BIOSPHERE-INFO n° 365, retour à la nature à Fatu Hiva

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BIOSPHERE-INFO n° 365, retour à la nature à Fatu Hiva

Fatu Hiva relate l’expérience de jeunesse de Thor Heyerdahl (1913-2002), quand il a essayé en 1935 de revenir à la nature, de couper toutes les chaînes qui le reliaient au monde moderne. Qui pouvait vouloir, entre deux guerres mondiales, marcher sur les traces d’une telle génération ? L’analyse de Thor sur la crise de notre civilisation « moderne » n’a pas vieillie… Voici quelques extraits.
Fatu Hiva, le retour à la nature de Thor Heyerdahl (1ère édition 1974, traduction française 1976, éditions du Pacifique)

1/6) Retour à la nature
Sous le climat merveilleux de Fatu Hiva, dans les Iles Marquises (Pacifique sud), c’était un soulagement de dépouiller les vêtements des pays froids. Le temps prenait des dimensions différentes, lorsqu’on le mesurait au soleil, aux oiseaux et à l’appétit, plutôt que de le hacher en secondes et en heures. Notre perception devenait différente et plus nette ; nous respirions, regardions et écoutions comme de jeunes enfants assistent à des miracles. Nous étions riches, nous pouvions ramasser des gouttes d’eau à la pelle et les laisser ruisseler entre nos doigts et nous échapper, puisqu’une infinité d’autres continuaient à jaillir du rocher. Loin de nous sentir pauvres et nus, nous nous sentions riches, comme si l’univers nous enveloppait. Nous faisions partie d’un tout.
Des semaines passèrent. Ce qui se grava dans notre mémoire, ce fut cette sensation de faire partie intégrante de la nature et non plus de nous opposer à elle. L’homme civilisé lui avait déclaré la guerre et la bataille se déchaînait sur tous les continents et gagnait peu à peu ces îles lointaines. Dans cette lutte contre son milieu ambiant, l’homme pourra gagner toutes les batailles, sauf la dernière. S’il la gagnait aussi, il périrait, comme un embryon coupant son cordon ombilical. Toutes les créatures vivantes pouvaient exister sans l’homme ; elles existaient avant lui. Mais l’homme ne pourrait survivre après leur disparition. Tout ce qui rampe ou pousse, tout ce que l’homme asperge de poison ou enterre sous l’asphalte, est d’une façon ou d’une autre son humble bienfaiteur. Tout est là pour permettre au cœur humain de battre, pour aider l’homme à respirer et à manger. La vie dans la nature réussissait mieux que n’importe quel manuel de biologie à prouver que les cycles de vie de toutes les créatures sont interdépendants. Nous avions le sentiment que la nature était une gigantesque coopérative, dans laquelle chaque associé avait, sans le savoir, la mission de servir l’entité. Chaque associé sauf l’homme, le rebelle solitaire.
La civilisation me paraissait si loin que je commençais à douter de ma mémoire et à me demander s’il existait vraiment des avions et des gratte-ciel. Parfois je m’asseyais à l’ombre. Je méditais sur toutes sortes de choses. Je me sentais si bien, si détendu. Tei le Polynésien et moi chassons et pêchons, nous cueillons des baies, nous parcourons les bois, nous nageons : tout cela pour gagner notre vie. Nous faisons comme travail ce que les autres gens font pendant leurs vacances. De retour chez eux, ils vendent dans un magasin ou manient un tournevis onze mois et demi sur douze pour avoir deux semaines consacrées à leur plaisir personnel. Alors ils se ruent vers une tente, vers n’importe quel lieu ensoleillé où ils puissent chasser, pêcher, cueillir des baies, parcourir les bois ou nager. Le travail de l’homme primitif est devenu le loisir de l’homme moderne. Même le soleil et l’air pur sont un luxe pour l’homme moderne. Il s’enferme à l’intérieur avec son aspirateur, ses ampoules électriques et son labeur, afin de gagner de quoi payer sa note d’électricité et ses deux semaines de soleil. Les gens s’asseyent sur une chaise pour travailler et se lèvent pour se détendre en soulevant de lourdes haltères ou en ramant dans un bateau sans fond. Tei ne comprendrait sans doute pas.

2/6) l’éloge de la simplicité
Tei Tetua n’avait pas de souliers. Toute sa garde-robe consistait en un lambeau de pagne, mais il se comportait comme si le monde lui appartenait. Diogène lui aurait donné une place au soleil à côté de lui dans son tonneau, et aucun roi, aucun marchand, aucun professeur n’aurait pu améliorer son existence. Dans le monde moderne, nous avons l’habitude d’associer l’analphabétisme à l’intelligence des enfants au-dessous de six ans. Quand un adulte était analphabète, son esprit ne fonctionnerait pas normalement. Mais tel n’était pas le cas de nos amis d’Omoa. Au contraire, nous nous sentions souvent stupides lorsque, d’un simple coup d’œil, ils trouvaient une solution ingénieuse à un problème pratique, qui nous avait dépassés. Nous nous mîmes à les considérer comme des spécialistes. Ils étaient spécialisés dans l’art de vivre dans leur vallée et de s’adapter le mieux possible à ce cadre. Nous avions honte de nous avouer que, malgré notre tenace conviction d’être né pour remodeler la terre, nous devions nous mouvoir avec prudence quand nous sortons des limites de notre univers.
Jamais nous n’avions vu chez nous, même parmi nos parents, des gens rire aussi spontanément et respirer autant de liberté d’esprit et de santé que Tei Tetua, qui étaient matériellement plus pauvres que quiconque. La simplicité lui avait fourni ce que des millions d’autres cherchaient à travers la complexité et le progrès. La simplicité est en vérité un mot magique, qui indique quelque chose de si modeste qu’il est aisé de passer à côté sans s’apercevoir de sa grandeur discrète. Le progrès peut être défini comme l’habitude de l’homme à compliquer ce qui est simple. Rien, dans tout le processus par lequel l’homme moderne doit passer pour acheter du poisson ou des pommes de terre, ne sera jamais aussi simple que les sortir directement de l’eau ou de la terre. Sans les fermiers et les pêcheurs, la société moderne s’effondrerait, avec tous ses magasins et ses câbles. Les fermiers et les pêcheurs sont l’aristocratie de la société moderne ; ils partagent leurs miettes avec nous, qui nous agitons avec des papiers et des tournevis en essayant de construire un monde moderne sans plan.

3/6) l’illusion du progrès
L’homme a inventé un mot magique. Nous avons commencé par le prononcer, puis nous l’avons laissé nous mener par le bout du nez. Ce mot, c’est le « progrès ». A l’origine, ce terme était censé décrire le changement d’une chose mauvaise ou bonne en quelque chose de mieux, jamais en quelque chose de pire. Puis, avec un aplomb superbe, nous avons fait un pas de plus. Alors le progrès désigne toujours la génération présente ; les morts ne pourront jamais le faire tourner en leur faveur.
Nous aimons voir dans le progrès la lutte que mène l’homme moderne pour que davantage de gens soient mieux nourris, que les malades aient plus d’hôpitaux, qu’il y ait moins de guerres. Mais on parle aussi de progrès lorsqu’on améliore des armes pour tuer plus de gens et de plus loin. On parle de progrès quand on invente un médicament pour guérir le mal causé par un autre, quand les hôpitaux poussent comme des champignons parce que nous avons des cerveaux surmenés et des corps sous-développés, parce que nous avons le cœur vide et les intestins pleins de tout ce dont on nous a fait une habile publicité. C’est le progrès, quand un fermier abandonne sa houe et un pêcheur son filet pour aller travailler à la chaîne, parce que le champ de blé est loué à une industrie, qui a besoin de la rivière aux saumons comme tout-à-l’égout. C’est le progrès, lorsque l’homme de la rue peut cesser de réfléchir parce que tous ses problèmes sont résolus par d’autres, ou quand des gens deviennent tellement spécialisés qu’ils savent presque tout sur presque rien. C’est le progrès, quand la réalité devient si morne et étouffante que nous survivons en regardant des divertissements qui passent sur une boîte. C’est le progrès, quand les villes deviennent si grandes et les forêts si petites. C’est le progrès, quand les enfants obtiennent une contre-allée en échange d’une prairie, quand le parfum des fleurs et la vue sur les collines sont remplacés par de l’air conditionné et la vue sur la rue. Les gratte-ciel de Manhattan sont trop immenses et rendent l’homme trop petit.
C’était mal interpréter la théorie de Darwin que de croire le cerveau d’un homme assis derrière une machine à écrire plus évolué que celui d’un homme maniant une charrue de bois ou une canne à pêche. C’était aussi absurde que de nous duper, en prétendant qu’un homme porteur d’une mitrailleuse a une morale plus haute que celui qui porte un javelot. Qu’il soit espagnol, polynésien ou viking, l’homme a toujours été un étrange mélange de saint et de démon. A un moment, nous sommes si pieux que nous ne voulons pas couper une boucle de cheveux de notre voisin, et l’instant suivant, nous l’assassinons. Il est aisé de définir le progrès sur un champ de bataille : nous enfonçons une baïonnette dans un homme en vie, mais nous ne plongerions pas une fourchette dans un mort.

4/6) la destruction des sociétés vernaculaires
Nous n’avions vu nulle part à Tahiti (ndlr, en 1935) une vraie case polynésienne en bambou et feuilles de palmiers. Toutes les demeures, si pauvres fussent-elles, étaient bâties avec du bois importé et avaient des toits de tôle ondulée. Les cases de jadis ne coûtaient rien, elles étaient délicieusement fraîches et délassantes. Le bungalow de Teriieroo était aussi étouffant que les autres maisons. La brûlure du soleil tropical tapant sur le toit de tôle nous abrutissait complètement dans la journée. Pourquoi diable avait-il fait bâtir un tel bungalow ? Teriieroo sourit. Pensions-nous qu’il aurait construit une case, pour que tout le monde raconte qu’il vivait comme un sauvage à l’époque où Tahiti était devenue civilisée ? Les Tahitiens doivent maintenant jouer aux primitifs pour attirer les touristes et plaire aux amateurs de cinéma.
Lors de nos escales dans les îles coralliennes des Tuamotu, nous avions constaté que cette civilisation à laquelle nous tentions d’échapper rayonnait de Papeete vers l’Océanie environnante. Dès qu’ils ont goûté à notre civilisation, ils ne peuvent plus s’en passer. Personne ne peut les sauver de ce cercle vicieux. Pourquoi veulent-ils des machines à coudre et des tricycles, des sous-vêtements et du saumon en conserve ? Ils n’en ont pas besoin. Mais ils souhaitent dire à leur voisin : regarde, moi j’ai une chaise, pendant que toi, tu es accroupi par terre. Alors à son tour le voisin est obligé d’acheter une chaise. Les besoins augmentent, les dépenses aussi. Ils finissent par être forcés de travailler, bien qu’ils détestent ça. Pour gagner un argent inutile. Nous leur recommandons de travailler, afin qu’ils puissent nous payer ce que nous voulons leur vendre. Les Blancs sont venus récolter de quoi améliorer encore leur propre sort.
Où que nous partions à la découverte, nous détruisons délibérément la culture existante et semons, au milieu des ruines, des fragments de la nôtre. Nous nous étonnons de la confusion qui s’ensuit et provoque la décadence et non la prospérité. Jadis, lorsqu’une Polynésienne était enceinte, elle allait tout simplement derrière un buisson et en émergeait, portant son enfant nouveau-né. Si tant d’entre elles maintenant sont la proie de fièvres puerpérales, c’est qu’elles ont été très rapides à attraper nos maladies, mais très lentes à comprendre la nécessité d’avoir leurs hôpitaux.

5/6) la philosophie des Blancs
Toutes les inventions qui nous évitent de faire travailler nos muscles sont des bénédictions. Pour économiser la fatigue physique, nous ajoutons des moteurs aux bicyclettes, aux canots, aux tondeuses à gazon et aux brosses à dents. Nous effectuons des heures supplémentaires pour payer les factures de tous ces accessoires, puis nous nous précipitons chez le médecin, parce que nous sommes surmenés, suralimentés et au bord de la dépression. Le médecin nous recommande l’exercice physique et nous achetons une bicyclette sans roues, ou un bateau sans fond que nous installons dans notre sous-sol. Nous faisons de la bicyclette et de l’aviron sur place, en essayant de retrouver la forme et la santé qu’avaient nos aïeux, avant l’invention du moteur. Le corps est étrange : si vous le ménagez, vous vous épuisez pour presque rien : servez-vous en, vous n’êtres pour ainsi dire jamais exténué.
Seul l’homme moderne a renoncé au ciel nocturne pour essayer d’obtenir un jour continu. En moins d’une seconde, il métamorphose la nuit en jour et allume des millions de lumières dans les villes, jusqu’à ce qu’il ne voie plus rien que son propre monde. Pourtant rien n’égalait les nuits où la pleine lune sereine inondait d’or et d’argent l’océan Pacifique devant nous. Mais on ne peut acheter un billet pour le Paradis.

6/6) conclusion
– Nous étions arrivés à Fatu Hiva pleins de mépris pour la civilisation du XXe siècle, convaincus que l’homme devait tout recommencer à zéro. Maintenant, nous avions vu que, sans la moustiquaire de Willy, nous serions devenus fous dans la brousse et nous aurions terminé nos jours avec des jambes d’éléphant, ou, sans la pommade de Terai, sans jambes du tout.
– Même si tout avait tourné comme nous l’avions cru, nous n’aurions pas pu prêcher un retour massif à la nature. Nous avions du barrer un à un les continents et les îles pour choisir où mener une vie sauvage. Même Tahiti n’aurait pas convenu. Le monde a changé autant que l’homme, depuis le jour lointain où celui-ci a entrepris le long voyage qui l’a éloigné de la nature. Il n’y a plus de route pour ramener au point de départ, en ruine.
– L’homme moderne n’a plus nulle part ou retourner, constatai-je. Je le dis à regret, car notre merveilleuse expérience de vie dans la nature nous avait donné un aperçu de ce que l’humanité avait abandonné et dont elle continuait à s’éloigner encore davantage.
– De tous les coins du monde, montent les voix désespérées de funestes prophètes, qui nous prouvent à l’aide de courbes, de calculateurs électroniques et de statistiques convaincantes que l’humanité marche à la catastrophe. Leurs adversaires – nous pourrions les appeler les marchands de sable – s’affairent à répéter aux foules de continuer à dormir en paix : la science peut résoudre tout et l’homme du commun rester devant sa télévision.

2 réflexions sur “BIOSPHERE-INFO n° 365, retour à la nature à Fatu Hiva”

  1. Dans ses grandes lignes, je suis d’accord avec cette philosophie. Encore qu’elle ne met pas vraiment le doigt sur le côté uniquement matérialiste de notre « modernité ». Mais ce passage par la matière, cette immense erreur que faisait l’être humain depuis bien longtemps aura été nécessaire à son développement. Un adolescent, tout en se passionnant pour la philo, l’amour et les idées, ne se rue-t-il pas d’abord vers la matière ? Ne ressent-il pas le désir de s’en empiffrer ?
    L’humanité actuelle est à ce stade, celui de l’adolescence, qui est une période où s’expriment les contraires, une période de crise. Elle peut franchir ce cap et en ressortir adulte (premiers pas sur la lune — hors du berceau de son enfance), comme elle peut basculer vers la folie (Auschwitz) ou la mort (Hiroshima).
    Ce qu’il lui faudrait faire, c’est dépasser la matière, progresser vers l’Esprit.
    Mais est-ce de son ressort, n’est-ce pas plutôt celui des dieux, plus simplement celui de l’Esprit, qui est avec la matière et l’énergie un des trois éléments constitutifs de l’Univers ?
    Ce que je viens d’exprimer ici n’est pas le fait d’une longue réflexion. Ce me fut enseigné à l’âge de 9 ans, lors d’une nuit que passa à la belle étoile l’enfant que j’étais alors. Une nuit où l’infiniment grand et l’infiniment petit se sont rassemblés devant son être ébloui.

  2. Dans ses grandes lignes, je suis d’accord avec cette philosophie. Encore qu’elle ne met pas vraiment le doigt sur le côté uniquement matérialiste de notre « modernité ». Mais ce passage par la matière, cette immense erreur que faisait l’être humain depuis bien longtemps aura été nécessaire à son développement. Un adolescent, tout en se passionnant pour la philo, l’amour et les idées, ne se rue-t-il pas d’abord vers la matière ? Ne ressent-il pas le désir de s’en empiffrer ?
    L’humanité actuelle est à ce stade, celui de l’adolescence, qui est une période où s’expriment les contraires, une période de crise. Elle peut franchir ce cap et en ressortir adulte (premiers pas sur la lune — hors du berceau de son enfance), comme elle peut basculer vers la folie (Auschwitz) ou la mort (Hiroshima).
    Ce qu’il lui faudrait faire, c’est dépasser la matière, progresser vers l’Esprit.
    Mais est-ce de son ressort, n’est-ce pas plutôt celui des dieux, plus simplement celui de l’Esprit, qui est avec la matière et l’énergie un des trois éléments constitutifs de l’Univers ?
    Ce que je viens d’exprimer ici n’est pas le fait d’une longue réflexion. Ce me fut enseigné à l’âge de 9 ans, lors d’une nuit que passa à la belle étoile l’enfant que j’étais alors. Une nuit où l’infiniment grand et l’infiniment petit se sont rassemblés devant son être ébloui.

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