de 2005 à 2008

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

Présentation de Jean Paul Fitoussi :

Ce blog de documentation déteste l’aveuglement des marchands d’illusions. Dans un article (Le Monde du 12 février 2008),   Jean-Paul Fitoussi écrivait à l’avance l’avenir de nos petits-enfants en estimant que demain seront des lendemains qui chantent. Peu importe la dette publique, peu importe l’épuisement des ressources naturelles non renouvelables, peu importe l’incompatibilité de notre modèle de développement avec la préservation de notre environnement, nos petits-enfants seront assurément au moins 5 ou 6 fois plus riches que nous !

Qui le dit ? L’histoire ! Mais Fitoussi considère seulement l’histoire des soixante dernières années qui commencent avec les Trente Glorieuses, ou (pour rire ?) l’histoire du premier millénaire après Jésus-Christ ! Il ne dit rien sur les analystes comme Schumpeter qui ont montré que l’activité économique tout au cours de la  révolution industrielle s’accompagnait d’une succession de cycles où la dépression succédait à la crise, il ne dit rien sur la grande crise de 1929 dont on n’est sorti qu’avec la seconde guerre mondiale.

Fitoussi ne nous préparait nullement à des lendemains qui déchantent. C’est pourquoi son dernier livre (La nouvelle écologie politique, 2008) est le bienvenu car il montre enfin une prise de conscience écologique.

Résumé du livre

En exergue du livre : « A mesure qu’un système s’approche de ses limites écologiques, les inégalités ne font que croître » (rapport Brundtland, 1987)

« Pour Smith, Ricardo et Mill, l’homme ne détruit pas la Nature, il profite de sa fertilité, mais en retour celle-ci lui impose son rythme d’exploitation et sa finitude, et ne lui promet comme horizon que l’état stationnaire. Selon les classiques, la croissance n’est possible que tant que toutes les terres disponibles ne sont pas exploitées. C’est qu’ils considéraient la productivité des terres comme une donnée non manipulable par le progrès technique. Ricardo se distingue de Malthus ; faute de prendre la mesure du progrès technique dans le domaine agricole, sa recommandation économique principale vise à repousser l’avènement de l’état stationnaire par le développement du commerce international.  La variable déterminante du développement humain après 1800 fut la libération de la vitesse technologique. La révolution industrielle constitue, selon Davis Gregory Clark, la première rupture de l’économie humaine avec l’économie naturelle.

« Stanley Jevons a analysé la dépendance de l’économie britannique à l’égard d’un charbon bon marché, mais épuisable dans The Coal Question (1865). Il trouve ailleurs que dans la  terre un facteur limitatif de la production. Toutefois ce facteur n’est plus un fonds renouvelable, mais un stock (les ressources minières) dont la perspective de l’épuisement annonce un avenir autrement plus sombre que l’état stationnaire : le déclin ! Jevons formule aussi un paradoxe qui a gardé son nom : l’accroissement de l’efficacité technologique dans l’utilisation d’une ressource naturelle comme le charbon ne réduit pas la demande pour cette ressource, mais l’accroît au contraire. La consommation est déchaînée par l’accélération technologique du fait de la baisse des coûts que celle-ci entraîne : « Le système économique accroît indéfiniment notre richesse et nos moyens de subsistance, et conduit à une extension de notre population, de nos productions, de nos échanges, qui est appréciable dans le présent, mais nous mène nécessairement vers une fin prématurée ».

« Ce n’est que dans les années 1970 que voit le jour dans le débat public la préoccupation de la vulnérabilité de la nature. Le rapport Meadows (1972) popularise la thèse de Jevons en s’inquiétant de la croissance exponentielle de la population, de l’industrialisation, de la production de moyens de subsistance, de la pollution et de l’épuisement des ressources naturelles. Même l’énergie nucléaire dépend d’une ressource épuisable, l’uranium. Les réserves d’uranium 235 seraient de soixante ans. Il est possible d’échapper au désastre si l’on parvient à établir les conditions d’une stabilité économique et écologique soutenable sur le long terme. La croyance dans la technologie comme solution ultime à tous nos problèmes peut détourner notre attention du problème réellement fondamental – celui de la croissance dans le cadre d’un système fini – et même nous empêcher de prendre les mesures adéquates pour y porter remède. La loi d’entropie nous rappelle qu’il existe une flèche du temps et que nous laisserons aux générations futures un patrimoine naturel moindre et sans doute moins adapté à leurs besoins que celui que nous avons trouvé à notre naissance (cf. Georgescu-Roegen).

« Cette conception est remplacée dans les années 1990 par l’idée de la domination de l’homme sur les écosystèmes. Mais dans cet affrontement, les victoires de l’homme sont transitoires, car la Nature transformée peut déployer à son tour de nouvelles violences contre lui. Grâce au remarquable travail accompli par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), la dynamique dramatique du changement climatique fait à présent l’objet d’un quasi-consensus international. Si l’augmentation de température venait à excéder deux degrés Celsius au XXIe siècle, les conditions de vie de l’humanité seraient menacées, de même que nombre d’écosystèmes terrestres.

« Reste la solution utopique de long terme, renoncer au développement matériel. On peut définir en creux cette option à partir des développements de Keynes dans ses « perspectives économiques pour nos petits-enfants ». Une élévation de la richesse des hommes permettrait la satisfaction de tous leurs besoins absolus (ces derniers étant définis comme ceux que nous ressentons quelle que puisse être la situation des autres individus). Dans un tel état d’abondance matérielle, la quête de la satisfaction des besoins relatifs (ceux destinés à assouvir notre désir de supériorité sociale) apparaîtra à ce point contraire à la « vie bonne » qu’elle ne tardera pas à être perçue comme une maladie mentale. Il sera alors temps pour l’humanité d’apprendre comment « consacrer son énergie à des buts autres que des buts économiques ». Mais pour Keynes, seuls ceux qui pourront sublimer leur manque (besoins relatifs non satisfaits) en un idéal plus élevé trouveront le chemin du nouveau paradis. L’âge d’or dont il entrevoit l’avènement est réservé dans un premier temps aux happy few.

« Nous sommes aujourd’hui huit à dix fois plus riches, en moyenne, que nos grands-parents. Mais qu’en est-il de la répartition des revenus et des inégalités de toutes sortes ? Dans une société où prévaudrait un sentiment d’injustice, où les tendances au repli sur soi et au conflit domineraient, il nous semble qu’il y aurait peur de place pour l’altruisme intergénérationnel. L’homo oeconomicus, le fou rationnel comme dirait Amartya Sen, n’a d’intérêt que pour lui-même, en ce que son bien-être est supposé totalement indépendant de celui des autres. Il est difficile de postuler, dans un monde où l’équité horizontale (intragénérationnelle) ne tiendrait aucune place, que l’équité verticale (intergénérationnelle) préoccuperait la société. La décroissance qui importe véritablement est celle des inégalités. Comme l’écrivait John Stuart Mill en 1848, « le meilleur état pour la nature humaine est celui dans lequel, si personne n’est pauvre, personne ne désire être riche, et n’a aucune raison de craindre d’être tiré vers le bas par les efforts de ceux qui tentent de s’élever. » C’est à départager le champ de ce qui doit être égal et de ce qui peut rester inégal que consiste avant tout l’activité démocratique. C’est l’objet même de la politique que de délibérer sur les normes de la justice.

conclusion ?

« La vision qui projette sur l’avenir les contraintes du présent ne peut conduire qu’à la prédiction de la décroissance. La dépollution de l’air sert les générations présentes, mais le moyen technique utilisé pour y parvenir pourrait nuire aux générations futures (si, par exemple, il était intensif en énergie non renouvelable). Le processus économique apparaît comme un échange réciproque avec son environnement naturel. Cet échange est bien réciproque et ne se résume pas à l’économie de l’environnement.

« Il faudrait, pour sauver ce qui peut l’être après presque deux siècles de folle croissance, revenir à la sagesse sauvage des premières sociétés humaines. »