Hugues Stoeckel, un malthusien érudit

De quel facteur la privation de pétrole fera-t-elle chuter la productivité de l’agriculture mécanisée ? Depuis 1955, l’avènement du pétrole dans l’agriculture française a permis de multiplier la production cumulée de blé et de maïs par 4,1. Le tout avec 8 fois moins d’agriculteurs et 12% de surface agricole en moins. Voilà qui situe l’envol historique de la progression du rendement céréalier à l’hectare autour d’un facteur 4,7 ≈ 4,1÷(1-0,12) et celle de la productivité par actif agricole aux alentours d’un facteur 33 ≈ 8×4,1 !! Corollaire, une fois privés de pétrole les 751 000 actifs travaillant actuellement dans l’agriculture française devraient être 33 fois plus nombreux, rien que pour maintenir la production céréalière actuelle sur la base des rendements de 1955. Ce qui nous mènerait à près de 25 millions de travailleurs de la terre sur un total de… 28 millions d’actif !

Ce constat calamiteux s’accompagne d’autres réalités :

Demain la population humaine à nourrir sont censés augmenter de 50%.

La surface agricole sacrifiée au béton depuis 1955 est irrécupérable.

les terres agricoles « chimiques » ont perdu une partie de leur humus et jusqu’à 90% de leur biomasse vivante (Cf : Claude Bourguignon). Elles ne font plus illusion que grâce aux engrais solubles et aux pesticides.

les anciennes machines agricoles à traction animale (faucheuses, charrues…) ont quasiment disparu et leur fabrication nécessitera du temps, de l’énergie et des minerais dans un contexte où énergie et minéraux feront défaut.

la traction animale elle-même ne sera opérationnelle que des décennies plus tard, je ne parle même pas des savoir-faire perdus.

Les habitudes et aspirations de vie des Français rendent illusoire un retour massif au travail manuel de la terre, même avec un Pol Pot ad hoc aux manettes.

Une baisse rapide des besoins alimentaires (donc de la démographie) est en revanche susceptible d’atténuer le problème, et en tout cas de réduire le nombre de victimes de la méga-crise à venir. Certains se dédouanent de la peine d’examiner ce risque en taxant les alarmistes de malthusiens, de misanthropes, de « deep écologistes » (très commode, ça !) ou d’aigris qui haïssent les enfants. D’autres encore nient ce risque par simple foi en la capacité de l’humanité à résoudre tous ses problèmes à mesure qu’ils se posent. Il en est enfin qui, tout en comprenant bien ce risque, font le pari fou que l’Homme découvrira très bientôt une nouvelle source d’énergie aussi abondante, accessible, commode d’emploi et polyvalente que l’était le pétrole, et qui, en attendant, veulent bien que le principe de précaution s’applique à tout, sauf à la démographie. Et vous, dans quelle catégorie êtes-vous ? 

En d’autres termes, que ça nous plaise ou non, il n’y aura jamais 9 Mds d’humains sur Terre ! Yves Cochet arrive à la même conclusion page 220 de son dernier livre (un bijou !) : « J’écris une dernière phrase d’une main tremblante : le déclin démographique proche sera catastrophique au-delà de ce que nous pouvons imaginer. Dire que la population du monde va perdre 3 milliards d’habitants en 30 ans n’est pas un froid constat de prévisionniste statisticien. La perspective est humainement insupportable. Hélas, elle est devant nous ». Et Yves n’est bien entendu pas seul à penser cela : prenez donc le temps de lire ce texte de Dale Allen Pfeiffer, intitulé « Nous mangeons du pétrole ». Vous serez bien en peine de réfuter les chiffres de son implacable démonstration.

L’amplitude de l’effondrement post-pétrolier de la production agricole mécanisée ne dépend que du niveau de ressources renouvelables accessibles dans l’ère post-fossile. « Humanisme, féminisme et politique écologiste », aussi « poussés » soient-ils, seront donc par nature strictement sans effet sur cette amplitude. Ils peuvent certes retarder cet effondrement en instaurant un droit de préemption absolu de l’activité agricole sur le reliquat d’or noir et sur la main-d’oeuvre. Ce qui suppose (outre un assouplissement du concept d’humanisme) un niveau inédit de rationalisation collective de l’alimentation (bio, frugale, végétale, saisonnière, relocalisée) et de partage planétaire des ressources. Lequel suppose à son tour la survivance des démocraties et la requalification généralisée de la production agricole en service public excluant toute spéculation. Le tout, bien sûr, en évitant les guerres, dont l’inhumanité n’aura pas échappé à personne ;-). Vaste et salutaire programme, qui mériterait d’être largement explicité et défendu par les Verts, car seul susceptible de rendre l’espoir en conjurant la perspective du chaos portée par le « chacun pour soi contre tous ».

De fait, le niveau final auquel la population humaine s’ajustera durablement à la fécondité post-pétrolière de la Terre n’est pas négociable. Selon plusieurs auteurs, il pourrait être de l’ordre de 1 à 2 Mds (cf aussi : « Nous mangeons du pétrole », entre autres). Ce scénario pourrait même inclure la survivance d’une vie civilisée si tout se déroule pour le mieux (sans tueries majeures). Mais il faut se décider maintenant. Soit nous anticipons une réduction rapide du nombre de bouches à nourrir, et nous aurons un reflux démographique à la fois plus limité (car entamé à 6,8 Mds) et étalé sur une durée plus longue (car commençant plus tôt). Soit nous persistons à vouloir en passer par ce fameux pic de 9 Mds, et nous remettons à un avenir relativement proche une abominable « régulation naturelle ».

J’attends toujours une réfutation sérieuse de cette analyse, certes quelque peu en décalage avec les préoccupations dominantes de cette fin 2009 ;-). À ceux que sa « noirceur » suffirait à fermer comme une huître, je rappelle que ce qui importera demain n’est pas la couleur de l’analyse, mais son exactitude. Je me doute que certain(e)s discuteront tel ou tel détail, mais seul importe un éventuel démontage argumenté des ordres de grandeur (qui d’ailleurs me comblerait d’aise !). En revanche épargnez-nous svp les contre-exemples « roses » tirés d’un présent encore très riche en pétrole qui ne prouvent strictement rien pour le futur. La prospective n’est pas l’art de transposer le présent dans l’avenir (ce que font tous les productivistes), mais l’art de décrypter les effets à venir des évolutions en cours et de celles qu’on sait inéluctables, dont l’épuisement des ressources fossiles et le réchauffement climatique sont de loin les moins anodines.

Texte de Hugues Stoeckel, en souvenir de lui

Source : Trop d’humains en 2050 ? (18 septembre 2009)

https://www.dna.fr/politique/2022/07/29/hugues-stoeckel-un-des-premiers-ecolos-alsaciens-est-decede

L’un des tout premiers militants écologistes alsaciens, est décédé mardi 26 juillet à l’âge de 75 ans. Né en 1947, cet ancien professeur de mathématiques était un écologiste militant depuis les années 1970, membre du parti Les Verts, d’Attac, d’Alsace Nature ou encore de la Ligue de protection des oiseaux. Il a aussi écrit un livre publié en 2012, intitulé La faim du monde et sous-titré L’humanité au bord d’une famine globale.Ce militant s’est également engagé dans la politique locale.

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10 réflexions sur “Hugues Stoeckel, un malthusien érudit”

  1. Esprit critique

    – « J’attends toujours une réfutation sérieuse de cette analyse, certes quelque peu en décalage avec les préoccupations dominantes de cette fin 2009 😉 » (Hugues Stoeckel)

    Réfutation est un grand mot, disons plutôt critique. De toutes façons Hugues Stoeckel n’en a plus rien à faire de ce qu’on peut dire ou écrire à son sujet. J’ai toutefois critiqué certains points de son analyse.
    ( 4 AOÛT 2022 à 22:26 ; 5 AOÛT à 11:06 et 11:07 )
    J’en rajoute donc un. Dans ce texte de 2009… il affirme :
    – « … que ça nous plaise ou non, il n’y aura jamais 9 Mds d’humains sur Terre ! »
    Et juste en suivant il se réfère à Yves Cochet… spécialiste lui aussi en prévisions et autres prédictions.
    ( à suivre )

    1. Je me mouille pas en disant que les 8 Mds d’humains sur Terre c’est aujourd’hui, en 2022. Là dessus personne ne pourra me reprocher de ne pas être sérieux.
      Des gens bien plus sérieux que moi ont calculé que les 9 Mds ce serait pour 2050.
      En 28 ans, il va en couler de l’eau sous les ponts. Souhaitons qu’il en coule longtemps. Dans 28 ans… je serais très vieux, et probablement mort. Je peux donc moi aussi m’amuser à calculer et prédire n’importe quoi.
      Que ça vous plaise ou non… ce genre d’affirmation, de prédiction, porte un tort considérable à la crédibilité et/ou au sérieux du discours. Et c’est dommage !

  2. Marcel Duterte

    Etonnant que personne n’ ait parlé de l’ illustre Dufumier (un nom prédestiné dans les 2 sens du terme) ou de Ziegler , expert en expertise et gauchiste hystérique qui vont tenter (😁😁😁 ) de nous persuader que la terre peut nourrir correctement 10 ou plus milliards d’ habitants .

    1. Encore plus étonnant que vous ne nous parliez pas des lapins, des “zafromuzz » et Jean Passe. Comme je vous l’ai dit il y a quelques jours, cracher votre haine, votre bile, votre mal de vivre, c’est tout ce que vous savez faire.
      C’est là votre truc, votre came. Et surtout, et en même temps, votre grave problème. Misère misère !

      1. Marcel Duterte

        Mal de vivre, moi ? 🤣🤣
        Que dire de qqn qui passe chaque jour de sa vie à raconter des conneries sur ce site, à verser dans l’ imprécation , à critiquer sans arrêt , à se prendre pour le dieu des écologistes dont seul l’ opinion (sic) compte.
        Comme tout gauchiste, vous êtes gonflé de suffisance alors que que vous n’ êtes qu’ un rigolo : rien n’ est plus con qu’ un vieux gaucho mais cette (sale) race s’ éteint car ils ne se reproduisent guère .
        Contentez – vous de rester dans votre EHPAD et de prendre vos gouttes et vos pilules .
        Si les muzz prenaneint jamais le pouvoir en France je souhaite qu’ ils leur fassent subir ce que les ayatollahs ont fait aux gauchistes locaux 😁😁😁

      2. Oui votre mal de vivre, oui il est là votre grave problème ! Et encore une fois vous nous en faites là une superbe démonstration. Merci mon brave marcel, je n’en attendais pas tant. Misère misère !!!
        Quant à mes conneries, oui je les assume. Et les revendique.
        Par contre l’imprécation … elle est bien bonne celle-là ! N’inverseriez-vous pas les rôles par hasard ? Et à qui souhaiterai-je tous les malheurs du monde, par simple curiosité ? Même pas à vous mon pauvre petit marcel !
        Et le dieu des écolos… Mon dieu, celle-là c’est le Pompon ! Moi qui ai dit mille fois que je n’osais plus m’en dire, écolo. Et puis l’EHPAD, et mes gouttes et mes pilules… Je vais encore une fois vous faire de la peine, mon pauvre petit marcel, en attendant, sachez que je n’en suis pas encore là.
        N’empêche que je serais très curieux de savoir ce que la Modération (avec ou sans guillemets) pense de ce méga-giga n’importe quoi.

  3. Sur ces autres réalités qui accompagnent ce constat calamiteux, il y a beaucoup à dire.
    Déjà au sujet des rendements céréaliers à l’hectare. Lire par exemple “Productivité et rendements céréaliers : de l’histoire à l’archéologie“ (persee.fr).
    La surface agricole sacrifiée au béton depuis 1955 est certes irrécupérable… mais dans une certaine limite là encore. De plus, il reste encore beaucoup de terres non cultivées dans le monde. En Afrique par exemple. Bien sûr, on dira alors qu’il faut les laisser au reste du vivant. On verra alors, et là encore, ce qui prime. (à suivre)

    1. La (re)fabrication des (anciennes) machines agricoles, des fourches et des brouettes etc. ne devrait pas être très compliquée. Ni très consommatrice de ressources vu tout ce qu’on peut recycler, transformer. Une poussette peut très bien servir de brouette, un piolet d’alpiniste de pioche, un Solex ou un vélo électrique se transforme facilement en simple vélo, on peut faire tourner une machine à laver avec un vélo, etc. etc.
      La mise en place d’un cheptel d’animaux de trait, leur dressage etc. ne devrait pas non plus être très long. Quelques années tout au plus. En attendant, on pourra toujours faire comme font des millions de paysans sur Terre, à la main.
      Les habitudes et aspirations de vie des Français changeront par la force des choses.
      Le retour massif au travail manuel de la terre se fera, et même sans un Pol Pot ad hoc aux manettes.

  4. Et encore pour nourrir 7 ou 9 milliards d’habitants, il y a manger et manger ! Soit manger de la nourriture saine pour rester en bonne santé soit manger en remplissant des ventres par de la nourriture de mauvaise qualité, des aliments dévitalisés sans vitamines et nutriments essentiels pour espérer rester en bonne santé ! Soyons honnêtes, on est déjà incapable de nourrir sainement nos 7 milliards d’hbts, on remplit des ventres par de la nourriture dévitalisée ! Voir par exemple la vidéo de « Bourguignon Selosse effondrement des sols et de la biodiversité » Bourguignon Selosse démontre qu’on est de plus en plus carencé à cause de cette nourriture dévitalisée ! Quand on voit par exemple les tomates d’Espagne et du Maroc qui ne poussent même pas dans la terre. Bref, on est déjà incapable de nourrir normalement 7 milliards dhbts, on ne remplit que des ventres par de mauvais aliments !

  5. Esprit critique

    – « Et vous, dans quelle catégorie êtes-vous ? »

    Hugues Stoeckel divise le monde en quatre catégories. Et en simplifiant en deux seulement. Nous retrouvons alors là la pensée binaire. D’un côté ceux qui partagent son constat… calamiteux, autres réalités comprises… ET DONC sa «solution»… baisse rapide des besoins alimentaires, donc de la démographie. Et de l’autre ses 3 fameuses catégories :
    1) Ceux qui se dédouanent (???) … en traitant les malthusiens de tous les noms …
    2) Ceux qui croient en l’homme, en ses capacités etc.
    3) Ceux qui voient le risque… mais qui croient au Cosmogol 999…
    En fait ces trois catégories n’en font qu’une. Ce sont les «anti-malthusiens», dits aussi «natalistes», autrement dit les vilains. Bref, je suis désolé… mais je ne peux pas répondre à cette question.

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