Pic de l’urbanisation, effondrement d’une civilisation

«  Ce qui m’effraie en Asie, c’est l’image de notre futur. Les grandes villes de l’Inde sont une lèpre, l’agglomération d’individus dont la raison d’être est de s’agglomérer par millions, quelles que puissent être les conditions de vie : ordure, désordre, ruines, boue, immondices, urine. La vie quotidienne y paraît être une  répudiation permanente de la notion de relations humaines. L’écart entre l’excès de luxe et l’excès de misère fait éclater la dimension humaine ; les humbles vous font chose en se voulant chose et réciproquement. Ce grand échec de l’Inde apporte un enseignement : en  devenant trop nombreuse et malgré le génie de ses penseurs, une société ne se perpétue qu’en sécrétant la servitude. Lorsque les hommes commencent à se sentir à l’étroit dans leurs espaces géographiques, une solution simple risque de les séduire, celle qui consiste à refuser la qualité humaine à une partie de l’espèce. »*

En 2012, la réalité est la même, en pire. En 30 ans la ville satellite de Delhi, Gurgaon, est passée de quelques milliers d’habitants à plus de 1,5 millions. C’est une ville qui se noie déjà dans ses excréments ; les routes sont défoncées, l’électricité arrive par intermittence et on ne compte aucun jardin public. Avec plus de 30 000 puits creusés illégalement, la nappe phréatique baisse d’environ 1 mètre chaque année… mais des résidences luxueuses donnent sur un terrain de golf ! Un tiers des 1 210 000 000 d’Indiens habite en ville et le taux de croissance urbaine est de 2,4 %, soit un doublement en trente ans. Cette urbanisation féroce est principalement due à la fécondité, l’exode rural n’en représentant plus qu’un cinquième.** Urbanisation rime avec creusement des inégalités, Lévi-Strauss avait raison. Un quart des citadins indiens continue de vivre dans des bidonvilles, quand les riches, de plus en plus riches, s’installent dans des villes privées ou des quartiers fermés, entourés de mur, qui leur offrent des services, qui n’existent pas dans les villes comme l’accès à l’eau, l’électricité vingt-quatre heures sur vingt-quatre, le ramassage des ordures.***

Pourtant, parce que l’urbanisation arrive au sommet de son inefficacité, nous restons optimistes. Historiquement la vie biologique comme la vie sociale suivent des cycles. L’essor d’une civilisation s’accompagne d’une croissance des villes, son effondrement provoque une désurbanisation. Comme il y a le pic pétrolier, le pic de phosphore, le peak fish… il y  aura bientôt le pic de l’urbanisation. Nous reviendrons bientôt au ruralisme militant de Gandhi qui privilégie les campagnes, l’agriculture vivrière et l’artisanat de proximité ; en termes contemporains, ce que nous appelons communautés de transition.

* Tristes tropiques de Lévi-Strauss – édition Plon, 1955

** LE MONDE du 15 mai 2012, Gurgaon, symbole terni des villes privées indiennes

*** LE MONDE du 15 mai 2012, Pour le géographe Frédéric Landy, « les riches font sécession »

lecture complémentaire : Les paysans sont de retour de Silvia Pérez-Vitoria

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2 réflexions sur “Pic de l’urbanisation, effondrement d’une civilisation”

  1. Les villes, même moyennes, sont devenues les lieux de cet empoisonnement interne de l’espèce humaine que déplorait Claude Lévi-Strauss. Notre intelligence nous permettra-t-elle d’avoir enfin atteint le seul pic souhaitable, celui de la démographie, pour regarder enfin sereinement la vallée après le sommet, où dans notre inconscience nous pencherons-nous au bord de la falaise?

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