de 1182 à 1999

RÉSEAU de DOCUMENTATION

des ECOLOGISTES

commentaire du livre : Luc Ferry pensait sans doute amoindrir la thèse de l’écologisme radical  avec un procédé constant, celui d’exagérer les propos de cette pensée pour la disqualifier à partir de cette exagération même : « Après l’émancipation des Noirs, des femmes et des bêtes serait venu le temps des arbres et des pierres. » Au delà de ces outrances, il faut cependant voir dans cet essai la présentation d’une pensée qui, bien qu’encore dans les limbes, ne peut que s’imposer pendant le troisième millénaire : l’écologie profonde constitue en effet la seule idéologie possible puisqu’elle s’interroge sur le lien entre l’existence durable de l’espèce humaine et les équilibres des écosystèmes.

Pour l’écologisme radical, alors que les femmes ne sont plus considérées dans le monde moderne comme la propriété des hommes, il n’y a toujours pas d’éthique traitant de la terre ainsi que des animaux et des plantes : ces éléments de la Biosphère sont encore considérés comme des esclaves. Il faut alors prendre la nature au sérieux et la considérer comme douée d’une valeur intrinsèque qui force le respect. Cette conversion à l’holisme écologique suppose une véritable déconstruction du préjugé anthropocentrique qui conduit à considérer l’univers comme le simple théâtre de vos actions. Contre cette philosophie de l’écologie profonde, Luc Ferry veut garder une position humaniste selon une considération anthropocentrique : il ne faut respecter la terre qu’en fonction des fins de l’homme, en ne lui laissant que le statut d’environnement (ce qui est à l’extérieur de l’homme). Selon Luc Ferry, l’écologisme réformiste est acceptable, l’autre qui se voudrait révolutionnaire discutable. Mais Luc Ferry admet aussi que l’écologie profonde présente une cohérence systématique assez impressionnante pour séduire nombre de tous les déçus par le vide politique et la fin des utopies. Pour lui, ce mouvement de pensée pourrait devenir une puissance moralisatrice de première grandeur pour peu qu’une dose de contrôle social, même relativement faible, lui assure un réel pouvoir sur les individus. Une commission officielle au Canada recommande d’ailleurs en 1985 d’ajouter au code criminel un délit nouveau concernant les actes qui « portent atteinte au droit à un environnement sain ».

Selon le principe de l’égalitarisme biosphérique, il s’agit en effet de protéger le tout avant les parties. Le holisme, thèse philosophique selon laquelle la totalité est moralement supérieure aux parties, est donc assumée de façon tout à fait explicite par l’écologie profonde, et s’oppose complètement à l’individualisme propre à la modernité occidentale. L’écosphère est la réalité dont les humains ne sont qu’une partie, ils sont nichés en elle et totalement dépendants d’elle. Mais le principe de liberté donne aux humains la possibilité de façonner le monde conformément à leur volonté, d’où la destruction massive de l’environnement que seule la reconnaissance des droits et de la valeur intrinsèque de la nature pourrait contrecarrer. A la longue, il faudra bien recourir le cas échéant à la force pour lutter contre ceux qui continuent à détériorer l’environnement : « Une mortalité humaine massive serait-elle une bonne chose ? Il est de notre devoir de la provoquer. »

Il faut accepter la réalité de notre totale immanence à cette biosphère  contre laquelle nous ne saurions nous révolter que de façon pathologique, donc provisoire et vouée à l’échec. La pensée de Hans Jonas dépasse les cadres d’une simple philosophie de la biologie, Spinoza est réhabilité contre Descartes, père fondateur de l’anthropocentrisme moderne. Au droit de maîtrise et de propriété doit succéder un principe de réciprocité, autant la nature donne aux humains, autant ceux-ci doivent lui rendre. Il est vrai que la Nature peut se passer des humains, mais non l’inverse. La liberté humaine devrait donc volontairement construire cette nouvelle éthique en prenant en charge la préservation de la planète

Signe de l’évolution des temps, les sociétés modernes se posent des questions sur les droits des animaux en particulier et de la nature en général. Alors que L.Ferry se réfère au régime hitlérien : « …C’est seulement grâce à la Direction national-socialiste que le souhait d’une loi spécifique qui reconnaît le droit que possèdent les animaux en tant que tels à être protégés pour eux-mêmes a été réalisé dans les faits », la Constitution européenne soumise à référendum le 29 mais 2005 en France reprenait aussi cette thématique : « Lorsqu’ils formulent et mettent en œuvre la politique de l’Union dans les domaines de l’agriculture, de la pêche, des transports, du marché intérieur, de la recherche et développement technologique et de l’espace, l’Union et les Etats-membres tiennent pleinement compte des exigences du bien-être des animaux en tant qu’êtres sensibles (Article III.121) ».

L.Ferry avoue en fin de livre que l’écologie profonde pose de vraies questions : « Personne ne fera croire à l’opinion publique que l’écologisme, si radical soit-il, est plus dangereux que les dizaines de Tchernobyl qui nous menacent. Et l’on pourra disserter tant qu’on voudra sur l’inanité des thèses anti-modernes agités par les nouveaux intégristes, il n’en reste pas moins insensé d’adopter aujourd’hui encore l’attitude libérale du « laisser faire, laisser passer ». Il faut, dit-il, admettre que les écosystèmes sont mieux agencés par eux-mêmes alors que la plupart des constructions humaines s’avèrent le plus souvent si fâcheuses qu’elles requièrent la plus grande prudence. Il faudrait donc élaborer une théorie des devoirs envers la nature.

De toute façon on ne peut qu’être en accord avec L.Ferry quand il constate que toute valorisation, y compris celle de la nature, est le fait des humains et que, par conséquent, toute éthique normative est en quelque sorte humaniste et anthropocentriste. Mais c’est là enfoncer des portes ouvertes.

(Grasset 1992)