rechercher l’Absolu, c’est relatif

Michel Sourrouille, auteur en 2017 du livre « On ne naît pas écolo, on le devient », a décidé avant de mourir de partager sa pensée et ce livre avec tous les Internautes qui fréquentent ce blog biosphere. La parution se fera chaque jour pendant le mois de juillet. Il dédie ce livre aux enfants de ses enfants, sans oublier tous les autres enfants… car nous partageons tous la même maison, la Terre, si belle, si fragile…

Absolu, un mot à relativiser, un mot indispensable

Raconte-moi ton enfance, je te dirai qui tu es. Dans l’après deuxième guerre mondiale, je suis né en France dans une société patriarcale. Mon père était légalement le chef de famille. La loi n’a changé qu’en 1970. J’obéissais. Mon petit frère obéissait aussi. Mais la mère obéissait aussi, elle n’avait pas encore le droit de vote à la fin de la guerre, ni d’ailleurs bien d’autres droits. Pour moi il me  fallait encore atteindre 21 ans pour être majeur. Donc je ne me posais pas de question sur ce que je voulais ou non, je prenais l’existence comme elle venait. On me disait d’apprendre mes leçons, j’apprenais mes leçons, on me disait de faire la prière du soir, je faisais ma prière du soir, on me disait de m’habiller comme ceci ou comme cela et je m’habillais comme ceci ou comme cela. La vie n’était qu’habitude, en ce temps-là on ne décidait pas, on suivait le sens du courant, la visite régulière aux grands-parents, les repas de famille, quelques camps scouts avec salut au drapeau et la messe en latin, bien entendu. Je crois que ma première réflexion a seulement eu lieu vers quinze ans, après que le responsable de la meute m’ait demandé quelles questions je me posais. « Aucune, chef ! » J’ai commencé vraiment à réfléchir ce jour-là. C’est vrai, je ne me posais aucune question, j’avais déjà toutes les réponses, socialement imposées, familialement intériorisées. Ce n’était pas normal, mais c’était la norme de l’époque. Difficile de sortir de son absolu familial, ce qu’on appelle la socialisation primaire.

Plus tard, en février 1970, je commence avec Einstein  à percevoir ce que relativiser veut dire : « Si ma théorie de la relativité est prouvée, l’Allemagne me revendiquera comme Allemand et la France déclarera que je suis citoyen du monde. Mais si ma théorie est fausse, la France dira que je suis Allemand et l’Allemagne déclarera que je suis juif. » Rien n’est naturel, génétiquement déterminé. Il m’a pourtant fallu beaucoup d’années pour me rendre compte que tout est culturel dans les comportements humains, relatif, variable selon le contexte historique et social. Aujourd’hui, nous vivons l’inverse de mon enfance, le droit des femmes et des enfants est mis en avant. Nous sommes passés insensiblement d’un extrême dans l’autre. Le problème, c’est que le fait de la variabilité culturelle dans tous les domaines fait en sorte que tout devient relatif, provisoire, contingent, discutable : il n’y a plus d’absolu.

« Les êtres humains sont capables de s’ajuster à une vitesse surprenante dans leurs orientations morales, leurs valeurs, leurs identifications. C’est en particulier le cas quand des menaces, ressenties ou réelles, rétrécissent le spectre d’action qui est perçu et paraissent exiger des décisions rapides. Le degré de concrétisation ou d’abstraction d’une menace joue là un grand rôle. Les changements ne sont pas perçus dans l’absolu, mais toujours de façon relative à leur point d’observation. C’est pourquoi les générations présentes conçoivent tout au plus vaguement et abstraitement que non seulement le monde cultivé et bâti des générations précédentes était différent, mais que l’était aussi l’environnement qu’ils croient naturel. L’idéologie ne joue guère de rôle. Les gens changent leurs valeurs parce que leur monde change, et non l’inverse. » [Harald Welzer, Les guerres du climat (Gallimard, 2009)]

Dans la pensée contemporaine, il n’y a plus d’absolu, ni livres sacrés, ni dieux à tendance universelle ou locale, ni respect pour l’ordre de la Nature. Tout est possible quand il n’y a plus de référence stable pour l’action humaine. Les décisions prises « démocratiquement » peuvent aller dans une direction ou dans son opposé. Tout est devenu relatif, variable et contingent, écologiquement dangereux. Alors que pendant des millénaires l’imaginaire des humains se limitait à la répétition des mythes ancestraux, ils s’affrontaient au nom d’une pseudo-vérité clanique ou religieuse : la Nature contemplait impassible le nombre de leurs morts. Puis nous avons inventé l’agriculture et changé la nature : à partir du néolithique, l’humanité ne se contente plus de ses rivalités sociales, elle prend à témoin de ses ambitions la planète en la modelant à sa guise ; elle commence à détériorer l’environnement et à mettre en péril l’équilibre des écosystèmes. L’évolution s’accélère depuis la révolution industrielle du XIXe siècle ; aujourd’hui des techniques destructrices prennent tout le pouvoir, jusqu’à provoquer des guerres mondiales et inventer la bombe atomique. Les humains ont presque totalement oublié une biosphère qui supporte de plus en plus mal leur activisme et leur goût de la croissance sans frein et sans fin. La planète au pillage ! L’humanité serait inconsciente de continuer dans cette voie, elle est obligée de résister à ses pulsions, il lui faut faire un autre choix, celui de l’écologie. C’est là l’absolu du temps présent, s’engager à défendre les intérêts de la Biosphère. Pour cela un objectif global : la trace des humains doit redevenir infime pour laisser plus de place au déroulement des cycles vitaux. Les humains du futur ne pourront que s’en porter mieux, et les autres espèces vivantes encore plus. Nous ne naissons pas avec une idéologie constituée, c’est pourquoi nous pouvons choisir la meilleure voie. Encore faut-il se rendre compte de notre conditionnement présent pour pouvoir maudire la religion de la croissance.

(à suivre… demain sur ce blog biosphere)

Déjà paru :

On ne naît pas écolo, on le devient, introduction

Abécédaire, la façon la plus simple pour s’y retrouver

Abeille, qui ne pique que si on l’embête

Abondance, s’éloigne dès qu’on lui court après

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3 réflexions sur “rechercher l’Absolu, c’est relatif”

  1. – « L’absolu est le genre de sujet devant lequel il faudrait se taire. » (Abbé Pierre)
    – « C’est un mot terrible ; mais, aussitôt, je me raccroche aux branches des mathématiques, et je rencontre le mot « infini » … » ( Albert Jacquard )

    C’est ainsi que débute cet échange remarquable entre ces deux hommes remarquables.
    ( Absolu ? Dialogue animé par Hélène Amblard – 1994 )

    1. Esprit critique

      – « Le problème, c’est que […] tout devient relatif, provisoire, contingent, discutable : il n’y a plus d’absolu. […] Dans la pensée contemporaine, il n’y a plus d’absolu »
      ( Michel Sourrouille )

      Pourquoi évoquer ici l’absolu ? Pour dire ça, je pense que la vérité fait aussi bien l’affaire, non ? On pourra alors me dire que les deux sont étroitement liés.
      C’est vrai, surtout si on leur met une Majuscule. En attendant, on peut très bien dire que dans la pensée contemporaine il n’y a plus de vérité. Et qu’à partir de là tout devient donc possible. Et que c’est alors la porte ouverte au Grand n’importe quoi, etc. etc.
      Seulement tout ça, on le sait depuis longtemps.
      – « Dieu est mort » (Nietzsche)
      – « Si Dieu est mort, tout est permis » (Dostoievski)

    2. – « C’est là l’absolu du temps présent, s’engager à défendre les intérêts de la Biosphère. Pour cela un objectif global : la trace des humains doit redevenir infime pour laisser plus de place au déroulement des cycles vitaux. » ( Michel Sourrouille )

      N’oublions pas que l’enfer est pavé de bonnes intentions.
      Évitons surtout de nous prendre pour Dieu ! Et n’allons pas remplacer une religion mortifère (celle de la Croissance) par une autre qui ne vaudrait guère mieux (celle de Gaïa ou de je ne sais quoi). Gardons-nous de parler au nom de la Vérité et de l’Absolu, comme du Bien, et/ou du Bien Commun et j’en passe !

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