I

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

1) S'il est une nature humaine, elle se réalise dans l'interaction avec autrui. S'il est une société, elle émerge des interactions entre les individus. Cette hypothèse s'appelle l'interaction spéculaire (« relatif au miroir »). Je me réalise en échangeant avec autrui des modèles du monde formés par ces échanges et qui contiennent un modèle de ces échanges. La société est un système de représentations croisées entre individus : je me représente la manière dont les autres se représentent les choses et moi-même. Deux schèmes individuels ne sont pas identiques, mais ils tendent à s'adapter mutuellement au fur et à mesure que se multiplient les rapports sociaux et les occasions de réagir au comportement d'autrui, ce qui permet de prévoir et d'anticiper les actions et les réactions d'autrui, capacité de coordination fondatrice de toute société un tant soit peu durable. La mimésis des modèles est ce qui garantit l'unification des sociétés. La distinction spéculaire est ce qui assure leur indispensable diversité. L'écologie sociale part de cela. L'hypothèse de l'interaction spéculaire nous permet d'enterrer le vieux débat épistémologique sur l'antériorité de l'individu et de la société. L'un et l'autre se forment mutuellement.

S'il suffisait d'additionner ainsi les volontés individuelles pour renverser le dictateur, la démocratie règnerait depuis longtemps partout dans le monde, ce qui n'est pas le cas. Pourquoi ? Parce que, selon notre hypothèse, la volonté n'est pas une réalité première, mais une réalité dérivée de l'interaction spéculaire. L'individu soumis à la dictature ne se demande pas s'il veut renverser le régime, mais seulement s'il le ferait au cas où un certain nombre d'autres le feraient aussi. Chacun étant placé dans la même situation que les autres, le dictateur s'effondrera non en fonction de la volonté de tous, mais de leurs représentations croisées, c'est-à-dire en fonction des anticipations que chacun effectuera sur la capacité effective de ceux qui l'entourent à se révolter. De nombreux exemples historiques montrent qu'ainsi un régime détesté de (presque) tous s'impose et se maintient plus longtemps qu'un régime légitimé par une majorité. Néanmoins, une dictature peut aussi s'effondrer rapidement tellement sont parfois imprévisibles les dynamiques sociales dues à l'interaction spéculaire.

La spécularité est productrice d'auto-organisation sociale. Elle peut donner naissance à des sociétés qualitativement nouvelles, impossibles à imaginer lorsqu'on réduit l'analyse de la société à celles de ses éléments pris séparément.

2) Si certains sont conscients de la nécessité d’un changement de posture, la décroissance reste malgré tout, même chez les écologistes en général et chez les Verts en particulier, une idée dangereuse, ou effrayante voire obscène. L’inertie idéologique qui allie de façon automatique croissance, progrès et bien-être est tenace. L’obstination à se complaire dans la démesure reste l’état d’esprit d’une grande majorité de citoyens et de décideurs qui veulent à tout prix « rester compétitifs », sans avoir véritablement conscience de la finalité ontologique d’un tel objectif. Face à la crise écologique pourtant indéniable désormais, pourquoi une telle résistance des mentalités ? Le philosophe Jean-Louis Vullierme explique cette tension entre prise de conscience et comportement contradiction par la théorie de « l’interaction spéculaire ». Un citoyen moyen est certes informé, mais avant d’agir, il ne réfléchit pas à son seul comportement. Dans les choix de vie qu’il pourra faire, l’image de lui même aux yeux des autres est essentielle. La société devient alors un système de représentations croisées entre individus. Le déni collectif de l’urgence écologique est issu de cette attente réflexive : que va faire mon voisin ? Que va-t-il penser de moi ? Il ne suffit pas d’additionner les volontés individuelles pour changer les comportements. Peut-être sommes-nous tous les décroissants refoulés, des décroissants qui s’ignorent, qui refusent de répondre à leurs aspirations et leurs convictions. Par des initiatives multiples, la décroissance pourra progressivement dépasser les timidités et les réticences pour devenir un modèle du monde partagé.

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3) L’idée que la force est un phénomène dérivé est, à vrai dire, ancienne, puisqu’elle remonte à La Boétie(1574). Il avait observé, avec justesse, que la force politique, à la différence de la force physique, est étroitement dépendante de ceux sur lesquels elle s’exerce. Elle est de faible effet sur ceux qui ne la reconnaissent pas ou sont déterminés à s’y  soustraire. Les experts du maintien de l’ordre savent assurément quelles forces supérieures en nombre il faut opposer à des émeutiers décidés, et qu’à la désobéissance civile il n’est guère de parade armée. L’idée de La Boétie demeure cependant incomplète. La servitude en quelque sorte volontaire de ceux qui se plient à l’autorité lui est d’ailleurs apparue comme un véritable mystère. Pourquoi les peuples continueraient-ils de subir des tyrannies qu’ils exècrent, s’il suffisait, pour s’en libérer, de prendre conscience de ce que les despotes tirent d’eux tout leur pouvoir ? En fait, nous ne nous demandons pas si nous voulons désobéir, mais seulement si nous le ferions au cas où un assez grand nombre d’autres le feraient également. Or, chacun étant exactement placé dans une situation identique vis-à-vis de tous les autres, une autorité se maintient ou s’effondre, non en fonction de la volonté des agents, mais de leurs représentations croisées. C’est ainsi qu’un pouvoir honni peut parfois s’imposer avec bien plus de force qu’un régime appelé par des vœux majoritaires. L’obéissance n’est donc pas un phénomène additif produit par des volontés, mais la combinaison émergente des représentations sociales sous l’effet de l’interaction spéculaire. Et c’est cette combinaison qui détermine la marge de manœuvre de la volonté.

Le grand paradoxe est que les institutions ne sont pas non plus le produit de la volonté. Elles émergent naturellement (en l’occurrence, spéculairement), et leur existence se constate. Les architectes sociaux agissent, au mieux, comme des abeilles ; des abeilles à vrai dire bien extraordinaires, qui se coordonnent non par un instinct figé, mais par un jeu de représentations dynamiques. Si un phénomène structurellement acentrique, comme l’organisation sociale, ne peut être contrôlé par ses propres éléments, ni en groupes ni individuellement, et si en conséquence la politique ne peut s’élever au statut de centre organisateur d’un système dont elle n’est elle-même qu’une partie, il ne s’ensuit pas que les individus ou les groupes soient voués à être passivement  soumis à une évolution qui nécessairement les dépasse. Tel est, en effet, le paradoxe de l’interaction spéculaire que nul ne peut en acquérir la maîtrise, mais que tous peuvent contribuer à en orienter l’évolution.