René Dumont et la question démographique

Une recension au filtre de ses différents ouvrages :

1954, Economie agricole dans le monde. L’augmentation annuelle de la population mondiale commença il y a environ deux siècles, et tout permet de prévoir qu’elle continuera pendant au moins cent ans encore. D’après ce que nous savons, rien de semblable ne s’est produit dans le passé, nous sommes en face d’un problème sans précédent. Empêcher la diffusion du « birth control » et laisser les adolescents périr de misère physiologique, est-ce là une position humaine morale ? Le moment est venu de nous désolidariser de mesures qui nous coulent, lentement mais sûrement. Plus nous attendons, plus la difficulté sera grande.

1962, l’Afrique noire est mal partie. L’école actuelle freine le progrès agricole. Le nombre de gosses qui, étant resté plus de trois ou quatre ans sur les bancs de l’école, consentent à retourner à la terre est généralement infime. On remplit de jeunes désœuvrés les rues des villages, puis des bourgs ; bientôt ils atteignent les bidonvilles des capitales. Ce sont eux qui fournissent ces parasites sociaux, passant leur temps à écrire des demandes d’emploi dans toutes les administrations. D’autres préfèrent rejoindre le maquis…

1973, l’utopie ou la mort. J’ai été saisi à la gorge par les perspectives qui s’offrent à nous si se prolongent les actuelles croissances exponentielles de la population et de la production industrielle. Il nous faut donc sortir du système capitaliste. Car jamais une société humaine n’a perdu à ce point le contrôle de sa démographie, de sa technologie, de son modèle de consommation. Non seulement nous nous acheminons vers une rupture brutale de notre type de civilisation au détriment de nos petits-enfants, mais nous privons définitivement les pays d’économie dominée de toute possibilité de réel développement par des gaspillages qui deviennent de plus en plus insoutenables. La croissance démographique zéro, dont nous avons montré l’urgence bien plus grande dans les pays riches, devrait donc s’accompagner d’une série de freins à l’urbanisation dévergondée, sans limite, qui dégrade l’environnement, pollue effroyablement, entraîne l’aliénation d’une part croissante de travailleurs, et surtout gaspille des ressources qui ne vont pas tarder à manquer.

1974, L’écologie ou la mort (à vous de choisir) : campagne de René Dumont, les objectifs de l’écologie politique. L’homme attaque la nature depuis 10 000 ans par le feu, le déboisement, le défrichage, etc. Nourrir plus d’homme implique la destruction du milieu naturel. Du reste, si nous nous multiplions inconsidérément, le phosphore nécessaire à l’agriculture manquerait bientôt. Depuis 1950, la population du globe a augmenté à un rythme exponentiel. Nous sommes près de 4 milliards, nous serons 7 milliards en l’an 2000 ; même avec une réduction importante des taux de fécondité, on ne serait pas loin de 6 milliards. C’est la FIN du monde ou la FAIM du monde. Il faut réagir contre la surpopulation. En Inde surpeuplée certes, mais surtout chez les riches : 500 fois plus d’énergie consommée par tête à new York que chez le paysan indien. Nous sommes les premiers à avoir dit que la croissance démographique doit être arrêtée d’abord dans les pays riches, parce que c’est dans les pays riches que le pillage du Tiers-Monde, par le gaspillage des matières sous-payées, aboutit aux plus grandes destructions de richesse. Ce qui remet en cause toutes les formes d’encouragement à la natalité, chez nous en France. La « France de 100 millions de Français » chère à Michel Debré est une absurdité. Les propositions du mouvement écologique : la limitation des naissances ; la liberté de la contraception et de l’avortement. Nous luttons pour le droit absolu de toutes les femmes de régler à leur seule convenance les problèmes de contraception et d’avortement.

1974, Agronome de la faim. Avec des écologistes anglais et américains, de Barry Commoner à Paul Ehrlich en passant par Dennis Meadows, Barbara Ward, René Dubos, etc., c’est la conception traditionnelle de l’agronome qui se voit remise en question. Là ou beaucoup visaient le rendement maximal immédiat en « maîtrisant la nature », il nous faut maintenant, pour préserver le futur, chercher à nous associer à cette mère nourricière universelle, la biosphère de notre si petite planète. On ne la protégera, et avec elle l’avenir de l’humanité, qu’en remettant en cause le vieux « croissez et multipliez » qui se révèle de plus en plus dangereux.

1976, Chine : la révolution culturale. Le président Mao a largement contribué avec le Grand Bond en avant de 1955, aux difficultés alimentaires des trois années noires, 1959-1960-1961 ; et il retarda de plusieurs années la mise en oeuvre effective du contrôle des naissances. Il en est résulté peut-être 60 millions de Chinois de plus, donc une baisse de leur niveau de vie. La très récente mais rapide réduction de la natalité que nous avons constatée, si elle se généralisait, permettrait de relever plus vite le niveau de vie. Si l’on compte à brève échéance sur un avenir meilleur, ce n’est pas à cause d’un miracle agricole, car les progrès potentiels restent laborieux. Mais c’est parce qu’il semble que se desserre enfin la contrainte démographique.

1977, Seule une écologie socialiste. Il m’a fallu longtemps pour comprendre le drame écologique, l’épuisement des ressources rares de la planète, eau incluse, le danger de toutes les formes de pollutions qui peuvent compromettre, avec nos écosystèmes, nos climats eux-mêmes. Ainsi l’écologie nous oblige à revoir nos conceptions. La première mesure à prendre, en priorité absolue, c’est évidemment de freiner au plus vite l’explosion démographique. Il faut désormais envisager de freiner non seulement la démographie des pays pauvres, mais aussi celle des pays riches : diminuer la population de la société de consommation, cette population de gaspillage des ressources rares de la planète. Mais il faut bien voir que le contrôle des naissances est incapable, à lui seul, de résoudre le problème du développement. Il faut envisager la réduction du gaspillage des ressources non renouvelables de la planète.

1989, Mes combats. Mal aiguillés par un système économique inadapté à leur situation, pillés par le libéralisme à l’échelle internationale, exploités par nombre de leurs dirigeants, la majorité des pays du tiers-monde se trouvent face à une explosion démographique catastrophique qui, si elle se prolongeait, leur enlèverait tout espoir. Au-delà d’une croissance démographique de 2 % par an, le progrès économique devient très difficile ; au-delà de 3 % – et c’est le cas de l’Afrique – le progrès devient improbable, pour ne pas dire impossible. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, voici un continent tout entier, l’Afrique, dont le niveau de vie diminue depuis bientôt vingt ans en temps de paix. Il est sans espoir d’en sortir tant qu’il ne se dégagera pas du piège démographique.

Redire cela n’est pas sous-estimer les autres freins au développement – que je n’ai cessé de combattre – mais c’est souligner l’essentiel : les risques de famine généralisée dans le tiers-monde, nous le verrons augmenter chaque jour. Le facteur démographique y joue le rôle le plus important : pour dix milliards d’habitants en l’an 2050, on pourra compter neuf milliards de pauvres contre un bon milliard de riches, encore plus gaspilleur des ressources. L’environnement mondial, déjà nettement compromis, risque d’être anéanti… De 1950 à 1984, la population mondiale a presque doublé, passant de 2,5 milliards à près de cinq milliards. La production céréalière mondiale, base de l’alimentation, avait largement suivi. Cela a permis une augmentation de 40 % de la production céréalière par tête dans le monde. Mais l’année 1984 restera dans l’histoire comme le grand tournant. De 1984 à 1988, la production céréalière mondiale, rapportée à la population, baisse de 14 % en quatre ans. Or nous allons dépasser les six milliards de personnes en l’an 2000.

1995, Ouvrez les yeux ! Le XXIe siècle est mal parti. Au début de notre siècle (je suis né en 1904), le monde comptait environ deux milliards d’humains. La natalité élevée était compensée par une forte mortalité. En réduisant rapidement cette dernière par la généralisation des progrès médicaux, sans pour autant réduire la fécondité dans les pays pauvres, on a déclenché une explosion démographique qui représenterait, si elle se prolongeait, la plus grave des menaces sur la survie même de l’humanité. Seuls les pays riches ont arrêté cette progression, ce qui est fort heureux, puisqu’ils sont les plus grands gaspilleurs : il n’y faut donc pas encourager la natalité ! L’Asie a su ralentir le taux de progression, l’Amérique latine commence à le faire. Mais l’Afrique, qui aura multiplié par cinq sa population en moins d’un siècle, reste la plus menacée. La majorité des élites africaines ne veut pas reconnaître l’extrême gravité de la situation.

1997, Famines, le retour. Désordre libéral et démographie non contrôlée. Nous les agronomes, alliés aux agriculteurs, aux paysans et paysannes, n’avons cessé de travailler pour accroître la production alimentaire. Mais en cette tragique fin de siècle, nous devons faire face à une menace croissante, que je n’ai cessé de signaler : la sécurité alimentaire est de plus en plus compromise et la faim des pauvres est en train de toucher de plus en plus d’humains. Certes la révolution verte (irrigation, engrais, génétique) a permis à la production céréalière – qui fournit plus de la moitié de l’alimentation humaine – de suivre la courbe de l’explosion démographique jusqu’en 1984. Mais depuis cette date, qui devient de ce fait historique, nous avons assisté à une démographie non maîtrisée, une urbanisation excessive et non préparée, un libéralisme économique non contrôlé, et ce combiné aux déficiences en eau et autres ressources naturelles, ainsi qu’à la « démolition » des climats par l’effet de serre. Ces éléments conjugués n’ont plus permis à la production alimentaire de suivre la courbe de la population. Si on n’arrive pas à contrôler la démographie et à atteindre rapidement une croissance zéro de la population mondiale, je crains fort que le nombre des très mal nourris ne cesse d’augmenter. La révolution doublement verte que l’on nous promet, celle du génie génétique, risque fort de manquer de terres fertiles et surtout d’eau pour se réaliser.

Comment je suis devenu écologiste (textes de René Dumont présentés en 2014 par Charles Rémy)

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2 réflexions sur “René Dumont et la question démographique”

  1. Esprit critique

    – « 1954, Economie agricole dans le monde. L’augmentation annuelle de la population mondiale commença il y a environ deux siècles, et tout permet de prévoir qu’elle continuera pendant au moins cent ans encore. […] Le moment est venu de nous désolidariser de mesures qui nous coulent, lentement mais sûrement. Plus nous attendons, plus la difficulté sera grande.
    – 1973 […] Il nous faut donc sortir du système capitaliste. […]
    – 1976 […] 1977 […] 1989 […] 1997 [etc.] »

    1954 +100 = 2054. C’est en effet ce que nous prédisent les visionnaires. En 1954 Dumont nous disait que le Moment était venu, que plus nous attendrons et plus ça se sera difficile etc.
    Aujourd’hui, presque 70 ans plus tard, on peut dire qu’en 1954 Dumont voyait juste.
    Dumont est mort en 2001. Qu’est-ce qu’il nous dirait aujourd’hui ? Va savoir…

    1. D’une façon certes légère, moi je dirais que c’est pas après avoir chier dans son froc qu’il faut serrer les fesses. Autrement dit TROP TARD ! Yapluka FAIRE AVEC !
      Avec ce (sur)nombre et ce Capitalisme pourri et moribond.

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