionnelles, sont de bonnes politiques que l’on peut soutenir mais elles sont souvent freinées par des facteurs culturels ou religieux qui n’évoluent pas aussi vite que les nécessités économiques ou environnementales. Toutefois, on constate que la natalité diminue lentement en parallèle avec les progrès de l’éducation et du niveau économique. Sachant que les capacités d’influencer les choix reproductifs des humains sont limitées et à long terme, la question « Comment agir pour arrêter de dégrader l’écosystème Terre ? » se porte dès lors sur quelle cible privilégier : la consommation ou le développement de nouvelles technologies.

Si, avec l’adoption de technologies moins consommatrices d’énergie, l’on n’observe pas de ralentissement des dégâts environnementaux, c’est dû au paradoxe que Jevons, dès le XIXe siècle, a décrit : si des techniques plus efficaces apparaissent, elles diminuent le prix de revient des produits, leurs ventes augmentent et leur production croît plus vite que la réduction de pollution qu’elles ont engendrée. Pour M. et Mme Toulemonde, cela s’est traduit par le fait que bien que les véhicules automobiles consomment moins qu’il y a 20 ans, la consommation de carburants des ménages a augmenté car les gens parcourent plus de km vu le moindre coût que cela représente jusqu’à présent… Il apparaît aux yeux de plus en plus de nos contemporains que le « toujours plus de technologies innovantes », slogan que la logique consumériste veut imposer, a des conséquences contre-productives que n’avait même pas imaginées Ivan Illich. Ce que l’on nous propose sont des objets techniques qui nous « faciliteront la vie » à un point tel que nous deviendrons des incapables. Déjà les calculettes ont fait régresser les capacités de calcul mental, les GPS et autres « apps » sur smartphones font perdre le sens de l’orientation et, bientôt, des voitures autonomes dispenseront d’avoir à apprendre à conduire… On peut donc imaginer un scénario semblable à celui du (prophétique ?) film d’animation WALL-E : après avoir complètement « salopé » la planète Terre, les humains survivants se réfugieront sur une station spatiale où, servis par des robots très efficaces, ils deviendront des espèces de larves obèses, avachies dans leur hyper-confort de rois fainéants…

 

Que sais-je sur la décroissance… démographique !

Un « Que sais-je ? » sur la décroissance écrit par Serge Latouche vient de paraître en février 2019. Dans le chapitre « La décroissance et la question démographique », l’auteur constate que le malthusianisme est redevenu un enjeu contemporain : « Une analyse mécaniste d’inspiration comparable à celle de Malthus, réhabilité pour l’occasion, consiste à faire remarquer que la population mondiale a explosé avec l’ère du capitalisme thermo-industriel. La mise à disposition d’une source d’énergie abondante et bon marché, le pétrole, a permis de faire passer la population mondiale d’environ 600 millions au XVIIIe siècle à plus de 7 milliards aujourd’hui, en attendant les 9 à 12 milliards prévus pour 2050. La disparition de cette source d’énergie non renouvelable nous condamnerait à revenir à un chiffre de population compatible avec les capacités de charge durables de la planète, soit à peu près le chiffre de la population antérieure à l’industrialisation. Il est clair que si une croissance infinie est incompatible avec un monde fini, cela concerne aussi la croissance de la population. C’est la raison pour laquelle presque tous les auteurs de référence de la décroissance, ceux qui ont mis en évidence les limites de la croissance (Jacques Ellul, Nicholas Georgescu-Roegen, Ivan Illich, entre autres), ont tiré le signal d’alarme de la surpopulation. Et pourtant, ce ne sont pas des défenseurs du système… »

Mais Serge Latouche fait une erreur conceptuelle en hiérarchisant démographie et économie. L’écologie montre qu’il y a toujours interrelations et que la chaîne de causalité est difficile à interpréter. Il laisse dire à « on ne sait qui » que si la décroissance est nécessaire, ce serait d’abord celle de la population. Aucun analyste sérieux ne peut adopter un tel point de vue, simplificateur. En fait Serge pose une hypothèse contestable pour en tirer la conclusion que c’est l’argumentation de ceux qui répugnent à remettre en cause la démesure économique de notre système. Biosphere connaît les auteurs de ce genre d’affirmation gratuite. Pour avoir personnellement « dialogué » avec Bruno Clémentin, Vincent Cheynet ou Clément Wittmann, nous savons qu’on ne peut pas discuter avec eux. Clément vient de publier à compte d’auteur « Changer ou disparaître ». Son dernier chapitre, « Trop nombreux », reflète malheureusement le discours de Latouche : « Tenir des propos malthusianistes permet simplement de refuser de changer notre mode de vie. » Dommage que ce biais cognitif se retrouve dans un « Que sais-je ? », ouvrage à large diffusion.

Dans la suite du chapitre consacré à la démographie, Latouche reprend un raisonnement biaisé en hiérarchisant démographie et économie, mais cette fois de façon inverse : « Ce n’est pas la bombe P (pour population) qui est la première responsable de l’effondrement prévisible, mais la bombe P (pour productivité). » C’est oublier que le nombre d’automobiles est inséparable du nombre de conducteurs. Si notre planète n’était occupée que par quelques (centaines de) milliers d’êtres humains, ils pourraient avoir un niveau de vie extraordinaire sans endommager gravement la planète. En fait la démographie a toujours été en va-et-vient avec l’économie, depuis le moyen-âgeux « il n’y a richesse ni force que d’hommes » (Jean Bodin) en passant par la relation Population/alimentation selon Malthus ou la pression de la population sur l’innovation technologie (Ester Boserup). Les interprétations de la chaîne de causalité diffèrent, mais le point de référence est le même, le nombre d’humains, que ce soit équilibre ou déséquilibre entre population et conditions de vie. Un décroissant qui ignorerait léquation de Kaya (CO2 = (CO2 : KWh) x KWh : dollars)x(dollars : Population)xPopulation) ou la formule « I = PxAxT » ne peut pas raisonner de façon juste. La démographie est un multiplicateur des menaces et réciproquement le niveau de vie est un multiplicateur des menaces ; les deux phénomènes sont des multiples l’un de l’autre. Aujourd’hui on parle beaucoup de décroissance de notre empreinte écologique. Mais quand nous vivrons la fin du pétrole et les effet du réchauffement climatique, on ne parlera plus du tout de niveau de vie, les personnes dans leur immense majorité étant réduites à la couverture des besoins basiques. La tâche des politiciens sensés se résumera à « diminuer au maximum le nombre de morts (dixit Yves Cochet) » ou, si on en croit l’histoire humaine, augmenter au maximum le nombre de morts. Nous avons malheureusement une préférence pour la violence comme solution à nos difficultés et peu d’appétence pour l’approfondissement de l’intelligence collective.

Nous terminons par une dernière remarque, la décroissance n’est pas un phénomène en soi, ce n’est que la résultante de nos difficultés à limiter nos besoins, c’est une sous-partie de l’écologie. Sur une planète délabrée par notre nombre et notre technologie, il s’agit de choisir une décroissance maîtrisée sans attendre le prochain choc pétrolier ultime pour agir. Le message de Malthus, le déséquilibre entre population humaine et possibilités de la nourrir, montre qu’il était en 1798 à la fois un précurseur de l’écologie et de la décroissance.

PS : Il est intéressant de savoir que la maison d’édition « Le Passager clandestin » a refusé d’inscrire Malthus dans sa collection des « précurseurs de la décroissance » : « Nous estimons que les thèses que Mathusalem avance sont trop éloignées des idées que nous souhaitons porter avec cette collection. Il nous semble qu’il serait nécessaire d’approfondir les objections et réserves qui ont été faites au sujet des thèses malthusiennes, mais ce travail ne nous paraît pas envisageable dans le cadre des petits opuscules de notre collection… »

Des chasseurs-cueilleurs moins prolifiques

L’expansion démographique s’explique à la fois par le travail du sol et l’étatisation. Aux alentours de dix mille ans avant notre ère, au tout début de l’invention de l’agriculture, il n’y avait que deux à trois millions de nos congénères sur la surface du globe. On estime par la suite la population mondiale totale à environ 25 millions d’habitants en 2000 avant notre ère.

Les populations non sédentaires limitaient délibérément leur reproduction. La logistique du nomadisme faisait qu’il était difficile de transporter simultanément deux enfants en bas âge. C’est pourquoi l’on observe chez les chasseurs-cueilleurs un espacement d’environ quatre ans entre les naissances. Cette régulation était obtenue par diverses méthodes : sevrage retardé, absorption d’abortifs, traitement négligé des nouveau-nés ou infanticide. En outre, du fait de la combinaison d’une activité physique intense avec un régime maigre et riche en protéines, la puberté était plus tardive, l’ovulation moins régulière et la ménopause plus précoce. Chez les agriculteurs sédentaires en revanche, il était moins difficile de gérer des naissances beaucoup plus rapprochées, et les enfants y acquéraient une plus grande valeur en tant que main-d’œuvre agricole. La sédentarité rendait aussi les premières menstruations plus précoces ; le régime céréalier permettait de sevrer les nourrissons plus tôt en leur faisant consommer bouillies et graux ; et un régime riche en glucides stimulait l’ovulation et prolongeait la vie reproductive des femmes. Malgré une santé fragile et une mortalité infantile et maternelle plus élevée par rapport aux chasseurs-cueilleurs, les agriculteurs sédentaires connaissaient des taux de reproduction sans précédent – ce qui était plus que suffisant pour compenser leurs taux de mortalité également sans précédent. Les communautés agricoles néolithiques du Levant, d’Égypte et de Chine ne cessaient de croire en nombre et d’envahir les basses terres alluviales aux dépens de peuples non sédentaires. Et il ne servait à rien de contrôler une plaine alluviale fertile si elle n’était pas rendue productive par une population de cultivateurs susceptibles de l’exploiter. Il faut considérer les premiers États comme de véritables « machines démographiques ». Ils étaient tout aussi obsédé par le nombre de leurs sujets qu’un berger par la bonne santé de ses troupeaux. L’impératif de rassembler les hommes, de les installer à proximité du centre du pouvoir, de les y retenir et de leur faire produire un excédent par rapport à leurs propres besoins animait une bonne partie de l’art de gouverner dans le monde antique. Plus tard le principe directeur du colonialisme espagnol dans le Nouveau Monde, les regroupements forcés de populations autochtones autour de centre d’où rayonnait la puissance espagnole, étaient conçus comme un projet civilisateur qui remplissait en fait la fonction de servir et nourrir les conquistadores. Les centres chrétiens d’évangélisation des populations dispersées commencèrent de la même manière, en rassemblant une population productive autour de missions d’où rayonnaient les efforts de conversion.

L’excédent n’existait pas avant que l’État embryonnaire ne se charge de le créer. La paysannerie, ne produit pas normalement un excédent susceptible d’être approprié par les élites, il faut l’y contraindre : corvées, réquisitions de céréales ou d’autres produits, payement d’un tribut, esclavage ou servage. Lorsque la population devient si dense que la terre peut être contrôlée, il devient inutile de maintenir les classes subalternes dans la servitude, il suffit de priver la population laborieuse du droit d’être des cultivateurs indépendants ou de vivre de la chasse et de la cueillette.

James C. Scott, « Homo Domesticus (Une histoire profonde des premiers Etats) »