Interaction spéculaire, je fais comme toi

Michel Sourrouille, auteur en 2017 du livre « On ne naît pas écolo, on le devient », a décidé avant de mourir de partager sa pensée avec tous les Internautes qui fréquentent ce blog biosphere. La parution se fera chaque jour pendant les mois de juillet-août. Il dédie ce livre aux enfants de ses enfants, sans oublier tous les autres enfants… car nous partageons tous la même maison, la Terre, si belle, si fragile…

Interaction spéculaire, je fais ainsi parce que tu fais de même

Enseignant la sociologie en lycée, j’étais assez préoccupé de devoir refléter l’opposition tranchée entre ceux qui privilégient l’action individuelle comme moteur de la société (Raymond Boudon) et ceux qui insistent sur le poids du social qui formate les individus (Pierre Bourdieu). Dans la pratique, il y aurait d’un côté les tenants du libéralisme économique et de la toute puissance de l’initiative individuelle, de l’autre la nécessaire intervention de l’Etat et les vertus de l’encadrement social. Je préférais montrer à mes élèves les interactions entre individu et société en prenant l’exemple de la socialisation. L’enfant progresse par des processus d’imitation (il reprend à son compte la société des adultes) ajouté à des processus de différenciation (il sait dire non, il teste son propre pouvoir). D’où une personnalité en formation qui ressemblera pour une part à celle des parents et qui aura par ailleurs sa configuration propre. Ce n’est que récemment que j’ai découvert et apprécié le terme imagé d’interaction spéculaire (comme dans un miroir). Cette explication sociologique permet d’enterrer le vieux débat épistémologique sur l’antériorité de l’individu ou de la société. La société est un système de représentations croisées entre individus : je me représente la manière dont les autres se représentent les choses et moi-même. Je me réalise en échangeant avec autrui des modèles du monde formés par ces échanges.

L’être humain est tout à la fois modelé par le monde qui lui préexiste et modélisateur du monde par les actions qu’il entreprend. La boucle est bouclée, mais pour changer la société tout dépend de la masse critique atteint par une action à l’origine marginale. « Je fais parce que tu fais ainsi parce que nous faisons tous de même » peut devenir « Tu fais parce que je fais ainsi parce que nous ferons tous de même ». Ainsi cette action de Colin Beavan pour diminuer l’impact écologique de notre comportement.

«  Lorsque nous allons au Angelica Kitchen, avec Michelle, le garçon de salle nous reconnaît et sait qu’il ne doit pas nous donner de serviettes en papier. Au French Roast, le serveur nous dit avoir parlé de nous à des amis. Quand je lui demande pourquoi, il me répond qu’il est fier de ce que nous faisons. Mes amis me rapportent qu’ils ont passé des soirées entières à discuter du projet No Impact. « Bravo pour ce que vous faites, et merci de nous faire partager votre expérience », me disent les lecteurs de mon blog. « Je commence moi aussi à changer ma vie. » On ne sait jamais d’où part une réaction en chaîne. Qui sait quelle influence chacun de nous est susceptible d’exercer sur les autres ? Au lieu de débattre stérilement de l’utilité de l’action individuelle contre l’action collective, pourquoi ne pas les promouvoir toutes deux sous une appellation globale telle que citoyenneté engagée ? Le système doit certes changer, mais n’oublions pas que le système n’est qu’un groupe d’individus, la somme de toutes nos actions individuelles d’actionnaires, de cadres, de concepteurs de produits, de clients, d’amis, de parents. Cessons d’attendre que le système change. L’action qui déclenche l’effet domino a besoin que chacun de nous se positionne dans la ligne pour que la réaction en chaîne se produise. » [Colin Beavan, No impact man (fleuve noir 2010)]

Chacun joue un rôle social, il se comporte par rapport à ce que les autres attendent de lui. Il ne pratique pas l’acte juste, il respecte le jeu social. Notre dépendance morale est renforcée par l’obligation qui est faite aux individus d’intérioriser ou d’admettre le bien fondé de nos structures socio-économiques actuelles. Les institutions provoquent une coupure entre l’idée personnelle que se fait l’individu de l’acte juste et ce qu’impose à l’individu la préservation de l’institution à laquelle il appartient. Difficile de devenir lanceur d’alerte quand on peut être du jour au lendemain licencié par son entreprise. Chacun de nous est compromis et devient complice du système… Une révolte individuelle a peu de chance d’aboutir, mais si personne ne se révolte rien ne change.

C’est pourquoi je pense que dans un système vraiment démocratique, on devrait nous apprendre à réfléchir, bien sûr, mais aussi à résister. Le courage de la désobéissance civile n’est pas donné par avance. Mais sans modifier fondamentalement nos comportements consuméristes, nous courrons au désastre.

(à suivre… demain sur ce blog biosphere)

Déjà paru :

On ne naît pas écolo, on le devient, introduction

Abécédaire, la façon la plus simple pour s’y retrouver

Abeille, qui ne pique que si on l’embête

Abondance, s’éloigne dès qu’on lui court après

Absolu, un mot à relativiser, un mot indispensable

Acteurs absents, dont on a eu tort d’ignorer l’existence

Adolescence, moment de révolte ou de soumission ?

Alcool, dur pour un écolo de refuser de trinquer !

Amour, une construction sociale trop orientée

Animal, une facette de notre humanité trop ignorée

Austérité, mot qui fait peur et pourtant source de bonheur

Barbe, un attribut des hommes qu’on voulait faire disparaître

Cannabis, une dépénalisation qui créerait l’usage

Chasse, activité dénaturée par des chasseurs motorisés

Compétition, système inhumain au service d’une société inhumaine

Croissance, l’objectif économique le plus débile que je connaisse

Démographie, le problème central qui est systématiquement ignoré

Devoir, la contre-partie nécessaire de nos droits

Doryphore, symbole d’une agriculture post-moderne

École obligatoire et gratuite, une entreprise de déculturation

Écologiste en devenir, notre avenir commun

Électricité, les inconvénients d’un avantage

Ethnologie, la leçon primordiale des aborigènes

Eugénisme, engendrer de bonne façon est-il condamnable ?

Euthanasie, mourir de belle manière comme heureuse conclusion

Féminisme, on ne naît pas femme, on le devient

Futur, il sera à l’image de notre passé !

Génériques, l’achat au meilleur rapport qualité/prix

Homoparentalité, la stérilité n’est pas une damnation

Partagez ...

10 réflexions sur “Interaction spéculaire, je fais comme toi”

  1. Professeur Foldingue

    – « La découverte d’une zone cérébrale incitant l’être humain au conformisme éclaire d’un jour nouveau le débat sur l’influence des masses et des sondages. »
    ( Neurosciences – Syndrôme de Panurge: Dans chaque homme, un mouton?
    sur icem-pedagogie-freinet.org – 22/04/13 )

    Voilà donc qui expliquerait cette fâcheuse tendance à suivre le troupeau. Et à bêler « je fais ainsi parce que tu fais de même » , misère misère.
    On se souvient de cette récente théorie, selon laquelle notre difficulté à dire STOP proviendrait d’un «bug» au niveau du striatum (Sébastien Bohler). En attendant, une chose est certaine, tout se passe dans notre cerveau. Pour le meilleur comme pour le pire.
    Dans notre cerveau … à moins que ce soit dans nos gènes. Et là je suis certain que notre grand spécialiste maison pourra nous faire profiter de sa formidable lumière. 🙂 🙂 🙂

  2. – « S’il est une nature humaine, elle se réalise dans l’interaction avec autrui. S’il est une société, elle émerge des interactions entre les individus. Cette hypothèse s’appelle l’interaction spéculaire (« relatif au miroir »). » (Biosphère – Interaction spéculaire)

    Les singes, les moutons et bon nombre d’animaux interagissent aussi avec leurs congénères.
    Existe-il alors une nature spécifique au singe, au mouton etc. ? Alors là …
    En attendant, il est évident que ce comportement caractérise l’homme, qui reste un animal grégaire. Et tout aussi évident que dans tous les troupeaux, les moutons noirs et les brebis galeuses sont mal vus par les autres. Les autres, ce sont ici les «braves gens».
    – « Non les braves gens n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux. » (Brassens. La mauvaise réputation)

    1. « Les moutons regardent avec autant de mépris un de leur frère qui cherche a passer outre l’enclos.
      Attention tout de même il y a des chiens qui veillent.
      Ce monde doit être sans odeur ni saveur…
      La culture tout faite et je ne vous parle même pas de la pensée spirituellement parlant inexistante.
      Vive la mixité qui est le piment de la vie.
      Alors voguez sur la deuxième file et si vous êtes seul alors tant mieux… »

      (canabis 21/04/2011 – forums.futura-sciences.com – Homme = animal grégaire ?)

  3. Parti d'en rire

    Je fais ainsi parce que tu fais de même… et parce que je suis un singe et un mouton.
    Singer ça veut juste dire imiter. Faire le mouton c’est pareil, c’est faire comme les autres sans réfléchir, c’est suivre le troupeau. Faire l’âne c’est un peu différent.

  4. Mouais enfin, dans l’article n’est pas mentionné le fait que le gouvernement participe grandement au consumérisme et à la pollution ! Plein d’exemples, comme les tablettes et ordinateur portable pour enfant dans les écoles ! Les services publiques qui nous contraint d’avoir un ordinateur et une tablette, parce que nos dossiers ne peuvent être traités que par Internet ! (moi je n’en voulais pas, mais la sécurité sociale m’a affirmé que j’étais contraint, m’a ouvert mon dossier en ligne et m’a dit voici votre code d’accès sur Ameli). Ensuite, le gouvernement n’agit pas dans le bon sens concernant les normes ! ¨Par exemple, rien n’est fait pour que notre matériel électro-ménager soit plus solide et résiste plus longtemps, mais aussi qu’il soit plus facilement réparable ! Bien au contraire, le gouvernement se réjouit que notre matériel se détériore plus rapidement pour qu’on remplace notre matériel plus souvent afin de percevoir plus de TVA !

    1. En l’occurrence le premier et le frein le plus important c’est le gouvernement ! Et bien d’autres exemples existent, comme la suppression des petites lignes de train pour privilégier les voitures individuelles ! Le gouvernement aussi en cause par l’ouverture des frontières à tout va, sans contrôle et surtout aucune régulation; principalement pour les marchandises ! Je ne vois pas pourquoi on facilite les importations de produits dont on n’a pas besoin, pourquoi importer des tomates, des pommes de terre, des poireaux provenant d’autres pays, alors qu’on en produit suffisamment pour nous eux ! C’est complétement imbécile d’importer des produits qu’on fabrique nous-mêmes et qu’on gaspille du carburant pour importer tous ces produits ! Bref, ces trajets inutiles sont du pétrole que les générations futures ne pourra pas bénéficier pour des besoins plus importants (comme les médicaments et matériels médicaux)

    2. N'importe quoi !

      Et pourquoi… l’article devrait-il mentionner le fait que le gouvernement participe grandement au consumérisme et à la pollution ? Quel est le rapport ?
      Peut-être alors, et pour bien faire… misère misère… devrait-il aussi mentionner que le gouvernement, par l’ouverture des frontières à tout va et blablabla, participe grandement au grand n’importe quoi ?

      1. Quel rapport ? Ben même lorsqu’on ne veut pas de certaines choses, et mêmes de beaucoup de choses, c’est le gouvernement qui nous l’impose ! Alors je ne vois pas pourquoi on vient nous (les citoyens) nous culpabiliser pour des consommations de technologies ! Mais ça j’ai bien compris que tu défendras toujours l’UmPs sur tous les sujets !

      2. Misère misère !

        Je ne vois toujours pas ce que le gouvernement, l’UmPs et patati et patata ont à voir avec l’interaction spéculaire, le panurgisme etc. Mais ça j’ai bien compris, que tu nous mettras toujours l’UmPs sur tous les sujets !

      3. Brebis galeuse

        – « … même lorsqu’on ne veut pas de certaines choses, et mêmes de beaucoup de choses, c’est le gouvernement qui nous l’impose ! » (BGA)
        N’importe quoi ! Je suis d’accord pour dire que nos libertés se réduisent aussi vite que fond la banquise, qu’on vit dans «une étrange dictature» (Viviane Forrester), mais nous ne sommes tout de même pas encore en Chine.
        ( Chine: Pékin instaure la vaccination obligatoire dans plusieurs lieux publics – 07/07/2022 – rfi.fr )
        Et au fait, sur cette affaire… t’as fait le mouton toi aussi, ou pas ?
        Si oui, alors tu n’as qu’à t’en prendre à toi même, et sinon, alors tu vois bien qu’on peux encore dire Merde à l’Emmerdeur en Chef.

Les commentaires sont fermés.