2027, un ministre de l’Économie biophysique

Extraits du livre de Michel SOURROUILLE, « L’écologie à l’épreuve du pouvoir ».

Voici les six propositions qui permettent d’instaurer une économie écologique :

  • l’économie doit s’adapter aux cycles écologiques,
  • les externalités négatives doivent être éliminées,
  • les politiques monétaire et budgétaire doivent se conformer aux réalités biophysiques,
  • le poids de l’État doit diminuer,
  • la spéculation financière doit être éradiquée,
  • l’argent doit être réapproprié et les monnaies locales favorisées.

Ministre de l’Économie biophysique et des Flux financiers

Un ministre doit prendre le temps d’expliquer les mécanismes économiques aux membres de notre société tout en montrant quelles sont les contraintes écologiques. On ne gouverne pas la France avec des tweets, ces gazouillis de 140 caractères maximum. De nos jours l’économie se réduit à la seule considération de l’économie humaine à travers l’argent et la finance. On considère l’économie hors-sol, complètement soumise aux mécanismes monétaires. Un gouvernement responsable expliquerait à la population la réalité : nos richesses matérielles et financières ne peuvent exister que par la générosité de la nature. Le mot « économie » et le mot « écologie » sont connectés. Ils ont une origine commune, ont la même racine : oikos, qui en grec signifie « maison ». Mais ici la maison doit être prise au sens large, c’est la planète entière qui est notre maison. En grec, le mot logos signifie la connaissance et nomos signifie la gestion. L’écologie englobe l’économie, c’est la connaissance qui guide la gestion. Un bon économiste est d’abord un bon écologiste, sinon il ne peut pas être un bon économiste. De même, un ministre de l’Économie qui n’aurait pas la connaissance écologique ne pourrait faire qu’une mauvaise politique.

1) Une économie adaptée aux cycles écologiques

L’écologie est la gestion de la planète Terre. On doit veiller au bon état des forêts, de l’eau, des sols, des animaux, des humains, etc. La conception économique qu’un gouvernement responsable doit développer s’appelle donc économie biophysique. On part d’une donnée matérielle : l’énergie et les matières requises pour fabriquer (et détruire) des biens et des services doivent être prises en compte tout autant que les interactions entre humains. Dès 1974, René Dumont présentait déjà cette idée d’un processus cyclique lors d’une présidentielle :

« L’homme inflige de très graves atteintes au fonctionnement de la biosphère. Il l’encombre de déchets qui ne s’intègrent dans aucun cycle naturel. Avec nos processus linéaires, on a oublié que, comme dit Barry Commoner, « toute chose doit aller quelque part » et que la vie de la biosphère est un processus cyclique, les déchets de chaque espèce étant la nourriture d’une autre.1

En 2006, Nicolas Hulot envisage aussi dans son Pacte écologique une stratégie industrielle « circulaire et fonctionnelle ». En lieu et place d’une économie « linéaire » qui, d’un même mouvement, épuise les ressources et accumule les déchets, c’est d’abord vers une économie « circulaire » qu’il faut s’orienter, en cherchant à rapprocher nos écosystèmes industriels du fonctionnement quasi cyclique des écosystèmes naturels.

« L’économie circulaire trouve un puissant allié avec « l’économie de fonctionnalité ». Celle-ci n’implique pas un changement direct des techniques de production. Elle consiste à substituer la vente de l’usage ou de la fonction d’un bien à la vente du bien lui-même. En louant un bien ou en vendant son usage, on n’associe plus le flux financier au renouvellement des objets, mais à leur durabilité. Les produits doivent donc être conçus pour durer. Qu’adviendrait-il du secteur automobile si les industriels se convertissaient massivement à l’économie de fonctionnalité ? En d’autres termes, s’il devenait impossible d’acheter une voiture, si l’on pouvait seulement la louer ? Les voitures devraient être conçues pour durer. De plus il n’y aurait plus d’effet rebond : les innovations telles qu’une moindre consommation ou une moindre pollution ne seront plus annulées par la croissance du trafic et l’augmentation de la taille des véhicules…

Ce n’est pas tant de produits nouveaux plus propres, plus écologiques, moins énergivores, dont nous avons besoin dans la mesure où leur effet positif risque d’être annihilé par la tendance lourde à leur multiplication. Si nous voulons sortir de la contradiction production/dégradation, il nous faut disposer de davantage de biens recyclables, réutilisables, récupérables, valorisables ou biodégradables. Le cycle de vie des produits doit être entièrement repensé et la prise en compte de la durabilité devenir la règle industrielle no 1. À l’évidence le marché n’accomplira pas spontanément la mutation vers l’économie circulaire et l’économie de fonctionnalité. Il faut donc que la puissance publique s’engage résolument dans la mise en place coordonnée de ces systèmes. Ouvrir ce chantier, l’encadrer, le planifier et le mener à son terme n’ira pas sans imposer des contraintes réglementaires.2

L’ambition industrielle s’inverse : elle ne consiste pas à produire pour produire, mais à réduire, récupérer, réutiliser, refabriquer et recycler les productions. Il y a transformation des déchets en ressources et des matières usagées en futures matières premières. Aux critères de l’intensité productive et marchande, l’économie circulaire substitue son propre régulateur, celui de la durabilité.

2) L’élimination des externalités négatives

L’externalité caractérise le fait qu’un agent économique crée, par son activité, un effet externe en procurant à autrui, sans contrepartie monétaire, une utilité ou un avantage de façon gratuite, ou au contraire une désutilité, un dommage sans compensation. En 1957, Bertrand de Jouvenel écrivait déjà : « Personne ne dit que cette usine produit d’une part des biens et tout aussi concrètement des maux. J’estime que nous devrions reconnaître que la production a deux formes, l’une de valeur positive, l’autre de valeur négative. La plupart des économistes refusent de parler ainsi : pour eux la production de valeurs positives est prouvée et mesurée par un prix sur le marché, tandis que ce que nous appelons valeurs négatives ne peut être ni prouvé ni mesuré par un prix. » Le prix de marché se trouve être faussé et n’est plus capable de refléter et de déterminer à lui seul l’ensemble des coûts/bénéfices engendrés. C’est pourquoi on peut parler aussi de « coûts cachés ».

« Les externalités négatives liées à l’utilisation des pesticides excédent largement les bénéfices aux États-Unis au début des années 1990. Alors qu’ils apportaient environ 27 milliards de dollars par an à l’économie américaine, ils pesaient pour au moins 40 milliards de dollars. Une autre étude estime les dégâts sanitaires de l’exposition de la population européenne aux seuls pesticides organophosphorés et organochlorés à quelque… 120 milliards d’euros par an ! Il y a quatre catégories de coûts cachés : environnementaux, sanitaires, réglementaires, sans oublier les frais d’évitement. Les premiers chiffrent les dégâts sur les services écosystémiques offerts par la nature (pollinisation, etc.) ; les coûts sanitaires incluent les frais de santé, la perte de productivité des travailleurs, etc. ; les coûts réglementaires englobent les fonds publics pour réglementer et contrôler ces substances, ou assainir les eaux et les milieux contaminés… Quant aux frais d’évitement, ils sont principalement induits par les excédents de dépense des ménages qui optent pour l’alimentation biologique, afin de minimiser le contact avec les pesticides. Il est nécessaire d’ajouter les « externalités sociales »  liées à l’utilisation des pesticides : ces derniers jouent sur la taille des exploitations, l’emploi, le tissu social…3

La tâche des politiques, c’est d’obliger les entreprises à internaliser les coûts externes dans les calculs des agents économiques par la réglementation (définition de normes) ou par la taxation. Ainsi la taxe carbone serait un bon moyen de lutter contre le réchauffement climatique en orientant le comportement des consommateurs.

3) Des politiques monétaire et budgétaire conformes aux réalités biophysiques

La tâche d’un ministre de l’Économie biophysique est de préparer la France à une situation dont nous n’avons pas encore conscience collectivement. Pour mieux comprendre la situation actuelle, revenons sur le passé. Après la grande crise de 1929, John Maynard Keynes avait théorisée en 1936 des solutions conjoncturelles : une politique de relance par soutien de l’offre et de la demande grâce à une politique monétaire et budgétaire laxiste. L’État se donne pour rôle le soutien à l’activité des entrepreneurs, c’est-à-dire le sauvetage du capitalisme libéral. La période des Trente Glorieuses (1945-1974) en est la résultante. La crise financière actuelle de surendettement des ménages et des États aussi. La surexploitation de la planète surtout. Nous ne voyons rien d’écologique dans cette aventure risquée. Cette politique a surtout débouché dans les années 1970 sur la stagflation, mélange de stagnation économique, de chômage et d’inflation. Cet échec a été l’explication principale du tournant libéral des années 1980. Aujourd’hui on se veut plus complexe que les politiques de stop and go qui se sont succédé jusqu’en 1980 : montée du chômage, donc relance économique, montée de l’inflation, donc rigueur monétaire et budgétaire. On veut mélanger les deux, austérité et croissance. La ministre française de l’Économie, Christine Lagarde, avait inventé le néologisme « rilance » (rigueur et relance). Il faut appuyer à la fois sur le frein et sur l’accélérateur, autant dire casser le moteur. Après la crise des subprimes de 2008, on injecte 1 000 milliards d’euros dans le système bancaire européen (relance) tout en prônant la lutte contre les déficits budgétaires (rigueur) : politique monétaire expansive, politique budgétaire restrictive. Mais le présidentiable François Hollande voulait aussi remettre en question le pacte budgétaire européen sur la résorption des déficits : face au chômage, la tentation de la relance étatique reste grande. Ce qui semble une bonne nouvelle pour le consommateur constitue une mauvaise nouvelle pour le désendettement. Il n’y a donc plus actuellement de boussole fiable pour l’action budgétaire et monétaire de l’État.

Depuis deux siècles, l’abondance et le faible prix de l’énergie nous ont permis d’ignorer la nature. Le coût de l’énergie dans le PIB est d’environ 5 %, mais si l’on soustrayait ces 5 % de l’économie, les 95 % restants auraient bien du mal à survivre. Avec la déplétion des ressources fossiles, il ne s’agit pas de changer la couleur de la croissance, de passer d’une croissance grise à une croissance verte : la croissance ne reviendra pas. Elle a été dopée par charbon, pétrole et gaz, elle disparaîtra avec la fin des énergies non renouvelables. Le PIB ne peut augmenter significativement qu’en augmentant le nombre de machines, et donc l’énergie disponible pour les alimenter. Le secteur des services dépend aussi de la disponibilité directe ou indirecte d’énergie. Dans les années 1960, les pays de l’OCDE consommaient chaque année 5 % de pétrole en plus. Cette augmentation est tombée à… 0 % pendant la décennie 2000. Économistes et politiques raisonnent aujourd’hui en termes simplistes car ils oublient les réalités géophysiques, l’épuisement des ressources naturelles. Quelles politiques budgétaire et monétaire appliquer dans ce contexte ? En deux mots, austérité partagée.

L’état désespéré de la planète nécessite une cure d’austérité, c’est-à-dire la baisse du pouvoir d’achat moyen dans un pays surdéveloppé comme la France. La situation est en effet bien plus grave que dans les années 1970 car la reprise s’est appuyée sur le contre-choc pétrolier au milieu des années 1980. La découverte de pétrole hors OPEP a permis une baisse du prix du baril et donc une reprise de l’activité économique. Or nous avons dépassé le pic pétrolier, la descente énergétique a commencé et nous nous apercevrons tôt ou (trop) tard que l’or noir, quand il viendra à manquer, entraînera un blocage irrémédiable de la croissance. Dans ce contexte, l’austérité partagée doit devenir la règle. L’État mènera tout à la fois une politique budgétaire de désendettement et une politique monétaire restrictive tout en luttant contre les inégalités : il faut apprendre à partager collectivement les pénuries à venir. L’interdiction du vote d’un budget en déficit est une étape. La règle d’or, instituée par le Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG), consiste déjà à obliger tout pays de la zone euro à être à l’équilibre budgétaire – soit moins de 0,5 % de déficit structurel. Aux États-Unis, la plupart des états fédérés ont un tel dispositif dans leur Constitution. Comme la politique monétaire dépend de la banque centrale européenne, c’est l’ensemble de la zone euro qui est concernée par le débat sur le contrôle de la masse monétaire.

4) La diminution du poids de l’État

Comment gérer un monde sans croissance ? Sans croissance, les problèmes de gestion du chômage, du paiement des fonctionnaires, des investissements nécessaires aux infrastructures… vont devenir cruciaux. De plus un ministre des Flux financiers ne peut faire l’impasse du fardeau hérité des gouvernements précédents, en particulier la dette publique qui résulte des déficits budgétaires accumulés par l’État année après année, la Sécurité sociale et les collectivités locales. Fin 2015, la dette française s’établissait à 2 103,2 milliards d’euros, soit 96,9 % du PIB. Les électeurs savent maintenant que les politiques de rigueur succèdent inévitablement aux politiques de laxisme fiscal : Mitterrand en 1983, Hollande lors de ce quinquennat. Une campagne présidentielle doit annoncer clairement que la période de croissance est terminée et qu’il faudra diminuer les dépenses de l’État sans augmenter les recettes.

Le présidentiable Nicolas Sarkozy proposait, début 2016, s’il était réélu à l’Élysée, un « contre-choc fiscal », méthode déjà prônée en 2007. Des baisses de recettes seraient programmées, les impôts réduits et les charges sociales allégées. Mais comment dans ces conditions financer le fonctionnement de l’État et les dépenses de santé ? Dans une société écologique d’austérité partagée, les citoyens trouveraient normal de repousser l’âge légal de départ à la retraite et de diminuer le montant des retraites les plus élevées, de réduire le nombre de fonctionnaires et de reconsidérer l’échelle des rémunérations.

Tant que les élus dits républicains ne feront pas l’effort de comprendre que la condition première de réalisation de leurs promesses est une augmentation de l’approvisionnement énergétique, et que cette dernière est déjà devenue impossible en France et en Europe depuis les années 2000, ils seront poussés à continuer à faire des promesses irréalistes, et feront ainsi le jeu des extrêmes. À ce titre, le programme présidentiel de François Hollande (les « 60 engagements ») de 2012 est emblématique. On y cherchera vainement la présentation d’un grand défi propre à susciter l’enthousiasme. En revanche on trouvera l’assurance que ça ira mieux pour – je cite – les PME, les technologies numériques, l’agriculture, les banques, les fonctionnaires, les technologies vertes, les contribuables, les familles, les retraités, les médecins, les malades, les locataires, etc.4

On peut même envisager la dégressivité des allocations chômage, l’abaissement du taux de remboursement de l’Assurance Maladie et la création d’une allocation sociale unique qui remplacerait la prime d’activité, l’allocation logement et le RSA. Fini les programmes présidentiels où l’on promet des avantages à certaines catégories sociales. Restreindre la liquidité monétaire et diminuer le poids de l’État, c’est faciliter le passage à une société de sobriété. Mais la baisse du pouvoir d’achat n’est supportable pour les ménages que si elle s’accompagne d’une lutte contre le pouvoir de l’argent.

5) L’éradication de la spéculation financière

« La politique de la France ne se fait pas à la corbeille », s’exclamait de Gaulle en 1966. « Mon véritable adversaire, c’est le monde de la finance », déclarait le présidentiable Hollande en janvier 2012. Ils disaient seulement que la finance ignore l’intérêt général, la bourse est un casino dont on ne comprend pas pourquoi les cours sont tous les jours assénés comme des évidences à la radio. Comment justifier le « trading haute fréquence », où les ordres d’achat ou de vente donnés par les ordinateurs se jouent au millionième de seconde ? Comment peut-on laisser libre cours à la spéculation sur les produits agricoles, la source même de notre alimentation ? Le principe de gouvernance écologique sera de rendre moins profitable la spéculation et plus attractifs les projets de transition énergétique. Il faudra orienter résolument les financements publics vers les projets écologistes et abandonner complètement les Grands travaux inutiles. Le Pacte écologique de 2006 voulait mettre fin à l’optimisation fiscale, éliminer les paradis fiscaux, taxer les transactions financières (TTF). Une telle taxe à 11 pays au niveau européen aurait dû se concrétiser en 2016. Il faudra bousculer l’inertie politique.

Pour réaffirmer sa volonté, l’État doit être fort face aux corporatismes et aux lobbies. Le problème ne vient pas tant des entreprises qui défendent leurs intérêts que de ce qui se passe dans les couloirs, dans l’ombre des cabinets ministériels. Il faut des barrières entre la haute fonction publique et le secteur privé, établir des règles de déontologie et lutter contre les conflits d’intérêts. Des années après son vote au Parlement, la loi sur la séparation bancaire du 26 juillet 2013 entre activités de dépôt et activités d’investissement avait fait pschitt. Sur dix banques concernées, seules deux, BNP Paribas et la Société Générale, ont annoncé une filialisation en bonne et due forme de leurs activités les plus risquées. Encore cela ne concerne-t-il qu’une part infime de leurs activités. Et, comme d’habitude lorsqu’il s’agit d’une loi qui fâche le système, une part non négligeable des textes d’application est en attente de publication.

6) La réappropriation de l’argent

Les formes de la monnaie évoluent, disparition du franc au profit de l’euro, apparition de monnaies locales. L’État français n’est plus maître d’œuvre en la matière, quelles sont ses marges de manœuvre ? Petit retour préalable sur la dématérialisation progressive de la monnaie. Plus la disponibilité monétaire est abondante, plus il y aura d’échanges (sauf en cas d’inflation si l’activité ne suit pas l’expansion monétaire). Le paiement en pièces et billets était un système qui avait atteint son degré de maturité. Le commerce, principalement local, se suffisait à lui-même, le capital et le travail ne pouvaient que difficilement s’exporter dans les pays étrangers. Mais une fois abandonnée la convertibilité en or, il n’y a plus de limites à la création monétaire (recours à la planche à billets), donc à l’expansion des échanges. Avec le chèque, la dématérialisation de la monnaie est arrivée à un point tel qu’elle permet toutes les dérives financières. Les échanges sont simplement indiqués dans des lignes de compte. Les banques sont alors capables de créer de la monnaie ex nihilo (à partir de rien) et de soutenir par le crédit un pillage sans fin de la planète. À présent les banques, avec l’appui de l’État, organisent la disparition du chèque ! Place à la carte bancaire généralisée. C’est le summum de la dématérialisation de la monnaie : celui qui paye n’a plus aucun contact direct (or, billet, chèque) avec le système monétaire. Cette dépendance organisée envers le tout électronique nous prépare des lendemains qui déchantent car elle supprime toute possibilité d’indépendance à l’égard de la méga-machine sociale, des centrales nucléaires et de l’importation d’énergies fossiles. Cela facilite aussi la financiarisation de l’économie, l’union des banques de dépôt et des banques d’investissement en un seul organisme. En fait la spéculation devient telle que la monnaie en circulation dépasse de beaucoup la valeur monétaire des quantités réelles à acheter. Il n’y a plus de lien avec la réalité biophysique. Nécessairement, à un moment ou à un autre, le système s’effondre : crise des subprimes en 2008, qui succède à bien d’autres crises financières.

Depuis la chute de la banque Lehman Brothers, les crises se bousculent, se cumulent et créent une situation inédite. La première édition de ce livre (2006) est antérieure à la crise économique et financière de 2008. Toutefois, la réflexion théorique sur l’après-développement anticipe très clairement la crise de la société de marché mondialisée. J’ai approfondi mon analyse d’une part en introduisant un dixième point dans le programme politique (se réapproprier l’argent), d’autre part en tirant la leçon du mouvement des villes en transition au Royaume-Uni. La nécessité de se réapproprier l’argent devient une priorité du programme de transition. Il s’agit de remédier à la prolifération financière, il convient d’encadrer l’activité des banques et de la finance, en finir avec la titrisation des crédits ou l’excès des effets de levier. Le développement des monnaies alternatives, locales ou biorégionales, selon des formules diverses, participe de cet objectif et constitue un puissant levier pour relocaliser. Les flux monétaires devraient rester le plus possible là où ils ont été engendrés tandis que les décisions économiques devraient être prises à l’échelon local.5

Une société écologique aurait tendance à revenir aux pièces et aux billets comme moyen de paiement. C’est le moyen d’en rester à nos besoins essentiels et de se passer le plus possible des banques. L’abrogation de la loi qui oblige à verser les salaires sur des comptes en banques rendrait les banquiers un peu moins arrogants et un peu plus proches du terrain concret. Éric Cantona disait juste : « Pour parler de la révolution, on va pas prendre les armes, on va pas aller tuer des gens. Il y a une chose très simple à faire. Le système tourne autour des banques, il est bâti sur le pouvoir des banques. Donc il peut être détruit par les banques. Au lieu d’aller dans les rues, tu vas à la banque de ton village, tu retires ton argent, le système s’écroule. Pas d’arme, pas de sang… » Se réapproprier l’argent est un axe du programme de la décroissance, donc du mouvement écologiste.

Pour accompagner le mouvement de relocalisation des activités, l’État devra promouvoir le développement des monnaies alternatives, locales ou biorégionales. C’est une manière de se réapproprier l’argent et cela constitue un puissant levier de l’autonomisation des territoires. Les monnaies locales – par exemple le Palmas brésilien, le Chiemgauer allemand ou l’Abeille française – encouragent l’achat local et interdisent la spéculation. La proposition de Philippe Derruder et André-Jacques Holbecq d’une monnaie complémentaire nationale est intéressante car celle-ci permettrait de familiariser les gens à la notion d’économie locale. Il existe deux systèmes principaux que les pouvoirs publics peuvent recommander :

  • SEL (Système d’échange local ou Local Exchange and Trading System) : les membres d’une association locale échangent des biens et des services comme s’il s’agissait d’un système de troc ou de crédit mutuel. En fait, cela se concrétise souvent par une monnaie locale, convertible ou non dans une monnaie nationale, fongible ou non au cours du temps.
  • Banques de temps : les services ou savoirs sont exprimés en unités de temps (Time dollar aux USA, Banca del tempo en Italie). L’unité monétaire correspond généralement à une heure de travail.

Ralentir, c’est possible, c’est nécessaire. Les villes doivent appliquer la charte Cittaslow, les restaurants doivent adopter la méthode Slow Food, les citoyens doivent suivre la Slow Life. Pour éviter le cauchemar de la dépression/déflation, il nous faut apprendre à aller lentement, voyager longtemps et non pas faire du tourisme de circonstances, échanger en monnaie locale et quitter le dollar, pêcher de façon artisanale et non plus industrielle, produire du durable et non de l’obsolescence, prendre du temps avec ses enfants et non pas perdre son temps dans des futilités, se débrancher de la télé et des jeux vidéo, pratiquer la journée sans achat, la semaine sans écran, la nuit sans électricité… Il s’agit de promouvoir l’entreprise légère. Car l’objectif dans notre vie, ce n’est pas de faire vivre le système thermo-industriel, c’est d’être heureux, tout simplement. C’est ce que dirait le ministre de l’Économie biophysique et des Flux financiers.

1. René Dumont, À vous de choisir : l’écologie ou la mort – La campagne de René Dumont, op. cit.

2. Nicolas Hulot (avec le Comité de veille écologique), Pour un pacte écologique, op. cit.

3. Stéphane Foucart, « Et si les pesticides coûtaient plus qu’ils ne rapportent ? », in Le Monde, 19 mars 2016.

4. Jean-Marc Jancovici, Dormez tranquilles jusqu’en 2100 et autres malentendu sur le climat et l’énergie, Paris, Odile Jacob, 2015.

5. Serge Latouche, Le pari de la décroissance [2006 pour la 1re édition], Paris, Fayard/Pluriel, 2010.

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8 réflexions sur “2027, un ministre de l’Économie biophysique”

  1. L’économie de la fonction n’arrêtera pas la course entre entreprises pour offrir toujours plus de fonctions quitte à jeter l’existant, car le consommateur même dans la location voudra toujours plus.
    Je pense que qu’il faut gérer la quantité des productions pour restreindre l’offre et imposer une décroissance, mais il faudra imposé au capital de ne plus être rémunéré, car c’est elle qui engendre le besoin de croissance. La règle de la plus-value (pour 100 il faut 101) est à la source de la course à la croissance, et à la dette (pour payer l’intérêt).
    https://lejustenecessaire.wordpress.com/2022/04/06/le-neoliberalisme-detruit-lecologie-pour-leconomie/

  2. Tous heureux !

    – « Car l’objectif dans notre vie, ce n’est pas de faire vivre le système thermo-industriel, c’est d’être heureux, tout simplement. C’est ce que dirait le ministre de l’Économie biophysique et des Flux financiers.»

    Entre ceux qui vendent le bonheur dans l’avoir (de l’avoir plein nos armoires), ceux qui vendent le bonheur dans le faire, dans les fers, le plaisir, dans le pré etc. etc. les marchands de bonheur ce n’est pas ça qui manque non plus. Nous en avons pour tout le monde et pour tous les goûts.
    Le ministère de l’Économie biophysique et des Flux financier serait en quelque sorte le ministère du Bonheur. Le ministère du Travail et du Temps partagé serait alors sorte celui de la Santé (le travail c’est la santé). Le ministre de l’Espérance de vie en bonne santé, lui, serait chargé de la planification de l’euthanasie à 65 ans, l’objectif étant de régler le problème du financement des retraites.

    1. 1984 d'Orwell

      En Océania ce n’est pas douze, mais seulement quatre grands ministères :
      – Le ministère de la vérité (Miniver, en novlangue)
      – Le ministère de la paix (Minipax)
      – Le ministère de l’amour (Miniamour)
      – Le ministère de l’abondance (Miniplein)

  3. – ministre de l’Économie biophysique et des Flux financiers
    – ministre de l’Énergie durable en adéquation avec les Besoins
    – ministre de l’équilibre entre Population et Alimentation
    – ministre du Travail et du Temps partagé
    etc. etc. Le nombre de ministères étant réduit à douze. Pas un de plus pas un de moins !
    Douze ministres, évidemment écologistes, chaperonnés par un super Premier Ministre super écologiste, chargé de gérer le pays au jour le jour. Et au dessus, si ce n’est au delà, mais très au delà, Sa Majesté le Président de la Raie Publique. Et cette fois un vrai, un pur, un dur ! Pas un guignol qui plastronne au Salon de l’Agriculture, Tour de France et autres foires du genre ! Non, Sa Sainteté sera essentiellement chargée de blablater au sujet des affaires planétaires, son domaine réservé ! Un véritable pape écolo qui parle comme Nicolas Hulot : « Notre maison brûle… nous allons tous mourir… et patati et patata ! »

    1. – « Un ministre doit prendre le temps d’expliquer les mécanismes économiques aux membres de notre société tout en montrant quelles sont les contraintes écologiques »

      Les professeurs, les marchands de YAKA, ce n’est pas ça qui manque.
      Un politicard, un ministre a fortiori, un marchand de salades, ne peut que connaître la chanson : « À forces de répétitions, etc.» Pour ce qui est de nous expliquer, et même de nous réexpliquer tant qu’on n’a pas compris, ça on peut dire qu’ils savent faire. C’est dans leur ADN. Par exemple, depuis le temps qu’ils nous le rabâchent (l’expliquent), tout le monde a compris que le seul YAKA pour sauver les système de retraites c’est de cotiser jusqu’à 65 ans, au moins. Autre exemple, le prix du Baril augmente… l’essence et le gazole augmentent. Logique ! Le prix du Baril baisse, c’est pareil.

      1. En quelque sorte les ministres de cette Utopia seraient des professeurs. Le Premier Ministre serait le Proviseur, le Président serait le ministre de l’Education et du Formatage, ou le Guide Suprême, ou un truc comme ça. En tous cas les citoyens seraient des étudiants. Des écolos en formation, en devenir. Bref au mieux des gamins, au pire des moutons. Rien de bien révolutionnaire, quoi.

  4. et bien dansez maintenant

    Éliminer les externalités négatives est impossible puisque chaque activité génère de fait une création destructive.
    Il est par contre hautement souhaitable de calculer le « coût » des externalités négatives dans le bilan global de telle production ou tel service.
    Dans ce bilan comptable incluant les externalités négatives, les bénéfices vont tous baisser.
    Il sera enfin possible de connaître le niveau d’efficience des activités humaines, à savoir quel investissement pour quel bénéfice réel (externalités positives – externalités négatives). Il se pourrait que dans ce nouveau calcul que le bénéfice soit négatif et donc que la production soit inefficace, donc dégénérative, donc non durable, donc non éthique!

  5. Reprenant avec son autorisation les écrits de Michel SOURROUILLE, notre blog biosphere présentera pendant quelques jours des textes préparatoires à la présidentielle 2027. En effet les résultats de l’épisode 2022 montrent que cinquante ans après la publication du rapport Meadows sur les limites à la croissance, en 1972, l’écologie politique stagne électoralement. La simple idée qu’il puisse exister des limites écologiques à la croissance économique est restée minoritaire dans l’opinion publique, et carrément hérétique parmi les décideurs. L’idée de décroissance y est au mieux ignorée, au pire utilisée comme une invective facile pour disqualifier l’ensemble des écologistes.
    Or le dernier rapport du GIEC est plus alarmant que jamais, une guerre en Ukraine fait craindre pour la sûreté des centrales nucléaires, la hausse des prix de l’énergie préfigure un choc pétrolier et gazier…

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