Albert Jacquard et la question démographique

Nos ancêtres les chasseurs-cueilleurs, et plus près de nous les éleveurs et agriculteurs, utilisaient ce que la Terre voulait bien leur fournir. Les ressources qu’ils en obtenaient étaient constamment renouvelées par les rythmes des saisons. La première rupture démographique s’est produite il y a 35 000 ans, avec les nouveaux procédés de taille de la pierre. Avec l’efficacité de la chasse, une plus grande quantité de nourriture a permis d’atteindre le palier de 5 millions d’habitants au niveau mondial. En effet, la production naturelle de 200 hectares suffisait à peine à nourrir une personne. Avec l’invention de l’élevage et de l’agriculture au  néolithique, la population peut s’accroître : cinquante siècles avant J.-C., elle dépasse 50 millions. A partir de l’an 1500, l’accélération se manifeste, entretenue par les progrès de l’hygiène puis par ceux de la médecine. A partir de 1950, c’est véritablement l’explosion : le troisième milliard est obtenu en 1960 au bout de 35 ans, le quatrième 15 ans plus tard (1975), le cinquième après 12 ans (1987), ainsi que le sixième (1999) et le septième.

Il ne s’agit plus d’éviter la disparition de l’espèce par une insuffisance de fécondité mais par excès de celle-ci. Un nouveau devoir s’impose : gérer l’effectif des hommes. Mais obtenir l’égalité entre la fécondité et la mortalité ne signifie pas obtenir aussitôt l’arrêt de la croissance. La pyramide des âges est telle que les jeunes femmes, même si elles ne donnent naissance en moyenne qu’à deux enfants, en produisent plus qu’il n’y a de décès. La décélération de l’évolution de l’effectif n’intervient qu’avec plusieurs décennies de retard sur celle de la fécondité. De plus, la capacité de charge de la Terre en humains n’est pas une donnée de la nature, elle dépend de notre comportement. Si ce sont des Parisiens utilisant chaque jour leur voiture et passant leurs vacances dans un club aux Seychelles, les six milliards actuels sont déjà insupportables. Il ne s’agit pas seulement de gérer notre effectif ; il faut décider de prendre ou non au sérieux le mot égalité. Y aurait-il un homme de trop sur la Terre ? Si la réponse est oui, lequel ? Moi ? Cette petite fille de Bombay dont je n’ai pas oublié le regard désespéré ? Il faut que la réponse soit non. Et en tirer les conséquences. Une maîtrise démographique ne peut être réalisée sans de profondes déchirures ; c’est le cœur même de nos cultures qui est en cause. Toutes devront procéder à une remise en cause douloureuse et tout particulièrement la nôtre dont la responsabilité est la plus décisive puisqu’elle sert, provisoirement, de modèle aux autres.

L’humanité est réellement prise à la gorge par l’accroissement de son effectif. Le pays qui, le premier, a été confronté à ce drame fut la Chine. Lorsque Mao prit le pouvoir en 1949, le nombre de Chinois était de l’ordre de 500 millions. A la mort de Mao en 1976, la population atteignait le chiffre de un milliard. Si les choses avaient suivi leur cours, c’est deux milliards de Chinois qu’il aurait fallu nourrir au début de ce siècle. Les autorités chinoises ont donc adopté des mesures qui nous horrifient : limitation de la descendance de chaque femme à un enfant, avortement obligatoire pour respecter cette limite. Ce qui est arrivé à la Chine nous enseigne que les mesures à prendre pour échapper à la sursaturation humaine sont d’autant plus sévères que celle-ci est plus rapprochée.

L’Explosion démographique d’Albert Jacquard (éd. Le Pommier, 2006)

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12 réflexions sur “Albert Jacquard et la question démographique”

  1. J’avais entendu , au contraire, qu’Albert Jacquart en toute cohérence marxiste, affirmait que sans société capitaliste la terre pourrait même accueillir jusqu’à 50 milliards d’habitants.
    En tout cas, c’est ce qui m’avait été rétorqué lors d’un débat public sur les questions environnementales.

  2. Albert Jacquard faisait partie des vrais humanistes , sincèrement préoccupés du devenir de l’ humanité : son témoignage sur l’ indispensable maîtrise de la natalité n’ en a que plus de valeur .
    Autre chose que ces khmers progressistes à l’ humanisme dévoyé (khmers verts, islamogauchistes, gauchistes caviar) et au taux d’ hypocrisie hallucinant .
    Ya bon immigré du 1/3 monde lapiniste pour avoir grande masse d’ électeurs pour PS / PC / France soumise / Modem / LREM / LR 😎

    1. Comme je viens de le dire (à 9:52) Albert Jacquard (comme l’Abbé Pierre et tant d’autres) restera pour moi un grand homme. Vrai humaniste ou pas, de toutes façons c’est le même problème avec les écologistes. Et autres.
      N’empêche c’est vrai, Jacquard (comme d’autres) était sincèrement préoccupé du devenir de l’humanité. Cependant je doute que vous l’auriez suivi dans tous ses combats.

      1. Exact , j’ appréciais le personnage mais son soutien à l’ immigration m’ horripilait au plus haut point mais je loue son honnêteté !
        Seul l’ humanisme de la Renaissance m’ inspire de l’ intérêt , misanthropie oblige 😉

          1. Eh ben voilà, cher Didier, il suffisait de le dire : MISANTHROPIE.
            J’espère maintenant que vous allez écrire ce mot dans votre devise, ou dans votre charte, et en gros. Comme je suis serviable je vais vous donner quelques tuyaux pour défendre la «Misanthropie Responsable». Humanisme et misanthropie peuvent être tous les deux vus comme le même amour de l’humanité. Le misanthrope doit alors être tout simplement vu comme un déçu, un cocu. Bien sûr qu’il l’aime, l’humanité, mais il la ferait brûler.
            En attendant, moi aussi je loue l’honnêteté. 😉

  3. Didier Barthès

    Encore un des avertissements de bon sens qui n’a pas été écouté et ne l’est toujours pas (et pourtant Albert Jacquard bénéficie d’une image favorable).
    Je retiens de ce texte deux choses bien nécessaires :
    – le recul historique toujours bienvenu.
    – le rappel selon lequel plus nous attendons pour prendre des mesures, plus celles de demain seront dures.

    1. Si comparé à d’autres Albert Jacquard bénéficie d’une image favorable, pour moi c’est tout simplement et avant tout parce qu’il était un humaniste. Je sais, ce mot file de boutons à certains. Albert Jacquard n’a pas passé sa vie à se focaliser sur le problème du (sur)nombre, mais bien sûr il ne pouvait pas l’ignorer. Et donc il en a parlé, avec les mots de ceux qui ne parlent que de ça (Explosion, démographique – sursaturation, humaine). Sauf qu’il en a parlé dans un cadre très large, aussi large qu’on puisse le faire. ( J’accuse l’économie triomphante ; Éloge de la différence ; Écologie et spiritualité ; Absolu-Dialogue avec l’abbé Pierre – etc. )
      Et puis il aura agi, notamment avec le DAL. Sa solution (si on peut appeler ça comme ça) n’a jamais été d’éradiquer la misère en éliminant les pauvres, et/ou ceux-ci et/ou ceux-là, mais tout simplement l’éducation et l’échange. Un grand homme !

    2. Didier Barthès

      Accordez-moi, cher Michel, de n’ avoir jamais proposé d’éradiquer qui que ce soit.
      Et moi aussi, je milite, en plus de la demographie, sur un cadre plus large au sein d’un mouvement écologiste généraliste.

      1. Mais je vous crois, mon cher Didier, ce serait tellement politiquement incorrect. Et donc par conséquent vous ne pouvez pas. Déjà qu’afficher sa misanthropie n’est pas facile, je vous laisse imaginer si votre assos (ou votre club écolo) tenait publiquement le discours Marcellien. 🙂

        1. Didier Barthès

          Non, ce n’est pas le souci du politiquement correct qui m’anime, vous le savez bien. Pourquoi me pretez-vous toujours des intentions désagréables ?

          1. Mais non mon cher Didier, je sais bien que vous êtes gentil, je vous taquine, tout connement. 🙂

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