Question qui tue : la décroissance est-elle antisociale ?

Le mensuel La Décroissance nous en informe, tout dépend de ce qu’on appelle social. Voici un résumé du dossier* :

Jean-François Mouhot : « Contrairement à certaines conceptions étriquées d’une gauche française et de syndicats qui défendent les travailleurs français, on doit raisonner à l’échelle du monde entier pour voir que nous sommes privilégiés par rapport à d’autres. Un smicard français consomme l’équivalent d’un certain nombre d’esclaves énergétiques pour sa cuisine, sa machine à laver, sa voiture, un orchestre symphonique dans sa chambre, etc. C’est un immense privilège, un roi de France avait moins de choses à sa disposition. Imaginons que demain on décide de mettre en place une forte taxe carbone. Une grande partie de la population risque d’y être opposée. Les favorisés comme les moins favorisés n’ont pas envie de réduire leur consommation, moi y compris. Sur le principe je suis opposé à l’utilisation d’énergie fossile, mais dans la pratique je peine à m’en passer. Mais pendant la Seconde Guerre mondiale, le rationnement a profité aux ouvriers et aux populations les plus pauvres puisque les ressources étaient distribuées de manière équitable. »

Aurélien Boutaud : « Si chaque habitant de la planète vivait comme un Français, il faudrait 2,5 planètes pour répondre de manière pérenne à nos besoins. Afin de partager équitablement les ressources limitées de la nature, une solution de bon sens s’impose : la réduction de l’empreinte écologique. Mais alors, comment se fait-il que la décroissance soit accusée d’être antisociale ? Tout simplement parce que, dans une économie productiviste, la décroissance est assimilée à la récession. La récession est antisociale parce qu’elle détruit des emplois et qu’elle entraîne un manque de financement des mécanismes de solidarité. Evidemment il y aurait une autre solution, celle qui consiste à sortir du productivisme et de l’inégalitarisme. Par exemple, si tous les gains de productivité acquis depuis le débat des années 1950 avaient été investis dans la réduction du temps de travail plutôt que dans l’accroissement de la production, on travaillerait aujourd’hui environ un jour par semaine seulement et notre empreinte écologique serait deux fois moindre. Mais mieux vaut détruire la planète en invoquant la croissance tout en traitant les écologistes d’irresponsables, c’est beaucoup moins compliqué. »

Bertrand Méheust : « Une politique est sociale dans la longue durée ou bien elle n’est pas. Pour les socialistes au pouvoir, une politique « sociale » doit viser à maintenir le niveau de consommation actuel sans remettre en cause notre rapport à la nature. Il faut s’arracher à cet horizon, se confronter à la misère du monde. La décision de ce qui est social ou antisocial dépend de ce que l’on perçoit comme le minimum pour une vie décente, et c’est ici que la relativité des représentations devient vertigineuse. Un clandestin comorien à Mayotte ne sait pas distinguer entre le niveau de vie d’un vacataire sous-payé de l’administration et celui d’un milliardaire, puisque l’un et l’autre jouissent de ce qu’il n’a pas : des papiers en règle, un toit au-dessus de la tête, l’eau au robinet, l’accès à des soins médicaux, l’école pour les enfants… On peut douter que la décroissance voulue puisse s’installer sur la planète dans un délai suffisamment rapide pour empêcher la catastrophe, et je ne vois pas hélas dans les événements actuels de quoi modifier mon jugement. »

source : La Décroissance, novembre 2013 (en kiosque au prix de 2,50 euros)