de 2005 à 2008

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

La hausse du cours des hydrocarbures ne sera pas un simple choc pétrolier, ce sera la fin du monde tel que nous le  connaissons. Ce choc proviendra de la coïncidence de trois situations inédites : une situation géologique, avec le déclin définitif de la production de pétrole ; une situation économique, avec un excès structurel de la demande mondiale de pétrole par rapport à l’offre ; une situation géopolitique, avec une intensification du terrorisme et des guerres pour l’accès au pétrole.

1/3) Une situation actuelle anormale

L’écologiste Alfred Lotka différencie les instruments endosomatiques, qui appartiennent au corps (mains, jambes, énergie musculaire…), et les outils exosomatiques, qui sont mobilisés ou fabriqués pour prolonger ou démultiplier l’action (massue, roue, machine à vapeur, ordinateur, pétrole…). La proportion exo/endo est passée de 4 pour 1 dans les sociétés pré-industrielles à 40 pour 1 dans les pays de l’OCDE, et jusqu’à 90 pour 1 aux Etats-Unis. Un être humain a besoin d’au moins 2500 kcal alimentaires par jour pour reproduire sa force de travail. Il peut dépenser quelque 500 à 600 kcal par jour dans l’ensemble de ses activités. Un litre de carburant contient 10 000 kcal.

Dans les pays industrialisés, l’alimentation du consommateur est le dernier maillon d’une chaîne agroalimentaire dominée par la délocalisation et la désaisonnalité. En 1998, les Britanniques importent 61400 tonnes de poulet en provenance des Pays-Bas et exportent 33100 tonnes de poulet vers les Pays-Bas. On peut citer mille autres exemples aussi absurdes. La chaîne agroalimentaire contemporaine dépense 10 kcal pour fournir 1 kcal alimentaire dans l’assiette des consommateurs (hors énergie consommée pour cuisiner). Une alimentation plus économe en énergie suivrait donc trois orientations opposées à celles d’aujourd’hui : elle serait plus locale, plus saisonnière et plus végétarienne. Il est préférable d’acheter une laitue locale qu’une laitue biologique qui provient de l’autre côté de l’Europe.

La présence de phosphore dans la terre est complètement dépendante du réemploi des résidus. Le départ des céréales, des fruits et des légumes loin de leur lieu de production introduit donc dans les sols un déficit en élément essentiel au processus de sustentation de la vie. Il faut donc importer le phosphore depuis les mines de phosphates, peu nombreuses dans le monde. Le coût énergétique d’extraction s’accroît. Si les prix de l’énergie augmentent, l’agriculture industrielle sera confrontée à un renchérissement dû au facteur phosphore. C’est un facteur limitant au sens de la loi de Liebig : le fonctionnement d’un organisme est limité par le facteur dont la quantité est la moins favorable. Si le phosphore manque, la production agricole chutera. C’est l’urine qui contient la majeure partie du phosphore excrété. Elle est récupérable par l’usage de toilettes séparées pour la miction et la défécation. Même dans nos comportements les plus triviaux, nous devons nous considérer comme un élément des écosystèmes auto-organisés qui nous entourent.

Aujourd’hui, 14 % seulement de l’énergie exosomatique est d’origine renouvelable. Le reste est d’origine fossile pour 80 % ou fissile pour 6 %. J’ai entendu Nicole Fontaine, ministre déléguée à l’Industrie, prononcer cette phrase inepte : « La France devra choisir entre le nucléaire et l’effet de serre. » Ce raisonnement purement rhétorique, mille fois ressassé, ne s’appuie sur aucune donnée scientifique concernant la nature et les applications spécifiques possibles des énergies nucléaires ou fossiles. Comment remplacer le pétrole dans les transports ? La croyance en la substitution entre énergies est fallacieuse. Il serait imprudent de rêver à des objets technologiques mondialisés tels que les cellules photovoltaïques ou les éoliennes. La moindre panne nous laisserait démunis après la disparition des services de réparation et de maintenance.

2/3) La pénurie à venir

Suite au pic pétrolier, les pays importateurs souffriront de pénurie, ce qui les entraînera vers l’effondrement économique et social. Les responsables économiques et politiques n’ont pas anticipé la situation qui s’annonce. Où aller pour trouver à boire et à manger ? Nous n’avons plus de parents fermiers à la campagne chez lesquels nous réfugier comme nous l’avons fait au cours de la débâcle de 1940. Nous n’avons plus un ailleurs inexploré comme l’avaient jadis quelques hordes, émigrant massivement lorsque la pression démographique sur le territoire traditionnel dépassait sa capacité de charge écologique. Que nous restera-t-il hormis la violence ? Il n’existe qu’une demi-solution : la sobriété immédiate.

Tout ce qui ressemble à une organisation basée sur le transport bon marché à longue distance aura du mal à subsister, hormis les armées pendant quelque temps. Dans les années 20 de ce siècle, il n’y aura plus d’aviation civile commerciale de masse. L’aviation d’affaires, organisée différemment, survivra un moment encore, tandis que la foule des gens ordinaires délaisserait l’exotisme des semaines bon marché aux Maldives pour se rabattre sur les WE à la campagne. Fin de PSA et de Renault, de LVMH et de l’Oréal, qui ont tant fait rêver nos contemporains pendant les années exubérantes du pétrole bon marché. Les institutions centralisées de la France se déliteront sans doute pour laisser le pouvoir aux régions ou, plus vraisemblablement, aux cantons. La vie sociale se reconstruira autour des petites villes et des villages, proches des cultures et des poulaillers. Si les événements extérieurs à ces  communautés locales le permettent !

Nous n’avons aucun imaginaire, aucune expérience d’un tel déclin. Tous les grands exemples historiques, dépression de 1929, débâcle de 1940, n’ont plus de pertinence. L’organisation  du monde actuel est telle, avec ses innombrables réseaux entrelacés, si mutuellement dépendants, si globalisés, que toute solution simple type retour à la terre apparaît comme irréalisable. Mon exercice de prospective repose sur un seul avenir tendanciel basé sur l’objectif unique de sobriété énergétique.

3/3) Une seule solution, démondialisation et relocalisation

Depuis plus de trente ans, les écologistes n’ont cessé de proposer la diminution des consommations d’énergie fossiles et la mise en œuvre de politiques de sobriété énergétique et de promotion des énergies renouvelables, l’abandon de l’agriculture productiviste au profit de l’agrobiologie, le désengagement de notre dépendance à l’égard des entreprises transnationales et la réhabilitation des circuits économiques courts. En vain. Il est déjà trop tard pour espérer transmettre à nos enfants un monde en meilleure santé que celui que nous connaissons aujourd’hui. Plus nous attendrons, plus leurs souffrances seront grandes et dévastatrices.

Nous envisageons des communautés humaines géographiques, des êtres humains habitant sur une aire délimitée de petite dimension, quelle que soit l’origine culturelle de chacun. Les choix de vie dépendront des ressources locales renouvelables. Ces communautés ne relèvent nullement d’une sorte de nostalgie de la douceur de vie rurale qui n’a jamais existé. Elles ne constituent pas un projet de retour à la terre entre pétainisme et babacoolisme, entre Mao et Pol Pot. Elles ne sont que la seule solution organisationnelle permettant d’atténuer les conséquences meurtrières du triple choc qui approche. Nous n’avons tout simplement pas d’autre choix.

La décroissance mondiale de la production de pétrole sera synonyme de décroissance du PIB pour l’économie mondiale dans son ensemble. Dans une interview du 2 juillet 2005, le ministre de l’environnement britannique, Elliot Morley, encourage ses concitoyens à « penser l’impensable » : la mise en place de cartes de rationnement énergétiques individuelles dans moins de dix ans.

NB : Yves Cochet espère l’application d’un programme comme celui des années 1940 : le rationnement aux USA avait touché d’abord l’alimentation, l’essence et l’habillement. Il avait été mis en oeuvre pour éviter les émeutes populaires face aux pénuries, car les plus riches auraient continué d’acheter. Les Américains, encouragés par la propagande et les émissions radio, furent incités à tout économiser. Le contrôle ne fut efficace qu’avec l’acceptation des syndicats et des patrons ; le soutien populaire a résulté d’un effet de foule solidaire, engendré par la peur de la guerre et la propagande égalitaire.