de 1970 à 1979

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

note préliminaire : l’auteur du livre « Vivre sans pétrole », Jean Albert Grégoire (1899-1992), a eu un parcours atypique : joueur de rugby, champion de France du 100 mètres, docteur en droit et polytechnicien. Jeune ingénieur, il débute comme garagiste en 1925. En 1927, avec son ami Pierre Fenaille, il fonde à Asnières la Société des Automobiles Tracta. Leur invention commune, le joint homocinétique Tracta rendit concevable la traction avant des automobiles. Il permettait d’éviter les à-coups dans la transmission lors du braquage des roues. Des lycées professionnels portent d’ailleurs son nom en France.

Son livre de 1979, « Vivre sans pétrole », envisage tous les scénarios, les énergies de substitution au pétrole, l’amélioration de la technique de fabrication des automobiles, l’évolution des ressources pétrolières, la fusion et même le réchauffement climatique … J’ai recomposé ce livre pour en montrer l’absolue actualité presque trente ans plus tard, presque trente ans trop tard. En effet ce livre posait à la fin des années 1980 la question fondamentale qu’on appelle aujourd’hui l’arrivée prochaine de la pétrole apocalypse (Yves Cochet). Dommage que nous soyons passés à côté de ce livre au moment des premiers chocs pétroliers, le futur va devenir beaucoup plus difficile à vivre puisque le rationnement n’a pas eu lieu dès cette époque. Voiciquelques extraits recomposés du livre de J.A. Grégoire :

L’observateur ne peut manquer d’être angoissé par le contraste entre l’insouciance de l’homme et la gravité des épreuves qui le guette. Comme le gouvernement crie au feu d’une voix rassurante et qu’on n’aperçoit pas d’incendie, personne n’y croit. Jusqu’au jour où la baraque flambera. Comment l’automobiliste pourrait-il admettre la pénurie lorsqu’il voit l’essence couler à flot dans les pompes et lorsqu’il s’agglutine à chaque congé dans des encombrements imbéciles ? Cette situation me paraît beaucoup plus inquiétante encore que celle des Français en 1938. Ceux qui acceptaient de regarder les choses en face apercevaient au-delà des frontières la lueur des torches illuminant les manifestations wagnériennes, ils entendaient les bruits de bottes rythmant les hurlements hystériques du Führer. Tous les autres refusaient de voir et d’entendre. On se souvient de notre réveil en 1940 !

Apercevoir la fin des ressources pétrolières, admettre son caractère inéluctable et définitif, provoquera une crise irrémédiable que j’appellerai « crise ultime ». Nous n’en souffrons pas encore. Les premières ruptures sérieuses d’approvisionnement du pétrole la déclencheront. Alors on reverra, comme au temps de Suez ou de la guerre du Kippour, un brutal renversement de l’opinion, définitif cette fois. Il ne s’agira pas, comme on le croit et comme les économistes eux-mêmes l’affirment, de surmonter une crise difficile, mais de changer de civilisation. L’humanité devra passer de l’ère d’abondance factice à celle de la pénurie, de l’orgueil insensé à celle de l’humilité. Elle devra répartir des richesses qui, au lieu d’être infinies comme elle le pensait naïvement, lui  apparaîtront à l’heure du bilan bien modeste en face de ses besoins. Les pays riches devront réduire leur train de vie, ce qui pour chaque individu représentera une contrainte douloureuse à laquelle il n’est aucunement préparé.

En avril 1977, le président Carter s’adresse par télévision à la nation. En général détendu dans son langage et ses vêtements, il surprend ce soir-là par son costume aussi sombre que ses propos : « Ce que je vous demande est l’équivalent d’une guerre. Il s’agit bel et bien de préparer un monde différent pour nos enfants et nos petits-enfants. » Puis il énumère les mesures d’économie. La revue Newsweek chiffre le gaspillage moyen d’énergie qu’il veut supprimer à plus de la moitié de la consommation totale. C’est une douche froide pour ce peuple si sûr de sa richesse et de ses immenses ressources.  Sans largeur de vue, sans générosité, tous ceux qui sentent leur intérêt et même leur simple confort menacé se mettent à hurler. Le royaume automobile de Détroit, dont les experts comprennent pourtant la nécessité du projet, déclare la guerre au président Carter. Les syndicats de l’automobile suivent, le peuple suit, bien entendu. Carter ne perd pas quinze points de popularité, mais trente-cinq ; sa cote passe de 70 à 35 au début de 1978. Aucun gouvernement n’imposera les cruels sacrifices de la pénurie sans le consentement du peuple. Le peuple américain n’est pas mobilisable pour des sacrifices dont il ne voit pas la nécessité en un âge ou la technologie – et non l’austérité – lui paraît constituer la solution à tous les problèmes du monde moderne. On retrouve là les illusions fondamentales des penseurs du XIXe siècle. La science toute-puissante : erreur. Les réserves de matières premières inépuisables : erreur. Le progrès indéfini : erreur. La crise va se terminer : erreur. Car non seulement ce qu’on appelle crise va devenir l’état normal de l’humanité mais cet état imposera l’austérité.

Aujourd’hui nous consommons du pétrole comme nous respirons. Son manque nous paraît aussi inconcevable, aussi mortel que le manque d’air. Comme dans toute maladie sournoise, les symptômes apparaîtront tard. Jusqu’aux premières manifestations de la pénurie, la situation restera normale, l’humanité continuera à dilapider son irremplaçable richesse, les constructeurs continueront à augmenter leurs cadences et le parc mondial continuera à s’accroître. Mais l’économie est un colosse fragile créé par la civilisation du pétrole. Ce pétrole en est le sang, l’automobile son support le plus solide. Restreignez l’arrivée du « sang pétrole », une anémie pernicieuse envahira ce corps. Coupez le support automobile, l’équilibre du colosse sera d’autant plus menacé qu’en même temps les maladies endémiques, inflation, chômage, feront une poussée violente. Peut-on imaginer l’intelligence et le travail que devront déployer nos enfants, les souffrances qu’ils devront endurer pour faire tenir à peu près debout ce colosse chancelant ?  Aujourd’hui, sans pétrole, l’infortuné ne saurait plus travailler dans ses usines, cultiver ses terres, circuler, s’éclairer, se chauffer, se loger, se vêtir. Sans lui, il ne saurait plus comment vivre…

Un affolement contagieux s’étendra sur la terre dès que le pétrole commencera vraiment à manquer. A partir de ce moment-là, selon que vous serez puissant ou misérable, vous aurez ou non du pétrole. Si le monde échappe à une guerre militaire, il sera plongé dans une guerre économique sans merci bien plus meurtrière puisqu’elle exterminera une partie du quart-monde par la faim. L’homme acceptera tous les sacrifices, se privera du superflu et même du nécessaire pour conserver son automobile. L’expérience de la dernière guerre où le ticket d’essence atteignait au marché noir des tarifs astronomiques l’a prouvé… Rationnement. Voici le mot lâché, ce mot qui indispose, ce mot qui fait frémir. Il ne faut pourtant pas hésiter à le prononcer et à l’écrire. Car le rationnement est inéluctable pour le pétrole d’abord, pour l’énergie ensuite. Les jeunes gens ignorent l’esclavage du rationnement qui traîne derrière lui le marché noir. Ceux qui ont vécu les guerres en connaissent les servitudes : restriction de circulation en automobiles, coupures d’électricité, restriction de chauffage dans les logements. Et combien d’autres restrictions… On ne peut pas en prévoir la fin.

Comment réagiront nos enfants ? Fureur de constater que leurs ancêtres ont gaspillé ce pétrole irremplaçable ? Ou désespoir de ne pouvoir assouvir ce besoin devenu héréditaire de rouler en automobile ?

(Flammarion)