Abeille, qui ne pique que si on l’embête

Michel Sourrouille, auteur en 2017 du livre « On ne naît pas écolo, on le devient », a décidé avant de mourir de partager sa pensée et ce livre avec tous les Internautes qui fréquentent ce blog biosphere. La parution se fera chaque jour pendant le mois de juillet. Il dédie ce livre aux enfants de ses enfants, sans oublier tous les autres enfants… car nous partageons tous la même maison, la Terre, si belle, si fragile…

Abeille, qui ne pique que si on l’embête

Ne pas craindre les abeilles cela s’apprend. Craindre leur disparition est dans l’air du temps. Ma première rencontre marquante avec les abeilles ? C’était sur le toit d’une grange, à environ 7 mètres du sol. J’enlevais les tuiles, les poutres étaient à nu, le vide au dessous. Et puis j’ai dérangé un essaim, une meute très excitée tout autour de moi. A ce moment-là, on ne réfléchit pas, on court… sauf que j’étais dans les airs, à sauter de travée en travée. Après quelques mètres de haute voltige, je me suis immobilisé, complètement, sans bouger un cil. Les abeilles ne m’ont pratiquement rien fait, je n’étais plus en mouvement. Nous pourrions vivre en bonne intelligence avec les abeilles. Ma belle-mère dans sa chambre à la campagne avait dans sa cheminée hors d’usage une colonne montante d’abeilles. Le bruissement des ailes faisait du bruit toute la nuit. Et si de temps en temps des abeilles s’égaraient dans sa chambre, elle leur ouvrait la fenêtre. Notre coexistence avec les abeilles est pacifique. Amenés par la suite à occuper cette chambre, ma femme et moi nous avons jugé insupportable le bourdonnement incessant. Nous avons fait venir un apiculteur pour essayer de récupérer la colonie d’abeilles. A l’heure de la surmortalité des abeilles, il faut sauver ce qui peut encore l’être. Aujourd’hui je suis plus incisif, j’ai installé une ruche dans mon verger. Au début je me suis fait piquer, la bonne entente avec les abeilles, cela ne s’improvise pas. On ne naît pas apiculteur, on le devient ! L’évolution est en marche, nous sommes de plus en plus nombreux à adopter une ruche. L’utopie à construire découle surtout de nos initiatives personnelles, il ne faut pas trop attendre de l’État.

« Les abeilles vont d’une fleur à l’autre, se contentant de prendre un peu de nectar ici, un peu de nectar là, sans jamais abîmer les fleurs qu’elles butinent. Observez la pollinisation nous rappelle que nous devons renforcer la relation que nous entretenons avec les autres formes de vie. Les hommes font exactement le contraire. Lorsqu’ils tirent profit des richesses de la terre, ils ne s’imposent aucune limite : ils prennent ce qu’il y a à prendre jusqu’à épuisement des ressources. Si seulement nous apprenions de la nature, nous pourrions profiter de ses ressources sans l’agresser ! » [Satish Kumar, Tu es donc je suis (une déclaration de dépendance) (1ère édition 2002, Belfond 2010)]

Jusqu’aux années 1960, tout était simple, pas de transhumance des ruches, il y avait des fleurs partout. Puis les cultures spécialisées ont commencé, l’agriculture s’est industrialisée, l’utilisation de pesticides s’est généralisée… la surmortalité des abeilles a explosé. Un rapport de force s’est installé au détriment des nécessités écologiques. Depuis 2001, le groupe Bayer faisait l’objet d’une information judiciaire concernant son produit, le Gaucho, soupçonné de provoquer la disparition de cheptels d’abeilles. La justice a tranché : « La communauté scientifique n’a pas démontré l’existence d’un lien de causalité entre l’introduction du Gaucho dans les cultures agricoles et l’augmentation de la mortalité des abeilles. » L’instruction avait conclu que d’autres facteurs que ce seul insecticide intervenaient dans la mortalité des abeilles, tels que des parasites comme le Varoa, le frelon asiatique ou la perte de diversité des cultures. Si les apiculteurs reconnaissent la multiplicité des causes, ils soutiennent de leur côté que les pesticides en sont la principale. Mais pour le juge « appréhender les troubles du cheptel apicole sous l’angle pénal apparaît d’emblée malaisé ». Résultat : Non-lieu en 2014 ! Les entreprises sont privilégiées au détriment des pollinisateurs. Alors les hommes deviennent des abeilles ! Dans les vergers du Sichuan, dans le sud-ouest de la Chine, en l’absence d’abeilles tous les habitants du village sont mobilisés pour la pollinisation à la main. Les plus adroits de ces paysans acrobates arrivent à déposer le pollen sur toutes les fleurs d’un arbre en à peine une demi-heure ! Mais imaginez qu’il n’y ait plus du tout d’abeilles dans le monde entier. Serons-nous tous obligés de grimper dans les arbres ?

Nous avons construit une vie qu’on croit meilleure, nous avons jeté nos poisons dans l’air et dans les eaux, nous avons conduit voitures et camions, nous avons vidé le sous-sol de ses richesses, nous avons mangé des fraises du bout monde, nous avons éclairé les nuits, nous avons chaussé des paires de tennis qui clignotent quand on marche, nous avons organisé des rave party, franchement on peut dire qu’on s’est bien amusés. Mais les abeilles ne dansent plus… Nous sommes dans un monde de fous. Nos décisions finales ne sont plus le résultat de la raison, de la science et de l’éthique, elles résultent d’un rapport de force : lobbying des firmes agrochimiques contre mobilisation du secteur apicole entre autres. Comme si les intérêts profonds des personnes engagées dans les firmes agro-industrielles n’étaient pas les mêmes que ceux qui s’occupent des abeilles…

(à suivre… demain sur ce blog biosphere)

Déjà paru :

On ne naît pas écolo, on le devient, introduction

Abécédaire, la façon la plus simple pour s’y retrouver

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2 réflexions sur “Abeille, qui ne pique que si on l’embête”

  1. Gaucho à vélo

    Abeille, qui ne pique que si on l’embête… c’est c’là oui ! Alors que je descendais une côte à vélo, à 30 km/h au moins, voilà qu’une abeille me refuse la priorité… Et ce qui devait arriver arriva, PAF ! Et voilà qu’elle entre sous mon T-shirt… Et tiens prend ça dans le gras ! Je ne sais d’ailleurs pas comment je suis encore là pour vous raconter cette rencontre marquante avec les abeilles. Sales bêtes va ! Et les guêpes j’vous dis pas ! Mais des guêpes on n’en fait pas tout un plat. Et le moustique dans tout ça ? Lui aussi il participe à la pollinisation, lui aussi il doit être protégé, toléré, bichonné, chouchouté etc.

    1. Parti d'en rire

      C’est c’là oui ! Pour moi toutes ces bestioles peuvent bien disparaître. On garde juste les papillons. Les jolis seulement. La pollinisation ? PFFFF !!! Voyez déjà comment qu’ils font dans les vergers du Sichuan. Et sur ce coup on ne pourra pas se plaindre qu’il y a trop de bras. Et puis on a le Progrès, qui aura toujours réponse à tout, pour des siècles et des siècles amen. Les robots pollinisateurs … c’est-y pas une formidable innovation, ça ?
      C’est c’là oui ! Pas comme toutes ces innovations à la con !

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