Terrible avenir tel qu’on se le cache

Dans les conversations courantes, une considération chasse l’autre. La pandémie aujourd’hui, hier le terrorisme, le réchauffement climatique en toile de fond, la canicule un jour, les inondations le lendemain, quelques considérations très ponctuelles sur la chute de la biodiversité et toujours l’avalanche des faits divers… on en oublie la descente énergétique qui s’amorce. Les médias se consacrent aux problèmes de société et aux événements croustillants, raffolent de la culture d’élite et du sport de masse, décortiquent les débats sans fin sur les ravages de la pandémie, les masques, la vaccination, se penchent de temps en temps sur les chômeurs et les familles à la dérive, nous abreuvent de publicités… Ils nous détournent de l’essentiel. Les politiciens captent eux aussi notre attention avec le bal des ego et les jeux d’appareil. Nous sommes submergés de nouvelles, anesthésiés, incapables de trier entre l’important et le dérisoire.

Qui se souvient encore du krach financier de 2008 ? Qui se rappelle du pic pétrolier mondial de 2006 ? Qui a fait le lien entre ces deux événements ? Qui parle aujourd’hui du choc pétrolier ultime qui va survenir bien avant que nous ayons commencer à lutter vraiment pour le climat ? Crises pétrolières et crises climatiques sont les jumeaux de l’hydrocarbure, liés l’un à l’autre de façon très étroite. Laisser le pétrole sous terre pour éviter les gaz à effet de serre, et c’est la catastrophe économique par manque de carburant d’une civilisation basée sur les ressources fossiles. Brûler du pétrole, c’est l’apocalypse climatique et une planète invivable pour les générations futures. Peu de gens restent lucides sur le rôle central du pétrole, le viagra des sociétés croissancistes. Pourtant, les avertissements remontent à loin, encore faut-il les connaître

Le pic pétrolier est ce point de retournement à partir duquel la production de pétrole commence à baisser inéluctablement. Le géologue américain King Hubbert avait annoncé en 1956 que les États-Unis connaîtraient ce pic vers 1970. A l’époque, la majorité des experts s’était montrée incrédule. Pourtant, le pic de Hubbert a été atteint aux Etats-Unis entre 1971 et 1972. Un spécialiste de l’automobile, Jean Albert Grégoire, publie un livre en 1979, Vivre sans pétrole : « Comment l’automobiliste pourrait-il admettre la pénurie lorsqu’il voit l’essence couler à flot dans les pompes… Apercevoir la fin des ressources pétrolières, admettre son caractère inéluctable et définitif, provoquera une crise irrémédiable que j’appellerai crise ultime. » Jean-Marc Jancovici précisait récemment que jamais un humain n’avait autant utilisé de pétrole par habitant qu’en 1979, et jamais plus il n’en utilisera autant. La descente énergétique avait commencé, et les indicateurs monétaires ne font que suivre les indicateurs physiques. L’économie n’est qu’une machine à transformer les ressources naturelles. Sans ressources à disposition, c’est la chute du PIB. Opinion publique, médias ou politiciens, qui le dit assez fort pour être entendu ?

La lutte pour le climat va précipiter l’arrivée de la date du choc pétrolier ultime. Selon ses engagements, l’Europe devrait d’ici à 2050 avoir fait disparaître la consommation de charbon, avoir réduit de 85 % sa consommation de pétrole et de 55 % sa consommation de gaz naturel. Mais difficile à une époque de fausses nouvelles, d’idéologie croissanciste répandue dans tous les milieux médiatisés, d’économie de la promesse au sortir du confinement et de croyance au progrès technique sans limites, difficile donc de penser aujourd’hui que la taxe carbone aurait du être mise en place depuis de nombreuses années déjà ; cette réalité a été occultée, y compris par la Convention citoyenne sur le climat dans ses 149 propositions. Nous serons donc un jour prochain obligé d’adopter un rationnement avec des cartes carbones individuelles. Qui le dit assez fort pour être crédible ?

Le problème de la nécessaire rupture écologique, c’est qu’elle demande une complète déconstruction de nos structures matérielles et mentales actuelles. Il nous faut un nouvel imaginaire, répétait Serge Latouche. Il nous faut aller moins vite, moins loin et moins souvent, s’exclamait Yves Cochet. Mais bousculer des habitudes socio-culturelles demande du temps, pratiquer la sobriété partagée ne va pas de soi. Pourtant, le double choc pétrolier et climatique nous oblige à réagir drastiquement. L’avantage de ces vagues pandémiques mondialisées à répétition, c’est qu’elles nous préparent aux politiques de restrictions dans tous les domaines : se déplacer, se nourrir, trouver un emploi, pratiquer les loisirs. On est en train d’en revenir à l’essentiel de nos besoins, poussés par un virus et non par notre réflexion commune. Qui explique à la population que nous sommes entrés dans l’ère de la démobilité, de la désurbanisation, de la décroissance du superflu ? Qui énonce que cette période est nécessaire et qu’elle sera durable ? Qui nous dit que le monde d’avant, le monde de l’abondance matérielle et des esclaves énergétiques à profusion est prochainement révolue ? Il nous faudra attendre le choc pétrolier ultime pour en prendre collectivement conscience…

Michel Sourrouille, article paru initialement sur le site des JNE :

https://jne-asso.org/blogjne/2021/02/14/lavenir-tel-quon-se-le-cache/

Planification publique et carte carbone

Il ne suffit pas de définir un objectif de neutralité carbone à atteindre en 2050, encore faut-il s’en donner les moyens. Réapparition du « haut-commissaire au plan » en France, Plan Biden aux Etats-Unis, Green New Deal en Europe… lidée de « planification » de l’économie par la puissance publique fait son chemin après des décennies de règne de la « loi du marché ». Du point de vue des écologistes, planifier semble nécessaire pour définir une politique globale visant à la décarbonation de l’économie. En effet la réduction drastique des émissions de gaz à effet de serre ne peut pas s’en tenir à la libre volonté des agents économiques.

Un opuscule* fait le tour du problème. Il pointe l’ampleur de la tâche à accomplir pour que les mentalités acceptent les changements majeurs nécessaires, à savoir une vraie rupture écologique. Il en va ainsi de la reconversion des cohortes de travailleurs des industries de l’énergie, de l’automobile ou de l’aéronautique, en passant par l’abandon par les économistes des canons libéraux. Le mythe selon lequel tout pourrait se régler par le « signal prix », l’État restant neutre face aux choix technologiques, nous mène à l’impasse et les générations futures au désastre. Personne actuellement ne connaît la stratégie nationale bas carbone (SNBC) édictée en 2015 et censée diriger depuis toutes les politiques publiques. Il nous faut un marqueur fort, la mise en place planifiée d’une carte carbone nous semble la voie la plus prometteuse.

Voici notre référence la plus ancienne sur la question : « Les chercheurs londoniens de la Royal Society for Encouragement of arts, manufactures & commerce (RSA) étudient la mise en place de cartes-carbones. On verserait à chaque citoyen un quota annuel d’émission de gaz à effet de serre sur un compte individuel, une unité représentant 1 kilo de CO2 (sachant que chaque Britannique en produit déjà annuellement 9,3 tonnes). Tout citoyen disposerait du même droit à polluer, les plus vertueux pourraient revendre leurs unités-carbone non utilisées. La mise en œuvre est envisageable puisque la technologie existe et que le coût serait inférieur à d’autres projets moins urgents comme la nouvelle carte d’identité. Cette mise en œuvre est d’autant plus nécessaire que le changement climatique constitue une vraie menace. Ce projet d’encadrement des pratiques personnelles est fondé puisque plus de 50 % des émissions de gaz carbonique en Europe proviennent de la consommation individuelle d’énergie, essentiellement le transport automobile et aérien, l’électricité et le chauffage domestique. Cela veut dire aussi que ce projet ne devrait pas être réservé aux Anglais, d’autres citoyens comme les Américains sont de gros pollueurs. A la mi-juillet, le secrétaire britannique à l’environnement a qualifié cette perspective de « passionnante expérience de pensée ». La Biosphère estime que ces cartes carbone devraient devenir une réalité internationale non d’ici 2020, mais l’année prochaine ! (écrit le 18.09.2006 par Michel Sourrouille) »

Pour en savoir plus, lire notre synthèse, Carte carbone, bientôt généralisée à tous

* « La planification, une idée d’avenir », « L’Economie politique », n° 89, janvier 2021, 12 euros.

Éliminons chiens et chats de compagnie

Le culte de l’animal de compagnie sert les intérêts d’une puissante industrie. En 2023, le juteux business du « pet care » devrait atteindre au total 868 milliards de dollars de revenus sur les marchés des pays du Nord.En effet, les gens remplacent peu à peu les déchets alimentaires donnés traditionnellement aux animaux domestiques par de la nourriture industrielle préparée. On appelle cela la tyrannie de la commodité. Sans surprise, cette industrie en forte croissance génère un énorme impact écologique. Aux États-Unis, la production de nourriture pour chiens et chats produit autant de dioxyde de carbone que 13,6 millions de voitures en une année. Les chats et les chiens américains consomment autant de calories que la population française et leur consommation de viande se classerait en 5ème position s’ils représentaient un pays, juste derrière la Russie, le Brésil, les Etats-Unis et la Chine. En France, le marché du pet care — distribution, pet food, services, assurance — pèse près de 5 milliards d’euros et affiche une croissance de 2,5 % à 3 % par an.

Outre l’impact résultant de la marchandisation de l’animal de compagnie, leur prolifération est devenue une sérieuse menace pour la vie sauvage, principalement en raison de la prédation des chiens et des chats errants. Le chat domestique se classe comme la pire espèce invasive de mammifère dans le monde, devant le rat. Toujours guidé par son instinct malgré la domestication, le chat a une tendance naturelle à « l’abattage en surplus » : il continue à chasser même lorsqu’il est bien nourri. Côté reproduction, il est équipé pour coloniser rapidement un nouveau territoire. Avec deux phases de reproduction dans l’année durant lesquelles les femelles peuvent avoir jusqu’à 15 chatons et une maturité sexuelle atteinte en seulement quelques mois, un couple de chats peut produire une descendance de 10 000 à plus de 20 000 individus en seulement quelques années. En France depuis le début des années 2000, la population de chats domestiques est passée de 9 à 13,5 millions et cette croissance démographique s’accélère. Il faut encore y ajouter la population de chats errants estimée à 11 millions d’individus. A son tableau de chasse figurent 63 espèces exterminées en 500 ans. De son côté, le chien domestique rafle la troisième place du podium des mammifères invasifs avec 11 espèces éradiquées.

Face à cette catastrophe écologique, la plupart des défenseurs de la cause animale se gardent bien de faire une analyse globale du problème, encore moins de dénoncer ouvertement l’industrie du pet care. Pour mettre fin à l’exploitation animale, ils proposent par exemple de donner des droits aux animaux. 0l’hystérie collective autour de la cause animale peut être vue comme un symptôme du délabrement des relations humaines et des structures familiales. Ne jamais s’attaquer à la racine du mal. Toujours proposer des substituts à l’existant pour perpétuer le business. Énième pseudo-solution proposée par le mouvement animaliste : la nourriture vegan ! Sous couvert de rapprocher l’homme et l’animal, cette mouvance creuse en réalité le fossé entre les hommes et le vivant en faisant la promotion de la nourriture artificielle produite en labo-usine. Et durant leur vie, nos amis les bêtes ont désormais droit à l’allopathie, la chirurgie, la diététique et même à la psychanalyse. La cécité idéologique des animalistes les empêche de voir que ce qu’ils nomment progrès est en réalité une régression pour l’animal, une démarche qui ressemble bien au stade ultime de l’anthropocentrisme. En vérité, les humains civilisés seraient mieux avisés de soigner leur narcissisme pathologique pour renouer avec leur animalité afin de s’élever au rang de l’animal au lieu de faire la démarche inverse.

Dans les sociétés traditionnelles et rurales, la relation entre le chien et l’humain se distingue par le niveau d’interdépendance — le chien protège le troupeau et les cultures, il reçoit en échange le gîte, la protection et le couvert. Au sein des sociétés industrielles, le chien devient « animal de compagnie » sans autre fonction que de compenser un besoin résultant des inconvénients du mode de vie au sein du monde moderne ; divertir, responsabiliser les enfants, remédier à la solitude ou au stress, faire de l’exercice, etc. L’animal de compagnie est un palliatif, une béquille pour améliorer son existence sans agir sur la cause profonde du mal-être.

Philippe Oberlé

Pour en savoir plus grâce à notre blog biosphere :

31 octobre 2012, le coût écologique de ton animal de compagnie

11 juin 2019, Le coût écologique des animaux domestiques

Comment obtenir une majorité écologisée ?

Les idées socialistes se sont propagée à partir du XIXe siècle et la révolution industrielle a différencié de plus en plus clairement patronat et salariés dépendants. Pourtant en France le socialisme n’a jamais pris le pouvoir sauf très courtes périodes, la droite restant au pouvoir. Bien entendu les pays qui se disent socialistes/communistes n’ont jamais éradiqué le pouvoir d’une bourgeoisie/nomenklatura sauf que c’est le pouvoir qui fait les privilèges et non la fortune. Au XXIe siècle, ce sont maintenant les idées écologistes qui infusent dans la société, mais cela ne fait pas du tout une majorité électorale. Pas encore ?

La politiste Vanessa Jérome insiste sur les dissensions internes aux Verts qui les empêchent d’arriver au pouvoir : « Leurs alliances sont à géométrie variable ce qui alimente leurs divisions récurrentes… Leurs élus sont des outsiders sur la scène politique… Il n’existe pas vraiment de leader national… » On pourrait ajouter bien d’autres défauts à l’écologie institutionnelle, leur goût prononcé pour le gauchisme, leur soutien constant à toutes les minorités activistes (accueil sans réserve des sans papiers, soutien des LGBT+, féminisme exacerbé, discours genré et écriture inclusive, etc.), des statuts extrêmement complexes mais jamais respectés, des guerres de pouvoir et un culte de l’ego très prononcé , etc. Mais ce n’est pas l’essentiel, il faut ajouter la lutte interne qui fait rage entre les partisans minoritaires d’une écologie radicale et les nombreux soutiens d’une écologie consensuelle /superficielle. Le point de vue écolo est multiple et souvent contradictoire comme l’était le débat récurent entre les socialistes utopistes et les communistes marxistes, la lutte de classes contre la social-démocratie accommodante, les pacifistes d’un côté et les va-t-en guerre de l’autre, etc. On pourrait donc se dire que l’écologisme aujourd’hui traverse une période de maturation qui prendra beaucoup de temps pour constituer une majorité de pouvoir.

Le problème, qui n’est pas seulement franco-français, c’est que l’urgence écologique est telle et tellement multidimensionnelle qu’on n’a pas le temps d’attendre. Il nous faut une écologie de rupture qui ne peut obtenir l’acception sociale : des sapins de Noël qui resteraient dans leurs forêts, un Tour de France qui paraîtrait ringard, beaucoup moins d’avions dans le ciel et de voitures sur les routes, beaucoup plus d’efforts physiques et beaucoup moins de société du spectacle, une perte de pouvoir d’achat et un retour aux besoins essentiels, plus de liens et moins de biens, la mort du tourisme, un avenir qui ressemblera à notre passé d’avant la révolution industrielle… Comme tout cela rend inaudible la pédagogie de la catastrophe dans une société formatée par les écrans publicitaires, ce sera donc les catastrophes qui serviront de pédagogie au prix d’un bon nombre de morts et de dérives politiques totalitaires. CQFD.

Pour en savoir plus grâce à notre blog biosphere, Covid-19, une pédagogie de la catastrophe ?

L’écran pharmakon, à la fois remède et poison

L‘objet technicisé à outrance est à la fois la solution à un problème et la source d’un nouveau, conséquence de la résolution du premier. L’écran n’échappe pas au statut de pharmakon, remède et poison. Exemple.

2018, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) intègre le jeu vidéo à sa classification internationale des maladies (« trouble de l’usage »). Dans notre société de l’excès, la numérisation des relations entraîne dégradations du cerveau par captation de l’attention, du sommeil, de la vue et même troubles du comportement. Le monde numérique est un cocon dont il est difficile de sortir, une source d’addiction à l’égal du tabac ou de l’alcool.

2021, dans le contexte du confinement, L’OMS promeut lusage des écrans, notamment pour faire du sport ou gérer son stress. Face aux « mises à distance physique », la numérisation du lien s’est révélée une aide, les écrans deviennent un espace relationnel de substitution. Le télétravail évite de longs et coûteux trajets.

Difficile dans ce contexte de définir un discours cohérent bénéfices/risques, de faire admette des périodes sans écran, de définir des limites en tant que parent. Cet exemple particulier de la schizophrénie de notre époque, cultivant en même temps le bien et le mal, n’est pas nouvelle et accompagne toutes nos innovations humaines. Dans le Phèdre, Platon, persuadé de la supériorité de l’instruction par le discours oral et vivant sur l’écrit, comparait déjà l’écriture à une « drogue » (pharmakon : poison). Derrida proposera, quant à lui, que l’écriture relève à la fois d’un remède et d’un poison. C’est toute l’ambivalence du mot grec pharmakon, on choisissait une victime expiatoire pour trouver le bien. Nous avons aussi ait le choix du feu, une impasse avec un précipice au bout par manque de ressources fossiles. Le choix « vapeur-chaleur » qui a été fait il y a deux siècles allait fermer toutes les ouvertures qu’offrait l’usage durable des énergies renouvelables. Aujourd’hui c’est le choix des écrans et la décérébration à grande échelle.

Concluons avec Dmitry Orlov : «  En dernière analyse, peut-être que nous, et toute la vie sur Terre, aurions été davantage en sécurité si les êtres humains n’avaient pas évolué vers le langage. L’usage de la connaissance qu’offre le langage, poussé à son extrême, nous permet seulement de parvenir à un plus haut niveau général de stupidité suicidaire (…) Avec la diffusion de l’écriture, la charge de la mémoire a été allégée. La facilité avec laquelle l’information peut être récupérée par les moteurs de recherche a réduit la quantité de renseignements que les gens retiennent. Commencez à marcher avec une béquille, et vous développerez une claudication. Un second effet délétère de l’alphabétisation est qu’elle cause une profusion débridée d’informations sans entraîner un accroissement de la connaissance. La plupart des individus ne possèdent plus de connaissance réelle, mais véhiculent simplement de l’information. La conséquence paradoxale de ce trop-plein est que tout le monde se voit contraint de patauger dans la confusion, en devenant de plus en plus impotent. Il y a un danger que la culture numérique s’achève avec des groupes humains agrippant désespérément leur portable en panne, ne sachant plus où ils sont, qui sont les autres, ni même où déjeuner. »

Une gauche humaniste, sociale ET écologique ?

« Pour une primaire populaire » avec les partis de gauche et écologistes, c’est le vœu pieux de Lucas Chancel et Dominique Méda dans une tribune au MONDE. On court sans se déplacer après une impossible candidature unitaire autour d’un improbable socle commun. En résulte dix ensembles de propositions-phares où règne le social-humanisme, l’écologie restant la dernière roue de la charrette : « Mixité sociale de l’Assemblée nationale, droit de vote à 16 ans, revenu de solidarité dès 18 ans, prévention des violences sexistes et sexuelles, des milliards pour renforcer notre capacité à faire face aux prochaines crises, « big bang » fiscal, etc. Enfin, en matière d’écologie, toutes les propositions de la convention citoyenne pour le climat seront mises en œuvre. Une loi de transition agricole et paysanne financera les agriculteurs vers des exploitations bio, et vente libre des semences paysannes. » Bref, c’est un catalogue bien rempli, mais qui ressemble plus aux desiderata des auteurs qu’à un socle commun.

Est-il possible, aujourd’hui, de rassembler, dans un projet commun, le droit au futur de la génération climat, les revendications passées des « gilets jaunes « , les extrémismes féministes, antiracistes et LGBT, sans oublier les « premiers de corvée » ? La gauche espagnole vient de se faire écraser par une conservatrice populiste à la Trump, disposée à gouverner à l’extrême-droite et la gauche social-humaniste n’en tire aucuns enseignements. Rien… si ce n’est d’accentuer le discours moralisateur et fantasmatique d’une alliance de la social-écologie la plus large avec les « minorités actives » autour d’un projet fourre-tout. De toute façon le problème aujourd’hui pour une alternative au macronisme n’est pas d’élaborer un programme mais de dégager un candidat légitime, qui a prouvé par ses propositions et sa pratique, une vraie conviction sociale et écolo, qui pourrait rassembler toutes les familles de la gauche écologique. Yannick Jadot y croit, Mélenchon veut faire son dernier tour de piste, Anne Hidalgo.se prépare à l’impossible… Et pendant ce temps-là, la loi climat et résilience marque ses insignifiances, et la situation de la planète continue de se détériorer à vitesse accélérée.
Certes les électeurs ne sont pas préparés à une rupture écologique, mais les tenants de la gauche qui font passer leurs préoccupations sociétales avant les exigences de la Terre retardent la prise de conscience. Rappelons pour conclure, du point de vue des écologistes radicaux, l’essentiel de notre post L’obscure clarté d’un humanisme anthropocentrique : Certaines méchantes langues traitent certains écologistes d’anti-humanistes. Mais l’humanisme qui consiste à tout ramener à l’homme – surtout occidental – instaure un anthropocentrisme aussi dévastateur pour le reste de la création qu’il est hégémonique. Relisons Claude Levi-Strauss et sa conception universaliste :

« Si l’homme possède d’abord des droits au titre d’être vivant, il en résulte que ces droits, reconnus à l’humanité en tant qu’espèce, rencontrent leurs limites naturelles dans les droits des autres espèces. Le droit à la vie et au libre développement des espèces vivantes encore représentées sur la terre peut seul être dit imprescriptible, pour la raison très simple que la disparition d’une espèce quelconque creuse un vide, irréparable, à notre échelle, dans le système de la création. Seule cette façon de considérer l’homme pourrait recueillir l’assentiment de toutes les civilisations. La nôtre d’abord, car la conception que je viens d’esquisser fut celle des jurisconsultes romains, pénétrés d’influences stoïciennes, qui définissaient la loi naturelle comme l’ensemble des rapports généraux établis par la nature entre tous les êtres animés pour leur commune conservation ; celle aussi des grandes civilisations de l’Orient et de l’Extrême-Orient, inspirées par l’hindouisme et le bouddhisme; celle, enfin, des peuples dits sous-développés, et même des plus humbles d’entre eux, les sociétés sans écriture qu’étudient les ethnologues. Par de sages coutumes que nous aurions tort de reléguer au rang de superstitions, elles limitent la consommation par l’homme des autres espèces vivantes et lui en imposent le respect moral, associé à des règles très strictes pour assurer leur conservation. Si différentes que ces dernières sociétés soient les unes des autres, elles concordent pour faire de l’homme une partie prenante, et non un maître de la création. Telle est la leçon que l’ethnologie a apprise auprès d’elles, en souhaitant qu’au moment de rejoindre le concert des nations ces sociétés la conservent intacte et que, par leur exemple, nous sachions nous en inspirer. » (Discours de Claude Lévi-Strauss en 2005 à l’occasion de la remise du XVIIe Premi Internacional Catalunya)

Le monde d’après Covid, avec ou sans avions ?

Jean-Michel Bezat, le cul entre trois chaises : « Dans le monde d’après, les hommes s’envoleront à nouveau pour aller au bout de la Terre, sans honte. Passé les violentes turbulences liées au Covid-19, le trafic aérien devrait retrouver son rythme de croisière… (Mais) un voyageur Paris-New York-Paris émet deux tonnes de CO2 – le quota annuel qu’il faudrait attribuer à chaque enfant né aujourd’hui, durant sa vie, pour maintenir la hausse de la température du globe à 2 °C … (Mais) chaque avion de nouvelle génération consomme entre 15 % et 20 % de carburant en moins, grâce à des moteurs plus sobres. Ces progrès technologiques ne s’arrêteront pas, avion propulsé à 100 % par des biocarburants pour la fin de la décennie, court-courrier brûlant de l’hydrogène dans ses réacteurs pour 2035. Objectif : attirer les touristes en mal de destinations exotiques, en attendant un hypothétique retour des hommes d’affaires… (Mais) on peut se battre pour un grand soir écologique. Il suffit d’imposer au transport aérien des taxes environnementales si lourdes qu’il deviendrait inaccessible… (Mais) ce serait revenir aux débuts des vols commerciaux, réservés à une élite fortunée. Et tuer une industrie majeure pour les pays développés, la France en tête. Le ciel sera plus « vert » dans vingt ans, et le rêve d’Icare sauvé. »

Jean-Michel Bezat ménage la chèvre et le chou, mais surtout le Lobby des Avionneurs Irresponsables. Les commentateurs sur lemonde.fr deviennent de plus en plus critiques :

Artemis purple : Le rêve d’Icare n’était pas de faire voler 4,5 milliards de passagers dans une seule année ! Comme tout, c’est l’industrie de masse qui tue l’environnement.

Frédérique Hervé S. : Hormis le fait amusant que cet article base ses prédictions sur celles de l’IATA (donc sur les avionneurs), il est assez frappant que personne, ni l’auteur ni aucun commentateurs, ne se souvienne plus d’un aéronef nommé Concorde. Il y a dix ans encore, peu avant son arrêt, les mêmes avionneurs annonçaient TOUS avoir des plans et des développements pour les appareils transcontinentaux supersoniques du futur. C’était évident. Si je me réfère au destin de Concorde, dans dix ans, on aura sans doute oublié pas mal des bêtises écrites par JM Bezat…

Fouilla : D’abord « chaque avion de nouvelle génération consomme entre 15 % et 20 % de carburant en moins », puis plus loin, « Une nouvelle guerre des prix se profile ». Conclusion, les gains en carburant seront compensés par une baisse des prix et il y aura au moins autant d’émissions CO2, ça s’appelle l’effet rebond. Quand à l’avion à hydrogène pour des vols commerciaux dans moins de 15 ans, qui peut croire une seconde une telle fadaise?

The GonZo Man : Dans le monde d’après on voyagera dans d’immenses soucoupes volantes, et la scène centrale sera occupée par des spectacles pour permettre aux voyageurs de patienter.

Raphou : Pas une seule fois dans toute l’ère industrielle l’amélioration du rendement énergétique n’a entraîné une baisse de la consommation de ressources et donc de l’émission de C02. Si les avions du futurs consomment 50% de kérosène de moins, il s’en produira mécaniquement 50 % de plus, ne serait-ce que pour rembourser les frais de R&D dépensés dans la conception d’un avion mois polluant. Dire que le problème va être résolu avec un avion plus efficace énergétiquement est donc un mensonge flagrant.

Happytaxpayer : l’avion de masse a standardisé le voyage… les mêmes galeries commerciales se retrouve ntdans toutes les villes du monde avec les mêmes produits…. le néant. C’est plus dépaysant fe séjourner en Aveyron qu’à l’île Maurice.

Danmer : C est incroyable au vu des contributions, le nombre de personnes apeurées par le futur. C est par le haut et les progrès scientifiques que la vie sur terre s améliorent. Pas par un retour à l ère préhistorique

Transition_necessaire @ Danmer: La vie sur Terre ne s’améliorera pas avec un réchauffement non contrôlé et les éventuels emballements si l’on dépasse certains seuils. Vous n’avez pas peur, tant mieux pour vous.

Pangeran : Le transport aérien est une cible facile pour les critiques alors que l’impact de l’utilisation intensive d’internet a un impact nettement plus important. Mais on ne peut pas s’en passer. Le monde qu’on nous promet sera sans avion et sans internet ? Allons voyons soyons sérieux.

Stéphane Savoie @ Pangeran : Oui, nous volerons sans doute plus de plus en plus, de moins en moins cher dans une guerre commerciale sans fin, bercés par la douce musique réconfortante des progrès technologiques qui ne lèveront jamais le coût énergétique forcément énorme de défier la gravité… Et alors nous nous crasherons, dans un cataclysme environnemental à l’échelle de notre démesure. Enfin, peut être, nous accepterons la mesure et apprendrons qu’elle n’empêche pas de rêver, de défier la connaissance.. Mais avec respect, douceur et partage.

F.a. : Dans le monde d’après, qui sera comme le monde d’avant en pire, les hommes – et les femmes – rouleront aussi encore en SUV, en 4X4, des grosses voitures prétentieuses, la clim à fond parce qu’il fera « un peu chaud », vite, vite, vite, sur des autoroutes flambant neuves, sans savoir pourquoi, sans honte et sans vergogne et sans but, parce que c’est comme ça, et que le voisin fait pareil, et que sinon c’est la honte.

Pour en savoir plus grâce à notre blog biosphere :

22 mai 2020, L’aviation au banc des accusés, coupable ! (synthèse)

21 juin 2019, Mettre à terre le lobby aérien

25 juillet 2015, Limiter le trafic aérien, réduire les gaz à effet de serre

25 septembre 2011, Jean-Michel Bezat occulte la fin du pétrole

La loi climat, adoptée en première lecture

Ce mardi 4 mai 2021, adoption par l’Assemblée nationale du projet de loi Climat et résilience. L’écologie superficielle a gagné, le sénat mettra bientôt la dernière banderille, le réchauffement climatique rendra la planète invivable pour nos descendants. Le « marqueur du quinquennat », plus de cent dix heures de débats depuis mars, était bien en retrait sur les 149 propositions de la convention citoyenne pour le climat. Et ces propositions étaient bien en dessous de ce qu’il faudrait faire pour diviser notre niveau d’émissions de gaz à effet de serre par un facteur 4 ou 5. Se retrancher derrière l’« acceptabilité sociale » n’est pas une démarche appropriée à l’urgence climatique. Notre blog biosphere a suivi tous les débats pendant la trajectoire de cette loi, exemples :

14 août 2019, La volonté du peuple exprimée grâce au tirage au sort

9 mars 2020, acte 6, sauver le climat avec 150 citoyens ?

2 juin 2020, Convention citoyenne CLIMAT, pschittt… (synthèse)

22 juin 2020, Climat, pour ou contre la Convention des 150

2 octobre 2020, Une convention climat qui n’a servi à rien

8 décembre 2020, Parlement godillot et convention citoyenne

8 décembre 2020, CLIMAT : Macron / Dion, le torchon brûle

11 janvier 2021, Projet de loi pour le climat, le recul

11 février 2021, La loi Convention Climat, cafouillage prévu

12 février 2021, Tout savoir sur la Convention Citoyenne

10 mars 2021, CLIMAT, une loi de résilience en zig et zag

11 mars 2021, CLIMAT, folle zizanie parmi les ministres

29 mars 2021, CLIMAT, jour 1 du débat législatif

10 avril 2021, Publicité et lutte pour le climat, le fiasco

19 avril 2021, Loi climat, caricaturée par le gouvernement

C’est à désespérer de l’intelligence humaine du long terme !!!

Nous préférons l’instant présent et comme on dit,

« après nous le déluge » ou bien la fournaise…

Quelle démocratie dans une société écologisée

« Il y a un truc plutôt bien, c’est le suffrage universel. Il y a un autre truc, manipulable, c’est la démocratie participative », écrivait un internaute. On pourrait aussi bien dire, « Il y a un truc très manipulable, c’est le processus électoral, et un autre d’avenir, la conférence de consensus. » Dans nos sociétés de multitudes humaines, la démocratie directe est impossible, il s’agit donc d’élire des « représentants ». On met alors en place une démocratie de masse d’où émerge des leaders censés personnifier le peuple. On se retrouve alors avec des Trump, des Narendra Modi, des Poutine et autres Erdogan à la tête d’État dit « démocratique ». Par contre la conférence de citoyens met au travail un panel de citoyens tirés au sort et représentatifs de la société globale. Il n’y a pas de magouilles électoralistes possibles, pas de pression du lobbying, pas de conflits d’intérêt, pas de soif du pouvoir. Il y a surtout un apprentissage propre à la question particulière à traiter par quelques citoyens représentatifs du commun des mortels. Le résultat sur le Climat (conférence des 150 citoyens) était très convainquant avec ses 149 mesures. Malheureusement nos « élus » ont complètement dénaturé leur avis, on n’en fera pas assez pour le climat. Il est vrai aussi que la France connaît un exercice personnel du pouvoir, Emmanuel Macron étant aidé dans son jupiterisme par le contenu d’une constitution présidentialiste. Cela entraîne une déformation de ce que devrait être réellement une participation des citoyens aux prises de décisions.

La dynamique de concertation mise en place par le président français a été couplée avec une dynamique verticale impulsée par ce grand chef. Quand les « gilets jaunes » ont surgi sur les ronds-points fin 2018, Macron a dégainé « le grand débat national ». Avec près de 2 millions de contributions en ligne, plus de 10 000 réunions organisées localement, des milliers de cahiers de doléances ouverts, le gouvernement a revendiqué un succès. Qu’en reste-t-il ? C’était voué à l’échec, rien n’était fait pour avoir une dynamique autonome ; on a abouti à une synthèse faite par le seul président de la République. La Commission nationale du débat public avait été écartée d’entrée de jeu, le pouvoir en place voulait garder la main et tester juge et partie. Pour la convention citoyenne sur le climat, le sommet de l’État a corrigé un peu le tir. Pendant près d’un an et demi, 150 volontaires, tirés au sort, ont été chargés de réfléchir aux moyens de « diminuer d’au moins 40 % les émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030, dans un esprit de justice sociale ». Mais les conventionnels, à la lecture du projet de loi Climat et résilience résultant de leurs travaux, ont attribué au gouvernement la note de 3,3 sur 10 s’agissant de la prise en compte de leurs recommandations. C’est un exemple parfait de la non-représentativité de l’Assemblée nationale quant à l’urgence climatique.

Un autre internaute soutient le gouvernement : « En démocratie la légitimité vient du vote, pas du hasard ! ». Pourtant le tirage au sort est au fondement d’une démocratie véritable. Il est possible d’impliquer des citoyens ordinaires sur des enjeux politiques complexes à un niveau national, c’est ce que démontre le tirage au sort. Le recours à des panels de citoyens désignés par le hasard fait un retour significatif dans les démocraties libérales. Cette démarche rompt avec une théorie politique fondée sur l’élection comme mode de désignation légitime des représentants. Elle s’inscrit dans une ancienne tradition. Au IVe siècle avant J.-C.  était « considéré comme démocratique que les magistratures soient attribuées par le sort et comme oligarchique qu’elles soient électives » selon la formule d’Aristote. Dans un contexte marqué par la professionnalisation du politique et une crise de défiance envers les élus, le recours au sort présente une rupture. La compétence collective d’un groupe repose moins sur les aptitudes personnelles de ses membres que sur leur diversité cognitive ; une assemblée tirée au sort a plus de chances de produire des décisions justes et intelligentes qu’une assemblée élue. On s’y expose à la diversité et on se débarrasse des logiques partisanes, des lignes fixes, ce qui amène à évoluer dans ses opinions. Le temps de la délibération amène à réfléchir collectivement pour produire du consensus.

L’urgence écologique devrait démultipliez les conférences de consensus, les thématiques ne manquent pas, surpollution, surconsommation, surpopulation et en même temps épuisement des ressources fossiles et des stocks halieutiques, chute de la biodiversité, stress hydrique, etc. Président et autres élus à la solde du système « business as usual », cela ne peut signifier « démocratie »…

Il nous faudra « vivre avec » la Covid-19

Une population ne sera IMMUNISEE que lorsqu’elle aura été SUFFISAMMENT CONTAMINEE. Alors pourquoi ne pas accepter une létalité importante, mais source d’immunité collective ? On estime le taux de mortalité à moins de 3 %. Selon Statista, le nombre de personnes infectées par le coronavirus COVID-19 dans le monde au 26 avril 2021 était de 147,8 millions d’infections, le nombre de décès de 3,1 millions, soit une létalité de 2,1 %. Mais il y a 125.9 millions de personnes qui sortent guéries. Pourquoi ne considérer médiatiquement que la mortalité et pas la survie ? La COVID-19 serait donc un peu plus mortelle (et plus contagieuse) que la grippe saisonnière, mais c’est une grippe parmi bien d’autres épidémies virales que l’humanité rencontre épisodiquement. Il faut s’y faire et accepter une part de sélection naturelle. Au 26 avril 2021, des cas de la maladie ont été recensés dans plus de 180 pays ou territoires sur les six continents. Certes il faudra beaucoup moins prendre l’avion et moins circuler en voiture pour un oui ou pour un non. Que du bon pour l’écologie !

Emmanuel Macron est d’accord avec la première partie de ce raisonnement, pas avec la seconde. Après y a un peu plus d’un an avoir déclaré la « guerre » face à un virus aussi sournois qu’imprévisible, le chef de l’État s’est résolu à « vivre avec » son « ennemi ». En annonçant un déconfinement dont la première étape débute le 3 mai, le président a assumé cette stratégie visant à laisser circuler le virus à un niveau relativement élevé, tout en espérant que le respect des gestes barrières et l’avancée de la vaccination éviteront une situation hors de contrôle.Mais il n’est pas question de parler d’urgence écologique. « A partir du 19 mai, des étapes successives vont nous conduire ensemble à définir un nouveau modèle de croissance et de prospérité », s’est avancé Emmanuel Macron le 1er mai 2021.

Pas question de parler de sens des limites et de sobriété partagée, de réduction des déplacements et de repli durable sur les activités essentielles. Le croissancisme demeure le mantra du gouvernement Macron.

Pour tout savoir sur l’immunité collective,

7 avril 2020, objectif du confinement, l’immunité collective

14 mars 2020, Covid-19, choix de l’immunité collective en GB

Une culture commune à l’école, l’écologisme

« A quoi sert l’école ? ». Roger-François Gauthier se pose la question et effleure la réponse : « Sur la question des finalités de l’école, les opinions ne manquent pas, transmettre le passé, préparer l’avenir, fabriquer des citoyens, les mettre au service de l’économie, transmettre un humanismeCette absence de pensée commune favorise la fragmentation des systèmes scolaires. C’est bien cette impasse qui, en 2013, à l’occasion de la loi dite de « refondation de l’école », poussa le législateur à définir un « socle commun de connaissances, de compétences et de culture ». Cette notion de culture est dénaturée par toute une palette d’adjectifs, la veut-on « générale », « professionnelle », « littéraire », « scientifique et technique », « industrielle » ,  populaire » ou« bourgeoise » ? Il s’agissait d’une « culture commune », permettant la possibilité de se comprendre dans des sociétés mondialisées et fracturées. On peut proposer trois prises de conscience par chaque petit d’homme, s’ouvrir à la diversité historique des cultures, prendre place dans l’aventure humaine et devenir responsable envers la planète. » C’est beaucoup trop flou pour être mis en musique.

L’école actuelle, attachant les élèves à leurs chaises pendant des années et des années, n’est qu’une création du système thermo-industriel qui a chassé les paysans de leurs terres et rendu l’école obligatoire pour trouver du travail en ville, « en sachant lire, écrire et compter ». Les profs ne sont utiles que pour la pérennité d’une orientation professionnelle qui trie les uns vers les métiers manuels et pousse les autres vers des études longues qui mènent à des emplois parasitaires. L’école apprend-t-elle à travailler avec les autres, l’école apprend-elle à se situer dans l’environnement, à mieux interagir avec le reste de la nature ? On y apprend qu’apprendre se fait par l’entremise de contenus abstraits dispensés par des adultes qui ne se définissent pas avant tout comme des éducateurs mais comme des spécialistes d’une discipline. L’école freine la compréhension transversale et multidimensionnelle des enjeux du long terme. Les jeunes doivent se préparer à un monde beaucoup moins abondant en énergie. Ils doivent donc devenir performant en cuisine, en jardinage ou en bricolage, devenir autonomes au niveau compétences et réflexion. Nos enfants doivent maîtriser des notions comme la capacité de charge d’un territoire, le niveau de CO2 dans l’atmosphère, le taux de renouvellement des ressources, le maximum de captation des ressources fossiles, etc. Ils doivent comprendre les cycles du vivant et la dépendance de l’être humain à la Nature. Il s’agit pour eux de privilégier les conséquences à long terme de ses actes sur la simple satisfaction du moment présent. Il s’agit pour les enfants d’acquérir le sens des limites ainsi qu’une manière de vivre favorable aux générations futures et à la biodiversité.I l s’agit d’aller à l’encontre de l’idéologie imposée par le système actuel, croissancisme, lutte de tous contre tous, compétitivité exacerbée, monétisation des relations sociales, « vérité » des prix du marché, pillage autorisé de la planète. Apprendre à lire et compter aux élèves n’est rien si on ne ressent pas notre appartenance à la nature, si on ne s’éloigne pas de l’anthropocentrisme dominant. Nos enfants seront même amenés à se poser cette question existentielle : faut-il faire des enfants, combien, pour quel épanouissement durable ? C’est tout cela une culture commune qui repose sur l’écologisme.

On doit éviter la confusion entre les deux sens du mot culture. Il y a la culture au sens traditionnel de « cultivé », c’est-à-dire sachant beaucoup de choses qui n’ont aucune importance. Avant on se gorgeait de littérature et on allait au musée, maintenant on connaît le dernier chanteur à la mode et savoure la version télé de la réalité. C’est toujours une culture de divertissement, que ce soit pour les bourgeois ou les prolétaires. Ce n’est pas la culture au sens sociologique, l’ensemble des comportements acquis qui permettent d’apaiser les relations sociales et de préparer un avenir durable.

Cri de colère contre les sciences économiques

Diplômé en sciences économiques, enseignant en sciences économiques et sociales, conscient de l’urgence écologique, je (Michel Sourrouille) constate le gouffre qui existe entre les universitaires spécialisés en économie et les réalité de notre temps , y compris climatique. Voici quelques explications :

Stéphane Lauer : « Il est étrange de constater que le dérèglement du climat, essentiellement alimenté par les émissions de CO2, et donc directement liées à l’activité économique, ne soit pas davantage au cœur de la réflexion macroéconomique. Sur les 77 000 articles publiés par les revues académiques les plus réputées en économie, seuls 57 concernaient le thème du changement climatique, soit une proportion de 0,074 %. L’augmentation des températures, la disparition des espèces, la multiplication des catastrophes naturelles auront des impacts gigantesques sur la stabilité de l’économie mondiale. Ne pas les intégrer dans la réflexion macroéconomique revient à travailler dans un univers parallèle, qui sera de moins en moins utile à la prise de décision politique et à celle des dirigeants d’entreprise. »

L’origine du problème vient du manque d’interdisciplinarité d’une approche néolibérale (lois du marché naturel, système concurrentiel, abondance des ressources, etc.). Les sciences économiques n’ont pas encore changé de siècle, mais comme on a échafaudé des montagnes de théories qui servent à justifier les politiques économiques d’aujourd’hui, cette idéologie fait encore la loi. Par exemple William Nordhaus, couronné en 2018 par le prix de la Banque de Suède en sciences économiques (l’équivalent du prix Nobel)., prône une poursuite d’un modèle de croissance qui conduirait à un réchauffement de 3,5 °C en 2100, quand l’accord de Paris vise un objectif de 2 °C.

Voici quelques extraits du blog biosphere qui  cernent les termes du débat.

L’invention de l’écologie politique… en 1957

Le premier auteur à avoir employé l’expression « écologie politique » semble avoir été Bertrand de Jouvenel en 1957. Il précisait : « l’instruction économique devrait toujours être précédée d’une introduction écologique ». En d’autres termes, on ne peut pas être un bon économiste si on n’est pas d’abord un bon écologiste. Résumons l’analyse de Jouvenel : « Aussi bien qu’un organisme inférieur, la plus orgueilleuse société est un parasite de son milieu : c’est seulement un parasite intelligent et qui varie ses procédés… Avant de parler de l’organisation des hommes pour l’obtention de biens, il faudrait montrer que ces biens sont obtenus à partir de l’environnement naturel et que, dès lors, l’organisation dont il s’agit est essentiellement une organisation pour tirer parti de l’environnement. »

Croissance, un objectif économique complètement débile

Au début des années 1970, l’idiotie de la croissance économique n’était encore perceptible par personne. Étudiant en faculté de sciences économiques entre 1967 et 1971, j’en sais quelque chose. Tout autour de moi on ne jurait déjà que par la croissance, les « Trente  Glorieuses ». C’est idiot, c’est un déni de réalité. Le 15 Juin 1972, je découpe un article sur le cri d’alarme de Sicco Mansholt, président de la commission du Marché commun : « La race humaine, menacée par la pollution, l’accroissement démographique et la consommation désordonnée de l’énergie, doit modifier son comportement, si elle veut tout simplement ne pas disparaître… La grande crise devrait culminer autour de l’an 2020. » (Michel Sourrouille)

Les sciences économiques, art des lignes géométriques

Octobre 1970, je commence ma quatrième année de sciences économiques, option économétrie. L’idiotie de la croissance économique n’est encore perceptible par personne. Pourtant Pierre Massé, du commissariat au plan, nous explique que si la production continue de progresser à son rythme actuel, elle conduirait à doter en 2070 chaque Français d’une centaine d’automobiles et à fabriquer avant l’an 3000 un volume de produits manufacturés dépassant celui de la Terre, de la Lune et de Vénus réunis. (Michel Sourrouille)

Alerte, les économistes déconnent grave

Les économistes peuvent-ils sauver la planète ? C’est comme si on demandait à un pyromane de bien vouloir éteindre l’incendie qu’il a allumé. Les sciences économiques se sont profondément transformées depuis le XIXe siècle en se désencastrant de la Nature et en pensant possible une croissance endogène illimitée autoentretenue. Or c’est non seulement dans la société, mais aussi dans la biosphère que doit s’insérer l’économie, non pas pour en devenir la docile servante, mais pour inscrire résolument ses analyses dans les limites planétaires. L’économie écologique (économie biophysique, ou bioéconomie, ou reproduction durable) doit nous aider à déployer des pratiques réellement économes au sens premier du terme, « économiser.

Malheureusement il n’y a nulle science de l’humain

Il n’y a pas de sciences économiques, il n’y a qu’économie politique. Il n’y a pas de science sociologique, il n’y a que les multiples façons d’observer les multiplicités contradictoires du comportement humain. Il n’y a pas de sciences politiques, il n’y a que les différentes façons de manipuler les foules pour garder ou prendre le pouvoir.

L’éducation à l’écologie, déprimante et si nécessaire

Valérie Masson-Delmotte : « Le temps consacré à l’enseignement en relation avec les deux enjeux vitaux à l’échelle planétaire, l’effondrement de la biodiversité et le changement climatique, apparaît très insuffisant au collège comme au lycée. »

un enseignement économique et social (SES) aux ordres

Le ministre de l’éducation, Jean-Michel Blanquer, demande une réécriture des programmes de sciences économiques et sociales (SES). Il désignait le 3 juillet 2018 l’objectif : « Si l’approche pluridisciplinaire (des SES), qui s’appuie sur les sciences sociales, a tout son sens, il convient de renforcer les approches microéconomiques, nécessaires pour comprendre les mécanismes fondamentaux ». Les regards croisés entre économie, sociologie et sciences politiques, les trois piliers de la matière, seront limités au maximum. » Nous sommes en 2021, et l’aveuglement volontaire de nos « élites » perdure…

Pour en savoir plus, notre synthèse : Biosphere-Info, l’écologie politique en SES

Aux commentateurs de ce blog biosphere

Un commentateur fidèle de notre blog, Michel C, pousse ce cri de désespoir : « Disparus tous ceux qui enrichissaient ce blog à ses débuts ! Après avoir été bien formés (ou déformés peu importe) ils s’en sont probablement allé voir sous d’autres cieux. Mon dieu qu’elle ingratitude ! Aujourd’hui si par hasard on tombe sur Biosphère, on balance «ben, je vais mettre ce site dans les indésirables». Ce qui veut dire «vos services, vous pouvez vous les mettre où je pense». On ne peut même pas parler ici de clientèle, une clientèle on la bichonne, on l’écoute, on lui répond, on fait en sorte de la conserver et non pas de la faire fuir. Biosphère n’est finalement au service que d’elle-même. Elle n’écoute rien puisqu’elle se limite à prêcher sa «Vérité». Et faire semblant d’ignorer les indisciplinés reste une drôle de façon de former. Bref, comme le sont beaucoup d’assocs, de partis, clubs, sectes etc. son seul but est d’exister et de durer. »

Biosphere : dès les débuts de ce blog il y a plus de quinze ans, trop rares sont les personnes qui se consacrent à enrichir un contenu plutôt qu’à le dénigrer. Mais nous partageons la première partie de cette analyse de Michel. C’est le lot commun de tous les espaces sources de réflexion, ils sont ignorés par la grande majorité des membres d’une société qui cultive jusqu’à plus soif la consommation, le spectacle, le divertissement, la dernière mode, les faits divers, le croissancisme, etc. Pour éviter d’être dépressif devant cet électroencéphalogramme plat social, mieux vaut n’attendre aucun résultat probant et continuer sa tâche d’éveil pour quatre pelés et un tondus, c’est déjà mieux que rien. Ce blog touche environ 300 personnes par jour, dont en moyenne à peu près 80 % de nouveaux arrivants.

Quant à la deuxième partie, Michel se contente de dénigrer, ce qui n’appelle aucune réponse d’un blog qui se veut le rendez-vous des résistants à la société thermo-industrielle, des objecteurs de croissance, des désobéissants au business as usual, des réfractaires aux armées et à la bombe atomique, de ceux qui pensent que l’avenir tournera un jour le dos à nos imbécillités collectives habituelles. L’utopie, c’est ce qui n’est pas encore réalisée.

Une remarque finale. Il est vrai que nous n’utilisons aucun des procédés pour bichonner la clientèle, nous en restons aux textes sans agrémenter d’images, des milliers et des milliers de pages depuis les débuts de notre site de documentation et de notre blog biosphere en 2015, des centaines et des centaines de références d’auteurs divers et d’analystes qui se consacrent à l’urgence écologique. Notre récapitulatif pour le mois d’avril 2021 montre la diversité de nos approches, nos lecteurs peuvent approfondir à leur gré par leur commentaires et leur évolution personnelle.

Bien à vous tous et toutes, bonnes lectures ici ou ailleurs…

Avril 2021, le point de vue des écologiste

Notre tâche quotidienne depuis 2015 est de présenter sur le blog biosphere le point de vue des écologistes. Il ne s’agit pas d’imposer un point de vue, mais de fournir des éléments de réflexion. Un (dés)accord ponctuel peut s’exprimer par un commentaire. Voici en lien les thématiques étudiées pendant le mois d’avril 2021 :

1er avril, Ce qu’il faut retenir du mois de mars 2021

2 avril, Loi climat, les commerçants à l’attaque

3 avril, Covid, sauvons d’abord femmes et enfants !

4 avril, 2022, Édouard Philippe président ET écolo !?

5 avril, Pandémie de Covid-19 et « baby flop »

6 avril, Démographie, le point de vue du MEI

7 avril, Pour ou contre la décroissance économique ?

8 avril, L’adieu au charbon sera long, trop long

9 avril, La voie hydrogène, une nouvelle impasse

10 avril, Publicité et lutte pour le climat, le fiasco

11 avril, A connaître, «âge de pierre, âge d’abondance»

12 avril, Bientôt des centaines de millions de chômeurs

13 avril, Voiture autonome et démesure technologique

14 avril, Le président Macron vendu à l’agro-industrie

15 avril, Apiculture, l’hypocrisie des agro-industriels

16 avril, Les écologistes disent non au cannabis (2/2)

17 avril, LE MONDE, désinformation sur le nucléaire

18 avril, Sécurité ou liberté, que faut-il préférer ?

19 avril, Loi climat, caricaturée par le gouvernement

20 avril, Mon testament de militant écolo

21 avril, Menu sans viande chaque semaine, scandale !

22 avril, Du créationnisme au Big Crunch, notre destin

23 avril, CLIMAT, Joe Biden nous grise de promesses

24 avril, Nécessité du tri médical face à notre surnombre

25 avril, Un suicide assisté… en direct de Suisse

26 avril, Les démons identitaires à l’heure des bilans

27 avril, Écologie punitive et tragédie de l’horizon

28 avril, Chasseurs, sauvez des vies, restez chez vous

29 avril, One Health, l’humain inséparable de la nature

30 avril, Demain l’écologisme sera la religion commune

NB : Le blog biosphere est rattaché de façon explicite à un site de documentation des écologistes : http://biosphere.ouvaton.org/. Par exemple le lien « Bibliothèque » renvoie à des résumés de livres sur l’écologie. Nous laissons aux personnes avides d’informations fiables le soin de parcourir nos autres rubriques, « Lexique », «  Repères », « Spiritualités », etc. Notre association biosphere est au service du peuple écolo en formation, à la recherche de la symbiose pour affronter de façon analytique l’urgence écologique.

Faites-nous connaître dans vos réseaux, l’intelligence collective résulte de la transmission des idées d’avenir.

Pour recevoir gratuitement par mail notre récapitulatif mensuel,

vous pouvez vous inscrire en écrivant à biosphere@ouvaton.org, merci.

Demain l’écologisme sera la religion commune

Pour qu’un groupe conserve une cohésion interne il ne doit pas dépasser 150 individus. Comment faire au-delà alors qu’un pays comme la Chine compte par exemple plus de 1,4 milliards d’habitants ? Il s’agit d’instaurer une histoire commune, une fiction qui va servir de mythe fédérateur. Nous avons donc inventé des récits comme la Bible, imaginé des sauveurs suprêmes comme Jésus Christ ou Xi Jinping et mondialement imposé les lois du marché, la variation des prix entraînant comme par enchantement l’équilibre économique général. Nous nous dirigeons de plus en plus fermement aujourd’hui vers un nouveau mythe, l’écologisme, qu’on peut déjà rencontrer sous des expressions diverses comme la Terre-mère, Mère-nature, les esprits de la forêt, les droits de la nature et des animaux, le bio-centrisme ou l’écocentrisme, l’écologie profonde, le culte de Gaïa, etc. La difficulté n’est pas de raconter des histoires, mais de convaincre les autres d’y croire.

En fait un mythe prend racine quand il correspond à une réalité en train de se forger socialement. Il répond à un besoin. Le succès du message christique tient au fait qu’il a ouvert le dieu des Juifs à toutes les autres personnes sur terre, maîtres ou esclaves. Les constructions nationales au XIXe siècle ont été inventées pour essayer de stabiliser les frontières terrestres entre peuples qui se croyaient différents. Les Nations unies ont été créés sur les cendres de la société des nations pour dépasser l’échec sanglant de la deuxième guerre mondiale. Le libéralisme économique est un système qui fait croire qu’on peut encore maîtriser l’afflux incessant de toutes sortes de biens et de services en monétisant les relations interhumaines. Toutes ces fictions issues de notre imaginaire collectif correspondaient à une nécessité historique. Aujourd’hui les chocs écologiques deviennent une réalité objective de mieux en mieux présentée par les médias et donc de plus en plus intégrée culturellement par de plus en plus de gens. Si tout se passe sans trop de mal, le culte de la Terre-mère va se développer tout au cours du XXIe siècle pour tenir compte de la perte de biodiversité, de la raréfaction des ressources essentielles, de la surpopulation étouffante et de la pollution généralisée.

Toute politique, au sens d’organisation de la cité, renvoie à un ensemble de prémisses fondamentales sur ce que sont le monde, le réel, la vie, donc à une ontologie (une métaphysique) qui formate nos croyances. La politique nous ramène donc à des conceptions religieuses au sens de « ce qui nous relie » et fait société. Et toute religion est une construction sociale élaborée pour résoudre un problème. Il semble dorénavant que le drapeau « écologisme » se suffit à lui-même, il signifie que nous voulons nous relier à notre maisons commune, qui est à la fois notre maisonnée, la société et de façon plus globale la Terre entière. Mais l’écologisme connaîtra de dures controverses au cours du XXIe siècle, mélangeant connaissances scientifiques, contraintes socio-économiques et interprétations philosophiques. L’écologie politique connaîtra ses conciles, synodes et bien d’autres encycliques dans les siècles des siècles à venir ! Il ne faut jamais oublier que le risque de toute spiritualité, ce sont les extrémismes qui ne veulent pas s’exprimer dans le cadre d’une délibération démocratique qui tient compte des acteurs absents, à savoir les générations futures et les non-humains.

Notre blog biosphere présente depuis longtemps cette rupture écologique qui pourra mettre un terme à l’anthropocentrisme dominant :

3 juin 2020, L’écologisme sera la religion du XXIe siècle

1er mars 2020, Biosphere-Info, écologisme et religions (synthèse)

18 février 2020, L’écologisme concurrence les religions

22 août 2019, Spiritualité, religion et écologie (Arturo Escobar)

25 juillet 2019, L’écologie a besoin d’une spiritualité (Satish Kumar)

15 avril 2019, Rejoignez notre Alliance des gardiens de Mère Nature

3 août 2018, Religion et écologie commencent à faire bon ménage

4 juillet 2018, La religion écologique n’est pas une religion

28 février 2015, Une religion pour la terre-mère est-elle dangereuse ?

21 septembre 2014, Religion catholique et écologie : comparaison papale

29 décembre 2009, notre Terre-mère Pachamama

16 septembre 2009, bien-être et religion

22 décembre 2008, quelle religion pour le XXIe siècle ?

Extraits : Nous avons absolument besoin d’un nouveau sermon sur la Montagne qui édicte de nouvelles règles pour tenter de vivre en bonne harmonie avec la Terre. La bible et le coran nous paraîtront désuets, inadaptés, mensongers ; nous préférerons lire dans le livre de la Nature. Les futurs croyants assimileront la Biosphère à la Création divine, et sa profanation sera condamnée. Certains parlent déjà sérieusement de crimes contre l’environnement. Car nos dieux, c’est  le lever du soleil qui apporte l’énergie de la vie aux plantes, l’eau qui ruisselle et étanche la soif de toutes les espèces, l’équilibre des écosystèmes…

One Health, l’humain inséparable de la nature

One Health est un nouvel élément de langage liant santé humaine et santé de la planète qui devrait faire l’unanimité parmi les écologistes, et même à droite comme à gauche. Normal, le SARS-Cov2 a montré l’importance des zoonoses. Les grandes pandémies sont des maladies qui se propagent d’espèce en espèce et dont la diffusion est en grande partie dépendante des bouleversements écologiques provoqués par les humains. L’urbanisation, l’agriculture industrielle et l’expansion humaine entraînent la dégradation et le rétrécissement sans précédent des milieux anciennement peu anthropisés. Cette situation a eu pour effet que des espèces sauvages réservoirs de pathogènes se sont trouvées en contact beaucoup plus intense avec des humains vivant dans des habitats beaucoup plus denses…

One Halth, on peut aussi parler de « santé inclusive ». L’Association pour le contrat naturel a élaboré une approche intégrée qui permet de repenser les défis entrelacés auxquels nous sommes confrontés. Le Contrat naturel de Michel Serres était le cadre de pensée d’une nouvelle coexistence avec la terre et les vivants : « Nous dépendons de ce qui dépend de nous« , écrivait Michel Serres. La santé est l’expression d’une symbiose : le soin renoue les liens. Cela suppose de reconnaître toute leur place à des territoires sur lesquels se forment des socio-écosystèmes à dimensions plurielles. La modernité a cru pouvoir, par démesure, renoncer à penser dans un même monde global les relations croisées entre la santé humaine et la santé de la Terre. Une approche inclusive de la santé affirme au contraire qu’il existe une communauté de destin entre l’épanouissement de la santé personnelle, la santé des sociétés et celle des milieux naturels.

One Health est donc une notion qui permet de rompre l’hyperspécialisation disciplinaire qui nuit à la compréhension de certains phénomènes, de mettre l’activité scientifique au diapason des problèmes effectifs rencontrés par les sociétés. Comment illustrer au mieux cette approche ? En 1962, dans son livre Printemps silencieux, la biologiste Rachel Carson avait été la première à alerter publiquement sur les conséquence néfastes du DDT. Par la suite, une équipe d’épidémiologistes a montré en 2015 que les filles dont les mères appartenaient au quart de la population la plus exposée au DDT avaient, autour de la cinquantaine, un risque presque quadruplé de cancer du sein, par rapport à celles dont les mères avaient été le moins exposées. En 2021, la même équipe est parvenu à établir une association entre l’exposition au DDT de femmes californiennes dans les années 1960 et la susceptibilité au cancer du sein de leurs petites filles – des jeunes femmes d’aujourd’hui.

L’écologisme est aussi un engagement pour la santé publique. Les humains malgré tous leurs efforts démesurés d’artificialisation des milieux, ne peuvent pas être indépendants de la nature environnante et des autres espèces. Il faudrait le savoir avant même d’apprendre à lire et à compter.

Chasseurs, sauvez des vies, restez chez vous

La fondation Brigitte Bardot  rappelle les 141 accidents annuels, dont onze mortels, pour la saison 2019-2020 : « Chasseurs, sauvez des vies, restez chez vous ! » Les organisations de chasseurs, « scandalisées » par une campagne publicitaire qui utilise les codes rappelant celle du gouvernement à propos du Covid-19, ont porté plainte pour diffamation.

Brigitte Bardot : « Les chasseurs ne manquent pas de toupet ! Non seulement ils n’acceptent pas le moindre questionnement sur leur activité, mais ils ne supportent pas la simple révélation de leurs méfaits. Notre campagne se base sur des chiffres publics et rigoureux. Elle ne dit pas l’angoisse qui étreint les promeneurs dans la campagne et en forêt. Environ 50 % des accidents de chasse se produisent ce jour-là, jour de repos et de balade pour une majorité de Français. Et il faudrait se taire ? Ah non ! Pas mon genre ! Ce n’est pas un énième procès qui va me faire peur ! Avoir traité les chasseurs de « terroristes de nos forêts » m’a valu récemment une nouvelle mise en examen. Mais comment regretter cette image ? Ils sont bel et bien dangereux. Un sondage montre que 78 % des Français sont favorables à ce que le dimanche devienne un jour sans chasse. Mais non : même une demande aussi naturelle, aussi évidente, demeure inacceptable pour ces égoïstes organisés en lobby très puissant… Les jeunes générations, je crois, ont compris que le monde court à sa perte si on ne réagit pas de façon urgente aux horreurs que les hommes font subir à la planète. Et leur attachement à la nature me donne de l’espoir… »

Pour en savoir plus sur Brigitte Bardot :

1er juillet 2018, BIOSPHERE-INFO, l’antispéciste Brigitte Bardot

24 mai 2018, Brigitte Bardot et la maltraitance dans les abattoirs

30 avril 2018, Brigitte Bardot, un extrémisme antispéciste revendiqué

Pour en savoir plus sur les chasseurs :

10 décembre 2019, Les chasseurs dans le viseur

extraits : La colère anti-chasseurs monte, normal quand on voit le discours des viandards…

30 octobre 2018, Le chasseur bientôt interdit de séjour le dimanche ?

extraits : La France est le seul pays d’Europe de l’Ouest où cette activité n’est pas interdite soit le dimanche, soit plusieurs jours en semaine…

28 avril 2018, Chasse, activité dénaturée par des chasseurs motorisés

extraits : … Le chasseur ne devrait pas être cette fourmi motorisée qui envahit les continents avant d’avoir appris à « voir » le jardin à côté de chez lui. [Aldo Leopold, Almanach d’un comté des sables ( 1946, Flammarion 2000)]

Les commentaires sur lemonde.fr égrènent les propos des pro-chasseurs et des anti-chasseurs.

ThreeRavens : La moindre évocation des aberrations de la chasse entraîne la réaction agressive d’un groupe très bien organisé. Les chasseurs ne sont ni des régulateurs ni des amis de la nature. Ils veulent seulement s’adonner à leur loisir en toute quiétude. Et tant pis pour les balles perdues.

Cabal : Cette charmante BB commence fort. Les chasseurs paient pour aller chasser dans des forêts privées. Le public entre en toute illégalité et va se servir. Sachant que les associations de chasseurs sont responsables financièrement des dégâts causés aux cultures par les animaux sauvages, est-elle prête à payer de sa poche pour remplacer ces assos ? Sachant qu’il n’y a aucun prédateur pour maintenir le nombre de sangliers, cerfs etc à un niveau qui ne détruira pas les forêts, peut-elle donner des solutions pratiques pour cela ? Sachant qu’il y a plus de morts et blessés chez les cyclistes que chez les chasseurs, va-t-elle demander aux cyclistes de rester chez eux ?

travailleuse indépendante : Ben oui… on évite la forêt 6 mois par an… et vous trouvez ça normal? Ailleurs, les non-chasseurs ont au moins 1 jour le week-end pour aller se promener sans risquer de se faire tirer dessus. C est ça qui est normal. Pas le contraire.

Acousmate : C’est facile de taper sur les chasseurs, dont une bonne partie est raisonnable mais leurs lobbies et leurs instances les représentent au mieux… Il faudrait rappeler qui fait les lois… Le jour sans chasse par semaine a été abrogé en 2003 par Roselyne Bachelot.

filou2A : Bref, les chasseurs auront plus tués de personnes l’an dernier que le terrorisme.

Sam D : Morts en France du terrorisme islamiste entre 1979 et 2019 : 317. Morts d’accidents de la chasse entre 1999 et 2019 (période deux fois plus courte) : 410. Quand nos courageux politiques déclareront-ils la « guerre à la chasse » comme ils déclarent la « guerre au terrorisme » ?

Sphinx16 : Brigitte Bardot ne voit que de son œil droit et encore que du côté extrême droit dudit œil. La célébrité ne rend le regard ni plus pertinent, ni plus ouvert. Dommage !

Dance Fly : La démonstration n’est plus à faire que la chasse est une activité inutile à la collectivité. Le plus dommageable pour les chasseurs est leur incapacité totale de se remettre en question afin d’adapter la chasse au monde d’aujourd’hui. Quelques pistes: interdiction totale de la chasse dans les réserves naturelles, suppression des chasses à courre et de la chasse en enclos, 1 à 2 jours par semaine sans chasse, réhabilitation de la plupart des espèces dites nuisibles (dont renard, blaireau, fouines, martres, belettes, corneilles, pies, corbeaux, corneilles, geais…), redéfinition des règles concernant le gibier d’élevage (faisans, perdrix, lapereaux…)… Ces quelques mesures permettraient sans doute aux chasseurs de ne pas être détestés par 90% des français.

Mad : La chasse est un combat d’arrière garde, au même titre que la corrida. Il devrait y avoir une seule réunion annuelle autorisée à des fins de prélèvement, et non pas pour défendre un soi-disant mode de vie. J’ai connu ces réunions sans fin des week ends d’ouverture de chasse, avec des chasseurs assez raisonnables… le fait est qu’ils auraient tout aussi bien pu faire une longue balade en forêt et en retirer le même plaisir. Au lieu de ça, une série de non-sens. Le gibier a un goût que la plupart d’entre eux n’apprécient même plus…. Le faisan, le chevreuil sont des viandes amères, désagréables en bouche, que les chasseurs eux mêmes n’apprécient pas et donnent ou laissent sur place.

Michel SOURROUILLE : Le fusil était à l’honneur dans la famille. Mon grand-père paternel était chasseur. Il faisait lui-même ses cartouches. Les lapins étaient nombreux dans les années 1950, le gibier encore sauvage. Puis les lapins ont eu la myxomatose. Et le faisan ne s’envolait plus devant moi, il était apprivoisé et sortait d’un élevage. J’ai arrêté de chasser. La chasse n’était plus ce qu’elle était, une viande d’appoint pour une famille installée à la campagne. Les chasseurs sortent maintenant des villes, avec leur voiture et leur fusil à répétition. La plupart des chasseurs considèrent les écologistes comme des ennemis. Ils ne voient pas que leur ennemi, c’est eux-mêmes. Nous ne sommes plus à l’époque de la chasse et de la cueillette, nous sommes trop nombreux sur chaque territoire, limitant de façon démesurée l’espace de la vie sauvage.

Écologie punitive et tragédie de l’horizon

« Écologie punitive » est un élément de langage utilisé par la droite anti-écolo pour éviter d’aborder la nécessaire rupture écologique. Mais si nos décideurs devenaient responsables et ouverts au sort des générations futures, ils devraient mettre en place une réglementation très stricte contre tout ce qui détériore le climat mondial, et donc peser principalement sur les investissements en matières d’énergie fossile. L’exigence du long terme devrait l’emporter sur les préoccupations de court terme.

Gabrielle Siry : « 80 % des émissions de gaz à effet de serre sont issues de la combustion des énergies fossiles. L’Autorité des marchés financiers (AMF) a publié fin 2020 un premier rapport sur les politiques de « sortie du charbon ». L’Union européenne a commencé à développer une « taxonomie verte » (classification) des activités durables, destinée à flécher les investissements en faveur de la transition vers une économie sans carbone. Des mesures doivent être prises afin de faire baisser de manière drastique les financements de ces énergies, qui polluent et causent près de 100 000 morts prématurées par an en France. Si écologie punitive il doit y avoir, c’est à l’encontre de ces financements. Il ne sera plus possible d’adopter une vision restrictive des émissions carbone, pratique que dénoncent régulièrement les ONG : les émissions indirectes (issues de l’utilisation des produits fabriqués, par exemple l’utilisation d’une voiture) seront obligatoirement comptabilisées, au même titre que les émissions directes (issues du processus de fabrication de la voiture). Il doit coûter plus cher de réaliser un investissement nuisible pour le climat qu’un investissement bénéfique à la transition écologique. C’est le sens de la proposition de « facteur de pénalisation brun » : plus l’actif est nuisible pour le climat ou la biodiversité, plus le montant du capital immobilisé par la banque – destiné à couvrir le risque lié à cet investissement et à prévenir le risque de faillite – devrait être élevé. »

La « tragédie de l’horizon» reste pourtant d’actualité , les investissements fossiles sont maintenus à des fins de pure rentabilité immédiate, et prennent le pas sur les risques climatiques qui pèsent à moyen terme sur l’investisseur lui-même. Cette myopie temporelle fait référence à des risques catastrophiques susceptibles de se manifester bien au-delà de l’horizon des décideurs économiques et politiques actuels. Quant aux citoyens, leur dépendance au fonctionnement de marché leur enlève toute incitation à assumer les coûts de la prévention de pertes présumées frapper les générations d’un futur lointain. Il nous faut donc jeter un pont entre le présent et l’avenir. Or le marché financier, même s’il est efficient pour synthétiser l’information présente, est en revanche incapable de fournir une boussole pour s’orienter vers le futur. Il revient donc aux acteurs politiques de déterminer une vision du long terme. Notons aussi que des investisseurs responsables comprendraient que les tendances lourdes qui dégradent la vie des sociétés ont des conséquences néfastes à long terme sur le rendement financier du capital et peuvent aboutir à des pertes importantes.

Pour en savoir plus, Un bon financier est avant tout un bon écologiste

extraits : les marchés ont perdu toute faculté à délivrer la moindre information sur l’état du monde réel – sur la raréfaction ou la disponibilité d’une ressource naturelle par exemple. Ils sont non seulement devenus myopes mais aussi « fumigènes ». Ils brouillent, ils occultent la réalité. Normalement, plus une ressource se raréfie, moins elle est accessible, plus son prix augmente… ce qui hiérarchise les priorités, flèche les investissements et forge nos représentations du monde. Mais lorsque les indicateurs boursiers ne s’affolent pas, c’est qu’il ne se passe rien. C’est l’une des raisons de l’extraordinaire surdité des dirigeants politiques devant « la multiplicité des menaces scientifiquement avérées » qui pèsent sur les sociétés… La Grande dépression qui a suivi le krach boursier de 1929 n’a pu se résoudre que par l’irruption d’une guerre mondiale… Depuis 2012, une ONG baptisée 350.org a lancé une coalition intitulée Divest-Invest (désinvestissez-Investissez). Le mouvement avait été bien suivi, plus de 200 institutions ont déjà décidé de désinvestir du secteur pétrolier en transférant  50 milliards de dollars vers d’autres domaines. ..

Nullipare par souci du bien commun

Prix Nobel de médecine en 2008, la virologue Françoise Barré-Sinoussi a codécouvert le virus du sida en 1983. Elle est interviewé par LE MONDE :

LM : Vous avez fait le choix de ne pas avoir d’enfant…

FBS : A mon adolescence, il y a eu des moments très violents entre mon père et moi. Il considérait qu’une femme devait se marier, avoir des enfants et rester au foyer, comme ce fut le cas pour ma mère. Je ne me voyais pas avec un enfant. J’aurais eu une double culpabilité : ne pas suffisamment m’occuper de lui et ne pas donner assez à la science. Je ne voulais pas vivre tiraillée ainsi, cela aurait été insupportable. Mon mari l’a compris. Nous avons fait ce choix ensemble. Il m’a toujours soutenue. Même si cela n’a pas toujours été facile. Quand le sida est arrivé, nous ne sommes, par exemple, plus jamais partis en vacances. Nos amis ne comprenaient pas. Certains lui disaient : « Mais comment acceptes-tu la vie que Françoise te fait mener ? » Il répondait : « Ça ne vous regarde pas, c’est sa vie et, moi, ça me va très bien comme ça… » Le jour de notre mariage, je suis passée au labo, avant la cérémonie, prévue en fin de matinée. Vers 11 heures, mon futur mari m’a téléphoné : « Est-ce que tu te rappelles quel jour on est ? Est-ce que tu comptes venir ? » Je n’avais pas vu l’heure !

LM : Avec le recul, pensez-vous toujours que toutes ces heures passées au laboratoire, au mépris de tout le reste, valaient la peine ?

FBS : Je me suis posé cette question au moment de la maladie de mon mari. Je savais qu’il allait mourir. A ce moment-là, j’ai essayé d’aller moins au labo, de travailler à la maison. Mais il m’a fait comprendre que je devais reprendre le cours de ma vie, que ça lui faisait du bien à lui aussi. Il m’a remise sur les rails. Maintenant, je sais qu’il avait raison. J’arrive dans la dernière période de ma vie, et je n’ai aucun regret. J’ai rencontré des gens merveilleux, splendides, j’ai beaucoup appris des autres, j’espère avoir contribué à apporter quelque chose, et les jeunes chercheurs que j’ai formés sont devenus comme mes enfants, c’est la famille que je me suis constituée. Vivre pour soi, je n’en vois pas l’intérêt. Vivre pour les prix ou les honneurs, non plus. Donner aux autres, c’est la direction, le sens que j’ai essayé d’imprimer à ma vie.

Les démons identitaires à l’heure des bilans

L’écologie de gauche semble préférer le surf sur la vague des identités de genre, de classe, de race pour enrôler les petits dominés grâce à une « conscientisation » à deux balles : « Tu vois, t’es malheureux.se parce que t’es opprimé.e, et t’es opprimé.e par le blanc chrétien, patriarcal, mâle, hétéro, capitaliste, riche, pollueur qui a créé l’enfer systémique sur terre. Mais vote pour nous et le paradis adviendra. » Cette écologie idéologisée fait complètement l’impasse sur les lois de la nature, y compris le fait que nous naissons homme ou femme par suite des mystères de l’évolutionnisme darwinien.

Il y a quelques années encore, l’exercice de la sexualité humaine était hétéro, c’était la norme consacrée, ou bien homo, déviance marginale dont on avait conclu récemment que ce n’était pas grave : le 17 mai 1990, l’OMS (Organisation mondiale de la santé) retirait l’homosexualité de la liste des maladies mentales. Mais aujourd’hui le goût du sensationnel et de la libération tous azimuts a démultiplié les sentiments identitaires. Le parti EELV comporte une commission thématique LGBT. Ils retardent, il faut dire dorénavant LGBTQI+, c’est-à-dire les personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, trans, queers, intersexes et asexuelles avec le « + » pour les catégories encore non établies. L’indifférenciation des identités devient alors source d’un malaise profondément ressenti par les plus jeunes. Le pédopsychiatre Alexander Korte s’inquiète du fait que les cas de personnes ayant la conviction d’être nées avec le mauvais sexe soient en hausse de 1500 à 3000 % par rapport à il y a dix ans, surtout chez les filles de 13 à 15 ans. L’utopie anti-nature de notre société, associée aux progrès de la médecine et à l’intense couverture médiatique de ces sujets juteux, offre aux adolescent(e)s un modèle d’identification de plus en plus vague. La condamnation par Eric Marty* des activistes de la guerre des genres déplaira certainement. Il évoque le cas des identitaires du sexe qui, sous le couvert de la lutte contre les discriminations et l’homophobie, censurent et punissent ceux qui ne pensent pas comme eux.

Cette pensée binaire oublie le caractère hybride des identités. Smaïn Laacher déplore que « la vérité est déchue au rang d’insignifiant ». Sa première cause de consternation est ce qu’il désigne comme « une dialectique mortifère » entre le « nous » et le « eux ». Il fait référence aux identitaires nationalistes, mais cela pourrait aussi bien s’appliquer aux identitaires de genre. Loin d’être réductible « à une seule dimension de notre être », chacun d’entre nous, souligne Smaïn Laacher, se situe dans « l’embranchement entre plusieurs appartenances ». Tel était d’ailleurs le sens premier du concept d’intersectionnalité. « L’enjeu », écrit-il, n’est pas de « choisir » entre une identité ou une autre mais de « desserrer le poids » des traditions de sa communauté d’origine et « d’élargir l’espace des affiliations possibles ». Il s’inquiète par ailleurs des tentations, au nom de la coexistence des cultures, de faire revenir par la fenêtre l’accusation de blasphème en la rebaptisant « atteinte aux sensibilités religieuses blessées ».  La seule « posture tenable » en ce domaine consiste à « réaffirmer avec détermination la nature symbolique du langage en disant qu’un dessin du prophète n’est pas le prophète et qu’aucune communauté n’est directement affectée par lui ». Concluant son livre** sur une note angoissée, Smaïn Laacher exhorte la gauche, dont il se réclame, à « examiner les conditions qui ont rendu possible cette fragmentation mortifère de la société française ».

Du point de vue des écologistes, les conflits identitaires ne sont que construction sociale illusoire et malsaine. En vérité nous sommes hommes ou femmes et devons combattre ensemble les inégalités entre hommes et femmes. En vérité nous sommes tous et toutes des homo sapiens interféconds quelle que soit la couleur de notre peau et notre appartenance ethnique. Peu importe notre sexe et notre nationalité.

Pour en savoir plus, Mouvement trans, négation de l’altérité

* Le Sexe des Modernes. Pensée du Neutre et théorie du genre », d’Eric Marty, Seuil, « Fiction & Cie ».

** La France et ses démons identitaires », de Smaïn Laacher (éditions Hermann).