A quoi servent les économistes ? A rien !

C’est la reine d’Angleterre qui s’étonnait « Pourquoi personne n’avait-il prévu (cette) crise ? ». Pourtant les médias accordent une importance démesurée à l’avis des experts es économie, c’est-à-dire à une vision théorique, éthérée, des réalités. LE MONDE s’interroge enfin, après leur avoir donné beaucoup la parole, sur la validité de ces analystes : « Le procès d’une profession chahutée par la crise. »*

Ce n’est pas tellement les liens des économistes avec les intérêts financiers qui est à mettre en cause, contrairement à ce qui se passe pour les scientifiques stipendiés directement par les entreprises pour fabriquer le doute à propos des menaces écologiques. Le problème avec l’économie, c’est qu’il ne s’agit pas de sciences économiques, mais plutôt comme on le disait autrefois d’économie politique. L’économie organise la circulation des richesses dans une société selon des modalités propres à chaque culture, économies non monétaires ou financiarisées, économies planifiées ou décentralisées, économies réglementées ou dérégulées, etc. C’est une politique, un choix non contraint imposé par une oligarchie ou géré plus ou moins démocratiquement. C’est affaire de représentation sociologique sur « ce qui doit être ». Hier on était keynésien et interventionniste, depuis le tournant des années 1980 le libéralisme prime, c’est-à-dire la croyance aux vertus du marché libre et concurrentiel. Mais à chaque fois on forge une pensée unique, « orthodoxe », on fabrique un conformisme de caste : actuellement les revues spécialisées n’acceptent plus d’articles de philosophie économique, il faut glorifier la croissance dans un monde fini : économiste, médias et politiques tiennent le même discours. C’est ce qu’Epstein qualifie de biais cognitif, un schéma de pensée erroné mais validé car l’erreur est partagée par ses pairs. Ce qui fait que les experts orthodoxes pensent vraiment ce qu’ils disent !

Que nous dit l’histoire ? Depuis l’analyse de Keynes en 1936, on ne jurait que par la relance économique et le déficit budgétaire. Mais la recette pour sortir de la crise de 1929 a été appliquée de façon si constante que nous avons abouti dans les années 1970 à une inflation à deux chiffres conjuguée à un chômage structurel (stagflation). Alors les libéraux ont profité de l’échec keynésien pour dévaloriser le rôle de l’Etat. Le problème, c’est que nous revenions ainsi aux  recettes appliquées avant 1929 et qui avaient abouti à des crises à répétition. Nous ne nous sommes pas aperçus de cette erreur renouvelée car la croissance à crédit restait en réalité keynésienne et empêchait la récession… jusqu’à la crise financière qui a surpris tous les « experts » ! Alors Roger Guesnerie s’interroge : « On peut espérer disposer un jour d’une théorie renouvelée ». Même l’orthodoxe Guesnerie doute ! Il ne sait pas que cette nouvelle  conception de l’économie adaptée à la situation présente existe déjà, c’est la bio-économie, ou économie biophysique, c’est-à-dire l’écologie. Il faut prendre en compte le fait que la circulation des richesses fabriquées dans une société n’soit que la sous-partie des richesses globales que nous offre la biosphère. Yves Cochet précise : « Depuis deux siècles, l’abondance et le faible prix de l’énergie nous ont permis d’ignorer la nature. Cette profusion énergétique seule a été capable d’engendrer d’énormes richesses au XXe siècle pour une part dérisoire de nos salaires et de notre temps. » Même le libéral Guesnerie a évoqué un jour l’idée de distribuer un quota d’émissions de gaz à effet de serre entre les pays en proportion de leur population.

Nous savons ce que les économistes doivent penser, mais eux commencent juste à se poser des questions.

* LE MONDE économie du 3 avril 2012, Dogmatisme, conflits d’intérêts, la science économique suspectée

 

1 réflexion sur “A quoi servent les économistes ? A rien !”

  1. Le système nous conditionne, il n’existe que par nous, il n’est que la projection, dans la réalité concrète, de ce que nous croyons inéluctable. Comme il est notre propre construction, le mettre en question revient à se mettre soi-même en question alors que toute société n’est que construction arbitraire, provisoire et discutable. Si tout individu a le droit de s’épanouir, ce n’est que dans la mesure où son épanouissement sert le système, dans la mesure où il « rapporte ».

    C’est pourquoi l’économie est cette prétendue science, aussi élaborée que l’était la médecine du temps de Molière, qui théorise le mode d’enrichissement le plus injuste et le plus malsain, qui justifie par là-même l’ordre sociopolitique national et international que celui-ci implique, et qui enfin, par la théorisation, parvient à faire oublier le caractère arbitraire du fait économique tel qu’il se produit. La science économique est une composante essentielle de l’idéologie qu’il faut abattre, si l’on veut que l’humanité survive à la civilisation techno-économique à laquelle elle est aujourd’hui asservie.
    François Partant

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